XV
Ma convalescence se fit à Marly, où je passai un grand mois auprès de ma mère. Elle avait loué sur
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la hauteur, dans le voisinage de la forêt, deux chambres, Tune au levant, l'autre au midi, donnant toutes deux sur de grands jardins fruitiers. C'était tout ce qu'il nous fallait ; c'était, d'ailleurs, tout ce qu'elle pouvait me donner. Le propriétaire de cette maison fort modeste était un potier dont nous traversions la boutique pour rentrer chez nous.
Il mit à mon service de la terre glaise pour que je pusse m'amuser à faire des bonshommes. J'y pris un grand plaisir et mes bonshommes lui parurent si réussis dans leur naïveté, qu'il eut l'idée excellente de me faire copier la petite Vierge qui surmontait la porte basse de l'église. Je passais là mes journées, entouré des gamins du village qui me regardaient et m'admiraient. Admiration sans valeur, mais qui stimulait mes efforts. Les éloges sincères du potier, étonné de mes dispositions, me transportaient de joie.
Quand ma Vierge fut achevée, il la montra à l'adjoint du maire et au curé, qui m'encouragèrent à leur tour, et il me promit de la>cuire, pour que je pusse la conserver, assurant que j'aurais plaisir à la revoir quand je serais un grand sculpteur. Je regardai ma mère avec des yeux triomphants ; mais, tout en paraissant heureuse de cette prédiction , elle ne paraissait pas avoir grande confiance dans l'opinion de ces messieurs*
Je repris mes études, en ajoutant à mes récréations le nouveau travail dont je venais de contracter
le goût. On ne savait pas ce qui pouvait arriver.
André n'était plus parmi mes camarades. J'avais bien réellement vu ce qui s'était passé. Il était mort. On m'avait caché cet événement pour ne pas m'émouvoir dans l'état où j'étais moi-même. Ce malheureux enfant avait été pris d'hémorragies subites et simultanées, et le sang avait, à plusieurs reprises, par toutes les issues, déserté ce corps frêle, comme si le ressort intérieur qui le mettait en circulation se fût brisé tout à coup. De là ce sommeil et cet épuisement où je l'avais entrevu à travers ma fièvre. Rien n'avait pu réagir dans cette constitution appauvrie que brûlait une excitation incessante, mortelle à un âge où l'enfant qui se développe a besoin de garder en réserve les sèves nouvelles que la nature lui dispense et dont elle seule connaît Tusage et doit régler l'emploi.
En deux jours, il avait succombé sous les yeux de ce camarade qui avait demandé avec tant d'insistance à le veiller, qu'on lui avait accordé cette permission. Si le collège offre l'exemple de haines comme celles dont j'étais l'objet, il offre aussi le spectacle de ces affections vagues auxquelles on ne saurait appliquer un nom technique et qui, à cet âge indécis où l'homme éprouve déjà le besoin d'aimer, en dehors de la famille, flottent sans sexe, pour ainsi dire, entre l'atnour et l'amitié. Cette affection unissait si étroitement cet enfant et ce jeune homme, que, le premier étant mort, le second quitta la pen-
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sion, et il ne lui fallut pas moins que Fair natal pour le sauver de son chagrin. Quant à moi, en apprenant cet événement, je fus pris d'un remords véritable. N'avais-je pas frappé André au visage ? Ne lui avais-je pas fait perdre du sang? Et peut-être ce sang eût-il suffi à lui rendre la vie, puisqu'il était mort, faute de sang t Ma conscience fit part de mes craintes à l'abbé Olette.
Il me rassura; mais, parmi les prières que j'adressai au Ciel en me préparant de nouveau à la communion , il y en eut plus d'une pour mon premier ennemi, avec l'âme duquel je devais me retrouver ; car c'est son âme que j'ai retrouvée plus tard chez un adversaire ou plutôt chez une adversaire bien autrement redoutable que lui.
Je communiai avec une foi ou plutôt avec un enthousiasme sincère, car la foi est un fruit de l'âge mûr. Chez l'enfant, elle n'est encore qu'en fleur. Une réconciliation générale avait précédé le sacrement. L'absolution était à ce prix, et comme, bon gré, mal gré, il fallait communier, nous nous embrassâmes tous. Nous communiâmes en même temps que plusieurs pensionnatis de jeunes filles du même quartier. Quelques-uns de mes camarades leur parlèrent bas en passant près d'elles ; d'autres jetêi'ent des billets sous leurs chaises; deux ou trois crachèrent rhostie en faisant la grimace.
Ma mère était là dans la foule des autres mères. EUe m'avait dit où elle se tiendrait : à la hauteur de
l'autel, pour que je pusse la voir sans êtfe forcé de me retourner. Ses ouvrières avaient voulu raccompagner et prendre leur part de son émotion et de sa joie. Pour moi, les larmes m'inondaient comme une rosée, et j'eusse inutilement essayé de les retenir. Depuis cette époque, mes idées sur la religion, sinon sur Dieu, ont pu se modifier, mais je ne voudrais pas ne pas avoir communié comme je l'ai fait, et je plains les hommes qui n'ont pas ce souvenir dans leur passé. Je pleure encore en l'évoquant. Hélas! cène sont plus les larmes que je répandais alors! N'importe d'où elles viennent, je les bénis, ce sont des lai-mes, et il y a si longtemps que je n'ai pleuré I
Maintenant, voici comment le hasard décida tout à fait de ma vocation» Un de nos camarades perdit un pinson qu'il avait apprivoisé et que toute la pension aimait pour sa gentillesse, et je dirai presque pour soA-intelligence. Ce petit oiseau mourut subitement après avoir chanté toute une journée, on ne sut jamais de quoi, peut-être, comme Anacréon, d'un grain de raisin avalé de travers. Ce fut un deuil général lorsqu'on le trouva mort dans sa cage, et notre profes*
seur ne manqua pas de le comparer au moineau de Lesbie et de nous donner, en devoir, une narration sur ce sujet, afin d'utiliser notre émotion. Il fut décidé qu'on lui élèverait un monument, dont on me confia Texécution.
D'une boite de dominos on fit une b'iere pour le mort« et mon jardin devait lui servir de cimetière. Je me mis à l'œuvre. J'exécutai plusieurs projets de tombeau , je n'étais jamais satisfait. Il y en eut un enfin qui obtint l'assentiment universel. Il était temps. La réaction se faisait déjà contre le défunt; son apologie tournait à la satire» et les caricatures commençaient à s'en mêler. Il avait été remplacé par un simple pierrot, que l'on déclarait beaucoup plus spirituel que lui ; et je voyais le moment où le donateur de la botte allait la reprendre pour y remettre ses plumes, et où le malheureux pinson allait être donné au chat pour conclure. Décidément les morts ont raison de se faire enterrer vite et loin. Le monument ranima un instant le souvenir des vertus du liéros« et l'on passa à autre chose.
Ce monumenti était haut de huit pouces environ et représentait une colonnade circulaire d'ordre dorique. Au milieu de cette colonnade s'élevait une espèce d'autel, surmonté d'une urne brisée, avec une draperie flottante. Sur le couronnement de la colonnade courait un vers latin, que malheureusement je ne me rappelle plus. Or, il se trouva que le propriétaire du pinson était Constantin Ritz, celui-là même
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qui avait pris une fois ma défense en pleine classe. Tl raconta l'Miecdote à son père, sculpteur en renoua à cette époque, lequel voulut connaître cette œuvre remarquable. Le maître y trouva un sentiment naïf de l'art, et il renouvela la prédiction du potier, msâs cette fois avec l'autorité d'un artiste célèbre.
Il me fit appeler et me complimenta, tout en me questionnant sur mes goûts et sur la carrière à laquelle ma famille me destinait.
Ma mère n'avait pas de projet arrêté; d'ailleurs, nous étions sans fortune, et je comptais travailler pour vivre. Mais ce mot travailler était bien vague dans mon esprit. Â quel genre de travail me livrerais-je? Gomme tous les enfants, je croyais que le désir d'avoir du travail suffisait pour en obtenir.
— Cela devrait être, me dit M. Ritz, msds cela n'est pas. Demandez toujours à votre maman la permission de venir passer chez moi, avec Constantin, la journée de dimanche. Je vous ramènerai le soir ici, en même temps que mon (ils.
Le dimanche suivant, à neuf heures, nous étions chez M. Ritz. 11 était veuf depuis longtemps. Il lui restait, de son mariage, Constantin, mon camarade, et une fille de seize ans à peu près, très-belle personne, qui tenait sa maison comme une petite dame, et qui fut pour moi pleine de prévenances et de soins. Elle était d'une grande gaieté, et, chaque fois qu'elle riait, je ne pouvais détacher mes yeux de ses dents d'un blanc laiteux comme de la pâte tendre de
Sèvres, et dont fes gencives avaient le ton frais et appétissant des cerises. Mais ce qui me frappa le plus, ce fut- sa coiffure, faite de pièces d'or, comme celle des femmes d'Alger, dont, au reste, mademoiselle Ritz avait un peu le type. Cette coiffure, trop osée, ridicule chez une fille du monde, devait paraître naturelle chez la fille d'un artiste, au milieu des objets de toutes les époques et de tous les pays, qui composaient, dans cette msdson, un véritable musée.
Tout cela ressemblait peu à notre petit logement de la rue de la Grange-Batelière. J'ouvrais des yeux qui ne se refermaient plus, et M. Ritz et ses enfants, familiarisés depuis longtemps avec leur opulence, s*amusaient de mon admiration. Enfin, on passa dans l'atelier; autres merveilles. Lorsque je vis les plâtres, les marbres, les bronzes, tout ce monde de statues dans leurs attitudes diverses, solennelles, maniérées, dramatiques, je ne respirai plus. Cependant peu à peu mon œil s'habitua, je passai d'un sujet à un autre. Je commençai à séparer et à détdller ; je souris à ces nobles et impassibles figures éclairées d'un jour habile qui faisait valoir leurs proportions. M. Ritz me traita en grand garçon; il en fit tourner une ou deux sur leurs selles comme il eût fsdt pour un confrère. Je crus d'abord qu'il se moquait de moi ; mais non, il m' étudiait.
— Qu'est-ce que vous préférez ici? me demandat-il enfin.
— Ça, lui dis-je sans hésitation.
10 AFFAIRE GLÉMENGEAU.
Et, rougissant de cette opinion (foi m'était échappée, je lui montrai une statue en bronze.
— Et pourquoi préférez-vous — ça?
. — Parce que je trouve cet homme beau et que je vois bien ce qu'il fait*
— Que fait-il 7
— n se bat.
— Contre qui?
— Contre un autre homme.
— Cependant vous ne voyez pas cet autre homme.
— Je le devine par celui-ci.
— Vous avez bien choisi, mon enfant. Cette statue est une copie d'un des plus beaux antiques, du Lutteur. Et vous avez raison, ajouta-t-il en souriant, elle vaut mieux que les autres... qui sont de moi.
J'étais tout honteux. Je venais peut-être de commettre une grande maladresse? Au contraire, j'acquis définitivement sa sympathie par cette réponse heureuse et sincère.
Pendant ce temps, Constantin et sa sœur jouaient comme deux gamins dans cet immense atelier où un homme à cheval eût pu entrer facilement et faire deux ou trois évolutions. Le frère courait après la sœur qui se cachait derrière les groupes, et, lorsqu'il la saisissait comme il eût .fait d'un garçon, à ce qu'il parait, j'entendais celle-ci dire d'un ton à moitié fâché: •
— Tu es trop brutal. Je ne jouerai plus avec toi.
ÂirrAIltlS CJbEMBNCEÂU. 71
Et elle se recoiffait, car c'était à sa coiffure qu'il en voulait.
On me donna /des liri^s, des estampes; mais peu à peu la journée me parut longue et le vide se fit autour de moi. Je devins triste. De l'autre côté de ce bien-être, de ce luxe et de cette joyeuse famille qui n'était pas à moi, à travers ces murs élégants, je voyais ma mère toute seule en face de son modeste dîner que je ne partagerais pas. M. Rîtz connaissait le cœur humain sans doute, car il me dit :
— Maintenant, mon petit ami, il faudrait aller embrasser votre maman. Le domestique va vous conduire et retournera vous prendre à l'heure que vous lui indiquerez.
Je ne pus m'empêcher de sauter au cou de H. Ritz.
— Vous avez du ccSBur, me dit-il tout bas en m'embrassant; c'est une bonne chose, même en art. -
Et ili jeta un regard un peu triste sur son fils, occupé en ce moment à apprendre l'exercice à un grand chien de chasse qui s'y prêtait complaisamment.
Je trouvai ma mère, toute seule, comme je Tavaîs pensé, et, ne comptant pas sur ma visite, occupée à
mettre en ordre des papiers, des factures, des 1 surtout. Elle en déchirait le plus grand nombre avait profité de sa solitude pour pleurer à soi au contact de ces souvenirs qui se mettent à quand on les réveille au fond de leurs enveli jaunies.
— Eh bien , me demanda-t-elle, as-tu été reçu?
— Oui, maman.v
Alors, elle se mit à me questionner ; je lui rac toutes les merveilles que j'avais vues, et je h percer comme le secret instinct de ma vocation.
— Tu sais que je ne te contrarierai en rien. 1 rsdsonnable, tu connais notre situation. Nous ne vous compter que sur nous. Le jour où tu me dî « Voilà ce que je suis décidé à faire, » je t'y aid Consulte donc tes goûts, et décide. Moi, je incapable de te conseiller, puisque je suis une ij rante.
Tout en causant avec ma mère, mes yeux^ ; taient machinalement autour de moi, et il me set qu'il manquait quelque chose parmi les objets j'étais accoutumé à voir dans le salon.
— Où est donc ta pendule ? lui demandaî-je. Cette pendule était l'unique objet d'art et de '.
que je connusse à ma mère. Depuis que j'avais yeux ouverts je la voyais, et son absence me fra d'autant plus ce jour-là que je venais d'en remarc une à peu près semblable chez M. Ritz : c'était
pendule Louis XIY, de Boule, dont les cuivres trèsfins représentaient en bas les trois Parques et au sommet le Temps avec sa faux.
— Elle était dérangée, me répondit-elle ; je l'ai donnée à raccommoder.
Je ne sais pourquoi, je ne crus pas à cette réponse, moi à qui ma mère n'avait jamsds mend, et je revins chez H. Ritz tout préoccupé de la disparition de cette pendule. Nous étions en été. C'était ce qu'on appelle la mauvaise saison. Le trimestre de ma pension venait d'échoir; ma mère avait-elle été forcée de vendre cette pendule, qui lui venait d'une époque plus heureuse, pour payer M. Frémin ? Gomment le savoir ? Elle ne me le dirait pas. J'étais une charge au-dessus de ses moyens. — Sans aucune autre indication, cette possibilité acquit dans mon esprit toute la force et toute l'amertume d'une certhude, et je résolus de prendre un parti le jour même.
En somme, j'avais treize ans. J'étais assez fort en histoire, en latin^^en grec, en mathématiques, pour continuer, seul, mes études inachevées, tout en commençant une étude nouvelle dont je ferais ma carrière et où ma, mère n'aurait plus besoin que de me nourrir, de m'habiller et de me loger jusqu'à C6 . que je pusse gagner ma vie, et ce ne serait pas long; je l'espérais. Lorsque je revis, après cette émotion inattendue, l'atelier de M. Ritz et que je considérai bien attentivement ses œuvres, il me sembla que je pourrais très-vite en faire autant. C'était tout
74 AFFAIRE CLÈMENCEAD.
ce que je pouvais ambitionner alors, puisque ces œuvres donnaient à leur auteur, un revenu annuel de trente à quarante mille francs.
Par le fait, ce n'était pas bien difficile. M. Ritz avait un profond et respectueux amour de son art, il comprenait le Beau, il le cherchait, il le voulut; mais il n'avait pas cette étincelle mystérieuse tombée on ne sait d'où qui met le feu aux organisations d'élite. Il le savait mieux que personne, il en souffrait, et, plus tard, j'ai reçu les confidences de ses découragements et de ses tristesses. Il n'est pas de plus grande douleur, je crois, pour un artiste, que d'avoir l'intuition, la volonté et l'impuissance des grandes choses.
Doué d'une extrême habileté de main, M. Ritz s'était acquis un renom dans le monde aristocratique, monde à l'appréciation rapide et superficielle.
. 11 exécutait, d'après les jeunes femmes du faubourg Saint-Germain et de la Chaussée-d'Antin, des bustes d'un arrangement gracieux , d'une ressemblance flatteuse, d'un ensemble séduisant, mais d'un modelé mou qui ne résistait pas à l'examen des artistes sérieux. C'était suffisant pour des gens du monde, c'était médiocre pour des gens du métier, et, ce qui était pis encore, pour l'auteur lui-même.
A ses débuts, Thomas Ritz avait donné les plus belles espérances. Il y a de lui au Luxembourg une statue d'une belle ligne, d'une exécution franchei
AFFÂIRB CLEMENCEAU. 75
d'une composition heureuse; puis, comme on dit en termes d'atelier, il avait vécu là-dessus, ayant fourni du premier coup tout ce qu'il avait en lui. L'ingéniosité avait remplacé la science, l'adresse avait suppléé à l'originalité. Alors, la mode s'était engouée de lui. En désespoir de cause, il s'était laissé aller à co succès facile; mais il souffrait d'autant plus qu'il était sans envie, que les chefs-d'œuvre, même des vivants, le passionnaient, et qu'après les avoir vus il rentrait chez lui enthousiasmé et abattu.
Une jeune fille riche s'était éprise de lui au début de sa carrière; elle était devenue sa femme. En apportant un trop grand confortable dans la maison de l'artiste, avait-elle effrayé l'inspiration? C'est possible. L'art a besoin ou de la solitude, ou de la misère, ou de la passion. Les atmosphères tièdes l'étiolent vite. C'est une fleur des rochers qui veut un vent âpre et un terrain rude.
Le rêve de Thomas Ritz eût été que son fils prît goût à la sculpture, car il se sentait capable de le diriger dans la bonne voie, de l'initier aux grands principes, d'en faire un véritable artiste, et, comme tant d'autres maîtres, de donner à son élève ce qui lui manquait à lui-même. Malheureusement, Constantin n'avait aucun goût pour aucun art, ni pour la sculpture, ni pour la musique, ni pour la peinture; il n'avait qu'une idée : les armes. Il était donc loin de compte avec son père, qui, du reste, ne le contrariait pas et le faisait travailler pour Saint-Cyr.
1ê AFFAIRE CLËMENGEAO.
Vous VOUS expliquez la sympathie subite dont M. Ritz fut pris pour moi, Avaitril trouvé l'élève dont l'éclat remonterait jusqu'à lui? Avîdt-il seulement découvert une nature bien douée dont il pourrait faire sa confidente et son amie ? Ma réponse au sujet du Lutteur lui avait donné une espérance, et, lorsque je revins le soir avec mes résolutions formelles, il était résolu, de son côté, à tenter l'épreuve.
Après le dîner, il me prit à part, et me demanda si je me croyais réellement des dispositions pour la sculpture, ajoutant que j'étais juste dans l'âge où l'on doit commencer, et qu'il serait heureux de me donner mes premières leçons. Sur ma réponse énergiquement affirmative , il me promit d'aller voir ma mère le lendemain et d'en causer avec elle. Deux jours après, il était convenu, puisque nous étions au mois de juin et que mon trimestre était payé, que je quitterais la pension aux vacances, que je travaillerais de mon mieux jusque-là, et qu'au mois d'août j'entrerais chez M. Ritz, qui voulut absolument me prendre dans sa maison et me traiter comme soz? enfant.
Ma mère consentit, n'ayant en vue, comnae toujours, que mon seul intérêt.
AFFAIRE CLËMËNOEAn. 77
Mes progrès furent rapides. J'étais né avec Tamot^ du travail; il s'était manifesté depuis que j'étais en pension; il se développa bien davantage lorsque je fus entré dans la carrière pour laquelle j'avais été créé. J'étais infatigable. Je me levais avec le jour; je ne quittais l'atelier que lorsque le soleil avait complètement disparu , et , quelquefois , souvent même, je dessinais, le soir, à la lampe. Je ne sortais que pour visiter les musées et les galeries. Mon ambition était de peupler à mon tour de mes créations ce monde étemel et impassible de l'art , au piilieu duquel les vivants passent si petits. Laisser à la postérité une de mes pensées en bronze ou en marbre, devant laquelle d'autres artistes viendraient rêver plus tard, tel était mon rêve, à moi.
Je vous laisse à penser si ma mère était heureuse chaque fois qu'elle entendait M. Ritz lui parler de mes aptitudes extraordinaires et lui prédire pour moi un riche et grand avenir. Elle venait quelquefois me voir travailler; elle ne pouyait pas juger de ce que je faisais, mais il suffisait que ce fût mon ouvrage pour que ce fût superbe.
Dès que je pus modeler à peu près seul, je fis son
buste. Je voulais que ma première œuvre, si imparfaite qu'elle fût, eût rapport à ma mère. Superstition bi^n naturelle chez un enfant élevé comme je l'avais été. Du reste, ma mère et le travail se partageaient tout mon temps. Quelquefois elle restait à dîner avec nous, mais elle mettait à ses visites la plus grande discrétion. C'était donc moi qui le plus souvent allais passer mes soirées avec elle et me retremper délicieusement dans les habitudes de ma première enfance. Je retrouvais la même lampe, le même établi, les mêmes ouvrières. Elles n'étaient plus aussi gaies que quelques années auparavant. La vie réelle commençait à se faire sentir. Chacune d'elles avait sa préoccupation, son souvenir, son regret, son deuil I Elles ne me traitaient plus en petit garçon, bien qu'elles ne me traitassent pas encore en homme. J'apportais des. crayons ou de la cire et je faisais leur portrait ou leur médaillon, utilisant ainsi jusqu'à mes moments de récréation et de joies de famille, car ces braves filles me semblaient un peu mes parentes. La veillée se prolongeait alors assez tard, nous mangions des marrons, et nous buvions du cidre l'hiver. L'été, je les régalais de glaces et de gâteaux avec l'argent que je commençais, à gagner en moulant ou en copiant pour M. Ritz. Vers dix ou onze heures, nous retournions chacijn chez nous. J'accompagnais ces demoiselles un bout de chemin , et je rentrais en questionnant les étoiles et en aspirant la vie à pleins poumons. Je marchais très-vite; et si, lorsque j'étais
seul, par hasard ou intentionnellement, une femme me barrait le chemin, je lui disais avec douceur ; « Pardon, madame ! » et, passant à droite ou à gauche , je poursuivais ma route en pensant à mon travail du lendemain. Elle devait me prendre pour un grand innocent; car, à quinze ans, j'en paraissais dix-huit.
Le soir venu, content de ma journée, débarrassé de mon travail, je m'endormais rêvant terre cuite, valeurs, proportions, etc., etc..
Cependant la nature est inexorable. Elle a son œuvre à combiner, elle aussi, et toute créature vivante lui est soumise. Le pressentiment de l'amour traversait donc de temps en temps mon esprit. Mademoiselle Ritz, qui devenait de plus en plus belle, semblait placée là tout exprès pour le réaliser.
Eh bien, non. D'abord, elle avait trois ans de plus que moi, différence énorme à nos âges ; ensuite son père ne songeait guère à me la donner, malgré toute sa bienveillance pour moi ; enfin elle ne m'inspirait rien' qu'une grande amitié, et le plaisir que j'éprouvais à rester auprès d'elle était celui que j'eusse éprouvé auprès de ma sœur. Je ne puis pas même me vanter d'avoir respecté en elle l'hospitalité
que je recevais. Je n* avais à lutter contre aucun autre sentiment. Du reste, sa perpétuelle gaieté semblait la garantir contre tout désir d'amour.
La gaieté dans Tamour est le mets des cœurs déjà un peu blasés. La jeunesse est plus élégiaque.
Je voyais bien venir d'autres femmes dans l'atelier de M. Ritz, et des plus aristocratiques, et des plus renommées; mais, à côté de toutes les Vénus de marbre et de bronze dont j'avais les yeux remplis, elles me faisaient, avec leurs colifichets, leurs dentelles et leurs rubans, l'effet de grandes poupées mécaniques ; sans compter que j'entendais souvent M. Ritz dire à table, après les séances :
— Mon Dieu I que madame une telle est mal faite ! — quels pauvres petits bras ! — quels vilaines attaches I — quelles maigres épaules !
Puis je dirai du^luxe qui les enveloppait ce que je disais de la gaieté de mademoiselle Ritz : il n'allait pas avec le sentiment, selon mes idées. Aimer dans ces sphères hautes m'eût semblé de l'ingratitude envers mon humble mère, qui passait les nuits, pour vivre et m' élever, à broder les cols et les jupons dont ces dames faisaient si peu de cas.
Tous les véritables artistes sont ainsi, je pense, et moi, j'alliais l'ambition de la gloire au besoin de l'obscurité. J'aurais voulu créer des chefs-d'œuvre, et vivre inconnu entre ma mère et ma femme ; car, lorsque mon idéal descendait sur la terre, j'en faisais le compagnon de toute ma vie.
Du reste, c'était aussi l'espérance de ma mère.
— Travaille bien, me disait-elle, et, un jour, tu trouveras, une jolie jeune fille, bien douce, bien élevée, qui t'aimera bien. Tu Tépouseras. Nous vivrons tous ensemble. J'élèverai tes enfants. Ce sera la consolation de ma vieillesse et la récompense de ce que j'aurai fait pour toi, si ce que j'ai fait pour toi mérite d'être récompensé.
C'est ainsi qu'elle détournait le plus possible mon esprit des dangers présents. J'étais dans ses idées, elle le voyait bien, mais elle craignait toujours. Il suffisait de la moindre occasion pour me perdre.
Or cette occasion se présentait chaque fois que Constantin sortait de la pension. Plus âgé que moi de deux ans à peu près, il n'avait pas, je dois le dire, des théories analogues aux miennes à l'endroit de l'amour. Son unique préoccupation était de passer le plus tôt possible à la pratique, et il ne m'entretenait guère d'autre chose lorsque nous étions ensemble. Il ne poétisait rien et songeait bien moins . à l'amour qu'à la femme, à la cause qu'à l'objet. Parce que je n'étais plus en pension, et que je faisais de la sculpture, il me croyait initié depuis longtemps, tandis que 5'en savais et voulais en savoir beaucoup * moins long que lui. Il me demandait des détails qu'il m'apprenait en me les demandant.
Il ne s'expliquait pas, du moment qu'il venait des modèles de femme chez son père, que je n'eusse pas encore une maîtresse. Avoir une maîtresse I c'était
son idée fixe. N'importe laquelle, pourvu que ce fût à peu près une femme. J'avais beau lui dire que je ne voyais jamais les modèles, qui entraient chez M. Ritz par un escalier à part, il ne voulait pas me croire ; puis, lorsqu'il fut bien convaincu de ma sincérité, il me regarda avec un grand étonnement et se moqua fort de moi. Il fouillait tous mes cartons et ceux de aion père'pour découvrir des études de nu. Dès que nous étions seuls dans l'atelier, il faisait des déclarations aux statues dans un style peu engageant niême pour du marbre, et il m'était impossible de garder mon sérieux en entendant les discours saugrenus de ce fou devant ces* inflexibles divinités qui r écoutaient toujours dans la même pose et avec le même geste.
En appuyant ainsi sur les penchants de Constantin, je semble faire mon éloge à ses dépens. Ce n'est point mon envie. Il y avait seulement entre lui et moi une nuance: il n'avait pas connu sa mère, tandis que j'avais été élevé par la miejine ; il n'avait pas à raisonner sa vie, qui lui était toute mâchée pour ainsi dire, tandis qu'il me fallait, moi, tailler ma part dans la masse commune ; son tempérament le portait vers les tumultes de la guerre, tandis que ma nature m'invitait aux rêveries de l'art; enfin il était destiné à aimer les femmes, tandis que j'étais né pour en adorer une. Je me réservais donc pour cette inconnue, que je ne pouvais manquer de rencontrer un- jour, et, en attendant, les révé-
lations et les jouissances du travail me suffisaient.
M. Rîtz était déjà fier de moi. Il montrait mes études et mes compositions à ses confrères. On m'encourageait, on me conseillait, on me complimentait sincèrement, ce qui me rendait le travail facile et doux. Cependant je n'avais encore copié que des antiques ou suivi que ma fantaisie. Je n'avais pas eu affaire à la nature.
Un soir, pendant que sa fille faisait de la musique, M. Ritz me dit tout à coup ;
— Demain, vous ébaucherez d'après nature. Je suis curieux de voir comment vous vous en tirerez. Préparez votre terre dès le matin. Le modèle arrivera de bonne heure.
— Quel modèle ? demandai-je avec le battement de cœur que me causait cette grande Muvelle; modèle d'homme ou de femme ?
— De femme.
— Debout ou couchée T
— Debout.
Mon cœur dansait littéralement dans ma poitrine. Je ne dormis guère de la nuit.
Le lendemain, à sept heures, je préparais ma terre. M. Ritz parut.
— Étes-vous en bonnes dispositions ? me dit-il.
— Oui, répondis-je avec assurance.
— Alors, déjeunons vite.
Au moment où neuf heures sonnaient, on frappa discrètement à la porte de l'atelier. C'était le modèle.
Je vis paraître une femme de vingt à vingt-deux ans, vêtue d'une robe de mérinos bleu, trop courte, coiffée d'un chapeau de paille à rubans violets. Un petit col assez propre, un chàle tartan à fond gris et à larges carreaux noirs, des souliers lacés et des gants de soie dont les bouts étaient usés, complétaient son costume, qui ne m' étonnait en aucune façon, car je ne supposais pas qu'un modèle à six francs la séance fût vêtu de velours et de dentelles, et, d'ailleurs, depuis mon enfance, je voyais un costume aussi modeste aux ouvrières de ma mère, à ma mère elle-même. Loin d'en rire et de m'en étonner, je le vénérais plutôt ; mais tout cela tombait si droit sur la personne de mademoiselle Mariette, que je me demandais par quel miracle il pourrait en sortir une Vénus.
La tête n'avait rien de remarquable. Les yeux étaient assez doux, les cheveux châtains, le teint un peu rouge, les dents ordinaires, le nez épaté j^ le profil commun, la voix assez agréable.
Je n'ai pas besoin de vous dire que M. Ritz traitait ses modèles avec la plus grande douceur et la plus exquise politesse.
— Vous êtes enrhumée, ma chère enfant ? dit-il à la jeune femme qui toussait un peu.
— Ce n'est rien. J'ai attrapé ça chez M. P... 11 a toujours trop chaud, et il laisse éteindre le feu. 11 ne s'en aperçoit pas parce qu'il est habillé, lui.
— Qu'est-ce qu'il fait en ce moment?
— Je ne sais pas.
— Vous n'avez pas regardé ?
— Non ; il n'aime pas qu'on regarde ses tableaux ; tout ce que je sais, c'est que je pose à genoux et les bras en l'air, avec un air d'effroi. Ce doit être encore un Lion de Florence.
Je ne pus m' empêcher de rire.
— Soyez tranquille, dit M. Ritz; aujourd'hui, vous n'aurez pas les bras en l'air.
— Oh ! ça m'est égal, il fait chaud ici.
— Eh bien, commençons.
Mademoiselle Mariette s'éloigna du poêle, dont elle s'était approchée en arrivant. J'-^ssayai de prendre une attitude simple, mais je pétrissais un peu nerveusement ma terre. Après avoir ôté son châle et son chapeau, elle vint se placer sur l'estrade, en disant à M. Ritz :
— L'ensemble î
— Oui.
Alors, le plus simplement du monde et comme sî
elle eût accompli une chose naturelle, cette fille dégrafa son corsage, déboutonna ses manches, fit couler sa robe le long de son corps, la ramassa et la déposa sur une chaise. Puis elle ôta son col qu'elle étala dessus avec soin, et, tirant le cordon de son jupon, elle se trouva en chemise, car elle n'avait pas de corset, bien entendu. Elle s'assit ; et, plaçant sa jambe droite sur sa jambe gauche, elle délaça ses bottines, dans cette pose que Pradfe^ dlonnée à l'une de ses plus jolies statuettes; puis elle tira ses bas, et, laissant tomber sa chemise à terre, elle l'enjamba et, de son pied nu, la poussa derrière elle. Enfin, droite, rejetant légèrement sa tête en arrière et relevant de ses deux mains ses cheveux qui tombaient sur ses épaules :
— Gomment faut-il me poser? dit-elle.
Je me tournai vers M. Ritz, autant pour me donner une contenance, que pour connaître sa réponse. Étendu sur le canapé, il ne m'avait pas quitté des yeux depuis quelques instants.
— Choisissez votre pose, me dit-il.
— Celle que mademoiselle Vient de prendre, répondis-je d'une voix assez mal assurée.
— Soit, dit-il.
Mais Mariette avait laissé retomber ses bras.
— Relevez encore vos cheveux comme tout à l'heure, mademoiselle, lui dis-je.
Elle recommença le geste, mais moins heureusement
— La tête un peu plus en arrière; non pas ainsi, comme ça.
Et, sans m'apercevoir de ce que je faisais, je sautai sur r estrade, et, lui prenant les poignets, je la rétablis dans la pose où je voulais la reproduire.
— Allons, dit-elle en riant, il paraît que j'aurai toujours les bras en l'air.
Alors, j'ôtai ma veste, je retroussai mes manches, je me hissai sur mon escabeau pour être à la hauteur de ma têle, et j'attaquai résolument mon bloc de terre.
— Je vds travailler aussi, dit M. Ritz en passant dans son atelier ; ne laissez pas éteindre le feu.
Par un phénomène curieux, mon esprit vensùt de rejeter toute autre préoccupation que celle de rendre ce que je voyais.
En une minute, ce qui se passait me parut parfaitement normal. J'essayais de représenter mon modèle vivant <îomme j'avais jusqu'alors essayé de représenter mes modèles inanimés ; mais il y avait de plus en moi l'impatience de saisir la vie sur le fait, et de donner immédiatement un corps à une impression qui pouvait m' échapper d'un moment à l'autre. L'ardeur du travail se trouvait ainsi multipliée par une sorte de lutte avec la fugitive réalité. n s'y mêlait aussi l'admiration de ce corps que je pouvais contempter pour la première fois, admiration dégagée de toute idée sensuelle.
Ah I que les plus belles créations de l'art sont peu
de chose auprès de la créature I Je compris ce r que j'avais entendu dire souvent à mon maître € ses amis : a La nature est désespérante. » Et comm< m'expliquai en même temps cette foule d'artistes i préfèrent s'en tenir à la tradition et recopier toujoi l'œuvre des hommes plutôt que de s'attaquer l'œuvre de Dieu ! Certainement, au point de vue là proportion, il n'y a pas de femmes aussi parfai que certaines statues, et, si Dieu, acceptant un cons indirect de l'homme, animait tout à coup une de ( statues célèbres, elle serait, je le crois, plus compK que les plus éclatantes beautés , étant composée tout ce que le génie de l'artiste aurait pu combin avec les données du Créateur; mais Dieu n'ap besoin de ce miracle çaïen, et la plus incomplè de ses œuvres reste et restera un éternel défi à plus parfaite des nôtres ; car elle a ce qu'aucu œuvre sortie des mains de l'homme ne saurait avoi le regard, le sourire, la chaude émanation de la vi Les deux premières heures de la séance s' envol rent comme une seconde. J'étais en nage. Je ne m' apercevais pas plus que de la fatigue de Mariette qui je n'avais permis que deux ou trois fois de repof ses bras, lui répétant sans cesse : « Ne bougez pas La respiration qui, à périodes égales, soulevait poitrine dans un gracieux mouvement, le léger fi missement de l'épiderme à la moindre sensation froid, le sang jeune et riche que l'on sentait cou sous cette peau mate aux reflets lustrés, voilà ce c
j*eusse voulu saisir. J'étais comme ivre, et jenem'en tenais déjà plus à la composition présente.- Il me passait par le cerveau des masses de lignes , d'attitudes, de contours, de mouvements. J'avais la tête pleine de statues.
— Si vous vous reposiez, dit tout à coup derrière moi la voix de M. Ritz.
— C'est une bonne idée, dit Mariette, et je rallumerai le feu.
Elle passa son jupon, jeta son châle sur ses épaules nues, et, s' asseyant devant le poêle, elle y remit du charbon. Quant à moi, je m'essuyai le visage , et je regardai M. Ritz pour lui demander s'il était content.
— C'est étonnant ! disait-il en portant les yeux alternativement de mon travail à moi. C'est étonnant ! Allons, je ne me suis pas trompé sur votre compte.
— Est-ce bien vrai ?
— Oui. Maintenant, reprit-il, je vais me permettre des critiques, bien qu'à partir d'aujourd'hui, je vous le dis sincèrement, vous n'ayez plus besoin de personne. Vous marcherez tout seul, et vous irez loin, car vous avez l'amour de la nature ; mais rappelezvous bien ceci : la nature n'est pas le seul but de l'art. Savez-vous ce que c'est que l'art? C'est le Beau dans le Vrai, et, d'après ce principe, l'art s'est créé^ des règles absolues que' vous chercheriez en vain dans la nature seule. 9i la nature seule pouvait le
satisfaire, vous n'auriez qu'à mouler un.beau modèle de la t$te aux pieds pour faire un chef-d'œuvre. Or, si vous exécutiez cette idée, vous ne produiriez qu'un grotesque. Le talent consiste à compléter la nature, à recueillir çà et là ses indications merveilleuses, mais partielles, à les résumer dans un ensemble homogène et à donner à cet ensemble une pensée ou un sentiment, puisque nous ne pouvons lui donner une âme. Bref, celui qui, en s' enfermant dans les règles implacables du Beau, se rapproche le plus du Vrai, est l'artiste par excellence. C'est Phidias, c'est Michel-Ange, c'est Raphaël. J'ai tenté aujourd'hui sur vous une épreuve décisive dont vous êtes sorti plus vaillamment encore que je ne l'avais supposé. Pas la moindre hésitation 1 De l'émotion , de l'emportement. Bravo t Vous avez ouvert les naseaux et vous avez respiré l'odeur de la vérité, comme un jeune lion le vent du désert. C'est parfait ; vous y êtes ! mais, à présent, il s'agit de régulariser cette fougue sans l'atténuer. — ,Levez-vous, Mariette; remettezvous dans la pose où vous étiez tout à l'heure. Bien, — Cette pose naturelle vous a séduit tout de suite, mon enfant ; vous avez surpris la nature dans un de ses mouvements ingénus et vous l'avez arrêtée au passage. OEil d'artiste ; mais cette pose, suffisante pour une étude, ne l'est plus pour une statue. Une femme qui rejette ses cheveux en arrière, c'est bon pour une statuette de six pouces à mettre sur un socle ou sur une pendule, mais ce n'est pas un sujet
digne du grand art. Et puis vous n'avek. vu qu'un côté du mouvement. — Retouraez-vous, Mariette, en restant dans la même pose. — Voyez I le rapprochement des omoplates est disgracieux» la tête rentre dans les épaules, le col se plisse, le dos se creuse, les reins s'enfoncent. Une statue doit tourner sur sa base, ou Ton doit pouvoir tourner autour d'elle; il faut donc que la ligne soit pure et fière , de quelque côté qu'elle se présente. Or, ce que vous donne ici la nature est inexact, difforme même dans certaines parties. Qu'est-ce que l'art peut tirer de cette indication? Et, s'adressant de nouveau à Mariette : — Baissez un peu les bras dont le dessous n'est jamais distingué ni dans l'art ni dans la nature ; avancez, en l'arrondissant, l'angle des coudes, tenez la tête droite, levez les yeux au ciel. — Que de choses dans cette légère modification 1 La tôte s'isole, on la voit dans tout son galbe, au lieu de ne voir d'en bas que le menton et les narines. Les mains la précèdent avec un geste doux et souple, tandis qu'elles disparaissaient tout à l'heure dans les cheveux et que les bras, en présentant de chaque côté les coudes , formaient des espèces d'ansQS. Au lieu d'une femme qui relève ses cheveux, vous avez, si vous le voulez, une jeune martyre, chaste quoique nue, qui va mourir et qui, en levant les mains et les yeux vers le firmament, offre sa mort à Dieu et développe en même temps de belles formes pour les simples mortels.
» Passons de l'autre côté. Les omoplates sont à leur place, le col est droit, le dos est net, les reins sont fermes. Maintenant que le sujet est trouvé, la ' nature va-t-elle vous suffire? Oui, dans certaines portions, non, dans les autres. Ici, continua M. Ritz en touchant Mariette comme si c'eût été un mannequiii, mais en lui souriant , pour lui indiquer que ce n'était pas à elle personnellement, mads à la nature en général qu'il adressait ses observations : ici,' les bras sont trop minces pour le torse , les mains sont trop fortes pour les bras, le col est lourd. Six têtes, six tètes et demie au plus dans ce corps qui devrait en avoir sept. Jambes grêles, chevilles épaisses, mais le reste est d'une proportion miraculeuse. Vous voyez donc ce qu'il faut prendre et ce qu'il faut laisser. Est-ce tout? Non. De quel pays sera-t-elle votre martyre ? Sera-ce une jeune Grecque venue à Rome à la suite de saint Paul ? sera-ce une enfant du Nord descendue avec Attila dans la Gaule de Mérovée et convertie par les premiers évoques ? Que de types différents I Lequel choisirez-vous? et, une fois choisi, où le trouverez-vous vivant de nos jours et répondant à votre idéal? Tout cela n'est pas facile, termina M. Ritz en passant la main sur son front et en parlant à sa pensée intime autant qu'à moi-même, et ceux qui traversent la vie sans rien chercher au delà et qui ne regardent pas ce que nous faisons sont décidément bien heureux.
Mariette se rhabilla lentement comme elle s'était
déshabillée, elle rentra une à une, dans ses vêtements grossiers, toutes les beautés de sa personne, comme un marchand juif remet les unes après les au^ très dans une sacoche de cuir les pierres précieuses qu'il vient de vous montrer, et elle emporta le tout avec elle, probablement sans avoir rien compris à ce qu'elle venait d'entendre.
le ne saurais expliquer le sentiment qui s'empara de moi lorsqu'elle eut refermé la porte. J'étais trèsdiversement impressionné par tout ce que je venais de voir et d'entendre. La grandeur de l'art et ses difficultés commençaient à m'apparaitre. De combien d'illusions il me fallait revenir I que de choses il me faudrait apprendre I Aurais-je ce courage ? Aurais-je même le temps ?
Puis cette pauvre fille qui portait d'atelier en atelier, pour un peu de pain, les mystères de sa beauté, et qui, si elle venait à mourir dans un hôpital, car où pouvait-elle mourir ? servirait à des démonstrations d'anatomie sur une table d'amphithéâtre et dont la sdence disperserait les membres dans l'harmonie desquels l'art aurait cherché l'inspiration , cette fiUè me laissait une insurmontable impression de tristesse.
Pour la première fois, je me mis à penser à la destinée de cette quantité d'êtres malheureux qui ne m'étaient rien par le sang. J'aurais voulu être utile à cette Mariette à qui je devais ma première grande sensation d'artiste. Elle ne m'était plus étrangère. De cette fille à qui Constantin, par exemple, n'eût demandé qu'un moment de plaisir, je conservais déjà un souvenir reconnaissant, peut-être parce que je me retrouvais chaste après cette épreuve. Disposition bizarre de l'âme, je n'aurais pas voulu que d'autres vissent ce coit)s qui me semblait à moi par une appropriation immatérielle. Premier près- ^ sentiment de la jalousie inhérente à la nature de l'homme, qui voudrait faire sa propriété éternelle de ce qui lui a appartenu un instant. Puis je me disais, ' à travers toutes ces réflexions :
— Voilà donc ce que c'est qu'une femme I , M. Ritz voyait bien qu'il se passait quelque chose
en moi. Je regardais fixement le mur et je ne disais rien. 11 me demanda d'un ton paternel à quoi je songeais ; je le lui dis simplement.
— Tout cela est bon, me répondit-il, tout cela est , faon, et je me félicite de plus en plus de l'expérience que je viens de tenter. J'ai voulu, en effet, mettre plus qu'un modèle sous les yeux d'un artiste, j'ai voulu mettre une femme sous les regards d'un jeune homme qui certainement devait penser quelquefois aux femmes. J'en avsds causé avec votre mère. Elle s'inquiétait fort de cette épreuve. C'était jouer le tout
pour le tout. Qui l'emporterait de l'artiste ou de Thomme? L'artiste Ta emporté, — je n'en doutais pas. L'homme n'a vu naître en lui, à ce spectacle inattendu, que des idées généreuses. Vous êtes bien doué, mon cher garçon, et je suis heureux de vous ^ voir sous l'impression où vous êtes.
» C'est cependant une opinion généralement acceptée que les mœurs des artistes sont plus relâchées que celles des autres classes sociales, et que la passion, le vice et la débauche s*y ébattent à leur aise, coinme sur leur terre natale. Il semblerait assez vraisemblable, j'en conviens, que des hommes occupés essentiellement des choses de l'imagination se dérobassent peu à peu aux préjugés, et même aux principes communs, et que l'organisation de ces hommes exceptionnels, montée par la tension de l'esprit à un diapason au-dessus du diapason général, eût besoin, dans les intervalles du travail, d'excitations surnaturelles et ne pût être satisfaite que par des jouissances exagérées. Ce serait même, suivant quelques- 'Uns, une des conditions indispensables du génie. Véritables salamandres, les grands artistes ne pourraient vivre que dans le feu et mourraient en rentrant dans l'atmosphère commune. Par la nature de leurs travaux, les artistes, ceuxAk surtout, comme les peintres et les sculpteurs, qui ont besoin, pour exprimer leur pensée, d'une communication directe avec la chair, subiraient plus facilement que les autres hommes Tinfluence de ces tableaux excitants.
Vous venez de voir par vous-même qu'on se trompe en pensant et en raisonnant ainsi. Là où Fart, c'està-dire le sentiment du beau, existe réellement, il domine aussi bien le cgeur que l'imagination, aussi bien les sens que l'esprit; Tout se tient dans l'harmonie morale comme dans l'harmonie physique de l'homme. Pomt d'association durable entre le vice et le génie. Si ces deux éléments opposés se rencontrent par hasard dans le même individu, l'un des deux combat et détruit inévitablement l'autre.
» Fouillez la vie intime de ceux qui méritent véritablement le nom d'artiste, vous les trouverez tous hommes de bien, tous religieux, quelques-uns purs comme des saints. Le vrai génie est chaste, et, quelque forme que prenne son œuvre, elle est chaste comme lui. L'immoralité dans l'œuvre ne commence qu'à l'infériorité du producteur, qui, ne pouvant satisfaire le goût des quelques juges qui commandent à l'opinion, en appelle aux curiosités secrètes et aux sensualités de la foule.
» Cependant les artistes, si grands qu'ils soient, sont encore des hommes, et, s'ils échappent au vice, à la débauche et aux passions, ils n'échappent pas à l'amour. La science peut faire oublier à ses adeptes — Newton en est la preuve — jusqu'à l'existence des femmes; mais il n'en est pas de même pour l'art. L'imagination a ses racines dans le cœur. Si l'on pouvait 'soumettre le 'génie des artistes à une analyse chimique, on trouverait un quart de folie et de naï-
veté sur trois quarts d'amour. Seulement, cet amour, après avoir erré dans les étendues, fouillé les espaces, sollicité l'infini, se formule presque toujours dans un seul objet, qui semble à Vamant réaliser toutes les exigences de son rêve.
» Je ne^ vous dirai donc pas de n'aimer que le marbre, mon enfant, ce serait inutile. Tout indique, dajis votre organisation, que vous aimerez, et que vous aimerez profondément ; mais gardez-vous le plus longtemps possible pour cet amour qui, avec le travail, sera toute votre vie. Laissez la nature dé- ' velopper tranquillement en vous les énergies dont vous aurez besoin pour recevoir cet hôte inévitable et pour souffrir, peut-être. Vous vous tromperez quelquefois, sans doute, comme bien d'autres, et votre cœur ouvrira sa porte à des parasites, croyant rouvrir à ce grand ami ; mais vous aimerez. Qui î Peu importe. Aimer, voilà le principal.
» Vous voyez que je vous traite tout à fait en grand garçon. Maintenant, si de l'objet de votre amour vous pouvez faire la compagne de toute votre existence, si celle que vous aimerez est digne d'être votre femme, et si vous pouvez produire des chefs-d'œuvre à la douce clarté d'un foyer paisible, vous aurez résolu le problème : le Grand vivant avec le Pur» — le Beau avec le Bien. Je vous le souhaite, car je vous aime de tout mon cœur. J'ai saisi cette occasion pour vous donner d'avance un aperçu de la vie, ayant découvert en vous tout ce qu'il faut pour le com-
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prendre et pour en profiter. Sur ce, traitez-moi comme un père, et tout ce que vous ne pourrez pas dire à votre mère, dites-le-moi. Mon expérience, mon amitié et mes conseils sont à votre service, et, pour le reste, vous irez plus loin que moi; ce qui, ajoutat-il avec un sourire mélancolique, ce qui ne sera pas difficile.
Ainsi me parla M. Ritz. Je vous laisse à penser si cette journée se grava dans ma mémoire. Je vous l'ai racontée longuement, parce qu'elle est la date de mon entrée définitive dans la carrière. Je la terminai avec ma mère, complètement rassurée sur mon compte.
Je revins de chez elle, le soir, la tète haute et le pied ferme. Je me sentais un homme, prêt à toutes les luttes nobles, et, je puis le dire, à tous les bons sentiments. J'aurais voulu que quelqu'un eût besoin de moi tout de suite. J'avais le cœur si plein ! On m'aimait. On me promettait le talent, la gloire, la fortune, et j'avais la santé, le courage, l'espérance. Rentré dans ma petite chambre, j'ouvris ma fenêtre. Je regardai le ciel transparent et calme. Je pleurai pendant uiiie bonn^e heure sans m'en apercevoir, et je m'endormis ensuite comme un enfant.
A compter de ce jour, M. Ritz et ses amis commencèrent à me traiter presque comme un des leurs, . Les artistes les plus célèbres s'intéressèrent à moi et m'accueillirent dans Içur intimité. Les enconragements ne me manquèrent donc pas. Je me trouvai initié peu à peu à la vie de ce*^ «éaératioa en-
toousiaste, tumultueuse, ardente de la Restauration, avec laquelle la postérité aura des comptes à refaire; car beaucoup sont tombés inconnus dans la grande mêlée, dont l'avenir recueillera les ossements et conservera les noms. Brave jeunesse, exagérée peutêtre, mais, jusque dans ses erreurs et ses excès, pleine de sincérité.
Je fus bientôt à même de voir combien M. Ritz avait parlé juste. Parmi les hommes supérieurs de cette époque que le temps a affirmés, pas un dont la vie privée ne puisse être mise au grand jour. Ne cherchez donc pas, pour me défendre, une atténuation à mon crime, soit dans les mauvais exemples que je pouvais avoir sous les yeux, soit dans le monde exceptionnel auquel j'appartenais. Ne laissez pas non plus cette théorie toute faite se retourner contre moi dans les mains de votre adversaire. Je ne l'accepte ni comme argument pour, ni comme argument contre. Je n'ai jamais reçu ni donné l'exemple du vice.
Quant aux individus débraillés, corrompus et paresseux, qui prennent le nom d'artistes parce que cela n'engage à rien et excuse tout aux yeux de bien des gens, c'est à eux que nous sommes redevables de cette commune réputation. J'en ai vu beaucoup de ceux-là, traînant, le matin, dans les ateliers, le soir, dans les estaminets, la nuit partout. Ils sont toujours à la veille de produire une grande œuvre, et, après avoir hurlé toute leur vie, à qui mieux mieux, contre tout ce qui est si facilement supérieur
à eux, ils disparaissant sans laisser d'autre trace de leur passage sur la terre que la famée de leur pipe. Ces gens-là ne sont pas plus des artistes que les banqueroutiers ne sont des commerçants, et que les déserteurs ne sont des soldats. Toutes les classes sociales ont leur écume : ils sont la nôtre.
Je viens de relire la première partie de ce mémoire, ou plutôt de ces mémoires, car on ne peut plus donner un autre nom à ce long récit. Que de lenteurs! que de divagations! que de détails inutiles! que de détours enfin avant d'arriver au fait! Gomme on voit que j'en ai peur ! Il faut se décider cependant. Allons, du courage, et tâchons d^'oublier qu'il s'agit de moi I
M. Ritz recevait une fois par semaine. Tenant à la fois par son 'genre de talent et par ses alliances aux artistes et aux gens du monde, il offrait aux deux classes un terrain neutre où elles avaient plaisir à se rencontrer, et, le ïundi gras, il donnait un bal
costumé dont on se disputait les invitations. Ce fut à l'un de ces bals, au dernier qu'il donna, que mademoiselle Ritz rencontra le comte de Niederfeld, jeune et riche Suédois, attaché d'ambassade, qu'elle épousa quelques mois après.
A ce même bal, Constantin, élève de Saint-Cyr depuis un an, portait un de ces costumes excentriques que Gavami a popularisés. Il ne -fit qu'une courte apparition. Vers deux heures, il trouva le moyen de s'échapper et d'aller finir sa nuit au théâtre des Variétés,' dont les bals masqués étaient les bacchanales en renom à cette époque. Le lendemain, il prit des airs nonchalants et désenchantés qui sollicitaient les questions. Je ne voulus pas le faire languir et je le questionnai.
— Eh bien, mon cher, me dit-il, je croyais que la Femme, c'était autre chose que ça.
Et il me raconta son premier amour, né à deux heures de la nuit, mort à huit heures du matin, dont il se rappelait le costume, mais dont il ne savait pas le nom.
Parmi les dames avec qui j'avais fait connaissance à ce bal, il s'en trouvait une qui avait paru se prendre pour tnoi d'uHe sympathie très -grande, madame Lespéron, femme lyrique, bas bleu pour tout dire, folle en apparence , bonne au fond, et composant des vers ni pires ni meilleurs que ceux que l'on faisait alors, dans la forme romantique de Lamartine, d'Hugo et de Musset.
Cette école nouvelle produisit , pendant plusieurs années , des poètes dont il ne reste rien aujourd'hui, pas même le ridicule qui devait succéder i leur mystérieuse célébrité. Tous ces poètes étaient inspirés; ils avaient tous leur douleur secrète, leur amour inconnu! Pas un d'eux qui ne cachât sous les grandes herbes, dans le coin d'un cimetière de campagne, la tombe ignorée d'une Pvire, où il venait pleurer, en interrogeant le ciel , en maudissant Dieu et en se prosternant ensuite avec un hymne à la ^Création. Les Cloches, les.Églises, les Étoiles, les Peupliers, les Lunes, les Ombres, les Cadavres, les Angélus étaient à l'ordre du jour : il s'en faisait une consommation désordonnée.
Il fallait un débouché à cette incontinence poétique, et ce pathos — où il y avait un peu de tout, du Byron, du Voltaire, du Goethe, du Ronsard, du Chateaubriand, et auquel il ne manqua que Molière pour l'immortaliser dans le bouffon — avait, lui aussi, son hôtel Rambouillet et ses succursales. L'hiver, tous les soirs de neuf heures à minuit, on se rendait dans certains petits salons littérairesy humbles satellites de l'astre Récamier, et, là, penché sur la cheminée, le visage pâle, l'œil blanc, les cheveux en désordre, d'une voix tantôt trempée de sanglots, tantôt sonore et vibrante, un poôte, mâle ou femelle, lançait autour de lui, sur les têtes recueillies et décoiffées des vieilles Saphos et des jeunes Corinnes de l'endroit, sa large et puissante poésie. C'étaient des
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cris» des larmes, des enthousiasmes. — On se serrait les mains, on s'embrassaitj — après quoi, on buvait un grand verre d'eau sucrée et Ton rentrait chacun chez soi.
Madame Lespéron avait, à elle, un de ces fameux salons. Elle croyait fermement lutter d'influencé avec le temple où l'auteur de René^ le front morose, le regard fatidique, sa couronne de lauriers sur la tête, ses Mémoires à la main, enveloppé des vapeurs de l'encens que brûlait à ses pieds une Vestale involontaire, attendait avec un peu d'impatience que le monde s'écroulât pour lui faire un tombeau digne de lui.
Madame Lespéron était reçue chez M. Rîtz; en retour, il allait chez elle une fois par. an. Il avalait l'élégie, le verre d'eau sucrée, et revenait en riant de ce petit monde honnête et ridicule. Cependant M. Lespéron, chef de division dans un nainistère, le plus brave homme du monde, avait prié sa femme de publier ses Douleurs et ses Espérances sous un autre nom que le sien. M. Lespéron était plutôt de l'école de Désaugiers que de l'école de Byron. Il aimait assez la table et iL réunissait de temps en temps chez lui ses coLrigues, leurs femmes, leurs filles, et leur donnait une petite sauterie. On soupait gaiement, et poètes et muses, entraînés par l'exemple, finissaient par se mettre de la partie et par s'amuser comme de simples mortels.
Pendant cet hiver qui devait avoir tant d'in--
Quence sur tant de destinées, madame Lespéroe ionna, elle aussi , à la mi-carême, un bal travesti auquel je fus convié.
A onze heures du soir, nous vîmes entrer, jouant assez bien la reine et saluant autour d'elle avec une majesté de circonstance, une femme de quarantequatre ou quarante-cinq ans, qui portait le costume de Marie de Médicis, tel que Rubens Ta peint dans le tableau du Sacre. Les cheveux cendrés , les chairs souples et grasses d'une reine nourrie de cailles et de sucreries, les dents bien rangées, le col rond, un peu court, les bras blancs et gros, les poignets fins, telle était cette femme. Sa première beauté avait dû être exceptionnelle, à en juger par la seconde, qui était encore remarquable — aux lumières, — surtout pour ces philosophes épicuriens qui ne laissent rien perdre de ce que la nature a de bon , et qui , l'été ^ passé, au lieu de le regretter jusqu'au printemps suivant, savourent, en octobre, le rayon de soleil qui se glisse entre les feuilles jaunies.
— Ces femmes-là, disait un vieillard familier de la maison , c'est comme la petite Provence des Tuileries : on est sûr d'y avoir chaudà*une certaine heure.
Malheureusement pour elle, Marie de Médicis étaii suivie d*un page qui portait la queue de sa robe.
Ce page était une enfant de treize à quatorze ans, sa propre fille, Azur, Roses et Neige, vêtue de velours et de satin noir, avec des cheveux tout en
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or SOUS son toquet sombre. Si la mère était de Rubens, Tenfant était de Van-Dyck. Où trouverai-je des comparaisons, non pas pour vous définir, mais pour vous faire sentir, pour vous faire respirer ce petit être mdéfmissable.
Supposez que la rose donne un fruit d'une couleur, d'une forme et d'une saveur égales au ton, aux contours, au parfum, qui vous charment toujours en elle, malgré l'abus qu'on en a fait; saisissez le moment où de fleur elle va passer fruit, encore transparente, déjà ferme, quand l'odorat est enivré et quefle goût se prépare, et vous éprouverez peut-être au centième degré la sensation étrange que produisit sur tout le monde, et principalement sur moi, cette séraphique apparition.
Pour moi, ce n'était pas une jeune fille ,^e n'était pas une enfant, ce n'était pas une femme, c'était la Femme : Symbole, Poëme, Abstraction, Énigme éternelle qui a fait, qui fait et qui fera vaciller, hésiter, trébucher dans le passé, dans le présent et dans l'avenir, les intelligences, les philosophies, les religions de l'humanité. Toute mon âme avait passé dans mes yeux. Pour la première fois de ma vie, je me rendais compte de ce qui jusqu'alors m'avait été' inintelligible. Les types historiques des femmes qui avaient bouleversé les empires en soufflant la passion d^ns le cœur d'un homme, les créations féminines des véritables poètes qui avaient passionné des générations entières, et dont je n'avais encore admiré
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que l'existence épique , s'animèrent et vécurent tout à coup. Rien ne me parut plus simple que de changer la face du globe pour la possession d'un de ces êtres inexplicables et de recevoir de lui l'héroïsme ou la bassçsse, le génie ou l'abrutissement. Eve, Pandore, Madeleine, Cléopâtre, Phryné, Desdémone, Manon Lescaut, Emma Lyonna, passèrent devant moi en me disant : « Comprends-tu, maintenant ? » et je leur répondis : « Oui, je comprends. »
La reine et son page firent le tour du salon en saluant, elle d'un petit mouvement de tête, /t/i d'un sourire de carmin, relevé dans les coins. Les autres invités se prêtaient aussi solennellement que les deux actrices à cette comédie, en s'inclinant presque jusqu'à terre comme sujets et féaux. Je parvins à me placer sur le premier rang des courtisans, et je dévorai du regard ce groupe ou plutôt cette enfant, car la mère ne m'intéressait plus.
J'avais même déjà contre elle je ne sais quel sentiment de colère. Je lui en voulais de profaner ainsi en public, et sous un costume mille fois plus indiscret que la robe la plus légère et la plus décolletée, les précoces beautés de sa fille. Toutes deux m'effleurèrent, sans me voir, bien entendu. Rien ne leur fit soupçonner qu'à partir de cette heure j'entrais dans leur destinée^ rien ne leur dit avec quelle étrange mission elles entraient dans la mienne. Quelque chose m'avertit, moi, sansdoute, car je tressaillis " comme au choc du fluide électrique, quand le page,
d'un regard vague, nous remercia collectivement de notre hommage. Je me le rappelle maintenant! Oui, la muraille du salon s' entr' ouvrit, j'eus un éblouissement et je vis l'avenir face à face pendant une seconde.
Les danses recommencèrent. Le page fit danser la reine. Le quadrille fini, je m'approchai irrésistiblement de la jeune fille et je l'invitai pour le quadrille suivant. J'avais besoin que ce petit être fût un peu à moi, si peu que ce fût*
— Mais, monsieur, me dît-elle en riant, les hommes ne dansent pas ensemble.
Et elle me tourna le dos pour aller, à son tour, inviter une jeune fille. Elle n'avait donc pas seulement revêtu le costume, elle était décidée à jouer le rôle d'un jeune garçon. Je n'en fus pas fâché. Elle ne danserait pas avec moi, mais elle ne toucherait que des mains de femmes.
Je ne la quittai plus des yeux; j'eus, du reste, cela de commun avec tous les autres assistants. Cette enfant était devenue l'intérêt de la soirée. La mère avait été s'asseoir dans un coin où elle discourait, respirait et s'éventait bruyamment. A force de la regarder, il me semblait découvrir de mauvaises lignes sur ce visage sympathique au premier aspect. L'œil était froid et sec, privé de ce point lumineux tant cherché des peintrSs, et qui, rayon et rosée, éclaire et mouille à la fois le regard. Les lèvres étaient minces et battaient Turife cop-^^ Vautre,
comme un double marteau, les paroles qu'elles laissaient passer. La voix, c'est-à-dire l'âme exlialée et transmise par le son, c'est-à-dire l'expression la plus élevée et la plus essentielle de l'être pensant, car on se console quelquefois de ne plus voir, jamais de ne plus entendre, la voix sonnait comme du métal, imitant, au milieu du bourdonnement général, le bruit aigu d'un taillandier dans les mille rumeurs d'une rue de village,
Étîdt-ce la fortune disparue, l'envie, l'âge aux atteintes irréparables qui faussaient ainsi la tonalité générale de cette femme? C'était tout cela sans doute, et la bile avait dû devenir, à la longue, un des t)rincipaux agents de ce corps gras, jaune et mou. Dans sa conversation ou plutôt dans son monologue, car elle parlait sans interruption, comme une mécanique remontée pour un certain temps, les mots a ma fille » -T- « mon autre fille » — « son père » — « ma fille » — « le mari de mon autre fille, » reparaissaient à tour de rôle, en manière de ritournelle.
Deux ou trois personnes âgées, résignées à passer la nuit là, tant bien que mal, en attendant que leurs enfants se décidassent à s'en aller, paraissaient écouter cette femme et faisaient de petits signes de lète réguliers qui simulaient l'attention.
Pendant ce temps, le page dansait, et ce vers des fantômes que tout le monde répétait alors :
£IIe aimait trop le bal , c'est ce qui l''a tuée,
AI^FA/RE GLÉMËNGEAn. ii)9
eût pu servir d'avertissement à dette mère si fière de sa fille. En effet, l'enfant se jetait dans le tourbillon avec tant d'ivresse, elle y perdait si compléteoient la tête, qu'elle était forcée de temps en tenaps de venir dans un petit boudoir désert aspirer un air moins étouffé. Arrivée là, elle mettait sa main sur sa poitrine, penchait sa petite tète en arrière comme une bergeronnette qui avale une goutte d'eau, et semblait chercher au-dessus d'elle la respiration qui commençait à lui manquer. Je l'observais sans qu'elle me vit. Chacun de ses gestes était une grâce, chacune de ses poses était un tableau. Aussi, quelque mouvement qu'elle fit, se plaisait-elle à le voir répéter par les glaces qui la reflétaient dans tous les sens. Cependant elle ne tarda pas .t s'asseoir, tant elle avait besoin du repos de son âge ; et, tirant de son corsage son petit mouchoir brodé et parfumé, elle s'en battit le visage nonchalamment, en vrai mignon de Henri III ; ensuite, elle regarda les objets qui l'entouraient, tout en accompagnant la musique d'un petit mouvement de tête, comme si son esprit, à défaut de son corps, eût continué de danser. Ce mouvement se ralentit peu à peu, la bouche resta entr'ouverte, le regard indécis, la tête s'inclina sur un coussin, la respiration devint régulière, les petites jambes se détendirent, la main laissa tomber le mouchoir, les yeux se fermèrent, l'enfant s'endormit.
UO APFAIRfi GLÉMEMCttAV»
J'étais à la porte du boudoir dont je bouchais l'entrée. J'eusse voulu garder pour moi seul ce délicieux spectacle, d'autant plus que, depuis quelques instants, il me semblait reconnaître ce jeune visage? Je ne l'avais pourtant jamais vu, j'en étais bien sûr, car il m'eût étonné auparavant comme il m'étonnait à. cette heure; mais il ressemblait positivement à quelqu'un que j'avais connu! A qui ? Chose bizarre» quand mon souvenir évoquait cette autre figure, elle m' apparaissait sous le costume d'un jeune, garçon, mais d'un garçon véritable, dont le nom voltigeait sur mes lèvres sans que je pusse le saisir. 11 semblait se moquer de moi. « Gomment tu ne me reconnais pas? me disait-il tout bas. Mais tu ne connais que moi; regarde-moi donc bien; vois connue nous nous ressemblons I On ne peut pas se ressembler davantage. « Et, comme un personnage fantastique^ il s'évaporait dans le mur.
Je serais bien resté là toute la nuit, mais Iza (c' était le nom de la jeune fille, diminutif d'Izabelle), mais Iza ne pouvait pas quitter le bal sans qu'on s'en aperçût. Plusieurs jeunes filles vinrent la chercher;
je fis signe qu'elle dormait. On respecta ce doux sommeil que Ton finit par venir admirer, comme depuis deux heures on admirait tout ce qu'elle faisait. Les danses cessèrent, l'orchestre se tut.
— Prenez-en donc un croquis, me dit tout à coup M. Ritz.
Je l'aurais embrassé devant tout le monde pour avoir si bien deviné ma pensée.
J'allai chercher des plumes, de l'encre et une grande feuille de papier. L'encre seule pouvait donner les tons tranchés de cette jolie masse noire. Une jeune fille se mit au piano et commença la Berceuse de Chopin, qu'elle accompagna à mi-voix. Les uns regardaient, les autres écoutaient, tous faisaient silence. La respiration de l'enfant avait fini par suivre le rhythme de cette musique en sourdine qui pénétrait peu à peu l'atmosphère et nous enveloppait dans une même sensation, comparable peut-être à cello qui suit un bain maure, quand tous les sens se confondent dans un apaisement général, quand le corps, harmonieusement brisé, n'a plus d'autre volonté que le repos, et que l'âme, voyant toutes les portes de sa prison ouvertes, s'en va où bon lui semble, mais toujours vers le Bleu, dans le pays du rêve.
Quelques personnes groupées derrière moi encourageaient ma mai», devenue aussi rapide que ma pensée, par des : « Bravo 1 c'est cela I c'est bien cela 1 » auxquels répondaient des : « GhutI taisez- vous I »
pour que la belle endormie ne se réveillât pas trop tôt. Pendant ce temps, le jour se levait, et le pâle rayon du matin, qui, si pâle qu'il soit, éteint toute lumière artificielle, se glissa par les interstices des rideaux, qu'un des invités, curieux de l'effet à produire, ouvrit complètement, tandis qu'un autre, sur un signe de lui, soufflait les bougies. Les femmes surprises se sauvèrent avec de petits cris, comme si leurs vêtements fussent tout à coup tombés de leurs épaules.
Quant à la jeune fille, réveillée par ce léger tumulte, elle ouvrit les yeux, regarda où elle était, rappela ses souvenirs, sourit, et se leva toute droite, sans s'inquiéter de ce jour tapageur qui donnait à tous les autres visages la teinte du tombeau, et qui ne demandait qu'à se jouer sur les fleurs de son teint. Il l'enveloppa comme une caresse, et elle ne s'aperçut même pas du triomphe de sa délicate beauté. Elle comprit que durant son sommeil elle avait été Théroine d'un événement quelconque. Elle s'approcha de moi pour voir ce que j'avais pu dessiner au milieu d'un bal. Elle se reconnut et parut charmée.
— C'est pour moi ? dit-elle.
Et elle tendit la main vers le portrait avec l'impatience des enfants.
— Certainement, mademoiselle, c'est pour vous; mais il faut que vous laissiez sécher ce croquis. Il aéra sec bientôt. Je le mettrai sous verre f ce matin ;
et, si madame votre mère me le permet, j'irai le lui porter moi-même.
— Aujourd'hui?
— Aujourd'hui.
La mère et la fille se regardèrent avec une certaine inquiétude.
— Je vous préviens que nous sommes bien mal installées, me dit la mère en rougissant encore sous son rouge qui, le jour venu, lui donnait l'apparence d'un vrai masque.
— Peu m'importe votre installation, madame. Si cependant vous préférez que je vous envoie ce dessin ?
— Non, venez, dit la petite.
On se sépara. Je suivais ce groupe des deux femmes. J'eus un serrement de cœur en considérant, au grand jour de la rue, leurs costumes en velours de coton éraillé.
Avant d'escalader le fiacre qu'on avait été chercher pour elles, la mère s'enveloppa d'un tartan à carreaux gris et rouges, tandis que sa fille se jetait sur les épaules un manteau de mérinos noir, dont la doublure de levantine, usée aux entournures, laissait pendre la ouate intérieure. Sur l'injonction de sa mère, elle ôta son toquet, le lui remit et se couvrit la tête d'une fanchon de laine bleue qu'elle tira d'une des poches de son manteau. Marie de Médicis mit ses galoches, et, retroussant sa robe à queue, montra des jambes massives, des bas de gros tricot et des
114 AFFAIRE GLfiMENCEAl].
bottines de satin élimées par le temps. Elle poussa^ sa fille dans la voiture en lui disant : ^
— Va donc vite ! prends garde de prendre froid.
Elle monta derrière T enfant, aidée de deux personnes. Malgré sa dignité royale, elle n'eût pas été fâchée, son regard le disait, que quelqu'un les reconduisit et prit le fiacre à son compte. Je mourais d'envie de m'offrir : je n'osai pas.
Deux ou trois gamins qui stationnaient là, le nez rouge, et grelottants, au lieu d'aller à l'école, jetèrent à la reine mère l'apostrophe traditionnelle du carnaval parisien. Le cocher à carrick noisette au triple collet, les oreilles prises dans son bonnet de laine chocolat, son chapeau de travers, ses grosses mains maladroites dans des gants de tricot, verts à bordure rougeâtre, fit mine de leur envoyer un coup de fouet que les chevaux reçurent. Les enfants se sauvèrent en riant; le petit page passa la tète par la portière en me disant :
— N'oubliez pas mon portrait.
La mère cria :
— Quai de FÉcole, n« 78.
Et le fiacre ridicule se mit en route, emportant ces deux femmes et, sans que je m'en doutasse, toute ma vie avec elles.
AFFAIRE iiiiiijaisntiifiAu. 1)5
Je revins de ce bal, comme j*y étais venu, avec Constantin. Je ne l'entretenais que d'Iza et je m'étonnais (ju'il ne fût pas dans le même éblouîssement que moi; mais il ne l'appréciait que médiocrement.
— C'est un bébé, me disait-il. Ne vas-tu pas être amaureux de ça 7
— Je ne peux pas être amoureux d'une fille de treize ans, mais je l'admire. C'est le plus joli petit être qu'on puisse rêver.
— Sais-tu de quoi elle me fait l'effet? me disait-il, et sa comparaison était on ne peut plus juste. D'une statuette de Saxe ; on a peur de la casser.
Et il ajoutait en riant :
— Ce n'est pas du grand art, comme dirait mon père. — A propos, cherche à qui elle ressemble, me dit-il tout à coup.
— Tu trouves donc aussi qu'elle ressemble à quelqu'un?
— Oui, et d'une manière extraordinaire.
— Dis-moi le nom bien vite. Il y a plus de deux heures que je cherche ce nom. *
— Â un de nos camarades, à qui tu as donné un si joli coup de poing.
116 ^ AFFAIRE GLÉMENCEAn.
— Minati I c'est vrai 1 m'écriai-je. Minati ! c'est cela! Gomment ne l'ai-je pas reconnu tout de suite?
— Si elle lui ressemble au moral comme au physique, ça fera une drôle de demoiselle. Et la mère ! oh ! la mère 1 quel type ! En voilà une qui a dû en avoir, des aventures 1
Je changeai la conversation. Cette femme et cette enfant ne m'étaient rien; mais je ne voulais déjà plus entendre mal parler d'elles.
Je ne me couchai pas et j'attendis, en retouchant au jour mon dessin de la nuit, le moment de me rendre au quai de TÉcole. Le temps ne marchait pas.
Cependant il m'eût été bien difficile de définir le sentimentauquel j'obéissais en éprouvant l'insurmontable besoin de revoir cette adorable Iza. Amoureux ! Je ne l'étais pas, évidemment. Je ne pouvais pas l'être d'une fillette que j'allais peut-être retrouver en robe courte, en souliers lacés, en costume de pensionnaire. Non. Cet être mixte m'avait fait comprendre l'amour par induction, mais il ne me l'inspirait pas. fl faut être en âge de ressente pour inspirer.
Du reste, je ne savais rien faire à demi. Ou je restais absolument indifférent aux choses, et, par nioments, le monde eût pu s'effondrer autour de moi sans que je détournasse la tête, ou je me jetais à corps perdu dans mes sensations, si petites qu'elles eussent paru à un autre, et j'y disparaissais tout entier. Nature extrême en tout, et qui ne m'a jamais permis de prendre la moyenne de la vie, nature ner-
veuse enfin, qui conjmande, passionne, emporte, abat celui qui Ta reçue, sans qu'il soit jamais capable de la guider. Les événements, les chagrins, les réflexions de mon enfance n'avaient fait que développer ces dispositions particulières , auxquelles je dois toutes les erreurs, mais aussi toutes les joies et tous les succès de ma vie.
Je subissais donc cette agitation vraiment maladive qui est comme un avertissement de la destinée. J'étais attiré au quai de l'École par une de ces affinités électives que Goethe a découvertes et décrites un peu longuement, mais qui sont indiscutables. J'allais, — j'allais irrésistiblement, quoi faire?* — voir une enfant que je ne connaissais pas la veille, qui devait partir dans quelques jours, que je ne reverrais jamais sans doute, mais que je ne pouvais me passer de revoir, et de revoir au plus vite.
Dans ma précipitation, j'avais brusqué toutes les convenances, et c'était à midi que je franchissais le seuil de la maison dlza ; maison de piètre apparence, et où il eût paru étonnant à tout autre que moi que cet oiseau charmant eût fait son nid; mais les hirondelles nichent partout, et elles apportent partout le printemps et l'espérance.
118 AFFAIRE GLÉMENGBAU«
La maison était, ce qu'elle doit être encore, mince et longue , avec deux fenêtres de façade à chaque étage, fenêtres aux jalousies disloquées et aux petits carreaux verdâtres que le soleil blafard de février brilla^tait comme des lames d'étain,
La loge du concierge, indiquée par ce mot Cothcierge y peint en grosses lettres sur la voussure de l'escalier, ne se trouvait qu'à tâtons, en contre-^bas, à gauche, et Ton risquait, en la cherchant, d'aller se fendre la tête contre le vasistas derrière lequel végétait un être humain, homme ou femme, dont le vêtement seul trahissait le sexe, et qui, selon les demandes, répondait d'une voix sourde, sans bouger : (( Au premier, au second, au troisième. »
— ^ Au troisième, dit cette voix.
Je montai, contraint, malgré la sûreté de mes jambes de vingt ans, de me tenir à la rampe de fer qui tournait de bas en haut comme un tire-bouchon dans une bouteille. A mesure que l'on avançait, l'obscurité devenait plus grande. Cette maison était un puits retourné. Le jour y venait d'en bas.
Arrivé au palier du troisième étage, je n'eus pas trop de mes deux mains pour m' orienter, et je me
cognai littéralement à la porte où je devais sonner. Je repris haleine et je finis par découvrir la sonnette, que j'agitai à plusieurs reprises avant d'en tirer un son.
— Qui est là? dit derrière la porte une voix que je reconnus pour celle du page, et qui jeta comme des perles dans l'escalier.
— C'est moi, Pierre Clemenceau, répondis-je, qui vous apporte votre portrait.
— Ah ! c'est que je suis seule et en train de m'habiller ; attendez un peu.
Et j'entendis le flic-flac de deux petites mules battant les dalles de lachambre et s' éloignant de la porte.
J*attendis quelques secondes, et cette porte s'ouvrit sur une antichambre obscure. Je ne vis d'abord que la masse générale de la jeune fille, se découpant en noir sur la fenêtre de la première chambre. S« silhouette se trouvait ainsi bordée d'un liséré de lumière; autour de cette petite tête, dont les traits s'estompaient dans l'ombre, rayonnait un nimbe pareil à celui des figures, byzantines, simulé par ses beaux cheveux , que le sommeil avait ébouriffés, et qui brillaient, au jour frisant, cor^me une broussaiUé d'or.
— Maman est sortie, me dit-elle; mais entrez tout de même. Nous ne vous attendions pas de si bonne heure.
— On peut sortir à cette heure-ci, dis-je, puisque madame votre mère est sortie déjà.
— Ohl mais maman est sortie pour affaires. Entrez au salon.
La chambre qu'elle décorait du nom de salon donnait sur le quai, la rivière, la Samaritaine, l'Institut, les ponts et toute cette ligne de monuments que les différentes heures du jour colorent de teintes si variées. Je compris que l'on acceptât la maison noire, sale, pour la vue de ce large horizon, compagnon tantôt grave, tantôt souriant, toujours poétique du travail solitaire, confident inlatigable des peines, des tristesses, des rêves de ceux dont la médiocrité enchaîne les pieds au sol et dont l'esprit, a d'autant plus besoin d'espace. Le ciel devrait être usé en cet endroit par tous les jeunes regards qui Font sondé en lui demandant le mot de l'avenir; car c'est ce côté de Paris qui a vu, voit et verra le plus longtemps naître et travailler ces générations persévérantes, dont le sang rouge et vivace renouvelle , tous les quinze ans, la vigueur intellectuelle de la France.
J'entrai dans le salon, tendu d'un papier gris à bouquets d'un gris plus clair, déchiré par places, taché par d'autres, et dont un grand portrait, ni bon ni mauvais, sans cadre, représentant un officier étranger avec de grandes moustaches et toutes ses croix, couvrait le panneau principal , au-dessus du piano chargé de cahiers de musique en désordre. Un guéridon en acajou, un sofa en damas de laine jaune, un fauteuil à la Voltaire en velours rouge, trois
chaises sur le dossier desquelles il n'eût pas fallu s'appuyer sans les prévenir, une table à ouvrage placée près de la fenêtre, et chargée de pelotes de soio,-et de perles d'acier répandues dans une ancienne boîte à bonbons; un tapis, dont le dessin était devenu hiéroglyphique , jeté devant la cheminée, laquelle était ornée d'une pendule d'albâtre et de deux chandeliers . argentés , époque Louis XVI, se reflétant dans une glace dartreuse : tel était, avec de petits rideaux aux plis rouilles par le soleil et l'humidité, tout l'ameublement de cette chambre. Sur chacun de ces meubles, je retrouvais un lambeau du costume noir dépouillé à la hâte par la jeune fille fatiguée; et, au milieu de toutes ces vieilleries, de tout ce désordre, de toute cette poussière, Iza, c'est-à-dirç 1^ jeunesse, la grâce, te printemps, la vie.
Elle était enveloppée dans une longue houppelande en cachemire bleu, à collerette de cygne, que, de sa main gauche, elle tenait croisée sur sa poitrine, tandis que, de sa main droite, elle la relevait sans cesse pour ne pas se prendre les pieds dedans. Il était aisé de voir que sous cette houppelande elle ne portait que sa chemise et un jupon, qui apparaissait de temps en temps, malgré le soin que .la jeune fille prenait pour le caxîher. Là où l'art serait impuissant, ce serait à rendre les fines et légères ondulations de ce corps dont la souplesse miroitait pour ainsi dire du dedans sur l'étoffe molle et
impreôsionnabie de ce vêtement bizarre, fait pour une personne plus grande qu'elle.
Iza touchait à cet âge oix la pudeur commence à lutter avec^ l'innocence, et où l'innocence l'emporte encore par habitude. Aussi la curiosité de voir son portrait encadré lui faisait- elle oublier' par intervalles les précautions indispensables à prendre avec un pareil accoutrement. Tout en retirant le dessin du papier qui l'enfermait, je vis donc, sans y tâcher, la Naissance de ses petites épaules et de sa poitrine indécise. Dans un mouvement brusque qu'elle fit pour relever sa jupe, elle perdit une de ses pantoufles, où son petit pied nu rentra immédiatement comme un oiseau dans son nid. Lassée enfin de tant de précautions inutiles, elle -saisit une écharpe de tulle sur une chaise, la roula autour de ses reins, fit un nœud, et ne s'occupa plus de sa personne.
— Voyons! voyons I me dit-elle en s'approchant de la fenêtre.
Et, après avoir examiné son portrait :
— Comme c'est joli! mais quel malheur que j'aie été endormie, on ne voit pas mes yeux!
En même temps, elle leva sur moi ses grands yeux ■ bleus, bordés de longs cils bruns recourbés. Les yeux de Minatil
— Nous en ferons un autre, lui dis-je, deux autres» dix autres, tant que vous en voudrez.
— Quand cela?
AFFAIRE GLÉMENGEAn. 12S
— Quand îl vous plaira, tout de suite.
— Pas ici, on est trop mal; nous irons à votre atelier.
— Alors, je vous ferai aussi votre buste.
— Vrai?
— Vrai/
— C'est que nous partons bientôt, dans huit jours.
— C'est plus de temps qu'il n'en faut.
— En quoi le ferez-vous ?
— En terre que je cuirai.
— Comment cela se fait-il ?
Je le lui expliquai.
— Et vous me Fenveirez ?
— En Pologne?
— En Pologne.
— Il se cassera en route.
— Non; ou bien je pourrais le garder jusqu'à votre retour. /
— Je ne reviendrai plus.
— Jamais?
— Jamais; je me marierai là-bas.
— Vous pensez déjà au mariage ?
— C'est maman qui dit cela; moi, je ne sais pas. Si vous pouviez aussi mettre mes mains, il paraît qu'elles sont très-jolies.
Et elle me montrait naïvement ses mains, qui, en effet, étaient des merveilles : potelées, courtes, effl|
iU AFFAIBE CLEMENCEAU.
lées, aux ongles roses, aux doigts recourbés, et dont les articulations étaient disposées pour jouer en dehors comme en dedans; mains fondantes, dont le froid le plus vif n'altère pas la blancheur et dont U faut se défier plus que des griffes du tigre. C'est peut-être dans ces sortes de mains que la nature a mis l'indication la plus claire des goûts, du caractère et des passions d'une femme.
— Gomme elles sont blanches ! lui dis-je. C'est rare à votre âge.
— Je dors avec des gants. Oh ! maman a ^rand soin de mes mains; elle dit que c'est une des beautés les plus importantes chez une femme, avec le pied.
Et elle fit un mouvement pour me montrer son pied, mais elle s'arrêta en chemin.
Quel mélange d'ingénuité, de coquetterie, d'orgueil! mais quelle grâce dans les défauts comme dans les qualités I Puis, tout à coup :
— Nous ne pourrons pas vous le payer, votre buste, parce que nous ne sommes pas riches; mais je vous ferai une belle bourse. Tenez, voyez comme j'en fais de jolies.
Alors, elle me montra ses petits travaux, qui étaient ce qu'ils devaient être en sortant de pareilles mains, et j'étais occupé à les considérer avec quelque distraction , quand la porte s'ouvrit bruyamment. Un mari voulant surprendre sa femme ne fût pas entré d'autre sorte. C'était la mère. Je ne pus '
ro*empêcher de faire un bond; Iza se contenta de retourner la tête.
— Ah! c'est toi, maman? dit-elle. Gomme tu entres fort.
— La portière m'a dit qu'il y avait un jeune homme avec toi.
— Eh bien?
— Eh bien, ce n'est pas convenable.
— Pourquoi?
— Parce que ce n'est pas convenable, et je ne sais pas pourquoi monsieur est venu à une pareille heure chez des femmes comme il faut, qu'il ne connaît pas, et pourquoi il reste avec une jeune fille quand sa mère est absente.
Je balbutiai quelques excuses.
Iza me coupa la parole et donna à sa mère des explications en polonais. La comtesse s'adoucit aussitôt et prit le portrait en disant à sa fille :
— Va t'habiller, mignonne. — C'est que vous comprenez, reprit-elle en reposant Je portrait sur la table sans y jeter les yeux, qu'une jeune fille est bien vite compromise, il ne faut qu'une minute pour cela; et, dans notre position, la moindre médisance peut nous faire le plus grand tort, quand il s'agit d'Iza, bien entendu; car, de moi, il n'est plus question maintenant. Si je n'avais pas toujours bien surveillé mon autre fille , elle n'aurait pas fait le mariage qu'elle a fait, dont elle était bien digne parce qu'elle est d'une des plus vieilles et des plus nobles familles
polonaises ; mais nous n'étions pas riches, et, dans tous les pays, en Pologne comme en France, la fortune , c'est le grand point.
» Mon mari a été ruiné par la dernière insurrection. Il était pour l'indépendance. C'était un fou ! L'empereur de Russie lui avait fait les plus belles propositions; il les avait refusées. Son frère les a acceptées , et bien lui eu a pris. Il occupe , à cette heure, une position des plus élevées à Pétersbourg. Il n'était que le cadet ; mais, depuis la mort de Jean (Jean, c'était le nom de baptême de mon mari), il est le seul représentant du nom. Nos biens ont été confisqués. Moi qui n'ai pas les mêmes raisons que Jean de faire la patriote (je ne suis pas Polonaise, moi. Je suis Finlandaise), je me suis adressée à mon beaufrère pour qu'il intercédât en notre faveur auprès de l'empereur, et j'ai de bonnes nouvelles : c'est pour cela que nous allons partir.
» Ma fille aînée est mariée à un homme très-riche; mais elle n'avait pas de dot, et vous savez ce que c'est que les enfants, une fois qu'ils sont casés! Elle ne s'inquiète pas de moi. Elle m'écrit des lettres tant qu'on en veut, mais rien que des paroles dedans. Je ne puis donc pas compter sur elle. Elle est jolie, mais bien moins jolie qu'Iza. Quel succès elle a eu hier 1 C'est comme ça partout où nous allons. Cette fille-là sera un jour sur un trône, je sais ce que je dis. Elle a des instincts de reine et j'ai mon idée.
» En Russie, les mariages de filles pauvi-es avec
AFFAIRE GLÉMBJfCEAU. m
des princes, ce n'est pas rare. Kerre le Grand a bien épousé une servante , et lui-même était fils d'une femme née loin du trône et choisie par son père dans la noblesse du royaume. Ma fille est noble, aussi noble que les Radzywill et les Czartoryski! Étant petite, elle a joué souvent avec un des fils de l'empereur pendant une de ses visites à Varsovie. Ce n'était que ^es enfants, mais il ne Tapas oubliée, je le sais de bonne source, et, quand* il va la revoir, il va se reprendre d'affection pour elle. Le reste la regarde, et moi un peu aussi. Il n'est pas le prince héritier, c'est vrai, mais il a des chances comme un autre ; on ne sait ni qui vit ni qui meurt dans les familles impériales russes, et, en attendant, pour un cadet, on sera moins scrupuleux et on le laissera sans doute se marier selon son cœur.
» Je n'élève Iza comme je le fais que dans ce but; elle parle quatre langues, telle que vous la voyez : le finançais, l'anglais, le polonais et le russe. A propos, il faudrait me faire un joli portrait d'elle ; celui-ci est bien, mais ce n'est pas assez : un portrait que je pourrais faire mettre sous les yeux du prince. J'ai là-bas un ami autre que mon gendre, lequel serait le premier à s'opposer à mes projets s'il les connaissait, par jalousie, au lieu de voir son intérêt dans une pareille alliance, car Iza ne sersdt pas femme à oublier les siens. Elle est très-bonne, cette minette ; elle a du cœur, elle travaille comme une petite fée, elle accepte touteâ les privations.
» Il n'y a pas de quoi en rougir. Je puis bien vous le dire à vous, jeune homme /qui travaillez pour gagner votre vie, nous avons vu des jours, depuis que nous sommes à Paris, où nous n'avions pas un Bou. Eh bien, Iza chantait, et nous avons vécu souvent du travail de nos mains. Une Dobronowska vendre des bourses faites par elle-même ! Vous me demanderez alors pourquoi nous allons au bal ; il faut bien la disrtraire un peu , cette pauvre chère, et puis il paraît que cette madame Lespéron connaît de grands personnages. Tous ces gens-là peuvent nous être utiles.
» Nous avons vu dernièrement chez elle un directeur de théâtre, qui m'a offert une pension de quatre mille francs par an , si je voulais lui donner ma fille. Iza a une très-jolie voix. Il s'engageait à me payer cette pension jusqu'à ce qu'elle débutât, et à ne la faire débuter que lorsqu'elle aurait le talent nécessaire. Il répondait d'elle, il la défrayait de tout, sans compter les maîtres nécessaires. J'ai refusé, n'est-il pas vrai? Le théâtre pour une fille comme elle! Cependant il n'y avait pas à en vouloir à ce monsieur qui ne nous connaît pas. C'est seulement pour vous dire l'impression que produit Iza, à première vue. Entre nous, j'aimerais encore mieux la voir au théâtre avec du talent et gagnant deux cent mille francs par an, que mariée à un bourgeois qui ne la comprendrait pas ; admettez- vous cette fille-là femme d'un employé ? Elle est faite pour briller, n'hnporte où,
AFFAIRE CLEMENCEAU. i29
mais sur un sommet; seulement, il ne faut pas qu'elle fasse parler d'elle auparavant, c'est pour cela que je la surveille. Elle est l'innocence même, et je puis bien dire qu'elle n'a jamais vu ni entendu la moindre chose qui puisse troubler son esprit.
» D'abord, moi, je n'ai jamais eu la plus mince aventure, bien que j'aie été très-belle; et même maintenant, si je voulais, je pourrais me remarier, et très-haut, mais je ne veux pas. Voilà pourquoi, quand on m'a dit tout à l'heure qu'elle était avec un jeune homme... je ne savais pas que c'était vous : je l'aurais su, que je serais montée tout aussi Vite, parce qu'enfm je ne vous connais pas, et les jeunes gens prennent leur bien où ils le trouvent.
» Tous les jours, nous sommes suivies dans la rue, parce que nous n'avons pas le moyen de prendre des voitures à tout bout de champ. Iza parait plus que son âge, — quatorze ans moins deux mois, — songez donc; mais c'est une petite femme, elle est faite à ravir: un modèle comme celui-là, ce serait la fortune d'un artiste ; mais vous ne pouvez pas trouver cela dans les basses classes où vous êtes forcé de vous recruter maintenant. Autrefois, les grandes dames posaient toutes nues devant les peintres et , les sculpteurs. Aujourd'hui, on s'étonne de tout. Quel \ temps ! Du reste, il y a des beautés qui tiennent à l'aristocratie. Son père était magnifique, c'était un des plus beaux hommes qu'on pût voir. Voici son ponrait, que j'emporte toujours avec moi, malgré
i3Q AFFAIRE CLEMENCEAU.
rembarras qu'il me cause, car il est grand; aussi j'ai vendu le cadre qui me gênait trop, et puis j*ai été forcée de vendre bien des choses. Tenez, savez-vous d'où Je viens en ce moment? Ah! mon Dieu! je vais vous le dire : je viens du Mont-de-piété. Gela vous explique pourquoi j'étais sortie de si bonne heure ; j'ai été engager un bijou que l'ambassadeur d'Autriche ^ offert à ma fille, qui avait donné un de ses peUts ouvrages à la sienne. Sans ce bijou, je ne sais pas ce que nous serions devenues. Ce que je vous dis là est tout à fait entre nous; je mourrais de honte si l'on connaissait notre position. Du reste, nous attendons de l'argent de Pologne; mais, en atten- < dant, il faut bien vivre.
— Mon Dieu, madame, dis-je avec émotion , dès que je pus placer un mot, je ne suis pas riche, et je comprends mieux que personne la misère, car ma mère n'était pas heureuse; mais je gagne déjà un ' peu d'argent, et, si je pouvais avoir l'occasion de vous rendre service, croyez que ce serait un vrai ^ bonheur pour moi.
— Vous êtes un gentil enfant, me dit la comtesse en me prenant lés mains; mais, pour le moment, nous n'avons besoin de rien. Sur notre départ, si nous venions à manquer, je m'adresserai à vous, je vous é le promets. Heureusement, nous n'avons pas de loyer à payer; cet appartement nous est prêté par un vieux monsieur que j'ai connu autrefois et qui l'a mis à notre disposition pendant qu'il est en voyage;
AFFAIRE ^LfiMËNCEAU. 131
il est toujours souffrsmt et il passe Thiver dans le Midi, chez son fils. Ce n'est pas beau, mds ç*a été pour nous une grande économie.
Iza reparut, tout emmitouflée dans des vêtements d'hiver.
La mère et la fille allaient sortir, et ce fut au tour de la mère d'aller s'habiller. Je restai de nouveau seul avec l'enfant, dont la physionomie mobile avait pris, subitement, je ne sais quelle expression de tristesse et presque de souffrance. Ses grands yeux s'étaient ouverts un peu plus, ses joues avaient pâli, et ses lèvres entr' ouvertes blanchissaient légèrement. Elle s'assit en face de la fenêtre et elle regarda le jour blême, en faisant comme un effort pour ne pas se trouver mal. .
C'est alors que sa ressemblance avec Minati me frappa bien davantage encore.
J'eus un abominable serrement de cœur à l'idée qu'elle pouvait mourir comme luil
— Qu'avez- vous à me regarder ainsi? me dit-elle.
— Vous paraissez souffrante, lui dis-je, et je m'en inquiète.
— La tête me tourne un peu; cela m'arrive quand je n'ai pas assez dormi.
— Pourquoi allez-vous au bal? Gela vous fatigue.
— C'est maman qui le veut, et d'ailleurs il le faut bien.
— 11 le faut bien? pourquoi?
— Ahl voilà.
132 AFFAIRE CLÉMENCEAUc
Elle ne répondit pas autre chose.
— Et puis, ce n'est pas tout, lui dis-je, vous ressemblez tellement à un de mes anciens camarades. ••
— A un garçon?
— Oui.
— Merci du compliment.
— Mais à un garçon qui était joli comme une fille.
— Et qu'on nommait?
— André Minati.
— Tiens ! Où l'avez-vous connu ?
— Dans ma pension , chez M. Frèmin , où il est mort.
Elle appela :
— Maman 1
— Quoi? répondit la comtesse, de l'autre chambre. Iza dit alors une longue phrase en polonais , en
me regardant du coin de l'œil, pour bien s'assurer que je ne comprenais pas. Précaution inutile, je ne comprenais pas une syllabe.
La mère répliqua par un monosyllabe qui me parut signifier non.
— Eh bien, reprit Iza, revenant à notre conversation comme si elle Pavait interrompue pour faire part à sa mère d'une réflexion qui n'avait aucun rapport avec ce que nous disions; eh bien, je suis très-flattée de vous rappeler un ami. Vous vous souviendrez plus longtemps de moi.
La comtesse rentra.
— Allons, viens, dit-elle; nous allons marcher. Cela te fera du bien.
— Vous avez vu ses mains? me dit-elle.
— Oui.
— Regardez cela au jour.
Et elle leva la main de sa fille et m'en fit admirer la çliaphanéité vraiment extraordinaire, en la plaquant, pour ainsi dire, contre le jour; et, prenant cette main dans les siennes, elle la baisa avec une sorte de frénésie en disant :
. — Tu es belle, va I
Ce mot fit sur Tenfant l'effet d'un cordial; ses joues s'animèrent, elle sourit, elle avait retrouvé toutes ses forces. Nous descendîmes.
— Tiens-toi bien à la rampe, disait la mère. J'accompagnai ces dames, qui se rendirent aux
Champs-Elysées. Il fallait que les promeneurs avec (pli nous nous croisions, hommes du monde, hommes du peuple, fussent bien affairés pour ne pas rendre hommage à la beauté de ma jeune compagne. Presque tous, après nous avoir dépassés, se retournaient pour la voir encore. Deux ou trois s'arrêtèrent devant nous, immobilisés par l'admiration, et nous forcèrent d'incliner à droite ou à gauche pour continuer notre route.
Iza paraissait ne pas s'apercevoir du charmant émoi qu'elle causait; maissil était évident qu'elle se fut promenée ainsi à pied tout le jour, sans fatigue.
Nous convînmes qu'elle viendrait poser dès le len-
iU AFFAIBE GLËMENGBâU.
demaiii^ et je les quittai à la place Louis XV, ayant cru comprendre qu'elles préféraient rester seules. Cependant je ne pus résister au désir de les suivredans le sillage d'admiration qu'elles laissaient derrière elles.
C'értait justement un dimanche. La foule était nombreuse et elles montaient doucement la grande ave^ nue des Champs-Elysées; tout le long du chemin, 1» môme impression se reproduisait. Elles touchèrent à la barrière de l'Étoile, encore, masquée par des échafaudages ; puis elles descendirent, gagnèrent le faubourg du Roule , arrivèrent à la rue Verte et disparurent dans une grande maison d'où elles ne sortirent plus. C'était là qu'elles dînaient.
Gomme je ne les avais pas suivies par curiosité, une fbis qu'elles eurent disparu, je rentrai cbe« moi ou plutôt chez ma mère, à qui je racontai naturellement ce qui m'avait occupé depuis la veille au soir. Iza avait quatorze ans ; elle partait dans huit jour» ; ma mère, pas plus que moi, ne soupçonna le danger; aussi lui faisais-je part de mes étonnements, car je ne me rendais pas bien compte de tout ce que je voyais.
Cette sqpparition en page, ce logement délabré, cette misère, cette coquetterie, ces innocences, ces ambitions, le trône, le Mont-de-piété, cet amalgame > confondait mon entendement et m'intriguait autant que l'enfant m'intéressait. En effet, j'aurais conïpris l'une de ces choses avec sa conséquence dûrecte^ j'aursds compris la misère, le Mont * de- piété ;
AFFAIRE CLEMENCEAU. i35
le travail, la tristesse et la résignation dans le présent; des espérances, même vagues, dans l'avenir. Mais la misère et le bal, mais Tappartement du vieux monsieur et T alliance avec le czar, mais le Mont-de-piété et le costume de page, mais les bourses pour vivre et les gants pour dormir, je n'y étais plus, comme on dit vulgairement, n'ayant jamais vu le monde où ces contrastes sont de mise.
Ma mèœ n'en savait pas plus long que moi et se contentait de me dire :
— Cette dame n'a ni ordre ni bon sans ; c'est bien malheureux pour sa fille, puisque tu dis qu'elle est jolie et qu'elle parait bonne.
Quant à M. Ritz, à qui je racontai cette visite et l'impression qu'elle m'avait laissée, il se contenta de me répondre :
— La vie seule Vous expliquera ces étrangetés.. Faites un beau buste de cette fille, faites-en même une belle statue, si la, mère vous le propose, comme c'est possible, et ne vous préoccupez pas du -reste. Ce n'est ni votre sœur ni votre fille.
Le lendemain, la mère et l'enfant arrivèrent à l'atelier, à l'heure convenue. Je commençai ce buste, dont j'ai donné les traits à ma figm*e du Premier Réveil j qui a inauguré ma réputation. Trois jours après, il était terminé; puis je moulai les mains de ce charmant modèle — ^ puis ses pieds. Babouchka (petit nom familier, trop familier, qu'Iza donnait à la comtesse et qui signifie vieille granéCmère)
avait une telle admiration pour la beauté et pour les beautés de sa fille, qu'elle me les eût, je crois, toutes dévoilées , selon la prévision de M. Ritz , si j'eusse insisté un peu, tant elle était heureuse de trouver une admiration au niveau de la sienne.
Le séjour des deux femmes à Paris se prolongea, et nous prîmes l'habitude de nous voir tous les jours.
Chez moi, Izà se considérait comme chez elle. Nous restions ensemble trois, quatre, cinq heures, qu'elle passait à rire, jouer, broder, chanter, dormir ; car elle suivait ses instincts en tout. Elle avait fini par faire partie de mon travail, de ma pensée, de ma vie. Le partage incessant de sa mère ne m'était plus désagréable. Je commençais même à y prendre goût comme à ces mélopées orientales qui d'abord vous paraissent discordantes et fausses, et dont peu à peu le rhythme monotone vous enveloppe, vous berce, et ne laisse plus arriver à votre cerveau que des idées vagues et décomposées par cette hariçonie rauque. Je ne cherchais plus à m' expliquer le sentiment que cette jolie fille m'inspirait; je m'y abandonnais en enfant, en artiste. Je me trouvais bien auprès d'elle, comme on se trouve bien au soleil, dans les premiers jours d'avril. Sa présence me donnait cette plénitude de facultés dont on ne se sent en possession que bien rarement, et où tous les organes du corps et de l'âme fonctionnent dans un équilibre constant. Mon cœur et mon cerveau s'élargissaient
positivement sous cette influence nouvelle. Dès que j'étais seul , j'éprouvais le besoin de sortir et de marcher pendant des heures.
Alors, j'allais prendre ma mère, et je lui imposais une promenade folle, au bout de laquelle nous entrions dans un restaurant. Je lui offrais à dîner, je lui versais un vin généreux comme à un camarade, je lui parlais de l'avenir, de l'Art, du Beau ; je la ramenais chez elle, je l'embrassais tant que je pouvais et j'allais me coucher et dormir tout d'une traite. A onze heures. Babouchka et sa fille arrivaient, et nous recommencions la belle journée de la veille. Deux ou trois fois la mère raconta des anecdotes de son pays avec l'accent d'une véritable bonne humeur. Elle avait de l'esprit quand elle s'oubliait. Ces jours-là, Iza et moi, nous riions à plein gosier, comme il convenait à notre âge. J'eusse vécu ainsi dix mille ans. Un jour, je ne pus m' empêcher de m'écrier devant ces deux femmes :
— Je passerais volontiers ma vie ainsi.
— Et moi de même, répondit Iza. — Maman , si nous restions à Paris.
— Tu sais bien que c'est impossible^ Qu'est-ce que tu y deviendrais?
— Je grandirais et j'épouserais M. Clemenceau. — N'est-ce pas que vous voudriez bien de moi?
— Certes.
— Un joli ménage 1 dit la mère ; vous n'avez d'argcut ni l'un ni l'autre. "
i38 AFFAIRE GLËMBNGBAU.
— r II en faut si peu, dit Iza.
— Et j*en gagnerai d'ici là, m'écriai-je.
— Écoutez, me dit Iza, si je ne trouve pas le roi ou le prince que maman me promet, je vous promets, moi, de vous épouser. Est-ce convenu ?
— C'est convenu.
-p- Ce serait amusant si ça arrivait.
Et elle se mit à rire. *
— En attendant, dit la mère, nous partons demain, et il est probable que nous ne reviendrons plus.
A la fin de la séance , la comtesse me prit à part et me dit :
— Mon cher enfant, je ne me gêne pas avec vous, il me semble que vous êtes de ma famille. Je pourrais demander à d'autres le service que je vais vous demander^ mais c'est à Vous que je veux le devoir, parce que d'abord vous me l'avez offert, et qu'ensuite il faut aimer les gens pour leur avouer certaines situations... Ma fille a eu besoin dé bien des petites choses pour le voyage; nous sommes à court. Pouvez-vous me prêter cinq cents francs, que je vous renverrai tout de suite en arrivant à Varsovie, où j'ai une somme importante à toucher 7 Mais qu'Iza n'en sache rien.
i J'aurais embrassé Babouchka pour le plaisir qu'elle me causait. Quelque chose de moi allait donc accompagner ces deux femmes, à qui je devais tant de jouissances depuis un mois; car, au moment de la séparation , mon cœur, confondant la vieille et la
AFFAIRE GLÉMENCBAU. 130
jeune, le ridicule et la grâce, n'en faisaient qu'un seul et même souvenir.
Je lui dis que, le soir, j'irais lui faire une dernière visite et lui porter la somme en question ; et, comme les préparatifs du voyage ne leur laissaient pas le temps de s'occuper de leur repas, je les invitai à dîner au restaurant ; elles acceptèrent.
Le rendez-vous était à six heures au Palais-Royal. En arrivant, je glissai mon billet de cinq cents francs dans la main de Babouchka. Je commandai les meilleurs plats de la carte, avec cette inexpérienc^ ruineuse d'un pauvre garçon peu coutumier du fait. La mère se laissa aller à boire et parla plus que jamais. Dans cette demi-ivresse , un autre que moi eût découvert de nombreuses contradictions avec tout ce qu'elle avait dit de sang-froid; mais je n'en étais encore qu'au plaisir de rester, le plus longtemps possible, avec ces deux personnes que j'allais le lendemain perdre à tout jamais. Iza était d'une gaieté folle. Au dessert, elle chanta comme un oiseau, entremêlant son chant de professions de foi qui. débutaient ainsi ; « Quand je serai riche, moi, j'aurai ceci, je ferai cela, » comme si elle ne doutait pas qu'elle ne dût être riche et très-riche un jour.
Je les reconduisis chez elles, je leur dis adieu; je leur donnai parole de leur expédier le buste, les dessins r les médaillons qui n'étaient pas terminés. On convint de s'écrire, de se donner des nouvelles les uns des autres. La comtesse me promit de me
faire faire des commandes par l'empereur de Russie, et finit par m'embrasser. Iza me tendit les deux joues à son tour, naïvement et spontanément.
— Au revoir, mon petit mari ! me dit-elle.
— Au revoir, ma petite femme 1
Et, me serrant la main comme si elle venadt de prendre un engagement véritable, elle disparut dans l'allée du quai de l'École.
En réalité, Iza et moi, nous avions des larmes dans les yeux.
Le croiriez-vous, mon ami? ces mots: mon petit mariy ma petite femme j je les pris au sérieux, moi, , et je me dis : « Pourquoi pas? » Ils devinrent le but possible de mon travail et de ma fortune. J'aimais, ce n'était pas douteux, de l'amour que Ton peut avoir pour une enfant, mais enfin j'aimais. Mon âme tressaillait sous le premier rayon de l'amour, comme la campagne sous les premières clartés de l'aube. Ce n'est pas encore le soleil, mais c'est déjà la lumière.
Je me fis tout de suite à l'idée de cet avenir juré entre deux éclats de rire. Dans une nature sentimentale et superstitieuse comme était la mienne, cet amour enfantin avait toute chance de devenir un sentiment véritable, comme ces graines qu'on a laissées tomber en jouant sur une terre fraîche^ qui poussent un brin d'herbe d'abord et deviennent un arbre ensuite.
Du reste, cet engagement me fortifiait dans mes
résolutions secrètes, et, n'eût-il eu que ce résult^^t, c'était pour moi une raison de m'y fortifier. En admettant qu'il n'aboutît à rien, j'aurais eu en miniature ma Béatrix, qui m'aurait garanti des amours profanes. Telles étaient mes résolutions secrètes, je puis les avouer aujourd'hui que je ne crains plus le ridicule.
D'ailleurs, je m'étais fait à moi-même, depuis longtemps, le serment de n'épouser que la femme que j'aimerais et d'arriver à elle vierge de cœur et de corps. D'abord je ne voulais causer à aucune femme, quelle qu'elle fût, le dommage qu'un homme avait causé à ma mère, et je ne voulais pas non plus qu'une maîtresse, choisie parmi celles que je pouvais avoir, embarrassât ma carrière et troublât ma vie. Combien d'artistes ne voyais-je pas, autour de moi, arrêtés à mi-chemin par les catastrophes des amours faciles, qui semblent devoir être sans conséquence et qui traînent à leur suite le désordre, la misère et la stérilité d'esprit ! Ce petit roman rentrait donc dans mon programme , et je me remis au travail, absolument comme s'il m'eût fallu en deux ou trois ans établir ma réputation et constituer ma fortune pour obtenir la fiancée de mon choix. Autant ce rêve qu'un autre. N'était-ce pas celui qu'on doit avoir à vingt ans?
Cependant ma chasteté, dans laquelle cet incident me confirmait de plus en plus, était pour mes confrères, beaucoup moins idéalistes que moi, un
148 AFFAIRE GLÉMEMCKAl/.
s.ujet perpétuel d'étonnement et de plaisanteries. On en vint à donner à cette continence, dont je n'avais expliqué les motifs à personne, une autre cause que ma seule volonté. Narcisse, Joseph et ce fils de Mercure et de Vénus que la nymphe Samalcis ne put séduire faisaient les frais de la comparaison. On n^ dépêchait les plus belles, les plus irrésistibles et les plus faciles créatures. Je les admirais, Je travaillais d'après elles, et, quand leurs provocations devenaient trop évidentes, je leur disais simplement que je n'avais pas de temps à perdre. *
J'avais, du reste, dans les anciens et dans les modernes des excuses si j'en avais besoin; j'aime mieux dire des exemples. Tout le monde sait que notre grand peintre S..., imitateur de Raphaël, sauf en cette matière d'amour, poussait la vénération de la nature jusqu'à s'agenouiller devant le corps de toute belle fille qui lui servait de modèle. Il baisait du bout des lèvres, comme une patène, la portion de ce corps qui lui paraissait la plus parfaite, traitait cette fille comme une déesse et remerciait Dieu de l'avoir créée. Il appelait cette adoration préalable la Messe de l'Art. J'étais de son école moins le baiser. j
Je choisissais d'instinct mes sujets dans les légendes pudiques. J'ai eu et j'aurais toujours, si j'étais encore quelque chose, l'admiration du Nu; je ' crois que c'est l'art par excellence, le plus noble et le plus grand, mais c'est en même temps le plus dan- *
gereux. S'il ne se révélait qu'à des gens de goût ou même à des hommes faits, il n'y aurait rien à lui reprocher; mais^ exposé à tout venant, dans nos musées et nos jardins, il devient un objet de curiosités prématurées, une source de renseignements trop précis pour de jeunes imaginations qu'il inquiète en les éclairant. L'Art est une des plus hautes expressions de l'intelligence humaine, mais la vertu en est une supérieure à lui. Respectons les enfabts; ne contraignons les jeunes filles ni à baisser les yeux devant nos oeuvres, ni à se cacher de leurs mères pour les regarder. D'ailleurs, la nature ellemême indique à l'art ce qu'il doit modifier ou voiler dans la nature, et ce que nous modifions et voilons n'est, en effet, ni beau, ni digne d'être montré.
J'étais plus que jamais dans ces idées quand j'exécutai, après le départ d'Iza, ma statue de Claudia, cette vestale soupçonnée, qui n'eut besoin que d'attacher sa ceinture au vaisseau qui portait la sta- . tue de Cybèle pour le faire entrer dans le Tibre, malgré les vents contraires. Influence traditionnelle des vierges ! Jeanne d'Arc renouvela ce miracle, devant Orléans; seulement, la vierge chrétienne n'eut même pas besoin d'ôter sa ceinture, elle n'eut besoin que de prier, pour que les bateaux qui portaient son année remontassent, contre le vent, le courant de la Loire.
Ma Claudia obtint un grand succès et plusieurs de mes amis se réunirent pour le fêter. On me donna
un repas à cette occasion. Mais une conspiration qu je ne pouvais soupçonner se cachait sous toutes ce fleurs.
Des hommes seuls étaient conviés au banquet, qu< Ton m'avait offert dans l'élégant atelier d'Eugèm F... Je me rendis à l'invitation, plus heureux que fiei de ce succès, qui m'ouvrait définitivement la carrière, . La présence de M. Ritz éloignait de moi toute défiance. M. Ritz n'était pas capable de se prêter à une plaisanterie de mauvais goût; mais M. Ritz se retirait toujours de bonne heure, et la nuit était longue. On me grisa. La chose était facile; je ne buvais jamais que de l'eau.
Vous savez aussi bien que moi jusqu'où peut aller la licence du langage et des mœurs après un repas copieux entre jeunes hommes, artistes, indépendants, et n'ayant de comptes à rendre à personne de leurs actes et de leurs paroles. On me fit part des difl'érentes accusations que l'on portait sur moi, toujours en riant, mais en me conseillant d'en finir au plus tôt avec cette indifférence en matière d'amour qui me compromettait à la longue ou me rendait ridicule tout au moins.
Eh bien, savez-vous quelle fut ma réponse à ces plaisanteries , à ces épigrammes, à ces provocations étranges? Tout à coup, pris d'ivresse et de folie, je me levai, je jetai de l'or sur la table, et, sans transition, aux applaudissements de tous les convives, moi, Clemenceau, le chaste, le pudique, l'innocent,
je fis le pari le plus imprévu et le plus grossier, et je sentis le désir brutal, monstrueux, aveugle, père du viol et du meurtre,, me monter au cerveau et me serrer la gorge à m' étouffer.
Quel était cet homme nouveau que Fivresse venait d'éveiller tout à coup dans mon sein, au milieu de mes plus pures et de mes plus chères résolutions ? Étais-je si peu maître de ma volonté, que deux ou trois verres de vin, rouge ou blanc, eussent le pouvoir de me transformer en une espèce de bête féroce, en un ignoble débauché, l'égal, pour, un instant, des plus crapuleusement célèbres? Alors, je m'examinai, je m'étudiai et je compris.
On dit que Dieu a doté l'homme du libre arbitre. Qui dit cela? Ceux qui le croient; car Dieu n'a rendu compte à personne ni de son but, ni des éléments dont il a composé sa créature. S'il a donné ce libre arbitre, il ne l'a donné qu'au premier homme créé, à celui qui est sorti directement de ses mains, sans le secours d'aucun être humain, et nous savons, d'après la tradition, quel usage cet homme a fait de ce don sous l'influence de la femme, issue de lui. A partir de Gain , le libre arbritre disparaît. Gain n'est plus maître de tous ses actes ; il subit son générateur. Le père a été coupable, le fils est criminel; la transmission physiologique commence , la fatalité héréditaire s'impose et ne s'interrompt plus. Tel père, tel fils.
Les médecins vous diront qu'ils constatent, très-
souvent, chez un sujet, un mal étrange, foudroyant, chronique sans avoir été aigu, constitutionnel sans symptômes précurseurs, faisant partie de l'organisme même, et en désaccord, cependant, avec le tempérament, la constitution et les habitudes de l'individu. Alors, ils interrogent le malade ou ses parents, et, en remontant une, deux, trois» plusieurs générations, ils retrouvent chez un des ascendants lé principe et la cause de cette manifestation subite. Il en est de même pour les maladies morales. Elles se lèguent; la folie en est la preuve. Depuis le second homme, nous ne sommes plus les créatures de Dieu ; chacun de nous est le produit de deux organisations que l'amour, le plaisir, l'intérêt, le hasard ont mises en contact, et nous portons en nous, à doses équivalentes ou inégales, la double individualité que nous avons reçue. Si les deux producteurs sont sympathiques, congénères, parallèles , pour ainsi dire , le produit a toutes les chances d'être en harmonie avec lui-même , d'être équilibré, adéquat, comme disent les docteurs et les philosophes; s'il y a divergence de natures, antagonisme entre les deux types père et mèrcy l'enfant subit inévitablement ces deux influences contraires, jusqu'à ce que Tune ait triomphé de l'autre.
Eh bien, jusqu'alors, j'avais été dominé par la douce influence maternelle, sauf le jour où je m'étais rué sur André et où j'avais failli l'étrangler. Dans
AFFAIRE GLÊMENGBAU. 447
l'acte inqualifiable^ monstrueux» que j'avais commis la veille, le père venait de se révéler de nouveau et de s'imposer à mes habitudes et à mes théories plus brutalement encore. Ce père qui ne s'était jamais fait connaître, que j'avais recelé en moi à l'état latent, se dénonçait par le mal, principe de ma naissance, et reprenait publiquement, avec la spontanéité de la foudre, les droits occultes de la transmission. 11 était d'autant plus dangereux que je n'avais aucune notion sur lui et ne savais comment le combattre. Seulement, il s'était trahi par sa violence même, et, à dater de ce jour, chaque fois que je surpris en moi un mouvement mauvais, je me dis : « Voilà l'Inconnu. » Hélas I je devais être vaincu dans cette lutte, et je ne devais pas toujours le démasquer à temps.
Quand je me retrouvai seul chez moi, après ce pari gagné, avec toute ma mémoire, dégrisé et de sang-froid, je ne pus retenir mes larmes et je m'agenouillai devant l'image d'iza, lui demandant pardon, en lui renouvelant, à elle, le serment que j'avais si mal tenu , en lui jurant de n'aimer qu'elle et de me garder pour elle seule. La honte de mon abominable action me fiança définitivement, dans ma pensée, à cette enfant qui déjà, peut-être, ne se souvenait plus de moi. Je fis d'elle ma patronne, mon ange gardien, ma vierge protectrice: je lui promis de lui rendre compte de ma vie quotidienne et de n'avoir plus rien à lui avouer dont elle dût rougir.
Le vice, pour ceux chez qui le vice n'est pas à Tétat définitif et qui sont capables de repentir, produit un effet bizarre, qui est un des châtiments du vicieux : il change les plans absolus du Bien , et donne l'apparence de l'honnêteté positive à ce qui n'est honnête que relativement à lui. Ainsi, comparées à un très-grand nombre de femmes, Iza et sa mère m'eussent paru ce qu'elles paraissaient à d'autres, ce que logiquement elles devaient être : deux aventurières, dont l'une avait fini et dont l'autre allait commencer. Comparées aux femmes dégradées et avilies chez lesquelles j'avais passé la nuit, elles m'apparurent comme deux saintes, et je m'en tins là. Je ne vis plus d'elles que leur côté lumineux ; je ne me rappelai d'elles que la bonhomie de la mère, la grâce, l'ignorance, la beauté de la fille , nos journées de travail et de causerie, qui faisaient un contraste si flagrant avec le spectacle de la veille. Quel que soit l'état du ciel au moment où l'on s'échappe d'un cachot ténébreux et méphitique, tombât-il de la grêle ou de la neige, il vous semble plus bleu qu'il n'a jamais été. C'était fini ; Iza faisait partie pour moi de la légion céleste.
Cependant, malgré mes résolutions, malgré mon mépris pour cette première femme y malgré les souvenirs répugnants que cette scène soulevait en moi, cette première femme ne sortit pas de ma vie aussi vite que je l'espérais. La sensation nouvelle qu'elle m'avait fait connaître produisit en moi le même effet
qu'un son tiré violemment d'un instrument à cordes produit dans l'air. J'eus longtemps dans tous mes sens la vibration de cette note aiguë.
Cette créature était belle, brune avec des cheveux abondants couleur d'encre, à reflets métalliques, le front bas, les sourcils épais. Ses yeux brillaient à travers ses longs cils comme ces beaux poissons moitié émeraude, moitié argent, qu'on voit reluire dans l'eau à travers les herbes de la rive.
Mes amis eurent honte de leur plaisanterie en voyant le dénoûment qu'elle avait eu. Ils vinrent m' apporter leurs excuses avec autant de gravité que le comportait la matière.
L'un d'eux me raconta que Claudia (le nom de la vestale était resté en surnom à cette fille) était folle de moi I Véritable triomphe, car elle n'avait pas plus de cœur que la belle Impéria, l'automate du conte d'Hoffmann.
Je ne sais quelle impression j'avais, de mon côté, laissée à cette courtisane, mais je la rencontrai deux ou trois fois depuis cette époque, dans un espace de cinq ou six ans, et, chaque fois, je me sentis trembler, et, chaque fois, je la vis pâlir. Il y avait entre elle et moi un lien inavoué, mais il y en avait un. Les sens ont leur mémoire.
Je me remis au travail avec plus d'acharnement encore , sans autre distr^tion que les lettres d'iza.
180 AFFAIRB CtCMBHCEAU.
Voici cette correspondance; je Fai conservée tout entière (1) :
« Mon petit ami,
» Vous ne m'en voudrez pas si je ne vous ai pas écrit plutôt. D'abord nous avons été bien fatigués parce que la route est bien longue et très-mauvaise en cette saison. Malgré notre désir d'arriver prontement et de faire des économies, nous avons été forcés de coucher une nuit à Cologne et une nuit à Breslau, et les hôtels y sont très-cher. Nous sommes arrivé à Varsovie depuis longtems. Je suis bien ingrate, dites-vous. Tous les jours je voulais vous écrire, mais maman a été malade et nous avons eu beaucoup à faire.
» Ahl mon bon ami, combien je regrette Paris et nos bonnes journées dans votre atelier. J'ai bien pensé à vous. N'oubliez pas que vous êtes mon petit mari. Je ne pkisante pas, monsieur. Je reviendrai et nous nous mariront. Maman me défend de parler de ça, parce qu'elle dit que ça n'est pas convenable, mais je ne peux pas m'empêcher de vous dire que je vous aime de tout mon cœur et que je voudrais être auprès de vous ou que vous soyez près de moi. ^\ Avez-vous terminé mon buste. Quand me l'en ver- Ci) Nous donnons ces lettres telles quelles^ avecleurs fautes de gramniaire et d'orthographe. Ce serait leur retirer une partie de leur originalité que de ne pas hes transcrire exao- ^ tement.
AFFAIRE GLEMENGEAa i5«
rez-vous. Je crois qu'il vaudrait mieux supprimer les fleurs qui sont dans les cheveux.
» Maman dit que mes cfaevenx sont assez beaux et assez longs pour n'avoir pas besoin d'ornement. C'est elle qui dis ça. Le vrai est qu'on m'a fait une coiffure à la grecque qui m' allait très-bien l'autre jour pour aller en soirée chez un chambellan de l'Empereur, où j'ai eu beaucoup de succès. Je me suis beaucoup amusée. Mais ce n'est pas aussi gai que chez madame Lesperon, Au revoir, mon petit ami. Écrivez moi souvent et ne m'oubliez pas. Maman me charge de vous dire mille choses. Elle vous écrira directement. Moi je vous fais ma plus belle révérence. Votre petite femme,
» IZA DOBRONOWSKA.
» P.--S. — Quand le buste sera fini, vous pouvez l'envoyer par l'ambassade en vous adressant au secrétaire. C'est un de nos amis. Çà ne coûtera rien de cette façon. »
Quatre mois après :
« Vous devez être bien étonné, mon petit ami, de n'avoir pas reçu de nos nouvelles depuis bien longtemps et que nous ne vous ayons pas remercié du buste qui est arrivé. Il y a un monsieur très-amateur (fà l'a vu, et qui a dit que c'était très-beau. Il a dit
i5S AFFAIRE CLEMENCEAU.
encore à maman que si elle voulait le vendre il lui en donnerait deux mille francs. Maman n'a pas voulu. Nous sommes revenus hier seulement à Varsovie. Nous avons fait un voyage d'affaire à Pétersbourg. Maman espérait avoir une audience de l'Empereur, mais l'Empereur était parti pour Odessa, parce qu'à ce qu'il paraît, il y a eu des bruits de guerre, et notre. Empereur, que Dieu garde, a été voir les villes du midi. C'était contre vous autres Français que nous devions nous battre. C'est cela qui aurait été joli. On ne parlait à Saint-Pétersbourg que d'exterminer définitivement la France, et je crois que vous auriez été vaincu. Nos soldats sont bien plus beaux et bien plus grands que les vôtres. Moi je ne pensais qu'à mon petit mari, d'autant que vous m'avez dit que vous alliez tirer à la conscription cette année. J'avais déjà trouvé un moyen de vous revoir. Si vous aviez été soldat vous vous seriez fait faire prisonnier bien vite, on vous aurait amené ici et nous nous serions vus tout à notre aise. Nous avons vu ma sœur à Pétersbourg. Si vous saviez comme elle est jolie ; mon beau frère qui est aide de camp de l'Empereur était parti avec lui. Ma sœur a obtenu une audience pour nous du Grand duc héritier. J'était très-bien mise ; mais il n'a pas eu l'air de me voir. Il paraît, du reste, d'après ce qu'a dit maman, que c'est un homme sérieux qui n'aime pas les femmes. Je ne comprends pas bien- ce que ça veut dire. C'est pourtant joli à voir une jolie femme. Le Grand duc a dit à maman *
qu'il s'occuperait de nous. Ma sœur m'a donné des robes et un très-beau bracelet.
» Écrivez-nous souvent, dites nous ce^u'on fait à Paris. Nous nous ennuyons quelquefois bien. Au revoir, mon petit mari. — Votre petite femme qui vous embrasse.