‹ Adresse au Don Quichotte du NordChapitre 2 sur 2 · LE SILENCE DU VÉRITABLE PATRIOTISME · texte numérisé non relu

LE SILENCE DU VÉRITABLE PATRIOTISME

Peuple Français , montre -toi digne des principes républicains ; écoute, à ton tour, la vérité 3 chéris-la fur tout î elle peut feule te fervir 8c te fauver.

Pavois vécu jufqu’au moment que j’ai cru qu’il n’étoit, plus en mon pouvoir de faire le bien de mon pays , 8c de démêler d’où partoit la trahifon • la lumière vint tout-à-coup frapper mes yeux ; & quel que fût fon éclat j’ai relié long-temps dans une telle confufîôn d’idées, qu’il m’étoit impoffible de prononcer mon opinion ! Cependant je puis actuellement me montrer telle que je fuis née , telle que je mourrai, libre î Libre, mes Concitoyens , pour fauver ma patrie , fl je puis y contribuer.

Qu’il e(l beau de fervir la caufe du peuple î qu’il * eil beau de mourir pour elle ! mais qu’il efl affreux

( ïï )

de mourir fans emporter l’idée confolante deTavoir

fauve des pièges où tous les malveillans Font entraîné ?

Vous n’ignorez pas, Citoyens, que je me fuis attachée principalement à détourner forage qu’un égarement populaire appeloit fur la nation françaife; mes écrits font une prophétie exacte de tout ce qui s’eft paffé fous nos yeux.

Que de maux j’aurais prévenus , fi l’on avoit voulu m’écouter ! que de fang on auroit épargné, fi l’on avoit voulu me croire ! & nous n’en ferions pas moins républicains.

Le fang , difent les féroces agitateurs , fait les révolutions. Le fang même des coupables , verfé avec profufion & cruauté, fouille éternellement ces révolutions, bouleverfe tout à - coup les coeurs , les efprits , les opinions ; & d’un fyfiême de gouverne* ment , on palfe rapidement dans un autre. L’hifioire de l’Univers en offre plufieurs exemples. Les cruautés paffées , celles dont on nous menaçait enèore , avoient changé l’efprit public ; les bons citoyens , comme les mauvais, fuyoient la Capitale ; & k plupart des habitans, s’ils avoient ofé en convenir, defiroient l’approche de l’étranger, tant la barbarie de ^intérieur rendort celle de l’ennemi foutenable ! Voilàcomme nous avons failli perdre à jamais notre liberté ; les malveillans ont été reconnus fous le manteau du patriotifme ; la véritable liberté &- la- bonne

égalité ont repris leurs faints droits , & les agitateurs

.°n! îrdl!,’s atl fiîence ■ q«e dis-je : ils font confondus; le ceflin des armes vient à l’appui de cette vidoire, & nous femmes a jamais délivrés , fi l’amour de la patrie achève de reproduire le bon efprit de 89 : n en douiez pas Citoyens , mais éloignez de votre e;n ces profcriptions infâmes qui dénaturent l’homme, & qui perdent les gouvernemens ; pénétrez - vous de cette vérité & de ce tableau hideux par lequel de crue, s agitateurs ont fouillé la nation françaife ; je veux le remettre fous vos yeux , mais avec des couleurs favorables : autrement , comment pourriezvous en fouienir l’horreur ?

Parts, cette mère des arts & des talens, cette reine aes cites , n’offroit plus aux voyageurs, aux habitans qu un vafie repaire , 3c l’on n’y diftinguoit plus le véritable patriote du faux ; la rage de l’intérêt particulier l’emportoit fur l’amour de l’intérêt public; le peuple, malgré lui, étoit entraîné dans le crime; l’on égorgeoit impunément des milliers de citoyens , dont la plupart étoient coupables.... il faut bien le croire; mais, Citoyens, la vie de l’homme eft - elle fi peu oe chofe aux yeux de l’humanité , qu’on ne daigne pas examiner pour quoi on la lui ravit ?

La Rufiie , long - temps confédérée comme une nation barbare , nous donne un grand exemple d’humanité enreléguantfes criminels dans des terres incultes; & les Français, fi humains par nature , n’ont pas fu imiter la pitié 3c la clémence des Ruffes !

Hélas ! quand

tous les gens-de-Ifcu. ^ .ture des recnticnes fur le code pénal , afin d’abroger même la peine de mort fur les criminels , s’attendoient-ils que, dans une révolution opérée par les lumières de la philofophie , au bout de quatre ans , les Français donneroient la mort fans relâche pendant trois jours & trois nuits à leurs concitoyens ? Mais ce ne font pas des Français qui ont commis de femblables atrocités ; ce font des tigres ennemis des hommes , déchaînés contre nous par des puiffances étrangères; c’éfï par de femblables moyens qu’ils ont voulu nous affervir, tromper les citoyens & nous faire retomber dans un état de barbarie & d’efclavage. Ces affreux fateîlitesexerçoient fur nous leurs cruautés ; mais qu’ils frémiffent ! nous ne fommes pas vaincus. Si les Français euffent été capables de ces forfaits , déjà vous verriez ces bourreaux , en proie au remords , pourfuivis par ces ombres errantes , par ces veuves éplorées , par ces fils défefpérés qui leur redemanderoient un fang dont il n’appartient qu’à la Loi de difpofer. Je fais qu en tenant ce langage, j’attire fur ma tête le glaive des afTafTins ; mais ce n’eff pas d’aujourd’hui que je brave leur ruretir ; & certes , je ne les ménagerai point quand il s’agit de fauver la chofe publique, environnée des ennemis du dedans 3c du dehors. Je peux courir à ma peite en fervant mon pays loyalement comme je lai toujours fait.... ç’ell le fort des grandes âmes. Je

- *4 tyrans quand ils font triomphans, c en courir a la fortune ôc aux dignités ; mais jamais, vous lé favez Français , & vous en êtes actuellement convaincus , un fernbiable faiaire ne flatta mon ambition. Semblable à Roland, j’avertis Louis XVI, bien long-temps avant lui , du fort que lui préparoit une cour perfide ; ôc aujourd’hui j’avertis mes concitoyens des trames tiilues fourdement par de nouveaux eon pirateurs.

Peuple Français, ce n’eft point afïez d’avoir pris ta defenfe fous le defpotifme de l’ancien régime , d’avoir fauve la partie indigente des horreurs de la misère dans le grand hiver , d’avoir forcé la bienfaifance des riches par mes écrits énergiques ôc touchans : je te devois encore des avis falutaires. Songe que tu es républicain; fonge que ce titre te fuffit pour faire grâce un jour au tyran qui t’a fi long-temps captivé ; fonge que tu ne feras grand qu’en remportant cette première victoire. Les Romains chafsèrentlesTarquins : il faut chaffer Louis XVI , l’éloigner de notre gouvernement : fa préfence en aitéreroit la profpérité! Ah ! combien j’ai maudit fon arredation à Varennes ! Que t’importent Louis XVI, fa femme, fes enfans , ôc tous les potentats de FEurope ? Vainqueur, tu briferas les feeptres des tyrans, Sc tu les verras tomber de deffus leur piédeflsl, comme ils ont difparu de la Capitale par le fouffle leul d’une femme : que mon fexe efl intereflant , quand il n’a porté fes mains que

fur les me * ^

poignard <5c -

dis pas davantage , il me tait horreur.

Peuple Français, apprends que les plus ardens à la deftruéhon de la royauté, n’étoient ni patriotes ni républicains : ils fervoient leurs projets 8c non tes intérêts : mais qu’ils frémiffent ! tes yeux une fois décillés , tu demanderas leur punition au fénat français; que dis-je ? eft-ce à moi de parler de vengeance , de haine ? Si ma foible voix s’efl fait entendre dans le cœur de tous les citoyens 9 c’étoit pour y répandre le calme, la clémence 8c 1 amour de mon pays., Senfible auteur de Finierelfante Virginie , péintre brillant de la nature , tu m’as perfuadée , dans ta (impie & touchante converfation , que j’étois un ange de paix : j’accepte avec tranfport ce titre glorieux; il me preferit ua nouveau devoir plus digne de mon ame & de mes principes. Et vous , membres refpedables de la Convention nationale, Pétion, Condorcet, Vergniaud , Brilfot , 8c tous ceux qui n’ont embraffé comme vous que les vrais intérêts de la patrie , vous me rendez bien juftice.

Enfin , je me retrouve dans les principes de ces hommes célèbres que j’avois un moment foupçonnés. Le patriotifme de chacun court au même but; mais il a fes nuances, comme touies £hofes. Dans les époques révolutionnaires , le fbupçon , la défiance font naturelles. Les vrais patriotes n’acccufent pas gratuitement : les méchans condamnent tout jufqu’à la

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vertu même. Air défaut de preuves , l’impofture fupfiée à l’évidence.

Une perfonne que je pourrais foupçonner d’ariftocratie , aurait voulu me perfuader que les malveillans trouveroient jour de gliffer mon nom dans la lifte civile : certe je les en défie. Ce dont je fuis convaincue , c’efl qu’on ne publiera point des lettres de moi , qu’on a dû trouver chez le fieur de Briffac , la princefle Lamballe & la Porte , Intendant de la lifle civile ; mais il me refte , entre les mains , copies & répon es. I! faut donc que j’apprenne moi même au public quel eft le genre de rapport que je pouvois avoir sv c une cour perfide. Puifque les délateurs fe taifer.t fur mon compte , je vais depofer avec ma précipitation ord naire , toute cette correfpondance 5 fur le papier, Sc en faire palier les originaux au Sénat François.

Grâce „ grâce, mes concicoyem , pour le ftyle lie n’ai ni teinturier ni faifeur : je communique moins mes écrits qtitucun auteur. Je pourrons peut-être convenir que je fuis fublime pour corriger les autres , & d’une infouciancc amère pour la:ITer paffer toutes mes fautes à fimpreffion. Je dide toujours avec mon ame , 6c jamais avec mon efprit. En lifant 1’épreuve de ces deux adreffes , j’ai femi qu’il faudroit les recompofer pour plaire aux purifies critiques ; mais, comme je ne fers que la patrie , la fainte philofophie 6c le peuple , que m’importe le refte ? .Signé j Marie- Olympe DEGOUGES.

Ces adrelTes navoienr que le mérite du moment j elles ont été retardées à rimpreflîon.

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