‹ Affaire Clemenceau; mémoire de l'accuséChapitre 33 sur 34 · LA FORCE PHYSIQUE · texte numérisé non relu

LA FORCE PHYSIQUE

Croyez-vous que la force physique ait été donnée à l'homme comme elle a été donnée au taureau, sans cause, sans intelligence, sans but providentiel?

Je ne le crois pas, moi.

Croyez vous que Dien ait donné à certains hommes justes et honnêtes le droit de se faire, sans le secours de la loi, les instruments de sa justice, quand ils se trouvent en face d'exceptions aussi fatales et aussi dangereuses pour toute une société, que celle que nous avons essayé de peindre dans Valéry?

Je le crois fermement.

La nuit était obscure^ Robert suivait Valéry à trente pas de distance.

L'un était pâle^ agitée frissonnant comme l'image de la terreur; l'autre pâle aussi^ mais calme et sombre comme une statue de la Nécessité. •

- Tout-à-coup Valéry disparut dans une ruelle, espèce d'escalier étroit et raboteux, conduisant entre deux murs au fond de la vallée.

Au moment où il entrait, Robert disparaissait de son côté, mais il reparaissait bientôt au bas de cette ruelle et venait tranquillement s'asseoir sur la première marche de cet escalier, tournant ainsi le dos a cehii qui descendait, et barrant complètement le chemin.

Valéry, en arrivant à cet homme immobile, lui toucha l'épaule en disant :

— Mon ami, veuillez me laisser passer.

Alors Robert se leva, se retourna, et regardant le comte en face :

— Non, monsieur, lui dit il, vous ne passerez pas.

— Et pourquoi cela? demanda Valéry, qui ne reconnaissait pas ce jeune homme et croyait avoir affaire à un homme ivre.

— Parce que le pas que vous venez de fahre est le dernier que vous ferez de votre vie.

Frédéric haussa les épaules.

— Allons, fit-il en étendant la main pour écarter le paysan, éloignez-vous,

— Regardez-moi donc, monsieur, et vous verrez que je ne puis pas vous laisser passer.

Valéry se pencha sur son interlocuteur.

— Robert ! s'écria-t-il.

— • Oui, Robert.

— C'est autre chose alors. Et que me voulez vous?

— Je veux vous tuer.

— Vous !

— Moi.

— Et croyez-vous que je sois homme à me laisser tuer ainsi?

-* Il le faudra bien.

-«Et pourquoi voulez-vous me tuer? demanda le comte d'un ton moitié ironique^ moitié ému.

— Parce qu'il est temps que vous soyez puni de tout ce que vous avez fait. J'ai entendu tout ce que vous avez dit à Félicien tout-à-l'heurè. Vous avez assassiné un homme et une femme; vous avez forcé une jeune fille à douter de la pudeur; vous avez voulu forcer un prêtre saint comme un martyr à douter de Dieu. Sur mon âme et sur ma conscience, vous avez mérité la peine de mort, non pas cette peine de mort légale qui laisse au condamné le temps et le moyen de faire du mal avant de mourir, mais cette peine de mort qui tue comme la foudre et qui e^st la brusque volonté de Dieu.

— Allons, monsieur, tuez-moi, reprit Valéry en portant la main à la poche de son habit et en y armant un pistolet, car, comme on le pense bien, Valéry n'était pas de ceux qui sortent, qui dorment même sans armes.

Robert vit le mouvement, et saisissant d'une maia vigoureuse et impassible comme un étau le bras de soa adversaire :

— Cinq minutes encore, monsieur, el dans cinq minutes je vous laisserai décharger cette arme contre moi, et j'e3père même que vous me blesserez; mais auparavant je veux que vous sachiez bien à qui vous avez affaire et ce qui va se passer. J'aime W^^ Pascal et je veux l'épouser; mais vous comprenez bien que pour cela il faut que vous soyez mort. Votre enfant, je le reconnaîtrai et il portera mon nom; cela vaut bien quelque chose, n'est-ce pas? Je pourrais vous tuer en duel, mais vous n'en valez pas la peine, d'ailleurs je n'ai pas le temps d'attendre; vous êtes une bêle fauve, et j'aime mieux vous tuer d'un coup de poing.

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— Essayez.

— Patience, seulement je oe veux pas qu'on me tranche le cou pour avoir commis un assassinat. Il y a trop longtemps que je souffre à cause de vous, il est temps que vous me dédommagiez. Je vais vous lâcher le bras et vous barrer le passage, vous me tirerez évidemment le coup de pistolet que vous tenez là, ce sera donc un duel * où vous aurez toutes les chances ; seulement, comme il y a un Dieu, vous me blesserez peut-ôtre, mais vous ne me tuerez pas. Alors je serai en cas de légitime défense, et je vous assommerai comme on assomme un bœuf, d'un coup de poing. Je vous prendrai les lettres de Blanche, que vous avez sur vous, je les brûlerai, mais je laisserai sur votre cadavre la déclaration que Félicien vient de vous rendre. J'irai déclarer que j'ai tué un homme qui, sans raison, m'avait tiré un coup de pistol^. Je suis connu, aimé, honoré ici. Quand on m'interrogera, je répondrai que je ne vous connaissais pas, que j'ignore pourquoi vous m'avez attaqué, et comme oh aura trouvé sur vous cette déclaration qui prouve que vous êtes un assassin, on rejettera cette nouvelle tentative de meurtre sur les terreurs familières aux gens de votre espèce, qui croient voir un juge et un' dénonciateur dans tous ceux qu'ils rencontrent. On me plaindra et je serai acquitté. Avouez que tout cela est bien raisonné et qu'il n'y a pas besoin d'être un malhonnête homme pour trouver une pareille combinaison.

Vous devinez, n'est-ce pas, de quel ton tout cela était dit?

— Oui, c'est bien raisonné, reprit Valéry d'une voix rauque; mais il se passera bien des choses avant que ceU s'accomplisse, et je ne suis pas encore mort.

— Eh bien, monsieur, essayons. Vous êtes un homme fort, vous avez brisé tous les obstacles qui s'opposaient à vos volontés; je vous défie de briser celui-ci. Et en di* sant cela^ Robert lâcha la main de Valéry pour lui laisser

tous les moyens d'attaque et de défense^ et lui montrait ses deux vigoureux poignets.

Valéry tira son pistolet de sa poche.

— Voulez-vous me laisser passer? lui dit-il.

— Non.

Et Robert ne bougea point.

— Vous ne le voulez pas?

— Non.

— Prenez garde !

— Tirez donc, monsieur.

— C'est vous qui l'aurez voulu, s'écria Valéry. Et ivre de colère et tremblant de toutes les émotions du jour, il étendit le bras sur Robert et lâcha la détente de son arme.

Le colosse ne bougea point; cependant Valéry était sûr d'avoir touché son adversaire.

En effet, malgré l'obscurité de la nuit, il vit une large tache de sang rougir la chemise du jeune homme à la hauteur du cœur. Il espéra alors, car plus un homme est criminel, plus il espère, il espéra encore avoir le temps de se sauver et il fit un pas en arrière, mais avant qu'il en eût fait un second^ Robert, muet et pâle, l'avait saisi d'une main, et levant l'autre :

— Te repens-tu? lui dit-il.

Au lieu de répondre, Valéry, de la main qu'il avait libre, essaya de déchirer le papier que Félicien venait de lui rendre; mais au moment où il le saisissait, Robert jetait au loin le chapeau de Frédéric et laissait, véritable massue, tomber son formidable poing sur la tête de ce misérable.

Valéry vacilla comme un homme ivre, ses yeux roulèrent sans regard dans leur orbite, des mots sans suite s'échappèrent de sa bouche, il étendit le bras, et tournant deux ou trois fois sur lui-même, il tomba, chose inerte, heurtant de sa tête les marches de l'escalier et

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froissant dans ses mains crispées la preuve do tous ses crimes.

Robert ramassa le pistolet déchargé^ prit la déclaration de l'assassin et les lettres de Blanche, qu'il anéantit^ puis avec une force surhumaine^ car la balle du comte lui avait traversé la poitrine, il regagna la ville^ se rendit tout sanglant chez le maire et lui dit :

— Monsieur le maire, en passant pour revenir ici par le chemin creux de la vallée, j'ai rencontré un homme qui m'a tiré un coup de pistolet et m'a fait la blessure que vous voyez. Je me suis défendu comme j'ai pu, et je crois bien que je Tai assommé d'un coup de poing. Voilà une lettre cachetée qu'il tenait à la main et le pistolet dont il s'est servi. Je me constitue prisonnier, mais je demande un médecin et un prêtre. En disant cela, Robert souriait au maire, comme un homme tellement calme de conscience qu'il trouve moyen de rire dans la douleur, et le maire, qui le connaissait bien, s'écriait :

— Je vais chercher le médecin moi-môme ; qu'on aille chercher M. Pascal !

Une demi-heure après, le premier pansement était fait, et Félicien accourait auprès de Robert.

Quant au médecin qui avait fait le pansement, c'était M. Maréchal,. lequel, comme on le sait, n'avait pas encore quitté Moncontour.

Quand le premier appareil eut été posé sur sa blessure, Robert tendit la main à M. Maréchal :

— Merci, docteur, lui dit-il, veuillez me laisser quelques instants seul avec Félicien.

M. Maréchal se retira.

— Mon frère, dit alors Robert, je puis mourir. Il faut donc que je me confesse ; et le jeune homme raconta au prêtre tout ce qui s'était passé, puis il ajouta :

— Voilà toute la vérité', mon cher Pascal, j'ai fait ce

que j'ai cru de Bion devoir el de moB droit de faire. Par

un hasard étrange^ la force du bien et la force du mal pesant chacune de son côté^ le mal l'emportait^ Ma ne pouvait être^ et la force physique^ "tette force absnrAe du poignet) est venue providentiellement^ croyei-le bien, rétablir Téquilibre. Je ne suis pas prêtre^ moi, je n'ai pas fait vœu de résignation et d'humilité. J'ai abattu cet homme comme j'ai abattu le taureau qui se précipitait sur vous; c'a été entre nous un duel loyal, dans lequel je ne me suis servi que de ma seule force et de mon seul droit contre un homme armé. Tout cela fut fait en dehors de vous, et vous n'en êtes solidaire en rien. Cepen* dant, je n'ai pas encore réparé tout le mal que cet homme a fait. Allez chercher M"« Blanche, mon frère, j'ai quelque chose à lui dire.

Pascal, pleurant et priant pour ce noble cœur, embrassa Robert, et sans dire une parole, il alla chercher sa sœur.

Pendant ce temps, le substitut du procureur du roi était venu pour interroger le meurtrier, car, en somme, aux yeux de la loi, il y avait meurtre.

— Racontez-moi les faits, monsieur, dit le substitut.

— J'étais assis dans le chemin creux, répondit Robert, quand un homme qui le descendait m'a touché l'épaule, en me disant : Laissez-moi passer. Il paraît que je ne lui ai pas obéi assez vite, car il a pris un pistolet, et à trois pas il a fait feu sur moi. La balle m'a traversé la poitrine ; alors je me suis précipité sur lui, et d'un coup de poing sur la tête je l'ai étendu à terre. Cet homme avait l'air effaré d'un criminel qui se sauve, et j'ai rapporté ici un papier qu*il tenait à la main, qu'avant de tomber il a essayé d'anéantir, et le pistolet dont il était armé.

— C'est. bien la vérité?

— Oui, monsieur.

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C'était la vérité ^i efiét, sinon dans les causes^ du moins dans les résultats; c/était la seule vérité que^ pour l'honneur de Blanche et de Pascal, Robert pût dire à la justice des hommes.

Le substitut décacheta la déclaration et la lut.

— Vous ne vous étiez pas trompé^ monsieur, dit-il à Robert, vous aviez affaire à un grand criminel.

^ La balle avait été extraite de la blessure, on s'assura qu'elle était du calibre du pistolet saisi, lequel portait sur sa poignée les initiales de M. delà Marche, et le substitut, se levant, dit à Robert.

— Je suis forcé, monsieur, préventivement, de vous maintenir en état d'arrestation; mais l'instruction de cette affaire ne durera pas longtemps, je pense, et vous serez libre bic ntôt , je l'espère.

— Je suis prêt à vous suivre, monsieur le substitut ; mais j'ai une grâce à vous demander.

-— Laquelle?

— Je puis mourir de la blessure que cet homme m'a faite; je puis être condamné, puisqu'il n'y a pas d'autre témoignage que le mien : avant que je meure, avant que j'aille en prison, pendant que je suis e&eôre un homme vivant et un honnête homme, je voudrais donner mon nom à une jeune fille que j'aime et que je devais épouser% Nous sommes ici chez le maire, le frère de cette jeune fille est prêtre, elle ya venir; c'est l'affaire de deux heures. Dans deux heures je ipte rendrai où ' la justice ordonnera que je me rende.

— C'est bien, monsieur Robert, demain je vous ferai transporter, non pas à la prison, mais à l'infirmerie de la prison ; et jusque-là vous êtes prisonnier ici, mais seulement sur parole.

Robert remercia le substitut^ qui s'éloigna avec toutes les marqua possibles de sympathie pour le prisonnier.

Cinq minutes après^ Blanche et Pascal entraient.

— Robert, vous êtes blessé! sécria Blanche en se précipitant aux genoux du jeune homme, et pour moi ! Dieu me pardonnera- t-il jamais tout ce que je vous aurai fait souffrir, mon ami î

— M. de la Marche est mort. Blanche.

— Je le sais.

Et la jeune fille baissa la tête devant ce nom qui était la preuve de sa faute.

— Ne vous avais-je pas promis, reprit Robert, que le mal serait réparé?

— C'est vrai.

— Félicien, il y a quinze jours, vous m'avez offert la main de votre sœur; maintenant que j'ai tué un homme, me l'offrez-vous encore?

— Il y a quinze jours, répondit Félicien, je ne savais pas ce que je sais, Robert; aujourd'hui je ne puis plus offrir la main de Blanche.

— Blanche, dit alors Robert, voulez- vous être ma femme?

— Hélas ! s'écria Blanche en éclatant en sanglots et en cachant son visage dans ses mains, je ne pouvais être la femme que du père de mon enfant.

— Eh bien ! Blanche, fit Robert avec une voix et un sourire impossibles à rendre, soyez la mère de Suzanne, je serai le père de cet enfant.

Mon frère, continua Robert en se soutenant sur Pascal, faites préparer l'église, dans une heure nous vous rejoindrons, Blanche et moi.

En effet, une heure après. Blanche et Robert étaient agenouillés devant l'autel, et Pascal les mariait.

Robert demandait à Dieu de donner à Blanche la force nécessaire pour accomplir le sacrifice qu'elle faisait au repos et à l'honneur de sa famille, car Robert ne se savait pas aimé de Blanche.

Après la cérémonie, elle rentra avec son frère, et Robert se fit transporter à l'infirmerie de la prison.

Au bout d'un mois, l'instruction de l'affaire était faite, Robert était guéri, et les assises s'ouvraient à Niort.

Le tribunal était envahi comme l'avait été celui de Nîmes j)endant le procès de Raynal; seulement, au contraire du premier accusé, Robert n'était entouré que de sympathies, et de tous les coins de la salle on lui souriait.

Au moment où allait commencer l'interrogatoire, l'avocat général se leva et prononça ces paroles en s'adressant aux jurés : ^

€ Messieurs,

» Il y a huit ans, le tribunal de la ville de Nîmes était plein comme l'est celui-ci. Un jeune homme était au banc des accusés; on l'accusait d'avoir assassiné son oncle et une vieille femme, et de les avoir volés après leur mort.

» Ce jeune homme était innocent; mais les charges qui pesaient sur lui étaient accablantes.

5> Il fut condamné à mort et exécuté. Le coupable assistait aux débats et vit l'exécution.

» C'est ce misérable, voleur, deux fois assassin, plus que jamais endurci dans le crime, que Robert a tué après avoir reçu de lui une blessure dont il est à peine remis, et la Providence a voulu que le meurtrier eût sur lui en ce moment la preuve écrite, de sa main de tous ses crimes passés, preuve que M. le président a dans le dossier.

» Pourquoi a-t-il voulu tuer Robert? Je l'ignore; sans doute parce que, poursuivi de remords et d'épouvante, il croyait voir dans tout honnête homme un juge et un vengeur.

» Moi, avbcat général, ministère publie, je demande la mise immédiate en liberté de Faccusé Robert. »

Les paroles du magistrat furent accueillies par des applaudissements ua^imeset des cris de joie.

Les jurés se levèrent et se retirèrent dans la salle des délibérations.

Cinq minutes apr^s ils reparaissaient avec un verdict d'acquittement.

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