‹ Affaire Dreyfus: Analyse de l'enquêteChapitre 147 sur 162 · II. — Lé générai Billot et Sclieurer-Kestnei · texte numérisé non relu

II. — Lé générai Billot et Sclieurer-Kestnei

Le Général Billot nous. donne dès les premiers mots de sa déposition une preuve de sa méthode :

J'ai affirmé l'autorité de la chose jugée. Dreyfus avait été jugé et condamné légalement et son pourvoi en révision rejeté à l'unanimité ; j'en ai conclu qu'il l'avait été justement.

Je ne crois pas avoir besoin de démontrer aux lecteurs que cette conclusion ne s'impose pas, car le pourvoi en re vision ne vise que des vices de forme. Mais le général Billot éprouve le besoin d'affirmer : « En mon âme et conscience, Dreyfus est coupable ! » Et il ajoute qu'il a prescrit « des enquêtes discrètes », si discrètes qu'elles lui ont donné le faux Henry, si discrètes qu'il a refusé d'en communiquer les résultats à Scheurer-Kestner quand celui-ci s est adressé loyalement à lui.

On se rapppelle que, dans sa lettre du 23 mars 1899 à M. Ranc, M. Sclieurer-Kcstner dit qu'il a prévenu, le 12 septembre 1897, le colonel Bertin de son intention. Une nouvelle entrevue eut lieu au mois d'octobre. Du Paty de Clam, averti, écrivit le 17 ou le 19 octobre la lettre « Espérance » à Esterhazy et les rendez-vous avec Henry et Gribelin avaient commencé, le général Billot avait reçu les deux lettres d'Esterhazy, Tune du 23, l'autre du 25, quand Scheurer-Kestner le vit le 31 oc-

LA REVl^SIOX 301

tobre. Le lendemain, le Ma aVi parlait et M. Scheurer- Kestner adressait au général Billot une lettre touchante qu'il est bon de reproduire :

1" novembre 1897.

Mon cher ami,

Lis le Matin . d'hier. Tu l'as lu certainement. Qui a commis l'indiscrétion ? Je ne sais, mais ce n'est pas moi. Qui donc alors? Tu es bien mal servi, ou plutôt tu es desservi. Je t'ai promis le^ silence ; tu m'as engagé le tien. Mais il ne faudrait pas cependant que je devinsse la victime de ma discrétion, et c'est ce qui pourrait m'arriver, si tu ne fais pas taire les .imprudents qui t'entourent.

Fais l'enquête loyale que tu m'as promise, fais-la courageusement, résolument, et ne permets pas à d'autres de s'en mêler, surtout de cette façon. L'armée, que j'aime autant que toi, ne pourrait qu'y perdre. Elle peut s'en tirer honorablement encore ; demain peut-être sera-t-il trop tard;

Je t'en conjure, au nom de cet intérêt sacré, foule aux pieds toute considération secondaire ; c'est digne de toi.

Tu ne m'as rien dit qui soit de nature à entamer ma conviction. Je ne t'ai pas dit tout ce que je sais, mais je t'ai mis sur la voie, et cela me suffit pour le moment. Cherche, cherche et tu trouveras.

En quoi l'armée serait- elle touchée si les généraux reconnaissaient eux-mêmes qu'il y a eu peut-être une erreur judiciaire ? Ils en seraient grandis, et le général Mercier et les autres. L'opinion publique serait avec eux, sois-en certain !

Que si, au contraire, on parvient h étouffer ce qui ne doit pas l'être dans notre pays de France, sauf à succomber plus tard devant la réalité, songe au désastre, non seulement pour toi, mon cher ami, mais pour cette armée à laquelle nous accordons toute notre admiration et toute notre soUi-; cîtude. ^

Il faut donc que nous combinions nos efforts pour éviter un pareil malheur, et je suis prêt, tu Tas bien vu, à m'y employer de toute mon âme.

Mon vieil ami, écoute-moi donc I

Scheurer-Kestner.

OO'â ANALYSE 1)K L'eNuUKTK

Un an après, le 8 novembre 1898, le général Billot ose dire « qu'il n*avail été Miisi d'aueune demande direele et légale ».

Il ajoute « qu'il s'est fait représenter un dossier du ministère qui eût dû être ignoré » ; — celui qui contenait sans doute le faux Henry, — et il oublie que ce sont les généraux de Pellieux et de Boisdeffre et Cavaignac qui l'ont produit. Il ne veut pas « mettre le pied sur wn terrain plein de délicatesses diplomatiques », Délicatesses diplomatiques est un joli euphémisme pour désigner des faux comme le faux Henry et l'autre faux dénoncé à la Cour de cassation par M. Paléologue : et le général Billot s'enferme dans « les secrets d'Etat », comme si nous ne savions pas maintenant la valeur de ces secrets.

ni. — Cavaignac,

M. Cavaignac veut refaire la démonstration, déjà entreprise lors du procès Zola, que les renseignements ne pouvaient venir que de l'État-Major. Sa démonstration est loin d'être décisive. Mais si elle l'était, elle prouverait qu'Esterhazy avait « des tuyaux » à l'Etat-Major; et nous savons maintenant qu'il était un vieil ami de Henry, qu'il avait été avec lui à l'Etat-Major en 1876 et en 1877 ; depuis ils ne s'étaient jamais perdus de vue.

Cavaignac oublie toujours l'accident arrivé à Henry et ^ auquel cependant il n'a point été étranger. Il ne se rappelle jamais que sur les trois pièces qu'il a produites à la tribune, une ne se rapportait pas à Dreyfus, et que les deux autres étaient des faux.

Page 1