‹ Adriaen Brouwer et son evolution artistiqueChapitre 2 sur 5 · KIUNS HALS : LE FUMEUR · texte numérisé non relu

KIUNS HALS : LE FUMEUR

(Coll. A. Schloss, Paris).

ne se conduit nullement en élève ; on le voit en compagnie de peintres et de gens de théâtre; il semble avoir fait sensation.

Il va sans dire que Brouwer, après son arrivée à Amsterdam, n'abandonne pas immédiatement son style flamand. C'est probablement à cette époque qu'il a exécuté le curieux tableau de la collection de M. A. Schloss, intitulé La Querelle de Ménage. On y aperçoit encore le pourpoint rouge cerise et le béret bleu foncé ; l'exécution est encore minutieuse, mais le coloris est devenu un peu plus sombre, plus assourdi. Une variante de cette composition, qui montre les mêmes qualités, se trouve au musée de Dresde ; là l'homme est occupé à la toilette intime d'un nourrisson, scène drôlatique qui appartient à une série des Cinq Sens et qui doit figurer l'Odorat. Une anecdote d'une insigne platitude, rapportée par le biographe Houbraken, a l'air d'être inspirée par ce même tableau. Ce ne serait pas la seule fois que l'on eût tiré d'une œuvre d'art quelque histoire sur la vie du peintre.

Au commencement de 1627, lorsque Brouwer avait 21 ou 22 ans, un de ses amis d'Amsterdam lui dédie un poème et vante sa «vaste renommée». A ce moment Brouwer se trouve à Harlem, où il est men-

tionné déjà en 1626, entré comme amateur dans la « chambre des rhétoriciens ». Evidemment Brouwer n'avait pas très longtemps séjourné à Amsterdam ; il se rend à Harlem où il devait, pendant un séjour de cinq à six ans, si bien s'acclimater qu'on le considérait comme étant né dans cette ville. La dédicace de 1627 le désigne déjà comme « peintre de Harlem t>. C'est là maintenant qu'une des plus curieuses coïncidences de l'histoire de l'art va se produire : la rencontre de Brouwer et de Frans Hais.

A première vue, il n'y avait que des différences entre ces deux artistes.

Véritable peintre de race, nourri des traditions les plus solides, nous avons vu le jeune Brouwer suivre le chemin tracé par Jérôme Bosch et par Bruegel l'Ancien, ses grands devanciers. Il a adopté leur conception, voire leur technique. Frans Hais, au contraire, fut un véritable génie spontané; aucune filiation directe ne le reliait aux époques précédentes. Une vie toute moderne faisait vibrer son art, où tout était neuf : conception, exécution, coloris. Il aimait les amples dimensions et il exécute du premier coup, d'une manière sûre et large. Brouwer, de son côté, ne connaît que les petits panneaux et la technique méticuleuse, procédant par glacis au petit pinceau pointu.

AURIAEN BROUWER: LE JOYEUX COMPAGNON.

(Coll. A. Schloss, Paris).

AIHUAKN BROUWER : LE POUILLEUX.

(Collection A. Schloss, Paris).

Une seule circonstance cependant devait triompher de tant de contrastes : l'esprit des deux artistes était d'une grande affinité, ils étaient faits pour se comprendre.

On cherche à se figurer ce que serait devenu Brouwer sans l'intervention de Frans Hais. Aurait-il jamais été autre chose qu'un excellent archaïsant, très bien doué il est vrai, mais qui, peut-être, n'aurait jamais réussi à dégager sa personnalité? Car cela fut bien l'œuvre de Hais.

Hais, l'aîné de Brouwer d'un quart de siècle, prit naturellement de l'ascendant sur le jeune artiste, mais il se montra, comme en d'autres occasions, excellent éducateur. A son contact Brouwer ne perdit aucune des qualités foncières apportées des Flandres. Hais n'inspira que des modifications, mais qui prirent par la suite une importance capitale. Pour ainsi dire, il délie la langue de son jeune ami. Il l'a rendu infiniment plus apte à interprêter ses sensations en le dotant d'une technique assouplie.

Cependant Brouwer n'a jamais complètement abandonné les procédés appris en Flandre, ce qui indique qu'il ne doit pas à Frans Hais les éléments de son art et qu'il ne fut jamais son élève direct comme l'a prétendu Houbraken. Jusqu'à la fin de sa

vie il fera emploi de ses panneaux à fond brun, de ses glacis prudents. Néanmoins, comme on le verra par la suite, la facture magistrale de Hais, à un certain moment, l'a ébloui et bouleversé.

Un des premiers tableaux qui semblent avoir été exécutés immédiatement après l'arrivée de Brouwer à Harlem, est la Fête de Paysans de M. F. Kleinberger, importante composition qui a récemment quitté la Hollande ('). Les influences de Bruegel se font encore sentir de loin, mais la technique, plus libre, trahit déjà le voisinage de Hais. Les expressions sont devenues plus vives et plus spirituelles, surtout dans les quatre visages du fond. Pièce capitale par ses dimensions et le nombre des personnages, mais qui charme surtout par son coloris qu'un récent nettoyage a fait ressortir et que l'on ne soupçonnait pas. Les nuances de rouge, un rouge cerise, un rouge de brique, un rouge pourpré, jointes aux crèmes, aux jaunes, au vert olivâtre, composent un ensemble d'une extrême richesse. C'est l'atmosphère si spéciale de la Hollande qui prête à ces couleurs, au lieu de la sécheresse d'autrefois, un incomparable éclat, humide et intense à la fois. Le

(l) La Fête de Paysans vient d'entrer dans la collection de M. Adolphe Schloss.

rendu de la nature-morle, accumulée à droite, est d'une singulière perfection.

Un Intérieur de Cabaret, qui passa dans la vente de la collection Rothan en 1890, d'une insigne hardiesse d'exécution, démontre combien Brouwer essaya de profiter de l'exemple du grand Harlemois. Rien d'étonnant que cette peinture ait été vendue sous le nom de Frans Hais. Mais il y des exemples plus frappants encore qui proclament, combien, à un certain moment, Brouwer fut enthousiasmé pour l'art de Hais.

Que l'on considère le fameux Fumeur de la collection La Gaze. C'est du Hais exagéré. La facture de cette curieuse pièce — dont on a eu bien tort de suspecter l'authenticité — a, surtout dans les cheveux, une allure de grande liberté, mais au fond elle est bien incohérente. On y voit l'embarras du peintre qui ne sait plus que faire avec ses frottis transparents; il se perd dans les empâtements tout en voulant égaler son modèle et son exécution devient barbare. Les lumières, au contraire, sont aménagées d'une manière prudente avec un pinceau fin et pointu.

Par sa brutalité même ce tableau désagréable mais si caractéristique doit avoir causé une grande

impression. Cette face grimaçante se voit copiée dans un tableau de l'école de Harlem au Musée de Dresde, ce qui confirme la supposition que le Fumeur fut bien exécuté à Harlem même.

Plus voisin encore de Hais est un tableau qu'on peut intituler le Joyeux Compagnon, entré récemment dans la collection de M. Adolphe Schloss. Quoique cette pièce — qui ne tardera pas à attirer l'attention des spécialistes — n'ait pas d'équivalent dans l'œuvre du maître, l'attribution à Brouwer ne m'en semble pas moins indiscutable. L'on remarque dans la figure ces curieuses petites touches, produites par un pinceau fin et souple et qui sont comme une signature. A cela s'ajoutent encore la facture de la moustache, l'aménagement très spécial des lumières dans les yeux, le dessin de la main et d'autres détails analogues. Quoique peint avec moins d'empâtement et sans glacis, ce tableau est bien de la même main que le Fumeur de la collection La Caze. Mais ce n'est pas seulement la critique du style, ce sont aussi l'expression de la figure et l'esprit un peu caustique de la conception qui nous convainquent que celte puissante peinture est due à Brouwer.

Evidemment, sans l'exemple de Hais, ce tableau n'aurait pas été peint. Brouwer l'a suivi de très près

dans l'exécution des vêtements. C'est le coloris, mais un peu assourdi, du Bouffon et du soi-disant Mulâtre de Hais, qui existent en plusieurs exemplaires et qui ont été peint vers 1625, au moment même où Brouwer arrivait à Harlem.

Cette trogne grotesque est animée d'une telle intensité de vie qu'à côté les œuvres de Hais, de la même époque, semblent un peu superficielles. L'alcool fait briller et pétiller les yeux malicieux, tandis qu'autour du nez la chair accuse les pâleurs crayeuses propres à celui qui a fait abus du tabac. Entre le fond gris clair et le costume rouge terne, bordé d'un jaune éteint, existe une superbe harmonie. Malgré les influences de Hais, Brouwer a su conserver, dans cette œuvre extraordinaire, toute son indépendance d'esprit.

Il est curieux de comparer le Joyeux Compagnon aux œuvres analogues de Hais, par exemple l'amusant Fumeur, également dans la collection de M. A. Schloss. On se rend compte, combien, malgré des ressemblances apparentes, la conception des deux artistes reste différente.

Après cette incursion dans le domaine de Hais, Brouwer ne tarda pas à revenir à une manière un peu plus modérée, comme le prouve un tableau du

Musée de Francfort, sorte de pendant du Fumeur de la collection La Caze, et exécuté également à Harlem, comme le prouvent des imitations hollandaises.

Après l'assouplissement de la technique, le coloris aussi se modifie. Désormais, par toutes les manières possibles, Brouwer commence à simplifier et à assourdir les vives couleurs apportées de Flandre. Déjà Bùrger supposait qu'à un certain moment Brouwer avait été influencé par Rembrandt et il n'est pas improbable que Brouwer ait connu, vers la fin de son séjour à Harlem, c. à d. vers 1630, quelques œuvres du début du grand maître. C'est l'étude de l'atmosphère, du clair-obscur, de la lumière du soir, de tout ce qui atténue et harmonise qui le préoccupe. Les crèmes clairs d'autrefois se changent en ors sombres, les rouges cerises deviennent des grenats éteints et les verts de gris vifs disparaissent pour de doux verts olive.

Dans le Pouilleux de la collection de M. A. Schloss, — un des rares effets de lumière artificielle que Brouwer ait peints — la nuit a supprimé toute couleur locale. Doit-on se figurer que ce rustre se trouve devant une fenêtre qui s'ouvre sur cette verdure sombre, sur ce ciel bas et nuageux? Ce fond

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