‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 11 sur 34 · TROIS · texte numérisé non relu

TROIS

PROLOGCB.

Sur le chemin qui va de Nîmes au pont du Gard^ un quart de lieue avant d'arriver au Gard, et par conséquent au pont, qu'on a tort, entre parenthèses, d'appeler un pont, puisque c'est un aqueduc dans lequel rien ne passe plus, pas même l'eau, il y a un charmant petit village qu'on nomme Lafou.

Si jamais vous allez voir le pont du Gard, ce que je vous eonseiUe, arrêtez-vous dans ce village pour y déjeuner. Il n'y a qu'une auberge , vous n'aurez donc pas rembarras du choix , mais vous d^eunerez aussi bien, mieux ménae que si plusieurs aubergistes s'y faisaient <soncurrence.

On vous conduira dans une grande salle du rez-de-chaussée, salle dont les murs sont couverts d'an papier qui représente les principales vues du monde, animées de personnages et d'animaux couleur de brique; vous verrez

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ainsi la statue de Pierre-le-Grand à Saint-Pétersbourg , le palais de Westminster à Londres, la Bourse de Paris, la tour de porcelaine de Pékin , la chasse au tigre , la mort du capitaine Cook et le tombeau de l'empereur à Sainte-Hélène. Histoire, monuments, poésie, rien n'y manque; le tout sur fond rose et à Tombre d'arbres bleus.

Mais ce qui vaudra mieux que tout cola , quoique, à mon avis, cela soit très-amusant de pouvoir riro en regardant des murs, c'est le déjeuner qu'on vous servira, et qui sera infailliblement composé dQs mets ci-après : un pied de cochon aux truffes, une grive aux truffes, des pommes d'amour aux œufs ou des œufs aux pommes d'amour, des fraises en été, des quatre-mendiants en hiver, une bqjiteille d'un vin chaud comme du vin d'Espagne; puis, quand vous demanderez combien vous liovez pour ce festin, on vous répondra : trois francs.

C'est-à-dire que pour trois francs vous aurez mieux déjeuné là-bas que pour quinze francs à Paris.

Malheureusement, ce n'est pas de ces sortes de détails, souvenirs d'un voyage que j'ai fait jadis a travers ce beau pays, qu'il va être question dans ce livre, et c'est une histoire bien triste et bien fatale que celle que je vais vous conter, à laquelle ce petit village de Lafou a servi de théâtre.

Par.une douce soirée du mois d'avril 1825, un voya- ' geur, jeune encore, car il avait vipgt et un an à peine, à la figure ouverte, à l'air franc et doux, suivait seul et à pied le chemin dont nous parlions tout-à-l'heure , et qui mène de Nîmes au pont du Gard. Sept heures venaient de sonner, et le jeune homme, vêtu d'une redingote noire et d'un pantalon de toile grise, véritable pantalon de voyage, coiffé d'une casquette de coutil, marchait à grands pas, d'une main s'essuyant le visage avec son mouchoir, de l'autre faisant le moulinet avec sa canne.

Ce jeune homme arriva bientôt au village de Lafou, et, dès qu*il y entra^ il fouilla dans la poche de sa redingote, y prit un portefeuille, dans ce portefeuille un»' lettre qu'il garda à la main ; et, s'approchant d'un paysan qui fumait une pipe sur sa porte :

— Monsieur, lui dit-il avec l'accent d'un véritable Parisien, pourriez- vous me dire où demeure M. Raynal, le curé de Lafou?

— Monsieur, répondit le paysan avec un accent méridional très-prononcé , et en étendant la main droite , M. Raynal vient de passer il n'y a qu'un instant, et c'est à peine s'il doit être rentré. Il habite cette petite maison que vous voyez là bas, et qui est appuyée à réglise.

Le jeune homme remercia le paysan et se dirigea vers l'endroit qu'on venait de lui désigner.

Il n'eut pas longtemps à marcher, car le village n'était pas grand.

La maison où il se rendait, et qui, comme le paysan l'avait dit, était appuyée à l'église , se composait d'un rez-de-chaussée, d'un premier étage et d'une espèce de grenier. Elle partageait, avec le cimetière, le terrain qui se trouvait derrière l'humble paroisse.

Inutile de dire que ce cimetière était petit, et qu'à l'heure qu'il était, les enfants du village y jouaient comme dans un jardin.

J'adore les villages où les enfants jouent dans les cimetières. Cela conserve à la mort un peu des/ispects de la vie, et si le bruit qu'ils font trouble le sommeil de ceux 'qui reposent, ce réveil momentané, causé par des voix innocentes et fraîches, doit être agréable aux morts, en leur rappelant les plus douces années du temps qu'ils ont vécu ici-bas.

Notre voyageur ôta respectueusement sa casquette devant le cimetière, et, montant les deux marches qui précédaient la porte grise de la petite maison, il

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souleva et laissa retoiaber le marteau qui en onaait le ' milieu. Une vieille femme vint ouvrir.

— Monsieur Raynal? demanda le jeune homme.

— C'est ici, monsieur, répondit la vieille.

— Puis-je le voir?

— Oui, monsieur. ^

La servante referma la porte et fit entrer le visiteur dans une chambre d'en bas, chambre qui servait de salle à manger au prêtre.

Là , devant une table fort modestement servie, élail assis M. Raynal, homme de cinquante ans environ, et dont le regard tranquille annonçait mn homme de bien. Il dînait,. et son dîner se composait d'une omelette et d'une aile de poulet.

La vieille gouvernante du curé, Toinette, debout devant la fenêtre, et prête à servir son maître s'il avait besoin de quelque chose, coiffée d'un bonnet à larges ailes, vêtue d'une robe de toile jaune à fleurs rougeâtres, raccommodait du linge quand le voyageur avait sonné.

C'était son habitude, depuis vingt ans qu'elle était chez M. Raynal, de travailler auprès de lui pendant qu'il prenait ses repas. De cette façon, il n'y avait pas de temps perdu; et elle causait avec le curé de toutes les choses qui peuvent être sujet à conversation entre un brave prêtre et une brave fjmme.

Le jeune homme salua M. Raynal, lequel se leva pour le recevoir ; mais celui que Toinette venait d'introduire fit signe à M. Raynal de se rasseoir, et, lui remettant la lettre qu'il tenait à la main :

— Voici ce que je suis chargé de vous remettre, monsieur, lui dit-il, et en même temps les yeux du jeune homme se fixèrent avec un respect mêlé d'un peu de crainte sur le visage dii prêtre, qui venait de tirer la lettre de son enveloppe :

— Asseyez- VOUS, monsieur, lui dit M. Raynal avant d'en commencer la lecture; puis, après avoir lu les premiers mots de cette missive, il regarda celui qui la lui avait remise, et lui dit avec émotion :

— Cette lettre est de mon frère?

— Oui, mon oncle.

— Ainsi, vous êtes...

— Jean Raynal, le fils de votre frère, votre neveu , enfin.

— Viens dans mes bras, mon garçon, fit le prêtre, en se levant et en embrassant son neveu.

La vieille femme, témoin de cette scène, et qui depuis vingt ans avait vu tous ceux qui étaient entrés chez son maître, regarda avec étonnement ce grand garçon qu'elle n'avait jamais vu et que le curé appelait son neveu.

— Monsieur a donc un frère? dit -elle en s'adressant familièrement au curé.

— Oui, ma bonne Toinette.

— Monsieur ne me l'avait jamais dit cependant.

— C'est que mon oncle croyait avoir quelque chose à reprocher à mon père, dit Jean, et comme mon oncle est un saint homme, il aimait mieux ne rien dire que de se plaindre de son frère, n'est-ce pas, mon oncle?

— Quel beau garçon tu fais, et quel plaisir j'ai à te voir! embrasse-moi encore. Comment \a ton père? qu*est-il devenu? où est-il? que fait-il? Réponds vite à tout cela, mon garçon. Oh ! il devait m'arriver bonheur aujourd'hui, car tout m'a réussi depuis ce matin.

— Lisez toujours celte lettre, mon oncle ; elle vous apprendra mieux que moi, sans doute, tout ce que vous voulez savoir.

— Ah ! monsieur avait un frère, dit Toinette, en se remettant à l'ouvrage, en rejetant la tête en arrière et en regardant par-dessus ses lunettes, et à une certaine distance, la serviette qu'elle raccommodait.

— Tu as raison, fit monsieur Raynal.

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Et reprenant la lettre qu'il avait déposée sur la table, il lut à haute voix:

« Mon cher Valentin,

» Mon fils Jean vient d'atteindre sa vingt-et-unième année : c'est l'époque que j'attendais pour te le faire connaître, car je comptais sur lui pour opérer notre réconciliation, et je voulais qu'il eût pour cela l'âge où l'on peut tout dire, où l'on peut tout comprendre, qu'il fut enfin la vivante excuse des torts que j'ai eus jadis vis-àvis de notre père.

» C'est un bon et brave jeune homme, bien intelligent, bien honnête, et qui, je l'espère, fera honorablement son chemin dans la maison de commerce où je l'envoie à Lyon. Quant à moi, mon cher Valentin, tout m'a réussi au-delà de mes espérances, et, seule, notre séparation a jeté de la tristesse, sur ma vie. Cependant, j'espérais qu'un jour tu me pardonnerais, et maintenant je n'ai plus de doute à cet égard. Jean va ra'informer tout de suite du résultat de sa visite, et je pense pouvoir, avant deux ou trois mois, aller te serrer dans mes bras et te dire moi-même combien je t'aime toujours.

» Ton frère,

» Onésime Raynal. j>

— Voilà. tout ccjque mon père a écrit? demanda Jean.

— Voilà tout, répondit le curé en passant la lettre à son neveu.

— Alors, il a voulu me laisser beaucoup de choses a vous dire, mon oncle, et à vous beaucoup de choses à m'apprendre.

— Parle donc, cher enfant, je t'écoute.

— Auparavant, V mon oncle, voudriez-vous me dire pourquoi, mon père et vous, vous étiez brouillés?

— Écoute, mon cher Jean. Onésime me dit que tu es en état de tout comprendre; je ne te cacherai donc rien.

Il y a vingt-deux ans de cela, notre père se trouva miné par suite de mauvaises affaires qu'il avait faites; mais l'occasion de lui rendre, sinon la fortune, du moins le moyen de la refaire, se présenta pour Onésime. Cette occasion, c'était une jeune fille que son père consentait à lui donner avec deux cent mille livres de dot. Malheureusement, Onésime était amoureux d'une autre femme, et tous nos conseils restèrent impuissants contre son amour. Il voulut épouser celle qu'il aimait, quoiqu'elle n'eût rien, quoiqu'il ne possédât rien lui-même.

Notre père me fit jurer que je ne reverrais jamais mon frère, et il le chassa de chez lui. Je fis ce serment, que l'état auquel je me destinais aurait dû m'interdire de faire.

En effet, j'étudiais pour entrer dans les ordres, et un an après le mariage d'Onésime, que nous apprîmes par les sommations qu'il fit à mon père, j'étais prêtre.

M(»n père resta avec moi, vécut six ans encore, et retourna à Dieu sans avoir voulu pardonner à son fils, malgré les efforts que je fis pour obtenir de lui ce pardon. Ou est allé Onésime, ce qu'il était devenu, je ne le sus jamais; et tout en conservant pour lui, dans le fond de mon cœur, l'affection que je lui devais comme frère et le pardon que je lui devais comme chrétien, je m'enquis vainement de sa position.

(Cependant il ne se passait pas de jour que je ne priasse Dieu de m'éclairer sur son compte, et, en tout cas, de lui accorder le bonheur que je lui souhaitais. Je sais maintenant pourquoi il gardait le silence, et je ne lui reproche plus qu'une chose, c'est d'avoir cru si longtemps que je pouvais lui en vouloir encore et d'avoir tant tardé à t'envoyer à moi.

A ton tour, maintenant, mon cher Jean, de me dire ce qu'a fait mon frère depuis cette époque, et ce qu'il fait aujourd'hui.

— Mon père m'a toujours caché la cause de votre sé-

paration, reprit Jean, sans doute dans la crainte ^ue, malgré moi, le respect que je devais avoir pour ma mèrt n'en fût amoindri.

De temps en temps, cependant, je Tentendais parler d'un frère dont il avait des nouvelles je ne sais par qui. Il ^entretenait toujours de ce frère, non-seulement avec amour, mais encore avec admiration et comme on doit piarler d'un homme de bien et d'un saint homme.

Je me rappelle, car ces choses-là se gravent profondément dans Fesprit des enfants, que, pendant mes premières années, nous eûmes des temps durs à passer, ma mère et moi.

Mon père était souvent en voyage, il était commis dans une maison de commerce, et il gagnait très-peu de chose, de sorte que nous vivions dans une gène presque perpétuelle; mais ma mère, digne et noble femme, travaillait nuit et jour, et prenait de moi autant de soin qu'on eût pris d'un prince. Elle ne mangeait que du pain., mais je mangeais bien, moi, et j'étais bien mis. Elle et mon père, m'adoraient. J'étais leur consolation, leur espérance et leur soutien moral ; sans moi, peutêtre, eusssent-ils succombé sous le poids de leur mauvaise fortune.

— Mon pauvre frère! dit M, Raynal avec émotion. Continue, Jean, continue, car j'ai hâte de te voir arriver au moment où Dieu lui a tenu compte de tant d'épreuves.

— Oui, mon oncle.

Mon père se conduisit si bien, il inspira tant de confiance à la maison pour laquelle il voyageait, qu'au lieu de le traiter comme un simple employé, on l'intéressa dans l'entreprise, et qu'au bout de deux ou trois ans, il se trouva avoir mis de côté une somme assez ronde. Son patron lui conseilla alors d'aller s'établir ^ province, joignit, comme prêt, une dizaine de milita francs à ce conseil, et nous partîm/es pour une petite

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ville où mon père prit un magasin, tout en continuant à être le correspondant de la maison à laquelle il devait tout.

Bref, le ciel vint à notre aide, le commerce prospéra,. mon père commença une petite fortune, on me mit au collège, où je reçus une bonne instruction qui devait me permettre d'embrasser la carrière que je voudrais et dont je profitai le mieux que je pus; mais j'eus la superstition de croire que je devais choisir l'état auquel mon père devait d'être ce qu'il était, et de me mettre au service de la maison qui l'avait protégé.

Je suis donc voyageur maintenant pour le compte de MM. Roussel et compagnie, et quand, il y a quinze jours, je me suis apprêté à partir, mon père m'a pris à part, et m'a dit que la première chose que je devais faire après avoir reçu les commissions de la maison à laquelle j'étais adressé à Lyon, serait de venir demander au village de Lafou, près de Nîmes, le curé Raynal, de lui remettre la lettre qu'il me donnait, et dont j'ignorais le contenu, de l'appeler hardiment mon oncle, et de lui dire tout ce que je viens de vous conter.

— Tu le vois, mon enfant. Dieu n'abandonne jamais tout-à fait ses créatures, et tôt ou tard le travail et la bonne conduite trouvent leur récompense. Toinette, allez préparer la chambre du rez-de-chaussée, celle qui est au-dessous de la mienne, car Jean va sans doute passer quelques jours avec nous, et c'est cette chambre qu'il occupera; puis, apportez-nous une bonne bouteille de vin avec des biscuits.

Toinette quitta la salle à manger.

— Je vous remercie, mon oncle, reprit Jean; mais il faut que je me remette en route dès demain, dès cette nuit môme, car il faut que je sois de bonne heure à Nîmes, où j'ai des fonds à prendre avant de partir pour Montpellier. Je suis venu à pied de Nîmes jusqu'ici, et il ,

faudra bien que je m'en retourne à pied. Or, il y a une bonne course.

— Tu t*en iras à cheval.

— Comment cela ?

— J*ai un petit cheval ici, un biquet sur lequel je fais mes excursions dans les environs. Seulement je te recommande de ne pas le maltraiter. Il est un peu habitué à prendre ses aises et à aller au pas, le pauvre animal; car, comme tu le penses, je ne suis plus un excellent cavalier. Ce n'est pas pour que tu ailles vite, c'est pour que tu ne te fatigues pas que je te le prête.

— Mais une fois arrivé à Nîmes, que ferai-je du cheval?

— Tu connais bien la rue des Arènes?

— Oui.

— Eh bien 1 rue des Arènes il y a un boulanger nomipé Simon Tu lui remettras le cheval, il me le renverra demain ou après-demain. Il est habitué à cela.

— Très-bien.

— Tiens, fit le curé en se levant, et en étendant la main vers la fenêtre ouverte, tu traverseras la petite cour, et tu ouvriras celte porte que tu vois à gauche, c'est l écurie de Coquet. On l'appelle Coquet, le cheval, mais je te préviens que c'est par pure galanterie qu'on le nomme ainsi, attendu qu'il n'a aucun droit à ce nom. Tu le selleras, tu le brideras, tu monteras dessus et tu partiras par cette autre porte qui donne sur la campagne. De cette façon, tu ne réveilleras personne, car nous dormons ici, Toinette et moi, jusqu'à sept heures du matin.

Et maintenant que nous en avons fini avec ces détails, embrasse-moi encore, cher enfant, car je suis on ne peut plus heureux de te voir, et parlons de ton père, de ta mère et de toi.

Jean embrassa de nouveau son oncle, et la conversation recommença sur la famille.

ToineUe reparut bientôt portant la bouteille et les biscuits demandés.

— Ah çà ! tu ne restes que quelques heures cette fois, dit M. Raynal, en s'asseyant et en faisant asseoir son neveu à cj^té de lui; mais j'espère bien te revoir sous peu et te garder plusieurs jours. Et ton père et ta mère, il faudra bien qu'ils viennent aussi, car il doit leur être plus facile de quitter leur magasin qu'à moi de quitter mes fidèles. Que deviendrait mon troupeau sans son berger?

— Vous devez être bien aimé ici, mon oncle?

— Ah ! que oui, que monsieur le curé est aimé, répondit Toinette, en servant deux verres. C'est qu'aussi il est bien bon. Croiriez- vous que, depuis huit jours, il court Ifes environs, quêtant pour les pauvres, et qu'il a rapporté douze cents francs en pièces toutes neuves, et qui sont là dans un sac i

— Douze cents francs! dit Jean. Ah! c'est étrange.

— Qu'y a-t-il d'étrange, mon enfant? demanda M. Raynal.

— Promettez-moi de ne pas me gronder, mon oncle, et je vous ferai une confession.

— Te gronder, toi, après la lettre que ton père m'a écrite, et la première fois que nous nous trouvons ensemble 1 Parle, parle, et sois tranquille, je ne te gronderai pas, d'autant plus que tu ne dois pas avoir commis une bien grosse faute.

,^ Si, mon oncle, c'est une faute , mais c'est presque sans le vouloir que je l'ai commise, et c'est ce chiffre de douze cents francs qui me fait souvenir que je dois vous la confier.

— Qu'est-ce donc? .

— Figurez-vous, mon oncle, que, le jour de mon arrivée à Lyon, les commis de la maison où j'allais m'ont invité à dîner avec eux. Ils ont bu à ma santé ; j'ai bu à la leur, et comme, pour boire à la santé de chacun d'eux

comme chacun d'eux avait bu a la mienne^ il m'a fallu boire à moi tout seul autant de verres de vin qu'ils en avaient bu à eux (ous^ je me suis trouvé un peu gai après le repas.

— Ce n'est pas là un bien grand péché.

— Aussi n'est-ce pas fà qu'il est, mon oncle. Après le dîner nous sommes sortis, et ces messieurs m'ont fait monter dans une maison de jeu.

— Dans une maison -de jeut fit le curé en joignant les mains avec tristesse.

— Oui, mon oncle, mais seulement pour me faire voir c^que c'était, et sans la moindre intention ni de jduer eux-mêmes, ni de me faire jou*;r. Le hasard fil qu'un monsieur craintif en cette matière, qui avait mis cinq francs sur la rouge, voulut les reprendre avant •qu'on tirât les caries; mais le croupier, je sais tous ces nomslà maintenant, fit Jean en souriant, lui répondit que l'argent posé était de l'argent joué, et ne le laissa pas rentrer en possession de sa pièce. Ce pauvre homme en parut si désolé, qu'il me fit peine, et que je lui dis, en lui donnant cinq francs :

«Monsieur, si vous le permettez, je prendrai votre place.»

Il y consentit. Ce que je faisais, je vous le jure, mon

oncle, c'était plutôt pour que ce brave homme, qui

n'avait peut-être que celte pièce de cinq francs, rentrât

dans son argent que pour tenter fortune.

— Et tu perdis? demanda le curé, qui croyait maintenant que là était la faute commise par son neveu.

— Pas du tout, je gagnai; alors je laissai les dix francs, je gagnai encore. Je voulus pousser la chance jusqu'au bout, et je continuai. Savez- vous combien je gagnai, mon oncle?

— Non.

— Devinez.

— Cinquante francs, peut-être?

— Douze cents, mon oncle, douze cents!

— Douze cents francs! est-il possible? fit M. Raynal étonné.

— Mon courage m'abandonna à la vue de tant d'ar- ^nt, j*eus peur de le reperdre, et je ramassai deux billets de banque de cinq cents francs et dix napoléons; je fis bien, car le coup suivant, ce fut la noire qui gagna. Voilà la faute que j'ai commise, mon oncle, et si vous le voulez bien, je la réparerai en vous donnant pour vos pauvres les douze cent^ francs que j'ai gagnés.

— Non, mon enfant, garde-les, mais tâche de les employer fructueusement, en te souvenant que le jeu est la plus dangereuse de toutes les passions, et qu'un joueur est le plus dangereux de tous les hommes.

— Douze cents francs en dix minutes ! s'écria Toinette, qui avait écouté ce récit de toutes ses oreilles et même de tous ses yeux; quand on pense qu'il y a des gens qui peuvent gagner douze cents francs en dix minutes, quand on ne donne que douze cents francs par an à monsieur le curé , qui est le plus saint homme de la terre , et quand il me faudrait huit ans à moi pour gagner cette somme !

— Tu entends, mon cher enfant, ce que dit Toinette, reprit M. Raynal, je n'ai pas besoin d'ajouter autre chose.

Jean et son oncle qui, tout en causant, avaient fini de dîner, entamèrent une bouteille de vin Tm, et en burent chacun un bon verre, accompagné de deux ou trois biscuits.

Pendant ce temps, Toinette était allée préparer la chambre du rez-de-chaussée, que M. Raynal destinait à son neveu, et elle était revenue en disant:

— Ah I monsieur le curé, voilà une chambre qui peut se vanter d'avoir besoin de réparations.

— Pourquoi ?

— Comment, pourquoi ? Vous n'avez donc pas vu le plafond?

14 THOIS HOIlRIfiS FORTS

— Non.

— Il est dans un joli état !

— Qu'a-t-il donc ?

— Il a qu'il est tout lézardé entre les poutres, qu'il est mince comme du papier, et que, si vous n'y prenez garde, il s'écroulera un beau jour, et que vous tomberez vous et votre lit dans cette chambre, puisque la vôtre est juste au dessus.

— C'est bon, Toinôtte, nous ferons arranger cela, et quand Jean reviendra nous voir, il trouvera une chambre magnifique et digne de lui. '

Cela dit, Jean et son oncle passèrent dans le petit salon (lu presbytère, car c'était l'heure où les deux ou trois amis de M. Raynal avaient coutume de le venir visiter.

Ils arrivèrent bientôt, et il leur raconta le bonheur qu'il avait eu à retrouver son neveu, Thisloire de sa brouille avec son frère, toutes choses enfin qui n'étaient qu'à réloge du jeune homme et de son père.

Sur les dix heures, on se sépara pour aller reposer, et M. Raynal conduisit lui-même son neveu dans sa chambre, pour s'assurer qu'il avait tout ce qu'il lui fallait, et pour rester un peu plus de temps avec ce jeune homme, pour lequel il sentait déjà la plus vive affection.

— Je suis écrasé de fatigue, dit Jean à son oncle, comment ferai-je pour me réveiller à quatre heures du matin ?

— D'abord, répondjtM. Raynal, tu as dans ta chambre une horloge, un coucou, qui te réveillera à l'heure que tu auras marquée avant de te coucher. Ensuite, c'est demaiû jour de marché, et, sois tranquille, tu entendras assez de bruit dès trois heures du matin pour être sûr de ne pas dormir à quatre.

— Allons, bonsoir, mon oncle ; n'oubliez pas d'écrire à mon père ; il attend votre lettre avec impatience.

—vie vais lui écrire avant de me coucher, et ma lettre partira demain. Bonsoir, cher enfant, bonsoir.

L'oncle et le neveu s'embrassèrent encore une fois, et M. Raynal se retira, après avoir dit à Jean :

— Souviens -toi que c'est rue des Arènes, chez M. Simon, boulanger, que tu dois remettre Coquet, en priant M. Simon de me le renvoyer à la première occasion.

— Oui, mon oncle.

Jean resta seul, et comme, ainsi qu'il venait de le dire à son oncle, il était écrasé de fatigue., il se coucha bien vite, et s'endormit bientôt du plus profond sommeil.

M. Raynal ne l'avait pas trompé.

A trois heures du matin, Jean fut réveillé par les cris que poussaient les marchands et surtout les marchandes qui arrivaient au marché, et il eût voulu se rendormir, que cela lui eût été impossible. Il se leva donc, les yeux à demi ouverts, la tête un peu lourde encore, et s'en alla seller et brider Coquet ; puis, en faisant le moins de bruit possible, il fit sortir le cheval de la maison, monta dessus et prit le chemin qui menait à Nîmes.

Coquet avait une véritable allure de bidet de curé, si bien que Jean, après avoir assuré ses pieds dans les étriers, prit les rênes dans ses mains par acquit de conscience, et ferma les yeux.

Au bout de quelques instants, il dormait parfaitement, et l'intelligente bête sur laquelle il était, comme si elle eût deviné que son cavalier n'était plus en état de la «enduire, évitait toutes les rencontres qui eussent pu réveiller Jean, et marchait d'un pas qui berçait agréablement le sommeil du voyageur.

Cependant, une demi-heure à peu près avant d'arriver à J^îmes, un charretier facétieux qui venait avec sa voiture au-devant de Coquet, trouva drôle, voyant que le cavalier dormait béatement, d'envoyer un coup de fouet au cheval, qui ne put retenir un mouvement de peur et qui fit un petit saut de côté.

Jean perdit l'équilibre et se réveilla au moment oii it allait entraîner Coquet dans un fossé. Il eut le temps de ressaisir les crins du bidet et de se remettre en selle, tandis que le charretier, enchanté de sa plaisanterie, continuait sa route en riant aux éclats.

Jean fut content à la fois d'avoir dormi et d'être réveillé, et se frottant les paupières, il aspira avec joie Tair pur et frais du matin, regarda à sa montre quelle heure il était, s'aperçut que Coquet avait profité de son sommeil pour dormir aussi, ce qui lui avait fait perdre un peu de temps, perte qu'it voulut réparer en mettant sa monture au petit trot.

Coquet parut assez étonné qu'on lui fît prendre une allure qui était si peu dans ses habitudes ; mais il Ht contre fortune bon cœur, et entra en trottant dans la ville historique.

Jean n'eut pas besoin de le mener dans la rue des Arènes. Coquet savait son affaire, comme on dit, et ce fut lui qui mena le jeune homme tout droit ciiez M. Simon.

Le boulanger était sur sa porte et reconnaissait le cheval, mais il ne reconnaissait pas le cavalier,

— Monsieur, lui dit Jean, en s'approcbant de lui, je suis le neveu de M. Raynal, qui m'a prêté Coquet pour venir à Nîmes, et qui m'a dit que je pouvais le laisser ici, ajoutant que vous seriez assez bon pour le lui renvoyer.

— Ah 1 vous êtes le neveu de M. Raynal? ht le boulanger..

— Oui, monsieur.

— Vous avez pour oncle un bien digne homme.

— Je le sais, monsieur, et je suis heureux que tout le monde l'aime et l'estime comme je l'estime et comme je Taime.

— En effet, reprit M. Simon, vous pouvez nous confier

Coquet^ nous le renverrons demain à son maître par un de nos garçons qui a justement besoin à Lafou.

Jean descendit de cheval, et M# Simon appela en se retournant vers le fond de sa boutique :

— François !

— Bourgeois! répondit un grand gaillard, maigre et vêtu du costume traditionnel des garçons boulangers.

— Conduis-moi cette bôte-là à Técurie.

— Oui, bourgeois.

François prit p&r la bride l'animal que Jean caressait de la main comme pour le remercier de son service, et disparut avec lui dans une allée contiguë à la maison.

— Et M. Raynal va bien? demanda M. Simon.

— Il se porte à merveille.

— Voulez-vous entrer prendre quelque chose et déjeuner avec nous? ajouta le boulanger avec la cordialité •provençale ; le neveu de M. Raynal, c'est pour nous comme M. Raynal lui même.

— Vous êtes trop bon, monsieur, mais je dois partir à dix heures par la voiture de Beaucaire, et auparavant, il faut que j'aille faire une course, et que je passe prendre ma malle à l'hôtel. Or, je n'ai qu'une demi-heure pour tout cela. Je ne vous en remercie pas moins, monsieur, ajouta Jean en tendant la main à M. Simon, et quand je repasserai à Nîmes, je vous demanderai la permission de venir vous remercier de nouveau,

— Mais, ce jour-là, vous accepterez mon invitation ?j

— Je vous le promets.

— Bon voyage, monsieur.

Jean prit congé de M. Simon, et s'éloigna.

Le boulanger resta sur sa porte à regarder passer les gens et à dire bonjour à ceux qu'il connaissait.

Il y avait à peu près un quart d'heure que Jean l'avait quitté, quand M. Simon vit dans la rue deux gendarmes à cheval qui arrivaient à fond de train, et qui s'arrêtèrent devant la boutique.

— Depuis combien de temps êtes- vous sur votre porte ? lui ditTun d'eux. >

— Depuis une detnirfieure environ, répondit M. Simon sans savoir pourquoi deux gendarmes avaient mis leur cheval au galop pour lui faire cette question.

— Avez-vous vu passer dans cette rue un jeune homme sur un petit cheval ?

— De quelle couleur est le cheval?

— Il est blanc.

— Et savez-vous le nom du jeune homme? Le gendarme consulta un papier.

-— Jean Raynal ? dit-il.

— Jean Raynal, fit le boulanger. Il y a dix minutes que je causais avec lui.

— Il <îst donc venu chez vous?

— Quoi faire?

— Déposer son cheval, lequel cheval appartient à son oncle, le curé de Lafou.

— Et vous l'avez laissé partir ?

— Pourquoi l'aurais-je retenu ?

— C'est vrai, vous ne saviez pas.

Pendant ce temps, la populace de Nîmes s'amassait autour des gendarmes qu'elle écoutait et regardait curieusement.

— Ce M. Jean Raynal vous a-t-il dit où il allait?

— Oui. Il va à son hôtel prendre sa malle, et il part à dix heures par la voiture de Beaucaire.

— Vous en êtes sûr?

— Parfaitement.

— A dix heures, dites-vous ?

— A dix heures.

— Il est dix heures moins un quart.

— Allons, nous arriverons à temps, à moins qu'il ne s« doute de quelque chose. Merci, monsieur.

Et le gendarme toucha son cheval de l'éperon.

TUOJS HOMMES FOHTS 49

— Pardou, pardon, fil le boulanger, renseignements pour renseignements : que s'est-il donc passé ? je m'intéresse à ce jeune homme, moi.

— Oh ! nous n'avons pas le temps de vous raconter cela, fit le gendarme en s'élpignant. Du reste, vous le saurez bientôt ; mais, si vous portez intérêt à ce jeune homme, je vous plains, car il a une mauvaise affaire sur les bras.

Et les deux gendarmes, ayant mis leurs chevaux au galop, disparurent dans la direction du bureau des diligences, laissant les commères se presser autour de M. Simon et lui demander des détails, puisque c'était lui qui avait eu l'honneur d'être interrogé par les gendarmes.

Pendant ce temps, Jean, qui était loin de soupçonner ce qui se passait, s'était rendu chez les correspondants de la maison dont il était le voyageuîj, avait reçu d'eux une traite qu'il avait immédiatement expédiée à son patron, et de là, courant à l'hôtel, il avait pris sa malle et s'était fait conduire à la hâte au bureau des diligences de Beaucaire.

Il trouva la diligence prête à partir et les deux gendarmes aui demandaient les passe-ports -aux voyageurs, w

- Jean tira son passe-port de sa poche et l'offrit aux gendarmes pour en finir plus vite avec cette formalité.

— C'est bien vous qui êtes M. Jean Raynal ? demanda un des deux soldats.

— Oui, monsieur.

— Neveu de M. Raynal, curé de Lafou?

— C'est moi-même.

— Vous avez passé la nuit chez lui?

— Oui.

— Et vous êtes parti de Lafou. .

— A quatre heures du matin.

— C'est bien cela. Veuillez nous suivre, monsieur.

— Vous suivre? où?

— Chez le procureur du roi.

— Mais, messieurs, il faut que je parte. Est-ce quc^ mon passe-port n'est pas en règle?

— Il ne s'agit pas de vôtre passe-port.

— De quoi s'agit-il donc?

— Nous avons un mandat d'amener.

— Un mandat d'amener!

— Oui.

— Contre moi?

— Contre vous.

Jean regarda les gendarmes, les croyant fous.

— C'est impossible, reprit-il.

— Regardez.

Et en môme temps, les gendarmes mettaient leur mandai sous les yeux de Jean.

— Il y a erreur, messieurs, sans aucun doute.

Et Jean regardait autour de lui, pour convaincre non-seulement les gendarmes, mais les personnes qui se trouvaient là, qu'il était victime d'une méprise.

Or, les gendarmes étaient ébranlés, intimidés môme par la tranquillité de Jean, et eux qui avaient vu bien des criminels dans leur vie, et qui s'y connaissant, se refusaient à croire que ce jeune homme pût êtrcTOipable du crime odieux dont il était accusé.

— - Allons, messieurs, en diligence ! fit le conducteur, pour disperser les rassemblements qui s'étaient formés dans la cour.

— Allons, monsieur, suivez-nous, dirent les deux gendarmes en faisant placer Jean entre eux deux. Ce n'est pas nous les juges, il faut que nous obéissions. Monsieur le procureur du roi demeure à deux pas d'ici, et s'il y a méprise on vous mettra tout de suite en liberté.

C'est l'occasion de faire cette remarque, que les gendarmes font presque toujours leur devoir avec une dignité, avec une politesse parfaite. Je no crois pas qu'on

ait jamais vu un gendarme maltraiter un accusé, cet accusé refusât-il de le suivre, ou l'cût-il même frappé.

— Marchons alors, dit Jean avec conflance, car sur mon honneur je ne comprends rien à ce qui m'arrive.

Nous le croyons, fit celui des deux gendarmes qui

avait interrogé le neveu du curé, car si vous étiez coupable, et que vous puissiez garder le sang-froid que vous avez, vous seriez un bien grand scélérat.

L'autre gendarme approuva du regard la remarque physiologique de son camarade, et tous trois prirent la rue qui devait les conduire chez le procureur du roi.

Il va sans dire que les gamins les suivaient, et que les habitants de cette rue, paisible d'ordinaire comme toutes les rues de Nîmes, étaient sur leurs portes, se demandant les uns aux autres ce qu'avait fait cet homme qu'on emmenait.

Le prisonnier arriva bientôt chez'lç procureur dy roi. Une cravate blanche, une croix de la Légion d'honneur, un regard qui essaye d'être fm et une voix doctorale, tels sont les procureurs du roi de tous les pays. Celui de Nîmes ne différait en rien de ses collègues.

— Vos nom et prénoms ? dit-il à Jean,

— Jean Raynal, répondit celui-ci.

— D'où venez -vous?

— De Paris d'abord, de Lyon ensuite.

— Qu'alliez-vous faire à Lafou?

— Porter à mon oncle une lettre de mon père.

— Les deux frères étaient en dissentiment depuis plusieurs années ?

— Depuis vingt-deux ans.

— Et vous veniez ?

— Pour opérer un rapprochement entre eux,

— C'est bien cela, fit le magistrat en parcourant un papier qui avait l'air d'une déposition; eh bien! monsieur, vous êtes accusé d'avoir assassiné votre oncle et la femme qui était à son service.

<2r2 TKOIS HOMMKS FORTS

— Moi! s'écria Jean, en se mettant à rire.

— Ohi ne riez pas, monsieur, car rien n'est plu3 sérieux; vous êtes accusé ensuite d'avoir volé à votre oncle une somme de douze cents francs, fruit d'une quête qu'il avait recueillie pour les pauvres de son village.

— Monsieur, ce que vous me dites là est impossible, fit Jean, matériellement impossible, et je n'ai pu m'empêcher d'en rire, parce que non seulement je n'ai pas assassiné mon oncle et Toinette, mais encore parce que je sais qu'ils se portent à cette heure comme vous et moi.

— Ainsi vous niez les faits?

— D'abord, je nie que j'en sois l'auteur; puis, je vous le répète, monsieur, je nie qu'ils se soient accomplis. Permettez moi de vous faire une question, monsieur.

— Parlez.

— Quand dit-on que mon oncle et sa servante aient été assassinés?

— Cette nuit.

— Vous voyez bien qu'il y a erreur, monsieur, puisque cette nuit j'ai couché chez mon oncle.

— Aussi, est-ce bien pour cela que l'accusation se porte sur vous.

— Mais, monsieur, je vous jure que je suis innocent, et que mon oncle est en parfaite santé. Je couchais audessous de sa chambre : s'il eût été assassiné, j'eusse entendu des cris ou un bruit quelconque; on n'assassine pas deux personnes sans que cela fasse au moins une rumeur dans la maison.

— Que voulez-vous que je vous dise, monsieur? vous êtes dénoncé comme l'auteur évident de ce crime. Répondez-moi maintenant : voulez vous me montrer les papiers que vous avez sur vous?

Jean tira son portefeuille et le remit au procureur du roi. Celui-ci le visita. •

— Voici deux bi'lets de cinq cents francs, dit-il, et di\ louis dans un morceau de papier.

— Eh bien, monsieur?

— Eh bien, monsieur, ne viens-je pas de vous dire que vous êtes accusé d'avoir volé douze cents francs à votre oncle?

— Mais, monsieur, ces douze cents francs que voici, je les ai gagnés à Lyon.

— Où?

— Dans une maison de jeu, fit Jean en rougissant.

— Ainsi, vous êtes joueur. En effet, dans une lettre que votre oncle a écrite à votre père avant de se coucher, et qui est entre nos mains, il parle de ce défaut. Voici môme ce qu'il dit, continua le procureur du roi en prenant un papier au dossier qu'il avait devant lui :

« Jean a joué, donne-lui des conseils et fais-lui de la

> morale à ce sujet. Le jeu est une passion qui peut

> mener à tous les crimes, i Votre oncle ne se trompafl pas, monsieur.

— Ainsi vous croyez que je suis l'auteur de ce meurtre épouvantable, monsieur?

— Il ne m'est pas permis d'avoir une opinion là-dessus; mais je dis que, jnalheureusement, les charges les plus graves pèsent sur vous. Celte brouille de vingt deux ans entre les deux frères, votre visite inattendue, cet assassinat, qui n'a pu être commis que par une personne qui était dans la maison, puisqu'il n'y a eu aucune effraction extérieure; cette somme de douze cents francs volée, et une somme égale trouvée sur vous, mise à part de votre autre argent, votre départ projeté de Nîmes par la première diligence qui partirait, départ qui ressemble à une fuite, tout cela est effrayant de gravité.

— Mais il est effrayant aussi, monsieur, fit Jean en se laissant tomber anéanti sur une chaise, que tant de charges puissent accabler un innocent, car, sur ma mère, je suis innocent de ce crime. .

Et^ en disant cela, le jeune homme portait les àeux mains à ses yeux. Cette fois il ne riait plus et ne pou* vait même retenir ses larmes.

— Voiei qui est plus étrange encore, dit le procureur du roi en se penchant en avant et en regardant avec une attention toute particulière un des bras de Jean, Veuillez vous approcher de moi, monsieur.

Jean s'approcha sans comprendre ce que lui voulait le procureur du roi.

— Donnez-moi votre bras droit.

Jean obéit.

— Il y a du sang sur votre manche, fit le magistrat.

— Du sang I

— Regardez.

En effet, de larges gouttes de sang teintaient de rouge la manche de la redingote de Jean, et, quoique séchées à cette heure, il était facile de voir qu'elles étaient récentes.

— Trouverez-vous une objection à cela? continua le procureur, convaincu, par cette dernière preuve, qu'il avait sous les yeux le véritable assassin du curé, assassin d'autant plus coupable, qu'il savait nier avec le ton le plus parfait que puisse prendre l'innocence.

— Du sang! murmurait Jean. Êtes-vj^us bien sûr que vous voyez du sang sur cette manche? moi, monsieur, je ne vois plus rien; mes yeux se troublent, mon cerveau éclate. Du sang! mon Dieu! du sang! quia mis ce sang là? Mais je suis victime d'une horrible fatalitél

— C'est bien, monsieur, répliqua le procureur du roi en se rasseyant, et d'une voix où ne perçait plus la moindre sympathie, c'est bien, je dresse mon procèsverbal, et nous allons passer à la confrontation.

— A la confrontation 1 répéta machinalement Jean.

— Oui^ vous allez être confronté avec les deux cadavres.

— Mon oncle et Toinette sont donc bien réeUemenl morts?

— Hé ! monsieur, vous le savez bien.

— Ainsi, je ne rêve pas, fit Jean en regardant autour de lui; ainsi, je suis accusé d'avoir tué deux personnes, moi> moi, Jean Raynal, qui me disposais tout à-l'heure

. à partir en chantant, moi qui dormais il y a deux heures, et j'ai du sang sur mon habit, et tout cela est bien vrai I Ah! c'est à en devenir fou, c'est à en mourir d'étonner mentt

— C'est bon, monsieur, reprit le procureur du roi, de plus en plus convaincu de la culpabilité de Jean, c'est bon. C'est maintenant une affaire entre la justice et vous.

— Et pourquoi cette confrontation avec les cadavres ? demanda Jean.

— Parce que la" justice espère que le criminel, ne pouvant supporter la vue des victimes, avouera la vérité.

— Mais il me sera permis de l'embrasser, ce cadavre, n'est ce pas, monsieur?

— De l'embrasser I

-- Mon pauvre oncle, qui m'aimait déjà tant, qui avait été si bon pour moi, monsieur, qui voulait me garder auprès de lui, et qu'on a lâchement assassiné, lui et cette pauvre femme, pour voler une somme de douze cents francs 1 Pourquoi ne m'a-t-on pas assassiné, moi? je ne souffrirais pas tant aujourd'hui. Que va dire mon père, f ue va devenir ma mère, monsieur, quand ils vont ap* prendre la mort de leur frère et l'arrestation de leur fils?

Et le jeune homme fondait^en larmes, et il était si convaincu que tout le monde devait croire à son innocence, et qu'il trouverait de la sympathie chez le premier venu, que, pris du besoin d'épancher sa douleur dans le sein de quelqu'un, il posa sa tète sur l'épaule du procureur du roi^ qui s*était levé.

26 TROIS IIOMMKS TOUTS

Celui-ci le repoussa doucement.

Malgré l'habitude qu'il avait de ces sortes de scènes, il ne pouvait se défendre d'une certaine émotion.

— Ce garçon-là n'est pas coupable, dit tout bas un des gendarmes à son camarade, car ils étaient entrés avec le prisonnier dans le cabinet du magistrat, et se tenaient, les bras croisés, devant la porte Si c'était moi le procureur du roi, je prendrais sous mon bonnet de le mettre on liberté.

— Ho! fit l'autre avec une intonation qui signifiait: Tu f'Tais là une chose bien grave.

— Partons, messieurs, fit le procureur du roi. Gendarmes , faites avancer une voiture , et dissipez les groupes que nous trouverions dans la rue en descendant.

— Merci, monsieur, fit Jean.

Jean et le procureur du roi montèrent dans une voiture, où le juge d'instruction et le comniissaire.de police, qu'on avait fait mander, montèrent avec eux.

On se rendit à La fou; où il n'était question que du crime qui avait été commis la nuit précédente.

La route avait été silencieuse.

Ce qui arrivait à Jean était si étrange, si peu prévif, que le jeune homme avait fini par oublier où il allait, et que, par moments, ressoudant sans interruption le passé et le présent, ce qu'il avait fait jusqu'au matin et ce qu'il comptait faire ce jour-là, il se croyait sur la route de Beaucaire, et ne ^e rappelait pas qu'il était accusé d'un meurtre, et qu'il voyageait escorté de deux gendarmes et de trois magistrats.

Aussi eut il réellement besoin d'un moment de réflexion pour se rendre compte de l'agitation au milieu de laquelle il revçyait le village qu'il avait trouvé si calme la veille.

— Le voilà I le voilà, dit une voix sortant des groupes ^ qui s'étaient formés autour de la maison du curé, dont

dbyGoogk

le garde-champétre et deux gendannes, qu'on aAait fait venir de ISîmes, défendaient la porte.

Jean regarda par la portière, et reconnut dans celui qui venait de dire : Le voilà ! l'homme auquel la veille il avait demandé l'adresse de son oncle.

L'ambition de cet homme^ en ce moment, était d'être appelé comme témoin dans celte affaire.

Il y a des gens qui croient donner de l'importance à leur personne quand ils peuvent jouer un rôle, si obscur qu'il soit, dans un drame comme celui que nous écrivons aujourd'hui. Ce qu'ils veulent, c'est parler en public, c'est fixer un moment l'attention, c'est ^tre un objet de curiosité pendant quelques jours, pour les commères de leur village ou les portiers de leur rue. Ce qu'ils diront, ils ne le savent guère; ce qu'ils ont dit, ils ne le savent plus. Mais leur bui' est atteint, et ils ne savent pas surtout, les malheureux, que leur déposition pèse d'un poids énorme, si petite qu'elle paraisse être, dans la balance de la justice, et que, par cette pauvre vanité dont ils se parent, ils ont quelquefois aggravé la position d'un coupable, ou, ce qui pis est, aidé à la condamnation d'un innocent.

Le procureur du roi, le juge d'instruction, le commissaire de police et Jean Reynal entrèrent dans la maison du curé. j

^ Que de gens eussent voulu les y suivre!

— Reconnaissez-vous les lieux? demanda le juge d'instruction à l'accusé.

— Oui, monsieur, répondit Jean avec calme, car, plus il réfléchissait, plus il lui semblait impossible que son innocence n'éclatât point aux yeux môme des plus aveugles et des plus méchants, ces aveugles volontaires.

— Écrivez tout ce que vous entendez, continua le juge d'instruction, en s'adressant au commissaire de police ; puis* se tournant vers le jeune homme, il ajouta : Veuillez nousraeonter ce qui s'est passé depuis le moment de votre

arrivée dans cette maison jostîu'au moment où vous Tavez quittée.

Jean raconta tout ce que nous savons déjà, et le commissaire de police dressa acte de ce récit, sans en modifier un terme et sans en changer un mot.

— Montons maintenant, dit le juge d'instruction en étudiant l'accusé, afin de surprendre quelque chose sur son visage à ce mot qui lui annonçait qu'il allait se trouver face à face avec ses victimes.

Mais le visage de Jean prit, non pas une expression de crainte, comme s'y attendait le magistrat, mais une expression de pitié et d'attendrissement.

— Mon pauvre onclel murmura Jean d'une voix mouillée de larmes, et il suivit le procureur du roi qui avait passé le premier.

Accompagnés d'un médecin qu'on avait fait demander, le procureur du roi, le juge d'instruction, le commissaire de police et Jean entrèrent dans la chambre du curé, où un hideux spectacle les attendait.

M. Raynal, en chemise, gisait à terre dans une mare de sang; il avait la tête et la poitrine littéralement labourées de coups de couteau. Était-il sorti de son lit après avoir été frappé? Était-ce pendant la lutte qu'il avait roulé à terre ? Nul, excepté Tauteur du crime, n'eût pu le dire, et l'auteur du crime n'était certainement pas là.

— La mort a dû être instantanée, dit le médecin, après avoir examiné le cadavre : cette blessure, cellelà, ajouta-t-il en montrant une plaie à la hauteur du coeur, a dû être faite la première,. et elle était mortelle; les autres coups étaient inutiles, et le meurtrier ne les a portés que pour plus de sûreté ou par un excès de barbarie.

Jean versait de grosses larmes en regardant le corps -ensanglanté qu'il avait pressé la veille dans ses bras.

— Et c'est moi qu'on accuse, disait-il, et s'^genouillant

TROIS HOMSTES POttTS S9

éevsfit te cadavre de son onole^ il d^osa pieusement un baiser sur le front du mort.

— Beconnaiss^-vous M. Raynal? demanda le juge d^inslruction.

— Oui, monsieur.

— A vouez- vous avoir commis le crime?

— Écrivez, monsieur, fit Jean en se tournant vers le commissaire de police, que, la main étendue sur le cadavre de mon oncle, avec lequel j'étais confronté, j'ai juré que jetais innocent.

— Écrivez ce que vient de dire l'accusé, dit le procu reur du roi au. commissaire de police.

Quand le commissaire eut fini d'écrire :

— • Voyons à présent le cadavre de la servante Toinette,

dit le juge d'instruction.

On passa dans la chambre de la vieille femme, qui nu

portait la trace d'aucune blessure, et qui était encore

couchée dans son lit.

— Cette femme a été étranglée, dit le médecin après l'avoir attentivement examinée, et celui qui l'a tuée devait être doué d'une grande vigueur, car il ne l'a étranglée que dune main.

— Croyez-vous que monûeur ait pu être assez fort pour tuer ainsi cette femme ? demanda le procureur du roi au médecin en montrant Jean.

Le médecin regarda le jeune homme.

— Montrez-moi votre main, lui dit-il.

Le jeune homme obéit.

— Serrez le cou de cette femme avec votre main droite.

Jean prit la moitié du cou de Toinette dans sa main en détournant la tête.

— C'est à peu près la môme main, fit le docteur, et comme, dans un pareil moment, les forces doublent, monsieur eût pu étrangler ainsi la servante de M. Raynal. Cependant, je me permettrai de dire que si, comme

SO TaOlS HOMMES FORTS

médecin, je puis le croire^ comme physionomiste et comme homme j'en doute.

-— Merci de ces bonnes paroles^ monsieur^ dit Jean avec reconnaissance^ et puissé-je trouver pour cette affaire la même partialité que j'ai rencontrée jusqu'à présent!

En parlant ainsi^ Jean se tournait vers les trois magistrats.

— Conduisez-nous maintenant à la chambre où vous avez couché celle nuit, lui dit le juge d'instruction, et faites venir les témoins qui ont signalé M. Jean Raynal comme le meurtrier probable de son oncle.

— Quels sont ces témoins? demanda Jean.

— Ce sont les trois personnes qui ont passé la soirée d'hier avec vous et votre oncle, à qui M. Raynal a raconté ce qui avait amené autrefois une brouille entre votre père et lui, et auxquelles, enfin, il a fait part du but de votre visite; puis un jeune homme qui étant venu faire visite ce matin à votre oncle, et ayaiat trouvé la porte fermée et la maison silencieuse malgré les coups qu'il frappait, a fait enfoncer la porte et est venu dénoncer ce qu'il a trouvé dans l'intérieur de la maison.

— Et ces témoins entendus, que fera-t-on de moi, monsieur? demanda Jean. v

— On vous incarcérera préventivement dans la prison de Nîmes.

— Et combien de temps y resterai-je avant d'être jugé?

— Un mois, deux mois au plus.

— Deux mois en prison! Oh! je ne vivrai jamais tout ce temps-là, dit Jean en sanglotant. Mais du moins, monsieur, me sera t-il permis d'écrire à mon père et à ma mère cette affreuse nouvelle, car, s'ils l'apprennent par les journaux, ils mourront de saisissement ?

— Vous pouvez leur écrire tout de suite, monsieur, pendant que nous allons visiter la maison et chercher

TROIS HOMMKS FORTS 51

quelques indices qui puissent nous mettre sur les traces du véritable coupable

On donna du papier, une plume et de l'encre à Jean ; et s'asse> ant entre les deux gendarmes, qui avaient ordnî de ne pas quitter ses côtés, il écrivit à ses parents l'horrible malheur qui lo frappait.

Deux mois après les événements que nous venons de raconter, une foule immense se pressait à la porte de la cour d'assises de Nîmes. C'était le jour où devaient s'ouvrii' les débats relatifs à l'assassinat du curé de Lafou.

IJi^puis le moment oîi Jean avait été arrêté, plus on avait fait de recherches pour que la vérité se fit connaître, plus les charges qui pesaient sur ce malheureux jeune homme étaient devenues graves, à ce point que le jour où les débats commencèrent, tout le monde était ixïnvaincu de sa culpabilité, et attendait impatiemment sa condamnation : car le curé de Lafou était connu et adoré de tous à vingt lieues à la ronde.

Cependant Jean n'avait rien négligé pour sa défense, [l avait fait venir ses patrons^ ses amis, tous ceux qui pou valent donner sur sa moralité un renseignement utile, soit par les rapports qu'ils avaient eus avec lui, soit même par ce qu'ils avaient entendu dire du commis.

Quant au père et à la mère de Jean, ils n'avaient, pendant ces deux mois, quitté leur fils que quand on les faisait sortir de sa prison.

On plaignait les parents; mais l'opinion publique, nous le répétons, était unanime à condamner l'accusé. Jean n'était pas reconnaissable.

La fcitalité avait pesé sur lui de tout son poids; il était pâle et maigre comme un mourant; ses yeux étaient hagards; il semblait ne plus vivre que par la douleur.

Cinq personnes seulement étaient convaincues de son innocence : c'étaient son père et sa mère, qui savaient leur fils incapable, non-seulement d'un meurtre, mais même d'une mauvaise pensée; c'était son patron qui

55 TRQiS HOMMES PORTS

avait reçu de lui une Iraite à la date du jour oîi il avait été arrêté; c'étaient enfin les deux gendarmes qui rivaient conduit chez le procureur du roi.

Ce procès était depuis deux mois le stijet de tous les entretiens^ et il ne s'était guère passé une semaine sans que le journal de Nîmes donnât quelques nouveaux dé-^ tails sur l'accusé. Il n'y avait donc rien d'étonnant que le jour où devai^t commencer les débats, las portes du tribunal fussent dès le matin envahies par une foule curieuse, au milieu de laquelle, comme toujours, les femmes se faisaient remarquer par leur nombre et par leur ardente curiosité.

Enfin la séance s'ouvrit à midi.

L'huissier annonça :

— La Cour I

Les jurés prirent place, le président «'assit en agitant sa sonnette pour imposer silence, et le silence fait, il dit :

— Qu'on introduise l'accusé.

Jean parut alors entre deux gendarmes. Il était dans l'état que nous avons dit tout-à-l'heure, c'est-à-dire méconnaissable.

Combien deux mois avaient changé le gai voyageur que nous avons vu au commencement de cette histoire, suivant le chemin qui mène de Nîmes à Lafou! Mais aussi que de choses, que d'anxiéiés, que de terreurs, que de pressentiments pendant ces deux mois !

Le père et la mère de l'accusé, aussi pâles tous les deux que leur fils, étaient assis à côté de son défenseur.

Le président donna à l'huissier l'ordre de lire l'acte d'accusation . dont les détails que nous connaissons fir^t frissonner l'auditoire.

Jean était comme hébété.

A peine si les interrogatoires éternels, si les questions de l'avocat chargé de le défendre, si le chagrin de ses parents, si le spectacle de sa propre douleur lui avaient laissé assez de raison pour répondre dHine façon lucide

aux ^tonandes gui allaient lui être adressées. Il regardait avec un profond sentiment de pitié tous ces hêtres qui se renaissaient pour le voir souffrir, et dont pas un peutêtre ne le plaignait.

De toutes les tortures que Tenfer a inventées, mojeLvous qu'il y en ait une plus grande que celle de savoir qu'en expiation d'un crime dont on est innocent, on va être indubitablement condamné, peut-être à mort, au moins au bagne, et que quelques accents que Ton emplaie pour convaincre ses juges et l'auditoire, on ne convaincra personne de rien, si ce n'est sa hardiesse et son i impudence?

Dante a oublié ce supplice-lâ.

— Vos nom et prénoms, demanda le président à J«aii, quand l'huissier eut fini la lecture de l'acte d'accusation.

— Jean Raynal, répondit le jeune homme d'une voix presque éteinte, mais empreinte d'une étonnante douceur.

— Votre professsion?

— Commis voyageur.

— Où êtes- vous né?

— A Paris.

— Quel âge avez- vous?

— Vio-gt-et-un ans et trois mois.

Un murmure d'indignation courut dans l'auditoire, murmure qui pouvait se traduire pas ces mots: Si jeune et déjà si criminel !

— Vous êtes accusé, reprit le président, d'avoir, dans la nuit du 15 au i6 avril dernier, assassiné le sieur Valentin Raynal, curé du village de Lafou, et la demoiselle Toinette, sa servante.

— Je sais que je suis accusé de cela, monsieur.

— Vous continuez à nier le crime?

— Oui, monsieur le président.

— C'est bien. Racontez-nous les faits qui sont à votre

connaissance^ puis nous passerons à l'audition des témoins.

Jean raconta^ pour la dixième fois peut-être^ son arrivée chez son oncle, sa conversation avec lui, son sommeil profond de la nuit, son départ du matin, sa visite à M. Simon, et enfin son arrestation au moment de quitter Nîmes.

La déposition des témoins commença. Que de preuves la justice des hommes peut avoir pour condamner un innocent, avec la conviction qu'elle sévit contre un grand coupable! -

Le premier témoin que Ton entendit fut c? paysan auquel Jean avait demandé où se trouvait la maison du curé.

— Avez-vous remarqué quelque agitation alors, soit dans l'allure, soit dans la voix de l'accusé? demanda le président à cet homme.

— Non, monsieur le président; l'accusé avait chaud, voilà tout. (On rit.)

Toutes les fois que des gens sont réunis pour entendre juger et condamner un homme, ils ne laissent jamais passer une occasion de rire.

— C'est bien! allez vous asseoir, dit le président au témoin, enchanté d'avoir été le premier appelé, parce que, de cette façon, il pouvait, d'une bonne place, assister à tous les débats et n'en point perdre un mol.

Le second témoin fut un des trois amis du curé qui «étaient venus passer avec M. Raynal la soirée qui précéda le crime.

Celui-là était un homme de soixante ans, d'une intégrité et d'une vertu proverbiales dans tout le département.

s Après l'avoir questionné sur ses nom, qualité et profession, le président lui dit :

— Quel langage M. Raynal tint-il vis-à-vis de son neveu pendant cette soirée?

— Un langage tout-à-fait paternel. Il paraissait avoir pour Taccusé la plus grande affection.

— Quelle était pendant ce temps la contenance de sou neveu ?

— Celle d'un jeune homme reconnaissant de l'intérêt qu'on lui porte.

— Fut-il question de la dissension qui avait existé entre les deux frères?

— Oui, monsieur le président.

— Qu'en disait M. Raynal?

— Il la regrettait.

— Avant cette circonstance, M. Raynal vous avait-il quelquefois parlé de son frère?

— Oui, monsieur. M. Raynal était un de mes bons amis, et il me confiait toutes ses pensées.

— En quels termes vous parlait-il de M. Onésimi» Raynal?

— Je dois à la vérité de dire qu'il me l'a représenté quelquefois comme un homme d'un caractère violent. Mais son opinion s'était bien modifiée par la suite, et 'A m'a souvent exprimé le désir de revoir ce frère et de le presser dans ses bras.

Les deux témoins suivants firent la même déposition, en ajoutant que le curé leur avait dit avoir touché une somme de douze cents francs dans la journée.

— Cette somme était en pièces de cent sous, objecta le défenseur de Raynal, et tes douze cents francs trouvés sur l'accusé étaient en deux billets et en dix louis.

— Monsieur le curé ne nous a pas dit, répondirent les tJmoins, en quelle monnaie étaient les douze cents francs qu'il avait reçus. Il nous a dit les avoir, voilà tout.

— D'ailleurs, fit l'avocat général, l'accusé les éîit-il pris en argent, eût pu, chez un changeur, les transformer en or et en billets.

— Aussi, répliqua le défenseur, est-ce pour cela que nous voudrions pouvoir prouver que les douze cenlv

franes de M. Itaynal étoîMit en pièces de dog francs, parce que nous àéùef\am Taceusiâon ée rvtrouvev \e obangeur.

Aucun témoin ne put éclairer la justice sur ce fait.

Le jeune homme qui avait le premier annoncé le crime fut entendu. Il ne savait rien, sinon qu'étant venu la veille au soir* pour voir M. Raynal, et ayant appris de Toinette qu'il était en famille, il n'avait pa& vouki le déranger, et, couchant à Lafou, avait remis sa visite au lendemain.

C'était alors, qu'inquiété par le silence de la maison à laquelle il frappait, il avait pris sur lui de faire enfoncer la porte.

Les témoins à décharge furent entendus. Tous ils venaient constater la bonne conduite de Jean jusqu'au î«nr oii l'accusation s'empara du jeune homme; mais nul ne put donner de détails sur lui, à partir de ce jour.

Le croupier de la maison de jieH comparut à sont tour.

— Reconnaissez-vous monsieur? lui demanda l«f ppésident en lui montrant Vatccxaé.

— Non, monsieur le i»nésideiit.

— Vous ne vous rappelez pas l'avoir vu dans la masofl dont vous faites partie?

— Il y vient tant de monde qu'il noms serait éifficii« de nous rappeler tous les visages.

— C^[>endant l'accusé aflirme avoir gagné dcwze cents francs, le 8 avril; vous souvenez-vous de cela? G'esl vous qui les lui auriez payés^ dit-il.

— C'est mei qui paye t^t le monde, c'est m(H qui fais les jeux. Des centaines de mille francs me passent cba^e jour par les mains. Il me serait donc imposable de m^ souvenir si }'ai compté à quelqu'un douze caAts francs. (|ui soat und somme Ineii peu importante.'

— Allons I Dieu le veut, murmura Jean. U en fut ainsi de tous les témoins.

Tous les habitants de Lafou, voisins de la maison où

demeurait le curé, avaient été cités. Parmi eux, il y en avait qui s'ét*^ient couchés tard, d'autres qui s'étaient levés avec le jour ; il y en avait même qui n'avaient pas dormi. Eh bien ! aucun d'eux ne put dire qu'il avait vu entrer chez M. Raynal, soit le jour, soit la nuit, une autre personne que son neveu.

A chaque instant, les preuves morales s'amoncelaient contre Jean. Il était anéanti. Sa pensée lui échappait.

Par moments, il croyait être là pour le compte d'un autre, et, d'un autre côté, il était lui-même si épouvanté de ce concours de circonstances aggravantes, qu'il en arrivait à se demander réellement s'il n'avait pas tué son oncle.

L'avocat -général, tous les témoins entendus, se leva cl soutint l'accusation en ces termes :

« Messieurs les jurés, il y a des crimes pour lesquels votre justice n'a même pas besoin de discuter avec votre conscience, et que vous pouvez condamner hardiment si vous voulez venger la société compromise. Le crime que vous avez à juger aujourd'hui est un de ces crimes-là. Il a été commis dans des circonstances qui ne laissent aucun doute sur son véritable auteur. L'assassin, c'est l'homme que vous avez sous les yeux; c'est celui qui, depuis deux mois, a vu s'amonceler autour de lui les preuves les plus accablantes, sans pouvoir détruire même la plus petite. Peut-il rester le moindre doute dans votre âme? Rappelez- vous les faits, et le doute n'existera plus, et la lumière se fera. Heureusement, on peut appliquer à la justice le mot de l'Évangile : Deus dixit : Fiat lux; et lux fojcta est. > .

L'avocat-général passa son mouchoir sur ses lèvres pour bisser à ses auditeurs le temps de faire courir dans la salle un murmure d'admiration; puis, content de l'effet produit, il continua :

« Ressoudons les uns aux autres les chaînons de l'accusation, et nous verrons siia vérité n'est pas patente. Un

seul bomme est entré ch^ M. Valentin Raynal, dans la journée du 15^ un seul homme en est sorti au milieu de la nuit du 15 au 16; cet homme, c'est Jean Raynal. Pendant le temps que l'accusé est resté cheE son oncle, un crime a été commis; quand je dis un crime, c'est deux crimes que je devrais dire, puisque c'est de deux viettmes qu'il nous faut aujourd'hui venger la mort. Sur qui doivent se porteries soupçons? Naturellement sur le seul homme que l'on ait vu entrer ce jour-là chez le vénérable curé de Lafou. Et quelles preuves l'accusation trouve-t-elle contre cet homme? Ici, je suis presque pris de pitié devint l'aveuglement même de celui qu'on accuse, et qui continue à nier son crime, au lieu de tenter d'apaiser la justice par la franchise de ses aveux. Cet homme nie; il nie! et l'on retrouve da«s sa poche une somme de douze cents francs, quand dne somme de douze cents francs a été dérobée à la victime! Il nie ! et sas vêtements portent les traces du noble sang qu'il a répandu! H nie! et, dans une lettre écrite par son oncle, deux heures avant de tomber sous les coups de ce parricide, nous trouvons que ce jeune homme, qu'il a reçu comme son (ils, a la fétaie passion du jeu , et le pieux vieillard, comme si Dieu, au service duquel il a vécu,, lui envoyait un pressentiment, ajoute que cette passion mène à tous les crimes. Il ne savait pas, le saint homme, que la première victime de cette passion, ce serait lui. Il nie ! et nous connaissons tous la cause de sa visite à son oncle; et après vingt deux ans de séparation, cette visite, qui a pour résultat un assassinat, n'est-elle pas une preuve de plus de la culpabilité de Jean? preuve si grave, qu'à mon avis, ajouta Tavocat-général en regardant le père et la mère du jeune homme, Taccusation eût dû amener trois accusés sur le banc où je n'en vois qu'un. »

Onésime Raynal et sa femme étaient tellement absorbés par leur douleur, que, la tête baissée et se tenant

^rja main, ils n'entendirent point ce que disait i'avocatgénéral, dont les paroles n'arrivèrent à leurs oreiUes foe comme un bourdonnement de plus.

€ En effet, reprit le magistrat en relevant la manche de sa robe, pour donner plus de liberté à son geste, rappelez vos souvenirs; souvenez-vous de la déposition unanime des trois premiers témoins que nous avons entendus : le curé de Lafou, en maintes circonstances, avait parlé du caractère violent de son frère. Que vient donc faire tout-à-coup ce neveu après vingt deux ans de séparation ?Qu*est-il? sinon Tenvoyéde la haine! Qu'est-ce? sinon Finstrument de la vengeance !

» Oui, messieurs, Taccusé est coupable; oui, vous pouvez condamner sans doute et sans remords La société a remis entre vos mains le plus sacré de ses droits; usezen sans faiblesse. Que votre mission vous grandisse et vous mette au-dessus des impressions vulgaires. Ici, vous n'êtes pas des hommes, vous êtes des consciences, et n'oubliez pas que Dieu lui-même a dit : « Celui qui frappera de répée périra par l'épée. »

L'avocat-général se rassit, en se dandinant de droite à gauche, au milieu de l'admiration et de l'appnibation générales.

Le défenseur prit alors la parole. Il raconta la vérité,, de sorte que personne ne sô laissa convaincre par ee qu'il disait.

Son plaidoyer fini, Jean lui serra la main pour le remercier de la peine inutile qu'il venait de se donner. Il était onze heures du soir. A la clarté des lampes qu'on avait allumées, on voyait la grande figure du Christ qui œcupait le fond de la salle, et qui levait les yeux au ciel avec un air de sérénité dans la douleur, comme pour dire aux coupables : Repentez-vous, et le èiel vous pardon nèra ! comme pour dire aux innocents : Courbei-vous • ' comme moi et mourez en souriant si l'on youscondamne.

40 TROiS IIO^JêlES FORTS

Vous serez glorifiés dans le ciel el vous serez les bienaimés de Dieu.

Le président se k;va, et, d'une voix solennelle, il dit :

— Le jury va passer dans la salle des délibérations. J'invite le père et la mère de Taccusé à se retirer pendant que Ton prononcera le jugement.

Les deux vieillards, — nous disons vieillards^ car en deux mois, le père el la mère de Jean avaient vieilli de vingt années, — les deux vieillards se levèrent, soutenus par deux huissiers, et quittèrent la salle en jetant un dernier regard plein de larmes sur leur malheureux fils, qui leur souriait pour leur donner du courage.

Cette scène impressionna vivement l'auditoire.

En se retirant, Onésime Raynal et sa femme entendirent sur leur passage ces deux mots souvent répétés :

— Pauvres gens !

Et ils virent des larmes que l'on essuyait. En ce moment, on eût voulu entendre acquitter Jean, car enfin le cœur de l'homme est bon.

Les jurés se retirèrent dans la salle des délibérations.

— Faites sorXir l'accusé, dit le président. Jean sortit, accompagné de deux gendarmes. Un quart d'heure après, le jury rentra.

Le chef du jury prit la parole :

— Sur notre âme et sur notre conscience^ oui, nous déclarons l'accusé Jean Raynal coupable du crime d'homicide volontaire avec préméditation, sur la personne de Valentin Raynal, son oncle, et de Toinette Belami.

— Faites rentrer l'accusé, dit le président. . Jean rentra.

— En conséquence, fit le président en se levant ainsi que toute la cour, ainsi que tout l'auditoire, et en se découvrant, en conséquence, la cour condamne l'accusé Jean Raynal à la peine de mort. Accusé, avez-vous quelque chose à dire?

— Rien, monsieur le président, répondit Jean d'une

TROIS IIOMMKS FORTS 41

voix calme, sinon que, moi aussi, sur ma conscience et sur le Dieu qui nous écoute, je jure que jt^> suis innocent.

La foule se retira silencieuse et profondément émue.

En apprenant cette condamnation, le pore de Jean se sauva de la ville sans qu'on sût jamais ce qu'il était devenu, et la mère du condamné devint folle.

Un mois après cette séance, on lisait dans la Smtinelle de Nîmes, à la date du 16 juillet :

€ Hier a eu lieu Texécutioii de Jean Raynal, dont nos lecteurs se rappellent sans doute avoir lu le procès il y a un mois environ.

» L'accusé s'était pourvu en cassation; mais son pourvoi a été rejeté, et l'on est venu lui annoncer hier matin qu'il n'avait plus que deux heures à vivre. Jean Raynal a pleuré abondamment en entendant la lecture du rejet de son pourvoi, et il s'est confessé au prêtre qui est entré dans sa prison quelques minutes après, et qui ne l'a plus quitté que sur l'échafaud.

» Après sa confession, il a dit à l'ecclésiastique :

> — Si chrétien que l'on soit, mon père, c'est bien triste de mourir innocent, et de mourir à mon âge.

» — Notre Seigneur est mort innocent, lui a répondu le saint homme.

j» — Oui, mon père ; mais sa mort rachetait quelque choste, tandis que la mienne ne servjra à rien.

» Le bourreau est entré alors, et la toilette dernière a commencé.

» — Désirez vous quelque chose avant de mourir ? a-ton demandé à l'accusé.

» — Une feuille de papier, une plume et de l'encre, a-t-il répondu. On lui a donné ce qu'il demandait; alors, il a écrit ces mots :

« Au moment de mourir, je pardonne à ceux qui m'ont » condamné; car, devant les preuves qui pesaient sur moi, » si j'eusse été à leur placC; j'eusse fait comme eux ; mais

^ je jure de nouveau que je suis innocent du crime pour » lequel je meurs, et j'espère qu'un jour la vérité se fer» » connaître pour la réhabilitation de ma mémoire et de » celle de mon pauvre père, qui a disparu, et de ma mèrt, » qui est folle.

M iSAN EÀYNÀL.

»^5 joilletlSiS. »

« — Mon père, a dit Taccusé au prêtre, veuillez garder ce papier ; je le dépose entre vos mains. C'est Tavenir de l'homme qui n'a plus que deux heures à vivre.

» Jean Raynal est alors monté dans une voiture après avoir refusé de manger et de boire, et il a gravi les degrés de l'échafâud avec un calme qui semblait tenir de la résignation.

» Deux minutes après, la justice des hommes était satisfaite, t

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