EXCELLENCE
Dans l’adresse que j'ai eu l'honneur de présenter à Votre Seigneurie, j'ai cru devoir m'abstenir de certaines communications par trop intimes, ou plutôt par trop pénibles, pour vous être adressées publiquement, dans une circonstance solennelle, où la joie, la reconnaissance et le bonheur devaient seuls paraître. Cépendant, il me semble que le devoir de ma charge m'oblige à profiter du passage de Votre Excellence pour lui communiquer certains griefs dont nous souffrons, contre lesquels depuis longtemps nous réclamons en vain, sans pouvoir obtenir justice. J'espère que Votre Seigneurie voudra bien entendre les observations d'un vieil évêque, le plus ancien comme évêque de tout l’épiscopat canadien, qui a passé près d’un demi-siècle dans ce Nord-Ouest encore fermé à la civilisation, et qui, pour y rendre possible cette civilisation chrétienne, a enduré des souffrances de tout genre, qui seraient à peine croyables aujourd'hui. Et je ne donne pas celte note comme un signe qui m’ést particulier, tous les vieux, tous les vieux missionnaires du Manitoba et du Nord-Ouest peuvent certifier que je n'exagère rien; ils ont eux aussi subi les mêmes épreuves et beaucoup sont morts à la peine.
Comme j'avais l'honneur de vous le dire dans mon adresse, appuyés sur les Saintes Ecritures, nous croyons et professons qué toute autorité vient de Dieu,
nous savons de même source qu'aucune autorité ne peut être divisée contre elle-même; si donc il arrivait que quelqu'un de nos gouvernants voulût nous astreindre à ce que les lois de Dieu ou de l'Eglise nous défendent, nous serions obligés de lui résister en face et de lui dire : S? justum est, in conspectu Dei, vos potius audire quam Deum, judicate. Je ne crains point semblable aberration de Sa Majesté ni de Votre Excellence, mais un esprit que je puis appeler l'esprit du temps, qui semble atteindre et empoisonner tous les gouvernements, qui nous menace même dans notre jeune pays, ne peut moins faire que de m'inquiéter et de m'épouvanter même. Avant d'avouer ouvertement qu'on veut se séparer de Dieu et de sa loi sainte, on commence dans la pratique par ne plus en tenir aucun compte. On veut, par exemple, nous imposer ce qu’on appelle des unsectarion schools. Nous, Excellence, nous entendons par là : écoles sans Dieu, sans foi, sans religion et sans prières. L'expérience nous fait trop voir à quoi aboutissent ces écoles dans les pays où ce syslème est adopté. Je redoute ces écoles pour les familles, je les redoute pour les enfants, je les redoute surtout pour un pays nouveau comme le nôtre, peuplé en partie de pauvres Indiens qui ne sont pas encore tous chrétiens, d'étrangers venus de partout, dont beaucoup ont reçu leur éducation dans de semblables écoles et qui se vantent de n’appartenir à aucune église, à aucune religion. Si je crains de telles écoles pour nous, j'affirme que les rois et tous les gouvernements honnêtes qui ont à cœur le bonheur des peuples qu'ils gouvernent doivent encore les craindre davantage. Et cependant, chose incompréhensible, il s’en trouve qui les favorisent.
On parle detransformer notre Nord-Ouest en provin:es; il pourrait se faire, en effet, que ce fût avantageux. Ce-
pendant, constatant ce qui se passe au Manitoba, je ne puis que redouter ces changements. Déjà, bien que nous payons qu’un gouvernement que je puis appeler provisoire, on le laisse, malgré nos droits, diminuer autant que possible, en attendant qu'il la fasse disparaître entièrement, toute instruction religieuse dans nos écoles, et nous imposer des livres d'où toute idée religieuse est bannie. Notre langue, bien que la constitution nous en garantisse l’usage, est à peine tolérée dans nos écoles ; on nous impose des programmes tellement chargés que les maîtres et les maïtresses sont obligés de négliger l'enseignement du français, et alors les parents et les commissaires d'écoles eux-mêmes se plaignent et obligent à consacrer plus de temps à l’enseignement du français. Malheureusement les inspecteurs qu'on nous donne n’en savent pas un mot et ne tiennent aucun compte de la condition de nos enfants. Il est tout naturel que des enfants qui, dans leur famille, ne parlent que le français ne puissent pas parler et écrire l'anglais correctement comme les enfants dont cette langue est celle de leur mère, et cependant, pour cette raison, nos écoles sont taxées d’infériorité. N'est-ce pas humiliant? Voilà un inspecteur qui ne sait pas dire deux mots dans une autre langue que celle de sa mère, et parce que ces enfants ne peuvent répondre à certaines questions d’histoire naturelle ou d’astronome, il ose les taxer d'ignorance, et il n’est pas un seul de ces enfants qui, après quelque temps de fréquentation de nos écoles, ne puisse pacler assez correctement le français et l'anglais, et souvent une troisième langue, car tous ceux qui fréqueutent nos écoles ne sont pas exclusivement Canadiens français ou irlandais.
Malgré toutes nos démarches, plaintes et supplications, il nous a été impossible d'obtenir un inspecteur
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satholique et parlant français. On à osé nous dire que nous n'an avions pas de capables. On a présenté des sujets dont on ne pouvait nier la capacité, et ils ont été refusés comme les autres. C’est un parti pris et arrêté, et le gouvernement fédéral laisse faire. Si nous for. mons une ou plusieurs provinces, nos gouvernants se croyant plus puissants oseront encore davantage, et qui nous protégera ?
J'ose donc m'adresser à Votre Excellence et par elle à Sa Majesté elle-même, car nous le constatons, pour nos gouvernants, nous n'existons pas ; s'ils nous volent, c'est pour nier nos droits.
J'ajoute que notre population, qui se multiple et sent sa force, se fatigue de se voir ainsi méprisée et humiliée. Je sais qu'à l'occasion d'une de leurs fêtes patriotiques, nos gens ont dans un banquet montré une grande excitation, et, ce qui me fait peine, ne m'en ont rien dit parce qu'ils se doutaient évidemment de ma désapprobation. Sans doute le gouvernement peut être tranquille; il lui serait facile de maintenir une minorité dans l’ordre. ]l n’aurait pas môme lieu de craindre si nous étions la majorité. Notre histoire aussi bien que notre foi prouvent que nous sommes loyaux malgré tout. Mais qui peut prévoir tous les effets et les conséquences de l'excitation ? On peut bien supposer que, parmi tous ces étrangers qui peuplent le Nord-Ouest, il en est qui ne sont pas absolument satisfaits; il est facile de soulever une population mécontente. J'admets qu'on la réduira sana difficulté. Mals n'est-ce pas déjà bien pénible d'être dans la nécessité de la réduire lorsqu'il serait si facile d'éviter le mal.
C'est donc autant l'intérêt du gouvernement que celui de sa4 administrés de faire cesser toute injustice et de s'attacher ainsi une population honnête, qu'on peut
trouver entêtée parce qu'elle tient absolument à sa foi et à sa langue. Puisse-t-elle ne pas avoir d'autres défauts !
De Votre Excellence le très humble et dévoué serviteur en J, C.
+ Virai d., 0. KL Évêque de Saint-Albert.
Saint-Albert, 18 septembre 1900.
VISITE DU DÉLÉGUÉ APOSTOLIQUE, Ms FALCONIO, À SAINT-ALBERT,