‹ Adrienne Lecouvreur;Chapitre 62 sur 69 · ACTE V, SCENE IL · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE IL

son , ne me voilà-t-i! pas bien malade !.. ce n'est pas cela qui m'inquiète!

Qu'est-ce donc?..

MICHONNET.

La scène de ce soir... chez cette grande dame! crois-tu donc, qu'excepté son mari, tout le monde n'ait pas compris l'allusion... à commencer par elle...

Je l'espère bien ! Je l'ai blessée à mort, n'est-ce pas?... Quelle joie! c'est le seul moment de boûheur que j'aie éprouvé après tant de souffrance! A chaque mot de ces derniers vers... il me semblait lui enfoncer un poignard dans le cœur! Et puis, avez-vous lu la terreur sur tous les visages? Avez-vous entendu ce silence? L'avez-vous vue elle-même, en dépit de son audace, pâlir sous mes regards. Ah! j'avais marqué d'une tache ineffaçable : " . -

Ce front qui ne rougit jamais!

MICHONNET.

Voilà justement ce qui m'effraie !.. C'était trop bien... c'était trop fort!... Ces grandes dames, si belles et si gracieuses avec leurs guirlandes de fleurs et leurs robes de gaze , c'est vindicatif... c'est méchant... tout leur est permis... et elles osent tout ! celle-là surtout... à qui justement hier je proposais déjouer le rôle de Cléopâtre... elle a toutes les qualités de l'emploi : elle ne reculera devant aucun moyen... pour se venger d'un affront ou se débarrasser d'une rivale...

Eh! que m'importe?... Quel mal peut-elle me faire désormais qui égale les tourments renfermés dans cette pensée... dans ce mot-.Aimée!.. elle est aimée!.. Celte blessure faite par moi, il la guérit par ses paroles d'amour!.. Ces larmes, si elle en répand, il les essuie sous ses baisers!.. Et maintenantmême...maintenantque mon cœur se brise... elle est heureuse... elle est près de lui... Vous ne savez donc pas que je l'ai supplié, à voix basse, de me suivre, tandis qu'elle lui ordonnait de ne pas la quitter!..

MICHONNET.

Eh bien!..

Il est resté!., resté avec elle!.. Ah! c'en est trop ! je n'y résiste plus ! (Faisant un pas four sortir et remontant le théâtre.)

MICHONNET.

Où vas-tu?

Me jeter entre eux... les frapper... et après... qu'on fasse de moi ce qu'on voudra !

MICHONNLT.

Y penses-tu ?

adrienne, redescendant le théâtre et allant se

jeter dans un fauteuil à droite.

Cela né vaut-il pas mieux que de mourir ici de

jalousie et de désespoir... car, je le sens, j'en

mourrai !

MICHONNET.

Non ! non ! par malheur tu t'abuses encore!... c'est une fièvre qui ne vous quille pas, une douleur aiguë de tous les instants... on souffre... on est bien malheureux... mais on n'en meurt pas!.. Tu vois bien que j'existe encore !

adrienne, le regardant avec étonnement.

Vous !

MICHONNET.

Ah ! cela t'étonne, n'est-ce pas?.. Tu ne peux croire que sous cette épaisse enveloppe il y ait un cœur qui souffre comme le tien... qui aime... qui saigne comme le tien...

Quoi ! ces tourments , vous les avez éprouvés?

MICHONNET.

Oui.... autrefois.... il y a bien longtemps.... Crois-moi, on s'habitue à tout... même à être malheureux !

Ah ! cette force que je ne vous soupçonnais pas... ce courage que j'admire en vous !... je l'imiterai !... je l'égalerai, si je le puis.... Je triompherai d'une passion insensée dont maintenant je rougis !

MICHONNET, avec joie.

Dis-tu vrai ?

Vous voyez bien que je parle dé lui sans haine et sans colère... que le souvenir de ses outrages me laisse calme et tranquille. .. que son nom même ne m'émeut plus!.. (Adrienne traverse le théâtre et va se placer près du fauteuil à gauche , entre la cheminée et la table. La porte du fond s'ouvre.)

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