LE NICOLAS
Huit ans se sont passés.
Nous sommes au mois d'octobre i833, il est neuf heures du soir, et sur cette vaste mer des Indes, qui promène patiemment et bruyamment ses vagues des îles de la Sonde au cap de la Brume, se confondaat avec l'obscurité, un vaisseau creuse péniblement son sillon.
C^ vaisseau, c'est h Nicolas qui vient de l'île de Madagascar, qui va relâcher au Cap et qui s'arrêtera à Marseille.
Le pont du navire est silencieux et désert.
A l'exception de l'officier de quart, qui, couvert de son
€aban> se promène les mains derrière le dos^, pt du pi* lôte qui se tient à la barre, personne ne s'y trouve.
C'est que la nuit est non-seulement obscure, mais liroide ; c'est que le ciel et la mer sont d'un gris d'ardoise, et qu'une petite pluie fine fouette les cordages du bâtiment.
On n'entend que le craquement du navire qui se fatigue à dompter cette mer puissante, hennissant sous la proue, comme le cheval sous l'éperon du cavalier.
Descendons alors dans l'entre-pont, et voyons ce qui s'y passe.
Dans une large cabine, qui sert de salle à manger le jour, de salon le soir, et qu'éclaire à cette heure une lampe couverte d'un large abaf-jour vert, pendue par une tringle de fer à l'une des poutres du plafond, quatre personnes sont assises autour de la table nue. Deux de <5es personnes jouent aux dominos : c'est le commandant Durantin et le doct'eur Maréchal.
La tFoisJème lit, la tête appuyée sur sa main droite, son coude et son livre posés sur la table.
La quatrième ne fait rien matériellement, mais paraît plongée dans une méditation si profonde, qu'il se pourrait bien que des quatre personnes qui sont là elle fût la pitts occupée.
Le commandant est 'un homme de quarante-cinq ans environ, en petite tenue de bord^ vrai marin à l'œil franc, au nez d'aigle, aux dents blanches.
Le docteur est un homme de trente ans à peu près, à la physionomie ouverte, au regard clair et limpide, «omme doit êire le regard d'un homme bien portant de €<eur, d'estomac et d'esprit.
Celui qui lit est un jeune homme qui peut compter vingt-cinq années au plus; il a nom Félicien Pascal; son visage est pâle, ses yeux, ombragés de grands cils noirs, :gûnt d'une douceur parfaite, et sa bouche, facile au sanrire, semble ïie lui servir qu'à dire de pieuses paroles ;
quoiqu'il ne porte pas le costume de prêtre^ il n reçu la tonsure^ et il a toute la douceur évangélique d'un jeune ministre de Dieu ; quand sa main s'abaisse pour feuilleter son livre, on ne peut s'empêcher de remarquer la blancheur féminine et Taristocratique ûnesse de cette main. Il est tout vêtu de noir, de taille moyenne, et il paraît plutôt frêle que fort.
A l'heure où nous faisons sa connaissance, son visage, appuyé sur sa main, encadré dans ses longs cheveux noirs, à demi éclairé par la lampe au-dessous de laquelle il lit, est le plus agréable et le plus sympathique qu'on puisse voir; c'est le repos de Vâme pris sur le fait, c'est la foi vivante, c'est la conscience incarnée.
Le dernier personnage assis ou plutôt étendu, un peu loin de ses compagnons, sur un canapé qui est adossé à la cloison de la cabine, se trouve dans la pénombre des pieds à la tête. Il a trente ans ; il est de taille moyenne, paraît vigoureux, et ses traits ainsi que son costume sont un assemblage de distinction acquise et de vulgarité native.
Analysons cet homme et commençons par la tête.
Un teint un peu brûlé par le soleil des tropiques, mais blanc de nature; des cheveux blonds, ondes naturellement et entretenus avec un soin presque prétentieux ; un front mat et poli comme l'ivoire, et que bombenties bosses de la r^ésolution et de la volonté ; des sourcils d'un arc pur et dessinés d'un seul trait, servant de voûte à des yeux d'un bleu si pâle qu'ils échappent au regard des autres avec une étrange mobilité, sans compter que ces yeux passent brusquement d'une douceur angélique à une fixité si étrange qu'ils creusent comme deux trous sous les paupières, et semblent ceux d'une bête fauve, voilà ce qui frapperait d'abord dans le visage de cet homme. Le nez est droit et bien fait, et le reste de la figure peut tromper aisément l'investigation physiono* mique, à cause d'une barbe épaisse qui commence aux
oreilles el qui ne laisse plus voir que des lèvres minces, s'ouvranl sur d'assez belles dents.
Au contraire du jeune homme que nous avons décrit tout-à rheure, celui dont nous nous occupons mainteiMint a les mains fortes et les doigts carrés; il a d'elles un très-grand soin; mais s'il a pu parvenir à les rendre blanches, il n'a pu parvenir à les rendre élégantes. Des manchettes de batiste plissées les couvrent à demi, et un diamant d'une grande valeur brille au petit doigt de la main droite.
Cet homme porte une cravate de foulard blanc, nouée négligemment autour de son cou, un gilet d'étoffe ,anglaise à grands carreaux rouges, jaunes et verts, et une épaisse chaîne d'or court sur la blancheur de sa chemise, et va se perdre, ainsi que la montre qu'elle por^, dans le gousset gauche de ce gilet voyant. 7
Complétez le costume par une espèce de jaquette de velours noir , par un pantalon de cachemire d'étoffe brune, par des bas de soie blancs et des escarpins qui essayent de donner de la finesse aux pieds qu'ils renferment, et vous aurez le portrait complet de ce quatrième personnage, surtout si vous faites émaner de son individu un de ces parfums saisissants comme l'ambre .ou le musc, et dont les habitants des colonies ont l'habitude et le tort de s'entourer.
Cet homme est-il bon ou mauvais ? ^'eèt ce qu'on ne saurait dire.
Ce n'est qu'en Tétudiant qu'on découvre les lignes fatales qui font son caractère particulier. Ces lignes sontelles le résultat de malheurs subits ou de passions exercées? Est-ce un méchant? est ce un homme de bien? Tantôt le regard de cet homme semble partir d'un foyer de fiel, tantôt il acquiert une douceur merveilleuse; rien n'est plus souple que cette physionomie.
Tandis qu'on remarque la contraction amère et railleuse de ses lèvres, on est tout étonné de voir cette amer-
tume et cette rsriUerie se fondre en un sourire qu'envierait la bouche d'une jeune fille, et cela aussi rapidement qu'un nuage d'été change de forme sous le souffle de la brise.
Cependant, au premier abord, nous le répétons, c'est un homme comme tous les hommes.
Des livres posés sur le poêle, des cartes géographiques accrochées aux panneaux, un thermomètre, achèvent le simple ameublement de cette cabine, propre et luisante d'acajou.
Le seul bruit que Ton entende, nous le répétons, est, si nous pouvons nous servir de ce mot, la respiration du navire à laquelle se joint le petit frémissement des objets intérieurs qu'agite le mouvement du vaisseau, et de temps en temps le bruit des dominos que remuent les deux partenaires.
UNB FÀBTIB DB DOMINOS.
— Domino! s'écria tout-à-coup le commandant. Oh! mon pauvre docteur, vous n'êtes pas de force. Voyons, continua M. Duranlin, en prenant la carte qui lui servait de marque et en comptant les crans; j'avais soixantedix-sept points, et vingt-trois de ce coup-ci, ça me fait juste cent. -
— Comme vous le dites, capitaine, fit le docteur, je ne suis point de force, voilà la quatrième partie que vous me gagnez; j'aurais besoin de renfort. Monsieur Valéry, voulez- vous vous joindre à M. Pascal et faire une partie à quatre?
M. Valéry, l'homme au gilet rouge, s'entendant in-
terpeller^ se leva, et s'approchant de la table avec Fair d'un homme qui se réveille :
— Je le veux bien, dit-il.
— Et moi aussi, répondit le jeune homme en fermant son livre.
Puis, se frottant les mains,. il ajouta :
— Savez- vous qu'il fait un peu froid ce soir, capitaine ?
— Voulez-vous que nous fassions faire du feu?
— Ohî ce n'est pas à ce point, reprit Félicien; mais enfin, il fait froid.
— C'est mon avis, dit M. Valéry en prenant place auprès de la table ; ce temps pluvieux pénètre les os. J'ai mal à la tête, et j'avoue qu'un peu de feu ne me ferait pas de peine.
— Depuis quelques jours, vous paraissez mal à votre aise, monsieur Valéry, dit le docteur; faisois-nous une ' petite consultation?
— Oh! c'est parfaitement inutile, je n'ai rien. H. Durantin sonna.
Un matelot parut.
— Du feu 1 dit le capitaine.
Un instant après, le poêle ronflait.
Tout le monde se sentant plus à l'aise, on commença gaiement la partie, et l'on causa tout en jouant. M. Valéry, seul de tous, frissonnait.
— Dans combien de jours serons-nous au Cap? demanda Pascal à M. Durantin.
— Dans deux jours au plus tard.
— Savez-votts que le JSkoias file vite I
— Ah I il fait ses huit nœuds à l'heure.
— A vous de jouer, capitaine.
— Six partout?
— Oui.
— Je boude.
— Et vous, monsieur Valéry ?
— Moi, j'ai du six.
— Vous avez donc hâte d'arriver au Cap î reprit le commandant en s'adressant à Félicien.
— Oui, j'ai hâte de retourner en France, et comme il faut auparavant que je reste deux ou trois mois au Cap, je voudrais y être déjà. Il me semblerait que je me rapproche de ma mère.
— Votre mère habite la France ?
— Oui, capitaine, avec ma sœur.
— Quelle partie de la France habite-t-elle?
— Le Poitou, son pays natal et le mien.
— Tiens ! je suis Poitevin aussi, moi, fit M. Maréchal; ainsi, nous sommes compatriotes.
— Blanc et deux, fit M. Valéry.
— Deux et as, répondit le capitaine en posant son domino.
— De quelle ville ôtes-vous, docteur? reprit le jeune honime.
— Je suis dé Melle, une charmante petite ville, située sur le coteau qui sépare les deux vallons baignés par la Légère et la Béronne.
— Moi , je suis de Moncontour, qui est sur la rive droite de la Dive.
— C'est un charmant endroit que je connais beaucoup, mais c'est tout petit.
— Mille habitants tout au plus.
— Et comment se fait-il que vous ayez quitté ce petit bourg, et que vous vous trouviez, si jeune, sur nos mers du Sud?
— Blanc partout, fit M. Durantin. Voilà que vous causez, maintenant, et il n'y a plus< moyen de vous faire jouer. Blanc partout.
— Vous savez bien que nous n'avons pas de blanc, capitaine, puisqu'il y en a sept fois sur le jeu.
— Alors, abattons.
— Abattons.
— Un ! fit M. Durantin en montrant son point d'un air triomphant.
— Il faut avouer que le capitaine joue bien, dit Pascal en souriant ; puis, se tournant vers M. Maréchal pendant qu'on retournait les dominos :
— Ne me demandez-vous pas comment il se. fait que j'aie quitté Moncontour, et que je sois si jeune et tout seul au milieu de la mer du Sud ?
— Oui.
— Ohl mon Dieu! c'est bien simple; dès que j'ai eu l'âge de comprendre, j'ai été pris du désir d'être prêtre. Quand j'étais tout enfant, les cérémonies religieuses, l'encens, le chant des enfants de chœur, les fleurs de la Fête-Dieu, les jeunes flUes vêtues de blanc aux processions et défilant dans un rayon de soleil, à l'ombre des bannières de la Vierge, tout cela me remplissait d'une sainte exaltation et me faisait verser des larmes de joie. Plus tard, cet instinct religieux est devenu du raisonnement, et j'ai compris ma vocation. Mon père était mort; ma mère, qui ne voulait me contrarier en rien, m'a fait entrer au séminaire de Niort, et j'ai étudié la théologie jusqu'à l'âge de vingt et un ans. Alors j'ai reçu les premiers ordres, car, comme vous louvoyez, je porte la tonsure ; mais avant de prononcer d'irrévocables vœux, j'ai voulu voir, étudier, comparer entre elles les autres religions, afin que ma foi fût plus que du sentiment, et procédât de la discussion. Je suis donc parti et je reviens.
. — Convaincu? demanda M. Valéry.
— Convaincu, oui, monsieur, qu'il n'y a qu'une religion réelle, juste, éternelle, celle à laquelle je vais vouer ma vie, le christianisme.
— Ainsi, vous allez entrer dans. les ordres? dit à son tour M. Durantin.
— Oui, commandant.
— L'instruction que vous avez, l'étude spéciale que
Su TROIS HOMMES PORTS
vous avez faite, vont tout de suite vous donner droit à une position élevée.
— Oti ! mon ambition est bien mince^ je ne veux qu une diose, c'est être le curé de notre petite église de Moncoi^ tour, et continuer à vivre là entre ma mère et ma sœur, au milieu de mes souvenirs d'enfance et de tous les braves gens que je connais dans ce village, qui manqueraient à mon cœur si je les quittais pour jamais. J'ai touché les confins du monde et voilà ce que je rapporte.
— Savez-vous que c'est tout bonnement le bonheur que vous rapportez?
— Je le crois.
— Mais pourquoi vous arrêtez-vous au Cap? Je me permets de vous faire toutes ces questions, ajouta le capitaine, parce que vous-même voulez bien nous entretenir de vous, et que je m'intéresse à votre destinée; car, foi de marin, je ne connais rien de plus respectable et de plus intéressant qu'un jeune prêtre qui applique à rameur de la religion toute l'exaltation de la jeunesse.
— Merci de votre intérêt, capitaine, répondit Félicien, tendant la main à M. Durantin. Je m'arrête au Cap pour y recueillir un petit héritage que nous y avons fait, ma sœur et moi, une cinquantaine de mille francs environ que nous a laissés un oncle qui était venu vivre là. Celte somme arrondira la dot de ma chère Blanche, et si j'ai la joie, à mon retour, de la marier à quelque honnête homme qui la comprenne et apprécie toutes les bonnes qualités de son cœur, je ne demanderai plus rien à Dieu.
— Quelle chose curieuse que la vie ! observa le capitaine, qui n'avait cependant pas l'habitude de faire de la philosophie, nous voilà quatre dans cette chambre, venant tous quatre physiquement du même pays, et pas un de nous n'a la même destinée que les autres : Maréchal est médecin, moi je suis dans la marine, M. Pascal va entrer dans les ordres, et vous, monsieur Valéry...
— Moi^ c est plus prosaïque que tout cela, je retourne tout bonnement en France, après avoir fait ma fortune dans le commerce, à l'île de Madagascar où j'étais depuis î-ept ans,
— Eh bien ! vous n'êtes pas encore le plus malheureux de nous tous; n'est ce pas. Maréchal?
— Je le crois bien ! fit.le docteur.
— Aussi, je ne me plains pas, répliqua M. Valéry, tant s'en faut. Et eu disant cela il passait la main sur son front comme un homme qui souffre de la tête.
Un silence de quelques minutes 'succéda à cette conversation. Chacun méditait. L'âme saisit si vite un prétexte pour se replier sur elle-même.
Ce fut le capitaine qui, le premier, rompit le silence.
— Ah ça î Maréchal, nous n'avons pas fini notre partie!
— C'est juste. Et M. Maréchal prit sept dominos pendant que les autres en faisaient autant.
— Pardonnez-moi, messieurs, si je quitte la partie, interrompit M. Valéry en se levant, mais je me sens mal à mon aise et je vais me coucher.
Le docteur rejgarda le passager.
— En effet, vous êtes pâle, monsieur, lui dit-il ; d<winez-moi votre main. Vous avez un peu de fièvre.
— Oh ! ce ne sera rien. La mer m'indispose toujours un peu. J'ai besoin de repos, voilà tout.
— En tout cas, avant de me coucher, je passerai vous voir.
— Merci, docteur, mais il est inutile que vous vous dérangiez pour cela.
M. Valéry salua ses trois compagnons et quitta la salle pour se diriger vers sa cabine.
— Chacun pour son compte; maintenant, dit le capitaine, qui, comme on le voit, était un enragé joueur de dominos, à qui de poser ?
— A vous, capitaine.
— Eh bien I alors, double-cinq.