II. i
bien dans leurs larges plis, qu'il termina à plat ventre, à la grande jubilation des assistants, un pas de bourrée commencé dans les intentions les plus \)réXeni\euses. Ce salama/ec imprévu ayant appelé sur Van Moorsel les lazzi des danseurs de son quadrille, il abandonna la place et se perdit dans la foule, laissant ainsi Roschen sans cavalier pour terminer les figures commencées. Mais cette fugue inattendue interrompit à peine la danse, grâce à la promptitude avec laquelle un nouveau masque, déguisé en officier de marine, offrit la main à Roschen et figura devant elle. Le remplaçant de Van Moorsel était aussi léger et bien tourné que ce dernier était lourd et sans grâce; et ce fut avec un battement de cœur inexplicable que Roschen admira la danse pleine de charmes de son cavalier inconnu. De son côté, celui-ci éprouvait visiblement pour sa gentille partenaire une sympathie curieuse, et cherchait à lire sous le velours qui cachait les traits de Ros-
chen. La timide jeune fille, troublée par la fascination de ce regard qu'elle voyait briller sous le masque de son admirateur, se félicitait en elle-même de pouvoir rougir à huis clos, et eût bien voulu cacher aussi aisément l'émotion involontaire qui faisait trembler sa main dans celle de son cavalier. Aussi, dès que la volte fut finie, s'empressa-t-elle de se remettre sous la protection de son père, qui la regardait danser, enseveli sous un long domino noii". L'officier de marine, en la voyant protégée par un compagnon dont la large carrure annonçait un vigoureux défenseur, se borna à la suivre à peu de distance, profitant avec bonheur de toutes les ondulations de la foule pour se rapprocher de sa charmante inconnue. Roschcn , que la poursuite de l'officier de niarine intimidait, affectait de regarder du côté opposé à celui que suivait son galant danseur; mais elle ne g;»snait rien à cette manoeuvre. Lu chevalier du moyen âge, armé de j)ied en cap et la visière
])aissée, s'était aussi attaché aux pas de Rosehen , dont le costume gracieux, et unique dans le bal, avait d'abord excité la curiosité générale. Quant à Vanderlick, ne se doutant pas le moins du monde du Jrouble de Roschen, dont la main délicate pressait son bras robuste, il poussait tranquillement sa bordée, comme une grosse galéasse qui remorque sa chaloupe. Laissons-les un moment voguer avec peine au milieu des vagues de la foule joyeuse et masquée, et écoutons la conversation établie entre Hansiiis et le malin sorcier que nous avons vu si bien instruit du prix de la robe portée par la princesse Marguerite.
Lorsqu'il avait fallu choisir un costume pour le bal, Hansius, ennemi de toute gêne et grand calculateur des commodités de la vie, avait longtemps réfléchi sin- les divers déguisements en usage à cette époque. Sa face pleine lune et sa rotondité abdominale s'accommodaient peu de l'étouffcment d'un mas-
que el d'une élégante prison de velours ou de soie. Après mûres réflexions, il s'était donc décidé à endosser le saint et commode vêlement d'ermite, le long froc de bure, les larges sandales, la besace sur le dos, et, au lieu de masque, la barbe postiche au menton. Ainsi vêtu à l'aise, le nouveau cénobite étalait sans mystère sa mine joviale, sur laquelle on eût cherché vainement la trace des longs jeûnes et des macérations pieuses, lorsqu'il fut abordé par le magicien au bonnet pyramidal.
rt Saint homme, » lui dit le sorcier, « pourquoi avez-vous quitté votre Thébaïde, et que venez-vous faire au milieu des po^npes mondaines ?
— J'y viens chercher les tentations de saint Antoine, répondit d'un ton goguenard le Joyeux ermite.
— Elles ne vous manqueront pas, reprit
ie sorcier en passant familièrement son bras sous celui d'Hansius; et si vous voulez profiter des trésors de ma science divinatoire, je vous raconterai l'histoire édifiante de ces saintes femmes dont vous voyez ici la reine et le modèle, ajouia-t-il en dirigeant vers Catherine sa baguette de coudrier.
— C'est donc là , dit Hansius en la considérant avec curiosité, la célèbre fille de Laurent de Médicis?.., Elle est belle et gracieuse, ajouta-t-il prudemment; mais quel est ce seigneur tout chamarré d'or qui vient d'ôîer son masque en l'abordant, et dont la contenance est à la fois si humble et si insolente?
— C'est le fils d'un banqueroutier, le petitfils d'un meunier, et le commis d'un financier, gens ejusdem farinœ, dit à demi-voix le chroniqueur charitable. Grâce à notre belle souveraine, qui se connaît en hommes, souligna malignement le sorcier, le moulin patri-
monial s'est transformé en comté, et le pauvre employé est aujourd'hui premier gentilhomme de la chambre de Sa Majesté, grand chambellan, capitaine de la première compagnie de la grand'garde du roi, et comte de Retz!.,.
— Voilà une belle fortune, dit Hansius en souriant.
— Et honorablement gagnée!... ajouta le magicien en poussant sous son masque un ricanement saccadé. Aussi faut-il voir comme nos hauts et puissants seigneurs des plus illustres maisons de France éprouvent une amitié touchante pour le gentilhomme de fraîche mouture!... Tenez, regardez ce sauvage au justaucorps couleur de chair bizarrement tatoué, avec carquois sur le dos et /a\gaie à la main. C'est ce vieux fou de Tavannes, qui, de peur de n'être pas reconnu , a eu soin, en dépit de la vraisemblance, dépasser à son cou le cordon de l'ordre de Saint-Michel.
Voyez comme le fanfaron sexagénaire serre affectueusement la main du favori suranné (i), et comme la reine mère paye la bassesse du vieux courtisan par un gracieux sourire!.,. Ah! c'est qu'il est dangereux d'être l'ennemi
du mignon de Catherine Et le maréchal,
qui ne tremblait pas à la bataille de Renti (2), a peur sans doute de maître René!...
— Qu'est-ce que maître René? demanda Hansius.
— C'est le plus habile parfumeur de France et d'Italie, répondit le magicien; un bon homme qui, avec une paire de gants ou une
(i) Le maréchal de Tavannes était né en iSog, et Albert de Gondi , comte de Retz , en x 522.
[7.) Après la bataille de Renti, gagnée, en i554, sur les Impériaux, par le connétable de Montmorency, Henri II, devant toute l'armée, ôta de son cou l'ordre de Saint-Michel et en décora le maréchal de Tavannes.
nomme de senteui, vous envoie ad /)(ttres saus confession
Que dites-vous?... interrompit vivement
l'ermite tressaillant sous son froc; et comment permet-on à ce maître Renard
— René, dit le sorcier.
Comme il vous plaira , continua Hansius;
mais comment, dis-je, lui permet-on l'exercice de son épouvantable industrie?
Maître René est le parfumeur de la reine
mère!... répondit le sorcier en accentuant sa phrase avec lenteur.
— Ah! c'est différent! fit Hansius terrifié; et aussitôt, dégageant son bras par un mouvement brusque, il essaya d'échapper aux terribles confidences de son cicérone mystérieux. Mais celui-ci était trop bavard pour lâcher ainsi un bénévole auditeur; il rattrapa
sa proie par un bout de la corde qui servait de ceinture au faux ermite, et le tint en laisse jusqu'à ce que le cénobite récalcitrant se fût résigné à subir de nouveau la conversation de l'impitoyable magicien. Heureusement pour Hansius, \ itch-oghlan Van Moorsel vint à passer en ce moment; le docteur lui fit signe d'approcher, et lui dit avec une emphase burlesque :
« Jeune musulman , si le verger de ton esprit a soif de la rosée de la parole, écoute cet infidèle : c'est la chronique scandaleuse incarnée ! »
A ces mois, qui piquèrent la curiosité de Van Moorsel, le docteur flamand le coUoqua adroitement sous le bras du sorcier, et se perdit bientôt dans la foule compacte qui bourdonnait autour d'eux.
Tandis que les violons grinçaient sous Tar-
chet, mêlant leurs notes vibrantes au bruit des pas des danseurs, au murmure des paroles, aux éclats de la joie, la reine mère, retirée dans l'embrasure d'une croisée, s'entretenait à demi-voix avec Charles IX. Une sombre inquiétude se peignait sur le visage soucieux du jeune monarque, qui baissait involontairement les yeux, comme ne pouvant soutenir le regard profond de sa mère. Les traits de Catherine , dépouillés de ce sourire de cour dont elle savait si bien les adoucir, avaient repris leur âpreté native, et n'exprimaient que l'orgueil instinctif de la souveraine et l'immobilité calculée du diplomate :
« Mon fils, disait Catherine, que cette fête vous serve d'enseignement : le masque est sur tous les visages!... Que d'ambitions, que de haines, que d'intrigues cachées sous le carton et le velours !... Rappelez-vous la leçon et le latin de votre aïeul le roi Louis XI
Qui nescit dissimulare nescit re^nare ,
lit Charles.
— Oui, Sire ! reprit Catherine; tout l'art de régner est là!... Modérez donc ces éclairs de vivacité et de franchise bons pour des enfants. Vous êtes homme, Sire, vous êtes roi'-.. Roi !!!... c'est-à-dire maître absolu de plusieurs millions d'hommes, sur qui vous avez droit
de vie et de mort Voulez-vous perdre ce
droit qui vous égale à Dieu?
— Sur le salut de mon âme! non, mille fois non ! dit Charles avec énergie.
— Eh bien ! sachez donc sacrifier des sujets audacieux, ennemis de votre trône et de votre foi!
— Mais la paix de Saint-Germain? dit le roi.
— La paix de Saint-Germain! répéta Ca-
llierine avec un accent où riait l'ironie; eh quoi ! ignorez-vous qu'en affaires d'État un traité ne lie que jusqu'au moment où l'on peut le rompre avec avantage ?
— Je l'avais oublié, dit Charles avec un peu d'embarras.
— Combattre les factions par les factions, en signant la paix préparer la guerre, caresser son ennemi pour mieux le perdre, et songer que le succès absout les moyens, voilà les maximes fondamentales de la politique... Ne les oubliez jamais, mon fils! »
Comme Catherine achevait ces mots, un jeune seigneur élégamment vêtu s'approcha, son masque à la main, et salua profondément la reine mère et son fils.
« Soyez le bien venu, M. de Téligny! lui dit Catherine île l'accent le plus aimable, et
en accompagnant ces paroles de son plus gracieux sourire; Sa Majesté et moi, nous nous félicitions en ce moment de l'heureuse union qui règne entre tous ses sujets, et dont cette fête nous offre le consolant tableau.
— Cette union est votre ouvrage, madame; dit Téligny en s'inclinant une seconde fois; et la France vous devra son bonheur.
— Comment se porte mon père l'amiral ? dit Charles du ton le plus affectueux.
— Votre Majesté est trop bonne, répondit le gendre de Coligny; mon vénérable beaupère jouit toujours d'une santé robuste, et n'aspire qu'à consacrer le reste de ses jours au service de Votre Majesté.
— M. de Châtillon sait tout l'intérêt que nous lui portons, et l'estime que nous avons pour ses talents, ajouta Catherine.
— Il est profondément touché de vos bontés, reprit Téligny, et je serai heureux de lui en porter le témoignage.
— Ne le verrons-nous point cette nuit ? dit le roi,
— Je ne sais, Sire! répondit Téligny: mais l'âge de l'amiral .... ses habitudes graves
— Oui, l'amiral est trop sage pour venir voir tant de fous, dit Charles en riant. A ces mots, il fit à Téligny un signe de tète amical, et, heureux de se dérober à la leçon politique qu'il recevait de sa mère, il les quitta; puis, s'approchant de la jeune reine (i), il lui adressa quelques paroles insignifiantes, aux-
(i) Elisabeth, seconde fille de l'empereur Maximilien II, n'avait que seize ans lorsqu'elle épousa Charles IX, le 26 novembre 1570. Cette princesse n'eut aucune influence politique.
quelles la timide Elisabeth répondit avec ce sourire doux et triste d'une personne résignée au rôle passif d'épouse délaissée et de souveraine sans pouvoir. — En voyant s'éloigner Charles IX , la reine mère hocha légèrenjent la tète, et une imperceptible nuance de mépris courba en arc la ligne impérieuse de sa bouche; puis, songeant que Téligny la regardait, elle termina habilement ce demi-sourire sarcastique en une petite minauderie d'une grâce inexprimable, qu'elle accompagna de ces paroles hypocrites :
« Malgré plus d'un an de mariage. Leurs
Majestés en sont encore à la lune de miel
Je suis si heureuse, monsieur le vicomte, de voir le bonheur de mes enfants!.... »
Téligny, qui connaissait, comme toute la cour, l'indifférence conjugale du roi, et sa passion pour Marie Touchet (i), regarda, d'un
(i) Marie Tocossie , surnommée Touchet, fille d'un
air étonné, la reine mère, et ne répondit rien. En voyant la surprise naïve de Téligny, trop jeune encore pour savoir dissimuler ses impressions sous le sourire officiel du courtisan émérite, Catherine ajouta malignement :
« Qu'en dites-vous, monsieur de Téligny?
— Mais, Madame balbutia le vicomte
en rougissant.... il me serait difficile de penser autrement que Votre Majesté
— Remettez votre masque , mon cher vi-
apothicaire d'Orléans. C'était une ti-ès-belle personne, dont Charles IX eut, en 1073, un fils naturel, appelé Charles de Valois, qui porta d'abord le titre de comte d'Auvergne, et prit, sous le règne de Louis XIII, le nom de duc d'Angouléme. Les historiens l'appellent quelquefois le bâtard d'Angouléme, ce qui pourrait le faire confondre avec Henri d'Angouléme, jj;rand prieur de France, liis naturel de Henri II, et connu aussi dans l'histoire sous la dénomination de htîtard d'Angouléme.
comte! » reprit Catherine du ton le plus gai, car elle jouissait visiblement de l'embarras de Téligny, et se plaisait à l'accroître. Joignant à la dissimulation la plus profonde une inconcevable légèreté, nuance distinctive de son calactère et dont on ne trouve pas d'exemple parmi les autres souveraines ambitieuses et cruelles, cette femme extraordinaire se délassait quelquefois de ses soucis machiavéliques par des plaisanteries un peu vives. Elle aimait surtout à embarrasser les courtisans et à leur montrer qu'elle n'était point la dupe de leurs protestations adulatrices. — Quoiqu'il comprît parfaitement la portée épigrammatique (les derniers mots prononcés par Catherine, Téligny se hâta de les prendre dans leur sens naturel; il remit son masque, la salua profondément, et se perdit dans la foule, heureux d'échapper ainsi au regard incisif et malin de la reine mère.
En reportant ses yeux dans la salle de bal,
Catherine les fixa sur la princesse Marguerite, dont une émotion visible colorait en ce moment le charmant visage. La reine mère, en cherchant à deviner le motif de ce trouble, aperçut près de sa fille un seigneur, qu'à son air de dignité et à sa haute taille elle reconnut aisément pour le duc de Guise. Dès lors le secret de l'émotion de Marguerite s'expliquait; toute la cour connaissait la passion mutuelle du duc et de la princesse. Catherine, peu scrupuleuse sur le chapitre des mœurs, ne se serait guère scandalisée de l'intelligence des deux amants, si ses vues politiques n'avaient été contrariées par cet amour. Depuis longtemps la reine mère, inquiète de n'avoir pu inspirer à tous les huguenots la confiance que quelques-uns d'entre eux avaient dans les promesses de la cour, se proposait d'endormir toutes les craintes, en donnant, comme un gage éclatant d'union et d'oubli, la main de sa propre fille au prince protestant que sa bravoure et sa haute position désignaient
comme le chef naturel des hérétiques. J^e mariage de Henri de Navarre et de Marguerite était pour Catherine une de ces pensées immuables qu'elle méditait en silence avant de les mettre au jour, mais qui, une fois animées de son souffle, devaient arriver au but en écrasant tous les obstacles. Quoique la répugnance de sa fille, accoutumée à plier devant la volonté de fer de Catherine, ne lui parût point un empêchement sérieux, elle ne voyait pas avec plaisir une liaison qui pouvait éloigner sans retour le roi de Navarre. — Elle s'approcha du couple amoureux, et s'emparant de la main de Marguerite au moment où Guise allait la prendre pour danser avec la princesse une courante dont l'orchestre jouait la ritournelle :
« Permettez, monsieur le duc, dit Catherine d'un ton impérieux , permettez à inie mère de veiller à la santé de sa fille : la princesse a été indisposée hier , et une danse
vive la fatiguerait N'est-il pas vrai , ma
fille? « ajouta- 1 -elle en lançant à Marguerite un de ces regards de feu qui la faisaient trembler.
« Oui, Madame ! )= répondit timidement Marguerite en baissant les yeux et en rougissant. Le fier duc de Guise, visiblement contrarié de l'intervention de Catherine, lui dit alors avec l'accent du dépit :
« La princesse se trouve mieux sans doute, Madame, car elle venait d'accepter...
— Je sais mieux que la princesse ce qui convient à sa position, monsieur le duc!... » reprit vivement la reine mère en appuyant avec intention sur ces mots.
<f Si c'est un ordre de Votre Majesté, je dois m'y soumettre, réprupia Guise en dé-
couvrant son beau visage sur lequel on lisait l'énfiotion de l'orgueil blessé ; mais nulle puissance humaine, ajouta-t-il avec une colère contenue, ne pourra m'empécher de regretter l'honneur que la princesse voulait bien me faire, et dont Votre Majesté ne me juge pas digne. » A ces mots, le duc s'inclina d'un air hautain et se retira brusquement.
« Monsieur le Balafré oublie aisément les distances, » dit Catherine avec un amer sourire, « mais j'espère que la princesse Marguerite de France ne les oubliera jamais! »
Marguerite baissa la tête sans répondre, et deux larmes scintillèrent suspendues à ses longs cils.
En ce moment un grand mouvement d'oscillation se fit dans l'assemblée, et tous les yeux se tournèrent vers la porte. Une joyeuse bande de masques grotesques venaient de
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faire irruption dans la salle, et excitaient, par leur danse bizarre et par leurs costumes ébouriffants, une bruyante hilarité. Violemment refoulés par cette invasion inattendue, les nombreux invités cédèrent, malgré eux, le terrain aux nouveaux venus; mais ce puissant roulis occasionna im grand désordre dans le bal : les voltes et les courantes furent interrompues, les danseurs rudement séparés de leurs danseuses, force pieds délicats foulés sans pitié, et bien de fraîches et de brillantes toilettes étrangement fanées. Arrachée du bras de son père par une furieuse vague de cette tempête soudaine , Roschen, en dépit de sa résistance et de ses cris d'effroi, fut transportée à l'entrée d'ufie seconde salle, ou la foule ét.iit moins compacte. Se dégageant alors avec effort des coudes et des épaules qui la suffoquaient, elle regarda autour d'elle, et, au lieu du domino noir de Vanderlick qu'elle rhcr- ( hait, elle aperçut, à quelques pas. l'élégant uniforme de l'olbcier de mai uic (|ui la |H>iir-
suivait depuis le commencement du bal. Le masque se dirigea vers elle et allait lui adresser la parole, lorsque la jeune fille, saisie d'une frayeur instinctive, s'enfuit rapidement, traversa, en courant, deux salons presque vides, et arriva enfin dans une troisième pièce faiblement éclairée et tout à fait déserte. Là , pleine d'un trouble inexplicable, accablée de fatigue et de chaleur, elle se jeta, haletante, sur un riche sopha de velours incarnat cV Espagne , et ôta son masque pour respirer à l'aise. Ses traits doux et fins, animés en ce moment par un vif coloris, semblaient resplendir encore de toute la fraîcheur perdue de ses premières années; son sein, resserré dans ini élégant corset, soulevait, dans ses palpitations rapides, le léger et transparent fichu qui ne voilait qu'à demi des formes voluptueuses ; tout son corps, abandonné avec une grâce pudique, et encadré dans le fond éclatant du sopha, se détachait merveilleusement sur cette teinte chaude, qui faisait ressortir
toute la fraîcheur du blanc mat et du rose tendre de son costume de bergère. On eût cru voir une de ces magnifiques études des maîtres de l'École flamande , où la morbidesse des chairs, la richesse du coloris, et le moelleux des contours fascinent l'œil du spectateur et lui font oublier la toile. Roschen était si belle et si séduisante ainsi, que l'officier de marine, qui l'avait suivie de loin, ne put, en entrant, retenir un cri d'admiration et de surprise; puis il resta un instant cloué sur le seuil de la porte, immobile et les bras tendus en avant, comme un homme pétrifié par «ine vision effrayante. Un violent tremblement nerveux agitait son corps, et des sons étouffés sortaient de sa poitrine. Roschen effrayée se leva pour fuir; mais à peine l'officier eut-il compris cette intention, qu'il s'élança en bondissant, comme un faon qui retrouve .sa mère, et tombant à genoux devant la jeune fille épouvantée : « Roschen !.. ô Roschen!!... » uunmura-t-il plutôt avec son âme
qu'avec sa voix, et d'un accent si éteint que Roschen seule pouvait l'entendre. Puis, jetant son masque à terre, il lui saisit la main en sanglotant et la couvrit de baisers et de larmes, tandis que la pâleur de la tombe montait au visage de la pauvre jeune fille, qui s'affaissait évanouie en balbutiant le nom d'Adriaens!....
En voyant tomber Roschen sur le parquet, où son corps se pelotonna convulsivement, Adriaens, muet d'émotion et d'effroi, s'y précipita après elle, l'enleva entre ses bras, comme il eût fait d'un enfant, et la déposa avec précaution sur le sopha. Puis, il l'appela à diverses reprises, souleva sa tète pendante qui retomba sans ressort sur les coussins, et désespéré de cette immobilité, de ce silence, de cette pâleur, de tous ces effrayants symptômes de mort cpii avaient remplacé la fraîcheur, la beauté , le coloris de la vie, il s'élança, comme un insensé, hors de la salle,
sans savoir ce qu'il allait faire, voulant crier au secours et ne l'osant point, de peur de livrer à tous son bonheur retrouvé, de laisser profaner sa lloschen par des regards indiscrets, el cependant fou de douleur à la seule idée de la perdre, de ne pouvoir peut-être plus ralumer ces yeux éteints, souffler la vie dans cette poitrine muette, faire battre encore ce
cœur arrêté! — Remettant son masque
pour cacher le bouleversement de ses traits, Adriaens se jeta au milieu de la foule joyeuse, qui l'arrêtait à chaque pas en l'enlaçant dans i\es fourres mouvants, dans d'inextricables dédales de velours et de soie, et qui riait ou grondait des efforts impatients et des rudes gestes qu'il employait pour ouvrir son sentier à travers cette mêlée iuoffensive, où lui seul semblait agir hostilement. Enfin, après quelques instants d'une lutte opiniâtre, pendant laquelle il souffrit tous les tourments d'un naufragé qui nage vers la cote d'où les vagues le repoussent sans cesse, il parvint
jusqu'à l'entrée de la première salle. A.ux quatre angles de cette pièce s'élevaient d'élégants buffets, chargés de riches porcelaines, de vases de vermeil, d'argent, de cristal, de rafraîchissements de tout genre , et de petits flacons taillés à facettes, remplis de diverses sortes d'eaux de senteur, dont les cavaliers , dans les intermèdes de la danse, répandaient quelques gouttes sur le mouchoir de leurs dames; galanterie fort en vogue à cette époque, et que la reine mère, voluptueuse Italienne avide de tous les plaisirs des sens, avait introduite à la cour. Adriaens s'empara d'un de ces flacons, et recommença, en sens inverse, sa course laborieuse, plein de confiance dans le précieux arôme qu'il allait faire respirer à Roschen. — Enfin, dégagé à grand'peine de la foule, il arriva, haletant d'espoir, à la porte de la troisième salle; mais à peine eut-il jeté les yeux sur le sopha où il avait laissé Roschen, qu'il poussa un hurlement de rage pareil au rugissement du tigre : un chevalier,
armé de pied en cap et la visiere levée, emportait sur ses bras la jeune fille évanouie, et s'était arrêté un instant pour déposer sur ses lèvres pâlies un long et tendre baiser. Adriaens, tirant l'épée à large lame que portaient à cette époque les officiers de marine, s'élança écumant de jalousie, sur le chevalier, et l'ayant regardé au visage :
— Infâme Espagnol! vil espion du bourreau de la Flandre! défends-toi! cria-t-il en ôtant son masque et en portant son arme sur la poitrine de son rival. Surpris, mais non effrayé par cette attaque inattendue, Requesens leva les yeux sur Adriaens, et l'ayant reconnu à son tour :
C'est encore toi, toujours toi! maudit Flamand ! dit-il avec mépris en déposant doucement Roschen sur le soplia;puis mettant l'épée à la main : Je ne sais trop, continua-t-il, si un hidalgo comme moi peut , sans déroger,
croiser le fer avec un transfuge de Téchafaud...
— Lâche! cria Adriaens d'une voix forcenée... Il n'eut pas le temps de continuer; ce mot était à peine prononcé que l'Espagnol lui avait porté un furieux coup de pointe, dont Adriaens, malgré son extrême habileté dans l'art de l'escrime, ne put éviter l'atteinte mortelle qu'en exécutant lestement un prodigieux saut en arrière. Le danger qu'il venait de courir , et surtout la honte d'avoir été forcé de reculer, firent monter la rougeur au front d'Adriaens. Il revenait, furieux, sur soii adversaire qui l'attendait en garde, lorsqu'une femme se jeta au milieu des fers près de se croiser. Elle portait le riche costume de sultane; les broderies d'or, les agrafes de diamants scintillaient sur sa robe orientale, et une aigrette en pierreries lançait, sur son gracieux et coquet turban , des gerbes de rayons prismatiques :
— Pur Dios ! Cabaiiews / ( i) cria-t-elle avec éclat, en étendant ses bras entre les deux rivaux.
— Juana!! !. . dit Requesens pétrifié d'étonnement.
— Callal don Luis! (2) reprit-elle à demivoix et en remettant son masque, détaché dans la vivacité de sou action ; puis, se tournant vers Adriaens, dont les traits, encore contractés par la colère, s'étaient rembrunis d'un nuage de mécontentement : Vnmosî (3) lui dit-elle d'un accent impérieux et en prenant le bras du jeune Flamand, qui, après avoir échangé à voix basse quelques mots rapides avec Requesens, se laissa entraîner hors de la salle, non sans se retourner plus d'une fois
(r) Au nom de Diciil Messieurs!
(2) Tais -toi ! Don Louis !
(3) Allons!
vers le sopha, où Roschen venait enfin de reprendre ses sens.
En ce moment une foule curieuse, attirée par la bruyante exclamation de Juana , envahissait le salon où tant d'affections de l'âme, l'amour, la douleur, l'orgueil, la jalousie, la colère, poussées comme en un choc électrique, venaient de faire explosion. Mais la foule arriva trop tard pour assister à cette scène rapide : les visages étaient déjà sous le masque et les épées dans le fourreau. Roschen, l'âme encore bouleversée de l'apparition fantastique de celui qu'elle pleurait, le corps brisé par l'émotion violente qiii avait un moment suspendu sa vie , la tête perdue , la démarche chancelante, se laissait aller machinalement au courant qui l'emportait, lorsqu'elle se sentit arrêtée par l'étreinte d'une main puissante. Elle se retourna vivement, et se trouva dans les bras de son père. Inquiet de l'avoir perdue , Vanderlick l'avait longtemps cherchée
dans tous les salons du bal , et avait fini par se précipiter avec la foule dans la salle où Roschen s'était si miraculeusement rencontrée avec Adriaens. La jeune fille, suffoquée de larmes, passa convulsivement son bras autour de celui de Vanderlick, et lui dit d'une voix entrecoupée :
« Oh! partons , mon père!... partons!... »
Le bon marin , qui ignorait la cause de l'émotion de Rosclien, l'attribua à la frayeur de s'être égarée; et, pressant entre ses doigts calleux la main délicate de sa fille :
«Ne crains rien, ma Roschen, lui dit-il avec tendresse; ton vieux père est là. »
Quelques minutes plus tard, Vanderlick, sa fille, l'itch-oghlan Van Moorsel et l'ermite Hansius, quittant les salons dorés du Louvre, rentraient sous le toit modeste de Thôlel Saint- Germain l'Auxerrois.
Les joies humaines ressemblent à ces flammes fantastiques, à ces vapeurs ignées qui s'allument quelquefois au bord des marais croupissants, ou qui dansent sur le talus des fondrières. Le voyageur, surpris dans sa route par une luiit sans étoiles, s'attache à cette es-
— espérance lumineuse et la poursuit avec ardeur, jusqu'à l'heure où le pied lui manque dans l'abîme. Ainsi l'homme, ce voyageur sans guide , égaré par une hallucination de bonheur ou de gloire , court après le phosphore trompeur, et n'arrive qu'à la tombe. Qui de nous n'a pas éprouvé ces désenchantements amers, ces puissants dégoûts survivant aux plus brillantes fêtes?... Qui de nous, sous la joyeuse imposture du masque, n'a senti le poignard de la réalité?... Que d'espérances, que d'illusions, que de tendresses trempées de larmes!... que de mensonges vides dans nos bonheurs ! Dans nos maux, que de vérités poignantes! Et par quel étrange mystère nos cœurs, trop étroits pour la félicité, peuventils contenir toutes les souffrances?...
' Cette fête royale, ce bal resplendissant, dont la seule peinture avait fait battre le cœur de Roschen, et réveillé en elle les illusions du premier âge, cette fleur d'espérance, cette
joie en germe, n'avaient mûri , au soleil des salons , que des fruits saturés d'amertume. Par quelle fatalité cruelle la pauvre amante abandonnée, quittant le saint foyer de la famille pour fuir les vestiges de son bonheur évanoui, est-elle venue retrouver dans le palais des rois, au milieu des féeries du Louvre, le malheureux orphelin flamand, le condamné politique, l'amant infidèle?... Dieu, touché des larmes de Roschen , aurait-il voulu lui rendre le compagnon de son enfance, son premier ami , celui qui devait marcher avec elle dans la vie ?... Oh! si jamais ce miracle pouvait s'accomplir!... Si cette émotion puissante , si ces baisers et ces larmes , si cette parole éteinte, dont la vibration passionnée avait fait mourir Roschen, si tout cela était de l'amour!... de l'amour pur, vertueux, éternel, comme l'amour de la jeune fille!... oh! alors que la vie serait belle et radieuse!... que l'avenir serait resplendissant!... Mais n'était-ce point un songe?... Cette voix si douce, ces traits ai-
mes , ces pleurs brûlants , ces ardents baisers, ne s'étaient-ils point évanouis sans retour?... « O délire de mon âme, ô rêves de ma jeunesse! disait à demi- voix Roschen , joignant ses mains tremblantes et priant avec ferveur ; ô prestiges coupables qu'un démon tentateur m'a offerts sans doute, laissez-moi î... O mon Dieu! écartez de la faible Roschen ces profanes images d'une félicité perdue; appelez à vous ce cœur rempli de tendresses terrestres; délivrez mon âme de ces liens grossiers, de ces pensées qui ne sont point pour vous, et absorbez-la dans l'amour divin, le seul sans doute qui donne le bonheur... Et pourtant, ô mon Dieu, si vous aviez béni le sentiment presque fraternel qui m'entraînait vers lui ; si vous aviez voulu unir ma vie à la vie du pauvre orphelin banni, oui, je le sens, j'eusse été trop heureuse!... O mon Dieu! pourquoi ne l'avez-vous point voulu?... »
Ainsi combattue entre son amour pour
Adriac^ns et la volonté impuissante de faire à Dieu le sacrifice de cette passion profane, la malheureuse Roschen passa la nuit dans la prière et dans les larmes. Au point du jour seulement, un accablement léthargique enchaîna ses membres fatigués; mais ce sommeil ne fut point un repos; son imagination frappée s'égara dans d'immenses steppes de douleurs et d'angoisses; et lorsque Vanderlick, étonné de ne point voir paraître sa fille, entra dans sa chambre et s'approcha d'elle pour lui donner le baiser paternel, Roschen, pour la première fois de sa vie, ne reconnut point son père. Les traits enflammés, l'œil hagard, la parole incohérente, la jeune fille laissait tomber de ses lèvres un flux de phrases vagues et inintelligibles, au-dessus desquelles surnageaient les noms d'Adriaens et de Juana. Vanderlick posa la main sur le front de sa fille, et fut effrayé de l'incandescence de cette tête, dont les artères gonflées battaient à pulsations fébriles. Pâle de douleur, le pauvre père acca-
bla Roschen de questions pressées et inquiètes; elle n'y répondit que par des mots vides de sens, espèce de bégayement saccadé et rapide, dont les sons gutturaux sortaient avec effort de sa poitrine, qu'ils semblaient déchirer. Palpitant d'inquiétude et d'effroi, Vanderlick fit appeler Hansius, qui était couché encore, et qui sauta de son lit en grommelant, car il s'était fait à lui-même l'ordonnance hygiénique d'y passer neuf heures complètes, pour se réparer des fatigues d'une nuit de bal. Le docteur arriva donc de fort mauvaise humeur, la perruque sur l'oreille et la mine refrognée; mais sa colère tomba subitement, lorsqu'il leva les yeux sur son vieil ami. Il y avait tant de désespoir paternel et de souffrance muette dans le geste dont Vanderlick se servit pour montrer Roschen, qu'Hansius s'effraya de cette douleur profonde et taciturne. Tremblant d'émotion, il s'approcha du lit, saisit le bras droit de la jeune malade, et resta un moment absorbé et immobile, comptant les
pulsations et sondant de l'œil les traits égarés de Roschen. Pendant ce court instant de méditation et de silence, Vanderlick, attachant sur les yeux de son ami un regard fixe et suppliant, semblait lui demander la vie de sa fille; et lorsque Hansius, d'un accent découragé, murmura quelques vagues paroles d'espérance, le malheureux père ne voulut point voir tout ce qu'il y avait de disparate entre ces paroles consolantes et l'air attristé d'Hansius ; et il repoussa, avec un frisson d'horreur, une funeste pensée qui tenailla un moment son âme. Le docteur flamand témoigna le désir modeste de s'aider des lumières d'Ambroise Faré; et Vanderlick en éprouva une espèce de joie, comme si la mort ne devait point oser frapper en présence du célèbre père de la chirurgie française.
Lorsque Paré, conduit par Hansius, entra dans la chambre de Roschen , Vanderlick était assis au chevet du lit de sa fille. Ce rude ma-
rin qui s'était vu si souvent face à face avec l'abîme, cet homme intrépide à qui les frayeurs de la tempête n'avaient jamais pu arracher une larme, pleurait comme un enfant. Jusqu'à ce jour, soutenu par le courage instinctif du navigateur, il n avait jamais compris la mort: maintenant il sentait toute l'horreur de cette séparation violente, qui brise d'un seul coup les affections les plus saintes, déchire l'âme comme une page inutile d'un livre achevé, et, tyran impitoyable, destitue le père de famille de ses douces fonctions.
A l'aspect de ses deux amis, Vanderlick, honteux de sa faiblesse, se leva vivement, en se cachant pour essuyer ses larmes. Mais Paré avait déjà sondé d'un coup d'œil toute la profondeur de la plaie de ce cœur de père , et il s'était ému de pitié. Aussi, après avoir examiné attentivement la malade, écouté les pulsations de son pouls, et posé la main sur sa tête brûlante, le noble vieillard, se retour-
nant d'un air riant vers Vanderlick, lui dit avec assurance :
« Je réponds de sa vie! w
A ces mots, le pauvre père éprouva une sensation pareille à celle d'un malheureux mercenaire écrasé sous un fardeau trop lourd, et à qui un bras secourable vient prêter son aide. Il saisit la main de Paré, et, la secouant avec force :
(f N'est-ce pas, dit-il avec une joie encore douteuse , n'est-ce pas que ma Roschen est trop jeune pour mourir?...
— Mourir!!!... reprit Âmbroise en souriant avec bonté; suivez mes prescriptions, et votre fille est sauvée. »
Après ces consolantes paroles, qui infusèrent au cœur de Vanderlick un bonheur et
une confiance sans bornes, Paré écrivit une longue ordonnance , qu'il chargea Hansius de faire strictement exécuter; et il courut, avec une ardeur toute juvénile , porter à d'autres êtres souffrants du soulagement, ou du moins de l'espérance.
Dès que Paré fut sorti, Vanderlick s'empressa de mettre à exécution l'ordonnance médicale. C'était un spectacle attendrissant et sublime que de voir ce vieillard, si dur à luimême et si peu fait aux détails delà vie privée, élevé qu'il était dans toutes les rudesses de la vie de la mer, descendre, avec la tendre minutie d'une mère, dans tous les soins les plus patients ou les plus infimes; mesurer, avec une exactitude mathématique, la dose d'une poudre purgative; calculer le degré de chaleur d'une boisson salutaire; soulever, avec une précaution de femme , la tète affaiblie de Roschen , et attendre, avec une patience caressante, le moment où la jeune tille en délire se décide-
rait à prendre la potion ordonnée. D'après le conseil d'Hansius , qui, tout froid chrétien qu'il était, connaissait, par son expérience de médecin, le dévouement et les soins inappréciables des sœurs hospitalières, une religieuse de cet ordre fut appelée auprès de Roschen. Mais le tendre père ne cessa point pour cela ses fonctions de garde-malade; seulement, comme il reconnut bientôt que tout son amour paternel ne pouvait suppléer à cette expérience des détails, que la sœur possédait à un haut degré, il se mit instinctivement sous ses ordres. Jamais matelot ne fut plus attentif au coup de sifflet du contre-maître, que ne l'était le vieux marin au moindre signe de son capitaine en cornette: et lorsque, par trop de précipitation et de désir de bien faire, il lui arrivait une de ces maladresses d'homme qui impatientent tant les femmes, lorsqu'il répandait la tisane dans le feu , ou qu'il apportait une fiole de julep au lieu d'une infusion de rhubarbe, il supportait, avec la résignation et
l'humilité d'un subalterne, les remontrances parfois un peu vives de la sœur ; car celle qui consacrait ses jours et ses nuits, avec un dévouement admirable, au soulagement de Roschen , celle-là n'était point pour lui une femme, c'était un ange qui, touché des angoisses d'un pauvre père, avait quitté le ciel pour disputer à la tombe la vie d'une candide jeune fille.
L'effrayant délire de Roschen dura trois jours et trois nuits, pendant lesquels Vanderlick ne voulut prendre ni repos ni nourriture. Vainement Hansius, que rien au monde n'eût pu empêcher de faire ses quatre repas et de dormir sa nuit de huit heures complètes, le menaça-t-il d'une violente attaque de goutte, s'il ne renonçait à un genre de vie contraire à toutes les règles hygiéniques; le vieux marin répondit que si sa Roschen mourait, il ne voulait pas lui survivre; et que si elle en réchappait, la joie le remettrait à flot. Contre
cette phrase vinrent échoner toutes les instances d'Hansius , d'Ambroise Paré , et de la sœur hospitalière elle-même; et Yanderlick ne consentit à s'éloigner de sa fille que lorsque le délire l'eut quittée, et qu'un sommeil profond et paisible fut venu verser du calme dans ses veines ardentes. Mais l'absence de ce pauvre père fut de courte durée : quoiqu'il eût promis à la sœur d'aller prendre quelques heures de repos, dès qu'il eut avalé à la hâte un consommé pieusement baptisé des mains du Florentin Matéo, il ne résista point au désir de revoir sa Pioschen endormie. Profitant d'un moment où la rehgieuse, accablée de fatigue, avait succombé au sommeil, il se glissa àpasde loup au chevet du lit de Roschen, et, penchant sa figure bronzée sur le front pâle de la jeune fille, il s'enivra longtemps du bonheur de voir ces traits doux et purs, qu^'une respiration pressée agitait d'un léger souffle de vie. Puis des pensées de deuil et de tombe assaillirent ce tendre père , et firent déborder ses larmes
sur le visage de Roschen. En ce moment la sœur hospitalière se réveilla, et son premier mouvement , en apercevant Vanderlick , fut de l'impatience; car elle craignait qu'il n'interrompît le sommeil salutaire que la nature envoyait en aide à la jeune malade. Mais son mécontentement s'évanouit lorsqu'elle vit tant de bonheur et tant d'angoisses fon^lus en une céleste nuance sur ce mâle visage, illuminé du type divin de l'amour paternel; et la pauvre sainte fille, quoique étrangère à ces joies du sang et de la famille, les comprit comme l'ange comprend les joies de l'humanité. Un moment en extase devant ce tableau simple et sublime, elle essuya une larme solitaire qui sillonnait sa joue amaigrie par la macération et le jeune; puis s'approchant de Vanderlick, qui rougit comme un écolier en faute, elle lui fit comprendre, par un geste significatif, qu'il fallait craindre d'interrompre le sommeil de Roschen; et le bon père s'éloigna docilement , en la bénissant du regard et de l'âme.
Tandis qu'un danger de mort menaçait la fille de Vanderlick , un péril de même nature, mais plus imminent peut-être, planait sur la tête de deux autres personnages de notre drame. Le lendemain de la fête royale où s'étaient rencontrés Adriaens et Requesens, ces rivaux, à Theure même où un brûlant vertige égarait la raison de Roschen , se rendaient , accompagnés de deux témoins, sur le terrain où se trouve aujourd'hui la place de la Concorde, et qui, à cette époque, n'était qu'une plaine inculte, encore hors de l'enceinte de la ville (i). Enveloppés de vastes manteaux, les quatre jeunes hommes cheminaient en silence et d'un pas rapide. La journée était froide et
(i) Sous le règne de Henri III, ce terrain fut traversé par le nouveau mur d'enceinte que le successeur de Charles IX fit élever depuis la Porte neuve , située derrière les Tuileries, jusqu'à l'extréiTiitc de la partie du quartier Saint-Honoré , qui prenait alors le nom de faubourg.
ir. 6
brumeuse, la neige criait sous leurs pieds, et une bise sifflante, et mêlée de givre, fouettait leur visase et leur chevelure. Adriaens et Requesens, marchant à côté l'un de l'autre, se lançaient de temps en temps un coup d'œil farouche, où se peignait touteleur haine. Arrivés au lieu du rendez-vous, ils remirent leurs manteaux aux témoins , qui réglèrent les conditions du combat et leur donnèrent leurs épées. Une nuit d'insomnie avait pâli le visage des deux adversaires , mais sans les abattre. Requesens, courageux et fier comme un hidalgo qu'il était, portait la tète haute, et on lisait sur sa lèvre dédaigneuse qu'il faisait une grande concession à sa haine, en consentant à croiser sa noble épée avec le fer roturier d'un bourgeois flamand. Adriaens, aussi brave et aussi fier que son rival, paraissait moins calme peut-être; car la pensée d'avoir été forcé, la veille, de reculer devant la brusque attaque de l'Espagnol, bouillonnait dans sa tète, et lui semblait une tache infamante que le sang
pouvait seul laver. Aussi s'empressa-t-il de se mettre en garde , attendant avec impatience que son adversaire en fît autant. Mais Requesens aurait cru déroger à sa dignité en se hâtant trop, et il continua ses apprêts avec tonte la gravité espagnole.
« Monsieur le conspirateur batave, dit-il enfin avec un amer sourire, en se plaçant en face d'Adriaens, voyons si vous serez aussi heureux aujourd'hui sur le terrain de l'honneur, que vous l'avez été jusqu'à présent sur celui de l'amour....
— Trêve de sarcasmes, noble hidalgo! répondit Adriaens avec mépris; j'espère vous prouver tout à l'heure que l'épée d'un républicain vaut bien celle d'un courtisan et d'un esclave.
— ■ Esclave toi-même, chien de Flamand! » cria Requesens avec rage, en lui portant une
botte furieuse, qu'Adriaens para avec la plus grande habileté. A l'instant une lutte acharnée et silencieuse commença entre ces deux jeunes hommes, que tant de motifs de jalousie, l'amour, l'esprit national , et la haine instinctive entre l'oppresseur et l'opprimé, avaient rendusennemis irréconciliables. L'un et l'autre à la fleur de l'âge, et doués, à un haut degré, de tous les avantages physiques, ils auraient pu servir tous les deux de modèle pour peindre la force et la beauté viriles dans leur développement le plus gracieux et le plus complet. Chacun d'eux conservait néanmoins ce type distinctif des races, ce cachet indélébile que chaque contrée imprime à ses fils. Ainsi Adriaens avait la structure athlétique, la stature imposante , la carnation claire des enfants du Nord; et Requesens, le teint bruni, la taille élancée et l'agilité nerveuse des habitants du Midi. Après les premières parades, don Luis ayant reconnu l'extrême habileté d'Adriaens dans l'art de l'escrime, serra son jeu
et ménagea ses forces, espérant engager ainsi son ennemi à se découvrir imprudemment.
L'Espagnol , moins exercé peut-être qu'Adriaens, avait cependant un jeu plein de dextérité et de finesse, qui éluda longtemps les attaques furieuses de son adversaire ; mais le robuste Flamand était doué d'ini de ces poignetsde fer qui finissenttoujours par triompher de toutes les feintes. Il pressa si vivement Requesens , que celui-ci, forcé de reculer, glissa sur la neige glacée qui durcissait le sol, et tomba à la renverse comme un patineur inhabile. Les deux témoins se précipitèrent à l'instant vers lui pour le relever; et Adriaens , posant la pointe de son épée en terre, attendit tranquillement que son rival fût sur pied. Les témoins essayèrent de profiter de l'accident qui avait interrompu le combat, pour ne plus le laisser reprendre; mais Requesens, rouge déboute et de colère, s'écria, avec un énergique juron national, que l'affaire, loin d'être terminée, n'était pas même bien commencée; et.
s'élançant sur Adriaens, il lui porta une estocade si vive, que celui-ci, pris àTimproviste, ne put la parer qu'à demi, et eut la poitrinelégèrement labourée par la pointe de l'épée de don Luis.
« Blessé ! » s'écrièrent les témoins.
« Non, non!... rugit Adriaens d'une voix tonnante; point de sang! »
A ces mots, voulant mettre fin d'un seul coup au combat, il enlaça de son fer celui de son adversaire; et, par un tour de force qui lui réussissait toujours, grâce à la vigueur de son poignet, il arracha de la main de Requesens son épée, qui alla tomber à quelques pas, en rendant sur les cailloux un tintement métallique. Puis, s'abandonnant de toute la hauteur de sa taille de géant sur son rival, il lui aurait plongé le fer tout entier dans la poitrine, si Requesens, par un mouvement près-
que involontaire, n'eût porté en avant son bras désarmé, qui fut traversé de part en part. Le sang jaillit aussitôt avec impétuosité; et les témoins, s'avançant promptement, déclarèrent que l'honneur était satisfait et le duel terminé, puisque le sang avait coulé.
L'orgueilleux Castillan, cruellement humilié dans sa double vanité d'hidalgo et déjeune homme, voulut reprendre son épée; mais ses doigts crispés ne purent la soutenir, et l'arme retomba sur la neige. Alors Adriaens, s'empressant de la ramasser, la remit lui-même à Requesens, en lui disant :
«Reprenez-la sans honte, don Luis! car vous vous en êtes servi en homme d'honneur et en brave gentilhomme. »
L'Espagnol leva les yeux sur Adriaens, et le regarda un moment en silence; puis il pro-
iionça, d'un accent bref et indéfinissable, ces seules paroles : Guapo! valiente {\)\
Un mois après cette aventure, Requesens se présentait à l'hôtel Saint-Germain l'Auxerrois : instruit par Hansius, qu'il avait rencontré par hasard, de la maladie de Roschen, le galant Espagnol , le bras encore en écharpe, venait savoir des nouvelles de la dame de ses pensées. Le bon Vanderlick, qui n'avait point oublié la journée passée à de Haven avec le secrétaire du duc d'Albe, le reçut comme un ami de la famille , et s'empressa , sur la demande de Requesens, de l'introduire auprès de la jeune convalescente. Grâce aux soins assidus du savant Ambroise Paré , grâce aussi peut-être, comme le disait modestement le praticien babile, aux ressources inespérées que la nature puise dans la sève d'une jeu-
(i) Brave! vaillant!
nesse vigoureuse , Roschen , après une maladie aiguë de trois semaines, qui lui avait fait descendre rapidement les rudes pentes de la tombe, remontait lentement vers la vie. Dans ce combat corps à corps entre la mort et ime vivace nature de vingt années, la jeune athlète avait laissé ses forces et sa fraîcheur. Ses traits amaigris , et d'une pâleur cendrée, avaient pris quelque chose de cette transparence et de cette ténuité que notre imagination prête aux fantômes. Sa voix ne vibrait plus veloutée et sonore, et sortait de sa poitrine haletante comme ini pénible soupir. Ses yeux, qui semblaient s'être agrandis encore, avaient perdu leurs pudiques étincelles, remplacées par un regard terne et effrayant de fixité. Qui eût pu reconnaître la jeune fille exubérante de santé et dévie, dans cette pâle et frêle statue d'albâtre, gisant sur un lit de douleur?... Aussi Requesens laissa-til échapper, en la voyant, un involontaire mouvement de surprise et presque d'effroi. Ros-
chen s'en aperçut , et une légère contraction de ses lèvres pâlies ébaucha sur ses traits un sourire d'une tristesse profonde :
«N'est-ce pas que je suis bien changée? ^^ murmura-t-elle d'une voix caverneuse et presque inintelligible. Ému jusqu'au fond de l'âme , Requesens essaya de dissimuler ses impressions sous les formules respectueuses de la galanterie espagnole, et détourna adroitement l'attention de Roschen de ses tristes pensées, en la reportant sur lui-même. Sa présence à Paris, et sa blessure au bras, étaient des circonstances assez remarquables pour éveiller la curiosité : il parla de la première avec la prudente réserve d'un diplomate, et expliqua la seconde par une chute de cheval, innocente calomnie à l'encontre de son excellent andalous.
Grâce à l'aimable causerie de Requesens, et à la chaleureuse bonhomie de Vanderlick,
la conversation allait s'animant, lorsque la sœur hospitalière, qui veillait sur les émotions de sa malade, vint, le doigt sur la boucha, Harpocrate en béguin, interposer son autorité silencieuse. — Il fallut se soumettre ; et Requesens, cédant de grand cœur aux instances du bon marin, lui promit, en le quittant, de revenir assister aux progrès de la convalescence de sa fille.
Si la visite de Requesens avait été agréable à l'ex-capitaine, elle avait produit un effet diamétralement opposé sur l'esprit de son neveu. Le jaloux Van Moorsel, qui voyait ses projets matrimoniaux sans cesse entravés par quelque rival redoutable, se souvenait, aussi bien que son oncle, de la journée passée à de Haven, et n'avait pas digéré encore le sansgêne avec lequel le galant péninsulaire dirigeait sur Roschen un feu roulant d'œillades amoureuses. Son caractère, aigri par le peu de succès de ses soins auprès de sa cousine.
et devenu plus inquiet encore depuis la maladie qui la menaçait de mort, monta, par la visite de Requesens, à un diapason d'humeur hors de toute mesure. Saisi d'une espèce de vertige, le désappointé Van Moorsel arpentait, à pas désespérés, le parquet de l'appartement de son oncle. Dans son exaspération, il ne se serait pas même aperçu qu'Hansius suivait, d'un œil goguenard, les méandres furibonds tracés par sa colère, si le malin docteur ne lui avait adressé cette question railleuse :
«L'ami du grand Soliman aurait- il été mordu de la tarentule?
— Ah! vous voilà, monsieur!... s'écria Van Moorsel, heureux de trouver quelqu'un à quereller; je gage que c'est vous à qui nous devons la visite de ce damné secrétaire!...
— Vous l'avez dit, monsieur!... répondit
Hansins, parodiant le ton furieux de Van Moorsel.
— Vous êtes donc né pour me tourmenter, monsieur'.... dit celui-ci en frappant du pied avec rage.
— Non, monsieur! reprit Hansius avec flegme ; je suis né pour vous ordonner des calmants quand le sang vous monte à la tète, et pour vous phlébotomiser si ces palliatifs ne suffisent pas.
— Eh! qui ne se donnerait au diable, continua Van Moorsel sans avoir l'air d'entendre la réponse du docteur, de retrouver partout ce maudit Castillan, qui nous poursuivra, je crois, jusque dans l'enfer?...
— Si vous craignez de l'y rencontrer, répliqua Hansius, tâchez donc de gagner le ciel.
— Si je ne le gagne point, ce ne sera pas faute de martyre, dit Van Moorsel, tout glorieux de l'à-propos.
— Les martyrs souffraient sans se plaindre, et vous vous plaignez sans souffrir, riposta Hansius!...
— Sans souffrir!!!.... répéta Van Moorsel croisant ses bras, et se posant d'un air niaisement tragique; eh! qui souffre plus que moi?...
— Par votre faute! dit le docteur; car le bonheur de l'homme est en lui.
— Étrange paradoxe! répondit Van Moor^ sel impatienté; est-il en moi d'empêcher que ce chien d'Espagnol ne suive partout ma cousine?...
— Non.... mais il est en vous de ne plus songer ni à votre cousine ni à l'Espagnol.
— Le remède est pire que le mal.
— C'est que vous préférez le mal au remède.
— Comme il vous plaira, monsieur; mais...w
La porte de la chambre de Roschen s'ouvrit à ces mots , et une grande et pâle figure apparut, l'index sur la bouche: c'était la sœur hospitalière, qui venait imposer silence aux disputeurs.
Obligé de mettre un frein à sa mauvaise humeur, Van Moorsel s'approcha de la religieuse, et la mitrailla d'un tel feu de file d'interrogations saugrenues au sujet de Roschen, que la pauvre sœur, assourdie, battit en retraite, en fermant la porte de la chambre au nez du bavard stupéfait. Nouveau sujet d'épigrammes railleuses de la part du docteur, et de dépit pour Van Moorsel.
Jamais, clans tout le cours d'une vie riche en balourdises , le malencontreux jeune homme, dont la tête était troublée sans doute par la maladie de Roschen, n'avait entassé avec tant d'intrépidité sottises sur maladresses, et gaucheries sur incongruités. Il avait voulu d'abord aider son oncle et la sœur hospitalière dans leurs soins empressés auprès de Koschen; mais il avait brisé tant de tasses, répandu tant de potions, déchiré tant d'ordonnances, renversé tant de chaises, parlé si haut, couru si fort, réveillé si souvent la ma> lade , fait tant de bruit enfin pour si peu d'effet, que la sœur courroucée l'avait exilé de la chambre de Roschen ; arrêt approuvé par Vanderlick , et qui ne contribua pas peu à augmenter la dose d'humeur du banni.
Mais toutes ces contrariétés n'étaient rien auprès de celles qui l'attendaient. Requesens, encouragé par les instances de Vanderlick , et poussé par son propre penchant, avait fini par venir presque tous les jours passer quel-
qiies moments auprès de Roschcn ; ces moments augmentèrent de proportion en raison des progrès de la convalescence de la jeune fille, et devinrent enfin des heures bien complètes, lorsque ses forces lui permirent d'écouter et de répondre. Requesens était jeune, beau, spirituel; sa conversation , parfumée du bon ton et de la galanterie chevaleresque qui distinguaient à cette époque la noblesse espagnole, était, en outre, imprégnée de cette clialeur douce et pénétrante dont s'animent les paroles de ceux qui savent aimer; et quoique la passion de Roschen pour Adriaens eût poussé de trop profondes racines pour pouvoir être transplantée, pour ainsi dire, sur un autre terrain, la jeune convalescente trouvait cependant un charme indéfinissable dans la société du noble Castillan et dans ses assiduités flatteuses. Mystérieux arcane du cœur, et qui ne peut s'expliquer, chez la jeune Flamande, incapable d'un enivrement de vanité, que par la bienveillance
universelle dont sa belle âme était doiiée, Queile femme , d'ailleurs , eût pu n'être pas touchée de la délicatesse avec laquelle l'amoureux Castillan enveloppait de formes timides et réservées le vif sentiment de tendresse qui le ramenait chaque jour et l'enchaînait auprès d'une jeune fille mourante. Quelque naïve que fût Roschen, elle comprenait fort bien tout ce qu'il y avait d'amour profond et vrai dans cet entraînement involontaire et dans cette réserve passionnée ; et si son cœur n'avait plus d'amour à donner, il s'y trouvait encore de riches trésors d'amitié chaleureuse et juvénile, dont elle payait les soins du noble Espagnol. Le senlinient qui animait la jeune fille empruntait de la nature aimante et douce de Roschen un parfum de tendresse féminine qui abusa complètement don Luis et dora d'espérance son amour. A l'âge des illusions et des douces croyances, lorsqu'il nous semble que les puissants battements de notre cœur ont un écho
dans tous les cœurs de femme, oh! qu'il est aisé de se méprendre aux doux sons de leurs paroles veloutées, aux brillants rayons de leurs yeux scintillants!... Roschen revenait à la vie; une faible teinte carminée se glissait sous la pâleur de ses joues. Requesens s'enivrait du charme de ces regards renaissants, de cette fraîcheui; près de renaître; il assistait au merveilleux spectacle de la création de la beauté. Pour mériter le cœur de Roschen, pensaitdonLuis,je saurai renoncer aux nobles alliances des fières seiioras de la cour de mon gracieux seigneur et maître Sa Majesté Philippe II. Un hidalgo n'anoblit-il pas tout ce qui s'allie à lui?... J'élèverai jusqu'à moi la fille du bon marin flamand, et je rehausserai de l'éclat de mon nom l'obscurité de sa famille. Leboidieur ne peut trop se payer, et l'amour pur d'une vierge vaut bien trente quartiers de noblesse.
C'est ainsi que l'amoureux hidalgo dérogeait, en faveur de sa tendresse, aux prin-
cipes d'orgueil nobiliaire dans lesquels l'avait élevé son père don Luis de Ziu)iga y Requesens, et que partageait toute sa caste. Mais, à vingt-cinq ans, l'amour a le pas sur le blason , et un joli minois fait oublier les lambrequins et le champ de gueules.
Cependant les visites de don Luis devinrent si fréquentes et si longues, que la jalousie de Van Moorsel monta à un degré d'exaspération fort peu éloigné de la folie. S'il existait un thermomètre des passions humaines, où le calme parfait fût représenté par zéro , on aurait pu dire que la jalousie du neveu de Vanderlick s'était élevée à quarante degrés Réaumur, température sénégalienne. Le malin Hansius, dont Van Moorsel était l'éternel .souffre-douleur, au lieu de lâcher d'adoucir le martyre du pauvre jaloux, se plaisait à mettre charitablement du bois au feu, et à le pousser à quelque ridicule esclandre. Le docteur, connaissant la poltronnerie de Van Moorsel et la
fierté de don Luis, se promettait un trèsgrand divertissement d'une scène entre les deux rivaux, scène où le jeune Brabançon n'aurait pas joué sans doute le premier rôle. Aussi , Van Moorsel , la tête montée par les perfides discours d'Hansius, fut-il plus d'une fois sur le point de demander une explication à Requesens; mais, dès qu'il se trouvait en présence du fier hidalgo, le pauvre chevalier flamand sentait toute sa résolution se fondre sous le feu du regard de son rival et devant l'expression de mépris ironique dont s'animait son visage.
La convalescence de Roschen durait depuis trois mois; et bien que la jeune fille n'eût pas repris la fraîcheur de ses dixhuit ans, toute idée de danger était effacée. Pareille à ces anges que, dans les temps bibliques, Dieu envoyait aux patriarches, et qui ne s'asseyaient qu'un moment sous leurs tentes , la sœur hospitalière s'était depuis
longtemps éloignée. Vanderlick l'avait remplacée dans les fonctions de garde-malade, qui devenaient de jour en jour une véritable sinécure. L'heureux père ne se lassait point de sa félicité, et la savourait sous toutes les formes. Après s'être enivré du bonheur de voir ces traits si doux et si fins, il aimait à se rappeler ces terribles heures où la mort les avait frappés de son sceau livide: il repassait, avec une douloureuse volupté, par le rude chemin d'angoisses qu'il avait parcouru naguère, et pleurait encore de souvenir. Mais ces pleurs n'étaient plus les pleurs amers du désespoir, c'étaient de pieuses larmes de joie paternelle et de reconnaissance chrétienne!...
A mesure que la santé de Roschen se rétablissait, les illusions que Requesens s'était créées lui échappaient une à une. En retrouvant la vie, la fille de Vanderlick avait aussi retrouvé ses souvenirs de tristesse et d'amour: l'image d'Adriaens lui apparaissait de nouveau.
embellie de tous les prestiges de l'absence. Son imagioation, longtemps étouffée sous les rudes étreintes de la mort , reprenait sa jeune activité et sa poésie instinctive. Remontant les premières années de sa vie, elle s'égarait dans de rêveuses oasis de tendresses virginales et pures, délicieux et naïfs souvenirs où l'innocence de l'enfant se mêlait à la pudeur de la jeune fille. Elle n'avait oublié aucun détail de ces douces heures, et les savourait avec la lenteur calculée d'im avare qui compte pièce à pièce ses trésors. Puis, le tableau se rembrunissait; la tristesse et l'épouvante troublaient le calme patriarcal de la maison paternelle: les terribles menaces de Juana, le pacte que la vindicative Espagnole lui avait arraché, l'emprisonnement d'Adriaens, sa condamnation à mort, sa fuite mystérieuse, toutes ces cruelles scènes tourbillonnaient dans la télé de Roschen avec une vivacité fantastique qui ébraidait douloureusement les libres de son cerveau et la poussait dans luie espèce d'alié-
nation mentale. Alors, à trave.rs le nuage de ses souvenirs indécis et presque effacés par la maladie, se retraçaient vaguement les splendeurs de la fête royale, la foule joyeuse et masquée bourdonnant autour d'elle dans les salons dorés et étincelants du Louvre; la princesse Marguerite de France, éblouissante de parure et de beauté; le jeune roi, sa mère la célèbre Catherine de Médicis Elle entendait les accords cadencés des violons, accentuant largement le ^rd\ e pazzameno, ou bien faisant sautiller sous leur archet les folles mesures des voltes et AQècouvdntes. Puis, la scène changeait encore: le silence et la solitude succédaient aux danses animées et aux éclats de joie de la foule. Tout à coup un jeune homme, Adriaens l'infidèle, Adriaens le proscrit, s'élançait aux pieds de Roschen C'étaient des
baisers, des soupirs, des mots éteints, des larmes!... Kt tout disparaissait sans retour!!!...
Par un phénomène bizarre de la mémoire,
ce dernier tableau se dessinait vague et douteux dans l'esprit de Roschen, tandis qu'elle se rappelait, avec une admirable netteté de perception mnémonique, les mille détails de son enfance et de ses premiers jours d'amour et de bonheur. Aussi finit-elle par prendre la scène du bal pour un songe; mais ce songe remuait les fibres les plus secrètes de son cœur, ce songe lui parlait d'Adriaens, et suffisait à la défendre contre les tendres attaques du jeune et brillant secrétaire du duc d'Albe.
Quant à Requesens, lorsque le premier enthousiasme de bonheur dont il s'enivrait auprès de Roschen fut affaibli par l'habitude, il ne tarda pas à s'apercevoir du peu de chemin qu'il avait fait dans le cœur de la jeune fille. Elle était toujours douce et bonne pour lui comme pour tous, mais jamais, à son aspect, elle n'éprouvait ce trouble que fait naître la présence de l'objet aimé ; jamais une rougeiu" involontaire ne niontail subitement à
ses joues pâles. C'était un ange compatissant, aninié d'une charité céleste, mais ce n'était point une femme pleine de faiblesse et d'amour, brûlée d'un feu juvénile et soumise à l'influence sympathique d'un regard passionné. Ce n'était point pour lui que Roschen ressaisissait la vie!... Un autre possédait le cœur de la jeune fille; et cet autre, qui pouvait-il être , sinon le rival que don Luis rencontrait partout, qui le supplantait sans cesse, et dont l'épée lui avait laissé un souvenir difficile à oublier.
Ces pensées humiliantes assombrissaient chaque jour l'humeur du jeune hidalgo, dont les visites devinrent peu à peu moins fréquentes, et qui finit par ne paraître qu'à de rares intervalles à l'hôtel garni de Saint-Germain l'Auxerrois. Roschen, qui, à défaut d'amour, avait conçu pour lui une amitié véritable, vit son éloignement avec peine; mais son instinct de femme n'avait pu se méprendre sur
le motif des assiduités de don Luis et sur son désillusionnement; et elle ne voulut point le retenir auprès d'elle en réveillant en lui des espérances qui ne devaient jamais se revêtir de réalité. L'éloignement du jeune secrétaire ne fut agréable qu'à Van Moorsel, qui, en dépit de ses nombreux désappointements, ressaisit avidement ses projets matrimoniaux, et se remit à voyager au pays des chimères.
Depuis le retour de la santé de Roschen , la petite colonie de l'hôtel Saint-Germain l'Auxerrois avait repris ses habitudes paisibles et patriarcales. Lorsque Hansius vit le calme renaître dans l'esprit de son ami, il songea sérieusement à s'occuper enfin du bul mysté-
— no —
rieux pour lequel il s'était décidé à visiter la capitale de la France. Après avoir consulté les instructions manuscrites que Zacahuela lui avait remises , Hansius s'achemina jusqu'à la rue des Lombards , entra dans la rue Mai-ivault, et se dirigea vers une vieille maison située à l'angle de cette dernière rue et de celle des'Écrivains. C'était la demeure occupée, deux siècles auparavant, par le fameux Nicolas Flamel (i). Là, il s'était
(ï) La maison habitée, il y a quatre siècles, par le célèbre alchimiste, est occupée aujourd'hui (1842) par un débitant d'eau-de-vie, à l'enseigne : A la ville de Cognac. A côté de cette inscription, on lit en lettres capitales :
ANCIENNE MAISON DE NICOLAS FLAMEI. , EN ^ [\l'] .
La façade donnant sur la rue Marivault porte le numéro i; celle de la rue des Écrivains, le numéro 16. Vis-à-vis de cette dernière façade s'élève l'admirable loin dt l'ancienne éylise de Saint-Jacques la Bouche-
livré aux profondes méditations de la science hermétique; là, sans doute, le grand arcane s'était dévoilé à ses yeux. Hansius examina, avec une vénération superstitieuse, l'habitation du prince des philosophes ; elle faisait face, du côté delà rue des Ecrivains, à l'église Saint-Jacques la Boucherie , où étaient déposées les dépouilles mortelles du grand homme. Le docteur flamand, avant de franchir le seuil du temple, s'arrêta un moment devant le petit portail élevé aux frais de Flarael. On y voyait sculptées la figure de cet alchimiste et celle de sa femme Pernelle; après les avoir considérées avec attention , Hansius pénétra dans l'intérieur de l'édifice, et se di-
rie , magnifique relique du monument écroulé dont elle faisait partie. Par ses charmantes fantaisies architecturales, par la finesse et .la légèreté de ses capricieuses broderies de pierre, ce précieux débris de l'art gothique mérite de fixer les regards des artistes et des connaisseurs.
rigea vers le caveau qui renfermait leurs restes; là il s'agenouilla sur la pierre tumulaire, sans oublier d'y placer le fragment de drap préservateur, et tirant de sa poche un papier écrit de la main deZacahuela, il lut à demi-voix une prière, ou plutôt une espèce d'adjuration composée par le docteur castillan. Il se releva ensuite, fit une pause devant un pilier, près de la chaire, sur lequel étaient encore reproduits les portraits deFlamel et de Pernelle, et sortit d'un pas lent et préoccupé. S'approchant alors d'une petite porte entre-baillée du logis deFlamel, il souleva un lourd marteau en fer, représentant un griffon, et frappa trois coups jetentissants, qui n'éveillèrent néanmoins aucun mouvement dans la demeure silencieuse. Trois autres coups plus forts n'obtinrent pas plus de réponse; et le docteur se disposait à frapper de nouveau, lorsqu'un voisin, qui l'examinait avec une curiosité inquiète, lui apprit que, depuis l'an 1 4 1 8, époque de la mort de Flamel, personne
n'avait osé habiter la maison mystérieuse, où son ombre revenait de temps en temps se livrer encore à ses opérations alchimiques, aidée d'une légion d'esprits de ténèbres qui soufflaient dans lesfourneaux, mêlaient de leurs doigts crochus les matières brûlantes liquéfiées dans les creusets, les vidaient dans les matras, et coopéraient enfin, de tout leur pouvoir, à la confection du grand œuvre. L'officieux voisin termina son récit en engageant l'étranger, avec une vive sollicitude, à renoncer à son projet d'entrer dans la redoutable habitation. Hansius, d'une nature calme et positive, avait pende foi aux revenants et aux choses surnaturelles; mais, pour ne pas éveiller les soupçons du voisin, il feignit de ])artager ses craintes, le remercia de ses bons avis, et se retira avec l'intention de revenir.
Le lendemain, à la nuit tombante, le docteur, muni d'une pioche et d'une lanterne sourde, entrait à pas de loup, et sans être
aperçu, dans la maison de Fianiel. Après un examen attentif des lieux, il descendit un étroit escalier en pierres excoriées et couvertes d'une poussière séculaire. Cet escalier conduisait à trois caves communiquant les unes aux autres par de lourdes portes en bois de chêne, éloilées de clous à larges tètes qui fixaient aux ais, lacérés par le temps, des ferrements énormes, tordant leurs bras en sombres arabesques. Ces portes, simplement poussées contre leurs chambranles, étaient probablement restées entr'ouvertes depuis plus d'un siècle, comme semblait l'indiquer la croûte de rouille qui recouvrait entièrement les serrures, et en avait, pour ainsi dire, pétrifié les ressorts, que nulle main d'homme n'eût pu faire jouer. Hansius, après avoir parcouru rapidement les Irois caves, revint à celle du milieu et en explora minutieusement le sol et les murs. Un banc de pierre, à la hauteur d'un siège ordinaire, régnait autour de ce caveau. Le docteur s'y reposa un mo-
ment, et, promenant ensuite la clarté de sa lanterne snr la paroi contre laquelle il s'était adossé quelques minutes, il entrevit, sousune épaisse couche de poussière noirâtre, des caractères gravés dans la pierre. Il s'empressa de les dégager du manteau poudreux qui les obscurcissait, et déchiffra, non sans peine, l'inscription suivante :
3tcipit
(ÛrUOb ftflift
<6t opetotitr eicut JDcbft, procfbit 3nî)c sifut Debft (1).
a Par sainte Gudule! murmura le docteur désappointé , il ne faut pas être un grand sor-
(i) Celui qui piciul ce (jiiil faut cl opère comme il faut, réussit par là comme il faut.