‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 15 sur 34 · MONSIEUR RAYNAL · texte numérisé non relu

MONSIEUR RAYNAL

Cependant, je m'aperçus bientôt que j'avais tellement rétréci les moyens autour de moi, que tant que je resterais à Nîmes je ne pourrais y faire fortune, et mon esprit, s'enhardissant dans le mal, me conseillait de plus grands exploits que ces hypocrisies intérieures qui ne servaient qu'à amuser mon orgueil.

Sur ces entrefaites, je fis connaissance du curé de Lafou.

C'était un saint homme; et dans certaines conversations que j'eus avec lui, je distinguai bien vite un esprit éclairé, arrivé à la foi, comme vous, par le raisonnement; car j'ai retrouvé dans votre conversation les mêmes principes et presque les mêmes mots que dans la sienne. Je pris cet homme en haine; naturellement c'était un véritable homme de bien, et je le reconnaissais plus fort que moi.

Je*ne cherchai plus qu'une occasion de lui faire du mal et de le faire douter, si cela était possible.

Je m'habituai tellement à cette idée, que les combinaisons les plus étranges se présentèrent à mon esprit

infernal^ et peu à peu^, pour ne rien perdre de ma mauvaise action, je me dis que je la ferais me rapporter quelque chose par-dessus le marché. Il me sembla que depuis le temps que je provoquais la Providence^ il ne s'était pas encore offert de plus belle occasion de lutter avec elle corps à corps.

Je choisis M. Raynal comme terrain où le combat aurait lieu : et dans une nuit fiévreuse où cette pensée veillait avec moi;, je me rappelle avoir dit à Dieu, comme si Dieu eût été à côté de moi et eût pu me répondre :

— Voici un homme de bien qui vous aime et que vous bénissez, qui répand partout l'amour de vous et le respect de votre nom. Eh bien ! moi, une des plus infimes créatures de ce monde, je tuerai cet homme et j'échapperai à votre justice comme à celle des hommes; et l'argent qu'il amasse pour les pauvres, j'en ferai la base de ma fortune, et je serai riche, heureux, estimé, et j'aurai peut-être encore la joie de vous voir laisser condamner et mourir un innocent à ma place.

Il faut vous dire, mon frère, que j'avais vingt-deux ou vingt-trois ans à cette époque, et que les passions étranges qui, de mon esprit, avî^ient envahi mon cœur, n'avaient, comme je vous l'ai dit, accordé aucune place aux passions qui d'ordinaire dominent ou tout au moins occupent les gens jeunes et vigoureux. Les femmes étaient pour moi des êtres nuls, inutiles, ce qui revenait à peu près au même.

Je ne voulais être faible devant personne, et l'amour est une preuve de faiblesse qu'on donne à un être plus faible que soi.

Je refoulais donc, avec toute mon énergie, ces aspirations soudaines, à l'aide desquelles je me disais que Dieu espérait me vaincre, je réglais avec moi-même la question de mes sens, et lorsque j'avais recouvré toute la lucidité de mon esprit et toute l'énergie de mon être, je

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ma trouvais plus grand encore et je m'estimais davantage.

Cependant la nature, et je le comprends maintenant^ a voulu qu'à Tâge que j'avais, l'homme dépensât la sur- ' abondance de sa force par tous les moyens qu'elle a mis à sa disposition, depuis le plaisir jusqu'au travail; et lorsqu'au lieu de s'abandonner à cette loi de la nature, l'homme concentre sur un seul point toutes les facultés -qui doivent se mouvoir simultanément en lui vers des buts différents, l'idée unique dont il s'occupe acquiert bientôt des proportions effroyables, et fait monter sa passion dominante jusqu'aux dernières limites de l'exaltation, jusqu'aux premières limites de la folie. Si l'on est bon, on peut dans ce cas devenir un saint; si l'on est un bomme ordinaire, on doit devenir fou ; si l'on est mauvais, comme moi, il faut devenir criminel.

Mon besoin de destruction devint une idée fixe dans caon esprit, et qui y grandit à faire éclater mon cerveau.

La haine me donnait les mêmes transports que l'amour, et la nuit, éveillé ou endormi, je rugissais à la pensée du meurtre comme un moine tourmenté de passions et de pensées de plaisir.

Je goûtais une féroce volupté à me figurer ce vieillard mort, et à voir, en imagination, couler son sang.

Quand je/ le quittais, après un entretien où j'avais gagné ses sympathies par mon adhésion à tous ses principes, où je l'avais édifié par la pureté de mes sentiments, je m'en revenais, insultant à ce Dieu qui ne permettait pas à ce pieux vieillard de voir clair sur naon •<îompte, et de me chasser comme un misérable.

Je dois vous dire que je croyais ne pas craindre la mort; je l'acceptais résolument dans le cas où je tomberais vaincu dans la lutte que j'allais commencer contre toute une société; mais je me promettais bien aussi^ si

j'en sortais vainqueur^ d'user largement de ma victoire ei de ne plus poser de bornes à mon ambition.

Vous allez voir quelle impitoyable hardiesse je déployai dans raccomplissement de ce crimC;, qui a tant agité la ville où il fut jugé.

Oh ! je faisais bien les choses^ et dans la partie que je jouais je rendais des points à la Pro\ idence.

Un soir, je partis pour Lafou, après m'étre fait le serment que le lendemain M. Raynal aurait cessé de vivre, et que j'aurais dans ma poche et son argent particulier ei les aumônes qu'il recueillait, et jusqu'aux économies de sa servante.

J'avais déjà en tête le projet du voyage que j'ai accompli, et je voyais dans cet argent la source première de la fortune que j'ai faite.

J'aurais pu, me direz- vous, si vous étiez un homme à faire une pareille réflexion, j'aurais pu, pour tant faire que de tuer un homme, en tuer un plus riche, et m'emparer de plus d'argent. C'est vrai; mais, comme j'ai essayé de vous le faire comprendre, ce n'était pas tant en moi l'espoir du gain qui dominait, espoir qui n'eût fait de moi qu'un obscur voleur, que ce besoin de me prouver que j'avais raison de nier la justice divine, et de me montrer à moi-même que cet être devant lequel on se prosterne, est méchant pour les gens de bien, et bon pour les méchants, et que par conséquent il n'existe pas, ou que, s'il existe, il est un être malfaisant.

Oh ! quand la philosophie et l'orgueil entrent dans l'es- \mi de l'homme, ils peuvent aller et le pousser loin.

Je ne voulais pas tuer un homme ordinaire, car ma haine ne s'adressait qu'aux êtres intelligents et capables de se défendre. La preuve est que je ne me rappelle pas avoir frappé un enfant, ni battu un chien, ni coupé une tleur. L'idée ne m'en venait pas.

Tout ce qui ne pouvait m'opposer de résistance n'exis- (»it pas pour moi.

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Je partis donc pour Lafou.

J'étais maître de moi; j'étais sûr que mon sang-froid ne m'abandonnerait pas et que ma main ne tremblerait pas.

Ceci se passait au mois d'avril 1825.

J'arrivai chez M. Raynal. Je sonnai. Toinette, sa servante^, vin^ m'ouvrir.

Il pouvait être neuf heures du soir. Je lui demandai si M. Raynal était seul, e\\e me raconta qu'il était au salon avec trois personnes et un neveu qui était venu le voir ce soir-là pour la première fois de sa vie^ et qui était le fils d'un frère qu'il n*avait pas vu depuis vingt-deux ans, histoire que je connaissais dans tous ses détails, car M. Raynal me l'avait racontée souvent.

Toinette ajouta que ce jeune homme coucherait dans la maison, et ne tarderait môme pas à prendre du repos, car il était très-fatigué. C'était un obstacle, mais aussi une espérance de plus: au lieu d'une victime, j'en avais trois, et trois bien et dûment innocentes.

Toinette insista pour que j'entrasse; je m'y refusai, prétextant que je ne voulais pas troubler, par ma présence, une scène de famille, et ajoutant que, d'ailleurs, je verrais M. Raynal le lendemain, mon intention étant de coucher à Lafou dans l'auberge voisine.

Je m'y rendis, en effet ; je soupai tranquillement, et à onze heures du soir, quand tout le monde dormait, je quittai ma chambre.

Comme j'en sortais, je rencontrai la maîtresse de la maison, qui avait été retenue dans sa cuisine par des soins de ménage, et qui montait se coucher plus tard que de coutume.

— Où allez-vous donc? me dit-elle.

— Je a'ai pas encore envie de dormir, lui répondis^ je, je vais me promener sur la route, au clair de la lune.

•*- Bonne promenade! fît elle; et elle disparut.

Rien do ma part n'étonnait cette femme dans la maison

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de laquelle j'avais couché plusieurs fois, et qui ne nVavait jamais vu vivre comme tout le monde.

Je me dirigeai \'ers la route en chantant, et le bruit de ma chanson, qui troublait le silence de la nuit, dut arriver jusqu'aux oreilles de mon hôtesse.

La lune, que j'apercevais derrière l'aqueduc, était magnifique et jetait une clarté égale à celle du plus beau jour. De larges rayons blancs passaient à travers les arcades du pont, et venaient éclairer jusqu'aux moindres détails du paysage.

Un autre que moi eût reculé, car j'avais à redouter non-seulement qu'on me vît, mais encore qu'on vît mon ombre trois fois plus grande que moi.

Cela ne fit que m'enhardir.

Je connaissais admirablement les êtres delà maison du cur.é.

J'entrai dans le cimetière toujours ouvert et contigu au presbytère; je montai sur une tombe adossée au mur et je me trouvai en un instant sur le toit de la maison.

Je pénétrai par la fenêtre du grenier et je descendis tranquillement à la cuisine, où j'allumai une lampe.

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