VI. — Lea.-pertise de M. Alphohse Bertillon
La déposition de M. Alphonse Bertillon a eu un énorme succès, quand le Siècle a publié son redan tout le monde a considéré avec un mélange de tristesse et de gaîté une construction pareille, capable toutefois d'influer sur le jugement d'un Conseil de guerre.
Cependant il y a des personnes qui, en lisant la déposition de M- Alphonse Berîillon, ont dit comme la vieille, parlant du sermon de son curé : « C'est très fort. Nous n'y comprenons rien. »
M. M. Bernard, ingénieur au corps des mines, a bien voulu d'abord essayer de rendre compréhensible la dé-
monstration de M. Alphonse Bertillon et ensuite de la réfuter. Nous reproduisons ce travail qui a paru dans le Siècle du 27 avril 1899.
1° Parmi les mots à plusieurs syllabes qui se répètent dans le bordereau, il y en a cinq qui sont semblablement placés par rapport aux barreaux d'une grille qui aurait cinq millimètres d'écartement, ce qui revient à dire que la distance horizontale qui sépare les commencements de deux mots redoublés est un nombre exact de fois cinq millimètres, et que cela se répète cinq fois.
2" Il y a une chance sur cent mille (en admettant une précision des mesures de 1/2 millimètre) pour que le hasard produise cet arrangement.
3^ Donc le bordereau est suspect de forgerie.
4*^ Certains de ces mots redoublés présentent le phénomène suivant : le calque du premier, appliqué sur le second, non pas lettre sur lettre, mais avec recul d'une lettre montre une coïncidence dans l'espacement des lettres superposées ; si on place Vo de « copie » sur le c de « copier » , Yo de copier tombe dans le vide, les deux p coïncident comme emplacement, et les lettres suivantes sont excessivement voisines.
•S"" Cette superposition — quant aux espacements — existe pour des mots non redoublés mais ayant une partie commune (comme manuel et manœuvres).
G° Quand la superposition (des espacements) exige une avance ou un recul des lettres correspondantes, ce glissement est le quart de l'espacement des barreaux, soit |mm ly^^ ^g q^i conduit à remplacer, pour des mesures plus précises, la grille de 5 millimètres, par une grille de jmm 25, dite « réticule ».
7^ Ces superpositions (des espacements) est une nouvelle preuve de forgerie dans le bordereau.
8" Il y a dans les pièces de comparaison saisies au mi-
l'écriture du bordereau 201 -
nistère, et écrites par Dreyfus pendant son stage, des mots identiques aux mots redoublés du bordereau ; ces mots seront appelés « mots de comparaison » ; certains de ces mots de comparaison s'emboîtent (comme espacement), avec ou sans recul, dans les mots semblables du bordereau.
9° Pour certains mots de comparaison, il n'y a que superposition partielle ; mais celle-ci devient complète si on applique sur le mot du bordereau la fin du mot de comparaison suivie, à 1°°* 25 de distance, du calque du commencement du même mot ; toutes ces superpositions se rapportent toujours aux espacements et aux courbes de lettres différentes, sans avoir égard au graphisme.
10** Nous sommes donc en face d'une machination (puisque le bordereau est forgé), ourdie par une personne ayant accès à TEtat-Major (puisqu'on a pris des particularités d'un rapport de l'écriture d'un stagiaire).
11° D'ailleurs les différences de graphisme entre les mots de comparaison et ceux du bordereau ne s'expliqueraient pas dans le cas d'une machination contre Dreyfus, car il eût été plus simple de calquer son écriture.
12** n est donc probable que ces différences sont voulues ; que Dreyfus a introduit le rythme (superposition des espacements, avec ou sans recul) pour invoquer la machination au cas de saisie du bordereau (ou d'autres pièces écrites, forgées de la même façon) sur lui-même, mais qu'il n'a pas été jusqu'au calquage pour pouvoir invoquer la différence des écritures en cas de saisie au dehors.
13° Il y a un procédé pour concilier ces deux exigences, c'est de composer sa missive en suivant l'écartement d'un canevas formé par le même mot répété, et de varier le rythme qui en résulte par des glissements du canevas.
202 » ANALYSE DE LENQUÊTE
14* Deux mots redoublés peuvent avoir une allare différente, si leur première iettre tombe dam» des régions différentes du canevas.
15* Le procédé est donc pratique, reste à démontrer que Dreyfus l'a employé.
16* On peut, sous les réserves des n**" 13 et i4, pftaoer d€s mots et même des phrioises du bordereau sur un canevas formé du mot « intérêt » ; or <i|i peut plaoer sur le même canevas les mots de comparaison, et ils occupent la même région du canevas que les mots ideoutiques du bordereau.
17" D ailleurs Tagrandissemeat {^loiogiïLphîque tnontïe que ces mots de comparaison ont été caiqnés et ropassés à l'encre.
iS** Dreyfus ayant seul pu truquer ses rapports de stagiaire, il doit être l'auteur du bordereau,
19' On a retrouvé les graphismes absents de l'écriture de Dreyfus et contenus dans le boi-dereau dans des lettres de membres de la famille de Dreyfus, et principalement dans une lettre de Mathieu Dreyfus dite « la lettre du buvard », lettre remise spontanmienl; par M"^ Dreyfus au commandant du Paty de Clam lors d'une perquisition.
20° Or, certains mots de la lettre du buvard, semblables à d'autres mots du bordereau, se superposent, comme écarteraent, au canevas dont il a été question ; l'exemple typique est fourni par « quelques renseignements », dont l'exemplaire de la lettre se sufœrpose comme rythme avec celui du bordereau, pourvu qu'on fasse l'essai en deux fois, avec glissement.
21® On trouve au ministère, sur le bordereau, ehez Dreyfus, des mots écrits par le même procédé de Éorgerie ; Dreyfus peut seul être l'auteur de cette forgerie, et la remise spontanée faite par M""* Dreyfus avait pro-
l'écriture du bordereau 203
faabiement pour but d'engager Mathieu Dre^^s à se déclarer Tauteur cm le complice de la trahison. ♦
22" Le mot « intérêt » est probablement le lnot-^ « type ^) ou la clé du canevas ; il présente, dans ialetti^ du buvard, une série de propriétés très spéciales ; sa longueur (mesurée d'une certaine façon) est de dix fois ia largeur réticulaire ; la plupart de ses dimensions partielles (barre du t, hauteur du /, accent aigu, etc.) sont égales à la largeur réticulaire (l'"""2o) ; l'épaisseur des traits' est du quart de cette valeur (0°""31). La pente des lettres est aussi en rapport étroit avec cette largeur (?)
23** Or, cette largeur réticulaire représente Fhectomètre à Féchelle de la carte d^Etat-Major, et les bfticiers emploient couramment une réglette appelée « kutsch » divisée suivant les multiples de l'""'25 ; cette coïnci- 4ence, le fait que le mot clé est construit d'une façon étonnamment précise avec la division du kutsch et que ce mot se trouve dans la lettre du buvard constitue une nouvelle preuve de la culpabilité de Dreyfus.
24"* En résumé, l'écriture du bordereau n'est pas calquée, mais elle n'est pas absolument libre puisqu'elle est rythmée (quant aux écartements) suivant un canevas 'y les experts ont donc pu, tantôt la trouver natureUe, tantôt la croire forgée.
25** Elle a été imaginée pour parer à trois dangers : la saisie au dehors, la saisie sur Dreyfus, la saisie au domicile en invoquant : la différence de graphisme, ou une machination d'un collègue, ou une machination basée sur l'écriture de Mathieu Dreyfus (?)
26® Mais la preuve de la trahison (ou de l'écriture du bordereau) découle de ce que :
1** Les différences graphiques se retrouvent dans des lettres de parents ;
204 ANALYSE DE L*ENQLÊTE
2* Au ministère et chez Dreyfus on a trouvé des mots ayant même rythme que ceux du bordereau ;
3"" Le buvard a fourni le mot « clé » ayant serAd à tracer ce rythme.
VIL — Réfutation de l'argumentation de M. Alphonse
Bertillon,
EXPLICATIONS PREALABLES
J'ai sous les yeux : pièce 1, fac-similé du Matin provenant du bordereau par l'intermédiaire du négatif Teysonnières.
Pièce II, fac-similé de Tenquête du Figaro qui ne provient pas directenaent de la pièce 1, puisqu'il y a au moins une différence, ceUe de Vx de in-extenso retouché dans la pièce II (voir le Siècle du 21 avril). Ceci posé, les mesures prises d'éléments semblables sur les deux pièces, mesures que chacun peut renouveler, montrent que le rapport d'agrandissement varie seulement de 1,20 à 1.24 avec moyenne de 1,22; les écarts de 0,02 sont rares et la plupart ne dépassent pas 0,01 ; ceux-ci doivent être imputés à l'imprécision des mesures que je n'ai pas voulu évaluer à plus d'un demi-millimètre près.
Conclusion. — 1** Les deux pièces^ étant identiques entre elles et ne provenant pas l'une de l'autre sont identiques à une troisième (le bordereau) dont elles proviennent par un procédé mécanique (la photographie).
2° L'influence du chchage et du retrait du papier a amené entre les deux pièces (et par suite entre celles-ci
l'ÉCHITUHE Dl" BORDEREAL' 205
et le bordereau) des différences assez faibles pour que l'écart entre une distance mesurée par moi sur la pièce I et la même distance mesurée par M. Alphonse Bertilion sur le bordereau original, soit plus petite que 1/2 millimètre.
En d'autres termes, si le public peut répéter, malgré Tabsence de la pièce originale, toutes les mesures prises par M. Alphonse Bertilion avec une précision de 1/2 millimètre, il n'en est plus de même, bien entendu, des mesures de détail plus précises prises sur les agrandissements, pour lesquelles les fac-similés ne peuvent rien donner et que j'accepterai telles que les a données Texpert.
Enfin, comme objection préalable et fondamentale h toutes les mesures de M. Alphonse Bertilion, on pourrait opposer que le bordereau a été déchiré et recollé avec un jeu forcé qui, dans la plupart des cas, doit être supérieur à la précision qu'il se flatte d'atteindre. Je ferai la partie belle à l'expert eu supposant que ses coilclusions ne s'appliquent qu'à cliaque fragment individuel.
Ces préliminaires posés, j'arrive à la réfutation (les numéros sont ceux que j'ai donnés dans la traduction frçmçaise résumée de l'argumentation de M. Alphonse Bertilion).
1° Les mesures, répétées comme je l'ai dit, donnent :
Entre le commenc. des mots — modification — 29"""
— ' — nouveau, nouvelles 00
— — manœuvres 21 1/2
— — copie, copiez 01 Entre la fin — voulez, vouliez 33
— -— adresse, intéresse 21, îi Or, ces nombres sont tels qu'il est impossible qu'ils se
placent comme le dit M. Alphonse Bertilion par rapport
206 AxNALYSE DE l'eNQUKTE
à une grille dont les barreaux auront plus de 4 millimètres d'écartement, et cela, même si la pièce ï n'a pas la dimension du bordereau, même si la grille de M. Berlillou a ses barreaux inclinés sur la verticale.
Tandis que, si ces distances étaient 30, 90, 20, 60, 30, 20 y en pourrait faire passer une grille de 5 millimètres.
2° La coïncidence n'ayant pas lieu, il est inutile de discuter sur la probabilité qu'elle entraînerait que le document soit forgé — Je rappellerai pourtant qu'en matière de calcul de probabilités, et surtout de probabilités des causes, il convient d'être infiniment modeste ; là ou M. Alphonse Bertillon trouve une probabilité do 1/000,000, je trouve, par trois raisonnements qui me paraissent inattaquables, les nombres 1/216, 1/30,000, 1/100,000. Nul doute qu'un vrai mathématicien neii trouve un quatrième qui sera le vi'ai, à moins qu'il ne démontre que le problème posé par M. Alphonse Bertillon est absurde. Le calcul des probabilités, en matière judiciaire, peut servir à faire acquitter un accusé, il ne doit jamais être invoqué contre lui.
3" Voilà la première présomption de forgerie écartée.
4% 5", 6''. Les S 4, 5, se rapi)ortent à une opération toute de sentiment ; la photographie, le clichage, l'impression, qui n'ont pas changé la place des mots, ont empâté ou mutilé les lettres, mais sans faire varier leurs emplacements relatifs ; qu'on essaye de retrouver les emboîtements sur les mots types signalés par M. Alphonse Bertillon ; expérimentez ensuite sur votre propre écriture, si celle-ci est uniforme, et vous verrez îles coïncidences du même genre au moins aussi fréquentes (lue dans le bordereau .
Car il faut dire bien haut que le mot « superposition », si souvent employé par M. Alphonse Bertillon, a été choisi bien à la légère, car il est de nature à créer une
l'écriture du bordereau 207
croyance (et cela a dû afTiver) à la superposition du graphisme, qui serait une présomption sérieuse de forgerie ; M. Alphonse Bertillon n'a vu que des « emboîtements » (ce mot est de lui et serait exact si le phénomène rétait) ; en plaçant Tune sur l'autre deux lettres différentes d'un même mot, les autres lettres différentes aussi voient leurs jambages tomber, à peu près, lesuns^ sur les autres.
C'est un phénomène absolument banal qu'on retrouvera non-seulement dans toutes les écritures, mais encore entre écritures différentes de même famille ; il n'a aucune valeur scientifique, puisqu'il ne se prête pas à la mesure et tout le surplus de l'argumentation de M. Alphonse Bertillon est ruine par le discrédit qui doit s'attacher à ce qui a été son point de départ.
7° Voici la seconde présomption de forgerie du bordereau écartée.
8" et 9*. — Nous ne connaissons pas les pièces de comparaison ; l'emboîtement de deux mots semblables du bordereau est (comme il se présente) un phénomène banal ; l'emboîtement qu'a constaté M. Alphonse Bertillon entre ces mots et un mot de comparaison n'a pas plus de valeur probante ; il tient simplement à ce que les deux écritures sont de môme famille quant à Técartement moyen des lettres.
Mais on peut, malgré l'absence de la pièce de comparaison, démontrer que celle ci a été interrogée avec la même absence de rigueur vraie qui, jointe à l'affectation d'une rigueur sûre d'elle-même, a constitué le danger de l'expertise Alphonse Bertillon.
On lit (§ 14 de la déposition) que V « artillerie » de la ligne 14 du bordereau s'emboîte sur un « artillerie » de la pièce de comparaison, dont le début s'emboîte luimôme sur le début de V « artillerie » de la ligne 11 du
208 ANALYSt: DE l'k.NOUÉTE
bordereau. Deux « débuis » ([ui s'emboîtent sur un troisième s'emboîtent entre eux; qu'on essaye maintenant d'emboîter les commencements des deux mots « artillerie » du bordereau.
10° Donc les similitudes signalées entre le bordereau et les pièces de comparaison n'ont aucune rigueur ni aucune portée.
Inutile, dès lors, de réfuter les § 11... 18 de la déposition Alphonse Bertillon qui n'a été amené à imaginer le « canevas directeur » que pour expliquer des coïncidences absentes ; à signaler cependant, pour sa bizarrerie, le. §17 (introduction, par Dreyfus lui-même, d'un mot calqué sur sa propre écriture dans un rapport de stagiaire écrit au ministère).
ly Ou a retrouvé ailleurs aussi les graphismes et les idiotismes graphiques du bordereau. Cette remarque d'Alphonse Bertillon n'a plus aucune espèce de valeur.
20** L'emboîtement des mots de la lettre du buvard sur ceux du bordereau ne peut pas avoir plus de force probante que celui des mots du bordereau entre eux et avec les mots de comparaison ; il nécessite les mêmes artifices et s'obtient probablement avec aussi peu de précision.
21° La triple enceinte, très bien construite si les matériaux précédents étaient solides, s'écroule d'elle-même.
22° et 23°. La formation « kutschique » du mot intérêt, qui occupe 132 hgnes de la déposition Alphonse Bertillon (plus une épure et des clichés), est à ses yeux mêmes un hors-d'œuvre, car la culpabilité de Dreyfus serait tout aussi grande si, n'ayant pas de kutsch à sa portée, il avait pris un double-décimètre pour combiner son mot clé, ou même s'il l'avait écrite currente calamo. La critique détaillée de ces lo2 lignes est bien amusante il faire, car elle éclaire d'un jour brillant la psychologie
l'écriture du bordereau 209
de Fauteur ; mais ce n'est pas ici la place de cette critique. Je ferai remarquer cependant tout le danger de l'introduction dans un rapport d'expertise d'un horsd'œuvre pareil, quand rien n'avertit qu'il s'agit d'un hors d'oeuvre, et quand la précision, très réelle (il s'agit du centième de millimètre) de ce hors-d'œuvre est de nature à former des convictions.
On doit se demander comment M. Alphonse Bertillon a pu se trgmper ainsi et lancer des affirmations pareilles. Il n'y a qu'une réponse : M. Alphonse Bertillon a subi, comme bien d'autres experts dans beaucoup d'autres expertises l'influence de l'idée inconsciente que l'auteur des ^pièces de comparaison était coupable ; seulement il a réagi sous cette idée suivant la tournm'o particulière de son esprit, très curieusement différent de celui de ses co-experts, et c'est ce qui donne une saveur toute spéciale à sa déposition. Il a cru se démontrer la culpabilité de Dreyfus, alors que cette culpabilité a été le point de départ de ses recherches ; Dreyfus étant coupable et le bordereau n'étant pas de son écriture courante, il fallait qu'il fût d'une écriture forgée, il fallait que les pièiees de comparaison le fussent aussi, etc., et M. Alphonse Bertillon continua ainsi, heureux de ses découvertes, s'attachant toujours aux simihtudes, jamais aux différences, mêlant dans son expertise les raisons psychologiques aux raisons matérielles, ce qui est un scandale, donnant enfin les preuves les plus nettes d'un esprit prévenu qui ignore sa prévention (Cf. Poe, Le Double assassinat de la me Morgue, — Scarabée (Tor).
En ce qui concerne le pseudo-scientifisme des mesures de M. Alphonse Bertillon, un exemple suffira. La ionnation kutschique du mot intérêt résulte d'abord de ce que la longueur de ce mot est de i2'"'"5 a mesuré du
bord droit de la lettre initiale au bord similaire de la lettre finale ». Or ce n'est pas ainsi qu'on mesure un mot, on le prend du bord gauche au bord droit, et il aurait ainsi 13°'°^5 qui n'a rien de kutschique. C'est vraisemblablement avec le même désir inconscient de trouver une forgerie qu'ont été mesurées les distances initiales du § l^»" ; le groupe 29, 90, 21 1/2 Cl qui est de pur hasard a été évalué h 30, 90, 20, 60 qui décèlerait la forgerie.