ADRIAEN BROUTER : LES BUVEURS
(Collection Dutuit, Petit Palais. Paris).
avec ses lueurs étranges ajoute une note lugubre à cette composition, déjà d'un effet saisissant, malgré le côté drolatique du sujet. Du reste, quelle expression dans ce fragment de figure, cachée à moitié par un grand feutre à larges bords ! Le reflet de la lumière, la transparence des chairs sont rendus avec beaucoup de maîtrise. Le paysage surtout, avec ses glacis transparents, est d'une exécution assez large.
L'étude du clair-obscur et de l'atmosphère l'attire vers les souterrains ténébreux, vers les tabagies à l'air embrumé, où l'ombre creuse partout des trous profonds et où la lumière ne fait valoir que deux ou trois couleurs. Quelques-uns des meilleurs panneaux qu'il exécuta par la suite sont basés sur le même procédé. A cette manière, par exemple, appartiennent la Tabagie et Y Opération, tous les deux dans la collection de M. Adolphe Schloss. Dans la Tabagie le premier plan seul est frappé par la lumière qui ne relève que deux pourpoints de couleur et une superbe cruche. Le fond à droite est noyé dans les ténèbres, mais à gauche, devant la lueur dorée de l'âtre quelques personnages s'agitent comme des ombres chinoises.
L'Opération surtout, qui appartient déjà à une période ultérieure, est d'une grande perfection en
ce qui concerne le rendu de l'atmosphère. La pièce, complètement envahie par l'ombre, est éclairée seulement par une sorte de soupirail qui découvre un peu de ciel, le rouge d'un toit, un brin de verdure. On sent l'humidité de l'atmosphère, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur de la pièce. Une porte à droite donne dans un endroit plus clair. Une boule de verre, merveille de peinture, suspendue au milieu de la pièce, caractérise le métier de chirurgien qui dans ce temps-là collectionnait toutes sortes de curiosités, parmi lesquelles le crocodile tient une large place. Brouwer, artiste très sobre, s'est contenté de rendre un seul détail.
La plus belle œuvre du peintre que possède le Musée du Louvre et en même temps la moins remarquée, une Tabagie, démontre jusqu'à quel point le souci de la lumière l'a obsédé à un certain moment. Une lumière toute rembranesque se concentre sur le dos puissant de quelque rustre endormi et fait ressortir une véritable féérie de couleurs : un bout de chemise blanche entre un pantalon citron clair et un gilet d'un beige nacré ; le tout marqué par quelques lacets rouges; des verts humides à côté relèvent encore cette captivante clarté.
Le franc coloriste qu'était Brouwer à son arrivée
ADRIAEN BROUWER : LE JOYEUX REPAS.
(Coll. L. Nartlus, Suresnes).
ADRIAEN BROUWER: ÏÈTE D'EXPRESSION.
(Coll. Ch. Sedelmeyer, Paris).
en Hollande ne l'a jamais complètement abandonné. Ses tons sont toujours clairs et comme opposés l'un à l'autre. Jamais ses nuances ne souffrent d'un excès de mélange comme celles de Teniers. Dans cette opposition de deux ou trois couleurs Brouwer apporte un tel art, que souvent l'attention se détourne tout à fait du sujet pour ne goûter que la splendeur du coloris.
Un superbe tableau de la collection Dutuit nous présente ce cas. Une forte lumière frappe le premier plan où deux buveurs sont accroupis sur des banquettes, tandis qu'un troisième se tient debout dans l'ombre du fond. L'un des ivrognes, tout en chantant, a posé sa main sur la tête de son camarade, ému par un de ces accès d'épanchement propres à certains états d'ivresse. Mais ce qui captive encore plus que la fine psychologie contenue dans ce panneau, c'est un costume, entièrement peint avec des nuances de grenat, très sourdes et très sobres, relevées çà et là par des crevés de carmin ; c'est le bleu verdâtre tout ensoleillé de l'autre vêtement, mis en valeur par l'émail vert olive d'une cruche sur l'avant-plan.
Il faut mentionner à la suite de ces tableaux et dans le même ordre d'idées, le très caractéristique
Repas de Paysans, qui se trouve dans la collection de M. Léo Nardus à Suresnes, également remarquable par son coloris et dont le beau vert humide frappe particulièrement. Les victuailles, au milieu desquelles se voit un hareng tailladé, sont d'un rendu surprenant.
Dans ces recherches de clair-obscur et ces transformations du coloris, l'influence de Hais n'a presque rien à voir; mais ce que Brouwer lui doit pour une large part, c'est d'avoir été poussé vers l'étude des jeux de physionomie, peut-être le plus grand service que Hais lui ait rendu.
Avant son arrivée à Harlem, Brouwer s'était borné à créer, au lieu d'individus distincts, plutôt des représentants de race, tous avec le même air de famille sur leurs visages typiques et glabres. C'était la tradition de Bruegel l'Ancien. Hais, portraitiste avant tout, lui apprit le charme des traits individuels. Si Brouwer est devenu ce fouilleur subtil de la physionomie humaine, Hais, virtuose des expressions passagères, y a fortement contribué.
La collection du baron Steengracht, à la Haye, renferme un document curieux sur les rapports de Brouwer et de Hais. C'est la superbe Tabagie où l'on croit reconnaître Brouwer lui-même dans le fumeur
au premier plan qui « fait des anneaux » et qui rappelle vivement le Fumeur de la collection La Caze. Il est très probable que nous avons là réellement Brouwer, mais la grimace a trop déformé son visage pour que ce portrait n'ait pas perdu toute valeur psychologique. L'allure bruyante de Brouwer contraste singulièrement avec l'attitude d'un personnage attablé à droite et que la tradition a dénommé, avec raison, Frans Hais. Ses traits, quoique bien plus jeunes, répondent en effet exactement au Portrait de lui-même qui se trouve dans la collection de M. Porgès à Paris. Hais se distingue de Brouwer par sa tenue soignée, ses vêtements noirs et son large col blanc. Malgré son sourire il a l'air réservé et très observateur. Les trois têtes du fond, dans lesquelles on croit également reconnaître des portraits d'artistes, sont plutôt des variantes du fumeur du premier plan. Elles dénotent les efforts de Brouwer en ce qui concerne les effets de mimique.
C'est la mimique violente qui l'attire d'abord. Si Hais excelle dans le rendu des rires francs et des sourires presque imperceptibles, Brouwer n'a point d'égal pour la grimace. Son art, en exagérant les préceptes de Hais, devient un véritable art de la mimique. Il étudie les sensations qui se traduisent
par de véhémentes contractions des muscles. Il observe ceux qui chantent, ceux qui crient, ceux qui flairent une mauvaise odeur ou qui goûtent une âcre boisson. Viennent ensuite les rictus spontanés provoqués par la sonde ou le bistouri du chirurgien villageois; les traits bouleversés par toutes les passions, par une rage soudaine, par la peur, par quelque sourde envie. Comme pendant à ces physionomies contractées, il conçoit bientôt des têtes hébétées par la jouissance ; il peint tous les degrés du laisser-aller et de l'abandon; il observe la détente des visages dans le sommeil ou après la débauche et les faces stupides de ceux qui ronflent, à part dans un coin.
Pour mieux concentrer sa perception Brouwer exécute de petites têtes d'expression : types drôles qui interrogent le spectateur ou l'interpellent ou qui lui tirent tout simplement la langue, comme celui de l'amusant tondo de la collection Sedelmeyer, probablement un des premiers en date. La collection de M. Adolphe Schloss en possède deux, pétillants d'esprit, dont celui de gauche, avec son nez à la Cyrano, est bien la plus fine et la plus spirituelle que je connaisse.
Le goût prononcé de Brouwer pour les effets de
AORIAEN BROUWER : PAYSANS FUMANT.
(Pinacothèque, Munich).
mimique, explique, dans une certaine mesure, ses préférences pour les bouges sinistres, ces tabagies louches, où grouillait, dans d'épaisses exhalaisons, le rebut de la société. Les vices les plus divers s'y montraient à nu et les visages de ces débauchés ne dissimulaient rien.
Les biographes racontent que Brouwer travaillait dans les tavernes mêmes et en eftet, ses dessins ont très souvent l'air d'avoir été exécutés sur le vif. Pour mieux observer cette curieuse canaille qui remplace de plus en plus ses paysans en liesse, le peintre dut évidemment partager leurs jeux et assister à leurs orgies triviales. On sent d'ailleurs qu'il les aime de tout son cœur, ces gaillards râblés et trapus, dont les vêtements collants révèlent la constitution solide. Et Brouwer se plaît dans leur milieu, non seulement en artiste observateur, mais aussi en homme qui a des appétits analogues, qui aime les mêmes excès.
« Brouwer estoit extrêmement adonné au Tabac et à l'Eau de Vie » nous raconte le biographe Bullaert. Que c'étaient là réellement ses passions préférées, les œuvres de l'artiste le répètent tout haut.
Le Tabac et l'Eau-de-Vie, deux vices nouveaux, s'étaient répandus au commencement du dix-sep-
tième siècle. L'usage de l'alcool pur fut encore assez rare au seizième siècle, qui, comme l'affirme Michelet, le considérait comme un médicament coûteux. De plus en plus fabriqué en Europe, ce fauteur de troubles de toutes sortes s'emparait des populations. Depuis le dix-septième siècle ce breuvage n'a point atténué ses néfastes effets.
Quant au tabac, qui agit comme stupéfiant, au contraire de l'alcool qui constitue le stimulant, le cas est bien différent. Quelques siècles d'une culture qui visait l'augmentation des qualités odorantes aux dépens des facultés narcotiques, ont changé l'âcre « pétun » du temps de Brouwer en l'herbe presque inoffensive que l'on savoure aujourd'hui. Le « pétun», mêlé peut-être à du chanvre ou à de la belladone, était plutôt une drogue comparable à l'opium. Trois ou quatre fois par jour les fumeurs s'enivraient avec leur pipe et dans les Pays-Bas on les désignait sous le nom de « buveurs de tabac ». Sur les tableaux de Brouwer on peut étudier les effets violents de ces tabacs primitifs.
Dans plusieurs pays l'autorité s'émut de cette étrange passion. Les fumeurs furent punis de la potence ou on leur coupa le nez ; le pape Urbain VIII les excommunia. Malgré la résistance des gouver-