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Adriaens

Aoqut^reur de l'Amoureux transi, de ce Monsieur , par Paul de Kock, et (VUne ténébreuse affaire, par Balzac.

34, niTE COQUILLTÈRE.

Le i5 décembre 1671, la petite caravane belge, après une heureuse traversée ^ amarrait enfin au port, comme disait Vanderlick, toujours fidèle à sa phraséologie nautique. Ce port, que Van Moorsel appelait emphatiquement la houcusc Lutèce , et Hansius tout

bonnement Paris, n'était point à cette époque, pour continuer la métaphore de l'excapitaine, un refuge bien sûr contre les tempêtes politiques. Charles IX régnait , ou, pour mieux dire, occupait lé trône sous l'éternelle tutelle de sa mère, la cauteleuse Italienne Catherine de Médicis. Nourri par elle d'un lait d'astuce et d'immoralité, ce prince faible el facile aux impressions mauvaises avait appris de la reine l'art de tromper les hommes, misérable science que cette femme prenait pour l'art de régner. Favorisant tour à tour les protestants et les catholiques, tendant la main aux Guise et aux Condé, Catherine, par cette politique ambiguë, n'avait réussi qu'à enhardir les novateurs et à exaspérer leurs adversaires. Obligée de lutter contre les factions grandies à son souffle, méprisée de tous les partis et les trompant sans cesse, passant, avec une effrayante légèreté, de la galanterie au ciime, elle usa dans Tintrigue trente années d'un pouvoir maudit, qu'elle

aurait pu sanctifier par le bonheur et les bénédictions de la France; et son habileté incontestable, mais fourvoyée dans des voies trompeuses, ne porta d'autres fruits que la proscription des Valois et la plaie saignante de la guerre civile.

Cependant à l'époque où se passe notre histoire, la France jouissait d'une tranquillité momentanée, calme perfide et gros de tempêtes. Une paix plâtrée, qu'un jeu de mots plein de justesse surnomma paix boiteuse ou mal assise ^ avait rapproché les protestants et la cour. Depuis l'édit de pacification publié en août i570, à Saint-Germain en Laye , les principaux chefs des Huguenots, les Condé, les Coligni , les la Rochefoucauld , admis dans l'intimité du monarque, semblaient en possession de la faveur royale, et s'endormaient dans une fatale sécurité. Habitués à regarder au fond des surfaces , et à juger les hommes, non sur leurs paroles du jour, mais sur leurs

actions de la veille , les liabiles seuls se méfiaient et avertissaient. Mais leurs avis étaient perdus pour la foule, toujours avide de repos, et croyant aisément ce qu'elle désire. Hansius, que ses rapports avec la cour du duc d'Albe, et surtout ses entretiens avec Zacahuela, avaient initié à la politique européenne, était d'ailleurs trop incrédule à la bonne foi des hommes pour se fier aux apparences; aussi pensait-il comme les habiles. Mais nulle sagesse humaine ne pouvant deviner l'époque fixe des catastrophes qu'elle prévoit, Hansius ne s'effrayait pas trop de cette prévision funeste; cependant, par une mesure de prudence caractéristique, il conduisit la famille Yanderlick dans une maison située près du cloître Saint-Germain l'Auxerrois, non loin du 1,011 vre, et attenant au logis du maître d'hôtel (lu duc d'Aumale, oncle du fameux Guise le Balajré. Le docteur flamand pensait que les environs de la demeure rovale seraient toujours soigneusement défendus contre tout

mouvement populaire, manifestation brutale dont le pacifique médecin était fort peu partisan. En cas d'orage politique , Fîansius comptait beaucoup aussi sur l'extérieur modeste du logement qu'il avait choisi, dont l'aspect enfumé et misérable était peu fait pour éveiller l'appétit des ogres de l'émeute. Dans ces temps de guerre civile et religieuse, où les tempêtes intestines faisaient souvent monter à la surface l'écume de la nation, il n'était guère prudent de jeter l'appât de la richesse à la tourbe populacière , meute affamée, aboyant contre toutes les supériorités sociales jusqu'à ce qu'elle puisse les dévorer. Convaincu de cette vérité, le maître de la maison garnie où s'était logée la famille belge, mettait toute son étude à déguiser l'aisance qu'il avait acquise pendant trente années , consaciées à prélever un impôt sur la bourse des étrangers et des provinciaux jetés dans le tourbillon de la grande ville. Maître Matéo, comme on l'appelait, Florentin de naissance et marmiton de proies-

sioii, avait fait son entrée solennelle en France en i533,à la suite de la belle et jeune princesse Catherine de Médicis, dont le grand roi François I^""^ pressé par le besoin d'argent, avait sollicité la main et la dot pour son second fils Henri. Matéo, à peine âgé alors de quinze ans, bornait toute son ambition à ratisser proprement les navets et à récurer la vaisselle de la cuisine princière. Mais après quelques années de cette innocente industrie, l'exemple pernicieux de la cour corrompue qu'il servait gagna le jeune Italien, lïapproche de ses vingt ans et l'aspect quotidien d'une fraîche et dodue écosseuse, qui apportait régulièrement son tribut potager au

chef^ tyran culinaire que Matéo enviait et

* détestait, éveillèrent dans le cœur ultramon-

tain des espérances orgueilleuses. Le don Juan de basses-offices mit le siège devant la vertu de la candide maraîchère, qui, après une glorieuse défense, finit par se rendre à discrétion. Enivré de son triomphe , le vainqueur

voulut s'assurer de sa conquête; il déso'.ta ses fourneaux pour le temple de riiyménée ^ et, grâce au petit pécule amassé par son industrieuse moitié, il s'installa bientôt dans la modeste maison voisine du cloître Saint-Germaiu l'Auxerrois, où son talent pyramidal pour le niacaroui ^ et peut-être aussi les appas de madame Matéo, attirèrent une nombreuse clientèle. Le rusé Florentin exploita si bien ce double moyen de succès, qu'au bout de quelques années il acheta, à beaux deniers comptants, l'iiôtel dont il n'était d'abord que simple locataire; mais, sage dans sa prospérité, il se garda bien d'étaler un luxe provocateur, et conserva religieusement les vieilles tentures, les boiseries vermoulues, les lits antiques, et tout l'ameublement séculaire qui avait vu passer tant de générations jusqu'au jour où Hansius et ses amis s'y installèrent.

Après vingt-quatre lieures d'inaction complète, laps de tenips (pu- le méllio(li(pu' doc-

teur n'abrégea ni ne dépassa d'une seule minute, car il le jugeait rigoureusement nécessaire pour rétablir dans l'état normal son corps fatigué d'une longue route, Hansius endossa son plus beau costume noir, se coiffa de sa perruque la plus ébouriffante, s'arma de sa canne à pomme d'or, et sortit. Il se dirigeait , en remontant la rive droite de la Seine, vers le Pont-au-Change , qui, à cette époque, était lepontle plus proche du Louvre, lorsqu'il se souvint que ce pont, construit dans les premiers siècles de l'histoire de Paris, s'était déjà écroulé plusieurs fois. Cette pensée le fit prudemment rétrograder : il suivit pendant environ neuf cents pas, le cours de la rivière, entra, moyennant quelques deniers, dans le bac qui stationnait vis-à-vis du palais des Tuileries, et se fit débarquer sur la rive gauche, en face du chemin du Bac (i).

(i) Ce chemin du Bac forma plus tard la rue qui porte le même nom. Le bac par lequel on communiquait des.

Il remonta ensuite le rivage dénué de quais jusqu'à la hauteur de la Tour de ÎSesle, si fameuse parles sanglants déportements des trois nobles brus de Philippe le Bel. Là, commençait un quai sans trottoir ni parapet, et qui n'était préservé de l'action destructive des eaux que par quelques ouvrages irréguliers en maçonnerie et en bois.Hansius, ayant suivi ce quai jusqu'à la place du pont Saint-Michel , prit la rue Saint-André des Arcs, entra dans une maison d'assez belle apparence, et demanda à parler au premier chirurgien de Sa Majesté le roi de France. Il fut alors introduit, par un valet en simple souquenille , dans un

Tuileries au Préaux Clercs, subsista jusqu'en i632, époque à laquelle fut construit un pont en bois qui reçut les (juatre noms de pont Barbier, pont Sainte-Anne, pont (les Tuileries et pont Rouge. Brisé à diverses reprises par la violence des eaux, et toujours réparé, il fut entièrement détruit par les glaces en 1684, et eulin remplacé, l'année suivante, par un pont en pierre appelé/?o//^ Royal , nom qu'il conserve encore aujourd'hui

salon obscur, au fond duquel une porte en- Ir'ouverte conduisait à un petit cabinet où le laquais lui fit signe d'entrer. Hansius, y ayant pénétré sans être annoncé, se trouva en face d'un beau vieillard, assis devant une table surcbargée de papiers et de livres. Son front vaste et méditatif, labouré de belles rides transversales, indiquait de bautes facultés intellectuelles développées par de sévères études ; ses yeux grands et noirs, brillant du feu d'une vive intelligence, tempéraient, par un regard bienveillant et doux, la gravité de ses traits profondément ciselés. Une barbe touffue, dont les ciseaux avaient légèrement arrondi l'extrémité inférieure, tombant sur la collerette à larges gaufres qui encadrait son cou , complétait l'ensemble majestueux de cette noble et saisissante figure. Hansius, fortement impressionné par cet extérieur imposant, resta un moment comme absorbé dans une contemplation admirative, d'où il ne sortit que lorsque le vieillard, jus(jii'alurs enlieiemenl enfoncé dans

ses réflexions, eut enfin levé les yeux sur le nouveau venu.

« Salut au père de la chirurgie française! « Salut à maître Ambroise Paré, notre maître « à tous! » dit Hansius en s'inclinant avec respect.

^-vU\ Le vieillard ne répondit que par un gra- . ,\\r-\cieux sourire et par un geste expressif qui •*^ 1^1 semblait vouloir opposer un modeste bouclier ^/^/à l'éloge à bout portant du médecin belge. '"^J Hansius lui présenta alors une lettre, que Paré parcourut rapidement.

« Soyez le bien venu, frère!» dit-il ensuite en jetant im coup d'œil investigateur sur le docteur flamand, à qui il fit signe de s'asseoir. — « Doncques vous êtes l'ami du savant « don Pedro de Zacahuela, l'illustre prati- « cien Madrilègne? w

— « J'ai cet honneur, w répondit Hansius.

— «Que l'ami de don Pedio soit l'ami « d'Âmbroise! » continua Paré. « Frère! que •( requérez-vous de moi?»

— « Je ne requiers autre chose, ditHansins, en pesant avec emphase sur chaque mot, « que la permission de venir quelquefois m'il- « luminer au flambeau de votre science, et « parcourir avec vous le labyrinthe des admi- « râbles découvertes qui font du nom d'Am- « broise Paré l'étoile polaire de la médecine « moderne.

— « Je dépars à tous libéralement les « biens que Dieu m'a conférés , et ne suis « point de ceux qui veulent cabaliser notre « art, » répliqua le vieillard avec une sublime bonhomie. Répondant ensuite aux nombreuses questions d'Hansius, Paré déploya devant son confrère émerveillé tous les trésors de la science chirurgicale, dont il fut, pour ainsi dire, le créateur, tant cette branche

tie la médecine était arriérée au commencement du seizième siècle, 11 raconta , avec la simplicité du génie, comment le hasard lui fit découvrir une méthode plus rationnelle de traiter les plaies des pauvres blessés cfdrquebusades y que Ton regardait alors comme vénéneuses, d'après l'autorité des Jean de Vigo, des Riff, des Gersdorff , et que l'on pansait au moyen de l'huile de sambuc bouillante, des caustiques actifs et d'autres applications irritantes. Avec cette éloquence un peu verbeuse, mais remplie de charme, des grands hommes pleins d'années et de savoir, il seplut à refeuilleter les pages de sa longue et glorieuse vie. 11 évoqua les premières révélations du génie naissant : il peignit le jeune Ambroise, enfant grave et studieux, déjà brûlé d'une ardente soif de science, occupé chez son premier maître , le chapelain Orsev, à sarc/er au jardin, à panser la mule , à ramasser du bois, et se consolant de ces travaux pénibles par la lecture de la pauvre bibliothèque du vieux prêtre.

11 redit avec amour le nom de son premier professeur en la belle science chirurgicale , le praticien Vialot, <^/m^«^/ // apprit à phlébotomiser. Puis , passant à ses premiers triomphes, il conta comment , en Van mil cinq cent trentesix, il obtintdusieur de Montéjean, capitainegénéral des gens de pied, dont il était alors chirurgien, la faveur de le suivre en Piémont, oit le grand roi François r envoyait une grande armée pour em^itailler Turin. Un vaste amphithéâtre s'ouvrit alors pour lui sur les champs de bataille. Ses innombrables succès excitèrent parmi les soldats un enthousiasme et une confiance idolâtres : « Nous ne craignons plus de « mourir de nos blessures, disaient-ils; notre « ami, notre sauveur est avec nous! »

— « Heureux l'homme méritant si haute re- « nommée! )> interrompit Hansius, mû par un involontaire sentiment d'envie qu'il vernit avec soin d'un mielleux accent laudatif.

— « Tel renom vaut moins qu'il ne coûte. » répondit le vieillard en hochant la tête avec tristesse. « En vieilli au service de cette très- « chrétienne maison de France, dont j'ai déjà '< servi trois rois, depuis plus de quarante ans «je travaille et me peine à l'éclaircissement et « perfeclion de la chirurgie; et toutefois l'om- « bragement du nom royal et les rayons de sa « faveur n'ont pu me défendre et me sauve- « garder contre les langues des envieux et ca- « lomniateurs! »

Emu par ces souvenirs irritants, Paré retraça alors, avec une amère chaleur, tous les dégoûts de sa laborieuse carrière. Les noms des Dalechamp , des Riolan , des Gourmelin , ses ennemis acharnés, tombèrent de ses lèvres tordues par le mépris; mais bientôt le sentiment de sa supériorité et l'amour de son art relevèrent l'homme de génie un instant abattu : il peignit en traits de feu ses nouveaux succès, ses dernières découvertes, et, s'animant à l'éclat

(le ses propres paroles, il fut si brillant d'inspiration, si resplendissant d'enthousiasme, qu'Hansius, le froid Hansius lui-même, réchauffé par cette lave brûlante du génie débordant jusqu'à lui , comprit l'ardent amour de la science et de l'humanité qui dévorait cet homme. Mais la sublime étincelle, tombée dans le cœur d'Hansius, ne brilla un instant que pour s'éteindre , car elle n'y trouva que le vide de la vanité et les cendres de l'égoïsme.

Avant de quitter le célèbre chirurgien français, Hansius lui parla de ses compagnons de voyage, et le consulta sur l'état de langueur de Roschen. Paré , qui avait pris pour devise : Sois tel envers autrui que tu voudrais qu'on fût en ton endroit, charitable maxime qu'il appelait loi de nature, Paré, disons-nous, promit à son nouvel ami d'aller, dès le lendemain , voir la fille de Vanderlick ; et les deux docteurs se séparèrent , non sans s'être donné

de mutuels témoignages d'affection et de fraternité médicale.

Le lendemain , le premier chirurgien de Sa Majesté Très-Chrétienne, venu modestement à pied jusqu'à l'hôtel garni de Saint-Germain l'Auxerrois, était présenté par Hansiusà Vanderlick et à sa fille. Reçu par eux avec un charme de bonhomie qui imposait, au premier aspect, la confiance et l'amitié, Paré fut surtout vivement touché de la beauté candide et maladive de Roschen. Ce sentiment, chez cet homme grave et vieilli dans l'amour sublime de l'humanité , ne fut point une passion juvénile, en désaccord avec la blanche chevelure dont l'âge couronnait son front, mais une tendresse toute protectrice et paternelle, une noble et instinctive pitié pour cette belle jeune fille qui allait s'éteignant sous lui souffle d'amoin. Observateur par nature et par état, Ambroise comprit, avec cette lucidité de diagnostic qui lui étnit j)r()pro, lotit ce

qu'il y avait de sensibilité froissée et de douleur occulte dans cette âme vierge. Jugeant, en homme supérieur , de l'insuffisance de la médecine corporelle dans les maladies psychologiques, il nefit aucune prescription pharmaceutique ni diététique, et se contenta de recommander les distractions de la vie parisienne. Roschen, rougissant sous le regard profond du vieillard, qui lisait dans son cœur comme en un livre ouvert, baissa la tête avec tristesse, et une larme scintilla au bord de ses longs cils. Paré vit qu'il l'avait devinée, et pour épargner sa timidité, il se hâta de parler des fêtes brillantes de la cour, du jeune roi Charles IX , de la reine mère Catherine de Médicis, dont le goût était de faire danser en tout lien, en toute saison, et au milieu des affaires les plus épineuses, dans l'espoir sans doute , ajouta-t-il en souriant à demi, d'adoucir les esprits et de calmer les haines. Il donna encore, mais avec finesse et mesure, quelques curieux détails sur les principaux

seigneurs français, tant huguenots que catholiques; et par sa spirituelle causerie, piquant mélange de bonhomie et de malice , il eut Tart de captiver au plus haut point l'attention de ses nouveaux amis, et d'arracher parfois un sourire à la mélancolie de la jeune fille. Enchanté des manières franches de Paré , et surtout de l'intérêt qu'il montrait à Roschen , Vanderlick lui tendit sans façon la main , et secouant celle du célèbre docteur français avec la rude cordialité du marin, il l'engagea vivement à revenir, et ne lâcha prise que lorsque Ambroise, souriant de l'amitié coercitive du bon Flamand , lui en eut fait la promesse formelle.

— ks» a-Ti—»

Quinze jours après la visite dont nous avons raconté les détails dans le chapitre précédent, il y avait gala à la cour, en célébration de la première journée de l'an de grâce 1 57:^(1), qui semblait s'ouvrir sous d'heureux

(1) Jusqu'en i564, l'antice avait commencé en France

et pacifiques auspices. Dès le matin , une quadruple baie, formée par les quatre compagnies des gardes du corps, dessinait un vaste parallélogramme devant le Louvre, et opposait une barrière infranchissable à la populace curieuse qui se pressait aux abords du palais. La compagnie écossaise tenait le premier rang; on la distinguait aux hoquetons (r) blancs, semés de papillotes d'argent, et aux larges bandoulières d'argent plein que portaient ces

la veille de Pâques après la bénédiction des fonts baptismaux; mais cette fête étant mobile entre le 22 mai'S et le 25 avril, on était obligé, quand on écrivait dans l'intervalle de ces deux dates, d'indiquer avant ou aprèx Pâques. Charles IX, appréciant tout l'avantage de la lixité, décida, par ordonnance du 4 juillet i564, que le renouvellement de l'année aurait lieu, à l'avenir, le i*"" janvier. Le 16 juin iSyS, Philippe II, roi d'Espagne, adopta les motifs de cette ordonnance, qui fut mise à exécution dans les Pays-Bas à dater du i*"" janvier 1576.

(i) Hoqueto/i , sorte de casaque militaire.

soldats étrangers. Les trois compagnies françaises étaient vêtues de hoquetons à la couleur des livrées du roi, c'est-à-dire bleus, et ne différaient entre elles que par leurs bandoulières. La première compagnie les avait mi-partie de vert et d'argent; la deuxième, jaune et argent; la troisième, bleu et argent. Tous ces gardes étaient armés de longues hallebardes, dont ils se servaient pour tenir en respect la foule, qui clapotait autour d'eux comme une mer houleuse. Pendant toute la matinée, l'intervalle ménagé entre les soldats avait été rempli de personnages de distinction, empressés de présenter leurs hommages à Sa Majesté. Au grand amusement des bon.', Parisiens, que les naïfs historiens de l'époqïio gratifient d'une épithète moins polie, et qui s'est perpétuée jusqij'à nos jours, on y voyait les plus belles dames de la cour superhemeni (iccoulrées, dans de jolis coches au dernier modèle, c'est-à-dire carrés, à quatie places, et fermant par devant, par o|)position aux

anciens carrosses ronds, et pour deux per^ sonnes seulement, inventés sous François I^'', et conservés religieusement par quelques duchesses douairières, comme pour être en harmonie avec leur costume et leur coiffure antiques, objets des sarcasmes des jeunes et malignes filles d'honneur de Catherine. Car, en dépit des lettres patentes de Charles IX pour la réformation du luxe, enregistrées en i563, le nombre des équipages, dont on ne comptait que deux sous l'aïeul de ce prince (i), s'était considérablement accru depuis peu ; et toutes les dames de qualité voulaient suivre cette mode coûteuse. Mais la haute magistrature, les présidents, les conseillers au parlement, fidèles aux rigueurs des lois somptuaires qu'ils avaient sollicitées, arrivèrent au Louvre sur des mules, protestant ainsi, par la simplicité de leurs montures, contre les

(i) L'un de ces carrosses appartenait à la reine, et l'autre à Diane, fille naturelle de Henri II.

raffinements du faste de la nouvelle cour. Ces contrastes, observés par le peuple, fournissaient ample matière aux sarcasmes et aux quolibets , dans lesquels la vertu des nobles dames n'était pas plus ménagée que celle de la reine mère, leur maîtresse et leur modèle.

Ce spectacle dura plusieurs heures, et la fouie eut le temps de repaître ses yeux des brillantes armures couvertes d'orféi^rerie , des pennaches flottants, des blasons et des livrées de toutes couleurs; et lorsque fessa im doré des courtisans, des hauts dignitaires, des grandes dames, se fut écoulé, le peuple se retira lentement et à regret, se promettant bien de revenir le soir, pour voir passer, une fois encore, toute cette belle noblesse de France, se rendant, dans les costumes les plus riches et les plus variés, au bal paré et masqué que le roi donnait au Louvre.

D(îpuis quelques jours, un incident de peu

de valeur en lui-mèuie, mais de grande importance dans la vie féminine, avait tiré momentanément Roschen de sa léthargie mélancolique, et répandu un souffle d'animation autour d'elle. Dans ses fréquentes visites à Vanderlick, lebon Ambroise Paré, niù par cet ailiour pur de l'humanité, par cette bienveillance toute paternelle, qui se mêlaient, chez le noble vieillard, aux prescriptions de la science médicale , avait cherché habilement à réveiller dans la jeune fille le goût des plaisirs de son âge. Il savait qu'à dix-huit ans l'imagination est riche d'illusions et de sève , et que jamais cœur de femme ne resta froid devant les féeries d'un bal royal. Aussi , avaitil eu soin de faire passer d'avance sous les yeux de la belle affligée tous les prestigieux détails de la fête qui se préparait à la cour; et, à force d'entrevoir dans le lointain cet éblouissant mirage, la jeune voyageuse, enfoncée dans les sables aiides d'une cruelle réalité, avait fini par marcher avec ardeur

vers l'oasis fantastique. I^orsque Ambroisefut parvenu à faire naître un germe de curiosité dans l'esprit de Roschen , il se garda bien de lui donner la certitude de pouvoir la satisfaire, et ne répondit aux insinuations indirectes de la jeune fille que par de vagues paroles, laissant ainsi grandir cette velléité naissante jusqu'à la taille d'un irritant et impérieux désir. Ce ne fut qu'alors, et trois jours seulement avant la fête, qu'un pli, contenant quatre billets d'invitation, parvint à Vanderlick. Roschen bondit de joie à la vue du talisman qui devait ouvrir pour elle les portes de ce palais de fées, que sa jeune imagination peignait de si brillantes couleurs, et son père bénit en son âme l'habile médecin qui venait de rappeler un instant le coloris du bonheur sur la pâle figure de la jeune fille. Dès ce moment, Roschen, absorbée par les graves intérêts d'une toilette de bal, déploya une chaleur d'action et de pensée dont elle ne semblait plus capable; et avant la tin de la

première journée de iS^a, un charmant costume de paysanne flamande témoignait des patriotiques méditations et de la fraîcheur de goût de la gentille Bruxelloise.

Enfin l'horloge du Palais sonna neuf heures du soir, et la fête commença.

L'éblouissement de Roschen, à l'aspect de ce monde si nouveau pour elle, tenait du vertige. Le Louvre étincelait et bourdonnait ; aux reflets diamantés des lustres de cristal , une foule toute brillante d'or, de velours, de soie, s'agitait sous les costumes les plus riches les plus gracieux, ou les plus étranges : des bergères, des fées, des sultanes, des Flores, des Vénus, toutes coquettes, court-vétues, pailletées, dorées, empanachées; des Amadis, des magiciens, des ApoUons, des Zéphires , des sauvages, ious superbement ou bizarrement accoutrés, comme dit Brantôme; des salons magnifiques , oinés de peintures dans le goût

iiltramonlain; des meubles d'une élégante richesse, des buffets chargés de vaisselle de vermeil et d'argent qui reflétait, en mille rayons éblouissants, les feux des bougies et des girandoles; des rideaux, des baldaquins, des draperies de lourdes et riches étoffes; et, au milieu de tous ces prestiges, les deux reines de la fête, la reine mère Catherine de Médicis, et sa fille Marguerite de France (i).

La première, belle encore malgré ses cinquante-deux années, et remarquable surtout par la majesté de son port et par la grâce de ses manières, était vêtue d'une robe de velours noir, à grandes manches de toile d'argent , bordée d'une précieuse fourrure de loup-cervier. Sa taUle était dessinée par une ceinture parsemée de diamants, fermée, sur le devant de la robe, par une plaque d'or entourée de bril-

(i) Depuis, reine de Navarre par son mariage avec- Henri de Bourbon (Henri IV), célébré le iS août 1572, «•in(| jr)urs avant la Saint-Barlhéleniy.

lants et se terminant en pointe. Sur cette plaque était gravée la devise symbolique qu'elle avait adoptée depuis la mort de son époux Henri II : on y voyait une montagne de chaux vive, sur laquelle tombaient en abondance des gouttes de pluie; au-dessous on lisait ces mots latins :

«Ardorem exstinctâ testanturvivere flammâ. »

(Elles témoignent que l'ardeur subsiste , quoique la flamme soit éteinte.) Autour de cette devise étaient représentés des débris de trophées, de chaînes d'or, de miroirs, d'éventails, de colliers, mêlés avec des perles et des pierreries semées à terre, en signe de renoncement aux vanités mondaines. Sur sa chevelure, frisée avec le plus grand art, était posé un chaperon de velours noir, garni de plusieurs rangs de grosses perles. Marguerite de Valois, aussi belle que sa mère, mais l'emportant sur elle de tout l'éclat de la jeunesse la plus éblouissante, portait une robe de drap

dior frisé, le plus beau que Ton eût jamais vu en France. Un personnage masqué en magicien, au bonnet pyramidal en carton doré, et à la simarre rouge surchargée de caractères talismaniques, lequel paraissait très au fait de la chronique de la cour, apprenait à ses voisins que cette étoffe d'or valait cent écus l'aune, et avait été donnée par le sultan Sélim 1[ à l'ambassadeur de France à Constantinople, M. de Grandchamp, qui, dans son enthousiasme pour la princesse Marguerite , lui en avait fait hommage, en disant que la plus belle des étoffes devait être portée par la plus belle des belles. Le malin sorcier ajoutait en riant que le galant seigneur se vantait d'avoir fait un marché d'or. La princesse était coiffée avec ses beaux cheveux noir de jais , divisés en plusieurs tresses, autour desquelles serpentaient des colliers de perles et de pieireries, et quefixaient avec grâce deux longues épingles d'or dont la tète était formée par de superbes brillants disposés en étoiles. Ces

épingles, dont la mode avait été importée de Madrid à Paris, conservaient en France le nom espagnol de puntas.

Tandis que Roschen éblouie promenait ses regards de la reine mère à sa fille Marguerite , les deux seules femmes dont le visage fût à découvert, un bruit subit la réveilla de sa contemplation admirative : c'était le premier coup d'archet de l'orchestre du Musard de l'époque, grand homme en A-mi-la et en Be-Jh-si , dont le joyeux Brantôme, historien panégyriste des fêtes de la cour, a oublié de nous conserver le nom. Une trentaine de musiciens, assis sur une élégante estrade, décorée de draperies et de guirlandes, jouaient la ritournelle d'un air de danse lente et grave, appelée le, pazza/neno d'Italie. Aussitôt le roi de Navarre, prenant par la main la princesse Marguerite, la conduisit au milieu de la salle, dans l'espace vide que le respect des courtisans s'empressa de leur ménagei-, et exécuta

2.\ece\\ele pazzameno, aux grands applaudissements de l'assemblée, charmée de la beauté de la princesse et de la grâce de Henri de Bourbon. Dès que cette danse fut terminée, le royal cavalier reconduisit sa noble dame, laissant le champ libre à la foule, qui se livra avec fureur aux danses vives et légères, telles que les voiles , les branles et les courantes. Van Moorsel, fidèle à ses prédilections orientales, avait choisi pour déguisement le joli costume des itch-oghlans (i), et faisait danser la paysanne flamande, sans trop s'inquiéter de cette espèce de solécisme international. Par malheur pour sa gravité musulmane, le nouveau disciple de Mahomet, peu accoutumé à l'ampleur démesurée des pantalons des enfants du Prophète, s'enchevêtra si

(i) Itch-oghlan, c'est-à-dire, Garçon de l'intérieur ( itch , intérieur^ oglilan , garçon), vrai nom des pages du Sérady connus en Franco sons la dénomination impropre d'Irog/ans.

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