Adriaen Brouwer et son evolution artistique
Anvers, en 1905, nous conviait à sa belle exposition de Jordaens, et l'année suivante, les fêtes commémoratives de Rembrandt provoquaient, en Hollande, un enthousiasme spontané. Sur ces entrefaites le tricentenaire d'Adriaen Brouwer se passait dans le silence.
La date de la naissance de l'artiste, en 1605 ou 1606, n'est pas exactement fixée ; mais ce serait une raison bien futile pour excuser l'omission des honneurs dus à ce génie exceptionnel.
Brouwer, malgré le son si familier de son nom, n'est, en général, que fort peu connu. Dans la plupart des Musées, ses œuvres sont rares et ceux qui n'ont pas visité la Pinacothèque de Munich ne peuvent avoir qu'une idée imparfaite du peintre. On le considère souvent comme un « petit-maître » et on l'exclut de la série des très grands.
Une exposition des œuvres de l'artiste, seul hommage efficace, ayant fait défaut, il m'a paru
opportun de publier, à côté de quelques créations assez célèbres, plusieurs tableaux inédits ou très peu connus, dont la plupart se trouve dans quelques célèbres collections de Paris. (*)
Le Musée de Munich, avec son ensemble hors pair de dix-huit tableaux du maître, a la réputation d'être le seul endroit où l'on puisse admirer l'art de Brouwer dans son plein épanouissement. Cependant, la série parisienne que nous reproduisons aujourd'hui n'est pas d'une moindre importance, numériquement d'abord — car on ne saurait trouver dans aucune autre capitale un tel nombre de tableaux du maître — ensuite par la rareté et la diversité des pièces dont l'ensemble fait bien valoir les différents aspects de cet art varié et puissant. Le paysage, par exemple, un des côtés les plus surprenants de l'œuvre de Brouwer et qui fait défaut au musée de Munich, y est bien représenté.
Nous avons essayé de classer nos reproductions dans un ordre à peu près chronologique, ce qui nous permettra de suivre Brouwer dans ses transformations successives, depuis ses débuts jusqu'à ses derniers jours.
(*) Je tiens à remercier ici les collectionneurs pour la bienveillance avec laquelle ils m'ont offert les photographies des tableaux leur appartenant.
ADRIAEN BROUWER: LE COIFFEUR VILLAGEOIS.
(Coll. Maurice Kann, Paris).
Rien n'est plus tentant que d'établir l'évolution de l'artiste. C'est une courte carrière, que celle de Brouwer, dix-sept ans tout au plus, mais qui se poursuit dans une des périodes les plus intéressantes de l'histoire de l'art. C'était le moment où l'art flamand et l'art hollandais accentuèrent de plus en plus les différences de leurs caractères et s'engageaient dans des voies distinctes et quelquefois opposées.
L'œuvre de Brouwer garde les traces de cette crise importante. Ses pérégrinations dans les deux pays l'exposent à des influences d'une curieuse diversité. L'élite des Hollandais et des Flamands a aidé à la formation de son art, lequel, comme on le verra, avait une base toute de tradition. Ce fut Frans Hais lui-même qui apprit plus de souplesse, plus de facilité à sa technique prudente. Rubens ensuite lui inspira une conception plus objective et surtout ce souci d'une composition parfaite qui touche quelquefois au grand style et qui prête, même aux sujets les plus vils, quelque chose d'héroïque ou de définitif.
Par le fait de cette double éducation, aucun des deux pays ne peut le réclamer tout entier. Brouwer fut encore un maître néerlandais, comme les siècles
précédents en avaient tant vus naître. Un des derniers il exprimait, par un même pinceau, la délicatesse hollandaise et toute la verve des Flandres.
Aussi Flamands et Hollandais l'ont également apprécié. Il a été accueilli avec le même enthousiasme par les esprits les plus marquants des deux races. Rembrandt conservait, parmi les étonnantes richesses de son musée particulier, huit tableaux du maître dont deux copies d'après lui (déjà ! ) et un livre d'esquisses, ces esquisses si spirituelles et si recherchées maintenant. Rubens de son côté comptait dans sa collection dix-sept œuvres de Brouwer qui était quelque peu son protégé.
Ce qu'il fut de son temps, Brouwer l'est resté après sa mort prématurée : le préféré d'une élite de connaisseurs. Les Anglais seuls n'ont pas su l'apprécier. On se demande si c'est leur puritanisme qui cette fois a trompé leur goût si large et si ouvert. A l'exception de deux paysages, les quelques tableaux qui se trouvent en Angleterre sont peu importants. Seule la superbe Tabagie du Musée de Dulwich (*) est de tout premier ordre. Rien d'étonnant qu'une nation qui a produit Ruskin, ait négligé un peintre
(') Une copie de ce tableau, exécutée déjà en 1640, se trouve dans la galerie du duc d'Arenberg à Bruxelles.
ADRIAEN liHOUWER: LES PAYSANS DU MOERDYCK, (Coll. Maurice Kann, Paris).
dont les sujets ne quittent le tripot que pour entrer dans la tabagie et dont la vie, selon toute vraisemblance, ne fut nullement édifiante. (')
Les anecdotes de ses biographes, tout en péchant par maints détails, donnent néanmoins, comme l'ont prouvé des documents sûrs, une impression assez juste de cette existence de bohème, qui rappelle, par certains traits, la vie de François Villon et de tant d'autres et où le théâtre, la guerre et la prison ont tenu une large place.
Malgré cette vie courte et désordonnée, Brouwer a laissé une œuvre assez considérable que l'on peut estimer de 125 à 150 tableaux, y compris quelques compositions conservées par des gravures ou mentionnées dans des inventaires. C'est à regret que les limites de cette étude nous défendent de parler longuement de Brouwer dessinateur. Bornons-nous à dire que ses dessins rappellent, par leur technique et leur esprit, à la fois Bembrandt et le meilleur de ce qu'a produit le Japon.
(!) La National Gallery ne possède aucun tableau fle Brouwer. Depuis quelques mois un Intérieur de Cabaret s'y trouve exposé, appartenant à Sir Hickman Bacon, œuvre indiscutable du maître, de fortes dimensions et contenant de délicieux détails, mais dont la composition est assez incohérente.
Adriaen Brouwer naquit à Oudenarde en 1605 ou 1606. Son père selon une tradition bien établie, aurait été peintre de cartons pour les tapisseries fabriquées dans cette ville, et c'est ainsi que l'on peut supposer que depuis sa première jeunesse, Brouwer se familiarisa avec les instruments de travail du peintre. La même tradition nous apprend que le jeune Adriaen avait déjà abandonné la maison paternelle avant sa seizième année.
C'est seulement en mars 1625 que nous le retrouvons à Amsterdam. Où peut-il avoir passé ces deux ou plutôt ces trois années intermédiaires qui devaient être bien importantes pour sa formation artistique?
Ses premières œuvres établissent clairement que ce fût à Anvers. D'ailleurs, ce serait bien invraisemblable que Brouwer eût pu partir pour la Hollande sans s'arrêter dans cette ville qui était alors le foyer de l'art flamand. Dans ses tableaux du début, l'influence du grand peintre du siècle précédent, de Pierre Bruegel l'Ancien, est manifeste. Il est vraisemblable que ce fût le fils, Pierre Breughel le Jeune qui transmit à Brouwer la conception et même la technique de son illustre père, dont il répétait ou copiait les compositions, créant ainsi à Anvers, en
ADRIAEN HROUWER : LA QUERELLE DE MÉNAGE. (Coll. A. Schloss, Paris).
plein xvne siècle, une curieuse enclave d'archaïsme.
L'exemple de Rubens, au contraire, n'a nullement influencé le début de Brouwer. A ce moment le grand maître était absorbé par ses travaux pour Marie de Médicis, à la galerie du Luxembourg, ce qui nécessitait des séjours à Paris. C'est seulement Bruegel l'Ancien, dont Brouwer a évidemment vu des originaux, qui l'a enthousiasmé et qui a donné à son talent une direction définitive. Brouwer entre ainsi dans une voie traditionnelle ; il devient un peintre de paysans.
Rien d'étonnant alors que deux créations caractéristiques de son premier temps aient été traitées, à un certain moment, de « misérables copies d'après Pierre Brueghel le Vieux », comme s'exprimait Bûrger. Ce sont les deux petits panneaux du musée d'Amsterdam, œuvres authentiques du maître.
On peut citer, dans différents musées et collections, un petit nombre de tableaux analogues, tous exécutés à Anvers ou immédiatement après son départ de cette ville. Tout y est flamand : coloris, dessin, conception ; impossible d'y démêler des influences hollandaises. Une Famitle de paysans, récemment entré dans la collection de M. L. Nardus, à Suresnes, de même que l'Intérieur d'un Cabaret,
donné par M. A. Bredius au Musée de Cassel, appartiennent à cette catégorie. Nous en reproduisons trois, dont le premier, de la collection de feu M. Maurice Kann, les Coiffeurs Villageois remonte certainement à son tout premier temps. On y remarque, tout comme chez Bruegel l'Ancien, un penchant à la caricature et des couleurs franches, fortes et contrastées.
La Ronde de Paysans, de la collection de M. Adolphe Schloss, sujet traditionnel que Brouwer a plusieurs fois répété dans ses débuts, date probablement déjà d'après son départ d'Anvers. On peut grouper, autour de ce tableau, quelques œuvres connues seulement par d'anciennes estampes ou dessins. Dans un beau vert ou un brun chaud, le futur coloriste s'annonce déjà çà et là. Les deux joueurs de cornemuse et en général les figures glabres rappellent Bruegel l'Ancien. Le paysage encore conventionnel avec son vert factice, semble bien être de la main du maître.
Les Paysans du Moerdyck de la galerie Maurice Kann, nous voudrions les placer, au contraire, vers la fin de cette première période anversoise et avant l'arrivée du peintre à Amsterdam. Conception et exécution, qui révèlent un praticien accompli, sont
également archaïsantes. On se croirait un siècle plus tôt, dans le voisinage de Jérôme Bosch. Les colorations sont les mêmes que dans les autres tableaux du début : les vestes crême-clair, ou rouge cerise, le pantalon vert, un béret bleu foncé. On sent que Brouwer devient déjà plus artiste, surtout dans l'aménagement des menus objets. Un chat accroupi sur un réchaud de terre est un amusant détail. Sur le beau mortier de cuivre s'aperçoivent, au milieu de la frise, les initiales de l'artiste.
Nous avons restitué à ce tableau l'ancienne dénomination qui se lit sur une gravure de P. Maleuvre et qui est certainement de bonne tradition. Ce titre a l'avantage de bien situer cette composition capitale qui résume tout ce que le jeune Brouwer avait acquis au moment où il allait franchir le détroit du Moerdijk pour arriver en Hollande.
L'inspiration exclusivement flamande d'une telle œuvre est évidente. Aussi doit-on rectifier l'opinion courante qui fait commencer la carrière de l'artiste en Hollande seulement, c.à d. à sa vingtième année environ. En datant d'Anvers quelques tableaux de jeunesse, on échelonne mieux l'œuvre de Brouwer selon les influences qu'il a subies successivement.
De tout cela résulte qu'Adriaen Brouwer a été
d'une remarquable précocité, ce qui d'ailleurs, dans ces temps féconds, n'avait rien d'extraordinaire. Inutile d'invoquer l'exemple classique de Lucas de Leyde ; que l'on pense seulement aux Gabriel Metsu et aux Paul Potter — je me souviens d'avoir vu de ce dernier, au musée de South-Kensington, un dessin sur velin de la plus haute perfection, exécuté en 1642 : l'artiste avait seize ans. On est porté à attribuer une précocité pareille au jeune Brouwer, précocité qui se manifesta déjà lorsqu'il quitta de si bonne heure la maison paternelle.
Ce fut plutôt à cause de raisons politiques et nullement pour y chercher des leçons que Brouwer se rendit à Amsterdam. On raconte qu'il aurait participé au siège de Bréda, dans les rangs hollandais, tradition qui se trouve curieusement appuyée par une carte de ce même siège, mentionnée plus tard dans son inventaire. Il faut toutefois remarquer que Bréda ne se rendit qu'en juin 1625, après un siège de dix mois, tandis que Brouwer se trouvait déjà à Amsterdam au mois de mars de la même année.
Quelques documents démontrent que Brouwer, à son entrée à Amsterdam, jouissait d'une certaine autorité, qui s'explique aisément s'il apportait des tableaux de la qualité des Paysans du Moerdyck. Il