II. iy
justantsa perruque peu habituée aux mouvements brusques et dramatiques , vous m'avez
fait passer un mauvais quart d'heure! Je
vous le pardonne , ajouta-t-il avec un reste de rancune qu'il dissimula de son mieux , car vous croyiez vous venger d'un ennemi, et se venger est doux et rationnel surtout lorsqu'on le peut sans péril Mais puisque tout
est éclairci, continua-t-il avec volubilité, afin d'éloigner de l'esprit de ses auditeurs les nouveaux soupçons que la réflexion eût pu faire naître, je veux à mon tour vous aider à sortir d'un mauvais pas. Etranger à Paris et peu connu des catholiques, je pourrai sans risque y travailler à votre évasion, avec l'aide de mon excellent ami et coreligionnaire ^ dit-il en soulignant ce dernier mot, le premier chirurgien du monde , le grand Ambroise Paré!.... »
Ace nom, si célèbre et si vénéré parmi les huguenots , tout doute s'évanouit sur
le compte d'Hansius , qui , comblé de témoignages de confiance et d'amitié, reprit bientôt son sang-froid habituel. I! apprit d'Adriaens que les caves de la maison de Flamel avaient pour issue secrète un étroit souterrain, dont on lui montra l'entrée peu visible, dans un angle du caveau où venait de se passer la cérémonie des funérailles. Ce souterrain passait au-dessous de la rue des Écrivains, traversait la rue des Arcis, et se terminait à celle de Jean-Pain-Mollet, par un soupirail donnant dans le jardin du ministre Simon, chez qui ses coreligionnaires accouraient à la moindre appa rence de danger. La veille de la Saint-Barthélémy, Âdriaens, instruit, par un billet anonyme, d'une prochaine catastrophe , s'était réfugié dans le souterrain avec quelques huguenots qu'il avait eu le temps d'avertir. Le lendemain, un des leurs , échappé tout sanglant des mains des catholiques , avait aussi gagné cet asile , où il était mort des suites de ses blessures : c'est à lui que l'on venait de rendre les der-
niers devoirs. Ce refuge était d'autant plus sur pour les protestants, que la croyance populaire de l'apparition de l'ombre de Flamel dans son ancienne demeure en écartait tous les catholiques; et même, dans leur terreur superstitieuse, il est hors de doute qu'ils auraient mis sur le compte du fantôme tout bruit ou toute clarté étranges échappés des soupiraux de la redoutable habitation du grand alchimiste,
Cependant trois heures s'étaient écoulées depuis l'arrivée d'Hansius dans le caveau. Jamais le méthodique docteur ne s'était attardé ainsi. Il s'empressa de quitter ses nouveaux amis, en alléguant les dangers que présentaient au milieu de la nuit les rues de Paris , souvent battues, dans l'obscurité, par tles malfaiteurs ou des soudards ivres. On lui offrit de le conduire par le souterrain; mais le prudent Hansius n'aimait pas les routes étroites et sombres; il préféra de sortir, comme d'ordi-
naire, par la porte de la maison, et de suivre son chemin à la lueur des étoiles.
Lorsque Hansius se vit, sain et saut, hors de la maison où venait de se passer le terrible drame dans lequel il avait joué un si triste rôle, il ne put s'empêcher, quoique naturellement d'une dévotion fort tiède , de remercier Dieu mentalement de l'avoir tiré des griffes des hérétiques. Il se tâta ensuite avec soin , pour voir s'il n'était point blessé, et s'étant assuré de l'intégrité de tous ses membres , il regarda autour de lui pour s'orienter. La lune n'était pas dans le ciel, et les étoiles qui diamantaient le firmament jetaient une clarté si pâle qu'elle ne pouvait dissiper les ténèbres des rues étroites et anguleuses de ces quartiers sombres et mal percés. Au milieu de cette obscurité et de ce silence, Hansius éprouva un malaise instinctif en songeant à la distance qui séparait la lue Marivault du cloître Saint-Germain l'Auxerrois, et il doubla
macliiiialemeiit le pas avec une légèreté dont il ne se croyait pas capable. Il arriva ainsi sans accident jusqu'à la rue duChevalier-du-Guet; mais au moment où il entrait dans celle des Lavandières, la porte d'un cabaret, situé à l'angle de ces deux rues, s'ouvrit bruyamment , et il en sortit quelques soldats suisses dans un état de gaieté expansivedont la cause était facile à deviner. Avant d'avoir eu le temps de les éviter, Hansius, devenu le centre d'un cercle dont les suisses formaient la circonférence, se trouva en butte aux sarcasmes grossiers de cette soldatesque ivre. Après s'être amusés quelque temps de son inquiétude et de ses vaines tentatives pour sortir du cercle où ils l'avaient enfermé, la tête encore pleine du souvenir des trois journées précédentes, ils s'avisèrent de lui demander, dans leur baragouin caractéristique , si monsir le pourcheois Vclre point un le ces chiens Chiguenots.
«Dieu m'en garde! camarades! répondit vivement Hansius; je suis catholique, apostolique et romain !
— Eh pienl reprit un des ivrognes helvétiques, si le pourcheois Vétre pon gadoliquey li fouloir crier : Fife Tieu et le roi !
— Vive Dieu et le roi ! répéta Hansius en rompant les rangs ennemis; car il était de ces sages qui disent, suivant le temps : Vive le roi! vive la ligue !
Lorsque Hansius arriva enfin à l'hôtel garni de Saint-Germain l'Auxerrois, il trouva ses amis dans la plus vive inquiétude sur son compte. Son absence prolongée et insolite , surtout à cette heure indue , avait été le texte de mille conjectures effrayantes. Son aspect n'était pas fait pour les détruire : pâle, défait, les vêtements en désordre et tatoués de terre humide, il entra vivement, et se jeta dans un
fauteuil, où, sans répondre aux questions du curieux Van Moorsel, il reprit haleine et essuya son front luisant de sueur. Roschen , toujours bonne et attentive, au lieu de se livrer comme son cousin à des interrogations intempestives, se hâta d'offrir au docteur un verre de vin généreux qu'Hansius vida d'un seul trait. Cette libation confortative ayant infusé en lui un peu de courage et de vigueur, il tendit la main à Vanderlick, dont la figure peignait l'anxiété et la sollicitude d'une amitié véritable.
« Rassurez-vous, cher ami! » dit enfin le docteur d'une voix calme; «le motif de ma longue absence n'a rien de tragique ; je viens tout simplement de payer Je tribut que tout étranger doit à la grande ville : je me suis égaré.
— Dieu soit loué! répondit le vieux marin ; c'est peu de chose, puisque vous voilà ; mais
après les terribles journées que nous venons de passer , il est pardonnable de ne rêver que de voleurs et d'assassins.
— La ville est calme, reprit Hansius; j'avoue pourtant que j'ai éprouvé une certaine émotion en me trouvant, par une nuit noire , perdu dans ce labyrinthe inextricable de rues et de carrefours où tournoie le vieux Paris
— Est-ce le vieux Paris, interrompit malignement Van Mooisel en posant l'index sur une énorme rosace de boue s'étalant sur l'épaule droite d'Hansius, est-ce le vieux Paris qui vous a fait cadeau de cette élégante broderie dont votre habit noir est diapré?... »
La question goguenarde de Van Moorsel attira sur le costume maculé du docteur le regard de Vanderlick, qui ne put s'empêcher de rire de la remarque de son neveu. Hansius, jetant Iiii-niêmc un coup d'œil investigateur
sur ses vêtements , y aperçut les fangeux délateurs de sa chute sur la fosse de l'hérétique; mais le rusé médecin avait trop d'intérêt à cacher le motif de ses excursions souterraines pour raconter l'étrange scène qui venait de se passer. Il crut donc prudent d'avoir l'air de partager l'hilarité de son vieil ami, et répondit, en riant, qu'il avait exécuté en route une génuflexion involontaire en l'honneur de la boueuse Lutèce. A ces mots, le docteur se leva, coupant court ainsi à l'interrogatoire que Van Moorsel se disposait à lui faire subir. Il serra de nouveau la main de Vanderlick, remercia Roschen de son attention en lui tapant un petit coup sur la joue avec le revers de l'index et du médius, lança à Van Moorsel un ironique : Bonsoir! spirituel jeune homme l et alla chercher sous les modestes rideaux de serge verte , qui décoraient depuis vingt ans les litsgrabats de l'hôtel , le repos dont il avait un urgent besoin après les aventures émouvantes de celte terrible journée.
Le premier soin d'Hansiiis, en s'éveillant le lendemain, fut d'envoyer chercher Ambroise Paré. Lorsque le célèbre chirurgien entra dans la chambre de son collègue, il le trouva encore au lit, mais sur son séant, coiffé du blanc bonnet de coton, et environné de bandelettes de hnge fin qu'il achevait de préparer luimême.
« Maître ! dit Hansius en tendant le bras droit à Paré, votre main, si habile en opérations chirurgicales, va me phlébotomiser.
— Vous savez, frère! répondit Ambroise, qu'il ne faut user de la phlébotomie qu'avec prudence. Ya-t-ilen vous réplétion ad vires ou ad vasa ?.... Votre sang pèche- t-il en quantité ou en qualité?.... Des cinq intentions dans lesquelles est pratiquée la saignée, évacuer , détourner, attirer, altérer, préserver, quelle est celle qui s'applique à votre maladie?...
— Maître îinterrom pi tHansius, sortez votre lancette et opérez sans crainte. J'ai éprouvé hier une violente commotion morale, dont je vous conterai la cause lorsque vous m'aurez tiré quelques palettes de sang.
— Je le ve&x bien, reprit Ambroise, car la phlébotomie est salutaire quand il y a inflammation du sang , causée par quelque passion ou mouvement violent de l'âme. »
En parlant ainsi , Paré s'approcha d'Hansius , saisit son bras droit avec la main gauche, et frotta un instant la veine qu'il allait ouvrir , afin d'y attirer le sang ;' puis il fit une ligature un peu au-dessus du vaisseau , renvoya vers cette ligature le sang des parties inférieures, marqua avec son ongle l'épiderme qui recouvrait la veine , y mit une goutte d'huile pour amollir la peau , et, prenant la lancette du pouce et de l'index , pratiqua adroitement au corps du vaisseau
une incision oblique, d'où le sang jaillit avec violence. Quand Ambroise jugea que r('>vacuation était suffisante . il dénoua la lio[atuie, fit plier le bras d'Hansius et arrêta le sang au moyen dune compresse fixée par une bandelette. Il s'assit ensuite au chevet du lit. et écouta attentivement la narration détaillée de l'étrange aventure arrivée à son confrère. A mesure qu'Hansius avançait dans son récit, la noble figure d'Ambroise reflétait toutes les sensations lugubres ou terrifiantes que le médecin flamand avait éprouvées pendant ce drame nocturne. Des larmes mouillèrent sa face vénérable , en songeant à Tindigne massacre de ses coreligionnaires, et il se promit d'employer tous les moyens en son pouvoir pour sauver ceux d'entre eux qui avaient pu échapper au poignard des catholiques. Des mesures secrètes furent concertées à ce sujet entre Hansius et lui; et, après ce long entretien, les deux amis se séparèrent, l'un pour aller prodiguer ses soins
au monarque dont ses frères venaient d'éprouver l'atroce fanatisme , l'autre pour se prodiguer à lui-même tous les soins de l'amour de soi le plus méticuleux et le plus concentrique.
Huit jours furent employés par Hansius à radouber sa carène endommagée ; et nous n'oserions entreprendre la nomenclature effrayante des sirops, juleps, tisanes et pilules qui concoururent à cette œuvre gigantesque. Enfin, quand le prudent docteur eut épuisé toutes les ressources de son art, lorsqu'il vit ses joues aussi vermeilles et qu'il sentit son estomac aussi actif que de coutume, il céda au désir bien prononcé de Vanderlick et de Van Moorsel , et des préparatifs immédiats furent faits pour le retour à Bruxelles.
TX.
Cependant, au moment de quitter Paris, une vive inquiétude agitait l'esprit du capitaine. Adriaens, en sa qualité de protestant, avait-il été enveloppé dans l'affreux massacre
de la Saint-Barthélémy? Vanderlick, à qui
cette terrible catastrophe avait fait oublier la
lettre qu'il avait écrite peu de jours auparavant à son neveu , se souvint alors qu'elle était restée sans réponse. Dans de pareilles circonstances, ce silence lui parut une preuve irréfragable de la mort d'Adriaens; et le doute poignant qui tourmentait le bon capitaine revêtait déjà la forme d'une douloureuse réalité, lorsque Hansi us, touché du profond désespou' de son ami, se décida à le consoler. Sans lui dévoiler les rapports mystérieux qu'il avait eus avec Adriaens dans les caves de la maison de Flamel, le docteur apprit à Vanderlick que son neveu s'était tenu caché pendant les trois terribles journées , et qu'ensuite Ambroise Paré lui avait facilité les moyens de quitter la France avec plusieurs de ses coreligionnaires, échappés, comme lui, au poignaril des assassins. Complètement rassuré par les paroles consolantes du docteur flamand , Vanderlick se livra alors sans contrainte au bonheur qu'éveillait en lui la pensée de revoir ses paisibles foyers. II retrouva même toute
l'activité de sa jeunesse pour travailler aux apprêts du départ, auxquels Van Moorsel contribua aussi de tout son pouvoir, quoique avec sa maladresse accoutumée. Quant à Hansius, il se contenta de les encourager du geste et de la voix, réservant tous ses éloges pour l'adresse et la vigueur du vieux capitaine, et tous ses sarcasmes pour la gaucherie prétentieuse de son aide. Mais Yan Moorsel, qui, au lieu de s'en prendre à lui-même, attribuait toujours son insuccès auprès de Roschen à l'apparition imprévue d'un rival, était si heureux de quitter la ville où ils avaient retrouvé Adriaens, qu'il reçut fort bien les attaques du docteur, et y répondit avec une gaieté tout a fait originale. Enfin, au bout de quelques jours, tout fut prêt pour le départ; et,* à la mi-septembre 1572, la petite colonie belge vit, avec un battement de cœur indicible, les tours carrées de Sainte-Gudule se dessiner sur le ciel gris de fer de la brumeuse Flandre. ". 20*
Nous ne saurions peindre l'attendrissement plein de joie de Dick et de Kattie lorsqu'ils revirent leurs excellents maîtres. La maison confiée à leurs soins, pendant la longue absence de Vanderlick , avait été pour eux l'objet d'un culte; et Kattie, aidée du vigoureux matelot, avait redoublé de soins et de lustrations pour conserver sa fraîcheur à l^ robe déjà plus que décennale dont VanderlicK revêtit autrefois sa propriété nouvelle. Aussi le cœur de la bonne servante bondit-il d'un noble orgueil lorsque son maître, parcourant avec un minutieux amour tous les recoins de son logis , ne trouva que des paroles de satisfaction et de louange pour ses fidèles serviteurs.
Bientôt chacun de nos voyageurs retrouva ses habitudes interrompues : Vanderlick, ennuyé de son long séjour dans un hôtel garni, et appréciant plus que jamais le charme du chez soi j se replongea avec volupté dans les
douceurs de la vie casanière. Roschen reprit le sceptre du ménage, à la grande satisfaction de Kattie, fatiguée du poids de sa régence provisoire. Dick brossa, cira, épousseta de nouveau , avec une ardeur rajeunie par un intermède de neuf mois; et Van Moorsel et Hansius recommencèrent leurs longues visites quotidiennes chez Vanderlick, ainsi que leur guerre d'épigrammes. Une seule personne manquait autour du foyer de la famille, et en avait emporté le bonheur!...
Le i8 septembre i572,don Pedro de Zacahuela, enfermé dans son laboratoire, torturait les vastes facultés de sa belle intelligence pour comprendre les indéchiffrables énigmes du livre intitulé le grand esclaircis sèment de la pierre philosophale pour la transmutation de tous métaux. Tout à coup le vieillard bondit sur son fauteuil de cuir : la petite porte donnant sur l'escalier dérobé résonnait sous le sigual rhythmique
connu du seul Hansius. S'élancer vers la porte , l'ouvrir vivement, et recevoir dans ses bras le docteur brabançon , fut pour don Pedro l'affaire d'un clin d'œil. Après la chaleur des premiers épanchements, Hansius raconta en détail à son ami les fouilles exécutées dans les caves de Flamel , et mit sous les yeux de Zacahuela les nombreux objets, ustensiles, creusets, vases, boîtes, matras, trouvés dans l'auge de pierre, ainsi que le précieux manuscrit adressé à ses disciples par le grand alchimiste. Zacahuela le lut avidement et en adepte familiarisé avec ce langage bizarre. Il expliqua ensuite, avec la plus grande facilité, à Hansius, en admiration devant l'érudition spagyrique de son ami, la signification des mots barbares tracés sur les paquets ficelés , sur les boîtes de métal et sur les fioles hermétiquement lutées.
i-iLc sang du lion vert, dit don Pedro, signifie }e mercure des sages, bien différent du
mercure commun des chimistes; car celui-ci est composé d'une terre métallique et d'une terre fluidificante , tandis que le premier n'est proprement qu'une terre mercurielle ou fluidificante pure, et telle qu'elle se trouve avant d'être mêlée avec aucun métal. Il y a de telles sympathies et affinités entre ce mercure-principe et les métaux , qu'une fois incorporé avec leurs substances il s'y attache si fortement qu'il se coagule plutôt que de s'en laisser séparer. C'est dans cette admirable sympathie que consiste tout le secret de la philosophie hermétique ou du grand-œuvre.
La sali\>e de la lune est la matière d'où l'on extrait le mercure des philosophes, représenté par les anciens sages sous la fable du lion de Némée descendu.de l'orbe de la lune, et tué par Hercule.
La rosée du mois de nua n est point, comme vous pourriez le croire, mon cher disciple,
— 3.10 — cette petite pluie que la nature envoie en aide aux plantes altérées, mais bien la rosée du mois de mai du printemps philosophique , c'est-à-dire l'eau mercurielle sublimée en vapeurs dans le vase et retombant au fond en forme de rosée métallique.
Ahsémii' est un des noms que nous employons pour désigner la matière de l'art, le sujet sur lequel s'exerce la science hermétique. Cette matière contient en puissance toutes les qualités et les propriétés des choses élémentaires. C'est un cinquième élément, une quintessence, le principe et la fin matérielle de tout.
Yésir est la terre vierge des sages , non la matière pesante et poreuse qui compose, avec l'eau, le globe que nous habitons, et qui n'est, pour ainsi dire, que l'excrément de la terre et des autres éléments entrant dans la composition de tous les mixtes, sujets à !a
mort et à la corruption, mais le noyau, la vraie terre-principe, indestructible, qui fait la base des corps et les conserve dans leur manière d'être , jusqu'à ce que quelque accident brise le lien qui les unit.
Duenech est, suivant quelques chimistes hermétiques, la matière au noir, que nous appelons aussi /e laiton qu'il faut blanchir.
— Maître! dit Hansius en s'emparant du sceau de cire verte qui avait scellé le parchemin jauni recouvrant la boîte aux carolus, et en rapprochant les deux figures qu'il avait séparées en brisant le sceau, si je ne me trompe, c'est bien là le dieu Mercure des païens avec son caducée et ses talonnières; et ce vieillard ailé , qui cherche à trancher avec sa faux les pieds du messager des dieux, est le vieux Saturne. Attachez-vous quelque sens à cette bizarre empreinte?...
— Mon cher his! répondit gravement Za-
calmela, les sages disciples d'Hermès, dans le but de dérober aux profanes les secrets de la plus belle des sciences, ont toujours enveloppé du voile de l'allégorie leurs procédés et leurs préceptes. Pour l'adepte studieux, tout a un sens dans ces mystérieux hiéroglyphes , tout est clair dans cette obscurité nuageuse; mais le don de lire dans ces arcanes ne s'obtient qu'au prix de longues et de persévérantes études , et je dois plus d'une ride de mon front àTacharnement laborieux avec lequel j'ai lu et commenté les volumineux écrits de la plupart des philosophes spagyriques. C'est par ce travail assidu que j'ai acquis l'intelligence des signes, énigmes, métaphores et paraboles dont ils enveloppent la lettre de leurs écrits, à laquelle il ne faut point s'attacher , mais seulement au sens mystérieux qu'elle recouvre. Ainsi, Mercure, à qui Saturne veut couper les pieds avec sa faux , est un emblème qui signifie la fixation du mercure des s<fiies' ou sani:^ du lion vert ^ lequel ne se
trouve point sur la terre des vivants, c'est-àdire tout préparé, mais se tire de la terre même des vivants et de la terre vierge qui est au centre. Cette opération ingénieuse, très-simple, mais connue des seuls adeptes, se fait au moyen de V acier des philosophes ou de leur aimant. L'acier des sages est la mine de notre or philosophique , un esprit pur par-dessus tout , un feu infernal et secret , très-volatil, le réceptable des vertus supérieures et inférieures, le miracle du monde, que Dieu a scellé de son sceau , enfin la quintessence des choses de l'univers et la clef de tout l'œuvre philosophique. De même que noire acieî' est la mine de notre or, notre aimant est la mine de notre acier. Le centre de cet aimant renferme un sel caché , propre à calciner l'or philosophique. Ce sel préparé forme notre mercure, avec lequel nous faisons le magistère des sages au blanc et au rouge. 11 devient une mine de feu céleste , qui sert de ferment à notre pierre pour la multiplier ,
en faire l'élixir, la poudre de projection et !a médecine universelle. Tout cela se fait, comme je vous l'ai déjà dit, mon cher élève, par une opération simple , et sans beaucoup de frais, mais dans un espace de temps un peu long ; ce qui est représenté , dans l'emblème que nous avons sous les yeux, par l'image d'un vieillard. »
Plusieurs heures se passèrent ainsi, Hansius écoutant d'autant plus avidement qu'il la comprenait moins, la parole magistrale et souvent obscure de Zacahuela , et celui-ci s'égarant avec délices dans le labyrinthe sans issue de la science hermétique. Enfin les deux docteurs se séparèrent, en formant le projet de faire encore une tentative pour obtenir Vœiwre au rouge, opération que don Pedro n'avait jamais pu conduire à bien , et pour laquelle il se livra pendant longtemps, avec une opiniâtreté castillane, à de nouvelles et abstraites études préparatoires.
Plus (l'une année secoula sans qu'aucun événement remarquable vînt troubler dans leur tranquillité mélancolique les habitants de la jolie maison de la rue de l'Escalier. Trop profondément blessée au cœur pour pouvoir retrouver la naïve gaieté de ses heureux jours passés, Roschen avait reporté toutes ses affections froissées vers son vieux père, qu'elle entourait de tendresses filiales, comme pour le dédommager des peines involontaires qu'elle lui avait causées par sa passion si malheureuse pour Adriaens. Vanderlick , homme simple et bon , mais d'une bonté un peu rude et en harmonie avec l'écorce rugueuse du marin , n'était guère capable de ces délicatesses de sentiment qui distinguent les âmes tendres et romanesques ; mais ici l'instinct paternel tenait lieu de ces fibres déliées du cœur que l'on aurait pu cfoire oblitérées chez l'ex-capitaine , et» il comprenait Roschen parce qu'il était père. Tout le temps que sa fille ne passait i)oinl
auprès tie lui, elle remployait, avec une activité résignée , aux détails toujours renaissants du ménage , où elle était puissamment secondée par le laborieux dévouement de Rattie et de Dick. Quant à Van Moorsel, sans cesser ses visites quotidiennes chez Vanderlick , il semblait , devant la tristesse de Roschen , avoir renoncé à ses prétentions matrimoniales; mais ce n'était là qu'une trêve qu'il accordait à la mélancolie de sa cousine , persuadé qu'elle devait lui revenir un jour, comme il le fit entendre à Hansius , en lui citant un proverbe hollandais , dont notre langue ne peut traduire la pittoresque énergie que par ce pâle équivalent : Tout vient à point à qui sait attendre.
Si le calme le plus profond régnait autour du foyer domestique de Yanderlick, il n'en était pas de même dans sa malheureuse patrie, en proie à toutes les plaies de la guerre civile. La Hollande et la Zélande, en pleine
révolte depuis 1572, s'étaient dérobées presque tout entières à l'obéissance de l'Espagne. Le duc d'Albe, irrité par ses revers et tourmenté par les douleurs d'une goutte aiguë, redoublait de cruauté et de despotisme envers la population de Bruxelles , qui, dépouillée et décimée par son tyran , haletait entre la terreur des supplices et les horreurs de la misère. Ainsi , chagrins privés, malheurs publics, regrets du passé, haine du présent, noires prévisions de l'avenir, tout se réunissait pour verser l'amertume dans l'âme du bon capitaine et pour assombrir ses vieux jours.
Le 17 novembre 1673, Vanderlick, plus triste encore que de coutume, s'entretenait avec Hansius et Roschen de l'intolérable tyrannie du duc d'Albe, et des malheurs de la patrie. Hansius, conséquent à son système, ne voyait là que le triomphe inévitable du mal sur le bien , de la force inique sur la faiblesse sans défense; et , par cette philoso-
phie sèche et sans portée , irritait la plaie au lieu de l'adoucir. Mais Roschén , toujours soumise et pieuse , y versait le baume de la résignation évangéiique , et , plus savante à consoler, dans sa simplicité chrétienne, que le docteur avec toute sa science profane, jeune fille à l'âme douce et tendre, mais retrempée dans les amères souffrances du cœur, c'était elle qui montrait à la vieillesse découragée et chancelante dans sa foi la porte céleste s'ouvrant au bout du sentier d'épines.
Tandis que Vanderlick ému écoutait la consolante parole de sa fille, un léger coup de marteau se fit entendre : ce coup était si faible que le vieux marin eût douté de la réalité de ce bruit, si Dick, dont les perceptions auriculaires étaient d'une subtilité qui ne pouvait se comparer qu'à la finesse de sa vue , ne se fût hâté d'aller ouvrir. Mais à peine la porte s'était-elle refermée sur le nouvel arrivant, qu'un cri étrange, indéfinissable , s'échappa de la
poitrine du matelot. Il y avait dans cette exclamation inarticulée un mélange de surprise douloureuse et de joie comprimée qui faisait mal à entendre. Kattie, qui passait en ce moment dans la pièce où se trouvait Yanderlick, s'étant approchée de la porte pour connaître la cause du trouble de Dick, s'arrêta tout à coup , effarée , les bras tendus et agités d'un tremblement visible. Un jeune homme chancelant et pâle s'avançait lentement, soutenu entre les bras de Dick, ou plutôt se laissant traîner par lui. Ses traits amaigris, ses yeux caves, ses vêtements flétris, tout retraçait dans cet inconnu les symptômes de la souffrance et de la misère. Tandis que Yanderlick laissait échapper un geste de dégoût, le mendiant s'était agenouillé, et murmurait d'une voix caverneuse :
« Mon oncle!... Mon bon oncle!....
— Adriaens!!! ciia douloureusement le
capitaine en ouvrant ses bras à son neveu , qui s'y précipita en sanglotant; ohl mon
fils!!!... mon fils!!!.... est-ce bien toi?
Malheureux! que viens-tu faire ici? reprit tout à coup Vanderlick en se retournant vers Roschen qui venait de s'évanouir dans les bras deRattie; tu veux donc sa mort?.... »
Mais Adriaens éperdu mouillait de ses pleurs les mains froides de la jeune tille inanimée. Bientôt un léger frissonnement convulsif annonça son retour à la vie; et Roschen, anéantie par la surabondance de ses sensations , se crut un moment sous le prestige d'une hallucination fantastique.
Apres que les premières douleurs de cette scène émouvante furent calmées , Adriaens raconta la succession d'événements qui l'avait ramené dans sa patrie. La veille de la Saint-Barthélémy, prévenu, par un billet anonyme, du danger qui menaçait les protes-
tants , il s'était tenu caché, pendant les trois jours du massacre, dans le souterrain qui communiquait du jardin du ministre Simon aux caves de la maison de Flamel. Le bon Ambroise Paré lui avait ensuite fourni les moyens de gagner les côtes de France, et de s'embarquer pour l'Angleterre.
Là, pendant plus d'une année, isolé , presque sans ressources, dans un pays dont il comprenait à peine l'idiome, il avait connu toutes les plaies de la misère et de l'exil. Enfin, lassé des douleurs et des ignominies de cette existence , tourmenté par le souvenir de ses premiers jours , il s'était résolu à tout braver pour revoir son oncle et Roschen. Se rappelant son ancien état de marin , et ne pouvant payer son passage sur un navire qui partait pour Anvers, il s'était engagé comme matelot, et avait enfin touché le sol natal. Maintenant, il avait revu tout ce (ju'il aimait sur la terre.
son oncle, sa Roschen! il pouvait mou-
rir!
« Hélas! dit Vanderlick ému, puisse le ciel écarter de toi tous les dangers qui te menacent!... Le duc d'Albe règne toujours ici.... Ses satellites veillent!... tremblons qu'ils ne t'aient reconnu !... »
Comme il achevait ces mots, on frappa à la porte , et Kattie annonça le seigneur don Luis de Requesens. Yanderlick poussa brusquement son neveu dans la pièce voisine, et se hâta de venir au-devant de l'hidalgo. — Malgré toute l'amitié que le jeune Espagnol avait inspirée à l'ex-capitaine , jamais visite ne lui parut plus inopportune. Don Luis était secrétaire du duc d'Albe, qui avait fait condamner à mort Adriaens, don Luis aimait Roschen d'un amour que le souvenir d'Adriaens avait seul empêché Roschen de partager.... Que de motifs de haine entre ces deux
jeunes hommes!.... Et si don Luis connaissait l'arrivée d'Adriaens, résisterait-il au désir de se venger d'un rival et d'un ennemi politique? Toutes ces pensées effrayantes tourbillonnaient dans la tète du vieux marin • néanmoins il les déguisa de son mieux sons un sourire amical, et, après les premières civilités, il commençait à se rassurer, lorsque Requesens, fixant un regard scrutateur sur le vieillard , lui dit d'nn ton grave :
« Adriaens est ici!!!.... »
Ces trois mots, qui donnaient tout d'un coup une réalité si cruelle aux sinistres pressentimens de Vanderlick, firent sur lui l'effet de la foudre. Il pâlit, une horripilation subite hérissa ses cheveux, et sa bouche s'ouvrit sans paroles.
« Adriaens est ici! répéta don Luis; il faut que je le voie!.,.
— Seigneur hidalgo ! balbutia enfin le ca pitaine, essayant de surmonter son trouble, vous vous trompez
— Ce matin, à huit heures et quarante minutes, votre neveu est entré dans Bruxelles par la porte du Rivage, dit Requesens en articulant sa phrase avec lenteur; il était vêtu d'un méchant caban de matelot , et avait la tête couverte d'un petit chapeau rond en
paille Vous voyez, Mjn Heer Vanderlick,
continua don Luis en souriant imperceptiblement, vous voyez que je suis plus instruit sur le compte d'Adriaens que vous ne l'êtes vousmême Ainsi, plus de dissimulation inutile!...
— Seigneur don Luis, reprit Vanderlick, désespéré de la précision des détails donnés par le jeune secrétaire , je vous jure !
— Ne jurez pas, interrompit Requesens,
car voici quelqu'un qui arguerait de faux votre serment. »
Vanderlick se retourna et vit derrière lui son neveu , qui s'avançait vers don Luis.
« Que me voulez-vous? » dit Adriaens d'un air sombre, en mesurant des yeux son rival.
Au lieu de répondre à la question du jeune Flamand, Requesens lui adressa, d'im accent indéfinissable , l'interrogation suivante :
« Adriaens! que venez-vous faire dans une ville oii votre tête est proscrite?
— Je viens la jeter aux pieds de nos tyrans! Secrétaire du duc d'Albe ! livrez-moi
à Son Excellence!....
— Vous me jugez mal, reprit don Luis avec douceur; vous rappelez-vous le billet
que vous reçûtes la veille de la vSaint-Barthélemy ?
— Pourrais-je l'oublier?... je lui dois la vie !...
— Il était de moi! dit Requesens.
— De vous !!!.... s'écrièrent à la fois Adriaens, Vanderlick et Roschen.
— Mais ce serait peu de vous avoir sauvé une fois la vie, si vous deviez la perdre ici, continua l'Espagnol avec chaleur ; mon père don Luis de Zuniga y Requesens, grand commandeur de Castille, remplace dès aujourd'hui le duc d'Albe dans le gouvernement des Pays-Bas : lisez , dit don Luis en présentant un papier à Adriaens ; voici le premier acte de sa puissance. »
A peine Adriaens eut-il parcouru quelques
lignes de cet écrit, que ses mains tremblèrent d'émotion et ses pleurs débordèrent :
« Gracié !!!.... Oh! merci! noble hidalgo!... murmura-t-il d'une voix étouffée, en se jetant dans les bras de Requesens; merci pour eux!!!.... »
Une scène palpitante de bonheur et de larmes suivit cette exclamation : don Luis, serrant d'une main Adriaens sur son cœur, et les yeux mouillés des pleurs généreux que font naître une bonne action et un sacrifice sublime, tendait son autre main à Vanderlick qui la pressait avec toute l'ardeur d'amitié et de reconnaissance qui agitait le vieux capitaine ; à deux pas de lui , Roschen, ses beaux yeux bleus, pleins d'une expression divine, levés sur Requesens, et les mains jointes pour le remercier, comme on remercie Dieu lui-même; et, dans un coin de la salle, Dick et Kattie attendris.
le premier, essuyant ses larmes avec la manche de sa veste, la seconde, laissant couler les siennes , sans fausse honte , sur ses joues rebondies. Le docteur Hansius, étonné de la conduite de don Luis et en cherchant vainement l'explication dans son propre cœur, complétait, par un contraste, ce tableau digne du pinceau naïf de Greuze.
Après la première effusion de sensibilité , on en vint aux explications : don Luis apprit à ses amis que Juana, ramenée à son père par des agents secrets du duc d'Albe , avait été confinée par lui dans le couvent des Annonciades à Madrid , pour y expier sa faute et sa mésalliance; et qu'à la sollicitation du viceroi des Pays-Bas et de Sa Majesté Catholique Philippe II, indignés de voir la fille fTun vieux chrétien, d'un grand d'Espagne, unie à celui que, dans leur fanatisme religieux et nobiliaire, ils appelaient un roturier et un hérétique, Sa Sainteté Grégoire XIII
venait de casser le mariage d'Adriaens et de Juana
A ces mots, un double cri involontaire s'échappa de la poitrine d'Adriaens et de Ros-
chen Puis ils tombèrent agenouillés , et
Vanderlick attendri, imposant sur eux ses mains tremblantes , les bénit d'une voix brisée par l'émotion.
En ce moment solennel le malencontreux Van Moorsel arriva. Nous renonçons à peindre le désappointement burlesque, l'apogée de stupéfaction qui allongea ses traits à ce tableau inattendu :
« Mou cher ami! lui dit en riant le charitable Hansius, armez votre cœur d'une tri-
pie cuirasse de fatalisme oriental; et si ce dénoûment vous blesse, nous vous répéterons votre maxime favorite : c'était écrit ! »