‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 19 sur 34 · FÉLICIEN PASCAL · texte numérisé non relu

FÉLICIEN PASCAL

Cette lettre terminée, Pascal se sentit heureux. Elle faisait un contraste si frappant avec la confession de Jeseph, elle était si bien Texpression d'un cœur quisuîl te sentier droit de la vie, que Félicien se reposa dans ia lecture ée cette lettre écrite par lui, ^somme le voyafeur lassé se repose sous la tente qu'il a dressée lui-ffîéme.

Puis, il la cacheta, y mit Tadi'esse, et prenant son bâton et son chapeau, il quitta rhôtei où il était desceBdn et s'achemina vers la mer, en compagnie de voyageurs qui allaient s'embarquer sur le Ntcolat.

Comme eux, il monta sur un mulet sims bride et sans ♦^triers, couvert d'un sac de toile grise en guise de selle.

Des nègres, qui marchaient à côté des voyageurs, étaient chargés de conduire leurs montaires.

De lourds chariots, chargés de marchandises à exporter, traÎBés par des bœufs qui se dandinaient sous le joug, complétaient cette caravane, et les conducteurs 4ê ces chariots, la main gauche appuyée jsur le dos des bœofe, dormaîeut tout en marchant

Au loin, la mer coupait d'une ligne plus foncée Taziir du eiel avec lequel elle fermait l'horizon.

Le Nicolas paraissait, à la distance où il se trouvait» gras comme une coquille de noix.

lOtî TROIS HOMMES FORTS

Félicien ne venait pas seulement à bord pour remettre la lettre à M. Maréchal, le docteur, qui s'était chargé de la faire tenir à M"^® Pascal, il venait aussi pour savoir si Joseph était mort, et comment il était mort.

Enfin, la distance s'effaça peu à peu, on toucha le rivage, et, au milieu des mille cris d'un embarquement, Pascal monta dans une des barques qui attendaient au débarcadère.

Une demi-heure après, il était sur le pont du Nicolas.

— Mon cher docteur, dit-il à M. Maréchal, vous m'avez promis de remettre une lettre de moi à ma mère?

— Et j'accomplirai avec joie cette promesse.

— - Vous verrez une digne et sainte femme, une belle et charmante jeune fille. Vous ne les connaissez pas encore, mais vous leur direz que vous m'avez connu, et elles vous aimeront tout de suite, d'abord pour cela, puis pour vous-même. Vous les embrasserez comme je vous embrasse, et a^ous leur annoncerez mon retour.

— Combien de temps resterez vous au Cap ?

— Deux ou trois mois ; vous savez ce que sont les héritages et les gens d'affaires : on n'en finit jamais avec eux.

— Comptez sur moi.

— Et maintenant, comment va M. Valéry?

— Regardez, répondit le docteur.

Et du doigt il montrait un mousse occupé à coudre un boulet dans un sac.

— Qu'est-ce que cela signifie ?

— Cela signifie qu'on prépare le boulet qu'on va lui attacher aux pieds quand on va le jeter à la mer.

— C'est donc fini?

— Non, car il peut se vanter d'avoir la vie dure comme un chat, cet homme; mais nous n'attendons que son dernier soupir pour nous en débarrasser. Il est impossible qu'il en revienne, et ce serait charité pour lui et pour nous de lui épargner les derniers moments de l'a-

gonie. Ce gaillard-là serait capable d'empester tout le bâtiment, ersonne n'ose plus l'approcher. Restez dix minutes avec nous et vpus verrez son enterrement, si Ton peut donner ce nom à cette cérémonie.

— Non, fit Pascal, je ne veux pas voir cela.

— Alors, adieu, mon frère; car cela ne tardera pas. Les deux hommes s'embrassèrent cordialement. Pascal, tout rêveur, redescendit dans la barque, après

avoir serré la main au capitaine.

La barque s'éloigna rapidement.

Comme elle abordait au rivage, il entendit deux coups de canon.

C'étaient les adieux du Nicolas, qui reprenait la mer.

— C'est sans doute fini maintenant pour ce malheureux, murmura Pascal, en adressant une prière au Seigneur pour le repos de l'âme de Joseph. Orgueil de l'homme Uvoilà donc où tu vas !

l.K KETOUU.

Comme il l'avait prévu, Pascal resta trois mois au Cap.

Il lui fallut ce temps pour recueillir l'héritage qu'il devait rapporter à sa sœur, le parent dont il héritait étant mort sans testament, et ayant laissé des affaires assez embrouillées.

Puis, qu'elles soient claires ou non, les successions ne se recueillent jamais vite. L'argent a un tel attrait, que ceux-là même qui n'en sont que les dépositaires mettent le plus de temps possible à le rendre à ceux à qui il appartient. Il leur semble que, tant qu'il est dans leur caisse, il est à eux, et peut-être même nourrissent-ils

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one secrète e&pérance de le garder toujours^, et de finir par se l'approprier.

La fin de d^mbre était donc arrrivée.

C'était une mauvaise époque pour entreprendre un long voyage par mer ; mais Félicien ne songeait qu'au plaisir de revoir sa mère et sa sœur, et d'entrer le plus tôt possible dans la carrière qu'il avait choisie, si Ton peut donner ce nom de carrière à une mission apostolique.

Ces trois mois passés au Cap, il les avait employés à compléter ses études en théologie, commencées au séminaire; car, comme on le pense bien, les affaires ne l'occupaient pas todîours, et il n'avait plus qu'à se présenter à révêque pour être ordonné prêtre.

Il partit donc, et à la fin du mois d'avril 1834, il toucha la terre de France, en poussant ce cri de Joie que pousse tout homme qui revoit le sol natal.

Puis, pour ne rien perdre de «es impressions, pour savourer plus à Taise le retour, quoiqu'il eût hâte de revoir sa chère famille, il voulut faire à pied la route qui le séparait d'elle. Il fit partir ses bagages dans une voiture, et lui, son petit sac suspendu à son bâton, il se mit en route, suivant des chemins qu'il ne connaissait pas, mais dans lesquels il lui était indifférent de se perdre, parce qu'ils étaient Ceux de son pays. Il faut avoir voyagé longtemps, s'être exilé volontairement, ou l'avoir été, pour comprendre les joies vraiment grandes qu'il y a à fouler la terre paternelle.

La nature se transforme tout-à-coup et vous sourit comme ne vous a souri aucune nature, si belle qu'elle soit. L'air semble plus léger, la route moins rude, et je mets en fait qu'on se fatigue moins à faire quinze lieues ik pied sur le sol aimé, qu'à faire dix lieues dans le plus J)eau pays du monde, si c'est un pays nouveau.

Pascal marohait donc d'un pas rapide, heureux, jeune, firane, trouvant Dieu à chaque halte de la route, saluant

TROIS HOMMES FOKTS Ul

les croix de bois et de pierre qui poétisent les chemin^^ et sur les marches desquelles s'assoient les glaneuses lassées, ne s'arrêtant que pour prendre un frugal repas ou quelques heures de sommeil, se remettant en route avec Taube, et aspirant^ dans toute leur nouveauté, les douces et pures exhalaisons du printemps.

Les plaines, les collines, les montagnes qu'il avait eu à traverser, s'efîafaient peu à peu derrière lui; il arrivait ; mais à mesure qu'il approchait du terme de son voyage, des pressentiments vagues, et que tout homme a subis s'il s'est trouvé dans la même position que Félicien, s'emparaient de son âme.

Quand vous êtes resté longtemps loin des êtres que vous aimez, loin de ceux qui gardent une partie de voire cœur quand vou§ vous éloignez d'eux ; quand le chemin que vous faisiez vous permettait de leur écrire souvent sans qu'ils pussent vous écrire à vous, voyageur rapide que leurs lettres n'eussent pu rejoindre ; quand, après plusieurs mois d'absence, vous reveniez les trouver, n'étiez-vous pas frappé tout-à-coup de cette idée : que depuis longtemps vous n aviez pas reçu de leurs nouvelles, que la vie est chose bien fragile, et qu'on peut retrouver vides les maisons qu'on a laissées pleines ?

Vous vous disiez : Si le hasard allait faire que ma mère fût morte hier et que j'arrivasse juste pour la voir ensevelir! Cela se peut.

Si j'allais voir, tendue de noir, la maison de mon enfance; si j'allais retrouver, autour d'une bière éclairée de cierges, tristes et le front baissé, les amis souriants de ma jeunesse; ou bien si, quand je vais heurter à la porte que j'ai franchie si souvent sans me douter qu'un jour elle pourrait donner passage à un malheur, cette porte allait m'étre ouverte par une personne inconnue qui me dirait : Qui demandez vous? et qui, au nom que je prononcerais en tremblant, répondrait : La personne que vous demandez est morte il y a longtemps 1 et en

fouillant dans mon souvenir je ne pourrais seulement . pas me rappeler ce que je faisais le jour où ce malheur me serait arrivé. J'étais gai peut-être! Peut-être je rêvais à Tavenir.

Si j'allais retrouver intactes, et ensevelies sous leur cachet comme elle sous sa tombe, les lettres que je lui écrivais de distance en distance pour relayer la douleur de la séparation et rapprocher fictivement le retour ! Si enfin là où je comptais trouver un être plein de vie qui m'eût serré dans ses bras avec toute l'énergie de son bonheur, et qui eût versé sur moi les larmes de la joie, j'allais ne trouver qu'un marbre avec un nom, et qu'un corps insensible chez lequel le bruit de mes pas tant espérés ne trouverait plus d'écho î Ce serait horrible 1

Puis, ces pressentiments vagues passant bientôt dans votre esprit à l'état de probabilités, car rien n'est plus probable que la mort, vous étiez prêt à vous arrêter et même à retourner en arrière, le doute vous paraissant mille fois préférable à la certitude; car le doute, c'est un coin de l'espérance. Vous regardiez alors les choses qui vous entouraient, les arbres, les nuages, l'horizon, avec cet espoir que quelque changement de la nature vous avertirait du changement que vous redoutiez; mais la nature était toujours la même, car elle ne meurt pas, elle, et l'avenir ne trahissait rien de ses secrets.

Vous continuiez donc votre route en discutant avec vous-même, et un grand battement de cœur s'emparait de vous tout-à-coup. Vous étiez arrivé dans la ville ou dans lo village.

Alors vous étudiez tes gens qui passaient. Ohî quelle joie vous ressentiez si le premier visage de connaissance vous souriait!

Vous n'aviez donc rien à craindre, puisqu'on souriait en vous voyant, car les hommes ne peuvent pas être assez

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méchants pour sourire ainsi à ceux qu'ils savent attendus par une douleur.

Cependant, une superstition toute naturelle vous empêchait de questionner ce premier sourire. Vous aviez son joyeux salut comme otage, et vous ne vouliez apprendre votre bonheur que de ceux qui pouvaient vous le donner tout entier. A'ous avanciez alors avec plus de confiance, et reconnaissiez les choses d'autrefois.

De loin, vous aperceviez la maison où vous alliez. Rien n'était changé extérieurement en elle.

Votre émotion devenait si forte que vous ralentissiez le pas, vous disant : Ils sont là, ils nese doutent pas que je suis si près d'eux. Ils parlent de moi sans doute, ils se demandent où je suis, ils me croient encore dans le pays d'où je leur ai écrit la dernière fois; et votre esprit se -plaisait à composer le tableau que vous alliez avoir sous les yeux en franchissant cette porte aimée.

Enfin vous touchiez le marteau de cette porte, vous frappiez, votre bonne venait vous ouvrir, croyant ouvrir à un étranger, et, vous reconnaissant, elle se mettait à crier : C'est monsieur ! c'est monsieur !

Alors il se faisait un grand bruit de chaises, de baisers, de larmes, de questions, et vous voyiez tous vos pressentiments tristes se sauver par la porte ouverte, comme des voleurs qui n'ont pu rien voler.

Un des effets magiques du retour, c'est de faire disparaître en un instant de l'esprit le temps écoulé depuis le départ et les inquiétudes conçues pendant ce temps. Celui qu'on revoit, on croit instantanément l'avoir quitté la veille, et le soir même, il est tellement rentré dans sa vie passée, et l'on est si franchement rentré dans la sienne, qu'on croit ne l'avoir pas quitté du tout.

C'est à ce moment que commence le récit des voyages, des accidents, des dangers courus, dont on peut rire, puisqu'ils sont passés; puis le voyageur questionne à son tour, et demande des nouvelles de ceux qu'il a connus.

éXA TKOIS HOMMES FORTS

et qui, lui absent, ont continué le long et difficile voyage de la vie.

Que de destinées changées! Ceux-ci sont partis, ceuxlà se sont mariés... quelques-uns sont morts î Un souhait, un souvenir, une larme tombent sur chacun des noms prononcés, et tout est dit.

Le cœur a un côté égoïste qui Tempêche de s'occuper longtemps des autres quand il est complètement heureux, et le retour au milieu de gens aimés est un de.^ bonheurs les plus complets de ce monde.

Pascal éprouvait ce que nous venons de dire.

Si vous Taviez vu suivre le sentier étroit, bordé de mûriers en fleur, qui devait le mener à la maison de sa mère, vous auriez deviné dans ce voyageur solitaire Tinquiétude que nous venons d'essayer de décrire.

BLANCHK.

Le village, placé sur une hauteur, se détacha bientôt sur le ciel, avec le clocher massif de son église, clocher semblable au sommet d'une ruche.

Moncontour est dans une situation charmante. Entouré d'amandiers et d'aubépines, il déroule tout autour de lui des collines soigneusement peignées par le fer de la charrue, et qui, là où elles sont restées vertes, sont animées par de grands bœufë blancs et roux qui les tondent, et qui, lorsque vous passez auprès d'eux, vous regardent avec ces yeux étonnés dont les bœufs ont le privilège.

La maison de M»^^ Pascal était une des plus beHes du pays^ et elle était bien simple cependant. En arrivant

TROIS HOMMES FORTS it&

par le chemin que suivait Félicien, c'était la première maison qu*il devait rencontrer, car elle était séparée des autres de la longueur d'un arpent environ.

Le jeune homme l'aperçut bientôt à travers un rideau de peupliers, souriante comme une jeune fille derrière son voile.

Dix minutes après, il s'arrêtait à la grille dont il parlait dans une lettre que nous avons transcrite, et, mettant sa main sur son cœur, il sonnait doucement.

Ce fut le jardinier qui vint ouvrir à Pascal.

Le brave homme ne put retenir un cri en reconnaissant son maître.

Félicien lui tendit la main et la lui serra affectueusement.

— Où est ma mère? demanda-t-il.

— Ici, monsieur.

— Et ma sœur?

— Est avec madame, au fond du jardin. Je vais prévenir ces dames, qui vont être bien heureuses.

— Non, mon ami, restez là. Je veux avoir le plaisir dt^ les prévenir moi même.

Pascal poussa un bon soupir de joie, remercia mentalement Dieu, et se dirigea vers le fond du jardin qui s'étendait du côté de la campagne et qui était entou# d'un mur peu élevé.

Il aperçut sa mère et sa sœur qui se promenaieni bras dessus, bras dessous, et en causant.

Il prit par l'autre bout de l'allée qu'elles suivaient, et, s'avançant sur la pointe du pied, il se trouva tout-àcoup en face d'elles.

Rappelez-vous l'étonnement le plus heureux de votre vie, le plus grand cri de joie que vous ayez poussé, et vous aurez l'étonnement et le cri de M"»« Pascal.

Ne m'en demandez pas davantage. Il y a des choses qu'on sent et qu'on ne décrit pas.

Blanche ne manifesta pas de la même façon que «e

116 TROIS HOMMIilS FORTS

mère le plaisir qu*elle éprouvait à revoir son frère. Elle pâlit en le voyant^ et cette pâleur n'échappa point au jeune homme.

— Tu ne m'embrasses pas, toi, Blanche? lui dit-il.

— J'ai été tellement saisie, tellement heureuse en te voyant, répondit-elle d'une voix faible, que j'ai cru que j'allais me trouver mal.

En môme temps, la belle enfant mettait la main sur sa poitrine pour contenir les battements de son cœur, et, revenue un peu de son émotion, elle se jetait au cou du voyageur.

A partir de ce moment. Blanche ne quitta plus le bras de son frère et l'accabla de caresses et de touchantes questions.

— Raconte-nous tes voyages, confle-nous tes projets; comment es tu venu? disait-elle. Pourquoi ne nous astu pas averties du jour de ton arrivée?

— Je suis venu à pied, répondit Pascal, et cela depuis Nantes.

•^ Alors tu dois être bien fatigué, tu doisavoir besoin de repos ?

Et Blanche, sans attendre la réponse de son frère, l'emmenait dans la salle à manger, oii sa mère prépara tout de suite le repas du retour, ne voulant pas, dans sa superstition maternelle, abandonner ce soin à des mains étrangères.

Blanche s'assit alors tout près de son frère, et les deux jeunes gens se prirent les mains en souriant.

Félicien ne se lassait pas de la considérer, tant elle était belle. Ces beaux cheveux ondes avec des reflets d'or, cette peau blanche et si fine qu'elle laissait presque Voir la vie circulant dans ses veines, ces grands yeux bleus brillants et humides comme une fleur couverte de rosée, ce nez fin aux narines transparentes, cette bouche étroite, pourprée, entr'ouverte comme pour laisser voir .des dents plus blanches que les plus blanches perles, ce

TROIS HOMMKS FOliTS W)

COU souple et élégant, tout cet ensemble merveilleux qui, le jour où on Tavait baptisée, avait fait donner à la sœur de Pascal le doux nom de Blanche, était pour le jeune homme un spectacle dont.il ne se pouvait rassasier.

Par la vie qu'il avait choisie. Blanche était la seule femme que Félicien pût aimer; aussi cet amour fraternel s'augmentait-il un peu des autres amours qui lui étaient interdits, ou plutôt qu'il s'était volontairement fermés. Mais il lui était permis d'admirer ce qui était beau, d'aimer ce qui était bon, et comme Blanche était bonne et belle, il avait tout l'idéal de l'amour dégagé de la matière et de la passion.

Cette affection était si jalouse, si prévenante, si craintive, que, comme on vient de le voir, elle s'effrayait du moindre nuage.

— Blanche, ma sœur adorée, s'écria tout-à-coup le jeune homme en prenant dans ses mains la tête de la belle enfant, et en posant ses lèvres sur son front, dismoi que tû es heureuse.

— Oui, je suis heureuse, bien heureuse, mon frère ! répondit Blanche avec conviction.

— Alors, maintenant j'ai faim.

M"» Pascal rentrait en ce moment dans la salle, apj)ortant des assiettes pleines.

Son fils se mit à table entre elle et sa sœur. Les questions recommencèrent.

— Nous reviens-tu pour toujours ? demanda la mère.

— Oui, ma bonne mère, et cependant je serai forcé de vous quitter, un mois peut-être.

— Où iras- tu donc?

— Dans le midi de la France.

— Quet est le but de ce voyage ?

— Les dernières volontés d'un mourant à accomplir, ♦l'un mourant dont j'ai reçu la confession.

— Tu as reçu la confession?

i!8 TROIS HOMMES FORTS

— Oui, ma mère ; et dès demain j'irai voir monseigneur révéque de Niort, à qui je me confesserai à mon tour de cette faute, car c'en est une, puisque je n'étais pas encore ordonné quand j'ai reçu cette confession. Mais comme je Tai accueillie avec la plus grande foi, comme ma résolution de me consacrer à Dieu n*a point changé, comme de cette confession il peut en résulter un grand bien pour la religion et pour plusieurs personnes, j'espère que monseigneur Tévôque me la pardonnera.

Mais tranquillise-toi, ma bonne mère, je ne partirai que lorsque je serai prêtre, et cela va prendre encore un peu de temps.

— A mon tour, maintenant. Sais-tu ce que j'ai fôit, moi, pendant ton absence?

— Non, ma bonne mère ; mais ce que tu as fait est bien fait, j'en suis sûr.

— Je suis allée à Niort. ♦ ,

— Pourquoi?

— Pour voir l'évoque.

— Tu l'as vu?

— Oui; et je lui ai parlé de toi, et je lui ai montré te^ lettres.

— Alors...

— Alors, il m'a dit que je t'envoie à lui aussitôt que tu serais revenu, et il a fait dire à monsieur le curé, qt)* allait changer de diocèse d'attendre jusqu'à nouvel ordre. Comprends-tu ce que cela veut dire?

— Oui, je crois comprendre, fit Pascal avec joie, que grâce à toi, ma mère, ce sera moi qui remplacerai notre bon curé.

— Justement ; ai-je bien fait?

— Tu le demandes î

— Demain, de bonne heure, je me mettrai en route, reprit Félicien.

• — Mais, pour cela, il faut que tu te sois bien reposé. Blanche, va dire qu'on prépare pour ton frère la chambre

TROIS fiOMMES FORTS 1»

qai l'attend depuis si longtemps, et reille lof-méme à ee qu'il ne manque de rien, car il va donnir un peu, n*6Slce pas, cher enfant?

La mère et le fils s'embrassèrent encore; c'est là Véternelle éloquence des mères et des enfants qui se revoient après une longue séparation.

Blanche quitta la salle pour faire ce que M"^ Pascal venait de lui dire; mais avant d'entrer dans la chambre de son frère, elle entra dans la sienne, et après s'être assurée qu'elle ne pouvait être vue, elle prit un mor* ceau de papier sur lequel elle écrivit à la hâte et en tremblant quelques mots.

Puis, sans se donner la peine de plier ce papier, eiJe le froissa dans ses mains et le cacha dans le corsage dosa robe, en attendant sans doute qu'elle pût le faire par?^ nir à son adresse.

Lorsque ensuite Blanche quitta sa chambre, son émotion était grande, et elle fut forcée de s'appuyer au mur pour ne pas tomber.

Ce qu'elle venait de faire était bien donc mal ?

LR iiECRBT DE BLÀX4:H£.

Quand Blanche eut fait préparer la chambre de son frère, elle redescendit et le lui annonça; puis, pendant qu'il s'y rendait, elle courut au fond du jardin.

Là, elle entr'ouvrit une petite porte qui donnait sur la campagne, et sortant à moitié elle détacha une pierre mobile du mur extérieur.

Dans la cavité que laissait cette pierre une fois détachée, elle déposa la lettre qu'elle venait d'écrire, replaça

tâO TROIS HOMMES FORTS

la pierre dansTétat où elle était auparavant, rentra dans le jardin, referma la porte, et remit la clef dans sa poche, clef qu'elle s'était procurée en cachette de sa mère, qui croyait avo r la seule.

Elle revint ensuite tenir compagnie à M^e Pascal, et les deux femmes s'entretinrent des heurrs entières du honheur que Dieu leur avait envoyé dans la journée avec le retour de Félicien.

Vers quatre heures du soir, le jeune homme se réveilla, et trouva l'une et l'autre à son chevet.

A peu près au même moment, un homme à cheval s'arrêtait dans la campagne, à côté de la petite porte que Blanche avait ouverte le matin, et sans avoir besoin de quitter les étriers il détachait la pierre qui cachait la lettre, et se retournait en lisant ce que cette lettre contenait.

Le cheval était une bête magnifique.

Quant à celui qui le montait, et qui pouvait avoir trente ans, il était beau, d'une beauté de roman, c'està-dire qu'il était grand, pâle, sans barbe, avec des yeux d'un bleu de saphir et de beaux cheveux blonds et abondants. Mis, du reste, avec la plus grande élégance, il maniait habilement sa monture.

Quand il eut pris lecture de la lettre de Blanche, lettre qui lui était destinée, il la replia avec soin et l'enferma dansun petit portefeuille, où se trouvaient déjà plusieurs bUlets de la même écriture; puis, mettant son cheval au grand trot, il arriva bien vite à une charmante maison, tenant du château, entourée d'une soixantaine d'arpents de bois, et bâtie sur une colline, à une lieue environ de la demeure de M^e Pascal.

Arrivé à la grille de cette maison, le cavalier jeta la bride de son cheval aux mains d'un valet d'écurie qui attendait son retour, et passant dans un riche salon, au rez-de-chaussée, il sonna.

TROIS HOMMES FORTS iSI

— A'ous préparerez la berline de voyage pour demain^ dic*il au domestique qui parut.

— Monsieur le comte part?

— Oui.

— A quelle heure monsieur le comte partira-t-il?

— A midi.

— Je commanderai les chevaux pour onze heures?

— Oui.

— Monsieur le comte part seul?

— Seul.

— Alors deux chevaux suffiront?

— Parfaiteiïient.

Le domestique se retira.

Le comte passa le reste de la journée à écrire, à se promener, à rêver surtout, car il semblait livré à une pensée grave, et toujours la même.

A dix heures du soir, il monta à cheval et reprit la route qu'il avait suivie le matin.

A cent pas de la petite maison que nous connaissons, il attacha son cheval à un arbre, et fit à pied le chemin ' qui le séparait du mur confident.

Alors il s'assit sur une borne, et posant ses coudes sur ses genoux et sa tête dans ses mains, il continua ses longues et soucieuses réflexions.

Qui eût vu cet homme ce soir-là ne se fût pas douté qu'il venait à un rendez-vous d'amour.

Il y avait à peu près une demi-heure qu'il attendait, ou plutôt qu'il était assis là, car il était tellement absorbé i|u'il avait peut-être oublié lui-même qu'il attendait quelqu'un, quand la petite porte s'ouvrit.

Blanche passa furtivement la tête par la porte entr'ouverte, et d'une voix douce elle appela :

— Frédéric?

Le jeune homme releva la tête, cl un sourire inaccoutumé éclaira son visage à la vue de Blanche. La nuit était obscure et un peu froide.

liiâ TROIS HOMMES FORTS

— Je suis eD retard d'une demi-heure, dit Blanche au comte, pendant qu'il prenait la jeune fille dans ses bras, et la pressait contre son sein, me pardonnez-vous?

— Je vous eusse attendue toute la nuit. Blanche, et sans vous en vouloir de votre absence.

— Que vous êtes bon !

— Non, je vous aime, voilà tout.

Frédéric avait dit : Je vous aime, d'une voix étrange. Un autre n'eût pas dit autrement : Je vous hais.

— Suivez-moi, lui dit Blanche, qui, malgré elle, avait tressailli à l'intonation que son amant avait donnée à ce mot d'amour, mais^ qui y était sans doute habituée, car en même temps elle prenait la main de Frédéric.

— Où me menez-vous? demanda le comte.

— Au pavillon.

— N'est-ce pas une imprudence? fit-il en hésitant.

— Ne craignez rien, tout le monde dort.

— Même votre frère?

— Surtout mon frère, qui, depuis plusieurs jours, voyage à pied.

— Comme je vous l'ai écrit ce matin, je craignais bien de ne pouvoir m'échapper ce soir, Frédéric, dit Blanche à voix basse, et en s'asseyant sur un coussin aux pieds du comte; je tremblais que Félicien ne veillât et ne me gardât auprès de lui. Voyez comme je vous aime, mon ami ! Pour vous, je regrette presque le retour de mon frère bien-aimé, qui n'aime que Dieu, ma mère et moi.

— Vous m'aimez donc? fit le comte en regardant la jeune fille, et en passant sa main blanche et froide dans les cheveux dorés de la belle enfant.

— Ainsi votre frère est revenu? reprit-il, changeant brusquement de conversation.

— Oui.

— Que vous a-t-il dit en revenant?

— Ce qu'un frère dit à sa «œur. 11 m'a embrassée; mais comme son retour me faisait craindre de ne plus

vous voir aussi souvent que par le passé et que je ne sais pas feindre, je suis devenue triste. Alors il m'a demandé ce que j'avais.

— Et vous lui avez dit?

— Que je n'avais rien. Et cependant, Frédéric, bientôt, n'est-ce pas? je pourrai tout lui avouer.

— Oui, ma Blanche bien -aimée ; oui, ton frère saura tout.

— Comme vous dites cela, Frédéric! cette phrasé dans votre bouche ressemble presque à une menace.

— Es-tu folle?

— Quel homme étrange vous êtes, et quel mystérieux pouvoir avez- vous donc en vous? Savez- vous bien que, depuis que je vous connais, depuis que vous m'avez dit que vous m'aimiez, ma vie ne m'appartient plus! Votre pensée a pris en moi la place de mon âme. Ah! c'est que vous n'êtes pas un homme comme les autres, car je suis bien sûre que je n'eusse point aimé un homme ordinaire,' et je vous aime d'un amour que nulle autre* peut-être n'a ressenti avant moi.

Vous souriez^ laissez-moi croire que je ne me trompe point, laissez-moi cette consolation de penser que j'ai c^dé à une force invincible, et que, quoi que j'eusse fait, je n'eusse pu vous échapper. Nous autres femmes, nous espérons toujours que Dieu aura fait pour nous des émotions inconnues jusqu'alors, et que les raisons que nous nous donnons ont en elles-mêmes l'excuse de notre feule.

Séparé de moi par dix lieues , par cent lieues, par un monde, vous me feriez vivre et agir comme vous le voudriez. Vous n'auriez qu'à étendre la main, je subirais •votre volonté.

Quand j'essaye d'exister en dehors du cercle que votre , amour a tracé autour de moi, je suis comme une folle, . je me heurte à tout comme une insensée, je chancelle c-omme un homme ivre, l'air me manque, et, malgré

moi, il faut, si je ne veux pas pas tomber, que je prononce votre nom et que je me rattache à votre souvenir.

Que vous dirai-je de plus, Frédéric? Moi, élevée dans le pieux et saint respect de Dieu, fille d'une mère pure comme la Vierge,- d'un père que le Seigneur lui-même devait estimer, sœur d'un homme de bien, s'il en fut, pour vous j'ai tout sacrifié : mon repos, mon avenir, mon honneur. Voulez- vous ma vie ? prenez-la. Voulez- vous que je vous suive? Voulez-vous que je trompe tout ce qui m'aime, que je me déshonore aux yeux de tous ? Dites-un mot, je suis à vous.

Est-ce de l'amour que je ressens ? je l'ignore ; mais, quoi que cela soit, c'est un sentiment, presque douloureux par moments, toujours plus fort que ma volonté et contre lequel je me brise, car je ne le comprends pas. Enfin contre vous je ne puis rien, pour vous je puis tout, excepté de cesser de vous voir.

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