‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 34 sur 34 · XXX · texte numérisé non relu

XXX

NOBLESSR OBLIGE.

Ce procès et la déclaration qu'il fit connaître causèrent une grande émotion à Nîmes. On rechercha les parents de Raynal; ils étaient morts. On réhabilita la mémoire de l'innocent, c'était tout ce qu on pouvait faire.

M. de Thonnerins et Léonie avaient quitté Paris. Ils s'étaient rendus dans leur terre du Dauphiné; mais, arrivés là, le père et la fille s'étaient séparés autant que les convenances le permettaient, c'est-à-dire que> sous le prétexte de s'occuper de musique ou de dessin, W^^ de Thonnerins restait dans sa chambre, tandis que le marquis restait dans la sienne.

Le vieux noble avait vieilli de dix années en un mois. Il était aisé de voir qu'une grande douleur morale minait ce grand orgueil. «

Léonie vivait comme elle avait toujours vécu.

Tous les matins elle montait à cheval et, suivie de deux domestiques, elle faisant dans un magnifique bois

dépendant de sa propriété des promenades de deux ou trois heures^ promenades pendant lesquelles elles lançait son cheval à fond de train et dont elle revenait haletante. N'y avait-il pour elle, dans ces courses forcenées, que le seul plaisir de se sentir emporter sur an cheval rapide comme le vent et de lutter contre un danger?

Cette année-là, le marquis voyait peu ses «voisins de campagne, et le château ne s'éclftirait plus des fêtes d'autrefois.

Du reste, il allait devenir la résidence définitive de M. de Thonnerins, qui allait y rester seul après le mariage de sa fille, laquelle devait suivre M. de la Marche dans la mission diplomatique que son père avait obtenue à l'avance pour son gendre futur, qu'il n'avait point encore nommé.

L'époque à laquelle Frédéric devait venir en Dauphiné était déjà passée, quand un soir M. de Thonnerins lut dans un des journaux qu'il recevait et qui lui apportaient des nouvelles du monde au fond de sa retraite, les détails du double événement de la déclaration de Valéry et de la mort de M. de la Marche.

Il pâlit en lisant ce récit, prit le journal et monta dans la chambre de sa fille.

— Lisez, lui dit-il en lui présentant la feuille et en lui montrant du doigt le paragraphe qu'elle devait lire.

Léonie prit le journaL

Pas un muscle de son visage ne tressaillit.

— C'est bien I mon père, dit-elle.

Le vieillard redescendit sans autre explication et se renferma dans sa chambre, sombre et muet comme le désespoir.

Léonie, restée seule, se leva, s'approcha de son miroir et s'y contempla quelques instants.

— C'est dommage! dit-elle en se souriant, j'éta^ belle.

Elle était belle, en effet, belle de cette beauté de race, froide, imposante, énergique, et aux traits de laquelle la noblesse et l'aristocratie donnent la hauteur mâle que le courage et la force donnent à Thomme.

Vers minuit, Léonie se coucha.

Deux ou trois fois, pendant la soirée, elle avait entendu des pas se rapprocher de sa chambre et s'arrêter à sa porte.

Elle avait reconnu le pas de son père, qui avait prêté Toreille à ce qui se passait en dedans de la chambre, mais qui n'avait pas osé en franchir le seuil.

M"« de Thonnerins tenait un livre ouvert sur son lit, mais ses yeux et sa pensée étaient autre part.

Elle entendit sonner les unes après les autres toutes les heures de la nuit. Comme elle, son père veillait dans sa chambre; seulement, lui, il ne s'était pas couché, et continuellement il entr'ouvrail les rideaux de sa fenêtre, et ses yeux se fixaient sur les fenêtres éclairées de sa fille.

Enfin le jour parut.

Léonie se leva et revêtit son costume d'amazone, puis elle descendit retrouver son père dans la salle à manger pour déjeuner avec lui.

Le marquis était plus pâle qu'il ne l'avait jamais été.

Le déjeuner se passa comme de coutume; mais quand il fut terminé M^^^ de Thonnerins s'approcha du marquis et lui dit ce que, depuis la visite de Frédéric, elle ne lui avait pas dit une seule fois :

— Voulez -vous m'embrasser, mon père ?

M. de Thonnerins prit sa fille dans ses bras et lui dit en l'embrassant et d'une voix faible :

Du courage t

— J'en ai mon père, soyez tranquille, répondit Léonie; et s'arrachant brusquement des bras du marquis, elle demanda son cheval.

On lui amena une magnifique bête aux jambes souples comme Tacier^ et toute frémissante de jeunesse et d'ardeur.

Léonie se mit en selle. L'animal bondit deux ou trois fois sous cette main connue^ et^ suivie de ses deux domestiques^ la jeune fille- quitta le château.

Au bout de deux cents pas, elle mit son cheval au grand trot, et les deux valets mirent, tout en causant, les leurs à la même allure; mais ils furent bientôt forcés de la doubler, car du trot Léonie passa au galop et disparut dans un tourbillon de poussière

— Diable! quel train ! dit un des domestiques.

— Tu sais bien que c'est le plaisir de mademoiselle de lancer son cheval à toute vitesse.

— Oui, mais ordinairement ce n'est pas dans des allées comme celle-ci.

— Qu'a-t-elle donc, cette allée?

— Gomment ! tu ne vois pas qu'elle est pleine de trous là-bas, et qu'il faut franchir des barrières à chaque instant ? Tiens, regarde, voilà mademoiselle qui en saute une.

— Mais elle va se casser le cou !

— En effet, Léonie faisait en ce moment sauter à son cheval une barrière qui avait au moins quatre pieds et demi.

— Quand mademoiselle se cassera [le cou à cheval, le monde finira ; regarde.

En ce moment, Léonie, qui avait franchi la barrière^ reprenait sa course en se disant:

— C'est plus difficile que je ne croyais.

— Il faut dire aussi que Corinne a de fameuses jambes.

— Mais la voilà qui gagne drôlement sur nous. On dirait que son cheval l'emporte.

— Imbécile!

^ — C'est impossible autrement. La voilà qui court tout droit dans la direction du ravin: si elle ne s'arrête pas, elle est tuée.

— Hardi là!

Et les deux domestiques enfoncèrent les éperons dans le ventre de leurà chevaux^ en hurlani, car le danger que courait Léonie était évident et effroyable :

— Mademoiselle^ mademoiselle^ arrêtez !

Mais Léonie n'entendait plus rien^ et arrivant au bord du raviU;, qui pouvait avoir une vingtaine de pieds de profondeur et dont le fond était occupé par de larges pierres granitiques, eÇe fit firanchir à son cbeval le garde-fou qui séparait le ravin de la route et s*élança dans Tespace, ei4 criant avec une sorte d'ivresse fatale :

— Allons donc î * '

Femme et cheval roiHërent dans l'abîme.

Le cheval seul se l^^léi^ pour aller retomber quelques pas plus loin: il aî^' ^ •^v-'--- '^r"'^^

.Quant à Léonieftfiiéav^^fc 0**3 iuee sur h» coup.

Une vieille femdie, qui ramassait du bois dans le ravin et qui avait tout > a* raconta comment la chose s'était passée, et les deux^ domestiques, arrivés sur le lieu de l'accident, relevèrent le»corps de leur maîtresse, firent une espèce de civjjère avec des branches entre leurs deux chevaux, et ramenèrent ainsi le cadavre au château, se demandant comipent ns allaient annoncer au marquis celte elTroyable nouvelle!.

Remplacez chez Léoi^ie et chez M. de Thonnerins le respect humain et Torgueil du nom par la résignation de Pascal et la foi en Dieu de Blanche, et vous aurez un jour pour Léonie le repentir au lieu du suicide, et pour le marquis le calme af lieu du désespoir. Dieu, qui défond l'orgueil dans la^ vie, ne peut pas pardonner le suicide, cet orgueil delà mort. Cest ce qui fait dire à saint Augustin cette phrase sublime : c Oui, la mort de Lucrèce ne voulant pas- survivre à sa pudeur est une belle et grande chose, mais le consentement à la vie eût . été plus beau encore, et, chrétienne, elle eût vécu. »

ÂPILOGUB.

Sept mois après la mise en liberté de Robert, la nature, qui ne s'occupe ni des causes iii des effets, accomplissait son œuvre, et Blanche ressentait les premières douleurs de l'enfantement.

M"»« Pascal, Félicien et M. Maréçkal étaient là.

Robert, Thomme fort, pleurait i n'osait entrer dans la chambre où so' ' plus au monde.

Tout-à-coup, M. Maréchal vint le trouver et lui dit :

— Vous pouvez entrer, mon ami. ^ ^

— Blanche?

— Est sauvée. ^^

— Et l'enfant? . 1 . '

— L'enfant vit^ mais dans deux neures il sera mort. L'homme n'est pas complet comme Dieu. Robert

avait juré de faire son enfant de cet enfant ; mais Dieu, qui connaît la limite des forces humaines, rappelait à lui cette pauvre petite créature, c'est-à-dire une preuve vivante d'un passé douloureux.

Malgré lui Robert remercia Dieu, revint s'agenouiller aux pieds de sa femme, qui, pâle, ^puisée, mourante, lui dit tout bas :

— • Robert, je suis en danger de mort, tout être qui donne la vie est près de mourir. J'attendais cette heure avec impatience, car à cette heure seulement il m'était permis d'être franche et d'avouer toute la vérité. — Robert, j'ai à te dire un mot qui depuis huit mois emplit mon cœur et m'étouffe. — Robert, je t'aime \

Et Blanche^ brisée par la douleur et rémotion^ retomka sans mouvement sur son lit.

— Elle est morte ! s'écria Robert avec terreur.

— Non, fit M. Maréchal en souriant, elle dort, et dans quinze jours nous irons tous remercier Dieu et entendre le premier prêche de Félicien.

Quinze jours s'écoulèrent, et par une belle journée de dimanche, Robert, Suzanne, M»"® Pascal, M. Maréchal et Blanche, pâle et appuyée au bras de son mari, se rendirent à la petite église de Moncontour.

Au moment où ils entraient, Pascal montait en chaire, et le sermon de ce jour fut un pieux et chaste développement de cette belle parole du Christ sur la femme égarée :

€ Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre. »

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