‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 1 sur 34 · SOUVENIR DES ANNÉES DIFFIGILSS · texte numérisé non relu

SOUVENIR DES ANNÉES DIFFIGILSS

^. DOMAS FILS*

AFFAIIIE CLEMENCEAU

k M« ROLLINET

« Puisque, à la première nouvelle de mon arrestation, sans vous demander ce qu'il y a de vrai et de faux dans les bruits contradictoires qui courent sur mon compte, vous vous êtes souvenu de nos amrcales relations et que vous m'avez décidé à vivre le plus longtemps possible, au nom de mon enfant et de mon honneur, je commence aujourd'hui, je ne dirai pas seulement le mémoire des faits dont la connaissance exacte est indigpepsable à l'avocat qui veut bien se charger de ma cause, mais le récit confidentiel, scrupuleux, inexorable des événements, des circonstances, dça pensées qui ont amené la catastrophe du m^s dernier.

» L'affaire ne viendra pas avant cinq ou sîx se-

arrestation, et il se sera réjoui de n'avoir pas reconnu un enfant qui l'aurait tratné un jour sur les bancs de la Cour d'assises, en admettant que ma destinée eût été la même s'il s'y fût intéressé.

Jusqu'à l'âge de dix ans, j'ai fréquenté assez régulièrement un petit externat tenu par un vieux bonhomme au rez-de-chaussée de la maison conliguë à la nôtre. J'y ai appris la lecture, récriture, un peu d'arithmétique, d'histoire sainte et de catéchisme.

Lorsque ma dixième année fut venue, ma mère résolut de me mettre tout à fait en pension, préférant mon intérêt à venir à son bonheur présent ; car se séparer de moi devait être cruel pour une femme qui n'avait que moi à aimer dans le monde.

— Tu n'as pas de père, me dit-elle à cette époque; cela ne signifie pas que ton père est mort : cela signifie que beaucoup de gens te mépriseront, t'insulteront pour un malheur qui devrait exciter leur sympathie et provoquer leur assistance ; cela signifie encore qu'il ne faut compter que sur toi et sur moi qui, malheureusement ne pourrai pas travailler toujours ; cela signifie enfin que, quelque chagrin que tu me causes, je suis forcée de te le pardonner. N'en abuse pas trop.

Voilà plus de vingt ans que j'ai entendu ces paroles, et je les retrouve nettes et précises comme si je les avais entendues hier. Quel effroyable don que la mémoire I De quelle faute Dieu avait-il à punir

6 AFFAIRE CLÉMENCCÂtJ .

rhomme quand il lui a imposé ce redoutable bienfait? Il est des souvenirs heureux, dit-on. Oui, tant que le bonheur nous accompagne; maisi, au premier deuil ou au premier remords, tous ces souvenirs s'enfuient, et, si nous courons après eux, ils se retournent et nous frappent en plein cœur.

Je ne pouvais guère, à dix ans, m'identîfier avec le sens littéral des paroles de ma rtière; mais j'y démêlai, d*înstiûct, une souffrance pour elle et un devoir pour moi.

Je l'embrassai, c'est la première réponse des enfants émus; puis, avec un accent dé résolution subite et de fermeté au-dessus de mon âge :

— Sois tranquille, lui dis-je, je travaillerai bien, et, quand je serai grand, tu verras comme je te rendrai heureuse.

Ma mère avait créé un petit commerce de lingerie et de broderie ai^ coin de la rue de la Grange-Batelière, au deuxième étage, en face de la mairie. Première ouvrière de la célèbre Caroline, elle s*étaît établie à son tour, et son goût, son exactitude, son caractère, lui avaient attiré une clientèle peu nombreuse mais choisie.

Je vois encore notre modeste logement si propre- * ment tenu, la vieille bonne, frottant dès le point du jour, et avec qui, sous prétexte de lui aider dans ce travail matinal, je venais jouer, à mon réveil; nos simples repas, durant lesquels ma mère causait avec cette même servante, habitude commune à la

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petite bourgeoîsîe; les voisins que je rencontrais sur Fescalier, lorsque je me rendais à mon école et qui s'amusaient de mon babillage; enfin la veillée et les deux ou trois ouvrières, jeunes et rieuses, à qui ma mère distribuait de l'ouvrage après l'avoir coupé elle-même.

Ces jeunes filles me gâtaient de leur mieux. Ma position d'enfant naturel était sans doute pour elles une raison de plus de m' aimer. Les femmes, dans cette classe, ont trop souvent à souffrir d'un semblable accident, pour ne pas y compatir et ne pas le respecter chez les autres. Pendant les dernières soirées qui précédèrent mon entrée en pension, elles s'ingéniaient à me distraire et à me faire oublier l'exil prochain; car, malgré ma grande résolution de courage, l'âge reprenait ses droits, et je n'y pensais pas sans alarmes.

Enfin, la veilte du grand jour» — le l*' octobre 18.. I — après le dîner,^ma mère me dit :

— Allons terminer nos emplettes.

Elle me conduisit d'abord chez un petit joaillier du boulevard Saint-Martin, et, là, pauvre chère femme I elle m'acheta un couvert et une timbale d'argent, en ayant encore la bonté de consulter mon goût. Je choisis le plus simple modèle, pensant que ' ce serait le moins cher. Elle m'embrassa; le cœur est si intelligent I

Nous revînmes ensuite tout le long des boulevards, et, comme je me plaisais à colorier des images

(c'était ma grande distraction pendant qu'elle travaillait, l'hiver), elle m'acheta une boîte de couleurs; puis ce fut une toupie, une corde à sauter, que sais-je I tous les petits jouets destinés à atténuer le chagrin du lendemain en occupant mon jeune esprit de mes plaisirs accoutumés.

Quand nous rentrâmes à la maison, il était tard, les ouvrières étaient parties. La lampe, aux trois quarts baissée , nous attendait sur l'établi. Toutes mes petites affaires terminées étaient rangées avec soin. Chacun de ces objets représentait une somme d'argent péniblement acquise, une veille prolongée dans la nuit, quelquefois jusqu'au matin. L'homme qui rend mère une fille pauvre, et qui laisse le travail de cette femme pourvoir seul aux besoins de son enfant, a-t-il conscience de ce qu'il fait?

Ma mère s'assit, me prit sur ses genoux, je posai ma tête sur son épaule, et nous restâmes ainsi près d'une heure sans parler, elle rêvant au passé, sans doute, moi ne pensant à rien, qu'à me trouver bien où j'étais.

— Veux-tu être gentille, petite maman? lui dîs-je lorsqu'il fut temps de me coucher; laisse-moi dormir avec toi.

J'étais très-délicat dans ma première enfance. Ma mère, qui m'avait nourri, me couchait avec elle. Cette habitude s'était prolongée pour moi jusqu'à l'âge de six ans. C'était devenu ensuite une récompense ou une compensation lorsque j'avais été excep-

tionnellement sage, ou qu'un plaisir m'avait été promis, et que, pour une raison de travail ou d'économie, il avait fallu m'en priver. Alors, je demandais à ma mère la permission de reposer auprès d'elle, et, le soir venu, je courais dans sa chambre, je me coulais dans son lit, je m'y retournais en frétillant comme un poisson qu'on rejette dans l'eau, et je m'endormais de ce sommeil plein qui n'appartient, hélas ! qu'à l'enfance. Sa besogne achevée, ma mère se glissait tout doucement à mon côté, et, le lendemain, «je me retrouvais toujours dans la même attitude; tenant son bras entre les miens, contre mes lèvres. De ce réveil, surtout, je me faisais une fête ; je me mettais alors à jouer avec elle, je la décoiffsds. Nous riions ensemble, et, me pressant avec énergie dans ses bras^ elle me disait : — €omme je t'aime, mon cher enfant I

Voilà bien des détails inutiles à la cause, n'est-ce pas? Mais, je vous le répète, je n'écris pas seulement pour mon défenseur, j'écris pour moi-même: car il me serait impossible de raconter tout de suite la seconde partie de. ma vie sans faire une halte dans la première. J*ai besoin de courage. Où le trouver, sinon

iO APPAÎRE CLEMENCEAU.

dans le rappel de ces premières années si calmes et si doucesf

Le lendemain , à sept heures du matin , j'étais dans le cabinet du chef d'institution, à qui ma mère me recommandait pour la centième fois : « Je ne l'avais jamais quittée; j'avais besoin tles plus grands ménagements ; on obtenait tout de moi par la douceur; si j'étais malade, il fallait l'envoyer chercher tout de suite; du reste, elle ne demeurait p^ très-loin du pensionnat, elle viendrait, pendant les premiers temps, tous les jours à l'heure de la récréation, etc., etc. » La cloche sonna, elle m'embrassa une dernière fois, et je restai seul.

Comme presque tous les hommes, vous avez eu cette minute-là dans votre enfance. Vous savez ce qu'elle contient.

M. Frémin me dit, du ton affectueux d'un père habitué à ne pas brusquer cette première souffrance dont il était souvent le témoin i

— Venez, mon ami. '

Et il me conduisit au milieu de mes nouveaux camarades.

En me mettant en pension au lieu de me mettre

AFFAIRE gLÊMENCBAU. il

au collège, ce qui eût été plus simple et moins coûteux, ma mère avait pris une de ces demi-mesures que le cœur ingénieux accepte pour amortir le choc de certaines nécessités. Puis cette, institution, située dans un quartier sain, dans le voisinage des jardins de Tivoli, semblait offrir tous les avantages possibles d'hygiène et d'éducation. C'était en effet, maisti tort, un des établissements les plus renommés de Paris. Il comptait près de trois cents élèves appartenant pour la plupart à la haute finance, au grand commerce ou à la noblesse récente.

Ma mère, comme toutes les personnes auxquelles l'instruction a manqué, voulait m'en faire donner une aussi complète que possible. Elle avait donc cru devoir s'adresser à une de ses plus riches clientes, laquelle avait un fils à peu près de mon âge, et lui avait demandé, en lui apprenant pourquoi elle lui faisait cette demande, dans quelle maison elle avait placé son fils. Cette circonstance bien simple devait amener les premiers événements douloureux de ma vie. La dame se trouva blessée de ce qu'une de ses fournisseuses avait l'outrecuidance de vouloir faire de son fils, enfant naturel par-dessus le marché, un camarade du sien, fils d'un comte de la Restauration.

Ma mère ne soupçonna rien. En communiquant ses projets à madame 'd'Anglepierre, elle avait eu même la naïveté d'ajouter :

— Je serais bien heureuse que mon fils se trouvât avec le vôtre» jnadame. Vous avez toujours été si

12 AFFAIRE CLÊMBNCËAn.

bienveillante pourmoi, que M. Fernand, j'ensuiscertaine, sera bon aussi pour Pierre. Ce cher enfant ne m'a jamais quittée, il a grand besoin qu'on l'aime.

Ma mère était sans orgueil comme elle était sans servilité. Elle dit ces paroles tout simplement à sa cliente, en lui montrant des broderies et en me tenant la tête contre ses genoux.

D'ailleurs, une mère qui parle enfant à une autre mère se considère comme son égale. L'amour maternel semble devoir mettre, au moins momentanément, toutes les femmes au même niveau, puisqu'il n'y a pas, suivant les différentes classes, différentes manières d'engendrer et d'aimer ses enfants. C'est là surtout que la nature implacable supprime clairement les hiérarchies sociales, en astreignant toutes les génératrices aux mêmes moyens, aux mêmes dangers, aux mêmes devoirs.

Cette dame ne pensait pas ainsi. Rentrée chez elle, elle raconta probablement, en présence de son fils, ce qu'elle venait d'entendre, en y ajoutant des réflexions dont je devais bientôt recevoir le contrecoup.

L'établissement était immense, tel qu'il devait être pour contenir enviion deux cent cinquante élèves

pensionnaires. Il se divisait en deux parties, le petit et le grand collège : dans le premier, les élèves depuis les classes élémentaires jusqu'à la cinquième inclusivement; dans le second, depuis la quatrième jusqu'à la rhétorique, la philosophie, les mathématiques spéciales, les Humanités enfin. Les deux collèges occupaient chacun un bâtiment différent, et, séparés par des balustrades, n'avaient ensemble aucun rapport ostensible. Ils avaient même. leur sortie particulière sur deux rues parallèles.

Dans le grand quartier, quelques élèves de mérite se groupaient autour de M. Frémin et formaient un noyau de travail, d'émulation et de succès qui maintenait la pension dans sa bonne réputation d'autrefois. M. Frémin se donnait absolument à ces jeunes gens, abandonnant aux professeurs subalternes ceux qui ne valaient pas la peine qu'on s'occupât d'eux et qui, entre les mains de son associé, purement homme d'affaires, représentaient le côté lucratif de l'entreprise.

Ce qui se passait parmi ces derniers n'est pas chose croyable. Les mauvais livres, l'ostentation du vice et de l'impiété , provoquée peut-être par les trop grandes exigences cléricales du temps, la mollesse et l'oisiveté, le libertinage précoce, tels étaient les vices courants de cette véritable république. Pendant les récréations, les petits regardaient curieusement, à travers les barrières qui les séparaient des grands, les héros des scandales pres-

que quotidiens dont les récits arrivaient quelquefois jusqu'à eux. Us se les montraient avec admiration.

6^ messieurs , fiers de lenr renoînmée , se livraient avec un orgueil bien légitime aux regards de cette menue foule, se dandinant, tirant leurs moustaches timîdeâ , '^affectant toutes les allures propres à pervertir de jeunes et faibles imaginations.

Le mal s'étendait donc peu à peu et devait à la longue gangrener les plus innocents Si j'y échappû, moi, ce fut par des circonstances exceptionnelles, que je bénis puisqu'elles m'ont détourné du vice,qui eût été un plus grand malheur pour moi.

M. Frémin m'avait laissé, je vous l'ai dit, au milieu de mes nouveaux camarades, après m'avoir recommandé particulièrement à notre professeur, à qui je demandai si le fils de madame d'Anglepîerre était déjà rentré ; il me dit que non, et que très-probablement cet élève ne rentrerait que le lendemain. J'allai donc m'asseoir sur un banc et j'attendis.

Vous devinez quels regards je fixais sur cette grande porte refermée tout à coup entre ma mère et moi. Ma pauvre chère mère ! je la suivais en esprit . dans la rue. Je la voyais, son mouchoir sur les yeux pour dérober ses larmes aux étrangers, rentrant chez elle d'un pas rapide, et. Une fois rentrée, s' abandonnant à son émotion , essuyant ensuite ses yeux avec ce courage dont elle m'avait donné tant de preuves, reprenant son travail quotidien et répondant amica-

ÀÉFAlftË GLÊMBNd'tiÀÙ. 19

lement aux questions (Jiië les ouvrièt-es né pouvaient manquer de lui adresser. Tous les objets familiers de mon enfance repassaient devant mes yeuX dùmtùB des amis ; je me sentis près de fondre en larmes ; maïs il ne fallait pas pleurer là.

Alors, je regardai autour de mol pour essayer de me faire à ma vie nouvelle. Chacurt de ces eiifâûts avait pris Ou i*ëpris les habitudes de la Cômmunautôi Ils se promenaient par groupes, Us sautaient à la corde, ils jouaient à la balle; ils se motltralent lés présents reçus pendant les vacances, ils àé racontaient ce qu'ils avaient fait depuis six semaines, ils riaient, ils se partageaient des friandises.

Moi aussi, j'avais dans mon panier niâ petite provision de gâteaux et de jouets. J'aurais voulu partager les uns et utiliser les autres. Je n'osais pas. A qui m'adfresseï^ dans cette cohue? Personne lie faisait attention à moi. Si la porte eût été ouverte^ je me serais sauvé certainement.

Au fait, pourquoi étais-jè là? J'étais si heureux encore une heure auparavant! Qu'allaiâ-je donc apprendre qui dôt me faire oublier ihâ mère ?

La tristesse allait bien certainement me vaincre lorsqu'un de ées enfants, qui avait été causer avec tous ses camarades lés uns après les autres, vint se camper devant moi et me regarder sans rien dire.

Planté sur ses jambes écartées, ses deUx mains dans ses poches^ par un mouvement de tôte fré-

quent et gracieux , il rejetait en arrière ses cheveux longs, épais, très-blonds, souples comme des fils de soie et qui tendaient toujours à retomber sur son front. Je regardai cet enfant comme il me regardait, et, d'ailleurs, sa figure me paraissait assez reinar- ' quable. Très-pâle, d'une pâleur crayeuse, il avait les yeux bleu clair, bleu de Chine, avec des cils et des sourcils châtains. Ces yeux mobiles, et qui avaient toujours l'air de chercher une pensée nouvelle, étaient entourés d'un cercle de nacre auquel chaque évolution de leurs globes imprimait une légère palpitation, semblable à ces éclairs -sans bruit et sans foudre qui entr' ouvrent un moment les ciels d'été. Une jolie bouche, bien que les lèvres fussent d'un ton maladif et qu'il les mordît sans cesse jusqu'à y faire venir le sang, des dents petites comme des dents de chat, un nez droit, aux narines im peu relevées, complétaient ce visage vraiment féminin. De temps en temps, il sortait une main de sa poche et se mâchonnait les ongles. C'était dommage, car ses mains étaient blanches, sans os apparents, à' fossettes, et je n'en vis jamais de pareilles à un aussi jeune garçon.

— Qu'est-ce que tu fais là ? me dit-il d'une voix légèrement voilée, coupée d'une petite toux ner- ^ veuse.

— Rien.

— Tu es un nouveau ?

— Oui, et toi ?

— Moi, je suis an ancien. De quel pays es-tu ?

— De Paris, Et toi?

— Moi, je suis de Charleston.

— Où est-ce ?

— En Amérique. Comment t'appelles-tu?

— Pierre Clemenceau. Et toi ?

— André Minati. Qu'est-ce que fait ton père?

— Je n'en ai pas.

— Il est mort ?

Je ne répondis rien; il prit probablement mon .silence pour une affirmation.

— Et ta mère, qu'est-ce qu'elle fait?

— Elle est lingère.

— Lingère? Elle fait des chemises?

— Et d'autres choses encore , répondis-je naïvement. Et la tienne ?

— La mienne, elle ne fait rien. Elle est riche, et mon père aussi. Il voyage poiu: son plaisir.

— Quel âge as-tu ?

— Douze ans. Et toi? •

— Dix.

— Dans quelle classe es-tu?

— Dans la classe de ce monsieur qui se promène.

— Moi aussi.

— Cependant tu es plus âgé que moi.

— Mais je suis en retard parce que je suis étranger. Qu'est-ce que tu as là dans ton panier?

— Des gâteaux. En veux-tu?

— Voyons tes gâteaux.

18 AFFAIRE GLÉMENCBAt.

J'ouvris mon panier sur mea genoux ; André plongea sa main dedans, la retira pleine, et mordit à belle bouche dans ce qu'il avait pris.

— Ils sont bons, tes gâteaux; pourquoi n'en manges-tu pas?

— Je n'ai pas faim,

— Qu'est-ce que ça fait?

Et, revenant à la charge, il en eut bien vite fini avec mes provisions.

— C'est tout ce que tu as?

— Oui.

— BonjQur. Je te trouve un peu béte.

Tournant alors sur ses talons, il me laissa tout

étourdi de cette entrée en matière, et, prenant son élan, il courut vers un autre enfant qui ne pouvait le voir, lui sauta sur le dos sans le prévenir, et tous deux roulèrent dans le sable ; mais l'autre seul s'était fait mal. A chaque instant, il recommençait une plaisanterie du même genre, ayant soin de s'adresser toujours à de moins forts ((ae lui.

Le maître d'étude ne voyait rien ou paraissait ne rien voir. Il se promenait de long en large, les mains derrière le dos et songeait; à quoi? A sa dure \iestinée sans doute, que les vacances avaient interrompue et qui se renouait encore ime fois à ses anneaux de fer.

AFt'AlAE GLÉMBNCEAO. M

Cependant, comme André était le seul enfant qui m'eût parlé, je le suivais ïnachittalement des yeux. D'abord, j'avais mes gâteaux Sur le coeur, et puis je le trouvais étrange. Je le vis donc quitter peu à peu ses camarades, et, après s'être retourné deux ou trois fois pour s'assurer qu'on ne le remarquait pas, se diriger vers la balustrade qui nous séparait du grand collège et regarder dans l'autre cour. Sans doute il découvrit ce qu'il cherchait, car il fit un signe ; et, tournant le dos à la barrière, il s'f appuya, passa sa main derrière lui, et reçut, d'Un grand garçon de dix-huit ans, un billet qu'il cacha dans sa poche ; après quoi, il se perdit de nouveau dans le mouvement général.

Quelques minutes après, noua nous rendions à la messe du Saint-Esprit, qu'un prêtre disait dans la chapelle même de la pension, et, de là, nous gagnions les salles d'étude. Celle où je pris place était très -vaste. Une chaire en occupait le fond et une douzaine de tables à pupitres, de dix élèves chacune, disposées les unes devant les autres» en occupaient le milieu.

- Par suite de la recommandation de M. Frémin, j'étais le premier, à la gauche du professeur, sur le

20 AFFAIRE GLÊMENCBAt.

* premier banc, et mon Américain se trouvait à c6té de moi. J'aurais préféré un autre voisinage; car , après ce que ma mère m'avait dit, et les promesses qu'elle avait reçues de moi, je comptais ne pas perdre une minute, même la première, et je me disposais à «absorber par tous les pores cette science si utile, que Ton me séparait, en son nom, de tout ce qui m'était cher. J'ouvrais donc les yeux, les oreilles et même la bouche, à la voix du maître qui nous en exposait les principes.

Gela ne faisait pas Tafifaii e de mon voisin. Il commença par lire son petit billet écrit au crayon^ en ayant l'air de lire dans son livre, puis il le mâcha et l'avala, puis il me poussa le genou pour me montrer je ne sais quoi dans son pupitre ; mais, voyant mon indifférence, il se tourna vers son autre voisin; puis il revint à moi, me parlant bas, m'accablant de questions auxquelles je ne comprenais et ne répondais rien, ce qui le détermina à me jeler de l'encre sur ma veste.

Oh I quand je le vis abîmer ainsi ma veste neuve qui coûtait de l'argent à ma mère, je lui enjoignis assez haut de cesser. En somme, je savais aussi bien que lui ce que c'était que de donner un coup de poing ; j'en avais reçu et donné, dans mon école, et je n'étais pas disposé à me laisser- malmener comme les enfants auxquels il s'était adressé pen-^ dant la récréation.

Mes procédés parurent l'étonner un peu. Il me

dit tout bas que j'aurais affaire à lui après la classe.

A peine étions-nous dans la cour, que, accompagné de deux ou trois de nos camarades, il s'approcha de moi, et, me mettant son poing sous le nez, m'appela marchand de chemises, me demanda ce que j'avais, voulu lui dire, et me défendit de lui adresser jamais la parole. Je lui tournai le dos sans lui répondre. Il attribua cette retraite à la peur, et m'envoya une bourrade qui faillit me jeter par terre. Alors, je me retournai, et, avant qu'il pût arriver à la parade, sans savoir moi-même ce que je faisais, je lui appliquai un tel coup de poing sur sa pâle figure, que le sang coula.

Effrayé de mon action, je m'approchais pour le secoiu'ir, quand il me donna, de toute sa force, un coup de pied dans la jambe. La douleur me fit perdre la tête et je tombai sur le malheureux à bras raccourcis. Je l'eus bien vite terrassé; je lui posai le genou sur la poitrine, et, si on ne me l'eût pas arraché des mains, je l'étranglais certainement.

Pendant quelques minutes je fus haletant, avide de luttes nouvelles, vibrant dans tout mon corps. On nous interrogea.. Je racontai nettement la vérité, depuis l'histoire des gâteaux jusqu'à la provocation. J'avais été le plus fort ; la plupart de ceux qui avaient à se plaindre d'André et qui n'avaient jamais osé lui répondre passèrent hardiment de mon côté, et, dans leur rapport, le chargèrent tant qu'ils

purent; d'autres s'éloignèrent, ne voulairf^pas se compromettre en cas de représailles ; quelques-uns l'entourèrent en ayant l'air de le plaindre, mais en riant sournoisement ensemble.

J'eus ainsi, dès mon premier jour de contact direct avec les hon^ines, le spectacle de la lâcheté individuelle et de la lâcheté collective. Mes expériences ne devaient malheureusement paà s'arrêter là.

On conduisit le blessé à la fontaine; on lui lava la figure. 11 ne disait rien ; mais il était aisé de voir, à sa pâleur plus grande et à ses regards obliques, qa'îl ne me pardonnerait jamais.

AFFAIRE GLÉM£^CUAU. 23

YI,

Le fils de madame d'Anglepîerre ne revînt que le soir de chez ses parents, lorsque nous étions couchés. Je vous fais grâce des idées noires qui précédèrent mon sommeil dans mon nouveau lit. Le lendemain matin, je connus le jeune vicomte. Il me fut à l'inatant aussi antipathique, plus antipathique peut-être que Minati.

Fîgure2-vous -un petit homme de dix ans , déjà officiel dans toute sa petite personne. Coiffé à Toîseau royal, avec deux larges mèches collées sur les tempes, il affectait des airs sérieux qu'il imitait évidemment de monsieur son père, dont il était une réduction des plus ridicules et des plus comiques. Ce jeune noble répandait autour de lui Fodeur de sa noblesse toute neuve. On la voyait positivement reluîrer au soleil. Très-soigné dans sa mise, serré dans son col comme un préfet en tournée, la tète droite, il poussait la solennité jusqu'à la sentence, et la morgue jusqu'au mépris. En le voyant, on recomposait aisément toute sa famille; on devinait de quel sot personnage il avait eu l'honneur de sortir et on ne doutait plus de la carrière qu'il embrasserait : la haute administration.

C'était une des mille nullités en herbe sur les-

quelles la Restauration comptait pour Tavenir. Je l'ai rencontré, depuis cette époque. Il servait le gouvernement de Juillet auquel il s'était rallié, ainsi que M. le comte son père, et je lui ai retrouvé le visage, la voix et le maintien que je lui avais connus, à l'âge de dix ans.

Une fois posées sur une cravate, ces têtes-là ne bougent plus. La cravate est invariablement noire ou blanche, la tète reste la même. La coiiFure a pris un certain pli,rœil un certain regard, la bouche une certaine ligne. En voilà pour quatre-vingts ans. La barbe est rasée de si près et si souvent, qu'elle finit par ne plus oser pousser. Ces hommes-là en arrivent tout de suite à convaincre la société qu'ils lui sont indispensables. Il y a d'honnêtes mères qui élèvent saintement leurs filles pour la faveur de leur couche, comme dirait Ârnolphe. Us ont ordinsûrement deux enfants à la suite de leur mariage, un garçon et une fille. Ils sont devenus pères sans oublier le décorum, sans ôter leur croix de la Légion d'honneur, qui leur tombe à la boutonnière vers vingt-cinq ou trente ans, et dont le ruban ne bronche plus jusqu'à ce qu'ils changent de grade. Us passent par les trois premiers degrés de l'ordre et meurent commandeurs. On célèbre alors leurs vertus, leurs services, leurs talents, devant un mausolée de famille, et ils disparaissent après avoir touché à tout, sans rien laisser derrière eux, ni une œuvre, ni une idée, ni un mot. On se demande comment ils ont pu tenir tant de

place, et si longtemps, dans une civilisation qui a besoin de mouvement, d'initiative et de pi;ogrès, et, au moment où Ton s'en étonne le plus, on aperçoit messieurs leurs fils qui les recommencent et les continuent.

Ces individus composent cette force imposante contre laquelle le génie lutte en vain depuis la constitution de la première société, et qu'on retrouve honorée, et triomphante dans toutes les classes, dans la Noblesse, dans la Bourgeoisie, dans la Science, dans les Arts, dans l'Armée; association invincible et indissoluble , qui reconnaît et glorifie les siens partout, sans distinction de rangs ni de castes ; communauté formidable qui se lègue de famille en famille et de génération en génération, comme des cartes perpétuelles de^circulation à travers l'ignorance humaine, une morale, des idées et des phrases toutes faites appropriées à tous les sujets; qui veille pompeusement et dogmatiquement sur l'arche sainte de la routine, et qu'on nomme enfin : la Médiocrité.

Mon nouveau camarade, qui devait encore ajouter à cette race, avait déjà de l'ascendant sur les condisciples de son âge et même sur de plus âgés que lui, tant la confiance en soi peut imposer aux autres, lorsqu'elle est sincère et imméritée.

Il me suifisait de voir le jeune vicomte pour n'avoir nulle envie de l'aborder ; mais , puisque ma mère désirait que je le connusse, et que j'étais déjà

en bons termes avec la plupart de mes camarades, depuis ma victoire de la veille, j'allai à lui et je me nommai en faisant tout simplement appel aux relations de nos deux familles.

— J'ai mes amis , me répondit-il d'un ton sec , presque sans me regarder, et je n'en veux pas avoir d'autres. On n'a d'amis que parmi ses égaux.

Évidemment ce petit sot répétait une phrase qu'il avait entendu dire. Je ne lui en demandai pas davantage, mais je ne m'expliquais guère ce que je voyais et entendais depuis vingt-quatre heures.

Ma mère arriva sur ces entrefaites. Je lui racontai mes impressions. Afin de ne pas l'inquiéter, je lui tus ma bataille. Elle devina tout de suite la conduite de madame d'Anglepierre , et me conseilla naturellement de ne plus m'occuper de son fils, ajoutant :

— Si tu as à soufi*nr de quoi que ce soit ici, mon enfant, dis -le -moi, je te mettrai dans une autre pension.

En somme, il ne m'était encore arrivé que ce qui aurait pu arriver â tout autre.

Ce qui ne devait arriver qu'à moi se préparait.

Pour m' épargner de nouveaux conflits avec André, on l'avait changé de place à l'étude. J'avais un

AFFAIRE GLÉHEl^GËÂU. ' 17

antre voîsîn, doux commte miel, attentif, teéthodique, soigneux. Il répétait leâ leçons sam sourciller, et récitait, matin et soir, à haute voix, entre deux beaux signes de croix aussi larges que lui, Ja prière que le reste de la classe ttiurmursdt entre les dents. Si, par hasard, il m'adi-eésait la parole, c'étîdt toujours pour choses indispensables ayant rapport au travail commun.

Betnavoîx gagna bien vite ma confiance en me parlant de ses parents peii aisés, compatriotes de Tassocîé de M. Frémin, et ayant obtenu ainsi, à la condition du labeur assidu de l'élève , un grand rabais sur le prix de la pension. Puis, il m' entretînt de sa première enfance, qui s'était écoulée à la campagne, de son père, de sa mère, qu'il avait perdue.

Questionné à mon tour, je me livrai* sans féserve. Pourquoi me serais -je défié? Je lui racontai tout ce que je savais de moi-même et de maman, jusqu'aux paroles qu'elle m^avaît dites au sujet de ma naissance.

Comme son père, régisseur dans son pays, ne pouvait le faire sortir qu'aux vacances, je lui promis de l'emmener de temp9 en temps avec moi, le dimanche. Nous irions nous promener, et puis il viendrait dîner chez nous. Notre maison était fort Simple, mais c'était toujours moins triste que la solitude des maisons d'éducation, durant les jours de fête.

Noud-voilà donc amis et passant la plupart de nos récréatioûs ensemble, soit à jouer, soit à causer, soit à lire.

En effet, le dimanche suivant, ma mère vint me chercher et nous emmena tous les deux. Elle nous fit monter dans une de ces petites diligences qui desservîdent la banlieue et nous conduisit à Saint- Cloud. Nous déjeunâmes là, en plein air, dans un modeste restaurant, et nous revînmes tous les trois, à pied, dtner à Paris, rue de la Grange-Batelière.

Mon ami paraissait enchanté, et moi, je me promettais de recommencer souvent cette petite fête. J'avais rapporté un bon bulletin de ma première semaine. Avec les visites fréquentes de maman, cette sortie hebdomadaire, le plaisir de ni'instruire, et un ami comme Bemavoix, il me serait possible, à mon Âge, de m' acclimater à la pension. J'y rentrai donc plein de courage et presque gaiement. . André ne me parlait plus ; Femand ne me parlait pas. C'étaient les seuls de mes camarades avec lesquels je ne fusse pas en bons rapports. Un lundi, m' étant approché de Tun de ceux avec qui je jouais d'habitude, je le vis, avant que je lui eusse adressé la parole, se sauver en criant :

— Quarantaine !

Je crus à une plaisanterie, et je m'approchai d'un autre. Même manœuvre. Ainsi d'un troisième, et, de tous ceux qui me voyaient venir dans leur direction, Bernavoix seul ne se sauva pas à mon approche. Je

lui demandai en riant Texplication du fait. II prit alors un air sérieux et m'annonça que ce n'était pas risîble; on m'avait condamné.

Condamné! Quarantaine ! Qu'est-ce que ces mots signifiaient? Il m'apprit cette coutume, empruntée par les écoliers aux lois de la marine, qui consiste à n'avoir aucune communication ni directe ni indirecte, pendant quarante jours, avec un camarade à qui l'on a quelque chose à reprocher. Dans le principe , la quarantàirie ne pouvait être prononcée et appliquée qu'après un délit grave, comme la. délation, ou le vol, ou la tricherie; mais, depuis, elle était devenue plus arbitraire et dépendait un peu de la fantaisie des plus forts et des rancunes personnelles. Quelques enfants en décrétaient un autre en quarantaine; ils prévenaient le reste du collège de la détermination prise, et elle avait forc'ë de loi.

Mon Américain avait ruminé cette vengeance, pour laquelle il avait flairé un auxiliaire dans Fernand, dont la conduite à mon égard ne lui avait pas échappé. Il l'avwt interrogé sur la cause de cette conduite. Celui-ci avait répété tout ce qu'il avait entendu dire chez lui; on m'avait donc jeté hors de la communauté, parce que je n'avais pas de père, et qu'aux yeux de ces enfants c'était quelque chose d'équivalent à la peste ou au scorbut. Ainsi la prédiction de ma mère allait se réaliser ; mais la chère femme n'aurait jamais pensé qu'elle se' çéalisàt si tôt, et par le verdict d'aussi jeunes cœurs.

90 AFFAIRE GLÊMErfOEAO.

Sans me rendre compte immédiatement de cette étrange condamnation, je dis à mon ami que je ne voulais pas le brouiller avec ses camarades, et qu'il était libçe de ne plus me parler. Il parut hésiter un peu, il baissa les yeux, tourna son mouchoir dans ses mains; bref, le bon sentiment l'emporta. Il me répondit que cela lui était égal, et que, du reste, il ferait son possible pour qu'on diminuât la peine, comme il arrivait souvent, lorsque le patient demandait pardon.

A ce mot, mon sang se révolta. Je n'avais rien fait pour encourir le mépris, je ne ferais rien pour reconquérir l'estime. Mes condisciples ne voulaient pas me parler pendant quarante jours : soit. Nous nous passerions bien les uns des autres pendant ce temps.

— Mais je dois te prévenir, me dit Bernavoix, que, lorsque le condamné veut lutter, on double, on triple son temps, et que cela peut durer une année entière.

— Va pour un an.

— Mais on ne se contente plus de ne pas parler au condamné.

— Qu'est-ce qu'on lui fait?

— Toute sorte de choses.

— Lesquelles?

— Tu verras, car je crois qu'ils veulent te les faire.

— Eh bien, je verrai.

Ce que Bernavoix ne me disait pas, c'est que lui-

même avait donné les renseignements sur moi, sur notre intérieur ; que sa bonne foi avait été surprise, volontairement peut-être, qu'il avait raconté tout ce que je lui avais confié et qu'il avait empoisonné les armes dont ces petits misérables allaient se servir contre moi pour varier "îm dcu la monotonie de leurs jeux.

Donc, voilà que l'un se croyait en droit de me reprocher ma pauvreté, parce qu'il était riche ; Tautre, le travail de ma mère, parce que la sienne était oisive; celui-ci, ma qualité de fils d'artisane, parce qu'il était fils de noble; celui-là, de n'avoir pas de père, parce qu'il en avait deux — ; peut-être. Pas un de ces enfants à qui ses parents eussent commandé la charité envers son semblable. Au contraire, à l'un d'eux, sa mère m'avait désigné comme un être malfaisant. Ainsi les préjugés qui, dans le monde, ont peut-être leurs raisons ou leur excuse dans l'antagonisme des intérêts o^ des passions, se faisaient jour sans raison, sans excuse, bruts et difformes, parmi des enfants dont l'aîné n'avait pas atteint sa quatorzième année, et les premiers sentiments que je devais découvrir chez les hommes, dans l'âge soi-disant d'innocence et d'expansion, étaient l'injustice et la cruauté. Soit, Je me promis tout bas de me faire plutôt écharper que de ne pas repousser toutes les attaques comme j'avais repoussé la première. N'importe, il est dur, à dix ans, d'avoir déjà besoin de se défendre!

Je me mis à étudier avec soin. Je passais mes récréations à causer avec le maître, qui me prenait en amitié, sans avoir le courage de me prendre sous sa protection effective, bien qu'il vît de quelle conspiration j'étais la victime. Ce pauvre homme n'avait que ses modiques fonctions pour vivre, et il savait que, si les élèves décidaient de lui faire perdre sa place, ils y arriveraient pour lui comme ils y étaient arrivés pour d'autres. De là une condescendance muette, un encouragement tacitç à bien des dés- ' ordres.

Il ne pouvait donc rien pour moi quém'aimei:plus qu'il n'aimait les autres, me plaindre et s'occuper spécialement de mon travail.

Il le fit; je lui en ai conservé la reconnaissance qu'il méritait. Il est devenu fort misérable plus tard. Il buvait pour s'étourdir. Je lui ai donné quelques secours, et c'est moi qui l'ai fait enterrer, il y a cinq ou six ans.

Notre cour était spacieuse. Lors de la fondation de l'établissement, M. Frémin avait réservé une partie de cette cour, un quart, à peu près, pour des petits jardins particuliers, qui seraient cultivés par

les élèves et où ils étudieraient ainsi la nature face à face, au lieu de ne la voir qu'à travers la sécheresse des livres autorisés.

Cette coutume utile avait disparu comme les autres du même genre, et les jeux bruyants avaient envahi le territoire de ces tranquilles récréations. Cependant, il restait un petit coin où il était possible de rétablir un jardin de quelques pieds carrés. La terre en était encore bonne. Mon maître mé conseilla de demander ce terrain et de le cultiver. Je l'obtins facilement de M. Frémin, qui aurait été heureux de voir renaître le goût des plaisirs simples et instructifs. Il me fit donner un râteau, une pelle, une bêche, les tiges qu'on pouvait planter en automne, et je commençai mon nouveau travail sur les indications du concierge, qui avait été le jardinier des fondateurs.

Je vous laisse à penser si cette façon d'accepter la quarantaine exaspéra mes ennemis. Ils n'entendaient pas ça du tout, et de l'indififérence et du mépris ils passèrent à l'offensive.

Us se seraient lassés peut-être plus tôt que moi, si André n'avait entretenu cette animosité. Où prenait-il le courage nécessaire pour me persécuter ainsi? Dans l'humiliation que lui avait causée sa défaite, dans la conscience de son tort, dans sa nature déjà viciée, dans son sang américain, peut-être dans le souvenir des tortures qu'il avait vu infliger par son père à des hommes d'une autre couleur que lui?

On commença par attaquer mon sommeil. La nuit, on me jetait n^împorte quoi sur la tête, et on me réveillait en sursaut; ou bien, lorsque je venais mer coucher, je trouvais mes draps tout humides. A qui m'en prendre? Je sentais le coup sans voir la main. Me plaindre î La dénonciàtioà répugnait & ma fierté. Je me tus.

Au réfectoire, on finit par me reléguer au bout de la table sous différents prétextes. Les élèves se servaient eux-mêmes, c*était l'habitude. Ils ne me passaient les plats que lorsqu'il tfy avait plus rien ou presque plus rien dedans. Je réclamais auprès du domestique, car f avais faim; mais, souvent, on avait dit les Grâces avant que cet homme eût répondu à ma réclamation ; et, d'ailleurs, il encourageait le complot moyennant quelques gratifications prélevées sur les semaines. Je déjeunais ou je dînais donc parfois d'un morceau de pain et d'un verre d'eau, n va sans dire que, pendant que j'étais occupé de mon petit jardin, on y lançait des pierres, et qu'en revenant, le lundi, je trouvais tout bouleversé par ceux qui, retenus le dimanche, avaient reçu de leurs camarades la mission de continuer la guerre, même en mon absence.

J'aurais pu quitter la.pensîon; mais je me figurais qu'il devait en être de même dans les autres,*et puis je ne voulais rien faire perdre à ma mère, qui avait payé mon trimestre d'avance. La guerre ne cessait plus, me harcelant dès le réveil et ne m'épargnant

pas la nmt. Je ne m'endormais et ne m'éveillais qu'avec effroi. J'étais toujours sur le qui-vive. Mon caractère et ma santé s'altéraient. Jedeveixais ombrageux, inquiet, haineux. J'éprouvais le besoin de la vengeance, de celle qui convient» après tout, aux faibles et aux opprimés, de la vengeance occidte et basse. Allaitr-on me rendre lâche? £n tout ca9 , je souffrais assea, déjà, pour vouloir faire du mal à tous ces enfants; mais comment m'y prendre? Les combattre ett face était impossible, et, du reste, ce n'était pas ainsi qu'ils m'attaquaient. J'en eusse provoqué un ou deux, que tous les autres se fussent rangés de leur bord. Si, par hasard, la nuit s'était bien, passée, je reprenais un peu de courage et me disposais à tout oublier; mais cette trêve ne durait pas longtemps, et je la devais plus é. la fatigue ou ' à la négligence de mes ennemis qu'à leur repentir ou à leur pardon. Pardon d^ quoi? je vous le demande*

J'arrivais à vîvre commq un coupable, 4'avais des palpitations de cœur qui m'étouffaient. Lorsque la mesure était comble, je m'eQ allais pleurer dans un coin, n'importe où, pourvu que ceux qui faisaieni couler mes larmes ne pussent ni les voir ni s'en réjouir.

Cependant tous n'étaient pas aussi acharnés contre moi. 11 y en avait même qui paraissaient ignorer à quelles tribulations j'étais en butte; mais la plupart, sans complicité active, laissaient faire, comme on

36 AFFAIRB CLEMENCEAU.

laisse tout faire ici-bas, par indiâérence ou paresse. Si les barres ou le saut de mouton ennuyaient, il suffisait que le premier venu eût l'idée de dire : a Et le Glénaenceau, on n'en joue donc plus? » pour que Ton recommençât les attaques; c'était alors à qui en inventerait une bonne.

Enfin, un soir, ne sachant plus qu'imaginer, comme j'étais resté en arrière pour ranger mes livres et fermer mon pupitre dont on forçait le cadenas presque tous les jours, ils trouvèrent le moyen d'éteindre la lampe de l'escalier et de barrer le passage avec une corde. Je fis une chute de plusieurs marches, la tête en avant. Je faillis me tuer. Cette fois, je criai, tant la douleur était vive, et le professeur, voyant la tournure que prenaient les choses, se décida à prévenir M. Frémin. Celui-ci vint, le lendemain, dans la salle^ après la prière, et fulmina une remontrance énergique, accompagnée d'une menace de retenue générale et d'exclusions partielles. Il me demanda, tout haut, les noms de ceux dont j'avais particulièrement à me plaindre, et me permit de déterminer la punition à leur infliger. Je ne voulus nommer personne. Ce refus lui servit de texte pour rendre témoignage de ma générosité. Il m'autorisa à me faire justice moimême, n'importe par quels moyens, si de pareilles scènes se renouvelaient et que je ne voulusse point en appeler à lui.

Cet excellent homme était véritablement ému. Moi, je pleurais, mais au fond j'étais heureux, pen-

AFFAIRE GLfiMENGEAU. 37

sant que tout était terminé. J'eus, en effet, quelque répit. On me laissait manger, dormir, travailler, cultiver mon jardin. Je n'en demandais pas davantage.

Un matin, je bêchais de mon mieux mon petit domûne, lorsqu'un nom de baptême, qui m'était bien (^nnu .et bien cher, frappa mon oreille à plusieurs reprises. J'écoutai, sans paraître y prendre garde et tout en continuant ma besogne, la conversation de deux de mes camarades, dont l'un était André. Il s'agissait d'une histoire dont l'héroïne avait nom Félicité. Or, Félicité ét^t le nom de baptême de ma mère, et le narrateur affectait de le prononcer très-haut, chaque fois que sa promenade le ramenait dans mon voisinage, et d'appuyer dessus avec quelque épithëte bizarre dont je ne comprenais pas la signification; mais cette signification devait être outrageante ou ironique, car l'autre ne manquait pas de pousser des exclamations d'étonnement ou des éclats de rire exagérés. L'histoire roulait, d'après ce que j'en pouvais saisir, sur un sujet amoureux. Ils conclurent en disant qu'on pourrait l'hitituler :

la Félicité d^ V amour. Du reste , mon nom à moi n'avait pas été prononcé, et je n'avais surpris nulle allusion directe, pas même un regard dirigé de mon côté. Ces deux enfants avaient bien l'air de causer entre eux et pour eux seuls. Je rentrai dans la classe, espérant encore que le hasard avait produit une similituderde noms.

Il y avait à peu près une demi-heure que nous nous étions remis au travail, lorsqu'un des élèves interpella le professeur pour lui demander un renseignement. Ces interpellations étaient fréquentes , et souvent on s'en faisait un jeu.

— Monsieur, quel était le surnom du beau Dunois?

— Le bâtard d'Orléans.

— Qu'est-ce qu'un bâtard?

— C'est...

Le professeur s'arrêta devant l'explication à donner, comme si elle eût dû le mener trop loin.

— C'est un enfant qui n'a pas de père, riposta un second interlocuteur, jaloux de se montrer aussi courageux que le premier.

A ce mot, je dressai la tête; je flairai de nouveau l'ennemi. D'ailleurs, tous les regards étaient tournés, en dessous, vers moi, comme pour ne pas me laisser le moindre doute. Mais je ne comprenais pas encore.

Je n'avais pas de père, je le savais bien et m'en cachais d'autant moins que personne ne m'avait dit

de m'en cacher. Ma mère avait suffi jusqu'alors à toutes les exigences de mon cœur, ce père ne me manquait donc pas encore. On appelait « bâtard » im enfant dans ma situation; soit, j'étais un bâtard, c'était une dénomination comme une autre. Il en faut une pour chaque sujet et je ne trouvais rien d'extraordinaire à celle-là. D'ailleurs, je n'étais pas le seul à qui elle pût s'appliquer, puisque le héros d'Orléans l'avait portée fièrement. Si l'incident en fût resté là, j'eusse répondu très-simplement à qui m'eût questionné sur ma famille : « Je suis un bâtard. » Mais tel n'était pas le but de mes camarades, et ils tenaient à m'initier à toutes les valeurs du mot.

— Comment peut-on ne pas avoir de père ? demanda le questionneur.

' — Tds-toi donc, animal! cria un troisième du nom de Constantin Ritz, avec l'accent du dégoût et de la menace.

Ce fut la première preuve de sympathie que je reçus dans cette maison. On se tut.

Je le regrettsd presque, £ar, au fait, comment cela se faisait-il? Je me le demandai à moi-même. Alors, ô pure naïveté de l'enfance 1 j'ouvris mon dictionnaire et je chercha : bâtard^ « né hors du mariage. » Qu'est-ce que cela signifiait? Je cherchai mariage : fc union légale de VJiomme et de la femme par le lien ^ conjugal. » Durant toute la classe, je retournai ces deux explications dans ma tête. J'avais beau les

40 AFFAIRE GLÊMENtEAn.

presser entre mes dents, je n*en fsûsais rien sertir* Elles restaient toujours énigmatiques.

Qu'est-ce que c'était que naître? Comment naissait-on ? Tous ceux qui m'entouraient étaient-ils nés autrement que moi 7 Certainement, puisqujils me reprochaient de ne pas être né comme eux. Pourtant nous étions conformés de la même manière. J'étais même plus fort, plus intelligent, meilleur que beaucoup de mes camarades; mais ils avaient un përé qui venait les voir, dont ils parlaient ou qu'ils avaient connu, s'ila ne l'avaient plus; tandis que, moi, je n'en avais pas. Là était la différence; mais cette différence était un malheur, non un crime I

A partir de ce jour, je fus surnommé le beau Dunois, et ce nom, accolé à celui de Félicité, servit de texte aux plaisanteries les plus injurieuses.

Maintenant que je me rappelle les termes dont le sens m'échappait alors, et dont ces jeunes imaginations, déjà salies par des curiosités hâtives, se servaient à mon endroit, termes que les hommes ne prononcent plus entre eux après un certain âge, même dans la colère, le dédain ou rivres.se; immondices du langage qu'on ne retrouve qu'à de rares intervalles, sur les murs des chemins de barrière; je me demande quel secret et invincible ennemi de Dieu peut souiller ainsi les lèvres, l'esprit et l'âme de petits êtres à peine échappés de ses mains, et suspendus encore au sein de la vierge nature.

On s'étonne de l'immoralité, du scepticisme, de la dépravation des temps modernes! Entrez dans le premier collège venu , remuez cette apparente jeunesse, appelez à la surface ce qui est au fond, analysez cette vase, vous ne vous étonnerez plus. La source est empoisonnée depuis longtemps: et, quand on n'a pas été un enfant, on ne devient pas un homme.

Grâce à ce surnom et à ce nom de baptême, on put me souffleter, à toute minute, sans qu'il me fût permis de me plaindre. Un de mes camarades accepta le pseudonyme de Félicité pour amuser lés autres et leur donner la comédie. On l'appelait Félicité tout haut; il y répondait en riant, et alors commençait quelque scène immonde dont je détournais les yeux ; puis, en rentrant en classe, je trouvais dans mes cahiers et dans mes livres des dessins obsôènes audessus desquels on avait écrit le nom de ma mère...

Assez, n'est-ce pas ? c'est odieux , et vous êtes las de ces détails. Peut-être même n'y croyez-vous pas et pensez-vous que je les exagère pour me faire valoir, moi criminel, aux dépens des gens qui circulent librement par la ville à l'heure où j'écris cette confession?

Je n'exagère rien, et des centaines de témoins pourraient Taffirmer. Tout ce que j'aurais pu faire, c'eût été de ne pas appuyer sur ces souvenirs, inutiles à ma cause, d'autant plus qu'ils apparaissent bien petits à côté des événements dont j'ai à rendre compte; et, d'ailleurs, je dois avoir pardonné, depuis longues années, à tous ces enfants.

Eh bien, non, je n'ai pas pardonné.

De cette première empreinte que j'sd reçue de l'humanité, mon ftme ne s'est jamais tout à fait remise, et je ne veux pas me montrer meilleur que je ne suis ; non, je n'ai pas pardonné à ces premiers ennemis. Ma rancune ne vient pas de se réveiller tout à coup sous l'évocation de souvenirs pénibles, dans l'ombre d'un cachot; elle ne s'est jamais endormie complètement, même aux jours les plus heureux de ma vie. Le hasard m'a mis en rapport plus tard avec quelques-uns de ces anciens condisciples. Ils avaient oublié , comme il convient à ceux qui ont eu des torts, et ne demandaient qu'à renouer connaissance avec moi et à rendre hommage, disaient-ils, à ma réputation et à mon talent ! Si je n'ai pu me soustraire à cette rencontre, du moins n'ai-je pas tendu la main à un seul d'entre eux quand

il m'offrait la sienne. Se sont-ils souvenus alors? J'en doute* Ils- auront pris pour l'orgueil du succësf ce qui n'était que la mémoire du passé.

Cependant, si mon cœur ne pardonne pas^ ma raison explique. — Le commerce social est un commerce comme les autres et semblable intrinsèquement aux plus vulgaires. Il exigea de la part des contractants et des intéressés» des mises de fonds égales et des garanties équivalentes. Si l'un apporte à la masse la fortune ou l'intelligence, l'autre apportera la noblesse ou les relations, celui-ci l'intérêt, celui-là le plaisir ; il n'est pas jusqu'à la bassesse et à l'hypocrisie qui ne doivent entrer en ligne de compte dans cet échange incessant et qui ne suppléent, chez les habiles, au capital réel qui leur manque.

Au lieu de raconter naïvement à mes camarades que je n'avds pas de père, si je leur avais dit que mon père était mort, ou si je leur avais demandé pardon de cette faute involontaire, j'aurais rétabli, par le mensonge ou l'humilité, l'égalité -entre nous, et, n'ayant plus à répondre que de mes défauts personnels, il est probable que j'aurais vécu en bons rapports avec eux, et qu'au bout d'un certain temps je les aurais dominés à mon tour. Mais, en leur avouant ma position véritable sans en rougir, je les mettais en droit ^e ne plus me considérer comme leur égal, puisque je n'apportais pas à la communauté les antécédents exigibles de famille et que je n'y suppléais pas par une compensation utile à leurs

besoins ou à leur vanité. Je devenais pour eux un être à part comme un bossu, je n'étais plus de leur race, et, repoussé de leur sein, je ne pouvais plus servir qu'à leur amusement.

Avaient-ils tort, à cet âge surtout où le bien et le mal sont d'instinct et où l'esprit de domination est inséparable de la nécessité d'obéir? Et, en somme^ étais-je leur égal, à ces enfants, nés ou se croyant nés tous dans des positions régulières? Non certainement, il faut bien le dire. On agitera longtemps encore la question des enfants naturels, et, pour l'honneur de l'humanité, on arrivera, dans un temps très-prochain, à expulser de^ la Loi et de l'opinion le préjugé qui, pèse encore sur eux; mais ce préjugé,, quand vous l'aurez détrait partout, vous le retrouverez chez l'enfant naturel lui-même, chez celui qui a le plus d'intérêt à sa destruction. Cette faute dont il est innocent, quand tout le monde la lui aura pardonnée, il ne se la pardonnera pas, lui. Il y aura toujours, ^n effet, d'autres enfants légitimes aui^quels il se comparera dans toute occasion? Aura-t-il un assez grand cœur pour ne rien reprocher à l'homme qui lui aura donné la vie physique sans se soucier de sa vie morale, et dont il n'aura reçu ni le nom, ni les caresses, ni les conseils? Et sa mère? Taimera-t-il comme un enfant légitime aime la sienne? Peut-être par le raisonnement Taimera-t-il davantage ; l'estimera-t-il autant? Non, quoi' qu'il fasse.

Le jour où un maladroit lui reprochera sa naissance et insultera cette mère, le premier mouvement de ce fils sera de sauter au visage de cet homme ; mais, dans les actes les plus communs de la vie, lors-^ qu'il lui faudra, devant le plus obscur fonctionnaire public, se déclarer enfant naturel, fils de mademoiselle une telle et de père inconnu, le fera-t-il d'un ton aussi calme, avec une conscience aussi assurée que s'il pouvait montrer un extrait de naissance en règle, et ne sera-t-il pas embarrassé, pour ne pas dire honteux, ne fût-ce qu'un instant, de révéler ainsi l'impudeur de sa mère? Cette mère elle-même, si intelligente, si repentante, si honnête qu'elle soit redevenue, saura-t-elle prendre, au milieu d'une société régulière, une position digne, sans abaissement si elle s'y efface, sans audace si elle s'y avance ? La reconnaissance qu'elle-même conservera de l'accueil qu'elle aura reçu ne prouvera-t-elle pas à cet enfant que cet accueil est tout volontaire, et qu'au fond de cette sympathie il y a un douloureux sous-entendu :. la pitié? Enfin, lorsque l'enfant naturel sera en âge de connaître les choses de la vie, la raison la plus honorable qu'il pourra donner à sa naissance ne sera encore que l'amour. Sera-t-elle suffisante? sera-t-elle consolante, surtout lorsqu'i connaîtra par lui-même les emportements, les faiblesses, les attitudes particulières à l'amour? A ces émotions secrètes et sensuelles, à ces mystères si souvent répugnants des voluptés physiques , l'image

d'une mère doit-elle être mêlée? Elle s'y mêlera cependant malgré lui» car c'est à Tun de ces mystères qu'il devra le jour.

Voyez, au contraire, chez l'enfant légitime, comme le moyen de création dont la nature s^ sert disparaît dans la majesté du mariage, comme cet enfant sépare sa mère des autres femmes. Quand il dit : les femmèsy il ne parle pas de sa mère, 11 ne lui reconnaît rien de commun avec elles. Sa naissance n'évoque dans son esprit et dans son cœuç que le tableau d'une douleur noble, d'un devoir sacré, d'une joie pure. Elle n'éveille que des sentiments de reconnaissance et de vénération. Ces enfants-là ne connaissent pas leur bonheur I Non, tant que le mariage sera une des bases sociales, il y aura, quelques tentatives que fassent les moralistes, les chrétiens et les justes, une tache ineffaçable, un malheur sans rémission, une fatalité, disons le mot, dsms l'illégitimité de la naissance.

Je n'en ai pas moins rencontré des individus qui , nés irrégulièrement, étaient fiers d'entendre murmurer autour d'eux qu'ils étaient issus d'une faute et qu'un adultère illustre avait coloré leurs veines d'un sang exceptionnel, princier, royal. La foule les regardait avec curiosité , souvent avec envie, quelquefois avec respect. Par quel sophisme un fait change-t-il de nom et de conséquences en changeant de milieu, et, méprisable en bas, devient-il honorable plus haut ? Ici le déshonneur maternel voilé

comme uû ulcère, là ce même déshonneur revendiqué comme un titre et arboré comme un panache ! Voilà une étrange association entre la honte et l'orgueil. Bâtard pour bâtard, mieux vaut, à mon avis» souffrir que se glorifier de son origine, et» si on lui cherche une excuse^ la trouver dans la misère et l'ignorance plutôt que dans le calcul ou la vanitét

Ah I je n'en aurais pas tant demandé, moi. Que mon père eût été un pauvre manœuvre et que je l'eusse seulement connu, cela m'eût suffi I Gomme je l'aurais aimé, comme j'aurais été heureux! Peutêtre avait-il une raison pour ne point épouser ma mère, pour ne point me reconnaître. Cette raison, il me l'eût dite, je l'eusse comprise. Pourquoi n'a-t-il pas fait cela? Et pourquoi ma mère ne me parlait-elle jamais de lui? Ne me devait^elle pas une confidence, une explication, — une excuse? A quoi attribuer son silence? Était-ce remords ou dignité? Était-elle trop coupable ou trop fière7*^Et lui, pourquoi ce silence plus obstiné encore? ^^ Gomment croyait-il ne rien me devoir? — Ma mère n'était-elle en droit de rien exiger ?— Doutait-il qu'il fût mon père?-*- Ignorait-il jusqu'à mon existence? — Peut-être I

J'en arrivais ainsi, de déductions en déductions, jusqu'aux suppositions les plus outrageantes pour celle dont j'ét^s né, et, tout épouvanté de ce que j'avais entrevu de possible, je n'avais que le temps d'appeler mon cœur au secours de ma raison et de me crier à moi-même : « Malheureux! c'est ta mère, tu n'as pas besoin d'en savoir davantage. Que dlrais-tu donc si elle t'avait abandonné, elle aussi? Ne le pouvait-elle pas? Et elle t'a élevé, et elle t'aime, et elle n'aime que toi, et elle travaille jour et nuit pour te faire vivre, et elle mourrait de ta morti Quelle femme est plus vaillante? Elle est belle I elle pourrait aimer encore et être aimée, si elle voulait; et tu lui sufHs cependant, et nul ne pénétrera plus dans cette âme dont tu es le maître, et tu n'as pas surpris dans toute sa vie une action douteuse I Combien d'orphelins légitimes voudraient être à ta place! combien d'enfants nés légalement donneraient leur mère pour la tienne! Jette- toi dans ses bras, malheureux, et pleure abondamment. Tu n'auras jamais assez de larmes pour laver ton esprit. » Oui, mille fois oui; mais empêchez donc la pensée de l'homme qui, dans sa curiosité, va frapper jusqu'aux portes du ciel et interpeller Dieu dans l'infini, de rechercher les causes de son être, de comparer, de douter, de se plaindre, et surtout de s'en prendre aux autres quand il souffre !

Je ne pouvais non plus apprendre Kt vérité de quelque membre de ma famille ; je n'en ai jamais

connu un seul: ni grand'père, ni grand'mère, ni oncle, ni tante, ni-xousins. Ma mère était-elle aussi un enfant abandonné? S'était-elle sauvée de chez ses parents? Avait-elle été chassée dès que sa faute avait été connue ? Je ne sais rien, absolument rien , et je ne crois pas qu'il y ait pour un être intelligent une situation plus poignante que celle où toute ma jeunesse s'est trouvée enfermée, et que l'ignorance où je suis encore de ma généalogie , si modeste , si obscure qu'elle soit. L'homme se plaît à remonter dans le passé par les noms de ses aïeux, et à se sentir des racines dans la famille universelle : « Mon grand-père disait ceci ; ma grand'mère avait telle habitude ; je me rappelle que mon oncle et ma tante... » Ces phrases faciles que les hommes se disent entre eux quand ils parlent du passé, je ne les ai jamais dites, et elles m'ont manqué plus que vous ne sauriez croire.

Aujourd'hui, me voilà tout à fait seul, après une courte existence bien remplie par les luttes, le travail, la passion et le crime. J'en sais long sur la vie. Quand, par impossible, je vivrais cent ans, elle n'aurait rien à m'appre»dre. Je me juge donc sin-

cërement, ayant d'être jugé par les hommes. Mon véritable crime, celui pour lequel la justice terrestre ne me poursuivra pas, et que je ne pardonnerai jamais ni à moi ni à ceux qui m'y ont poussé, voulez-vous le connaître? C'est d'avoir douté, 6'est d'avoir rougi quelquefois de ma mère.

Eh bien, si le malheur même inique des uns est nécessaire , dans les décrets de la Providence, au bonheur du plus grand nombre ; si Dieu n'a pas en son pouvoir d'autre moyen de perfectionner peu à peu l'humanité et de lui faire acquérir l'expérience, que de lui sacrifier quelques hommes; si je suis un de ces tristes élus, eh bien , acceptons la mission et tâchons de faire servir au bien général le mal que j'ai fait et le mal que m'ont fait les autres.

Vous êtes un homme de talent, mon cher maître, le barreau ne vous sufiSra pas, et, un jour, du haut de la tribune, vous élèverez la voix, non plus seulement pour la défense des individus , mais pour la propagation des idées, pour la société tout entière, pour la civilisation enfin. Prenez en main la question des enfants naturels* Elle est intéressante, urgente au point de vue moral et civilisateur. La situation qui leur est attribuée dans la législation n'est qu'une flagranjie injustice, puisque, exigeant d'eux la totalité des devoirs, elle ne leur reconnaît qu'une partie des droits. N'est*ce pas inouï, barbare, absurde? Pourquoi, par exemple, leur demande-t>-on leur sang pour la patrie, si l'on ne trouve pas ce

sang aussi pur que celui de Fenfant légitime ? D'où vient qu'ils ne sont pas admis à l'héritage intégral de leur père, môme, — surtout lorsque celui-ci veut le leur laisser, après les avoir reconnus? Pourquoi faut-û que ce père ait recours aux substitutions, aux ruses ) aux hypocrisies?

n peut, il est vraii tout remettre en ordre en épousant la mère et en légitimant l'enfant par le mariage. Mais, si la mère est morte, ou si elle est indigne du nom d'un honnête homme, car il faut tout prévoir, la réparation ne sera donc plus possible? — Le père peut adopter l'enfant 1 A quel âge? Après cinquante ans. S'il a vingt ans à la naissance de son fils, celui-ci devra donc attendre trente ans sans état civil? Et si le père meurt subitement avant d'avoir l'âge légal? Pourquoi toutes ces hésitations, tous ces atermoiements dans la Loi ? Ce sont, me direzvous, des obstacles posés sciemment par les législateurs devant les passions humaines. Ces législateurs ont pensé queia fausse position faite à l'enfant arrêterait les générateurs dans leur acte de génération irrégulière. Quelle erreur I

C'est un danger immédiat pour le père qu'il fallut mettre devant lui, et non un danger à venir dans un résultat incertain, résultat qu'évite, contre toute loi naturelle, le libertinage de l'expérimenté en matière d'amour; à moins que, plus égoïste encore» il n'ait même pas ces étranges prévoyances et ne laisse toute la responsabilité de ses plaisirs à sa faible

complice. Quelle est alors la ressource/ de la mèreT Cette Loi qui a protégé l'homme jusque-là, quelle protection va-t-elle accorder à la femme ? quel conseil? quel refuge? Aucun. Il lui reste, selon sa positiou sociale, le suicide, les enfants trouvés, le travail, la misère, la honte, Tinfanticide et la prostitution réglementaire où elle retrouve encore la Loi protégeant toujours Thomme, lequel peut venir alors, sans plus se nommer à la mère qu'à l'enfant, créer, moyennant une petite somme, autant d'enfants illégitimes qu'il en contiendra. Regardez donc une bonne fois en face de pareilles coutumes et soyez épouvantés.

Et ces enfants, à leur tour, que deviennent-ils?

Cherchez dans les bagnes, dans les maisons de tolérance, dans tous les repaires du vice, et, sur mille de ces parias , vous en trouverez plus de neuf cents qui ont pour excuse la faute de leur mère, le père inconnu, la famille absente. Une grande partie du mal actuel est là; c'est donc là qu'il faut l'attaquer.

Protégés par une loi qui a cru bien faire, une foule d'hommes sans cœur jettent sur le pavé des villes un tas d'êtres sans nom qui perpétuent à tout jamais la tradition du mal; car pourquoi ceux-ci feraient-ils mieux que leurs pères ? Voyez alors quelle hérédité occulte et anonyme, en échange de l'hérédité publique qu'on leur refuse , et comme la tache originelle va s' élargissant de génération en génération, faute d'abord, vice plus tard, crime enfin!...

Quel Ya-et-yient de la mansarde à l'hôpital, de l'hôpital au lupanar, du lupanar au bagne, du bagne à l'écbafaud !

Gomment ! la société porte aux flancs ce chancre pbagédénique, et elle poursuit son chemin sans s'en occuper davantage, en s' étonnant et en se plaignant toutefois, de temps en temps, d'un malaise sourd , d'un affaiblissement. anormal, d'une déviation dans la moralité, d'une dégénération: dans la race, tous symptômes dont elle se garde bien de rechercher la cause?

Cette cause est dans la démoralisation de la femme, source de l'humanité; occupez-vous donc de la femme! Garantissez-la enfin contre l'homme! Que cette Loi prévoyante, qui va jusqu'à rendre le propriétaire responsable des dégâts que cause son égout, son valet ou son chien, rende au moins l'homme responsable de son enfant, dans quelque condition qu'il l'ait mis au monde; qu'elle commence par proclamer que : donner le jour à des créatures nouvelles pour la seule satisfaction de sa passion et de son plaisir, sans leur donner un nom, une honorabilité, une famille, un patrimoine, un travail, un exemple, sans accepter enfin en aucune façon la solidarité de la chair et de l'âme avec l'être qu'on a fait jaillir des profondeurs les plus intimes de son être, est une atteinte à la sûreté générale, délit prévu par l'article — tant — et puni d'une peine — de...; et les pères oublieux ou légers, les

charmants mauvais sujets chantés par les vaudevillistes , diminueront rapidement.

C'est la complicité de votre Loi qui crée la facilité de nos mœurs. Autorisez la femme à dénoncer le père de son enfant» et à ces irrésistibles passions qu'inspirent les femmes , passions dont la moralité publique n'a pas à connaître» les hommes résisteront tout à coup avec une vertu dont ils ne se sêrsdent jamais crus capables, comme ils résistent au désir de prendre les sébiles pleines d'or des changeurs, parce qu'il y a une loi qui appelle l'exécution de ce désir un vol, et qui punit le voleur. L'honneur des femmes et le bonheur des enfants ont bien la valeur d'une pièce d'ori

Où irons-nous, alors? disent les philosophes. Les femmes abuseront aussitôt de la jeunesse et de la crédulité des hommes, et surtout des jeunes gens sans expérience. — Non, parce que, la famille étant mieux, constituée, d'autres femmes qui seront des mères prémuniront leurs fils contre celles-là. Ensuite l'expérience ne s'acquiert pas sans lutte. Enfin, ce qui assurerait vite le triomphe du Bien, c'est que ce serait le Bien, que l'humanité ne doit pas avoir autre chose en vue, et qu'elle est ici-bas pour y atteindre.

La recherche de la paternité, alors? — Tout simplement. — C'est bien grave. — Pourquoi? Du moment que la société se mêle des affaires de la nature, elle ne doit pas plus laisser à l'homnoe le

droit de mal créer que le droit de détruire, et je ne sais pas si le premier crime n'est pas plus grand que le second. Attaquez cette grande question, je vous le répète, elle est digne de votre intérêt et de votre talent. Elle donnera l'immortalité à celiii qui la résoudra*

Cependant tant de secousses, tant de luttes, tant de réflexions au-dessus de mon âge, après avoir compromis ma santé, commençaient à ébranler ma raison. Je cherchai un confident discret. Je le trouvai dans le prêtre qui nous instruisait pour le catéchisme et qui recevait nos confessions. L'idée me vint de me livrer absolument à FabbéOlette. Je lui contai toutes mes peines, je lui demandai des explications, je sollicitai son appui. Soit par habitude, soitqu'il crût mon intelligence assez développée par cette douleur prématurée pour comprendre ce qu'il me disait, l'abbé me parla des souffrances de Jésus-Christ, auprès desquelles, disait-il, les miennes étaient bien peu de chose, mais dont la connaissance devait me donner le courage et la résignation.

Je n'avais jamais regardé le ciel que pour m'amuser à y voir passer des nuages , ou pour sa-

voir quel temps il faisait les jours où je devais aller à la campagne. Ma mère m'avait dit cependant qu'il y a un Dieu derrière ce ciel, un Dieu qui récompense les ^ bons et punit les méchants ; que son Fils est mort pour nous sauver; que la mère* de Jésus était une pauvre j femme, ce qui sera Tétemelle consolation et l'étemeUe gloire des obscurs et des humbles. Elle m*avait habitué à faire l'aumône, à m'agenouiUer dans les ' églises. 4p l'y avais accompagnée presque toujours, et je l'y avais vue pleurer quelquefois. Elle me disait < alors que c'était là qu'il fallait entrer lorsqu'on voulait pleurer à son aise et trouver un soulagement dans les larmes. Je faisais le signe de la croix quand il tonnait, je saluais les enterrements, je rapportais du buis bénit à la maison le dimanche des Rameaux, et ^ je mangeais des légumes le vendredi saint ; mais je n'en savais et n'en demandais pas plus long. Cette religion courante, qui, dans les campagnes, se tourne en superstition, et dans les villes en pratique machinale, n'était encore pour moi qu'un instinct^ doux \ . et vague, sans inquiétude et sans conclusion , des choses supérieures.

Aux premiers mots que l'abbé dette me dit de Jésus-Christ, dont il me conta la lumineuse histoire, au premier rapprochement qu'il établit entre les souffrances du Sauveur et les miennes, mon imagination, toute prête à s'exalter, crut avoir trouvé le mot du problème dont je souffrais ; j'en arrivai bientôt à me figurer que j'étais prédestiné comme le

Fils de Marie à de grands sacrifices et à une grande mission.

— C'est cela, me disais-je tout en ratissant mon jardin, je suis comme Jésus, je n'ai pas de père ; je suis le fils de Dieu ; je comprends maintenant, et les hommes, qui ne sont pas initiés à ce mystère, me persécutent comme on Ta persécuté. Us me mettront à mort aussi plus tard ; mais le royaume des deux m'appartiendra et je délivrerai ceux qui m'auront méconnu. Ma pauvre chère mère sera en vénération parmi le monde. 0 mon doux frère Jésus, combien je t'aime!

Et je questionnais l'abbé, et je voulais savoir, et j'avais soif de révélations. Ee brave homme, heureux de cette ferveur de bel exemple, m'encourageait de son mieux. Il m'entretenait des Saints, des Apôtres, des Martyrs. Comme je me trouvais petit auprès d'eux I Par moments, j'aurais voulu qu'on me lapidât comme saint Etienne, qu'on me perçât de flèches comme saint Sébastien. Je n'opposais plus qu'un visage souriant et des yeux en extase aux insultes de mes camarades, insultes que j'appelais maintenant comme des épreuves bienfaisantes et des bénédictions d'en haut. Je ne dormais plus, je ne mangeais plus; je ne pensais qu'au Paradis et au moyen d'y entrer. Le dimanche, je ne sortais pas des églises, et je passais des heures devant les tableaux de sainteté.

Je recommençais mon examen de conscience à

toute minute, et, ne me trouvant jamais assez pur, je me condamnais à des jeûnes exagérés. Je récitais des prières et je chantais des cantiques du matin au soir. Jugez des rires de mes camarades. Tout cela se terminait par des crises nerveuses de deux ou trois heures.

Je fus pris tout à coup d'un grand mal de tête et d'un frisson général. Le corps se révoltait. On me conduisit à l'infirmerie et l'on envoya chercher ma mère. Lorsqu'elle arriva, il était trop tard pour que. je pusse être transporté chez elle. Il ne lui restait plus qu'à s'établir auprès de moi, ce qu'elle fit sans que j'en eusse connaissance. Le délire ne me quitta pas pendant cinq nuits et cinq jours. Dieu sait quelles images traversaient mon esprit! Une surtout, s'acharnait devant mes yeux.

Je voyais déposer, dans le lit parallèle au mien, un malade, de la même taille que moi, dont je ne pouvais reconnaître le visage sous le sang qui le couvrait et qui tachait encore, par larges plaques,^ le linge don^ il était revêtu. Ce malade ne faisait pas un mouvement. Il m'était presque toujours caché par plusieurs personnes parmi lesquelles je distmguais ma mère. Ces personnes s'empressaient autour de son lit, sans faire plus de bruit que des spectres.^ Ce qui m'étonnait le plus, c'est que ce tableau m'apparaisswt comme à travers une gaze et que les personnages qui le composaient changeaient de tète à chaque instante

A Tun je voyais la figure de M. Frémîn ; maïs cette figure passait aussitôt sur les épaules d'un autre individu, et celui-ci devenait Tinfirmière, tandis que, celle-ci se métamorphosant à son tour, je reconnaissais parfaitement Tabbé Olette. Du reste, pas un mot; une véritable scène de fantasmagorie, éclairée par une seule veilleuse dont la lueur tremblotante çdsait danser les ombres de ces ombres sur les grands rideaux blancs aux plis droits et ronds comme des tuyaux d'orgue. Puis, ma mère se penchait vers moi, et je ne voyais plus rien. Je voulais lui parler, impossible. J'essayais de crier, aussitôt les personnages quittaient l'autre lit et se cassaient sur le mien. Je recevais comme un coup de marteau sur la tête et tout s'effaçait pendant un espace de temps qu'il m'était impossible de calculer ; mais la scène du lit reparaissait toujours. ,

Le plus souvent, le malade était immobile, endormi ou mort. Le malade, c'était André. Il n'avait plus de sang au visage. Au contraire, ce visage, luisant comme de l'ivoire, faisait une tache blanche sur son large oreiller blanc, et sa main, une de ces mains dont la transparence m'avait tant étonné, reposait inerte le long de son corps amaigri et se fondait sans effort dans toute cette blancheur.

Figurez-vous aussi ce tableau découpé dans un rayon de la lune du printemps, et vous aurez le ton blafard sous lequel je l'entrevoyais encore. Parfois une silhouette noire passait entre ce lit et le mien :

c'était celle du grand garçon de qui André avidt reçu une lettre, le jour de mon arrivée au pensionnat. Il se promenait à grands pas, plus grands que nature, sur la bande de tapis qui courait de la porte à l'alcôve vitrée où couchait l'infirmière. De temps en temps il s'arrêtait et se courbait sur le malade, comme pour écouter, puis il reprenait sa marche et causait à voix basse avec la garde accroupie dans l'âtre. n me sembla aussi le voir pleurer en tenant sa tête dans ses mains.

Que faisait là ce jeune homme? Gomment s'y trouvait-il?

Ces différents aspects du môme motif avaient tellement poursuivi mon esprit pendant mes heures de fièvre, que mon premier mouvement, en revenant à moi, fut de regarder le lit qui leur avait servi de théâtre. Ce lit était inoccupé, enveloppé de ses rideaux blancs, et fort innocent, en apparence, de tout ce que j'avais vu. Personne dans l'infirmerie, excepté ma mère , l'infirmière et moi. J'avais eu le cauchemar probablement. Il ne me restait de ma fièvre violente que la conscience que j'avais été malade pendant un temps indéterminé, et que je ne l'étais plus. Il me restait surtout un abattement si complet et si bienfaisant, que j'aurais voulu l'éterniser. J'étais incapable de tenter le moindre effort de corps ou d'esprit. Ma mère tenait ma main, elle me souriait avec des larmes dans les yeux, en me faisant signe de ne pas parler , de ne me fatiguer

AFFAIRE CLEMENCEAU. Cl

en aucune manière. Je lui répondais par un regard reconnaissant, et je regardais le jeune soleil d'avril qui riait au dehors et qui projetait en zigzags sur les petits rideaux de la fenêtre l'ombre des croisillons. Je ne crois pas avoir jamais joui d'un état de bien-être comparable à celui que j'éprouvais.

Je ne me rappelais rien du passé. Il me semblait naître pour la première fois, non avec le souvenir et l'habitude d'une existence précédente, mais avec la perception, par des organes instantanés et parfaits, de la vie générale, ignorée jusque-là. Mon moi tout entier s'absorbait dans cette douce langueur bien connue des convalescents. S'il me fallait l'analyser pour la faire comprendre, je dirais que l'on entend, que l'on voit, que l'on sent enfin toutes les molécules vitales que la maladie avait dispersées revenir à soi les unes après les autres, répondant à un appel mystérieux, et recomposer peu à peu dans le corps, comme des abeilles dans leur ruche, ce Tout indéfinissable qu'on nomme la Vie.

Si, lorsque la maladie se termine autrement, on entre ainsi dans la seconde existence promise, douce doit être la mort, puisque la sensation, cette fois, est éternelle. Du reste, des régions situées à moitié chemin du ciel où le délire m'avait bercé pendant cent vingt.heures, je revenais si calme et si serein, que jamais, depuis cette époque, la mort ne m'a plus effrayé. A cette heure même, où elle se présente de nouveau, déshonorante et irritée, je la re-

d/i AFFAIRE CLEMENCEAU.

garde en face et elle ne m'intimide pas. Il y a en moi, j'en suis certain, quelque chose sur quoi elle n*a pas de prise, et qu'elle est seulement chargée de dégager avec ou sans secousse, peu importe, de la matière qui l'enferme, et de porter/dans un autre milieu. Évidemment rien n'est inutile dans la tmkire. Tout y sert à tout. Or, la mort est dans la nature; donc, elle est nécessaire. A quoi? Je n'en sais rien et n'ai plus le temps de le chercher; mais elle ne peut se soustraire seule à la loi de progression qui est la loi évidente de ce monde. Cela me suffit.

Cependant je me défends aujourd'hui pour disputer quelques jours à cette mort que f affecte de ne pas redouter et pour retarder autant que possible ce Mieux inévitable. Non. Dans ce récit, je ne défends, je vous le répète, que ma mémoire devant la juridiction à venir de mon fils, et, si j'essaye de vivre tous mes jours, c'est pour réparer autant que possible le tort que je lui ai causé. Qu'il meure ce soir, je jette au feu toutes ces paperasses et je laisse la justice humaine ordonner de moi ce qu'elle voudra, sans répondre à sea questions.

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