‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 22 sur 34 · UN CARACTERE DE JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

UN CARACTERE DE JEUNE FILLE

L'évanouissement de Léonie avait causé une grande rumeur dans les salons du marquis.

La musique avait cessé, les danses avaient été interrompues, et la jeune fille avait été transportée dans un boudoir oîi elle était restée avec une de ses parentes, sa gouvernante et sa femme de chambre. j

Au bout de cinq minutes elle avait repris ses^sens, et son premier mot avait été : \

— Dites que je vais rentrer au bal et que les danses continuent.

Sa tante, vieille douairière, qui avait deux cent mille francs de diamants sur la télé, s'était chargée de cette commission.

Quand elle eut quitté le boudoir, Léonie avait dit à sa gouvernante :

— Merci de vos soins, ma bonne Thérèse, laissez-moi seule avec Honorine, et dites à mon père que cette indisposition n'était et ne sera rien.

Thérèse se retira.

Quand Léonie fut seule avec sa femme de chambre, elle se leva, et lançant sur elle un de ces regards auxquels il faut répondre la vérité :

— Tu as parlé? lui dit-elle.

La femme de chambre devina de quoi il était question; mais elle voulut paraître ne pas avoir compris, et elle répliqua :

— De quoi? mademoiselle.

— DeG...^

— Je vous jure, mademoiselle...

— -' Ne jure pas, je le sais. Crois tu donc qu'une chose au monde, excepté une chose de cette importance, pouvait me faire trouver mal au milieu d'un salon et me rendre ridicule aux yeux de mille personnes?

Tu as trahi un secret que je te payais assez cher, ce-pendant, pour que tu gardasses le silence.

Mais ce qui arrive devait arriver, et c'était .une dos Riille conséquences probables de l'action que je commettais.

Béponds-moi donc franchement, afin que je voie s'il y ^ moyen de me sauver.

A qui as-tu parlé de toute cette histoire?

— A une seule personne, répondit Honorine, qui vil , bien qu'il était inutile de nier.

— A laquelle?

— A mon amant.

— Tu as donc un amant^ toi?

— Vous en avez bien un, vous.

Le rouge monta au visage de Léonie, et si elle ne se fût retenue^ elle eût souffleté celle qui lui parlait ainsi.

Mais si M"® de Thonnerins était une femme d'énergie, c'était en même temps une femme de sens : elle se contint.

— C'est juste, reprit elle, ce que la maîtresse fait, la servante peut le faire. Continue.

— Que veut encore savoir mademoiselle?

— Le nom de ton amant.

— Georges.

— Que fait-il ?

— Il est cocher.

— Où?

— Pourquoi lui as-tu tout raconté ?

— Parce qu'il y avait deux cents louis à gagner.

— Ainsi quelqu'un voulait savoir ce secret?

— Oui, mademoiselle.

— Et il le sait?

— Quel est le nom de cet homme?

— M. le comte Frédéric de la Marche.

. — Tu es une sotte, Honorine. ?

— Pourquoi, mademoiselle?

— Parce qu'il fallait me dire qu'on te proposait deux cents louis pour te faire parler, et m'en demander quatre cents pour te taire.

— Mademoiselle a raison.

— Une autre fois tu feras ainsi.

— Mademoiselle ne me châsse donc pas?

— Si je te chassais, il faudrait que je misse celle qui te remplacerait dans la confidence où tu es déjà, et tix irais ^

TROIS HOMMES FORTS «Bl

•dire partout ce que tu sais. C'est bien assez d'avoir été vendue une fois sans me faire vendre deux.

— Mademoiselle me pardonne-t elle?

— Non, mais que t'importe, pourvu que je te garde. Réponds-moi encore. *

Sais tu quel intérêt avait à le faire l'homme qui a fait ce marché avec ton amant ?

— Non, mademoiselle.

— Tu me le jures ?

— Je vous le jure.

— Tu vas probablement être la cause d'un malheur, Honorine. Si l'on t'interroge de nouveau, fût-ce mon père, surtout si c'est mon père, je te conseille de ne rien dire, et cela dans ton intérêt, car pour lui tu ne serais pas seulement ma confidente, tu serais ma complice, et il doit bien y avoir quelque part une prison où Ijes gens comme lui peuvent faire mettre des gens comme toi quand ils ont à se plaindre d'eux.

— Mademoiselle peut compter sur moi.

— Relace mon corsage, maintenant. ,

— Mademoiselle va rentrer au bal ?

— Oui.

r- Tout de suite ?

— Oui, fais prier ma tante de venir me donner le bras.

Pendant ce temps, Léonie rajustait les épis d'or de sa couronne.

— Quel peut être le but de cet homme? se demandaitelle en pensant à Frédéric. Cela ne peut être le seul plaisir de faire une méchanceté. ^

Que veut-il de moi ? Du reste , je vais bien le savoir.

Comment n'ai-je pas pu triompher de mon émotion ? Cet homme, si méchant qu'il soit, ne m'eût point nommée.

Après cela, il faisait si chaud dans ce bal, qu'on se trouverait mal pour moins que cela.

Léonie était prête à reparaître dans les salons ; sa tante vint la prendre, et elle fit sa rentrée dans le bal, en sou- ' riant aux questions empressées de tous ceux qui se pressaient sur son passage.

Parmi ceux-là se trouvait Frédéric.

— Faites-vou^ présenter, lui dit^elle tout bas, et invitez-moi à danser.

Le bal recommença plus joyeux et plus bruyant encore, après le petit incident qui Tavait interrompu et qui avait failli le faire cesser. Comme Léonie venait de s'asseoir^ M. de Sigaud s'approcha d'elle et lui présenta le comte, qui l'engagea à danser dans le cas où elle danserait encore.

Léonie accepta le bras du comte et figura de nouveau dans un quadrille.

— Ayons l'air de causer de choses indifférentes, ditelle à Frédéric en lui parlant comme une jeune fiîle parle à son danseur, en arrangeant les plis de sa robe et en regardant son éventail, car ce que j'ai à vous dire, vous seul devez l'entendre.

— Vos désirs sont pour moi des ordres, vous le voVez, mademoiselle, répondit M. de la Marche, avec ce sourire toujours le même qui doit accompagner les phrases banales qu'un étranger dit à une jeune fille quand il est forcé de danser avec elle.

La musique couvrait la voix des interlocuteurs.

— Vous venez de faire une infamie, monsieur, reprit Léonie, en portant son mouchoir à ses lèvres et en regardant le bout de ses doigts.

— A peu près, mademoiselle.

— Si je ne me fusse trouvée mal, auriez-vous nommé la personne dont vous parliez?

— Je n'eusse dit que son nom de baptême, d'abord.

— Vous aviez un but ?

— Certainement.

— Et personne, excepté vous, ne sait ce secret?

— Nous sommes six à le savoir, vous, mademoiselle. M. G..., Georges, Honorine, Dieu et moi; mais excepté ces six personnes, nul ne le sait et nul ne le saura, à moins...

Le comte parut hésiter avec intention.

— A moins que je ne refuse de faire ce que vous voudrez ? dit Léonie.

— Justement.

— Avez-vous de la fortune , monsieur ? reprit-elle en revenant d'un avant-deux.

— Oui, mademoiselle.

— Qu'avez-vous?

— J'ai cinquante mille livres de rentes.

— Ce n'est pas grand chose. Est-ce que vous avez l'intention de doubler votre fortune ?

— Non : mon ambition va plus loin que cela.

— C'est qu'il y a des gens qui font ce que vous faites, pour de l'argent; ma femme de chambre, par exemple.

Quelque empire .que le comte eût sur lui-même, il ne put s'empêcher de rougir.

— Je ne suis pas de ces gens-là, mademoiselle.

— Pardon, si je vous interromps, monsieur le comte: mais il faut, avant tout, que je vous fasse une question.

— Parlez, mademoiselle.

— C'est par notre cocher que vous avez aj[)pris ce que vous vouliez savoir?

— Oui.

— Mais quel indice a pu vous mettre sur la voie?

— Oh 1 mon Dieu 1 un incident bien simple, mais qui, simple pour tout le monde, ne pouvait l'être pour moi, qui vois un mystère sous les choses les plus naturelles et les plus fréquentes.

Il y a quelque tniups^ je passais, à dix heuresdu soir^ dans la rue de Tournon; vous étiez avec votre père, sur la terrasse de ce salon, et vous teniez un bouquet à la main. '

Vous êtes belle, remarquablement belle ; je m'arrêtai quelques instants pour vous voir. Monsieur le marquis détournait la tête en ce moment.

Vous avez laissé tomber votre bouquet dans la rue, après quoi vous êtes rentrée dans le salon.

Je ne sais pourquoi j*eus Tidée que ce n'était pas par hasard que ce bouquet était tombé. Je me cachai dans Tencoignure d'uîie porte et j'attendis.

Unjeune homme, caché, comme moi, sous une porte voisine, sortit alors de sa cachette, s'assura que la rue était déserte, alla ramasser votre bouquet et en tira un papier. Je démandai à qui appartenait riiôlél où nous sommes, jp l'appris, je voulus suivre le jeune homme au bouquet, mais il éjtait monté dans une voiture et il avait *<lisparu.

Le lendemain, je partis pour la campagne que j'habite, et oîi j'avais une affaire presque aussi importante que celle-ci ; mais je laissai mon cocher à Paris avec une promesse de deux cents louis s'il parvenait à me faire savoir le nom de votre amant, car je ne doutais pas que ce jeune homme le fût.

Hier, je suis revenu à Paris, j*ai prié M. le baron de Sigaud de me présenter à monsieur votre père et de m'avoir une invitation pour aujourd'hui, et j'ai trouvé en arrivant, de M. Georges, devenu votre cocher et l'amant de votre femme de chambre, une lettre qui me donnait tous les détails que je voulais savoir.

— A merveille! quelle belle chose que la franchise, et comme nous voilà maintenant à notre aise l'un vis-àvis de l'autre !

— Savez-vous, mademoiselle, que vous êtes une femme exceptionnelle I

— Je le sais, monsieur le comte. •

— Aussi, le sentiment que j'éprouvais pour vous s'augmente-t-il de l'admiratiitai que vous m'inspirez.

— Et quel sentiment éprouvez-vous pour moi?

— Je vous aime.

— Vous, monsieur? et avec quoi?... demanda Léonie en regardant fixement le comte.

— Avec mon cœur, mademoiselle,

— C'est impossible.

— Pourquoi ?

— Parce que si vous avief ce cœur avec lequel vous dites que vous m'aimez, vous n'eussiez pas fait ce que vous avez fait tout-à-l'heure.

~ Quoi qu'il en soit... je vous aime.

— De sorte que, profitant du secret que vous ave« entre les mains, vous voulez être mon amant?

— Non, mademoiselle, yje veux mieux que cela.

— Ce sera difficile à trouver, monsieur.

— Vous allez voir que non, mademoiselle. Permettez moi seulement de vous adresser une question, à mon 4our;

— Je vous écoute.

— Vous aimez M. G... ?

— Oui.

— Pourquoi l'aimez-vous ?

Léonie fixa de nouveau ses grands yeux noirs et brûlants sur son danseur, mais, celte fois, sans dire un mot. C'était répondre.

— Et comment l'avez- vous connu?

— Je l'ai vu au théâtre plusieurs fois, il a eu l'audace de me regarder assez souvent pour être remarqué. Il s'est enquis de mon nom et de mon adresse; il est venu rôder dans ma rue, et un jour que je sortais à pied, avec ma gouvernante, il m'a glissé hardiment une lettre dans la main.

— Et cette lettre ?

— Contenait trois mots : « J^vous aime. i> A mon tour, je me suis enquis de son adresse^ et quand je Fai sue^ je lui ai fait écrire par ma femme de chambre : « Si vous m'aimez, ne me l'écrivez plus. Libre à vous de trouver moyen de me le dire. » Trois jours après, Honorine était parvenue à le faire eîitrer chez moi, et cela en plein jour. Ce qu'elle avait fait le jour, elle le fit la nuit. Est-ce là ce que vous voulez savoir?

— Non, mademoiselle.

— Interrogez, alors.

— A quoi vous mènera une pareille liaison?

— Au suicide, sans aucun doute; car je me tuerai le jour où cette liaison sera connue; et au chemin que prennent les choses, elle sera connue bientôt.

— Peut-être que non. Il y a un moyen d'éviter ce malheur.

— Lequel ?

— C'est d'épouser M. G...

— Moi, la fille du marquis de Thonnerins !

— Vous êtes bien sïi maîtresse, vous pouvez bien être sa femme.

— Vous êtes fou, monsieur, M. G... est de ceux dont on fait des amants, mais non de ceux dont on fait des maris pour des filles comme moi. Puis, en le prenant, je voulais les émotions d'une liaison mystérieuse, et non les émotions permises du foyer conjugal. Si j'avais voulu épouser mon amant J'aurais un homme du monde. J'ai pris ce chanteur parce qu'on ne le reçoit pas ici, et que le mystère est plus grand. Ce n'est pas même mon amant, c'est le laquais de mon cœur. Quand j'aurai assez de lui, je le chasserai.

— Ohl vous êtes bien une grande dame, mademoiselle, fit Frédéric avec admiration, car il était de ceux que doivent séduire de pareilles natures.

— Deux choses dominent en moi, reprit Léonie; ces

deux choses sont : la volonté et Torgueil de. mon nom. A ces deux choses^ je sacrifierai tout.

Voilà pourquoi, monsieur le comle^ vous me voyez si rapidement franche avec vous ; c'est que vous pouvez me perdre et peut-être me sauver. Imposez-moi donc vos conditions dès ce soir^ sinon, plutôt que d'attendre un scandale public que vous me paraissez homme à faire, je me tuerais cette nuit, ce qui ne serait qu'une avance faite à l'avenir ; car, je vous le répète, c'est ainsi que cette liaison finira. Il le faut.

Malgré elle, Léonie avait appuyé sur cette dernière phrase.

— Il le faut? répéta Frédéric avec le ton d'une question, et en fixant sur Léonie ui^ regard qui devinait la réponse qui allait être faite.

— Oui, murmura-t-elle, il le faut, avant deux mois d'ici.

— Et d'où vient cette nécessité?

— Elle vient de ce qu'à quatre mois une femme ne peut plus cacher sa grossesse.

— Eh bien! comme vous l'avez dit, mademoiselle, moi qui pouvais vous perdre, je puis vous sauver.

— Par quel moyen ?

— Je suis ambitieux, mademoiselle : je veux être quelque chose dans le monde politique, où, à mon avis, il y a une place à prendre à l'heure qu'il est ; mais pour cela, lïia seule intelligence et ma seule fortune ne me suffisent pas. Il me faut l'appui d'utie grande position. Pour y arriver, tous les chemins me seront bons, et je prendrai d'autant plus volontiers ceux où je pourrai eii même temps rendre service à quelqu'un. Comprenez-vous, mademoiselle?

— Je commence à comprendre.

—- Et vous me permettez de continuer?

— Oui.

158 TROIS HOMMES FOETS

— Je suis donc convaincu que le gendre de M. de Thonnerins pourrait arriver à cetle position. Or, il n'en sait rien encore, mais il ne pourra avoir pour gendre qu'un homme qui fermera les yeux sur le passé, et qui se trompera de quelques mois dans le calcul des suites ordinaires du mariage.

— Tout cela est assez justement raisonné. Et vous avez Jeté les yeux sur moi pour réussir ?

— Oui, mademoiselle.

— Ainsi, vous demanderez ma main à mon père?

— Dès demain.

— Et s'il vous la refuse?

— Peu m'importera, si vous voulez que ce mariage se fasse.

— Et si je m'y oppose, moi ?

— Je- vous perds.

Tandis que, si vous acceptez, nul ne saura ce qui aura eu lieu, et une fois ma femme, vous serez libre et maîtresse de vos actions, car, comme vous le pensez bien, je ne suis pas de ceux qui mett^t leur honneur dans la fidélité de leur femme.

— Et vous êtes comte? demanda Léonie après un moment de réflexion.

— Oui.

— D*un vrai comté ?

— Non. Mais le titre est bien à moi; je l'ai acheté et payé.

— • En dehors de cela, êtes-vous un assez honnête homme?

— Oui.

— Comtesse de la Marche 1 cela fait encore assez d'effet! Puis J'ai toujours compris l'ambition. Demandez ma main à mon père, monsieur.

— Vous me le permettez?

— Oui. Quand on croyait mourir et qu'on trouve

une occasion de vivre, on aurait tort de n'en point profiter.

— Dès demain je ferai cette démande. Une fois mariés nous quittons la France. '

— Pour dix mois.

— Vous êtes un ange, mademoiselle.

— N'est-ce pas ?

La contredanse était finie.

Frédéric reconduisit Léonie à sa place; et comme il n'avait plus rien à faire dans la maison, il la quitta.

Le lendemain, à quatre heures, îl se faisait annoncer <;liez M. de Thonnerins, lequel, rencontrant le soir le bafon de Sigaud, lui diSait :

— C'est bien vous qui m'avez amené hier un certain comte de la Marche ?

— Oui. ^

— Eh bien ! il est très-original, votre faux comte.

— Comment cela ?

— Devinez ce qu'il est venu faire aujourd'hui chez moi. •— Que diable voulez- vous que je devine !

— Il est venu me demander la main de ma fille î fit le marquis en riant.

— Lui?

— Lui-même.

— Que lui avez-vous répondu?

— Je lui ai répondu que je la lui refusais, et savezvous ce qu'il a ajouté alors?

-Non.

— Il m'a donné son adresse , et il m'a dit que si je <;hangeais d'avis d'ici à demain, je le lui fisse dire. Je trouve l'idée étourdissante.

— Qu'a dit de cela M"« Léonie?

— Elle n'en sait rien encore. Elle a dormi tout le jour, niais elle rira bien quand je le lui conterai.

— El elle est tout-à-fait remise de son indisposition?

— Tout-à-fait.

Quand, après avoir quitté le baron, le marquis rentra chez lui, Léonie le fit prier de passer chez elle.

Léonie était seule dans sa chambre, éclairée par les bougies d'un candélabre colossal autour du pied duquel jouaient des amours aux ventres bombés et le long duquel s'enroulaient des pampres et des vignes.

Par le candélabre, jugez du reste de la chambre : tapis moelleux, murs blancs, rideaux de satin, corniche d'or, lit et meubles de Boule, glaces géantes, parfums de toutes sortes, ornements de toute espèce.

Lorsque le marquis entra dans cette chambre, Léonie, vêtue d'un peignoir de soie "blanche, brodé à la main de boutons de rose et de feuilles vertes, peignoir sans taille, aux manches larges, laissant voir les riches dentelés d'une chemise de nuit dont les manchettes couvraient à moitié les mains de la jeune fille, Léonie, disons-nous, étendue sur une causeuse, un de ses bras posé sur le dos du meuble et sa tête -posée sur ce bras, paraissait réfléchir profondément tout en regardant ses petits pieds roses qui , comme deux oiseaux dans un buisson, jouaient sur le coussin où ils étaient posés, et dans lequel i's s'enfonçaient et disparaissaient aux trois quarts.

— Vous jn'avez fait demander, Léonie? dit M. de Thonnerins en entrant et en baisant presque cérémonieusement la main de sa fille.

— Oui, mon père, veuillez vous asseoir et m'écouter. Léonie ne changea point de pose pour cela.

Le marquis prit un fauteuil, le roula près de sa fille, et s'assit.

— C'est de choses sérieuses que j'ai à vous parler, mon père.

— Je vous écoute.

— Vous avez reçu une visite, aujourd'hui?

— J'en ai reçu plus d'une.

— Mais vous en avez reçu une qui avait ou qui semblait avoir un caractère plus grave que les autres.

— En effet.

— Celle que vous a faite le comte Frédéric de la Marche. Il venait vous demander ma main.

— Qui vous a dit cela?

— Je le sais, mon père.

— Est-ce avec votre consentement qu'il le faisait? ,

— Oui, mon père.

— Est-ce que vous aimeriez cet homme?

— Certes non. Je ne Testime même pas.

— Comment, alors, Tavez-vous autorisé à une pareille demande ?

— Vous le saurez tout-à -l'heure, mon père; mais procédons par ordre. Qu'avez-vous répondu au comte?

— J'ai répondu que je refusais votre main.*

— Et vous avez eu tort.

— J'ai eu tort?

— Oui; parce que maintenant il va falloir la lui proposer.

— Vous devenez folle, Léonie.

— Je ne crois pas, mon père. Je ne suis pas folle, j'obéis à une nécessité, voilà tout.

— Expliquez- vous donc.

— J'ai un amant, mon père I

Le marquis fit un bond sur son fauteuil.

— Qu'avez-vous dit là? s'écria-t il en pâlissant.

-— J'ai dit que j'avais un amant, répondit froidement et tranquillement la jeune fille.

Le marquis regarda autour de lui comme un homme frappé d'un coup de foudre, et ce fut lui qui, à son tour, crut qu'il était fou.

— Voyons, mon enfant, voyons, reprit -il en se rasseyant, en tâchant de reprendre un peu de calme, en riant presque, voyons, parlons sérieusement.

— Mais c'est très-sérieusemènt que je vous parle, mon père.

— Vous avez un amant !

— Oui, je vous le répète.

— Vous, ma fille I

— Moi, Léonie de Thonnerins; combien faut-il vous ie dire encore de fois, mon père?

— Et quel est cet homme?

• — Je ne vous dirai pas. son nom, car, en vérité, le pauvre garçon n'est pas cause de tout cela, je me contenterai de vous dire sa position : c'est un comédien.

— Un comédien 1 fit le marquis en cachant son visage 4ans ses deux mains. Mais il est impossible que cela sôit î

— Cela est cependant.

— Savez-vous, Léonie, reprit le marquis avec une belle et fière intonation, savez-vous que vous avez déshonoré mon nom, et que je devrais vous tuer ?

— En effet, cela serait votre devoir; malheureusement, •ce n'est pas votre droit. D'ailleurs, le déshonneur n'existera que lorsqu'il sera connu, et j'ai trouvé, ou plutôt M. le comte Frédéric de la Marche a trouvé une combinaison qui l'ensevelira dans le plus profond mystère.

— Elle! Léonie, comtesse de Thonnerins! murmurait le marquis en se frappant le front. C'fôt à en perdre la raison.

— Veuillez m'écouter, mon père. Vous me connaissez, n'est-ce pas? vous savez que j'ai autant que vous l'orgueil de ma race. Je serais donc morte avant de laisser tomber une tache dessus. Mon plan était arrêté, ma résolution était prise. Je ne pouvais pas épouser l'homme -auquel je me suis donnée. Malheureusement, la nature ne se conforme pas à ces préjugés humains^ et je suis enceinte de deux mois.

— Allez, continuez, dit le marquis d'une voix éteinte, iandis que deux grosses larmes roulaient sur ses joues.

— D'ici à peu de temps, je me serais donc tuée comme

par accident, et vous-même n'auriez rien su de la cause de ma^m^t. Il était impossible que cet enfant vînt au monde^ et que notre nom fût traîné dans la boue. Les bourgeois auraient trop ri.

Vous voyez, mon père, que cette résolution ne me rendait pas plus triste et que je dansais hier aussi gaiement que jamais. C'est que j'ai dans les veines le sang le plus pur de France et que je connais ses exigences. Cependant il est triste de mourir à mon âge; je me disais cela quelquefois.

Hier, un homme a raconté derfière moi toute cette histoire, moins le nom, qu'il allait peut-être dire quand je me suis retournée, folle et prise de l'envie de l'étrangler. Il a fallu me contenir. La colère m'a étouffée, et je me suis trouvée mal. Cet homme qui savait tout, c'est M. de la Marche

De retour au salon, j'ai dansé avec lui, et comme il otait évident qu'il n'avait agi ain^ qu'avec un but, je lui ai demandé ce qu'il voulait. Il m'a répondu qu'il voulait ma main et qu'il jetterait un voile sur le passé. C'était un moyen de faire vivre mon enfant, de m'épargner un double crime et de ne pas quitter un monde qui, en somme, me plaît assez. J'ai accepté le marché.

Si vous avez un autre moyen, proposez-le, mon père, et nous verrons auquel nous devrons donner la préfé- Vence.

Le marquis se leva chancelant sous cette révélation comme sous un monde.

— Mais cet homme est un misérable, dit il tout-àcoup.

— Oui, mais c'est un misérable qui peut me sauver si nous faisons ce qu'il veut, et me perdre si nous ne le faisons pas; qui, si je me tue, dira la cause de ma mort, 3Bt salira ma mémoire *et votre nom ; qui, si je refuse, racontera la vérité et me déshonorera; qui, si j'épouse

!(j4 TROIS HOMMES FORTS

un homme d'honneur^ et qui me croira pure, ce que, du reste, je ne ferais pas, dira tout à cet honftne, et me condamnera à la honte. Non, mon père, j'ai bien réfléchi depuis hier.

Maintenant que cet homme connaît mon secret, le seul moyen de tout réparer, c'est de m' accorder à lui. Puis, nous seuls saurons de quelle manière il m'a obtenue, car il n'ira certainement pas le dire. Il est de naissance obscurç, c'est vrai; mais enfin il est à peu près riche, il se fait appeler comte, il a acquis sa fortune lui-même, ce qui est assez honorable, dit-on; s'il n'est rien dans le passé, vous le ferez quelque chose dans l'avenir.

Vous passerez pour un esprit au-dessus de préjugés trop ridicules. On croira que c'est un mariage d'amour, et tout sera dit. A moins que vous n'aimiez mieux donner ma main au père de mon enfant; mais, outre que ce serait un scandale énorme , moi je n'y consentirais pas.

Ce que venait de dire Léonie avait tellement bouleversé M. de Thonnerins, que si en ce moment il eût voulu sortir, il se fût heurté à tous les murs comme un homme ivre. On eût dit que ses cheveux blancs venaient de blanchir encore. Ses yeux regardaient attentivetoent un coin de la chambre et ne le voyaient pas, et sa tête s'agitait avec un hochement nerveux sous un souffle d'idée fixe et de folie, comme la cime d'un arbre sous le* vent qui va le déraciner.

—.Mais, demanda-t-il avec une voix douloureuse qui prouvait déjà l'affaiblissement de ses plus nobles énergies, mais ce comédien se taira-t-il?

— Oui, il m'aime.

— Il y a d'autres confidents, sans doute?

— Bouches qu'on ferme avec des serrures d'or. Le comte de la Marche est seul à craindre.

— Je vous obéirai, ma fille; demain j'irai chez le comte, fit le vieillard brisé.

— Vous n'avez pas besoin d'un long entretien avec ui, mon père; tout est convenu.

— Mais, ce mariage fait, vous ne me verrez plus, Léonie ; car si les autres ignorent votre faute, moi je la connaîtrai, et je ne vous pardonnerai jamais.

— Comme il vous plaira, mon père.

— Après-demain nous quitterons Paris, et nous nous rendrons dans notre terre du Dauphiné, où le mariage se fera.

— Le plus tôt possible, n'est-ce pas?

— Dans un mois au plus tard. Vous n'avez plus rien à me dire, Léonie?

— Non, mon père.

— Je me retire, alors.

— Adieu,, mon père.

Le marquis sortit de la chambre de sa fille, tressaillant au moindre bruit, comme si ce bruit eût été une voix, et que cette voix lui eût répété ce qu'il venait d'entendre.

Ce fut ainsi qu'il regagna son appartement, et congédiant son valet de chambre qui l'attendait pour le déshabiller, il s'enferma, et toute la nuit resta seul et pleurant de grosses larmes qui tombaient sur ses mains, car il n'avait pas la force de les essuyer.

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