‹ AdriaensChapitre 6 sur 7 · II. li · texte numérisé non relu

II. li

— Non, non, non!.... exclamèrent tumultueusement presque tous les seigneurs huguenots; c'est un trait de Catherine....

— Ne serait-ce pas plutôt un trait de la haine que me porte le balafré? reprit l'amiral. La maison d'où le coup est parti n'appartientelle pas au duc d'Aumale, oncle de monsieur de Guise?....

-:;-Eh! qu'importe, Monseigneur! dit vivement le vidame de Chartres; Guise, Catherine , Charles , n'est-ce pas pour nous la même main?.... Ignorez-vous donc la politique infernale de la reine mère?..,. Faut-il vous rappeler son axiome favori :

« Il faut tout tenter et faire « Pour son ennemi desfaire. »

Pour moi, Messeigneurs, faut-il vous le dire? je vois dans cet assassinat le premier acte

d'une tragédie dont notre massacre à tous fera le dénouement.... Si vous m'en croyez, ne l'attendons point.... Sortons à l'instant de Paris, rallions-nous autour de notre vénérable chef, monsieur de Châtillon , arrachons-le à ses assassins!...,

— Oui, oui! s'écrièrent la pUipart des seigneurs protestants, partons!,...

— Messeigneurs, dit alors Ambroise Paré, qui venait de terminer le pansement, je dois vous déclarer que M. de Coligni ne pourrait sans danger se mettre en route ; ses blessures sont , non pas mortelles, grâce au ciel! mais graves.... Le repos est d'absolue nécessité....

— Restez , Monseigneur! dit le jeune vicomte de Téligny, gendre de l'amiral ; ne cédez point à de vaines craintes, ne croyez point à

d'indignes suppositions!.... Honoré de la bien-

veillance de la reine mère et de son auguste fils, je connais leurs sentiments, l'estime que Catherine professe pour votre mérite , la tendre vénération du roi pour son père V amiral..,. Non! Leurs Majestés sont incapables d'une si horrible perfidie , j'en répondrais sur ma tète!....

— Vous êtes trop jeune., monsieur de Tèligny, reprit le vidame de Chartres, pour bien connaître les hommes.... Dieu veuille que l'expérience ne vous en coûte cher!

— Eh! Monsieur! répliqua avec humeur Téligny , ne nous croyons pas seuls loyaux et gens d'honneur..,. C'est ainsi que l'on fomente les défiances et les haines.... Pour moi, je vous déclare que je regarderai comme fauteurs d'alarmes et ennemis de la tranquilHté publique tous ceux qui douteront de la bonne foi de Sa Majesté et de la reine mère. »

Le vidame voulut insister, mais M. de Briquemault , qui partageait l'aveugle confiance de Téligny , coupa la parole à M. de Chartres, et soutint avec chaleur l'avis du gendre de l'amiral; d'autres seigneurs se mêlèrent à la discussion , qui prit un caractère d'aigreur et de violence inouïes : les interpellations blessantes, les paroles acerbes, se croisaient avec vivacité, et Coligni fut obligé de rappeler sévèrement à l'ordre les gentilshommes huguenots.

Pendant que le trouble et la confusion régnaient parmi les protestants assemblés chez l'amiral , messieurs de Piles et de Monneins s'étaient rendus dans un jeu de paume où le duc de Guise avait l'honneur de faire la partie de Charles IX. A la vivacité avec laquelle les deux seigneurs huguenots entrèrent dans l'enceinte, au trouble et au bouleversement de leurs traits pâles, le roi effrayé s'arrêta; et <les qu'il eut entendu le récit de l'attentat :

« Eh quoi! secria-t-il avec colère en brisant sa raquette contre terre, eh quoi! toujours de nouveaux troubles!.... N'aurai-je donc jamais de repos?.... Sur le salut de mon âme! je jure que le meurtrier ne nous échappera pas!.... Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant vivement au marquis d'O, mestre de camp de sa garde, allez faire fermer toutes les portes de la ville, et que personne n'en puisse sortir!... Messieurs, continua-t-il en parlant à de Piles et à Monneins , retournez vers M. de Clîâtillon , peignez-lui la douleur et l'indignation que me cause l'exécrable attentat qui a menacé les jours de mon père Vamira\.... et anponcez-lui ma visite. »

Après ces paroles, prononcées du ton delà plus violente émotion, le roi rentra précipitamment au Louvre , dîna à la hâte , et se rendit chez l'amiral. La reine mère, le duc d'Anjou, le cardinal de Bourbon, les ducs de Nevers et de Montpensier, les maréchaux de

Cossé et de Tavannes, messieurs de Villars, de Thoré, de Méru , Albert de Gondi , de Nançay, accompagnaient Charles IX. Tous ces seigneurs, ne sachant que penser de l'attentat contre la vie de Coligni, regardaient tour à tour avec inquiétude le roi et la reine mère , pour tâcher de surprendre le secret de cette tentative, ou du moins le sentiment réel qu'elle éveillait chez Leurs Majestés. Mais le visage sévère de Catherine s'étaiti voilé d'un masque de tristesse immobile et impénétrable; et les traits de Charles IX ne peignaient que l'exaltation de la colère. Force fut donc à ces pauvres courtisans désappointés de se borner à revêtir leur figure d'une expression indécise et équivoque , traduisible à volonté , et assez ductile pour passer aisément par la filière des événements accomplis.

A l'arrivée de Sa Majesté chez Coligni , un profond silence succéda à l'agitation et aux conversations animées. Le roi s'avança avec

empressement vers l'illustre blessé, et liij à\i d'une voix émue :

« Mon père, vous avez la plaie, et moi j'ai la perpétuelle douleur; mais je renie mon salut que j'en ferai une vengeance si horrible que jamais la mémoire ne s'en perdra!

— Sire, répondit Coligni en essayant de se lever, ce dont le roi l'empêcha, je remercie Votre Majesté des marques d'intérêt qu'elle veut bien me prodiguer. Je remets le jugement de mon assassin au Dieu juste qui lit au fond des cœurs, et qui va peut-être m'appeler à lui

— Non! mon père, non! interrompit vivement le roi, vous vivrez longtemps encore, pour être l'honneur de la France et l'exemple de toutes les vertus.... Vous vivrez pour vos amis, ajouta-t-il en montrant les seigneurs qui l'entouraient, pour votro famille, pour votre

roi!.... Arnbroise! continua Charles IX en s'adressant à Paré, que pensez-vous des blessures de l'amiral?

— Sire, répondit le célèbre chirurgien , grâce au ciel, tous les symptômes sont favorables....

— Vous l'entendez, mon père !.... s'écria avec éclat le roi; la vie est sauve!!!....

— Je m'en féliciterai , si je peux la consacrer encore au service de la France, reprit mélancoliquement Coligni; mais dans la crainte de ne pouvoir de longtemps être utile à Votre Majesté, qu'elle me permette de lui soumettre le plan que j'ai formé pour la campagne de Flandre. »

Le noble vieillard déroula alors, avec une admirable lucidité de paroles, les plus savantes combinaisons stratégiques, merveilleusement

appropriées à la nature du sol peu accidenté qui devait être le théâtre de la guerre. 11 développa ensuite de profondes vues politiques sur les rapports internationaux de la France , prévit tous les succès et les revers que pouvaient amener les chances des armes, et traça, en véritable homme d'État, la ligne à suivre dans ces diverses circonstances. Un -murmure d'admiration, que la présence même du roi et de la reine mère ne put réprimer, accueillit l'improvisation de Coligni. Charles, par un signe de tète approbateur, parut se joindre à cette manifestation involontaire, et reprit du ton le plus affectueux :

« Je vous tiens, mon père, pour très-fidèle et très-affectionné à mon État et à moi, et pour n'avoir point de compagnon ni en valeur ni en expérience de capitaine ; aussi suivrai-je en tout et partout vos conseils. Mais vous vous échauffez trop à parler, et cela pourrait nuire à vos plaies.

— Sire, répondit Coligni, je demande à Votre Majesté la permission de me retirer à ma terre de Châtillon-siir-Loing pour me faire soigner....

— Eh quoi! mon père! vous voulez donc

nous quitter? dit Charles ; non, non!

Votre santé m'est trop précieuse pour que je vous permette de vous exposer, blessé comme vous l'êtes, à la fatigue et à la souffrance du voyage. C'est à moi de prendre, pour la sûreté de mon hôte, des mesures qui ne laissent aucune chance de danger. Entourez-vous de vos plus braves amis.... qu'ils veillent sur vous!.... Pour moi, mon père, je ne vous quitte que pour aller donner l'ordre défaire rentrer dans Paris tous les régiments de ma garde, et d'en placer une compagnie à la porte de votre hôtel. »

A ces mots, le roi se disposa à sortir, suivi de tous les seigneurs catholiques. Coligni

voulut se lever par respect; mais la reine mère, qui jusqu'alors avait gardé le silence, s'approchant de lui , l'obligea à se rasseoir , et lui dit d'un accent emmiellé de bienveillance :

« Restez, monsieur de Châtillon , restez!.... le repos est bien acquis au héros qui a passé sa vie debout sous les armes!.... »

Après ces paroles flatteuses , auxquelles Coligni ne répondit que par une profonde inclination , Catherine prenant le bras de son gendre Henri de Navarre , se retira en distribuant de gracieux sourires aux seigneurs protestants, rangés respectueusement sur son passage.

« Non ! s'écria avec vivacité Téligny, dès que Catherine fut sortie, non! je ne croirai jamais qu'une si bonne et si gracieuse princesse soit capable de trahison! »

— Monsieur le vicomte , dit alors le vidame de Chartres d'un ton de tristesse intuitive , Dieu veuille que nous ne payions tous de notre vie votre confiance juvénile dans le sourire d'une femme! »

A ces mots , le vidame s'éloigna brusquement, laissant tous les seigneurs huguenots sous l'impression de ces paroles prophétiques.

Cependant, malgré les noirs pressentiments qui troublaient la plupart des protestants, il fut résolu, d'un accord presque unanime, que l'on se fierait aux promesses de la cour, et l'assemblée émue se sépara, après une courte allocution de l'amiral, dans laquelle le noble vieillard, victime lui-même de la perfidie de cette cour machiavélique, se portait pour garant, envers ses compagnons d'armes, de la bonne foi de la reine mère et de son fils.

Abandonnons un moment Catherine et sa

politique ténébreuse, Coiigni et ses coreligionnaires imprudents , et retournons vers deux personnages de notre histoire , dont nous avons depuis longtemps perdu les traces.

On se souvient qu'après une périlleuse traversée, Adriaens et Juana étaient enfin arrivés à Calais. La première pensée de la jeune fille fut de légitimer leur amour: car, malgré sa passion pour Adriaens, les principes religieux dont elle avait été nourrie au couvent des Annonciades, étaient trop fortement gravés dans son âme pour qu'elle osât les briser sans remords. Elle sacrifiait sans peine à son amant l'orgueil du rang, le préjugé de la naissance; à vingt ans et à un premier amour on est capable de ce sacrifice; mais elle ne pouvait lui immoler son devoir. C'était déjà une concession bien large, faite par sa conscience à sa passion , que d'oser risquer son salut en unissant sa vie à la vie d'un hérétique ; mais du moins ces tuiions n'étaient pas sans exemple;

et placée entre un bonheur présent et une crainte future, l'ardente Espagnole ne balançait point. Adriaens, au contraire, était plongé dans un inextricable tourment d'indécision , de reconnaissance , de désirs et de remords. Le goût très-vif que la beauté agaçante de Juana avait fait naître en lui , s'était encore accru pendant le long tête-à-téte du voyage; et sa reconnaissance envers la jeune fille qui , pour lui sauver la vie, avait sacrifié , sans hésiter, son rang, sa famille, son avenir, avait presque élevé ce caprice des sens à la hauteur d'un amour de l'âme. Cependant l'image de Rosclien venait toujours se placer, triste et candide, entre lui et Juana. Mais Adriaens écartait ce souvenir comme une mauvaise pensée , et cherchait dans sa position exceptionnelle une excuse à son infidéhté : condamné, par le conseil des troubles, à un supplice auquel il n'avait échappé que par un miracle de dévouement et d'amour; éloigné , sans retour , de sa famille et de sa patrie ,

n'était-il pas, eu effet, mort pour elles , mort pour Roschen?.... Cependant, en dépit de ce raisonnement spécieux , Adriaens ne pouvait se résoudre à violer le serment qui le liait à sa cousine ; mais Juana sut lever ce dernier scrupule, en montrant à propos la lettre qu'elle avait arrachée à la fille de Vanderlick. Cette lettre excita au plus haut point l'étonnement et le dépit d'Adriaens : sa première idée fut qu'elle était fausse; mais cette supposition croula devant l'examen minutieux qu'il fit de l'écriture et de la signature de Roschen. A peine convaincu de la vérité autographique de la lettre , un autre doute s'éleva : comment cette pièce, destinée à Adriaens et qui ne lui était jamais parvenue , se trouvait-elle entre les mains de Juana?.... La rusée Espagnole avait prévu la question, et sa réponse était prête. Une fable, adroitement tissue , dans laquelle la police inquisitoriale du duc d'Albe jouait le premier rôle, expliqua d'une manière très-vraisemblable la saisie de la lettre

adressée au jeune Flamand lorsqu'il était dans les cachots du Treurenberg. Cette combinai son eut tout le succès que Juana pouvait en attendre : Adriaens , indigné de ce qu'il appelait l'infidélité de Roschen, et dégagé par ellemême de son serment, céda à l'amour de l'Espagnole; et la noble fille du célèbre capitaine, du grand d'Espagne de première classe, du vice-roi de la Flandre , devint l'humble épouse du modeste et roturier orphelin flamand!.... '' -

Les premiers mois de cette union ne furent, pour les nouveaux époux , que délices passionnées; mais, après cet enivrement passager , chacun d'eux retrouva ses souvenirs et ses regrets. D'autant plus épris de Roschen qu'il était invinciblement et à jamais séparé d'elle, Adriaens ne vivait plus que dans le passé: oh! qu'elles brillaient lumineuses et pures, ces heures naïves partagées avec la sœur de son cœur ! Dans l'immensité

de ses regrets d'un bonheur dont l'impossibilité lui faisait encore exagérer la perte, il devenait injuste et cruel envers Juana : il oubliait qu'elle lui avait tout sacrifié, rang, richesse, honneurs, famille et patrie!.... il oubliait que, sans le dévouement de cette jeune fille, l'échafaud l'eût déjà dévoré!.... Mais les cœurs passionnés sont souvent ingrats et impitoyables : maintenant qu'elle avait reçu le prix bien mérité de ses sacrifices , il la haïssait, parce qu'elle lui avait ravi l'amour de Roschen, parce qu'elle s'était enchaînée à lui pour jamais.... Il ne voulait pas se souvenir qu'il avait contribué lui-même à faire du goût naissant de Juana une passion ardente; ill'accusait de l'avoir poursuivi d'un amour acharné, tandis qu'elle avait été si souvent obligée de réprimer les transports d'Adriaens. De son coté, la fille du duc d'Albe, noyée dans l'obscurité de la vie privée , regrettait les hommages de sa cour et les splendeurs de son palais. Doublement blessée, dans sa vanité et dans

sa tendresse , du refroidissement visible d'Adriaens, Juana en avait éprouvé un si violent dépit, que son caractère avait subi une altération profonde : ce n'était pins la gracieuse Castillanne au sourire agaçant, aux yeux veloutés, à la moelleuse parole; une fière et impérieuse tristesse donnait à ses traits imposants la dureté de ceux de son père; son œil lançait des flammes sombres , et sa voix timbrée n'avait que des notes acerbes. Déjà commençait pour Juana la longue punition de toute jeune fille qui brise violemment les liens de la famille et de la société : déjà cette vie d'amour mutuel dont elle s'était fait une si riante image, n'existait plus; l'aigreur et les récriminations avaient remplacé les paroles de tendresse; la jalousie tyrannique de l'Espagnole, débordant en furieux éclats, avait chassé du toit conjugal la confiance et la paix , ces dieux domestiques. Fatigué de ces orales, Adriaens avait fini par s'éloigner de Juana,

dont ces absences redoublaient encore les

soupçons et les plaintes. Enfin la désunion la plus complète régnait entre ces deux époux, et envenimait chaque jour la plaie du cœur d'Adriaens. Nous nous bornerons à décrire une seule de ces scènes conjugales.

Si nos lecteurs se souviennent de l'apparition inattendue de Juana , pendant le bal de la cour, au milieu de don Luis, d'Adriaens, près de s'égorger, et de Roschen évanouie, ils n'auront pas oublié sans doute l'impérieux vamoslieté avec mép^ris par Juana en prenant le bras d'Adriaens pour l'entraîner hors de la salle. Le trajet du Louvre jusqu'à la demeure des deux époux se fit dans le plus morne silence : Adriaens, tout entier au délire que lui avait causé l'aspect prestigieux de l'héroïne de ses rêves d'amour ; Juana , frémissant d'une rage intime dont elle retenait avec peine l'explosion. Dès qu'ils furent rentrés chez eux, Adriaens, se jetant tout bouleversé dans un fauteuil , cacha sa figure dans ses

mains et se prit à réfléchir profondément sur les événements bizarres de cette nuit d'émotions et de surprises. Juana s'assit en face de lui, le regarda quelques instants en silence , et voyant qu'il restait muet :

« Je ne me trompais donc point, dit-elle d'une voix altérée par la colère qui bouillonnait dans sa poitrine , vous me trahissiez , Adriaensî.... »

Adriaens leva la tête, regarda Juana d'un air sombre, et ne répondit rien.

« Vous me trahissiez ! continua l'Espagnole s'irritant au son de ses propres paroles ; vous entreteniez des relations secrètes avec Rostheu , cette rivale que vous m'avez toujours préférée et qui jamais ne vous aima , car, au moment du péril , elle vous a lâchement abandonné »

Adriaens fit un geste de douleur et se couvrit de nouveau le visage de ses mains.

« Et moi, lorsque amis, parents, compatriotes, vous délaissaient, moi princesse, entourée d'adulations et d'honneurs , moi fille du vice-roi de la Flandre, j'ai tout quitté, j'ai porté la mort peut-être dans le cœur de mon vieux père , dit-elle en sanglotant ; et pourquoi tout ce dévouement, cette abnégation, ces sacrifices ? pour sauver un infâme

conspirateur, pour enchaîner ma vie à la vie d'un proscrit , d'un parjure , qui me méprise et me trompe !

— Non , Juana , dit Adriaens en se levant pour échapper à l'orage , non , je ne vous trompe point !

— Tu ne me trompes point? reprit Juana avec une colère ironique; mais explique-moi donc ce rendez-vous au bal , ce léte-à-téte

dans une salle isolée, cette querelle avec don Luis, ton rival !....

— Le hasard seul, je vous jure!....

— Ah! ne jurez pas, Âdriaens !.,.. je sais ce que vos serments valent.

— Juana! répondit Adriaens avec fermeté, n'attaquez pas le seul bien qui me reste, mon honneur!....

— Ah! ah ! ah! fit l'Espagnole en essayant un rire sarcastique qui ressemblait à la gaieté de Satan, votre honneur!.... l'honneur d'un conspirateur flamand !.,.. d'un conjuré du Lion batavel....

— Dites d'un homme libre, d'un républicain , d'un éternel ennemi du despotisme de

l'étranger Ah! continua avec exaltation

Atlriaens, rappelé à sa haine pour les oppres-

seurs de sa patrie, ah! vous espériez qu'en vous épousant j'épouserais aussi la cause de vos orgueilleux compatriotes?.... Détrompezvous, fille du duc d'Albe!.... Jamais ce front ne se courbera devant nos tyrans!.... Jamais hidalgo, vice-roi, ni monarque n'obtiendront du roturier Adriaens un acte de servilisme courtisanesque!....

— Presumido (i)! dit Juana avec un méprisant sourire; mais laissons là ces fanfaronnades , et répondez-moi : depuis quand Roschen est-elle ici?....

— Je l'ignore.

— Vous la voyez!....

— Jamais !....

(i) Pii'somptiieux!

Et cette rencontre au bal ?.

— Je vous l'ai dit, pur hasard!

— Est-ce aussi le hasard qui vous a fait tirer l'épée contre don Luis?....

— Juana! dit Adriaens avec impatience et en cherchant à sortir, cet interrogatoire me déplaît.... Laissez-moi!....

— Non! non! reprit Juana en se plaçant, par un mouvement frénétique, devant la porte entr'ouverte, vous ne sortirez point que vous ne m'ayez appris où demeure Roschen.

— Je l'ignore, vous dis-je! répondit vivement Adriaens; je vous jure par tout ce que j'ai de plus sacré au monde, par la mémoire de mou père, que je n'ai eu aucune relation à Paris avec Roschen, et qu'avant le bal royal

sa présence ici m'était entièrement inconnue !.... »

Il y avait , dans la fougue de ces paroles , un tel caractère de vérité , que Juana resta convaincue :

« Adriaens , dit-elle d'un ton plus doux , je te crois ; mais, pour le repos de ta pauvre Juanita, ajouta-t-elle avec cet accent caressant des Espagnoles, promets-moi de ne pas chercher à revoir Roschen.

— Eh! quand je le voudrais, le pourrais-je! dit Adriaens avec mélancolie.

— Songes-y bien , Adriaens! si tu me trompes, je le saurai!.... et tu verras alors comment se venge une Castillanne!.... m

Cette menace fit sourire Adriaens; il tendit

la main à Jiiana, qui la saisit avec transport, et, la portant sur son cœur, s'écria, d'une voix palpitante d'amour et de rage:

« Oui! oui! tu es à moi!.... à moi pour

toujours! et malheur! oh! malheur à

ma rivale!!!! »

Après la scène que nous venons de raconter, Adriaens, découragé par la difficulté de découvrir Roschen, et surtout par le sentiment de sa position envers elle, ne fit aucune démarche pour la retrouver : il se contenta, dans ses rêveries amoureuses, d'ajouter cette rencontre presque fantastique à tous les tendres souvenirs qu'il conservait comme un trésor ; et il est probable qu'il n'aurait jamais revu sa cousine , si le hasard ne les avait , une seconde fois, mis en présence, ainsi que nous l'avons dit au chapitre IV,

Six jours après cette dernière entrevue, et

lorsque Vanderlick fut certain que la secousse qu'en avait ressentie Roschen n'aurait pas de suites dangereuses, il éprouva un violent désir d'embrasser encore une fois celui qu'il appelait son fils, et dont l'apparition inattendue lui avait causé une émotion si vive. Mais il fallait éviter que Roschen ne soupçonnât ce projet; il fallait surtout l'empêcher à tout prix de revoir son cousin , car la présence d'Adriaens , perdu à jamais pour elle, eût été mortelle pour la jeune fille. Pour agir donc e:i toute prudence, Vanderlick écrivit à son neveu la lettre suivante :

« Cher Adriaens,

« Après les terribles événements qui nous « ont séparés, et qui m'ont coûté tant de « larmes, entièrement privé de tes nouvelles, « ne sachant si je devais te regretter vivant ou « te pleurer mort , quelle sensation profonde « n'ai-je pas éprouvée à notre rencontre inat-

« tendue!.... Par quelle suite de circonstances « bizarres et incompréhensibles la fille du « duc d'Albe, cette Juana dont la disparition « mystérieuse fit naître tant de suppositions cf inéclaircies, est-elle devenue ton épouse?.... « Hélas! je crains de deviner ce fatal mvs-

« tère et ma pauvre Roschen a été bien

« mal récompensée de son dévouement su- <f blime auquel tu dois la vie! ]Mais pourquoi « évoquer un passé accompli et qui a tué «son avenir?.... Quoique le bonheur que « j'avais rêvé pour elle soit brisé sans retour, « je ne peux me résoudre à t'accuser, malgré « tes torts apparents et ton long silence. J'ai « besoin , cher Adriaens, d'apprendre de ta « bouche par quelles épreuves une cruelle « fafalité t'a conduit à un but qui, je me plais « à le croire, n'est pas celui que tu désirais. « Mais conmie il importe, pour le repos de « Roschen, qu'elle ne te revoie plus, comme « la vue de cette Espagnole qui t'a enchaîné « à sa destinée me serait insupportable, ce

« n'est ni chez moi ni dans ta demeure que « nous devons nous rencontrer. Indique-moi « donc le lieu^ et l'heure où nous pourrons « nous voir sans témoins.

« Adieu, cher fils! adieu! »

Cette lettre où se reflétait, en termes simples et vrais , l'âme aimante du bon, du généreux Vanderlick, reste irrépondue. Mais la terrible catastrophe qui la suivit de près, en éveillant chez l'ex-capitaine des inquiétudes de l'ordre le plus grave, l'empêcha d'arrêter son esprit sur l'incompréhensibilité de ce silence, dont, en toute autre circonstance, son affection paternelle eût été vivement froissée.

Il existe dans les annales des peuples, comme dans celles de la nature, d'immenses catastrophes, impérissables souvenirs de douleur ou de haine, qui marquent d'un stigmate éternel les siècles désolés par ces effrayants cataclysmes, et posent, pour l'avenir, des jalons sari-

glants dans le vaste cliamp des investigations historiques. Mais ces mouvements convulsifs , destinés à changer la face des nations on du globe, ne peuvent éclater sans qu'un pressentiment inexplicable, une sorte d'intuition populaire, en lise^ les symptômes précurseurs écrits, comme au festin deBalthasar, en hiéroglyphes de flamme. Aux approches d'une éruption volcanique, la terre, tourmentée dans ses entrailles, mugit de douleur et lutte contre le feu qui la dévore ; l'atmosphère s'alourdit, les forêts ébranlées jettent des sifflements lugubres , les vents râlent dans l'espace , et la vieille Parthénope vacille sur son plateau de fleurs et de verdure. Ainsi, quand un peuple a longtemps couvé des ferments de haine intestine, lorsqu'il a soif du sang de ses frères et des larmes de la patrie, leur mère commune, oh! alors le ciel s'indigne de tant de perversité, et lui jette, dans sa colère, quelques monosyllabes de cette langue divine que les hommes ont oubliée, mais dont les

prophétiques sons les font tressaillir, comme le cri rauque du chacal fait frissonner le sable des solitudes.

Depuis le vendredi 22 août, jour de l'attentat commis par un misérable assassin sur le vertueux Coligni, l'agitation fébrile dont bouillonnait la capitale de la France semblait être partagée par la nature elle-même : la température caniculaire du mois de la Vierge et les brillants rayons de son soleil avaient été remplacés par un refroidissement subit et par un ciel couleur de tempête; puis, sans transition aucune , une chaleur opaque et étouffante, pareille à un manteau de plomb, s'était lourdement laissé choir sur la ville. Le fond gris de fer de la voûte brumeuse, dont l'horizon, rapproché par les vapeurs, semblait s'appuyer sur le sommet des édifices environnants, était sillonné par une foule de petites nues sombres et moutonnées, semblables à un troupeati de brebis noires qu'un vcnl

d'orage chassait rudement devant lui. De temps en temps , sur ce camaïeu monotone, le feu du ciel traçait rapidement d'éblouissantes broderies, serpents de flamme que ne suivait point \e bruit de la foudre, dont le silence effrayant rendait plus sinistre encore cette muette fantasmagorie. — A ces signes naturels, les récits populaires ajoutaient mille pronostics fantastiques : on voyait, disait-on, des flammes bleues danser sur les tombes; on entendait des voix cassées jeter dans l'espace de bizarres paroles ; les animaux domestiques s'enfuyaient épouvantés , et les chiens pleuraient des hurlements lugubres. Enfin la créduhté publique était arrivée au point de chercher partout des symptômes d'une catastrophe inconnue, mais inévitable, que nul ne pouvait définir, mais que tous attendaient avec inquiétude.

Pendant la journée du samedi 23 août, un mouvement inaccoutumé s'était fait re-

marquer dans la ville et au palais. Quelques protestants avaient vu des chariots recouverts avec soin entrer mystérieusement au Louvre; et, sous les tentes qui enveloppaient ces chars, ils avaient entendu, à chaque cahot du pavé, de longs tressaillements d'armes. Cette découverte réveilla la défiance endormie des huguenots. Réunis en conciliabule secret, ils se communiquèrent leurs soupçons, et songèrent à échapper par la fuite au sort qu'ils prévoyaient. Mais l'un des plus considérés parmi eux, le vicomte de Téligny, fort avant dar)s la familiarité de Charles IX, combattit avec chaleur cet avis, et assura que ces armes, dont on s'effrayait tant, étaient destinées à un tournoi que la cour préparait pour fêter l'union de la princesse Marguerite de Valçis, sœur de Sa Majesté, avec le prince huguenot Henri de Bourbon, roi de Navarre, mariage célébré depuis cinq jours seulement, et qui semblait devoir être un gage de paix entre les réformés et les catholiques. Cette

assurance formelle dissipa presque toutes les craintes; et une sécurité fatale, un aveuglement assez ordinaire chez les victimes d'une catastrophe prochaine , s'empara des malheureux huguenots et les livra sans défense aux combinaisons perfides de leurs irréconciliables ennemis.

Tandis que l'assemblée des protestants se séparait ainsi sans rien décider , une question de vie ou de mort s'agitait pour eux au palais. Catherine de Médicis , accompagnée de son favori le comte de Retz , de son dernier fils le duc d'Anjou , du bâtard d'Angouléme , du duc de Nevers , du maréchal de Tavannes et du comte de Birague, avait passé deux heures dans l'appartement du roi à combattre l'indécision de ce faible monarque , à qui la reine mère, malgré ses perfides leçons, n'avait pu communiquer cet aplomb du crime, ce sangfroid de perversité qu'elle possédait si bien. Enfin le conseil infernal s'était séparé sans

avoir pu obtenir de Charles IX une approbation formelle de l'affreux projet auquel on poussait , avec une constance satanique , ce malheureux prince , combattu entre le désir vaniteux de signaler son règne par un acte de vigueur qui lui paraissait un superbe coup d'Etat, et le regret de sacrifier des hommes tels que les Téligny , les la Rochefoucauld , et surtout le vénérable Coligni , qu'il appelait son père et dont la vertu lui inspirait une affection véritable.

Cependant la reine mère ne perdait pas l'espoir d'amener à ses desseins son royal élève; elle l'avait vu chanceler et se débattre sous l'ascendant qu'elle avait pris sur lui; elle connaissait les capitulations de conscience de ce monarque sans énergie, sa crainte qu'on ne doutât de son courage, sa ridicule vanité, et elle réservait pour un dernier assaut toutes ses ressources oratoires, bien certaine de lui

arracher un consentement sur lequel elle ne

lui laisserait pas le temps de revenir. Aussi continua-t-elle à prendre tranquillement les mesures nécessaires à la réussite de cette machination diabolique. Par un hasard singulier, et qui servit l'impatience de la reine mère, la journée de ce samedi fut plus courte que de coutume, à cause de l'état de l'atmosphère; une nuit noire , descendue du ciel avant l'heure, enveloppa la ville d'un crêpe de deuil. Profitant de cette obscurité , le duc de Guise, sur Tordre de Catherine, honora de sa visite le président de la Cour des Aides , Charron , nouvellement élu prévôt des marchands. Après un quart d'heure de conférence secrète, et comme ce magistrat accompagnait le noble duc, avec force marques de respect, jusqu'à la porte du logis, ce seigneur, lui saisissant la main avec cette familiarité gracieuse à laquelle il devait l'affection des masses, se pencha vers son oreille et lui dit à demi-voix :

« Surtout , monsieur le prévôt , n'oubliez

pas la croix blanche et la manche de chemise! »

— « Qu'il soit fait ainsi que l'ordonne Monseigneur ! n répondit le magistrat en s'inclinant profondément.

Lorsque le prévôt des marchands fut seul, il resta un moment comme étourdi par la gravité des ordres qu'il venait de recevoir ; puis sortant vivement de sa léthargie , en homme qui prend tout à coup son parti, il courut chez les principaux bourgeois de son quartier, et leur donna des instructions secrètes , qu'il les chargea de transmettre à leurs confrères. — Pendant cette rapide tournée, il rencontra le corps des échevins qui parcouraient les principales rues de la capitale, en ordonnant aux habitants d'éclairer toutes les fenêtres aux premiers coups de tocsin que sonnerait dans la ruiit la cloche du palais. Les échevins et le prévôt des marchands s'abordèrent , et, après

avoir échangé à voix basse quelques paroles mystérieuses , firent route ensemble. — La promenade nocturne des premiers magistrats de la ville , et l'ordre étrange qu'ils transmettaient , redoublèrent l'anxiété et l'agitation générales: tous les hommes en état de porter les armes, dans la prévision d'un mouvement prochain dont ils ignoraient pourtant la cause et le but , se mirent à fourbir arquebuses à rouet, escopettes, pétrinaux, épées, hallebardes et pertuisanes , enfin tous les instruments de mort dont chaque maison était abondamment pourvue à cette déplorable époque de guerre intestine et de haines religieuses.

Cependant l'horloge du Louvre avait frappé le douzième coup de minuit ; les larges dalles de grès, dont, à cette époque, étaient pavées quelques rues de Paris, criaient sous la chaussure ferrée des nombreux soldats qui les parcouraient, et nul ordre ne venait déchaîner l'ardeur inquiète des bourgeois , à qui un

instinct de fanatisme dévoilait déjà leurs victimes, lorsque l'ancien prévôt des marchands, le fameux Claude Marcel , que In reine mère honorait de sa familiarité , vint changer leurs soupçons en certitude. A la joie féroce avec laquelle cette population armée accueillit la confidence de son ancien prévôt , au mouvement électrique qui la souleva tout entière, et dont le prudent Marcel eut peine à comprimer l'explosion , on eût dit d'une horde de cannibales alléchés par l'espoir d'un festin de chair humaine; et pourtant c'étaient des Français prêts à égorger leurs frères, accusés du crime horrible de parler au Dieu des chrétiens leur propre langue au lieu du dialecte mort du paganisme!!!....

Pendant que cet ardent prologue d'un drame de sang se passait dans la ville, une scène non moins décisive se jouait au palais. —A minuit et demi, la fille des Médicis était sortie de ses appartements : seule, marchant

d'un pas lent et solennel, vêtue d'une simple robe blanche, et tenant d'une main un flambeau d'argent, dont la clarté tremblante faisait vaciller les belles lignes de sa noble et pâle figure , elle ressemblait à une de ces apparitions silencieuses qui visitent, dans la nuit , les longues galeries des châteaux gothiques. Arrivée devant la porte de l'appartement du roi, elle s'arrêta en entendant un bruit confus de voix, au-dessus desquelles planait l'accent aigre et impérieux de Charles IX. — Catherine appliqua un instant l'oreille contre la serrure, puis un sourire inexplicable passa sur ses lèvres, et elle entra sans être annoncée.

Le roi était debout, et parlait avec véhémence au duc d'Anjou, près de qui se trouvaient les ducs de Guise et de Nevers, les comtes de Retz et de Birague , et le maréchal de Tavannes, Sa Majesté regardait tour à tour ces seigneurs, comme pour expliquer à cha-

cun d'eux les paroles qu'il adressait à son frère. A l'aspect de Catherine, Charles éprouva un sentiment de gène et de dépit :

« Que venez-vous faire ici , Madame ? lui dit-il avec une impatience mal déguisée.

— Je viens vous sauver, Sire!.... réponditelle avec calme; oui, vous sauver!.... et l'Etat avec vous! continua-t-elle en accentuant avec force ces paroles.

— Eh quoi! reprit le roi, d'un ton déjà plus faible et comme subjugué par un invincible ascendant, l'Etat est-il donc en danger?....

— En doutez-vous, mon fils? répliquat-elle en s'asseyant sur un fauteuil de velours cramoisi que le comte de Retz s'était empressé de lui offrir. L'heure est venue de frapper un ejrand coup d'État, de retrancher

un membre gangrené qui causerait la perle du royaume...

— Eh! Madame! interrompit le roi avec amertume et comme essayant de l'attendrir, n'aurez-vous point pitié de tant de nobles victimes?.,..

— È pietà lor ser crudele , è crudeltà lor ser pietosOy dit la reine d'un ton sentencieux.

Charles ne répondit rien ; il se laissa tomber avec abattement sur un sofa, et, appuyant sa tête dans ses mains, il parut en proie à une vive agitation. Catherine, jetant alors un coup d'œil rapide et significatif sur les seigneurs qui l'entouraient, reprit, avec un ton de douceur affectée qui cachait une sanglante ironie :

« Si Votre Majesté ne se sent pas la force

d'ordonner un acte nécessaire au salut de la France, qu'elle délègue ses pouvoirs à mon fils bien-aimé le duc d'Anjou. Le héros de Jarnac et de Moncontour, ajouta-t-elle en appuyant avec emphase sur ces mots, a déjà fait ses preuves de courage.... »

A ces paroles, le roi, se levant avec colère, parcourut la chambre à grands pas, agité par la violente jalousie qu'il éprouvait contre son frère, et que Catherine venait de réveiller si adroitement. Puis, se tournant vers les seigneurs groupés avec effroi autour de la reine mère , qui souriait imperceptiblement : Messieurs , s'écria-t-il d'une voix tonnante, mort aux hérétiques! que l'on

donne le signal!

Yive Dieu et le roi! répondirent les seigneurs en s'élançant rapidement hors de la chambre.

Une heure sonnait à l'horloge du Louvre, au moment où Charles avait donné l'ordre fatal. Quelques minutes plus tard , il écoutait, avec un tressaillement nerveux, les tintements j3ressés et monotones de la cloche de Saint-Germain TAuxerrois.... C'était le tocsin de la mort!

Dès que les premiers sons de l'airain , plus vibrants encore dans le silence de la nuit , eurent jeté dans les airs leur glas lamentable, une illumination spontanée, qu'à sa soudaineté on eût dit exécutée par la main des génies, brilla à toutes les fenêtres et versa à la fois mille rayons vacillants dans l'ombre des rues. Un bourdonnement immense, sourd mélange d'ardentes exclamations et d'affreuses menaces, mêla son accompagnement lugubre

aux sons clairs de la cloche. Pareilles aux gueules béantes d'une hydre aux cent tètes, les portes s'ouvrirent et lancèrent par la ville des milliers d'hommes bizarrement armés des diverses sortes d'armes en usage à cette époque, mais tous reconnaissables à la manche de chem^ise qui couvrait leur bras gauche et à la croix blanche fixée au feutre noir de leur chapeau. Cette milice bourgeoise déborda avec fureur dans les rues, en vociférant pour cri de ralliement : Vive Dieu et le roi l et ce cri, répété par la soldatesque en délire, retentit au loin comme un hurlement de bètes fauves, prolongé par les cavités sonores des montagnes.

En ce moment terrible, trois cents soldats, ayant à leur tète les ducs de Guise, d'Aumale et le bâtard d'Angoulème, marchèrent au pas de charge sur la maison de l'amiral Coligni. A leur arrivée, le mestre de camp Cosseins, qui depuis la veille y était de service, par

ordre du roi , avec une compagnie des gardes françaises , fît mettre sa troupe sous les armes, arquebuses chargées et mèches aUumées. A peine ce commandement était-il exécuté, que, soit hasard, soit excès de confiance, la porte de la maison s'ouvrit. Cosseins mettant aussitôt l'épée à la main, ordonne à ses soldats de le suivre et se précipite dans la cour de l'hôtel, occupée par les gardes du roi de Navarre et par quelques suisses. L'officier qui commandait cette milice étrangère vient hardiment au-devant de Cosseins et lui barre le passage; mais celui-ci lui plonge avec rage son épée dans le cœur et la retire toute fumante. Puis, écrasant du pied la poitrine du malheureux qui se tordait sur les dalles dans les luttes de la mort :

« Enfants! s'écrie-t-il d'une voix forte, point de quartier aux hérétiqiies! Vive Dieu et le

roi ! »

Les gardes françaises répondent aux paroles de leur chef par une décharge d'arquebuses. Ajustés presque à bout portant, la phipart des Suisses et des soldats du roi de Navarre tombent; le reste est massacré à coups de sabre, ou assommé avec les crosses des armes à feu. Les ducs d'Aumale, de Guise et le bâtard de France s'installèrent alors, avec leurs trois cents hommes , dans la cour de l'hôtel , étroit champ de bataille où le sang ruisselant sur les pierres luisantes, où les corps roulant entre l€s pieds des assassins, rendaient l'aspect de la mort plus hideux encore qu'en une vaste plaine , à demi voilée par la poussière jaune du sol et par les fumées bleues de l'artillerie.

Cependant Cosseins s'était élancé vers l'escalier, où se précipitèrent après lui le Lorrain Besme , le Siennois Achille Petrucci, les capitaines Sarlabos, Attain, Cardiilac, créatures du duc de Guise, et la compagnie des gardes françaises. Au sourd retentissement des marches ,

résonnant sous les pas lourds des soldats, Coligni, déjà réveillé par le bruit des arquebusades et par les cris désespérés des malheureux que l'on massacrait , vit que sa dernière heure était venue. En ce moment, une violente secousse ébranla la porte de sa chambre ; les verrous disloqués tombèrent avec un grincement métallique , les panneaux de chêne plièrent avec un horrible craquement, et se brisant enfin sous les furieux efforts de cinquante bras vigoureux , ouvrirent une large brèche aux assassins. Un spectacle simple et impo^nt s'offrit alors à leurs regards : en face de la porte, mais à l'extrémité opposée, deux vieillards étaient debout ; l'un, adossé au mur, écoutait d'un air triste et calme la parole monotone de son compagnon, lisant à haute voix dans une énorme Bible à fermoirs, ouverte sur un prie-Dieu en bois de chêne , ciselé dans le style gothique. Les physionomies de ces deux hommes, quoique typiques l'une et l'autre , offraient le caractère

le plus contrasté : le premier, d'une haute stature et d'une construction vigoureuse, cachait sous l'écorce rugueuse de ses traits mâles, qu'une vie d'orages avait sillonnés de profonds ravins, un dégoût résigné et une fatigue morale des choses de ce monde ; mais cette teinte mélancolique n'eût pu être distinguée par un observateur superficiel, fondue qu'elle était avec le dédain et la fierté sloïque de l'homme de guerre : sa chevelure et sa barbe blanches entouraient d'un cadre pâle les lignes sévères de cette tète de médaille romaine, dont l'ensemble majestueux commandait l'admiration et le respect. La figure du second vieillard n'avait point cette belle coupe antique; les traits, au contraire, en étaient anguleux et tourmentés; mais à la tendance conique de son crâne, à ses lèvres minces et blêmes, au feu inquiet que lançaient ses yeux fauves, et surtout à l'exaltation concentrée qui colorait son front proéminent, on devinait sans peine le fanatisme religieux

et la sainte obstination du martyr. Cet homme était en effet le ministre protestant Merlin , l'un des plus fougueux apôtres de la religion réformée; l'autre était le célèbre Coligni.

A la vue de ces deux personnages, si différents d'extérieur, mais si semblables dans leur contenance ferme et calme, les soldats étonnés s'arrêtèrent un instant : ils étaient sous la fascination de la vertu. L'infâme Besme , basse créature déchaînée contre toute supériorité , furieux d'avoir cédé à cet invincible ascendant , secoua le premier le charme. Il s'élança sur l'amiral, comme une hyène sur sa proie, et lui mettant la pointe de l'épée sur la poitrine :

« Est-ce toi qui es Coligni ? cria-t-il d'une voix rauque et tremblante de rage.

— Respecte ces cheveux blancs , jeune homme! C'est moi-même! » répondit Coli-

gni d'un Ion calme et sans essayer de détourner le fer. — Besme se sentit ébranlé par tant de grandeur; il poussa un sourd rugissement, saisit à deux mains le pommeau de son épée, et, s'abandonuant sur cette arme en fermant les yeux, l'enfonça jusqu'à la garde dans le sein du vieillard. Coligni poussa un seul et douloureux soupir, et se renversa dans les bras du ministre dont les vêtements noirs furent à l'instant rougis du sang de son ami. Jusqu'alors immobiles et cloués à quelques pas de la porte comme par un pouvoir magique, les compagnons de Besme s'avancèrent enfin en voyant tomber l'amiral ; armés de longs stylets , ils se précipitèrent sur la noble victime, et se firent un honneur de frapper tous le grand homme expirant. Le ministre Merlin, renversé par ces furieux, roula, avec son ami, sur le parquet, et périt sous les mêmes poignards. Dans sa chute, sa tête, frappant contre le prie-Dieu gothique, y donna une si riidc secousse , que l'énorme

Bible qu'il supportait bondit sur la poitrine du malheureux ministre, qui mourut en la serrant convulsivement contre son cœur. En ce moment terrible, une voix forte retentit dans la cour; c'était la voix du duc de Guise qui s'alarmait de la lenteur de l'exécution et doutait de ses sicaires :

«Est-ce fait? cria-t-il d'un ton menaçant.

— Oui, Monseigneur! répondit Besme avec une sorte de rire féroce.

— Voyons donc le corps ! reprit le noble duc, dont le ricanement du Lorrain redoublait l'inquiétude.

— Garez-vous, Messeigneurs! » dit l'infâme Besme en mettant la téta à la fenêtre et en poussant un nouvel éclat de rire guttural; « place au grand amiral de France! »

A ces mots, soulevant avec effort un cadavre, qu'il posa un instant sur l'appui de la croisée afin de reprendre haleine, il le lança avec vigueur dans la cour. Le corps inanimé rendit un bruit sourd en s'écrasant sur les dalles , et la cervelle, jaillissant du crâne fracassé, souilla les riches vêtements des seigneurs catholiques, qui reculèrent avec dégoût. Mais après ce premier mouvement involontaire, ils se rapprochèrent avec empressement, et le bâtard d'Angouléme, du même mouchoir dont il venait de nettoyer son justaucorps maculé, essuya le masque de sang qui voilait les traits de la victime :

u C'est bien lui ! dit-il en serrant les dents

avec rage; c'est bien lui! » Puis s'aban-

donnant honteusement à un mouvement de férocité ignoble , il s'acharna sur le corps de son ennemi, et après l'avoir battu en blasphémant horriblement , comme si ce cadavre pouvait être sensible aux coups et

aux injures : « Allons! camarades! s'écria-t-il en se relevant , continuons notre ouvrage; le roi l'ordonne.

— Vive Dieu et le roi! )> répondirent les soldats postés dans la cour, et ils s'élancèrent sur les traces de leurs trois guides.

Alors mille scènes non moins horribles que

celle que nous venons de décrire, se succédèrent dans Paris épouvanté. En sortant de l'hôtel Coligni, les assassins furent arrêtés dans leur marche par une immense affluence de peuple qui se pressait, en poussant de longs cris mêlés d'affreux éclats d'une gaieté féroce, autour d'un groupe de soldats guidés par un énergumène dont les paroles excitaient la joie hideuse de la foule. Le duc de Guise ayant réussi à se frayer un passage vers ce chef, dont il distinguait le panache blanc à la lueur incertaine des lampions, reconnut, en s'approchant , le maréchal de Tavannes qui, agi-

tant au-dessus de sa tête son épée nue, criait au peuple avec une férocité goguenarde :

«Saignez, mes amis, saignez! La saignée est aussi bonne au hiois d'août qu'en mai î

— Bravo! monsieur de Tavannes! dit en riant le duc en abordant le maréchal; je ne vous savais pas si docte en médecine.

— Que voulez-vous, Monseigneur! reprit Tavannes sur le même ton , chacun la pratique à sa guise. »

Le calembour du maréchal, qui fit reconnaître à la populace son idole , fut accueilli par de bruyants applaudissements, suivis d'ardentes acclamations : « Vive monseigneur de Guise! vive l'ami du peuple! vive le défenseur de la foi! mort aux hérétiques! vive Dieu et le roi ! » — Fier de ces manifestations populaires, le duc se mit à la tête d'une compa-

gnie de milice bourgeoise et s'élança par une rue opposée à celle que suivait Tavaniies. Aussitôt la foule pressée autour de ce dernier, le quitta pour se précipiter sur les pas de son héros. Giiise s'arrêta bientôt devant ur>e maison privée de toute clarté, et que son obscurité faisait remarquer au milieu de l'illumination presque générale : c'était la demeure de M. de Montaubert, l'un des plus illustres capitaines huguenots. Sur un signe du duc, la porte fut enfoncée, et la tourbe furieuse, s'élançant dans les détours du sombre escalier, atteignit le premier étage et se rua dans les nombreuses pièces qui le composaient. Monsieur et madame de Montaubert dormaient d'un profond sommeil, lorsque la foule entra dans leur chambre ; réveillés en sursaut, quelle fut leur terreur lorsque , ouvrant à demi leurs yeux appesantis, ils distinguèrent à la clarté vacillante des torches, des figures sinistres penchées sur eux avec un rire féroce. Se croyant le jouet d'un mauvais rêve, M. de

Montaubert se mit sur son séant pour se dérober à cette hallucination effrayante; ce fut alors seulement qu'aux reflets bleuâtres des lames des poignards et surtout aux cris de : Mort aux hérétiques! qui partirent à la fois de cent bouches, il comprit la terrible réalité. Saisissant à l'instant son épée, suspendue au mur, tout près du chevet du lit, il s'élança impétueusement sur le fer des dagues et des sabres nus, et retomba, criblé de blessures, à deux pas du duc de Guise, qu'il reconnut à son riche costume et à sa haute taille. Se traînant alors sur les genoux jusqu'aux pieds de ce seigneur, il leva les mains vers lui et ne put dire que ces paroles :

'<Ah! monsieur le duc! au nom de

Dieu!....

— Nous ne servons pas le même Dieu , Monsieur ! » répondit Guise avec un amer sourire.«Qu'on l'achève !....» ajouta-t-il froidement

en se dirigeant vers la porte. Ces mois affreux étaient à peine articulés, que M, de Montaubert roulait sans vie sur le parquet.

En même temps, d'autres assassins avaient traîné hors du lit la jeune femme évanouie , et, après quelques propos d'une atroce lubricité, ils la jetèrent morte à côté de son époux. Ces misérables , se dispersant alors dans toute la maison, forcèrent les serrures, brisèrent les meubles, s'emparèrent de l'argent , des bijoux, de tout ce qu'ils trouvèrent de précieux, et coururent à de nouvelles rapines.

Les principaux seigneurs huguenots, les Duresnel, les Colombières, les d'Astarac, les Téligny, les Laroche, et mille autres, périrent ainsi sous les coups de bandes d'assassins que conduisaient les ducs de Montpensier, de Nevers, d'Aumale , les comtes de Retz, de Birague , le maréchal de Tavannes, le bâtard d'Angouléme, et presque tous les chefs ca-

tholiqiies, qui ne rougirent pas de tremper leurs mains dans le sang de leurs frères en noblesse et en courage, et d'aider la hideuse populace à porter la cognée plébéienne dans les puissantes racines du vieil arbre féodal , que déjà elle aspirait à renverser. La magistrature populaire, les échevins, le prévôt des marchands , suivirent l'exemple donné par les familles patriciennes , et explorèrent, à la tête des compagnies bourgeoises, les principaux quartiers de la ville. Accueillant toutes les dénonciations , encourageant toutes les calomnies , non-seulement ils ordonnaient le massacre des protestants et le pillage de leurs maisons, mais ils enveloppaient dans cette proscription sanglante plusieurs catholiques même , à qui leur supériorité blessante attirait des haines particulières , ou que leur richesse désignait à la cupidité de la foule. Le simple soupçon de ne point aller à la messe, jeté sans preuve à la tourbe exaspérée, devenait, pour le malheureux accusé, un irrévo-

cable arrêt de mort. Bon nombre de débiteurs usèrent de ce moyen fort simple de payer leurs dettes ; plus d'un amant se débarrassa ainsi d'un rival, et maints plaideurs gagnèrent leur procès sans l'intervention de la justice.

Lorsque le jour brilla, tous les signes précurseurs de cette grande catastrophe avaient disparu dans le ciel, et le soleil de la Saint- Barthélémy se leva pur et rayonnant comme pour une fête. Alors les scènes de massacre prirent un caractère plus épouvantable encore : un effroyable tumulte , barbare concert de cris d'horreur et d'angoisse, de vociférations de rage, de blasphèmes sataniques, remplaça le bourdonnement lugubre de la nuit; les bourreaux choisirent leurs victimes , les victimes connurent leurs bourreaux. — Chose étrange ! parmi ce grand nombre de gens de guerre, de pères de famille, de jeunes hommes pleins de bravoure, de protestants de tout état, poursuivis, traqués, massacrés comme

des bètes fauves , nulle pensée de résistance ne se manifesta ; tous ( hormis un seul ) se laissèrent égorger sans se défendre. Aussi l'irritation de la foule, accoutumée à ces faciles victoires, monta-t-elle au plus haut degré d'exaspération, lorsque, arrivée devant la maison d'un huguenot appelé Taverny , homme de robe connu par sa sévérité inexorable et pyr l'âpreté de son caractère de fer, elle fut accueillie par une décharge d'arquebuses. Tirés des fenêtres du premier étage, les coups portèrent si juste que trois des assaillants tombèrent morts. A ce spectacle inattendu , un hourra général d'indignation s'éleva parmi la populace. Les cris forcenés de : Mort à l' hérétique! à l'eau le robiiil annoncèrent l'assaut terrible qu'elle allait livrer; mais avant qu'elle eût pu exécuter son projet, une nouvelle décharge d armes à feu couclia par terre trois autres de ces furieux , et causa chez leurs compagnons un nioraent d'hésitation et de crainte. Ils allaient peut-être céder à ce mou-

veillent de terreur, et le brave Taverny aurait pu être sauvé , si le maréchal de Tavannes ne fût arrivé à cet instant sur les lieux, avec un peloton de soldats bien armés, dont l'aspect redonna du cœur à la milice bourgeoise. Instruit par elle de la résistance inattendue de Taverny, le maréchal aperçut, en levant les yeux vers une fenêtre du premier étage , un large canon de pétrimd qui sortait de la croisée entr'ouverte : arrachant aussi tôt à un carabin (i), placé à ses côtés, sa longue esco-

(i) Les carabins faisaient partie de la cavalerie légère sous Charles IX. Ils étaient armés d'une escopette longue de trois pieds et demi , et d'un pistolet. Ils portaient une cuirasse échancrée à l'épaule droite , afin de mieux coucher en joue, un gantelet à coude et un cabassetew tête. Le cabasset était une sorte de casque léger et sans visière, réservé à la cavalerie, et assez semblable au morion des fantassins. Les carabins furent créés en Espagne; ils combattaient à la manière des Parthes , tantôt fuyant, tantôt tournant tète, ce (jui, suivant un

pette, il la dirigea si juste que la balle fit voler en éclats le bois du cbâssis et découvrit en plein un des serviteurs de la maison, avec un large baudrier Ae poitrinalier (\) pendant en écharpe de l'épaule droite , et son arme couchée sur la poitrine , dans la position d'un homme près de faire feu. A ce coup d'adresse de Tavannes, le peuple poussa un long bravo, et le valet épouvanté se cacha promptement, sans oser se servir de son arme.

révérend père jésuite, étyraoiogiste quand même, leur fit donner le nom de carabins , de l'espagnol cara, visage, et du latin binus , double; comme qui dirait à deux visages.

(i) Poitrinalier, soldat armé An poitrinal ou pétrinal ^ espèce d'arquebuse plus courte que le mousquet, mais de plus gros calibre, et qui, à cause de sa pesanteur, était soutenue par un large baudrier pendant eu écharpe de l'épaule. On ne pouvait tirer cette arme qu'en la couchant sur la poitrine, ce qui lui fit donner le nom de poitrinal.

« Vous le voyez, camarades! s'écria Tavannes de ce ton fanfaron qui lui était familier, la garnison bat en retraite A l'assaut ! enfants ! à l'assaut !

— A l'assaut! hurlèrent les mille voix de la foule , à l'assaut ! »

— Aussitôt , se ruant sur la porte de la maison , vingt hommes robustes essayèrent de l'enfoncer; mais cette porte, d'un bois de chêne très -dur, renforcée au dedans par trois épais barreaux de fer fixés horizontalement aux deux extrémités et au centre des panneaux , et que l'on assujettissait chaque soir dans d'énormes crochets de fer scellés au mur , résista aux efforts des bras vigoureux qui la secouaient. Étonnés de l'obstacle qu'opposait à leur rage ce solide rempart, les premiers assiégeants cédèrent la place à des troupes fraîches, qui se disposèrent à une nouvelle tentative. En ce moment.

~ 259 — un petit guichet à hauteur d'homme et n'ayant que quelques pouces carrés d'ouverture, ghssa sur sa couHsse : un coup de feu, parti de cette meurtrière de nouvelle espèce, tua, presque à bout portant, le lieutenant qui commandait le peloton de soldats amenés par M. de Tavannes. Le guichet se referma aussitôt ; et tandis que l'on emportait le corps de l'officier, deux coups d'arquebuse, partis des fenêtres , blessèrent un échevin , et brisèrent la gerbe de plumes blanches qui ornaient le chapeau du maréchal :

« Comment! chien d'hérétique! s'écria celui-ci , tu ne respectes pas même la coiffure d'un maréchal de France!.... Je vais Rapprendre à vivre! » A ces mots, regardant autour de lui, il aperçut à quelques pas deux gentilshommes ordinaires de la maison du roi , appelés gentilshommes ^//< hec-de-corbin, nom donné h leur hache d'armes, et leur désignant du doigt la maison de Taverny :

« Au nom de votre capitaine, M. le comte de Retz, mon noble ami, je vous ordonne, Messieurs, leur dit-il, de briser à coups de hache cette porte. »

Les deux gardes du corps s'avancèrent alors vers la redoutable maison , dont la foule s'éloignait précipitamment, car le fatal guichet venait de se rouvrir, et la bouche de fer de l'arquebuse s'apprêtait à vomir son plomb mortel. Les deux nouveaux champions se jetèrent lestement le long du mur, hors de la direction de l'arquebuse, qui fit feu presque au même instant, et dont la balle, cette fois, ne trouvant plus d'ennemis à frapper, alla s'enfoncer de quelques pouces dans la paroi extérieure de l'habitation en face. Côtoyant alors sans danger la maison de Taverny, les deux gentilshommes arrivèrent, avant que l'arquebuse se montrât de nouveau, jusqu'à la porte, qu'ils attaquèrent à grands coups de hache, et dans laquelle ils pratiquèrent bientôt une brèche

assez large pour laisser passer un homme. C'était déjà un grand avantage, et un chemin ouvert aux assaillants, qui s'étaient rapprochés. Mais nul n'osait tenter cet étroit et périlleux passage , car l'un d'eux s'étant hasardé à jeter, par l'ouverture, un coup d'œil dans l'intérieur de la place, avait vu distinctement toute la garnison , composée de Taverny et de ses deux valets, embusquée sur la première marche de l'escalier, exactement en face de la brèche, vers laquelle les assiégés dirigeaient toute leur artillerie, c'est-à-dire une arquebuse à rouet , un pétrinal et une escopette , prêts à saluer d'une salve générale le premier assaillant qui oserait se montrer. Cette vision effraya tellement le curieux milicien, qu'il se laissa tomber rudement sur la dalle extérieure de la porte, au-dessous de la direction des armes à feu, et rampant ventre à terre comme un serpent, il gagna ainsi les groupes de ses compagnons, rangés prudemment contre les murs latéraux, et à qui le récit de ce

qu'il venait d'entrevoir n'était pas fait pour inspirer le désir d'entrer bravement par la brèche.

Cependant le maréchal de Tavannes, voyant la démoralisation de sa petite armée, comprit, en général expérimenté, qu'il fallait renoncer à pénétrer de vive force dans la place, et que la ruse seule pouvait l'en rendre maître. Jugeant, d'après le récit de l'imprudent éclaireur, que les assiégés avaient réuni toutes leurs forcés derrière la brèche, il pensa avec raison que les autres posties devaient être dégarilis. Il leva les yeux pour s'en assurer, et reconnut que la fenêtre dont il avait lui-même brisé le châssis d'un coup d'escopette était restée ouverte et sans défenseur. Se penchant alors vers le prévôt des marchands, qui se trouvait à ses côtés , il lui dit quelques mots à l'oreille, en lui montrant la maison stigmatisée par la balle de l'arquebuse de Taverny. Charron ne répondit que par un signe de tête

approbateur , et , se dirigeant vers l'habitation désignée par le maréchal, frappa rudement à la porte, qui lui fut ouverte dès qu'il eut déchue son titre. Un instant après, il reparut, suivi d'un homme portant une longue échelle, dont l'impatient Tavannes s'empara vivement, et qu'il courut appliquer lui-même sous la fenêtre entr'ouverte de la maison assiégée. S'élançant ensuite sur les échelons avec la légèreté et l'ardeur d'un jeune homme à son premier fait d'armes, il arriva en un clin d'œil à la fenêtre brisée, et sauta lestement dans la chambre, où il fut bientôt suivi par les soldats sous ses ordres. Quelques minutes plus tard un feu de peloton se fit entendre dans l'intérieur de la maison : à ce bruit, les deux gardes du corps, en faction à la porte, achevèrent de l'abattre à grands coups de hache, et la foule, encore intimidée par le souvenir du guichet meurtrier, s'arrêta sur le seuil, d'où elle assista à la lutte inégale et désespérée du brave Taverny contre ses assassins.

Le courageux magistrat, ne se doutant pas de la ruse de guerre employée par Tavannes pour s'introduire dans la place, aurait été infailliblement pris au dépourvu, si l'empressement des assaillants à se précipiter hors de la chambre du premier étage, pour surprendre les assiégés par derrière, n'avait causé un tumulte qui éveilla l'attention de Taverny. Il se retourna vivement , tira son arquebuse sur le premier soldat qui se présenta au haut de l'escalier, et tandis que ce malheureux, blessé à mort, roulait tous les degrés en hurlant de douleur, Taverny se réfugia contre le mur du vestibule, mettant ainsi entre les ennemis et lui la massive rampe de pierre qui bordait l'escalier : c'est en ce moment que le peloton fit feu et que la porte fut abattue. Les deux domestiques de Taverny , n'ayant pas eu la présence d'esprit de suivre leur maître, furent tués par la décharge des arquebuses, et tombèrent sur la première marche, où vint s'arrêter aussi le coips du soldat expirant.

Alors ïaveniy , se voyant perdu , jeta avec vigueur, au milieu des soldats qui descendaient, son arquebuse inutile, et, tirant de sa ceinture une longue dague espagnole , s'élança hardiment vers la rue. A cette manœuvre inattendue, la foule, qui encombrait le seuil de la maison, recula épouvantée, et ouvrit un large sillon à la fuite de Taverny. Malheureusement pour lui, les deux gentilshommes du bec-de-corbin , ne partageant pas la terreur générale, étaient restés aux deux cotés de la porte, et lorsqu'il vint pour la franchir, l'un des gardes du corps lui lança adroitement sa hache d'armes entre les jambes; Taverny roula sur le seuil, et ne se releva plus.... la hache du second gentilhomme était tombée à plomb sur le crâne de l'hérétique !

Tavannes, arrivé alors au bas de l'escalier, s'approcha du cadavre et le considéra un moment en silence; puis, hochant la tète :

« C'est dommage, dit-il, car le robin avait du cœur, et eût mérité de porter le casque du gendarme , plutôt que la toque magistrale. » — Après cet hommage involontaire à la courageuse défense du brave Taverny : « Enfants! s'écria le maréchal , la place est prise , à vous le butin ! »

A ces mots , la vile populace qui avait tremblé devant l'énergie d'un seul homme , se ruant avidement dans sa maison ouverte, se vengea, par la démolition et par le pillage , de la résistance héroïque de celui qui l'habitait.

Tandis que , sur l'ordre de Charles IX , le sang coulait à flots dans Paris , ce prince , s'abandonnant en frénétique à l'ivresse d'une vengeance qu'il avait longtemps repoussée avec horreur , s'était placé à la fenêtre de sa chambre donnant sur la Seine, et tirait* de sa grande arquebuse sur les fuyards du faubourg Saint-Germain; mais l'arcpiebuse ne portait

pas si loin tjue la colère de son maître , et , dans son dépit, il criait de sa voix royale aux assassins qui couvraient les rives du fleuve : « Tuez! tuez!.... » Affreuses paroles que l'histoire a stigmatisées sur une page indélébile , et qui , lorsque la justice de Dieu fut arrivée, ouvrirent les pores de ce misérable corps de roi, et noyèrent dans une sanglante sueur le monarque-bourreau qui s'était vautré avec délitées clans le sang de son peuple !....

Cette catastrophe inouïe, dont l'épouvantable réalité dépasse les conceptions les plus monstrueuses des poètes tragiques de tous les peuples, ce drame gigantesque, divisé en trois journées de mort, eût offert au sombre génie d'un Shakspeare une ample moisson de beautés tour à tour grandioses et familières ; et noiis aurions besoin de toute l'énergique liberté de son hardi pinceau pour colorer la scène caractéristique qui souilla l'enceinte royale du vieux Lonvre.

Dès le point du jour, Charles IX, voulant épargner la vie de l'époux de sa sœur Marguerite de Valois, avait fait appeler le roi de Navarre dans la chambre de la reine mère. Là se trouvait aussi le prince de Condé. Ces deux hauts personnages,sa nourrice, et maître Ambroise Paré, furent les seuls, entre les milliers de huguenots en France, que Charles, dans sa royale bonté, jugea dignes de vivre : « Il n'était pas raisonnable, avait dit Sa Majesté en parlant de l'habile chirurgien, qu'un qui pouvait servir à tout un petit monde, fût ainsi massacré. » — Une fois la part faite à cette étroite et égoïste clémence, le roi se livra sans remords à la cruauté italienne qu'il tenait de Catherine, et dont cette étrange mère avait développé le germe avec l'affection que les autres femmes mettent à cultiver les vertus naissantes d'un fils adoré. Par l'ordre du roi, le mestre de camp de sa garde, M. d'O, se plaça à la porte des appartements du roi de Navarre, et ayant jeté un coup d'œil sur

un rôle où étaient inscrits tous les huguenots de la suite de Henri de Béarn et du prince de Condé, il appela à voix haute M. de Saint- Martin , et lui ordonna de se rendre dans la cour du Louvre. Ce gentilhomme, ignorant les scènes affreuses de la nuit , se hâta de descendre; il fit quelques pas dans la cour, où stationnait une compagnie de soldats, et s'avançait vers leur capitaine en l'interrogeanl du regard, lorsqu'il se sentit frappé rudement dans le dos. Il se retourna avec colère, et reçut sur la poitrine un second coup de crosse d'arquebuse dont la violence le fit chanceler. Vingt sabres se levèrent alors sur lui, et le malheureux Saint-Martin roula sans vie sur les dalles. Dépouillé aussitôt de ses vêtements , que d'avides soldats se partagèrent, le corps entièrement nu fut rangé sous les fenêtres du palais , tandis que le mestre de camp , d'une voix sonore , appelait M. de Quellenec, baron du Pont. Ce seigneur descendit sans défiance, comme le

gentilhomme qui l'avait précédé, et, ainsi que lui, fut massacré, dépouillé et couché le long du mur du palais. Trente fois l'appel fatal retentit , et trente cadavres furent alignés cote à côte dans la cour du Louvre. Enfin , lorsque la liste de proscription fut épuisée et que les soldats assouvis de sang se retirèrent, une étrange scène commença. De jeunes et belles femmes, aux traits d'anges, au doux parler , aux formes voluptueuses , dont une élégante toilette du matin faisait ressortir les attraits, descendirent légèrement des appartements de la reine mère, et s'abattirent dans la cour comme un essaim de blanches colombes : c'étaient les filles d'honneur de Catherine de Médicis. Que venaient-elles chercher, ces jeunes femmes, au milieu de cette désolation et de ce carnage?.... Guidées par la douce pitié naturelle à leur sexe, accouraient-elles dans l'espoir de sauver quelquesunes des victimes?.:.. Venaient-elles épier sur des lèvres mourantes un souffle mal éteint?....

Non!.... elles venaient, les infâmes!.... ah! le cœur bondit de dégoût à cette pensée!.... elles venaient demander à la mort d'obscènes nudités ; et leur curiosité cynique ne reculait pas même devant la chasteté de la tombe !...

Mieux que tous les récits des historiens, cette scène de dépravation peint la cour sans pudeur et sans pitié qui rayonnait autour de l'impitoyable et impudique Catherine.

Pendant trois jours entiers Paris fut un vaste abattoir, où les plus hauts seigneurs de France, mêlés à la bourgeoisie, à la soldatesque, à la canaille, fanatiques bouchers, égorgèrent le bétail hérétique. Durant ces effroyables journées, toutes relations, tous Iravaux, tous métiers cessèrent : on n'entendait plus le retentissement du marteau des forgerons, ni les cris bizarres des vendeurs ambulants, ni les claquements du fouet des char-

retiers, ni les paroles bourdonnantes des passants , ni les éclats de rire des jeunes gars , ni les chansons monotones des jeunes filles. Un long, un unique hourra de mort avait remplacé les mille bruits de la vie. Les cadavres entassés au milieu des ruisseaux, en faisaient rebrousser l'eau, qui , repoussée par ces digues de chair humaine, refluait alentour et submergeait les rues d'une boue sanglante. Enfin, lorsque plus de dix mille protestants eurent été massacrés , et que quelques centaines se furent cachés ou enfuis , une espèce d'ordre se rétablit dans la ville : les échevins en parcoururent les divers quartiers , ordonnèrent d'enlever les corps morts, et les firent jeter à la Seine. Charles IX , qui n'avait guère abandonné la fenêtre de sa chambre, hormis dans la soirée du i5 pour donner Tordre inexécuté de faire cesser le carnage , regarda passer ces milliers de cadavres. Au sourire étrange qui défiguiait ses traits, on eut pu croire que ce prince éprou-

vait une joie de Néron à ce hideux spectacle; mais ce sourire n'était qu'une contraction musculaire, sous laquelle il essayait de cacher le tremblement nerveux qui agitait son corps, et la torture intérieure qui bourrelait son âme.

Tant que durèrent les sanglantes saturnales de la Saint-Barthélémy , nos voyageurs belges, terrifiés par cette grande catastrophe, n'osèrent sortir de leur demeure. Mais la terreur que chacun d'eux éprouvait se manifesta par des signes différents, et conformes à leur individualité bien distincte. Vanderlick, plus indigné encore qu'effrayé, ne pouvait comprendre qu'un peuple poh, doux et civilisé , comme les Français semblaient l'être, développât tout à coup une nature de tigre. Hansius, au contraire, grand contempteur de l'espèce humaine, soutenait que tous les honuues naissent méchants, et que les mœurs douces, les

formes pohes dont ils s'enveloppent tant que II. 18

la société est dans son état normal , sont comme un vêtement d'emprunt qu'ils jettent au vent dès qu'une de ces grandes convulsions sociales qui déchaînent les peuples, leur permet de se livrer à leur férocité native. Van Moorsel, trop épouvanté pour raisonner, n'avait conservé de ses facultés loquaces que les mots sacramentels : C'était écrit l et sa pauvre intelligence était réduite à cet instinct machinal qui pousse le lièvre ou la taupe à se cacher pendant l'orage. Quant à Roschen , tendre et pieuse dans son effroi, elle s'agenouillait devant l'image de la Vierge, et lui demandait, en pleurant, le salut des malheureux hérétiques. — Cette prière fervente d'une âme candide et chrétienne était-elle bien pure de toute pensée terrestre?....

viir.

Les hideuses journées qui venaient de souiller d'une tache sanglante et indélébile le royal manteau de Charles IX , étaient passées. La vague populaire, repliant sur elle-même son écume, s'était retirée en grondant. Effrayés de leur propre ouvrage, les catholi-

— 27G — qiies, une fois leur délire fanatique assouvi, tombèrent dans une torpeur d'épouvante à la vue de ces maisons ouvertes et dévastées, dont ils n'osaient plus passer le seuil, tant il y avait de terreur secrète dans ce vide et dans ce silence, succédant sans transition à ce mouvement et à ce bruit. Cet immense remords d'une population entière imprimait à la capitale de la France, ordinairement si bruyante et si joyeuse, un caractère de tristesse muette qui ressemblait au calme le plus profond. Hansius s'empressa d'en profiter pour retourner à ses chères découvertes. Dès le lendemain, à la nuit tombante, il était dans la maison du coin de la rue Marivaux, et fouillait, pioche en main, le sol du caveau placé au milieu des deux caves. A peine Hansius avait-il commencé à remuer la dalle quadrangulaire et surchargée de caractères hiéroglyphiques qu'il avait remarquée dans sa dernière fouille, qu'un bruit étrange se fit entendre tout près de lui. Ce bruit ressemblait au piétinement

uniforme, et étouffé par des voûtes sans écho, de plusieurs personnes s'avançant à pas mesurés et en silence. Hansius se hâta prudemment de voiler la clarté de sa lanterne sourde , et appliquant l'œil sur une brèche dentelée que la vétusté avait pratiquée dans la porte de chêne vermoulu, il eut la bizarre vision que nous allons décrire.

Le caveau, embrassé en plein par le regard d'Hansius , formait un assez vaste parallélogramme , situé du côté de la rue des Écrivains, sur laquelle il avait pris jour autrefois par deux étroits soupiraux, fermés intérieurement d'épais barreaux de fer, déjà à demi dévorés par une rouille bi-séculaire. Mais depuis longtemps aucun rayon de clarté n'avait pénétré par ces ouvertures; car l'angle très-aigu que le talus des soupiraux formait avec leur grille, était entièrement obstrué par un amas opaque de plâtras, de boue, de cailloux, et de débris de toute espèce. Cependant en ce moment

une clarté vive et ondoyante jetait , sur les iifturs noircis , des bouffées de lumière. Deux hommes portant , en guise de torches, des branches d'un bois résineux d'où jaillissait une flamme pétillante, éclairaient à quatre autres chargés d'un fardeau dont Hansius ne put reconnaître la nature, et qu'ils déposèrent à terre avec précaution. En même temps, une vingtaine de personnes, qui suivaient ces premières, se groupèrent silencieusement autour d'elles, en leur ménageant toutefois un assez grand espace vide, aux extrémités duquel se placèrent les porte-torches. Hansius ne pouvait voir ce qui se passait dans le cercle auquel ce groupe d'hommes servait de cadre , mais il distinguait parfaitement le bruit indescriptible de la pioche ouvrant péniblement la terre, et il entendait même la respiration bruyante et saccadée des travailleurs. Quoiqu'il fût d'une nature calme et peu superstitieuse , le docteur flamand , dans les premières angoisses de sa terreur , s'était involontaire-

ment rappelé les récits effrayants des voisins. Aussi , lorsque les éclairs des torches avaient frappé ses yeux, s'était-il attendu à voir apparaître, au milieu de ces lueurs infernales, le spectre du grand alchimiste Flamel. Mais quand , par un examen attentif et prolongé , Hansius se fut convaincu que les êtres qu'il voyait devant lui n'avaient rien de prestigieux ni de fantastique , sa frayeur changea de nature. Quels étaient donc ces mystérieux personnages, qui osaient s'introduire dans ces caveaux protégés contre les curieux par la superstition populaire?.,.. Fallait-il voir en eux des disciples de Flamel, qui voulaient, comme Hansius, interroger ces sombres voûtes et leur arracher les trésors et les secrets du maître?.... Étaient-ce, au contraire, des malfaiteurs qui, profitant de la terreur, gardienne de ces vieux caveaux , venaient y enfouir les fruits de leurs rapines?.... Tandis qu'Hansius se perdait ainsi en conjectures peu rassurantes , un grand mouvement qui eut iieu dans le groupe ,

vint attirer de nouveau son attention ef ébranler le frêle édifice de ses hypothèses. Le bruit uniforme de la pioche avait cessé ; le cercle s'était rompu , laissant à découvert une fosse profonde , encadrée dans un talus de terre fraîche déversée sur les bords. On y déposa doucement l'objet qu'Hansius n'avait pu distinguer d'abord, et qu'à la clarté des branches d'arbre enflammées il reconnut avec terreur pour un cadavre. En ce moment, une voix émue et fortement accentuée, s'éleva du sein du groupe muet :

«Prions, mes frères! » dit la voix, et la troupe entière , s'agenouillant sur le bord mouvant de la tombe, murmura, d'un ton monotone, cette lugubre psalmodie :

« Du fond de ma pensée, « Au fond de tous ennuis , « A toi s'est adressée '< Ma clameur jours et nuits ;

« Entends ma voix plaintive, « Seigneur, il est saison, « Ton oreille ententive « Soit à mon oraison.

" Si ta rigueur expresse " En nos péchés tu tiens , « Seigneur, Seigneur, qui est-ce «Qui demourra des tiens?

« Or, n'es-tu point sévère, « Mais propice à merci , " C'est pourquoi on révère « Toi et ta loi aussi.

« En Dieu je me console, « Mon âme s'y attend; « En sa ferme parole « Tout mon espoir s'étend.

'( Mon âme à Dieu regarde « Matin et sans séjour, '< Plus matin que la garde « Assise au point du jour.

'< Qu'Israël en Dieu fonde « Hardiment son appui,

« Car Dieu en grâce abonde « Et secours est en lui.

n C'est celui qui sans doute « Israël jettera " Hors d'iniquité toute , « Et le rachètera. » ( i )

Après cette longue prière , dans laquelle Hansius, pétrifié d'étonnement et de crainte, crut reconnaître la traduction des versets du De profuiidis de l'Église romaine , tous les membres de cette lugubre assemblée se levèrent , et jetèrent tour à tour une poignée d'inerte poussière sur la poussière qui avait vécu. Alors la voix grave qu'Hansius avait déjà entendue, s'élevant de nouveau, prononça le discours suivant , dont notre tremblant docteur , auditeur forcé de ce

(i) Psaume CXXX , De proftmdis damm'i ad te , traluclion de JVIarot.

sermon nocturne , ne perdit pas une syllabe :

« Frères! amis! martyrs d'une cause sainte! réunis aujourd'hui dans ce sombre caveau à la fois refuge, temple et sépulcre, Dieu donne

à ses élus de sévères leçons! La mort à nos

pieds , la mort sur nos tètes!.... le papisme triomphant, l'Évangile abattu!.... Achab sur

le trône, Jézabel à ses côtés! Prions, mes

frères! c'est le règne de l'impie! Nos frères sont morts, heureux ceux qui meurent au Seigneur! Pour nous, que sa volonté divine a

sauvés de la rage des Philistins, nous qu'il destine sans doute à raffermir son église ébranlée, fuyons une terre marâtre qui dévore ses enfants. Nos frères bataves nous appellent : rallions-nous à la bannière du brave Guillaume de Nassau, épée et bouclier de notre foi !.... Mais que la nuit de la prudence nous couvre

de son ombre Nos assassins veillent.... Si

un seul espion s'est glissé dans ce lieu »

«Qu'il meure! » hurlèrent vingt voix unanimes, avec une explosion frénétique qui foudroya Hansius. A cette exclamation spontanée succéda une agitation effrayante : ce groupe compacte , et jusqu'alors enchaîné par une religieuse tristesse, se brisant tout à coup, s'élança dans tous les sens avec une rage fanatique. Plongé dans une stupeur d'épouvante qui clouait ses pieds au sol et arrachait à ses pores une sueur de glace, Hansius, retiré enfin de sa dangereuse torpeur par l'imminence du péril, n'eut que le temps de se précipiter sous un banc de pierre qui régnait autour de la cave, et de s'y entasser rudement, sans pitié pour son incommode obésité. La lourde porte qu'il venait d'abandonner, s'ouvrant soudain avec violence , laissa déborder le torrent : les torches , vivement secouées , lancèrent des jets lumineux dans les recoins les plus obscurs du caveau; un des rayons tombant à plomb sur l'étui de pierre dans lequel le docteur flamand était emboîté, éclaira un volumineux abdomen

dont la proéminence rebelle n'avait pu se plier aux exigences du local. Le malheureux Hansius , exhibé à grand'peine de sa caque, la face cendrée et ruisselante, l'œil hagard, la perruque sur l'oreille, est traîné sur la tombe à peine fermée , et vingt poignards levés sur lui vont l'offrir en holocauste aux mânes de la victime des haines religieuses. Jusque-là , Hansius, paralysé de terreur, n'avait opposé à ses bourreaux que la faible résistance machinale et les gémissements étouffés du mouton conduit à l'abattoir; mais à la vue des bleuâtres éclairs de ces lames nues dont les pointes froides et acérées effleuraient sa poitrine, l'horreur invincible de la destruction , l'amour forcené de la vie, exaltèrent en lui une énergie convulsive :

« Arrêtez! cria-t-il d'une voix caverneuse, je suis huguenot !! ! »

Ce cri désespéré fut suivi d'un court silence.

Les poignards s'étaient écartés d'Hansius ; mais lui , anéanti par l'effort prodigieux qu'il avait fait pour raviver sa parole éteinte, était resté terrassé, dans la même attitude où des bras vigoureux l'avaient jeté , à genoux , un peu renversé en arrière, et le bras droit en bouclier, repoussant avec horreur le fer des dagues. Cependant un murmure d'indécision circulait parmi les protestants : un interrogatoire improvisé leur apprit qu'Hansius était Flamand ; et la vérité de cette assertion , démontrée par l'accent étranger et guttural du pauvre patient, plaida pour lui dans l'esprit de ses juges. Hansius devina, avec la perspicacité d'un accusé qui se débat contre un arrêt de mort, cette impression favorable ; il essuya son front ruisselant, et une faible lueur d'espoir colora ses traits pâles. Mais bientôt la voix du chef de la troupe vint briser cette planche de salut :

«Tu es Flamand, nous voulons bien le

croire, dit-il: mais n'est-il donc plus de papistes parmi tes compatriotes? Si tu es des

nôtres, il faut le prouver!

— Que dois-je faire ? répondit Hansius palpitant.

— Nous réciter le beau psaume : Domine , exaudi orationem meam, traduit en vers français par l'illustre poëte Marot. Cette œuvre admirable est aussi connue dans les temples bataves que dans ceux de la France ; récite-le

donc, ou bien tu n'es qu'un faux frère et

nous te traiterons , ajouta-t-il d'un accent effrayant de rage , comme tes papistes de la Saint-Barthélémy ont traité nos glorieux martyrs!.... »

A cette foudroyante alternative , le malheureux Hansius, qui s'était relevé à demi, retomba, en poussant un gémissement inarticulé,

sur la terre humide de cette fosse qui allait devenir la sienne. Un frémissement convulsif agita ses membres affaissés ; il essaya de parler, et ne trouva plus de paroles dans sa poitrine haletante. L'heure , l'heure fatale était donc arrivée!!!.... Hansius, la tête perdue, pelotonna son corps crispé , et ferma les yeux en voyant de nouveau briller l'acier des lames nues. Tout à coup , un jeune homme d'une stature athlétique rompt le cercle de poignards levés sur Hansius, et d'une voix sonore , dont l'accent fit tressaillir dans son abattement le pauvre condamné :

«Qu'allez - vous faire?... dit-il avec véhémence; le sang des nôtres n'a-t-il donc pas assez coulé, et voulez-vous le verser vous-mêmes ?...... Je réponds de cet homme!

il est mon compatriote et notre frère! Relevez-vous , Hansius !.. ajouta-t-il en tendant la main au docteur ; relevez-vous, et embrassez votre ami!...

— Adriaens!!! Adriaens!! !.. » répéta le

médecin avec une voix encore éteinte , mais qui recelait , sous son organe voilé , une de ces joies surhumaines, inconnues à la foule, une de ces joies de condamné à mort recevant sa grâce au pied de l'échafaud. Puis il saisit à deux mains la main d'Adriaens , et s'y cramponnant comme fait un naufragé à la corde de salut, il parvint, non sans efforts, à reprendre son aplomb physique et moral , entièrement submergé dans cette affreuse bourrasque. Il se jeta ensuite dans les bras d'Adriaens avec une effusion peu dans les habitudes compassées du grave docteur, et dont la ferveur fit sourire le bon jeune homme, qui, par un innocent mensonge sur la religion d'Hansius, venait de l'arracher à la mort :

«Mon cher ami, dit-il, jevous dois la vie !.... je ne l'oublierai point!....» Se retournant, après, vers les autres prolestants, qui rengainaient leurs poignards : « Mes frères! reprit-il en ra-

Page 1