‹ Adriaen Brouwer et son evolution artistiqueChapitre 4 sur 5 · DAVID TEN1ERS (?) : LE FUMEUR · texte numérisé non relu

DAVID TEN1ERS (?) : LE FUMEUR

(Coll. Maurice Kami, Paris).

nants, l'usage du tabac se répandit et devint, vers 1625, de plus en plus général parmi le bas peuple. Une controverse éclata sur la nocivité ou la salubrité de cette drogue. Des poètes prirent parti pour ou contre et même les peintres, témoin le superbe Fumeur de Frans Hais de la collection de M. A. Schloss. Le peintre y affirme, par une inscription latine, « qu'il n'y a pas d'herbe plus précieuse que le salubre tabac ». Le tabac a eu gain de cause peutêtre par l'appui des médecins, généralement grands fumeurs eux-mêmes. On fumait désormais sous le prétexte de se conserver les dents ou de se purger le cerveau.

Personne mieux que Brouwer n'a su peindre les séductions du tabac et ses effets successifs. La drogue nouvelle était servie dans des tabagies infectes, sur de petites serviettes de papier, pour être bourrée dans de courtes pipes de grès, de véritables brûlegueules, qui dispensaient au fumeur toute la néfaste force de la nicotine.

Brouwer nous fait assister aux premiers instants silencieux, pendant que l'on allume les pipes avec un tison ou un charbon ardent tenu entre des pincettes. Viennent ensuite les premières bouffées qui précèdent, dans ces drôles de compagnies, les récits

tramés de vantardises. Bientôt les bonshommes ne parlent plus, chacun s'isole de son côté; ce sont enfin les abandons tout seuls, les défaillances ou l'écroulement ou bien les hoquets silencieux avant le vomissement définitif.

Que l'on se rappelle le fumeur du Musée de Munich, tout habillé de vert, qui a encore juste assez de conscience pour ne pas laisser échapper sa pipe et son broc qu'il tient dans chaque main. Dans quelques instants il va inévitablement rouler de sa banquette.

Le délicieux fumeur de la collection Maurice Kann, probablement exécuté par Teniers d'après une esquisse du maître, est aussi expressif. Comme ce dégénéré s'abandonne à sa jouissance ! Son corps ondule et sa tête renversée suit vaguement les légères spirales de fumée qui brouillent l'atmosphère Cette amusante toile, peinte sous l'influence directe de Brouwer, est délicatement nuancée de beige, de chamois, de gris et de marron.

Le fumeur de la collection Rodolphe Kann, assis devant le feu, a déjà pris les pincettes pour allumer sa pipe. Les trois chanteurs qui se démènent derrière lui l'ont distrait. Il hésite : va-t-il rester tout seul à fumer ou bien rejoindre ses joyeux compagnons?

ADRIAEN BROUWER: INTÉRIEUR DE CABARET.

(Coll. Rodolphe Kann, Paris).

ADRIAEN BROUWER : FUMEURS S'ISOLANT.

( Pinacothèque, Munich).

Son corps souple accuse fortement cette pose presque eurythmique que Brouwer prête souvent à ses sujets. C'est moins à l'étude du fumeur que ce panneau appartient, mais plutôt à la psychologie générale de la brute, dans laquelle Brouwer excelle singulièrement.

La psychologie du Fumeur se trouve au grand complet dans la belle Tabagie du Musée de Dulwich et les Six Paysans fumant, du Musée de Munich. Citons encore l'amusant petit Fumeur de la collection de M. Adolphe Schloss : son regard farouche, ses cheveux ébouriffés sous son immense feutre lui donnent l'air de quelque terroriste aux idées subversives.

Après ces digressions sur l'alcool et le tabac on comprend mieux la portée de créations comme le Fumeur de la collection La Caze et le Joyeux Compagnon de M. A. Schloss. Le premier, aux yeux dilatés et les traits bouleversés, serrant contre sa poitrine son flacon d'alcool et sa pipe, tandis qu'une fumée blanche et opaque sort de sa bouche, symbolise bien la frénésie d'une population envahie tout d'un coup par ces deux terribles passions. Le Joyeux Compagnon, également muni d'une pipe et d'un broc, montre plutôt le désarroi moral et les ravages

physiques causés par ces deux vices opposés. Ces tableaux constituent d'importants documents pour connaître, par un certain côté, les mœurs de cette époque.

On a déjà remarqué que dans tout cet étalage de vices, la femme ne tient qu'une place tout à fait secondaire, différence bien frappante avec les créations d'un Dirck Hais par exemple. En effet, elle ne se montre pas fréquemment dans les compositions du maître, mais c'est une grosse exagération de dire qu'il ne l'a pas peinte. Bùrger suppose que Brouwer aimait trop les femmes pour en faire des caricatures. Il ne serait pas difficile d'alléguer des explications plus sérieuses. Michelet, dans son histoire de France, a longuement démontré comment l'abus de l'alcool et du tabac détourne de l'amour. Contentons-nous de remarquer que les femmes, évidemment, n'avaient pas la sympathie de l'artiste. Dans quelques dessins, d'un esprit aristophanesque, il s'est cruellement moqué d'elles. On les entrevoit à peine dans les fonds obscurs de ses tableaux et elles ne s'avancent que rarement. Ces pauvres êtres ne servent souvent qu'à mieux faire ressortir la bestialité des chenapans qui les courtisent sans trop de détours. Généralement ce sont de longues et

ADRIAEN BROUWER: LE PETIT FUMEUR.

(Coll. A. Schloss, Paris).

maigres mégères, fanées et affreusement pâles, coiffées de quelque torchon en guise de serre-tête et la bouche façonnée pour l'insulte. Une seule fois nous voyons une grosse paysanne, égarée dans un bouge et qui, stupéfaite, se laisse lutiner sans trop comprendre et sans ressentir le moindre plaisir. C'est le tableau d'une si jolie lumière, qui orne, à La Haye, le cabinet d'étude de M. A. Bredius. (*)

Jamais Brouwer ne nous présente de jeunes et jolies filles comme Hais en a peintes et dont la soi-disante Bohémienne du Louvre est un bel exemple. Hais goûtait la régularité des traits, la peau fraîche, les cheveux dorés, les teints clairs et roses, la jeunesse rieuse. Chez Brouwer, rien de tout cela. Pour lui l'expression seule compte. Et peut-être préfère-t-il l'homme à la femme parce que sa figure, mieux que celle de sa compagne, reflète tout ce que soulève en lui le tumulte des passions.

Nous sommes heureux de pouvoir produire, tiré de la collection Rodolphe Kann, un superbe exemple de la femme comme la conçoit Brouwer. Elle figure La Paresse dans une célèbre série des Sept Péchés capitaux, connue par les gravures de Lucas

(») Une belle réplique de cette œuvre, avec quelques variantes, appartient à la collection Heugel à Paris.

Vorsterman et elle en constitue, à notre avis, la pièce la plus admirable. Sans avoir eu recours à des attributs explicatifs, le peintre a merveilleusement réussi à rendre, par l'expression seule, le Vice que cette femme doit personnifier. Toute sa personne lui pèse. Comme vaincue par sa propre mollesse, elle se tient accoudée sur une table couverte d'un tapis brun. Sur le mur se dessine l'ombre immobile et noire de son corps volumineux. L'inertie même a modelé ses lèvres épaisses, sa nuque charnue, son double menton. Quelques mèches du chignon noir et gras se sont échappées d'un bonnet blanc. Le linge avivé par la lumière et le ton clair de sa casaque bleu-verdâtre contrastent singulièrement avec la teinte bistrée de son visage. Expression, lumière, coloris, exécution, tout est également parfait dans ce petit panneau. Brouwer a atteint là un des sommets de son art.

Faisant pendant à La Paresse, une autre pièce de la série des Péchés, la Colère, se trouve dans la même collection. Elle est représentée par une sorte de mousquetaire. Une rage soudaine l'a envahi et ses yeux s'injectent de sang. D'un bond il est debout, la table s'écroule, son broc tombe par terre. Et le voilà qui dégaine dans un élan furieux. Une plume d'un

ADRIAEN BROUWER: LA PARESSE.

(D'une série des Sept Péchés Capitaux).

(Coll. Rodolphe Kami).

ADRIAEN BROUWER: LA COLÈRE.

(D'une série des Sept Péchés capitaux).

(Coll. Rodolphe Kami).

rouge vif éclate sur son feutre comme la flamme même de la colère.

Les Sept Péchés furent encore un sujet traditionnel. Jérôme Bosch, qui ressemble par bien des côtés à Brouwer, les avait représentés dans une célèbre composition. De même le grand Bruegel les avait commentés dans une série d'allégories assez compliquées.

Bien d'étonnant d'ailleurs à ce que Brouwer ait souvent traité les Cinq Sens et qu'il ait approfondi les Sept Péchés. Ne fut-il pas le peintre par excellence des vices et des sens? Ce ne sont pas les calmes cinq sens un peu cocasses, comme les ont peints ses imitateurs. Brouwer représente plutôt la folie de l'ouïe, la folie de l'odorat et des autres organes. Dans la pénombre des cabarets, où l'alcool et le tabac jettent tour à tour la furie et l'engourdissement, toute la séquelle des péchés défile et tous les sens se satisfont jusqu'à l'excès.

Le Fumeur frénétique de la collection La Caze symbolise l'Odorat et son pendant à Francfort le Goût. Une copie très inférieure de la Vue, faisant partie de la même série, se trouvait à Glasgow en 1903 ; l'artiste en écartant hardiment l'emploi de quelque attribut explicatif, avait réussi à exprimer,

par l'intensité même du regard, le sens qu'il voulait symboliser. La mimique de l'œil l'attire d'ailleurs particulièrement. Ses sujets sont très souvent absorbés par un travail délicat qui demande l'attention entière; des rustres qui écrasent une vermine entre leurs ongles, des chirurgiens procédant à une extration difficile ; plus tard c'est un mandoliniste réparant son instrument (Rod. Kann), un ravaudeur qui enfile son aiguille, un cuistre suffisant qui taille sa plume d'oie (Louvre).

Les séries des Cinq Sens correspondent aux recherches de la mimique ; mais c'est à la psychologie âpre où se délecte l'artiste, que plaisent ces variations infinies de la colère, de l'envie, de la paresse, des Sept Péchés en somme qui se sont donné rendez-vous sur ses panneaux.

Des soudards jouent et trichent par avidité; l'un d'eux étale triomphalement ses atouts et les autres se montrent envieux. Soudain la fureur les envahit et les cruches vont se briser sur les têtes échauffées. L'aventure finit chez le chirurgien par un pénible pansement.

D'autres panneaux dépeignent les étapes de l'abrutissement. Les paysans, mentalement absents, hurlent, de leurs gosiers rauques, leurs sauvages

ADR1AEN I1R0UWER: LE MANDOLINISTE.

(Coll. Rodolphe Kaun, Paris).

chansons. Après la débauche les yeux restent hagards et sans expression, c'est l'abandon complet ou le sommeil lourd, la tête sur les bras. Et quand les autres sont endormis ou écroulés, un seul, plein de conviction, répète à l'infini quelque refrain inepte.

Tout en analysant l'œuvre de Brouwer, on pourrait s'imaginer que son talent se tient dans un cercle assez étroit et que l'universalité du génie lui fait défaut. Il nous tarde de parler d'une page bien curieuse de l'art du maître. Le fait que Brouwer excelle comme paysagiste, rehausse singulièrement sa valeur.

Ces paysages de Brouwer sont rarissimes. On en compte une douzaine seulement. Doit-on supposer qu'un certain nombre ait disparu? Il est difficile d'admettre qu'il en ait laissé si peu, tant il a mis de plaisir et d'âme dans leur exécution. Dans ses œuvres nullement prétentieuses, son génie éclate de la manière la plus directe, la plus convaincante. Jamais on ne se sent si près du maître que quand on se plonge dans la nature telle qu'il l'a interprétée.

Fut-ce encore de Harlem que Brouwer rapporta son goût pour le paysage? Il y avait là d'excellents paysagistes : Pieter Molijn et Salomon Buysdael qui entra en 1623 dans la corporation des peintres. Mais

rien dans cette courte série de paysages ne nous révèle que Brouwer ait suivi ou ait été inspiré par quelque exemple. Seul le paysage de M. Adolphe Schloss pourrait faire supposer que Brouwer ait connu Pieter Molijn, dont le paysage daté de 1626, du musée de Brunswick, présente, avec cette œuvre, quelques lointaines analogies. Néanmoins ce paysage, comme plusieurs autres d'ailleurs, semble être imprégné de l'atmosphère des Flandres et appartenir à ses dernières années. Quelques-uns contiennent, à notre avis, des réminiscences des environs de Harlem, avec la mer prochaine, la zone sablonneuse et la verdure atrophiée des dunes. Peut-être que le goût de Brouwer pour la nature ne date que de la fin de son séjour à Harlem et qu'il a encore développé sous le ciel flamand des impressions reçues en Hollande ?

Jamais Brouwer n'a été plus original et plus avancé sur son temps que dans ses paysages. Seul Constable a apporté, dans quelques petits tableaux, comme celui du Musée de Lille, une vision et une exécution un peu analogues. Et aucun paysagiste, pas même le grand Ruisdael, n'a su exprimer si nettement, dans la nature, ses sentiments person-

ADRIAEN BROUWER : CHIRURGIEN FAISANT UNE SUTURE. (D'une série des Cinq Sens).

(Pinacothèque de Munich).

nels. Sous ce rapport Brouwer n'est égalé que par Rembrandt.

De ces petits panneaux se dégagent des émotions passagères mais nettement circonscrites. Quelquefois ce sont des dunes claires et blondes qui abritent de modestes chaumières ; pour accentuer la note pastorale, un berger, en face de son troupeau, module sur son pipeau une mélodie champêtre. Dans ces instants légers et sans soucis, Brouwer nous communique une âme d'une sérénité toute giorgionesque. D'étranges inquiétudes au contraire, et de fortes fièvres le hantent quand le ciel s'obscurcit et que l'orage s'approche, quand le jour finit dans une soirée pleine d'angoisse. Il semble avoir préféré les effets d'orage; un tableau disparu était intitulé : Le Coup de Tonnerre.

Nos trois paysages tirés de collections parisiennes représentent bien les différents états d'esprit de Brouwer.

La collection de M. E. Warneck, qui compte en outre un tableau du premier temps du maître et un petit buveur d'un beau rouge et vert, en contient un des exemples les plus caractéristiques.

Au premier aspect, on reste haletant devant un tel chef-d'œuvre. D'un massif de verdure quelques

arbres se détachent et se découpent, avec leur feuillage crépusculaire et grisâtre, sur le ciel où de sombres nuages entourent un petit espace d'un bleu clair et intense. Dans les broussailles les ténèbres deviennent de plus en plus denses, mais une lumière éparse éclaire encore le sol accidenté du premier plan. Le mur d'une vague masure à droite apporte un ton d'ocre doré.

Mais ce qui retient d'abord toute l'attention, c'est cet étonnant pouvoir du pinceau, c'est une technique plus libre encore que celle de Hais. Ce sont de multiples petites touches pointues, marron, gris, grenat, olivâtre et or, magistralement jetées sur ce panneau exigu, en pleine pâte grasse et transparente. Dans cette facture incomparable toute la fièvre de la création s'agite encore. Et comme cette exécution violente va bien avec l'acuité de la vision, comme elle accentue bien, inquiète qu'elle est, les menaces des ténèbres.

Et cette nature, déjà si effrayante, de quelle sinistre humanité Brouwer l'a-t-il peuplée? Des brutes violentent ou massacrent des femmes qui crient et se débattent. En plein jour quelqu'un se soulage. Tout habillé de rouge lie de vin, un autre s'en va chancelant, comme repu de crime et de

ADRIAEN BROUWER : PAYSAGE.

(Coll. Adolphe Scliloss).

bassesse. Un souffle tragique semble courir sous les arbres.

Faut-il répéter que l'art du paysage n'a jamais produit rien de pareil, rien d'aussi poignant?

Le superbe paysage de la collection Thieme à Leipzig, avec ses pins auprès de la mer et le paysage fantastique au clair de lune, du Musée de Berlin, datent peut-être du même temps que le panneau de M. Warneck.

Une petite toile de la collection de M. A. Schloss révèle un état d'âme tout à fait opposé. Le pays flamand ou brabançon, délicatement accidenté, s'étale sous un ciel d'un bleu clair, marbré par quelques nuages transparents et immobiles. On respire bien dans cet air limpide, dans cette nature calme et sereine qui procure les sensations paisibles d'un beau dimanche. Un seul arbre se dresse contre le ciel dont l'éxécution rappelle vivement la technique du tableau précédent. L'avant-plan, composé des rouges bruns et d'ocres clairs est égayé par des chèvres sautillantes. A l'horizon émerge un village. Ce petit tableau qui renferme tant d'espace, tant de sérénité, semble appartenir aux dernières années de l'artiste.

Entre ces deux paysages il faut placer le beau

panneau de la collection Maurice Kann (*) certainement exécuté à Anvers, non seulement à cause de son décor flamand, mais aussi parce que cette composition a exercé une influence considérable sur les paysages de Teniers, qui souvent sont arrangés d'une manière toute analogue.

Le ciel, à une heure avancée de l'après-midi, semble surchargé de tempête. Le temps va changer, la lumière est incertaine et les nuages sombres vont intercepter la clarté du soleil. Quel bel ensemble, le ciel avec ses empâtements lumineux, le terrain ondulé où il y a des bistres, des bruns foncés et rougeâtres, puis la toiture dorée de la chaumière à côté du rouge délicat des tuiles et les arbustes magistralement brossés. Les lointains, avec leur clocher léger et fin, sont indiqués par des glacis verdâtres. Dans les blancs, les roses, les jaunes se rencontrent d'inexprimables tendresses de coloration. Tout est encore calme ; la fumée des maisonnettes monte droit au ciel. Mais on attend le coup du vent qui fera frémir les arbres et qui annonce l'orage.

De ce petit nombre de paysages, chaque tableau renferme un instant déterminé et une note bien distincte. Les décrire tous en détail nous entraîne- (') Ce tableau vient d'être offert au Musée de Berlin.

rait trop loin. Cependant, on ne peut pas passer sous silence un sombre tableau de grandes dimensions qui se trouve dans la collection du duc de Westminster à Londres. L'esprit de Brouwer s'en dégage nettement. La conception est toute à lui, mais un autre artiste, probablement Teniers, semble y avoir mis la dernière main et l'avoir étoffé. Dans un paysage de ce dernier, au Musée de Schwerin, se trouvent de petits pêcheurs tout à fait analogues. Mais il n'y a que Brouwer pour concevoir un ciel si impressionnant et si mouvementé et les arbres ont bien cette curieuse désinvolture dont il sait les animer.

Cette évocation puissante, rendue par le Dr. W. Bode à Adriaen Brouwer, porte encore le nom de Bembrandt et ne lui ferait certainement pas tort.

L'énorme ciel du soir jette, à travers les arbres tordus et sauvages, ses reflets oranges dans l'eau tremblante de l'avant-plan. La nuit en s'avançant envahit dans tous les coins ce couchant grandiose que l'on dirait épique.

Autant l'artiste a saturé, dans le tableautin de M. Warneck, sa vision poignante d'un pessimisme amer, autant a-t-il mêlé, à cette incomparable scène

de la nature, toute la force dramatique dont est capable l'âme humaine.

Laissons maintenant le paysagiste pour retourner au peintre de figures. Nous avons déjà mentionné le retour de Brouwer à Anvers. On ne sait pas ce qui le décida à quitter Harlem et un entourage qui devait lui être sympathique. Fut-ce la renommée de Rubens, revenu nouvellement au foyer de l'art flamand ? Brouwer y est signalé depuis la fin de l'année 1631.

Il ne rapporta de la Hollande ni prospérité ni prudence. En l'été de 1632 un de ses créanciers fait dresser l'inventaire de ses biens, ce qui nous apprend dans quel état de dénûment le célèbre artiste vivait. Au commencement de 1633 on le trouve dans la citadelle d'Anvers, où il est détenu pour avoir affiché des sentiments politiques favorables aux Hollandais. De longs mois s'écoulent en prison ; en septembre 1633 Brouwer n'en est pas encore sorti. Il fit bonne chère dans la boulangerie et la brasserie de la garnison et il y contracta de si invraisemblables dettes que l'on doit soupçonner qu'il a souvent régalé ses amis. Une scène en plein air, au Musée de Bruxelles, daterait de cette époque et représenterait, ce qui n'est point invraisemblable, l'intérieur de la forteresse.

Dans cette dernière période flamande on peut, avec certitude, placer plusieurs œuvres, soit qu'elles aient été reproduites par des graveurs, soit que des émules comme Teniers et Craesbeeck les aient imitées ou bien copiées. Différents tableaux, déjà mentionnés au cours de cette étude, entre autres la série des Sept Péchés et la belle Tabagie de Dulwicb avec ses colorations incomparables, trouvent ici leur place, de même qu'une suite des cinq sens, dont quelques belles pièces sont au musée de Munich.

Le retour de Brouwer en Flandre marque le moment où l'artiste a définitivement trouvé son chemin ; plus de ces brusques changements de technique et de style; il perfectionnera graduellement tous les éléments de son art. Ses compositions deviennent de plus en plus importantes et complètes, mais il semble, d'après certains documents, avoir mis quelque lenteur à les terminer. Sa détention de sept ou huit mois n'a pas dû stimuler son activité.

L'influence de Rubens et de son entourage se fait nécessairement valoir. Rubens lui inspire des ordonnances plus soignées, des compositions qui sont quelquefois de véritables trouvailles et qui dénotent une grande habileté. Sa conception devient plus dramatique, l'action plus déterminée. C'est

dans cette dernière période surtout qu'il se révèle un conteur parfait.

La Rixe de la collection Rodolphe Kann, dont il existe une réplique au Musée de Dresde, délicieuse avec ses verts olivâtres et ses roses adoucis, est construite en triangle aigu, ce qui donne au groupe une certaine unité et souligne le moment psychologique de l'incident.

Ces principes, Brouwer les a appliqués à plusieurs reprises, dans des Opérations de la collection Adolphe Schloss et de la Pinacothèque de Munich. La grande et célèbre Rixe, du même Musée est particulièrement caractéristique. Là les quatre combattants sont groupés en trapèze et leurs bras menaçants en suivent les diagonales, ce qui ajoute curieusement au heurt des gestes et à la confusion de la mêlée, tout en y introduisant un élément de sobriété et de logique.

Il faut admirer la mesure, le bon goût apportés par Brouwer dans ces scènes de violence. Le docteur W. Bode, dans la superbe publication consacrée par lui à l'artiste, a remarqué que Brouwer ne nous montre jamais d'horribles blessures et des cadavres, comme le font ses imitateurs. Les suites fâcheuses de la lutte, il les laisse à peine deviner.

La mesure, cette insigne qualité de Brouwer, devient de plus en plus évidente vers la fin de sa vie. Il pratique si sobrement l'art des menus objets, il tire parti de leur grâce imprévue et de leur distribution savante. C'est par là surtout qu'il se distingue de ses émules. Ses premiers tableaux sont quelquefois encombrés de vaisselle et d'ustensiles de toute sorte. Mais bientôt il comprend le cbarme de ces écuelles de terre, de ces crucbons émaillés, d'un escabeau portant un cliandelier luisant ou une serviette blanche. Tel objet a l'air de se trouver là par hasard qui est, en vérité, une partie essentielle de la composition. Et quel charme enfin dans les contours si purs, dans le rendu surprenant de la matière, dans l'éclat des lumières qui brillent sur l'émail d'une cruche ou glissent sur l'étain du couvercle ! Les imitateurs de Brouwer, au contraire, ne comprennent rien à cet art subtil. Cette science des menus objets ne devient que trop souvent, même sous la main de Teniers, qu'un grossier étalage, un amoncellement sans art. De la même manière ils ont traité les quelques motifs que Brouwer leur a transmis. Ils les ont amplifiés et redits à l'infini. Comparés au maître, ses imitateurs, y inclus Teniers, ne sont que d'insupportables bavards. Ce qui manque

à leurs créations, c'est l'esprit de Brouwer, fougueux et naïf à la fois, et surtout sa fine humeur, sa psychologie pénétrante.

Nous arrivons maintenant aux tableaux que Brouwer exécutait vers la fin de sa vie. L'importante composition de la galerie Maurice Kann, le Maître-Buveur, doit être datée vers 1636. C'est un intérieur où tout n'est qu'atmosphère et lumière qui tour à tour dégradent ou font valoir les couleurs. Sous l'ombre humide d'une voûte, devant l'âtre au fond, une vieille fait cuire des crêpes, assise entre un homme et un enfant. Là les tons ne sont que des gris et des ors éteints. Mais au premier plan, en pleine lumière, un cercle joyeux admire les exploits de l'aubergiste. Est-il imposant et presque majestueux, ce gros ventru qui tout en desserrant sa ceinture, engouffre le contenu d'une formidable chope! Il est habillé d'un bleu un peu verdâtre, ton clair qui le désigne déjà comme personnage principal parmi tout ce chœur d'assistants émerveillés, stupéfaits, qui l'encouragent et qui l'acclament. Même le chien à côté de la grande cruche au ton d'or, suit les mouvements de son maître d'un regard attentif.

La technique de Brouwer se perfectionne encore. Jamais l'artiste n'a travaillé avec si peu de matière,

ADRIAEN BROUWER : INTÉRIEUR DE FORTERESSE. (Musée de Bruxelles).

avec des glacis si minces, si transparents. C'est à peine s'il touche çà et là le panneau dont le beau fond d'un brun transparent — comparé par Bùrger aux roux dorés de la mouche à miel — se fait partout valoir et contribue à l'ensemble du coloris.

Fut-ce encore l'exemple de Rubens qui inspira à Brouwer une conception de plus en plus objective? Autrefois, l'intérêt ne se portail souvent que sur une seule personne, dont la figure ou bien le dos attiraient seuls l'attention, tandis que les autres personnages ne servaient que pour caractériser l'endroit. Ces figurants disparaissent ou entrent dans l'action, comme sur le Maître- Buveur. L'intérêt se porte sur l'ensemble.

On s'aperçoit aussi que dans ces dernières années la diversité de ses personnages augmente. A ses chenapans de naguère, qui perdent de plus en plus de leur bestialité, se mêlent d'étranges aventuriers, d'une élégance un peu râpée. Sa conception de la femme aussi se modifie çà et là. On la traite avec plus d'égards, avec plus de courtoisie. Les figures se calment et quelquefois même s'ennoblissent. Le tout devient plus humain, plus réfléchi; l'artiste semble planer au-dessus de son sujet ; d'objectif comme il l'était depuis peu, il devient détaché. Un

voile noirâtre enveloppe son coloris. L'impétuosité s'apaise, la fougue s'en va. La fin imminente d'une vie d'artiste se tait partout sentir.

Pour la première fois, Adriaen Brouwer aborde des sujets touchants.

Un tableautin de la collection Maurice Kann, intitulé Bons Camarades, nous fournit un bel exemple du sentiment de ce dernier temps. Entièrement peint avec des frottis à la fois transparents et grumeleux, l'ensemble, avec ses nuances cerise et plomb, en est des plus exquis. Un rustre a pris avec ses deux mains les oreilles de son chien qui allonge le museau intelligent vers son maître. Tous deux se regardent longuement les yeux dans les yeux. Quel sentiment, quelle captivante humanité se dégage de ce panneau nullement prétentieux !

Dans le Maître-Buveur nous avons déjà rencontré le même chien. Nous le retrouverons encore dans une dernière composition qui, comme le Maître-Buveur, surpasse peut-être les meilleures pièces de Munich, C'est le tableau de la collection de M. Adolphe Schloss, intitulé les Politiciens.

Ce tableau appartient au tout dernier temps du maître ; il répond exactement aux caractéristiques établies par le Dr. Bode. Comme dans plusieurs

ADRIAEN RROUWER LA RIXï (Coll. Rodolphe Kaun. Paria).

créations de cette dernière année, les personnages sont légèrement plus grands. Fait curieux, Brouwer ne produit plus de mémoire, il prend de nouveau des modèles, ce qui prouve encore la vie et la probité de son art. Ce jeune garçon, à l'air si sérieux, qui fait la lecture du journal, se trouve aussi dans les Joueurs de dés du Musée de Munich. Le vieillard tout songeur, tout absorbé et qui oublie de vider son verre, la femme un peu revêche, intriguée, qui se penche sur la chaise, sont des merveilles d'observation et de psychologie. Et autour de ce groupe touchant voltige toujours l'inaltérable bonne humeur de l'artiste, devenue de plus en plus légère, de plus en plus fine, tout comme ses couleurs qui effleurent à peine le panneau. Faut-il encore vanter le coloris, la technique, la lumière, l'incomparable dessin? Le peintre y a dit son dernier mot. C'est une lumière sobrement distribuée, une technique qui a presque supprimé la matière des couleurs, c'est un dessin si sûr et si grandiose qu'il provoquerait des comparaisons avec Michel-Ange. Et toujours ce ton imperceptiblement voilé de noir. Un seul détail frappe étrangement : c'est une cruche d'un bleu très pâle, irréel presque, mais infiniment pénétrant !

L'ardeur de son art qui va s'éteignant nous a

déjà averti que la détente tînale se prépare. Un des derniers jours de janvier 1638 l'artiste meurt. « Consumé de débauches » disent les biographes. Ils auraient dû ajouter : « mais artiste impeccable ».

Le curieux état d'esprit dans lequel Brouwer a conçu ses dernières compositions, se résume dans un petit panneau du Musée de la Haye, que l'on considère, depuis quelque temps, comme un portrait de lui-même.

Le seul portrait documenté d'Adriaen Brouwer se trouve dans l'Iconographie de Van Dyck. Malheureusement les effigies de cette célèbre collection nous désappointent quelquefois; la noble pose et l'extérieur chevaleresque s'y trouvent accentués trop ostensiblement pour que, dans quelques cas, la psychologie n'en ait pas souffert. Des personnalités comme Jordaens et Brouwer perdent nécessairement de leur caractère quand on leur prête l'allure du peintre-gentilhomme que van Dyck fut lui-même. L'Iconographie nous présente un Brouwer très élégant, de belle prestance, mais aussi très apprêté et qui a vraiment l'air pommadé. Est ce là le bohème qui détestait les vêtements à la mode, ainsi que nous l'apprennent les biographes ?

Il nous a été donné de reconnaître le modèle

même de la planche de l'Iconographie dans le beau portrait de la main de Van Dyck qui se trouve dans la collection de M. Alexandre Tritsch, à Vienne, connue par la superbe publication de M. Gustav Gluck. Nous pouvons nous dispenser d'entrer dans des détails, tellement la comparaison est convainquante. Schelte à Bolswert, qui a exécuté la gravure de l'Iconographie, a copié directement son modèle sur le cuivre, comme cela se faisait fréquemment, ce qui a produit une gravure en contresens. C'est au célèbre graveur, désireux de faire une planche de bel aspect et de grandes qualités techniques, que nous devons les amples vêtements et la pose solennelle, et en même temps les moustaches énormes et hérissées qui sont d'un effet peu agréable. Le laps de temps écoulé entre la date du portrait peint et l'exécution de la planche, a probablement déterminé le graveur à ajouter ces moustaches, pour vieillir un peu l'artiste qu'il devait connaître assez intimement.

A quel moment Van Dyck peut-il avoir fait le portrait du jeune Brouwer? D'après des indications de style très probantes, M. Gustav Gluck place cette étude dans la période anversoise de 1627 à 1632. Le jeune homme ne semble pas avoir moins de 22 ans

ni plus de 25. Van Dyck a visité la Hollande pendant l'hiver de 1627-1628 et en 1630. C'est donc à l'une de ces dates qu'appartient le portrait; la dernière semble la plus probable. Le fait que l'œuvre a été peinte sur papier appuie l'hypothèse qu'elle fut exécutée au cours d'un voyage. Houbraken raconte que le célèbre portraitiste vint visiter son émule Frans Hais à Harlem. Cette anecdote mérite peut-être plus de foi que l'on ne lui en attribue généralement. Ajoutons que M. Gluck regardait déjà cette étude comme un portrait d'artiste.

En ce qui concerne le caractère de Brouwer, il serait dangereux de considérer ce portrait comme un document absolu. Nous ne savons que trop, d'après tant d'autres portraits d'artistes de cette époque, — il suffit de rappeler le Henri Liberti de la Pinacothèque — combien van Dyck transfigurait ses modèles. N'aurait-il pas corrigé ce portrait dans le sens d'un idéal préconçu, en y mêlant un peu de la suavité ardente d'un beau St. Sébastien, comme il les peignait à ce moment ?

Le même jeune homme robuste, au large cou bien dégagé et qui se donne un air assez orgueilleux, se trouve dans l'incomparable Tabagie du Musée de Dulwich, moins poétique et autrement fougueux.

ADRIAEN BROUWER: BONS CAMARADES.

(Coll. Maurice Kami, Paris).

Nous avons là, sans aucun doute, un portrait de luimême qui doit dater précisément des mêmes années, aide précieuse pour pouvoir estimer à sa juste valeur l'effigie par van Dyck.

Ces deux portraits indiquent que le jeune Brouwer avait des traits très réguliers, le front large, les sourcils arqués, le nez fin, les lèvres sensuelles ; un double menton se formait de bonne heure. Une chevelure énorme et presque sauvage ajoutait à son air insouciant ; son allure de grande indépendance se trouvait soulignée par le cou découvert et les épaules carrées ; dans son regard calme et observateur beaucoup de franchise, beaucoup de conscience de soi-même, aucune trace de petitesse. En somme une constitution solide de corps et d'âme, une santé qui semble encore indestructible, malgré un peu de fatigue déjà marquée autour des yeux.

Le petit panneau du Musée de la Haye, déjà mentionné, et qui doit appartenir, d'après la technique, au tout dernier temps de l'artiste, semble posséder toutes les marques d'un autoportrait. C'est le regard oblique de quelqu'un qui s'observe dans une glace. Les mains sont dissimulées. L'artiste porte de ces doubles manches de taffetas noir qui figurent dans son inventaire. Serions-nous en pré-

sence du Portrait de Brouwer, peint par lui-même, mentionné vers 1750 par Van Gool dans son catalogue de la Galerie de Dusseldorf ?

Quelle distance entre ces portraits de jeunesse et cette esquisse de la fin de sa viel Ce n'est qu'après une lente comparaison, rendue d'ailleurs très difficile par les énormes différences de pose et de conception, que l'on se rend compte que le personnage représenté peut bien être le même. Les cheveux très éclaircis ont encore la tendance à couvrir les tempes de la même façon particulière. Le front, la forme des yeux n'ont pas changé. Une barbe de trois jours noircit le double menton. Les joues se sont creusées, le dos s'est courbé, le large cou, devenu plus lourd, s'est enfoncé entre les épaules. Quelle déchéance physique ! Les huit ans environ qui séparent cette esquisse du portrait de van Dyck, ont dû voir bien des désordres pour avoir si foncièrement usé ce gaillard qui avait l'air d'être bâti à chaux et à sable. Sa façon de se vêtir est restée tout à fait la même : une veste, simplement boutonné sur la poitrine, ouverte en pointe et qui laisse voir la chemise en désordre, exactement comme sur le portrait de van Dyck.

Brouwer s'est représenté en plein air, devant un

fond de paysage légèrement indiqué, composé de verdure fraîche et claire et d'un ciel grisâtre. Débraillé, mal peigné, très à son aise, il accuse bien la désinvolture de l'incorrigible bohème dont parlent les biographes. Au lieu de vouloir poser pour la postérité, il s'est pris sur le vif, sous ses dehors de tous les jours.

Le regard est spirituel, le sourire doux et indulgent, le tout un peu pensif, même mélancolique. Ce qui frappe dans ces traits charmants, tout comme dans ses dernières œuvres, c'est une absence de fougue et d'ardeur. Seul un air de bonne humeur anime ce visage un peu las et maladif.

La même tête fine et un peu pâle, ce joli front franc et clair s'aperçoivent dans une belle Tabagie du Musée de Harlem, également des derniers temps. Le Dr Bode a discuté ce tableau et en vérité, il y a de quoi s'inquiéter. Çà et là une main étrangère semble avoir fini certains détails ; mais l'ensemble, le dessin surtout, est bien de Brouwer. Ce fut peutêtre quelqu'un comme Craesbeeck qui a dû terminer cette spirituelle composition, probablement laissée inachevée. (') On y voit Brouwer, habillé en

(*) L'inventaire d'Adriaen Brouwer de 1632 mentionne onze grisailles inachevées. Au moment de sa mort, il doit en

cavalier et qui regarde le spectateur, en bourrant sa pipe. Ces deux derniers portraits révèlent une constitution profondément minée, un homme, autrefois robuste, qui n'a plus longtemps à vivre. On raconte que la peste l'a fauché. Ses portraits prouvent, en tous cas, que Brouwer était condamné depuis de longs mois et que peut-être il en avait conscience.

On se rend compte, d'après ce qui précède, combien il serait injuste de considérer Brouwer comme une brute, chez qui, par hasard, l'étincelle du génie se serait égarée. Non seulement l'artiste, mais l'homme lui-même nous est sympathique par maintes qualités. Son évolution — commençant par le Coiffeur Villageois pour se terminer par les Bons Camarades — indique qu'il ne perfectionnait pas exclusivement ses habiletés techniques, mais que sa conception, ses sentiments, son âme enfin, s'épuraient aussi.

Le peu de renommée dont jouit ce grand artiste s'explique surtout par des difficultés d'appréciation. Ses œuvres sont rares et dispersées ; entre les

avoir laissé au moins autant; elles furent sans doute terminées par d'autres artistes. Un document trouvé dans le dernier temps par le Dr. A. Bredius parle de grisailles de Brouwer achevées par Jan Miense Molenaer.

tableaux du début et ceux de la fin de sa carrière, existent de grandes différences ; enfin son art et sa vie présentent souvent des apparences contradictoires. Il nous expose les pires spectacles, tout en se bornant à les voiler de sa bonne humeur, et sans jamais s'en faire juge. Amateurs et artistes l'exaltent, mais il gêne parfois les moralistes. Il a été le prophète du bon goût et de la mesure, malgré une vie désordonnée. Son art semble restreint, tandis qu'en vérité il est universel et intarissable comme la nature même. Il apparaît sous les dehors de ce que l'on appelle un <i petit maître », un peintre de la taille de Craesbeeck ou de Ryckaert ; et il se révèle en maintes occasions supérieur à Hais et l'égal quelquefois de Rubens et de Rembrandt. Classé comme « petit maître », Adriaen Brouwer compte néanmoins parmi les très grands.

ADRIAEN liROUWER (et CRAESBEECK7) : TABAGIE, (Musée de Harlem).

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