‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 21 sur 34 · CK QUE FRÉDÉRIC ALLAIT FAIRÇ A PARIS · texte numérisé non relu

CK QUE FRÉDÉRIC ALLAIT FAIRÇ A PARIS

M*"« Pascal était revenue à elle.

Quand elle avait ouvert les yeux, et qu'elle avait vu à SOS côtés ses deux enfants sains et saufs, elle était tombée à genoux, en les prenant dans ses bras, et elle avait r^ndu grâces à Dieu.

Alors Félicien Tavait relevée, et lui avait dit en lui montrant Robert :

— Ma mère, voici le brave jeune homme auquel nous devops la vie.

Pour toute réponse, la mère s'était jetée au cou du paysan^ pendant eue son flls lui serrait cordialement la main, et lui témoignait avec émotion toute sa reconnaissance.

Robert était en proie à une émotion joyeuse. Les couleurs avaient reparu sur ses joues, et ses yeux, mouillés de douces larmes, semblaient la double étincelle du grand foyer de vie qui ranimait, tant était brillant, tant était éclatant le point lumineux qui les étoilait.

Point de barbe, le teint brun, la bouche petite, les dents blanches, le nez bien fait, le cou admirablement attaché et entièrement découvert, des anneaux d'or aux oreilles, tel était le complément de cette bonne et belle figure.

Quant au costume de Robert, il était bien simple :

Chemise de grosse toile, pantalon de drap bleu foncé, serré autour de la taille par une ceinture de cuir, et veste de velours verdâtre jetée sur l'épaule, car il avait jugé inutile ou n'avait pas eu le temps de la remettre.

L'ensemble de ce beau garçon était si 'parfait, que Blanche, obéissant à un sentiment inné chez la femme, ne put s'empêcher de regarder les mains et les pieds de Robert, pour voir si cette distinction qui le caractérisait existait jusque-là. Les mains étaient admirablement faites, et les manches retroussées laissaient voir des attaches de poignet fines et souples. Quant aux pieds, ils étaient vraiment petits, et il fallait qu'ils le fussent pour le paraître dajis les gros souliers qui les emprisonnaient.

Cet examen involontaire n'échappa point à l'ouvrier, et il mit même une sorte de coquetterie à ne s'y point soustraire.

Pendant ce temps^ des groupes s'étaient formés autour de Félicien, de sa mère, de sa sœur et de Robert.

On complimentait le paysan, et les femmes questionnaient Blanche et M""® Pascal, leur demandant si elles avaient eu grand'peur et si elles étaient bien revenues de l'émotion que cette scène avait dû leur causer.

Enfin, toute la rue et tout le village étaient ^n rumeur.

— Bravo! Robert! bravo! lui disait-on.

— Pardieu! répondait-il en souriant , n'est-ce pas là une belle affaire, et faudrait-il pas laisser un méchant taureau, c'est-à-dire la bête la plus bête de la création, éventrer des êtres intelligents, et qui sont de braves gens par-dessus le marché? Tout le monde en aurait fait autant, continua Robert avec une réelle modestie, et la preuve, c'est que M. Félicien, qui n'est pas habitué comme moi à ces sortes de luttes, se jetait hardiment en face de l'animal.

— Mais inoi , c'était pour ma mère et ma sœur que je risquais ma vie, tandis que vous, monsieur Robert, c'était pour des étrangers.

— Est-ce que des gens qui vont mourir sont des étrangers? Est-ce que vous, monsieur Félicien, votre mère cl mademoiselle, vous êtes des étrangers pour quelqu'un ici? Est-ce que tout le monde n'aime pas votre sainte mère et cette belle jeune fille?

Et en disant cela Robert rougissait, et jetant un regard d'admiration naïve sur Blanche, il semblait lui demander pardon de s'être permis de dire qu'elle était belle.

— n n'en est pas moins vrai, reprit Pascal, que sans vous, monsieur Robert, nous périssions tous les trois. Aussi, entre nous maintenant, il y aura, si vous le voulez bien, une amitié de frères, et, de ma part, une reconnaissance sans bornes.

— Allons I s'écria Robert avec élan, et en prenant les

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deux mains de Félicien, il paraît décidément que cela^ peut être bon à quelque chose d'avoir les poignets so^ Hdes.

— Mais, monsieur, dit tout-à-coup Blanche, qui, depuis quelques instants, considérait Robert plus attentivement encore, vous êtes blessé !

— Où donc? s'écria Félicien avec inquiétude.

— Là, répliqua Blanche, en montrant du doigt une tache de sang sur la chemise du jeune homme; et obéissant à son premier mouvement, elle tira son mouchoir et s'approcha de Robert pour étancher ce sang.

— Oh ! ce n'est rien : une simple égratignure, fit le paysan. La corne de l'animal m'a effleuré en passant. Merci, mademoiselle, mais rassurez- vous, ce n'est pas dangereux.

— Et maintenant, mes enfants, dit-il d'un air joyeux en se tournant vers les paysans et les commères qui l'entouraient, il faut laisser M. Félicien et ces dames aller à leurs affaires, et vous il faut aller aux vôtres. 11 n'y a pas eu de mal, c'est tout ce qu'il fallait, n'est ce pas? Au revoir, alors.

Les groupes se dispersèrent lentement, et Robert resta de nouveau seul avec Pascal, sa mère et Blanche.

— Je reviens dans quelques joùrs^ monsieur Robert, lui dit Félicien ; je vous verrai souvent, je l'espère.

— - Tant que vous voudrez, à la condition que, quand je vous ennuierai, vous me le direz franchement ; car je jette bien un taureau par terre, mais je ne suis en somme qu'un paysan, et ma conversation n'est pas toujours drôle, surtout pour les dames.

— Comment se fait-il alors que, n'étant qu'un paysan, vous vous exprimiez avec tant de facilité? demanda M»» Pascal.

— Cela vient, madame, répondit le jeune homme en souriant, de ce que je suis un jeune homme instruit. J'ai été enfant de chœur ici, et notre brave curé m'a appris

une foule de choses que mes semblables ignorent d'ordinaire^ si bien que je me trouve savoir lire et écrire, sans compter l'arithmétique, une teinte d'histoire, et même un peu de latin, qui ne me sert pas beaucoup pendant la semaine, mais qui m'est utile le dimanche quand je vais dîner avec mes camarades. Ils me regardent comme un savant et croient à ma parole comme à l'Évangile.

En disant cela, la physionomie de Robert devenait un peu railleuse, comme s'il se fût moqué de lui-même.

— Et quelle profession exercez-vous ici ?

— Je suis charpentier.

— Êtes- vous heureux ?

— Ma foi, oui, très-heureux.

— Vos parents ?

— Sont morts, hélas !

— Raison de plus pour vous laisser faire une famille nouvelle, monsieur Robert, dit Blanche attendrie par Fintonation que le charpentier avait donnée à sa réponse, et pour venir nous voir souvent, nous qui vous aimerons comme un frère, n'est-ce pas, Félicien ? comme un fib>, n'est-ce pas, ma mère?

— Vous avez l'air d'un ange, mademoiselle, répliqua Robert, en considérant Blanche, tant vous êtes bonne, tant vous êtes belle ! Tenez, je n'ai peut-être qu'une vertu, mais je l'ai, c'est la franchise. J^ ne sais pas cacher ce que je pense ; eh bien î je pense en ce moment, et je penserai toujours que si jamais vous aviez besoin qu'un homme se tuât pour vous, vous n'auriez qu'à me faire signe, et que je vous donnerais gaiement ma vie en échange des paroles que vous venez de prononcer et de la manière dont vous les avez dites. Et là-dessus, adieu, monsieur Félicien, adieu madame Pascal, adieu mademoiselle , car, sur mon honneur, je n'ai plus ^utre chose à vous dire.

Et après avoir salué d'un regard et d'un sourire les trois personnes auxquelles il venait de dire adieu, Ro-

bert disparut par la petite porte qui lui avait donne passage quelques instants auparavant.

— Quelle belle nature ! murmura Félicien.

— Voilà un excellent cœur ! dit M™« Pascal.

— Le beau et brave jeune homme! pensa Blanche.

• — Ma bonne mère, dit alors Félicien à sa mère, tu viens d'avoir une grande émotion dont tu n'es pas toutà-fait remise. Cela l'a fatiguée; laisse-moi continuer ma route tout seul et rentre à la maison avec Blanche, ajrès avoir été à l'église bénir Dieu pour le secours qu'il nous a envoyé.

Félicien embrassa les deux femmes, et tandis qu'elles prenaient le chemin de l'église, il descendait la côte au bas de laquelle il devait trouver son cabriolet; là, la route se divisait en deux. Tune menant à Paris, l'autre menant à Niort. Ce fut cette dernière que Félicien prit au moment où une chaise de poste entrait dans l'autre au galop de ses deux chevaux.

Frédéric était dans cette chaise de poste.

Pour les gens qui passaient, ce cabriolet et cette chaise n'étaient que deux voitures; pour le peintre qui eût voulu retracer le paysage, ce n'était qu'un effet de poussière et qu'un moyen de l'animer; mais pour nous qui connaissons les deux voyageurs , ce sont deux destinées que ces deux voitures renfermant deux hommes qui se tournent le dos physiquement et matériellement, qui ne se doutent pas, en suivant chacun une route opposée, qu'il viendra un moment où ils se trouveront face à face, et que leurs existences sont déjà fatalement liées l'une à l'autre.

Le cabriolet de Félicien s'éloigna, cheminant d'une .(Hure douce et tranquille.

La chaise de poste disparut, rapidement emportée.

Suivons-la.

Elle arriva dans la nuit à Paris, et s'arrêta devant une élégante maison de la rue de la Paix.

Frédéric entra dans cette maison, monta au premier étage et sonna.

Un domestique vint ouvrir la porte.

— A-t on des lettres pour moi ? lui demanda le comte. J'ai écrit que j'en attendais deux.

— Il y en a deux, en effet. L'une a été apportée par un domestique en livrée, l'autre par une espèce de commissionnaire.

— Elles sont?

— Sur la cheminée de monsieur le comte.

— Très-bien.

Frédéric traversa un appartement très-élégant et passa dans sa chambre à coucher, sur la cheminée de laquelle il trouva en effet deux lettres. Tune d'une écriture fine, distinguée, l'autre d'une écriture commune et dun papier commun.

Ce fut cependant à cette dernière qu'il donna la pri«)rité.

Elle ne contenait que ces mots :

€ C'est un chanteur de l'Opéra qu'on nomme G... La chose dure depuis trois mois. »

Rien de plus et la signature.

— Très-bien, pensa Frédéric, et un sourire ironiquement joyeux éclaira son visage.

Puis il brûla celte première lettre et passa à la seconde, qui était une invitation de bal, à laquelle était Joint un billet.

« Mon cher comte, portait ce billet, voici l'invitation que vous avez paru désirer pour le bal du marquis de Thonnerins, et que le marquis s'est empressé de me re mettre pour vous.

> Voulez-\^us que j'aille vous prendre ou me prendrezvous chez moi?

» Je désire vous présenter au marquis, lequel sera en-

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€banté de faire votre connaissance, et de ne vous point traiter en invité ordinaire.

» Mille compliments empressés et affectueux.

» Baron DE sigaud. •»

Frédéric sonna et dit au domestique qui parut :

— Vous connaissez le baron de Sigaud, et vous savez où il demeure?

— Oui, monsitiur le comte.

— Vous irez demain matin chez lui lui dire que j'irai ie prendre demain soir à onze heures.

Le comte, resté seul, parijt réfléchir quelques instants; puis, avec l'air satisfait d'un homme dont l'esprit a trouvé une conclusion heureuse à la pensée qui le préoccupe, il se déshabilla, se coucha et s'endormit.

Il ne se leva que tard le lendemain, déjeuna et dîna seul chez iui, demanda sa voiture pour dix heures- dû soir, et se fit à dix heures et demie conduire chez le baron de Sigâud.

Une heure après, le comte et le baron entraient dans les immenses salons du marquis de Thonnerins, dont l'hôtel était situé rue de Tournon.

Une foule immense s'y pressait sous les dorures et les lustre^ éclatants.

Tout le monde sait ce que c'est qu'un grand bal; il serait, donc inutile de donner la description de celuilà, qui devait clore ceux que le marquis donnait tous les ans.

Toutes les sommités aristocratiques se trouvaient à ce bal, car le marquis, pair de France, et descendant d'une de nos plus grandes familles, puisqu'un Thonnerins était à la première croisade, avait un des meilleurs salons de Paris, et, connu pour son dévouement à la branche aînée, recevait toute cette vieille aristocratie, qui ne voulait pas entendre parler de la nouvelle jcour.

M. de Sigaud chercha longtemps le marquis avant de

le trouver; mais ayant Uni par le découvrir, il marclia à lui et lui présenta M. le comte Frédéric de la Marche.

Le marquis était un petit homme sec^ maigre, et couronné de cheveux blancs. .

Rien n'était plus hautement aristocratique que sa bouche froide et ses yeux calmes ; nul ne savait mieux, avec un seul regard, mettre entre soi et les autres la distanct^ à laquelle il voulait les tenir.

Aussi le marquis, auquel pas un des grands nonij^ dt* France, n'était étranger, qui connaissait tous les arbres généalogiques depuis leurs racines jusqu'à leurs dernières branches, reçut-il avec un air quelque peu protecteur ce comte de la Marche dont le nom ne figurait pas dans Tarmorial, et qui, selon lui, devait être un de ces nobles comme il en naissait tant depuis Tavénement de la dynastie bourgeoise.

Cependant Frédéric était l'hôte de M. de Thonnerins: comme tel, il fut honorablement accueilli, mais rien de plus, rien de moins. .

Après une causerie de cinq minutes, le marquis, tout chargé de ses croix, prit congé du comte et se rendit à la circulation.

— Comment trouvez-vous le marquis? demanda le baron à Frédéric quand M. de Thonnerins se fut éloigné.

— Charmant, répondit Frédéric, auquel n'avait point échappé l'effet produit sur le vieux noble par son titre sans antécédents, mais en souriant comme un hommo convaincu qu'il prendra quelque jour sa revanche de cett»^ méprisante affectuosité.

— Il est d'une de nos vieilles maisons, n'est-ce pas? demanda M. de la Marche.

— Oh! mon cher comte, fit le baron en riant, il est plus noble que le soleil î Le monde n'était pas encore créé que les Thonnerins portaient déjà besans d'r»r. sur azur. *

M. de Sigaud, qui était d'une bonne noblesse aussi.

puisqu*il eût pu faire ses preuves de 1429, était cepen- <lant loin d'ajouter à cela la même importance que le marquis, qu'il plaisantait souvent sur ses susceptibilités héraldiques.

Le baron était tout jeune, il avait vingt -huit ans, et trouvait qu'un beau nom fait très-bien sur une carte, que des armes font bien sur une voiture ou sur un ca- <ihet de lettre; mais peu lui importait que la noblesse de ses amis fût ancienne ou récente, pourvu que ses amis fussent gais, spirituels, bons vivants et bons chasseurs comme lui ?

Cependant il tenait assez à ce que les gens qu'il fréquentait eussent un titre, titre légitime ou non, et cela, non pas pour lui-même, mais pour les vrais nobles qu'il connaissait, et pour ses domestiques, qui, moins avancés que lui, et habitués à avoir du comte et du baron plein la bouche, eussent trouvé que leur maître dérogeait s'il eût jreçu un? homme qui se fût appelé tout court.

Le baron avait connu Frédéric dans le monde, il y avait environ un mois et demi ; il avait été chasser dans ses terres, son caractère lui avait plu, et s'il n'avait pas lié amitié, du moins il contractait habitude avec lui, sans trop s'inquiéter si ses parchemins étaient bien en règle.

On l'appelait comte^ il avait le train de maison d'un comte: cela lui su£Qsait.

Comme vous le voyez, avec de pareils principes, le baron pouvait, de temps à autre, courir la chance de faire de mauvaises connaissances.

Frédéric l'avait prié de le présenter chez M. de Thonnerins. Le baron l'avait présenté, et ne voyait pas plus loin que cela.

— Le marquis n'a-t-il pas une fille? demanda Frédéric à M. de Sigaud.

-Oui.

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— Jolîe, n'^est-ce pas ?

— ehannante.

— Qii esl-elïe ?

— Tenez, voyez-vous là-bas celte jeune fille qui a des^ épis d'or dans les cheveux T

— Qui danse ?

— Qui, avec un monsieur chauve.

— Et qui n'a même pas l'air de s'amuser.

— Ce n'est pas pour s'amuser qu'on danse avec desgens chauves. C^est elle.

— En effet, elle est fort belle. Le teint est pâle, les yeux sont noirs comme du velours, le profil net, énergique d'une régularité merveilleuse. Quels brast quelle taille j quelles épaules! La tête d'une Junon sur le corps d'une Vénus. Il doit y avoir autant d'orgueil que de beauté dans fette femme.

— Oui, c'est une ravissante personne, répliqua 1^ baron avec assez d'indifférence.

— Le marquis est riche î

— QuaU*e cent mille livres de rentes.

— Il n'a que cette enfant?

— Et de plus, il est veuf.

— Son influence est grande,, dit-on?

— Énorme. Le roi cherche tous les moyens de le rallier. S'il se rattachait à la branche cadette, une partie du faubourg Saint-Germain le suivrait; mais ce n*est pas à craindre: le marquis se ferait sauter la cervelle avant d'avoir cette pensée.

— - Approchons-nous donc un peu de M"« de Thonnerins.

— Ah ça ! est-ce que vous voulez l'épouser? on le dirait ma parole d'honneur, à voir la façon dont vous me ques-^ tionnez sur elle et dont vous la regardez.

— Êtes-vous fou, mon cher baron? Et comment voulez-vous qu'une pareille idée me vienne, à moi, obscur gentilhomme de province ?

— Ce serait tout simple qu'on fût amoureux de M"« de Thonnerins et qu'où la demandât en mariage. Approchons-nous d'elle; d'autant plus qu'il faut que je lui adre^e quelques compliments.

Le comte et le baron se trouvèrent bientôt derrière la fille du marquis.

Le baron lui dit quelques mots, et elle continua sa contredanse.

— Voulez- vous que je vous présente? demanda M de 'Sigaudà Frédéric.

— Plus tard, répondit celui-ci, qui ne quittait pas la jeune fille des yeux.

En ce moment, M»»« de Thonnerins cessait de danser, la figure étant finie pour le côté de la contredanse dont elle faisait partie.

— Je sors de l'Opéra, dit alors Frédéric au baron, de façon à être entendu de la jeune fille.

— Ah! et que jouait on? répondit le baron.

— Don Juan, et j'ai entendu un nouveau chanteur plein de talent.

— Comment le nommez-vous? demanda machinalement le baron, car au fond il prenait fort peu d'intérêt à cette conversation.

— Onle nomme G..., répondit Frédéric, qui, en disant ce nom, attachait ses yeux sur M"» de Thonnerins, pour .surprendre le mouvement qu'elle ferait.

Elle ne fît pas un mouvement.

— Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, fît M. de Sigaud, et vous dites qu'il a du talent?

— Beaucoup, et outre son talent, il aura des protections.

— Lesquelles?

— - Figurez- vous, mon cher baron, que c'est un héros de roman. Il aime une fîlie noble dont il est aimé.

En disant cela, le comte dardait ses yeux sur M"« de Thonnerins.

Cette fois, il \ il trembler ses bras et ses épaules sous un frisson involontaire.

— Il faut que je vous conte cette histoire, ajouta-t-il sans perdre Léonie des yeux.

— Savez-vous le nom de la jeune fille?

— Parfaitement.

— Dites-le-moi.

__ Volontiers.

Au moment où il disait ce mot, M"« de Thonnerins se retourna comme si elle eût été piquée par un serpent, et jeta sur le comte un tegard si plein de colère et de haine, qu'il crut un moment que la jeune fille allait lui sauter au visage. •

Cependant U ne bougea point et répondit par un sourire de défi à ce regara irrité.

Alors M"« de Thonnerins poussa un cri et tomba dans les bras de son danseur.

-— Elle est à moi, se dit Frédéric, et il se joignit à ceux qui s'empressaient autour de la fille du marquis.

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