‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 18 sur 34 · II. Maréchal secoua la tête · texte numérisé non relu

II. Maréchal secoua la tête

— Il est mort? fit Pascal.

— Pas encore, mais cela ne peut tarder. La télé n'y est déjà plus.

— Que vous a-t-il dit?

— Il m'a demandé du vin de Madère.

— Vous lui en avez donné?

— Je lui en ai donné une bouteille. Il ne vaut môme plus la peine qu'on lui refuse quelque chose.

Félicien, qui avait hâte de quitter le vaisseau, où il lui semblait que, depuis cette confession inattendue, il respirait mal à Taise, descendit une dernière fois auprès du mendiant.

— Courage, mon frère, lui dit-il en lui prenant la main.

M. Valéry essaya de répondre, mais ses lèvres s'agitèrent convulsivement et il ne put arriver à prononcer une parole.

La bouteille de Madère était vide.

Au contraire de M. Maréchal, nous croyons que le mourant avait toute sa tête, et que, ne pouvant supporter le poids de ses souvenirs,il aval t cherché l'oubli dans l'ivresse .

PBL1CIEN PASCAL.

Gomme nous l'avons dit, le premier besoin -f«*«r«it éprouvé Félicien en cillant la calûe de io9àiglh^ an^it

été de regarder le ciel et d'aspirer le plus d'air p«r possible, comme i)our chasser l'atmosphère putride dans lamelle il lui avait fallu vivre le temps qu'avait duré cette confession, et pour se convaincre que ce qu'il venait d'entendre n'était qu'une déplorable exception dans les conditions humaines; mais quand il s'était iiHi'ouvé seul au Cap, il avait posé sa tête entre ses mains, et il s'était de nouveau penché sur Tabîme que le niourant lui avait montré et dont il avait éclairé les plus sombres profondeurs.

Le doux jeune homme, pris d'un amour immense pour Dieu, amour inspiré par le spectacle des grandes choses de la nature et des vastes solitudes de l'Inde, n'avait vu dans la mission qu'il s'était promise que le malheur à consoler, que le bien a faire, et il n'avait pas prévu qu'au milieu de cette foule d'hommes qui représentent la civilisation, il trouverait de pareils crimes et de pareils vices.

Il retombait donc épouvanté de celte première confession que le hasard lui avait fait connaître, et il en était à se demander s'il aurait la force d'assister souvent à ces effroyables anatomies du cœur.

Mais il s'écria tout-à-coup, après avoir longtemps réfléchi :

— Plus le devoir est difficile à remplir, plus il est agréable à Dieu qu'on le remplisse.

Cependant il sentait la nécessité de distraire bien vite son esprit de la préoccupation dans laquelle le récit de .Joseph l'avait jeté, et comme après Dieu rien ne pouvait plus occuper son esprit que sa mère et sa sœur, il écrivit à Tune et à l'autre, en n'adressant toutefois sa lettre qu'à l'une des deux, à sa mère :

« C'est aujourd'hui le 20 septembre 1833; nous voilà arrivés au Cap, ma bonne mère, c'est te dire que je suis en route pour te revoir bientôt.

» Le vaisseau qui m'a déposé ici repartira demain et

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le portera cette lettre, dont notre docteur, un de nos compatriotes, veut bien se charger, tandis que je serai encore loin de toi; mais je m'en console en me disant que c'est du bonheur de Blanche que je m'occupe ; car cet héritage que je viens recueillir ici, et qui nous appartient à elle et à moi, il est bien entendu que je le lui abandonne et qu'il lui servira de dot, si, comme je l'es* père, grâce à son esprit, à ses bons sentiments et à la beauté dont Dieu lui a fait don, ma chère sœur trouve un honnête homme qui l'aime comme elle mérite d'être aimée, et dont elle devienne la femme.

» Oui, ma bonne mère, ma résolution est bien prise, oui, je veux entrer au service de Dieu.

^ Tu essayais, dans la derhière lettre que j'ai reçue de toi, à Bourbon, de m'éloigner de cette pensée. Il te semble que ton amour jaloux me possédera moins.

» Tu te trompes, ma mère. Je serai plus à toi de cette façon que si je prenais ma place dans les carrières enviées des hommes. Dieu, les malheureux, toi et ma sœur, vou? serez mes seules amours.

j> Tu me disais de réfléchir longtemps avant d'exécuter mon projet. J'ai réfléchi, car tes conseils, je les suis religieusement, j'ai tout pesé dans ma conscience et dans ma raison, et ma résolution n'a point changé.

» Si tu avais vu comme moi, ma mère, la nature que je viens de visiter, si tu avais pu boire la vérité aux sources éternelles des solitudes et des immensités, si tu avais pris Dieu sur le fait au sein de toutes ces splendeurs, tu reviendrais animée de l'esprit qui m'anime, et tu dirais comme moi : Dieu seul est grand, et lu n'aurais plus d'autre ambition que de le servir et de le révéler.

» Ne me disais-tu point aussi dans ta lettre, chère et bonne mère, que je suis bien jeune encore, que j'ai vécu d'une vie indépendante, et que, comme tous les hommes, je puis être sujet aux passions ; qu'alors placé entre ellos

et mon devoir^, je serai peut-être malheureux, et que tu redoutes de me voir souffrir ?

» Il n'y a victoire que là où il y a lutte, ma mère. S'il plaît au Seigneur d'éprouver mon âme et de la tenter^ je lui offrirai avec joie le triomphe que je remporterai sur moi-même, car je lui sacrifierai tout; mais Dieu adoucira moi\ chemin et me laissera venir tranquillement jusqu'à lui.

» Qu'ai-je à redouter, d'ailleurs? je te le demande. Tu m'aimes, je suis aimé de Blanche, et je vous aime toutes les deux.

» Mon esprit, fortifié par l'étude, par une expérience précoce, par les spectacles magnifiques auxquels j'ai assisté, est parvenu à assigner à chaque chose sa véritable place. Les passions qui agitent les hommes et que tu crains pour moi, me semblent bien mesquines et bien étroites;, et c'est parce que je les ai mises avec toutes les autres choses de la vie dans le plateau de la balance, que je sais maintenant combien elles sont légères et de quel faible poids elles peuvent peser dans l'existence d'un homme qui marche les yeux tournés vers la vérité.

» Vois donc, au contraire, mère, quelle douce existence ma résolution te prépare.

> D'abord, je ne te quitterai pas. La petite maison où je suis né, et qui est le nid de tous nos souvenirs heureux, tu continueras à l'habiter, et j'y viendrai souvent.

» Je la vois d'ici, avec ses volets verts, avec ses grands chèvrefeuilles qui courent le long de ses murs blancs, et dont les fleurs éclatent au soleil en gerbes roses. La grille qui la précède cache ses barreaux dans les feuilles, et dérobe aux envieux, s'il y en a, le tableau du bonheur intérieur et des joies familières.

» J'ai ma petite chambre pleine de livres, et je suis là. travaillant et lisant, tandis que ma sœur et toi vous causez, assises dans le jardin.

» Puis, Blanche se marie; de beaux et bons enfants

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Uonds naissent autour de moi, et je les aime comme si j'étais leur père. Je prends en main leurs jeunes âmes etîe les éclaire dès leurs premières années; je leur explique le but des choses auxquelles le Seigneur leur p«r- ^ met d'assister.

» Mon beau-frère est un bon et brave homme, qui de- Tient ton second iils^ et qui reste auprès de toi, tandis que je vais consoler mes malades, secourir mes pauvres ou instruire mes fidèles, tandis que je vais semer un peu de bien dans l'universelle famille. Puis, comme nous aurons vécu sans reproches, nous mourrons sans effroi, et k mort, ce sommeil éternel, nous viendra douce et tranquille, semblable au sommeil quotidien.

I» Depuis longtemps imbus des grands principes de la vie éternelle, nous ne verrons dans cette loi de la nature qu'un bienfait du ciel, que le repos après la fatigue, que la récompense après le travail. Comme nous aurons donné le tableau de notre vie unie et transparente aux Plants qui nous serons venus, nous leur donnerons en èemier exemple le tableau de notre mort calme et sour riante, et cet enseignement dernier sera peut-être celui qui leur profitera te plus.

j> Nous aurons accompli chacun notre mis^on, et BOU& aurons peut-être la joie d'avoir rendu meilleurs ceux qui n'étaient que bons, et bons ceux qui étaient méchants.

» N'en doute pas, ma bonne mère, voilà l'avenir que Dieu nous réserve. En est-il un plus doux? en connais-^ tu un plus beau ?

» Bonne et tendre mère, je te vois d'ici, lisant ma lettre, tandis que Blanche pose sa tête sur ton épauie pour mieux écouter les paroles que je vous envoie * tomtes deux; ou si c'est Blanche qui lit, je te vois suspandant le travail que cette lecture interrompt^ ossu]^ teç yeux aimés pleins de ces larmes que les mères doBmemt si vite au souvenir de leurs enfants.

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» Le soir où eette lettre sera venue te trouver dans ta petite retraite, tu dormiras plus heureuse, n'est-ce pas? T« la plieras et tu la cacheras dans ton sein, comme un arvare cache son trésor, et quand tu seras seule dans ta chambre, couchée entre ta lampe et ton grand christ qui te hénit chaque jour du fond do ton alcôve, tu rouvriras cette lettre et tu la liras encore, et tu remercieras l'image du Dieu qui a mis des joies si pures dans le cœur de ses créatures.

» Oh! oui, le monde est bon. Oui, il y a encore de bonnes et chastes sensations dans la vie, de bonnes larmes à répandre, de bonnes pensées à avoir. J'ai besoin, malgré moi, de m'en bien convaincre à l'aide de ton souvenir, car aujourd'hui j'ai eu une des plus tristes émotions de ma vie.

» Moi qui t'ai toujours tout confié , je ne puis cependant te confier celle-là. Elle ne m'appartient pas, mais tu t'y trouves mêlée encore, puisque avec Dieu tu m'en eonsoles.

» Tranquillise toi, cependant, ma bonne mère, il ne m'est arrivé aucun malheur, et je n'en ai point à redouter.

* Que la vie a de phases singulières! C'est aujourd'hui le 20 septembre 1833. J'ai aujourd'hui vingt -quatre anst Je ne puis m'empêcher de songer à ce qui se passait ce jour-là dans notre petite maison. Je venais de voir la lumière; il y avait donc un être de plus au foyer, petit être qui venait de compléter la trinité de la famille, — le père, la nièce et l'enfant.

» Je vais te revoir bientôt, et nous serons trois au f&yer; et cependant un de ceux qui étaient là est mort, ■uds un autre est venu et a pris place, puisque Blanche est née huit ans après moi, et que notre pauvre père est mort deux ans après sa na^sance.

> Quelle admirable chose que cette transmission de la vie, qui fait qu^un être ccmtinue à vivre dans d'autres I

» Ainsi mon père est mort^ matériellement mort^ mai^ l'âme qu'il avait^ nous nous la sommes partagée^ Blanche et moi, et il vit en nous. Ce n'est plus le même visage, mais ce sont les mêmes pensées, la même foi, les mêmes sentiments. Il eût eu dix enfants, qu'il eût revécu dix fois sur cette terre, tandis que son âme serait C4?pendanl retournée tout entière vers Dieu."

» Oh î ma mère, que la religion qui nous a révélé tous ces mystères est une belle et grande chose, et que l'on a raison de se dévouer à elle !

» Mon père était bien ému ce jour-là, tu me l'as dit souvent. Il était pâle, et, les yeux fixés sur toi, il attendait, en murmurant une ardente prière, que tu jetasses le cri qui devait annoncer la fin de tes douleurs et le commencement de ma vie. Et j'arrivai dans ce monde, pauvre et chétif, et il me prit dans ses bras, et il s'agenouilla, et tous deux vous vous mîtes à pleurer les larmes de la reconnaissance.

» Voilà que je suis grand aujourd'hui; voilà que cet en^ faut, qui ne pouvait se remuer, qui était sans regard, sans voix et sans force, a franchi des milliers de lieues, a touché du doigt le bout du monde, a été aussi loin que possible à la rencontre du Seigneur; voilà que son cœur sent, que son intelligence saisit toutes choses ; et il en est ainsi de tous les hommes. Que cela est beau, que cela est grand !

» Aujourd'hui, je vois ce que tu as fait, chère mère. Pour l'anniversaire de la naissance de ton fils, cette date que les mères n'oublient jamais, tu es entrée dans ma chambre, et là tu as pensé à moi.

» Tu as touché toutes les choses qui peuvent me rappeler le plus vite à ton souvenir, et tu as vécu dans ma vie. Tu t'es dit : Où peut-il être à cette heure? et tu t'es mise à regretter cette envie dont j'ai été pris un jour de visiter le monde et de connaître.

> Puis, comme moi, tu t'es rappelé les vingt-quatr»^

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années qui se sont écoulées depuis ma naissance,, et tu as redescendu dans le passé l'échelle des souvenirs heureux. Admirable chose que cette sympathie qui fait que, séparés par des milliers de lieues, deux êtres qui s'aiment, un frère et une sœur, une mère et un fils, peuvent avoir, le même jour^ la même pensée, et communiquer ensemble par les invisibles chaînons du cœur.

» Et tandis que tu remerciais Dieu de m'avoir donné à toi, je le remerciais de m'avoir fait naître ton fils. De quels soins pieux tu as entouré mon enfance ! quelles excellentes choses ton esprit et ton cœur ont semées dans mon cœur et dans mon esprit! Le peu que je puis valoir, c'est à toi que je le dois.

» Laisse-moi donc t'en remercier, bonne et sainte mère.

» Sans doute tu as été aussi visiter la tombe paternelle, car tu donnes la même dévotion à ton époux et à ton enfant, tous deux loin de toi, l'un pour toute la vie, l'autre pour quelques mois encore. Tu as été t'agenouiller sur cette tombe où nous avons déposé un jour celui que nous aimions, et qui était mort en nous souriant.

» Pendant que uous pleurions tous les deux cet amour que Dieu nous reprenait. Blanche, qui n'avait que deux ans alors, et qui ne comprenait rien aux larmes, nous regardait avec ses grands yeux bleus étonnés, et quand nous revînmes du cimetière, nous la trouvâmes jouant dans le jardin. Le Seigijeur, dans son éternelle justice, refuse la douleur aux cœurs qui seraient trop faibles pour la supporter; mais le cœur n'y perd pas ses droits, cependant, car, lorsque l'enfant a grandi , il a par le souvenir la douleur qu'il n'a pas eue par l'impression.

'* Ainsi, quoique Blajiche ait à peine vu son père, quoiqu'elle ne puisse se rappeler ses traits, elle ne prononce pas son nom sans que des larmes montent de son

eœur à ses yeux. C'e&( que ce genre de douleur es4 bieu plus dans les souvenirs que la m(y£t de l'être aimé fait Fcanaître dans l'esprit^ que dans la mort elle-même; voilà ce qui la fait longue et quelquefois éternelle.

» Quand, nous penchant sur le corps de celui que nous ne reverrons plus, nous nous rappelons que ce regard éteint se fixait jadis avec amour sur nous, que cette bouche nous couvrait de baisers quand nous étions enfant, nous donnait de bons et sages conseils quand nous devenions un homme ; que ce cœur qui a cessé de ba tre était plein d'affection, d'inquiétudes , de terreurs pour notre avenir, et quand nous voyons toute cette habitude de vie rompue, brisée en une minute, et que les caresses dont nous couvrons le mort ne le font plus sourire, et que nos cris ne peuvent le réveiller, alors, oh ! oui, alors nous ressentons une douleur énorme, et nous nous sentons ensevelir sous cette douleur comme sous une montagne.

» C'est à ce moment qu'on entend le bourdonnement des moments heureux dus à celui qu'on pleure, et qui viennent chanter autour de notre tristesse, comme des oiseaux libres autour d'un oiseau prisonnier. On croit que l'on ne se consolera jamais. La vie y paraît insuffisante, et l'on se laisse tomber au fond de sa douleur. Là, CM» trouve Dieu, car il est au fond de tout, qui vous relève, et vous dit d'espérer encore.

» Comme tu le vois, ma mère, c'est toujours à Dieu que j'arrive, quelque chemin que je prenne.

» Adieu, ma bonne mère.

» Voici une de ces bonnes et longues causeries toutes filiales et toutes chrétiennes, comme ton cœur sait les comprendre, et comme nous en avions si souvent, lorsque assis à côté l'un de l'autre, par un beau soir de printemps ou d'automne, notre doux entretien se cotorait des teintes mélancoliques du passé.

> Bientôt, nous reprendrons, je l'espère, cette tran-

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quilt« habitude pour ne TabandoBner qne lorsqu'il pkira au Seigneur de rappeler r«n de bo«s à lui.

» Embrasse tendrement ma sœur Blanche, et dis-lrt bien que ma pensée est pleine de rêves et de vœux pouî elle.

i> Je voudrais continuer encore cette lettre, mais je tiens à Tailer porter moi-même au débarcadère^ et j'ai une assez longue distance à parcourir pour y arriver, car la ville est séparée de la mer par un véritable désert de quatre lieues.

» Ton fils,

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