XX. — Le général de Galliffei
Le général de Galliffet parle de la manière suivante de la situation respective d'Esterliazy et de Picquart au moment où ce dernier, au mois de février 1898, passait devant le conseil d'enquête.
L'animosité contre Picquart était grande à ce moment, autant quêtait grand VintcrH qu'on portait à Esterhazy.
Ce « grand intérêt qu'ils portaient à Esterhazy » montre le degré de perspicacité de ces officiers et de ces généraux. Admettons que ce ne soit pas fâcheux au point de vue de Thonneur de Tarmée, il en reste une certaine méfiance au point de vue de la perspicacité des officiers qui partageaient cette opinion.
Le général de Galliffet put facilement s'en convaincre.
Au mois de mai 1898, le général anglais Talbot — qui avait été, comme colonel, attaché militaire en France pendant six ans, et avec qui j'étais en relation depuis de longues années — est venu me voir à son retour d'Egypte, et m'a dit : « Mon général, je ne sais rien de Taffaire Dreyfus. Pendant tout le temps que j'ai été employé en France, je ne l'ai jamais connu ; mais je suis étonné de voir le commandant Esterhazy en liberté, parce que nous tous, attachés militaires en France, nous savions qu'avec un ou deux billets de 1 ,000 francs le commandant Esterhazy' nous procurait les renseignements que nous ne pouvions nous procurer directement au ministère.
Le général lloget lui-même n'a point Esterhazy en grande estime.
Parlant de son séjour au service des renseignements en 1876 et 1877, il dit :
J'estime qu'il n'y a pas fait autre chose que de disposer peut-être des fonds secrets pour son usage personnel.
Tiens ! ces choses-là se font donc ?
Du reste, cela ne nuisit en rien à son avancement, comme disait Pothey, dans le Capitaine Régnier. « Il a quitté le service en passant capitaine. »
Le général Roget déclare qu'au point de vue « des éléments moraux tirés de la vie privée d'Esterhazy (vie dissipée, dettes, affaires véreuses, etc,) il n'est pas dé fendable ; » Esterhazy est-il « de bonne foi ? » C'est douteux. Dix lignes plus bas, Roget dit qu\( il est en partie de bonne foi. »
XXL — Les confidences de ikf"*" Pays à M, Bertulus.
« Au point de vue prive, Esterhazy n'est pas défendable, » a avoué le général Roget : et c'est cependant lui qu'avec Billot, Boisdeffre, Gonse, Cavaignac, et Lebret, etc., il s'acharne à défendre. Merveilleuse logique !
M. Bertulus le voit, et Esterhazy reconnaît qu'« il a inspiré, documenté le rédacteur des articles parus dans la Libre Parole, les 15, 16 et 17 novembre 1897 et signés : <( Dixi. » En réalité, il lui ont été fournis par du Paty de Clam et il s'est borné à les remettre à Drumont.
Le 12 juillet, M. Bertulus fait une perquisition. chez la fille Pays et l'arrête, ainsi qu'Esterhazy.
La fille Pays, dans un moment d'abandon, qu'elle ne retrouva plus, après une conférence avec son avocat, M. Tézenas, fait des confidences à M. Bertulus.
El, sans que je l'aie interrogée, elle commença, avec la
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volubilité féminine^ à me reprocher de Tavoir arrêtée, s'empressant d'ajouter cfoe si j'avais voulu lui éviter Saint- Lazare, elle m'aurait volontiers dit toute la vérité.
Elle se mit alors à me parler de du Paty de Clam, me disant : Cest moi qui ai fait le télégramme « Speranza », 7nais je ne suis pour rien dans le télégramme « Blanche » : cehii'là regarde du Paty.
Ce qu'elle me disait là était d'oue gravité telle, que je lui fis remarquer combien il était regrettable que nous fussions attendus à la Santé, et je lui dis : Quand nous serons arrivés, vous me répéterez tout cela.
En descendant l'escalier menant des cabinets d'instruction au poste des gardes, la fîUe Pays m'interpella à haute voix, devant les agents et les gardes, et me dit : ^Jutcnd allez- vous arrêter du Paty?
M. Bertulus, après son instruction, conclut à la fin de sa déposition :
En ce qui touche la lettre signée Espérance, je n'ai aucune preuve.
En ce qui touche les télégrammes Blanche et Speranza^ j'ai la coaviction profonde — basée sur les éléments les plus indiscutables — que le télégramme Speranza a été fabriqué par la demoiselle Pays ; que Je télégramme Blanche a été fi^^riqué par du Paty, et que Walsin^Esterhazy a :
1<* Eté le complice de la fabrication frauduleuse de ces deux télégrammes par aide et assistance ;
2** Fait sciemment usage de ces deux télégrammes faux.
Quant aux lettres de la Dame voilée, f affirme que Christian a tm^ours nettement reconnu devant moi qu'ail était U auteur de d^ux de ces lettres.
Henry faussaire, du Paty faussaire, Esterliazy faussaire,, voilà du côté de l'État-Major.
Comparez vos hommes et comparez les nôtres !
XXÏI. — La ^rde impériale.
Balzac a lait Vautrin. Maïs vraiment ce n'est qu'un petit personnage à côté d'Esterhaay, Il est complet. En présence du juge d'instruction, « il profita de ce qu'il avait son portefeuille en main pour essayer de faire disparaître une lettre anonyme. »
« Procès-verbal a été dressé de l'incident. »
On reconstitue le brouillon d'une lettre : — C'est la lettre que j'ai écrite au général de Boisdeffre, dit le commandant Ësterhazy.
A propos de deux autres documents, il répondit : Ce sont des notes destinées à un général. Il ne dit pas quel général.
Partout on voit la preuve de la collaboration de l'État-Major et d'Esterliazy.
Quand je montrai à Ësterhazy deux mémoires, l'un de la main de M* Jeanmaire, Tautre d'une main inoonnue -^ mémoires dans lesquels il était dit que, pour conjurer la catastrophe qui se préparait, il était indispensable de poser la question sur le terrain patriotique, de renverser au besoin le ministère, et d'obtenir que le général de Boisdeffre se manifestât à l'audience.
Ësterhazy déclara qu'une copie avait été envoyée à rÉtat-Major. Le général de Boisdeffre « se manifesta » en cautionnant le faux Henry exhibé par le général de Pellieux.
Henry et Junck vinrent par deux fois, de la pni't du ministre de la guerre, chercher une pièce dans le dossier Ësterhazy. Ils cherchèrent, cherchèrent et ne trouvèrent pas. Après leur départ, M. Bertulus demanda à son greffier :
Quelles pièces peuvent-ils bien chercher ?
Alors Esterhazy me réjwndit ; Oh ! je sais bien ! Ils cherchent la garde impériale, mais ils ne Vauront pas ; elle est en lieu sûr.
En se servant de cette expression garde impériale, Esterhazy faisait allusion à une pièce qu'il considérait comme sa suprême sauvegarde, du moins je le siîppose.
M. Bertulus ajoute :
J'ai su, depuis, par une demoiselle Barbier, et ceci à Toccasion de l'information actuellement ouverte contre Esterhazy pour escroquerie, que cette pièce, le soir de ma perquisition, se ^trouvait dans le fond d'un képi d'Esterhazy ; que j'ai eu ce képi en main, que j'en ai ouvert la coiffe, mais que je n'ai pas été jusqu'à oser enlever le cartonnage du fond, et que c'était là, dans ce cartonnage que se trouvait la garde impériale. La demoiselle Barbier a ajouté que, pendant que j'avais ce képi en main, la demoiselle Pays a presque failli se trouver mal.
Que pouvait bien être cette « garde impériale ? » Une lettre d'un haut personnage ? La correspondance chiffrée avec Henry dont M. Bertulus a la grille? Esterhaz)' nous l'apprendra peut-être un jour.
XXIIL — E7i manœuvres.
Esterhazy se trahit môme dans ses faux. Il écrit deux lettres dans lesquelles il demande des secours d'argent à la maison Rothschild, et dans l'une d'elles il a soin de reproduire sa locution favorite : Je pars en manœuvres.
Il y a une autre lettre signée de M. de Beauval qui est un autre faux^d'Esterhazy. M. Bertulus dit :
Elle établit, à mon sens, d'une façon indiscutable, que la lettre signée de Beauval et communiquée à MM. de Roth-
schild n'est pas de la main de M. de Beauval, qui m'a écrit hier.
L'examen, d'ailleurs le plus superficiel, ne laisse aucun doute sur la main qui a écrit la première lettre signée de Beauval : c'est évidemment celle d'Esterhazy»
J'appelle surtout l'attention de la Cour sur la lettre du 29 juin 1894, dans laquelle on lit ces mots : Au moment de partir en manœuvres.
Qu'est-ce que pense le général Roget, et de lexpression et de la date de cette lettre?