LE CRIME
M. Valéry s'arrêta un instant pour s'assurer de l'effet qu'il produisait sur Pascal. Pascal priait.
— La lampe allumée, reprit le moribond, je m'acheminai vers la chambre qu'on avait donnée au neveu de M. Raynal.
C'était un beau jeune homme, ce Jean Raynal, à la
ftgure fraBche, à Fair calme, et qui reposait dans sa conscience.
Il dormait profondément. C'était tout ce qu'il me fallait.
J'approchai de son lit, tenant ma lampe d'une main et mon couteau de Tautre. Au moindre mouvement qu'il eût fait, je l'eusse tué.
J'eus beau mettre la lumière aussi près que possible de ses yeux, il ne se réveilla pas.
La maison était à moi.
Je montai alors dans la chambre de Toinette. Je n'eus pas besoin d'arme pour la tuer. Je lui saisis le cou d'une main et je serrai vigoureusement pendant dix minutes environ.
La tranquillité avec laquelle j'assistais à cette mort que je donnais moi-même est une chose indescriptible.
Au bout de dix minutes, Toinette était morte sans pousser un cri, sans faire un mouvement.
Je passai de là dans la chambre de M. Raynal.
Lui aussi, il dormait comme un juste.
Je m'arrêtai quebfues instants à le considéi^r, et déposant ma lampe sur une table, je tirai mon couteau, couteau que je n'avais même pas pris la peine d'apporter, et que j'avais trouvé dans la cuisine.
H me sembla qu'en assassinant ce juste j'allais assassiner l'humanité tout entière, et je lui portai dans la poitrine un coup à tuer trois hommes, en même temps que je lui formais la bouche pour l'empêcher de crier.
Il était fort cependant, et il sp débattit. Alors je le pris dans liies bras pour qu'il ne fît point de bruit en roulant sur le parquet, et lui labourant le visage et la poitrine à coups de couteau, je l'achevai ainsi.
Pas une goutte de sang n'avait sauté sur moi.
J'allai au secrétaire, je pris un sac contenant douze cents francs ; puis, dans un tiroir à secret, que j'avais vu M. Reynal ouvrir souvent, car il était loin de se défier
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fie moi. Je pris encore trois mille francs en or : ses épaignes personnelles, que nul ne lui connaissait.
Je refermai le secrétaire ; je m'assurai que le curé était bien mort, et, reprenant ma lampe, je redescendis, froid et impassible comme une statue.
Je rentrai dans la chambre du neveu; il dormait toujours.
Je crus alors entendre un bruit extrêmement faible et que je ne pouvais définir; ce bruit semblait sortir du lit de Jean. Je me penchai dessus, et je vis des gouttes de sang qui tombaient du plafond sur les habits de celui qui dormait.
Le plafond était lézardé, et comme le cadavre de Tonde gisait au-dessus du lit du neveu, le sang filtrait à travers les fissures dii plafond.
— Voilà le véritable criminel, me dis-joen voyant ces preuves sanglantes qui rougissaient les vêtements de cet homme endormi et souriant dans son sommeil.
J'allai remettre la lampe dans la cuisine, et, chargé de mon butin, je sortis de la maison comme j'y étais entré.
Le premier bruit que j'entendis quand je fus dehors ut un rossignol qui chantait.
La lune était toujours sereine.
Je repris le chemin qui conduisait à l'auberge, en accompagnant ma marche de la chanson que je chantais quelques instants auparavant. Tout cela s'était si vite accompli que mon hôtesse ne dormait point encore et que, m'entendant rentrer, elle me cria :
— Déjà de retour ?
— Oui, lui répondis je, l'air m'a fait du bien et j'ai envie de dormir ; mais faites-moi réveiller demain de bonne heure, parce que je veux voir M. Raynal avant de partir.
Je m'endormis après avoir tranquillement déposé sur ma table le sac de douze cents francs qui, dans le .cas où \e serais arrêté, devait être la preuve de mon crime.
Comme vous le voyez^ mon frère, je faisais bien les choses.
A huit heures on me réveilla ; je m'habillai et je me rendis chez M. Raynal. J'eus beau frapper on ne m'ouvrit pas, naturellement. J'allai faire part de mon inquiétude au garde champêtre, l'autorité du pays, et j'étais là quand on enfonça la porte et quand on trouva les deux cadavres.
Ce que j'avais prévu arriva. Jean Raynal fut arrêté, jugé, condamné, exécuté. Les preuves surgirent contre lui avec une effroyable profusion.
J'ai voulu suivre toutes les péripéties de ce drame, et j'ai visité l'accusé dans sa prison. Je lui ai donné des encouragements. Je lui ai conseillé d'avouer la vérité. Il a bénj mon nom et m'a remercié.
Pendant deux mois encore, je restai à Nîmes ; puU j'allai à Marseille avec des lettres de recommandation, et je trouvai moyen de me faire transporter pour rien à Madagascar, où j'arrivai, possesseur de cinq mille deux cents francs que j'avais volé à M. Raynal, et auxquels je n'avais pas touché.
Je partis pour Madagascar, comme je vous l'ai dit, me jurant qu'à trente ans j'aurais fait une fortune qui pourrait m'ouvrir toutes les voies, quel que fût le but où je tendisse. ♦
Mes idées commençaient à se modifier. En philosophie, j'étais arrivé où je voulais. Je ne pouvais pousser plus loin rinvçstigation des choses et le mépris des hommes : je ne vis plus dans la vie que la jouissance des plaisirs matériels, et dans les êtres que des instruments à mes plaisirs.
Je restai six ans à Madagascar, et je possède un million.
Je n'ai pas besoin de vous dire par quels trafis j'acquis cette fortune. Hommes et choses, je vendis de tout.
Je revenais. donc riche, prêt à m'abandonner sans
frein à toutes les passions que j'avais repoussées jusqu'alors comme dangereuses, et auxquelles je pouvais me livrer maintenant sans craindre qu'elles détruisissent rien en moi ; je me disais : A moi Tamour des femmes ! à moi la conscience des hommes ! à moi le monde, enfin, si je le veux ! quand j'ai été pris de cette fièvre dont je vais mourir.
Dieu m'attendait sans doute à cet angle de ma vie, et j'avoue que j'ai plus souffert moralement à l'idée de mourir au milieu de ma fortune acquise, et sans en avoir joui, que je n'eusse souffert si j'étais mort sur réchafaud comme l'assassin de M. Raynal.
— Bien joué I me suis-je écrié en regardant le ciel, quand je me suis vu malade d'une maladie mortelle et en essayant encore de railler Dieu ; mais les souffrances physiques sont devenues telles, que je me suis avoué vaincu, et que j'ai supplié le médecin de me sauver. Il ne le peut pas.
Dieu est donc le plus fort ! Je serai beau joueur. Hâtez-vous, mon frère, de me dire comment je pourrai apaiser ce Dieu que j'ai tant offensé et réparer, autant que cela sera possible, le mal que j'ai fait.
Le malade, épuisé de fatigue, vaincu par la douleur, laissa retomber sa tête sur l'oreiller.