L ABBE
Timide... timide... avec -vous seule!
LA PRINCESSE
Ah bah!... Eh bien! vous disiez donc?... Votre autre nouvelle... ■
l'abbé.
Que la représentation de ce soir est d'autant plus piquante que mademoiselle Lécouvreur et la Duclos sont en rivalité déclarée. Adrienne Lécouvreur a pour elle le public tout entier, tandis que la Duclos est ouvertement protégée par certains grands seigneurs et même par certaines grandes dames... entre autres parla princesse de Bouillon! la princesse, se mettant du rouge.
Par moi?
l'abbé.
Ce dont chacun s'étonne , et l'on commence même, dans le monde, à en rire,
la princesse, avec hauteur.
Et pourquoi, s'il vous plaît?
l'abbé, avec embarras.
Pour des motifs que je ne puis ni ne dois vous dire... parce que ma délicatesse et mes scrupules...
la princesse.
Des scrupules... à vous! l'abbé ! Et vous disiez qu'il n'y avait rien de nouveau... (Se levant.) Achevez donc!... Aussi bien ma toileue csi terminée... et je n'ai plus que dix'minutesàvoùs donner...
l'abbé.
Eh bien ! Madame... puisqu'il faut vous le dire,
vous, petite-fille de Sobiesky et proche parente de
notre reine, vous avez pour rivale mademoiselle
Duclos, de la Comédie-Française.
LA PRINCESSE
En vérité!
l'abbé.
C'est la nouvelle du jour... Tout le monde la connaît, excepté vous, et comme cela peut vous donner un ridicule... je me suis décidé, malgré l'amitié que me porte M. le prince de Bouillon, votre mari, à vous avouer...
la princesse.
Que le prince lui a donné une voiture et des diamants!
l'abbé.
C'est vrai!
la princesse.
Et une petite maison...
C'est vrai!
Hors les boulevards de Paris, à la Grange-Batelière.
l'abbé, étonné.
Quoi, princesse, vous savez...
LA PRINCESSE
Bien avant vous! bien avant tout le monde... Écoulez-moi, mon gentil abbé, le tout pour votre
inslruction... Monsieur de Bouillon , mon mari , quoique prince et grand seigneur, est un savant: il adore les arts et surtout les sciences. Il s'y était adonné sous le dernier règne.
l'abbé.
Par goût?..
LA PRINCESSE
Non ! pour faire sa cour au régent, dont il s'efforçait de devenir la copie exacte et fidèle, il s'est appliqué, comme lui, à la chimie; il a, comme lui , un laboratoire dans ses appartements que sais-je ? Il souffle et il cuit toute la journée ; ii est en correspondance réglée avec Voltaire, dont il se dit l'élève. Ce n'est plus le bourgeois gentilhomme, c'est le gentilhomme bourgeois qui prend un maître de philosophie... toujours pour ressembler au régent... Et vous comprenez que, voulant pousser l'imitation aussi loin que possible, il n'avait garde d'oublier la galanterie de son héros... Ce qui ne me contrariait pas excessivement... Une femme a toujours plus de temps à elle... quand son mari est occupé... Et pour que le mien, même infidèle, restât dans ma dépendance, j'ai pardonné à la Duclos, qui ne fait rien que par mes ordres et me tient au fait de tout... Ma protection est à ce prix, et vous voyez
qno jp Cône parole !
C'est admirable!... Mais qu'y gagnez- vous, princesse?
LA PRINCESSE
Ce que j'y gagne?.. C'est que mon mari, craignant d'être découvert, tremble devant la petitefille de Sobiesky dès qu'elle a un soupçon... et j'en ai quand je veux... Ce que j'y gagne? c'est qu'autrefois il était très avare, et que maintenant il ne me refuse rien ! Commencez-vous à comprendre ?
l'abbé.
Oui!... oui... c'est une infidélité d'une haute portée et d'un grand rapport !
LA PRINCESSE
Le monde peut donc me plaindre et gémir de ma position, je m'y résigne, et si vous n'avez, cher abbé, rien autre chose à m'apprendre...
l'abbé, timidement.
Si, Madame! une nouvelle...
la princesse, souriant.
Encore une !
• l'abbé, de même.
Qui me regarde personnellement... et celle-là je crois être sûr que vous ne vous en doutez pas... C'est que... c'est que...
la princesse, gaiement.
C'est que vous m'aimez !
l'abbé.
Vous le saviez!... Est-il possible!... Et vous ne m'en disiez rien !