‹ Affaire Dreyfus: Analyse de l'enquêteChapitre 30 sur 162 · I. — Portrait d*Esterhazy · texte numérisé non relu

I. — Portrait d*Esterhazy

Nous empruntons ce portrait à la déposition faite le 7 janvier 1899 par M. Grenier, fils du général Grenier.

Esterhazy a -été Tofficier d'ordonnance du général Grenier pendant deux ans en 1872 et 1873. Le général Grenier n'a eu qu'à s'en louer. Esterhazy était très séduisant, il était fort au courant de toutes les questions militaires. « Il parle toutes les langues de l'Europe, dit M. Grenier, il est au courant de toutes les inventions et de toute la science moderne. »

Voilà, au point de vue de sa capacité. Au point de vue de ses origines, Esterhazy a le droit de traiter la France comme un pays étranger : car, s'il est le fils d'un général français, ayant perdu son père et sa mère de bonne heure, il fut élevé par un parent d'Autriche, sans enfants, lequel le fit entrer à l'école militaire de Wiener- Neustadt (aux environs de Vienne, en Autriche) ; il en sortit officier de cavalerie, prit parf, en cette quaUté, à la campagne de 1866, en Italie, et reçut un coup de lance dans la poitrine à Gustozza. Je dois dire que les recherches faites à Vienne pour retrouver son nom à l'école militaire ont été infructueuses. Esterhazv a du se constituer de faux antécédents à l'étranger.

M. Grenier continue en disant qu'Esterhazy quitta l'armée autrichienne, fut admis comme sous lieutenant de la Légion d'Antibes, i)armi les zouaves du pape, et assista à la bataille de Mentana.

Il vint alors en France et fit demander par son oncle, général de division, à l'Empereur, de l'admettre avec son grade dans la légion étrangère.

Il obtint ce grade, d'abord à titre étranger, puis à titre français. Il fit la caippagne 1870-71 (armée de la Loire), et passa ensuite lieutenant dans un régiment d'infanterie de ligne.

L'homme que les nationalistes avaient pris pour leur héros aurait donc été élevé hors de France et fait partie d'une armée étrangère. Nous avons lantithèse complète.

Le P. Du Lac ne pouvait trouver mieux : faire condamner un juif innocent à la place d'un zouave du pape coupable. Le devoir de tous les journaux cléricaux était de se porter garants d'Esterhazy,

« Cet homme instruit, au courant de toutes les inventions et de la science moderne »>, était une de ces séduisantes canailles, qui semblent échappées au théâtre romantique.

M. Grenier a conserve un reste de sympathie pour lui : et il excuse sa manière d'agir par l'état de santé d'Esterhazy, fils de tuberculeuse et tuberculeux luimême. Il dit que, vers 1894-1895, il reparlait « incessamment de ses lettres à M"** de Boulancy » écrites quatorze ans auparavant.

n disait alors tout haut, ce qu'auparavant il écrivait confidentiellement. Il portait à l'armée française et à la France une haine d'autant plus féroce qu'il n'avait à accuser que lui-même des déboires qu'il avait pu éprouver.

11 avait mangé plusieurs héritages. 11 escroquait sa fomme à propos de remploi dotal. M. Grenier parle déjà < d'une affaire désagréable » qui doit être au Palais de Justice.

Il a fait du chantage dans la presse à l'égard de M. Berger, président de la Dette ottomane, qui avait été son chef pendant la campagne de Tunisie.

Dans le duel Crémieu Foa, voici quel a été son rôle,

4'après M. Grenier.

Rencontrant mon beau-frère, André Grémieux, le capitaine, rue de Provence, il lui offrit avec insistance d'être son témoin dans son duel avec M. Drumont.

Esterhazy prit une part prépondérante dans celte déplorable histoire. C'est lui qui a donné h mon beau-frère, Ernest Crémieu-Foa, le conseil de publier le procès-verbal

4 ANALYSE DE l'eNQUÊïE

du duel Lamazc, publication d'où est résultée la mort du capitaine Mayer et la disqualification d'Ernest Crémieu-Foa. Dans sa déposition faite en Cour d'assises dans la poursuite contre Mores, h la suite de la mort du capitaine Mayer, Ësterhazy ne dit pas un mot du conseil qu'il avait donné, ne prit aucune part de la responsabilité qu'il avait encourue.

Nous trouvons là les procédés jésuites ; Ësterhazy offre à M. Crémieu d'être son témoin contre Drumont : et en même temps, il est ami de Drumont. C'est toujours le système de l'introduction du traître dans la place, le procédé de la collusion.

L'ancien zouave pontifical conseillait à Crémieu-Foa un acte qui porterait atteinte à sa considération : et il était l'ami de Drumont, de Mores, de Guérin. Ces relations remontaient au moins au printemps de 1892, ce qui n'empêche point Drumont de déclarer qu'il ne connaissait pas Ësterhazy avant qu'il ne lui apportât larticle Dixi !

J'avais eu, il y a à peu près un an, l'intention de publier un recueil des mensonges des adversaires de la revision. Je reculai devant la tâche, ne trouvant aucun éditeur qui voulût se charger d'une aussi lourde publication.

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