‹ Affaire ShortisChapitre 3 sur 8 · VI · texte numérisé non relu

VI

" sang sur ses habits. Je l'informai que j étais venu " pour suivre l'enquête préliminaire dans son intérêt " et que j'avais été requis de me charger de sa défense " par Mr Bury de Montréal. Il parut satisfait de " cette explication. Je me retirai en lui disant que " nous nous reverrions, à la salle d'audience, à l'ou- " verture de l'enquête préliminaire.

" Les funérailles des victimes eurent lieu dans " l'après-midi, au milieu d'un immense concours de " citoyens accourus en foule de tous côtés, malgré " une tempête de neige affreuse et un vent du Nord " qui coupait la figure comme des lames de glace. La " tristesse et le deuil se lisaient sur les traits de tous " les assistants.

" L'enquête préliminaire, qui avait été fixée pour " trois heures, ne put commencer que vers quatre " heures. Shortis fut amené dans la salle d'audience '* entouré de cinq ou six constables sous les ordres du " chef de police. En moins de deux minutes, la salle fut " bondée de monde. Je hâtai les procédures tant que " je pus, afin d'éviter une séance du soir que je redou- " tais pour l'accusé. Tout se passa assez paisiblement " jusqu'à la fin des procédures. Lorsque le magistrat " fit à l'accusé la lecture de la formule du statut : " " Ayant entendu la preuve, avez-vous quelque chose " à dire en réponse à l'accusation ?" je suggérai à " Shortis de ne donner aucune explication et de se " contenter de répondre tout simplement : " Je ne suis " pas coupable." C'est ce qu'il fit, en prononçant ces " mots sur un ton assez élevé. L'efiet de ces paroles " sur la foule ne pourrait se décrire. Imaginez-vous " une ruche d'abeilles qu'on vient de renverser. De

" tous côtés les cris se firent entendre : "Lynchons-le ! " lynchons-le ! tuons-le ! " Tout le monde se leva, " un brouhaha indescriptible s'ensuivit. Les constablos " entourèrent l'accusé. Les plus décidés cherchaient " à se ruer sur lui, mais la foule était si compacte " que les assaillants se nuisaient les uns aux autres. " Le chef de police et les constables soutenaient " ces chocs avec fermeté. Je craignais à chaque ins- " tant qu'ils ne fussent balayés par la masse des " assaillants. A un moment donné, je crus que la der- " nière heure de mon client était venue et que la foule " allait l'écarteler sous mes yeux. Je jetai un regard " sur lui, — c'était à ne pas y croire, — il était aussi " froid, aussi indifférent que s'il se fût agi du Grand " Turc. Pas la moindre trace d'émotion sur sa figure. " Il était là, debout et calme, contemplant d'un œil " parfaitement stoïque tout ce tumulte autour de lui.

" Les constables réussirent, en menaçant de leurs " revolvers, à faire évacuer la salle et à éloigner •' la foule un peu. On profita de ce moment de répit " pour conduire Shortis à la hâte dans sa cellule à la " station de police. Il n'3^ avait que la rue à traver- " ser.

" Je retournai à l'hôtel Windsor où je logeais. En " arrivant, je rencontrai Mr Bury que j'avais perdu " dans la foule et que je trouvai aussi énervé que je " l'étais moi-même, à la suite de la scène dont nous ' venions d'être tous deux les témoins. Son premier "mot fut: "Avez- vous remarqué l'indifférence de " Shortis ? Oui, lui dis-je. — N'est-ce pas quelque " chose de vraiment extraordinaire, me dit-il ? " Il "ajouta: "Je vous ai déclaré que ce jeune homme

" était un lunatique ; vous en avez eu la preuve dans " son attitude devant cette foule qui voulait le déchi- " rer en lambeaux."

" Vers sept heures, Shortis envoya l'un des cons- " tables me prier d'aller le voir. Je me rendis à sa " demande. En arrivant, je le trouvai en compagnie " de l'abbé Santoire de l'évêché de Valleyfield, qui " était venu le visiter. Il était gai et babillard comme " un enfant d'éco'e qui, à l'heure de la récréation^ " s'échappe de sa classe. Je conversai pendant une " heure avec lui. Il me parla de Waterford, de ses " amis, de ses jeux, de son vélocipède, de son pony. " Sa conversation était sans suite ; il sautait d'un '' sujet à l'autre. Je lui dis qu'il venait d'échapper à " un grand danger et je lui demandai s'il n'avait pas " eu peur ? Il me répondit : " Oh ! non, tout ce que je " regrettais, c'était d'avoir les mains liées. Si mes "mains avaient été libres, j'aurais montré à toute " cette populace de quelle étoffe je suis fait." Puis il " continua à n)e parler de vses jeux. Il me raconta " ses amours avec Mlle Anderson. Il me parla enfin " comme l'aurait fait un enfant de sept à huit ans.

" Après le départ de l'abbé Santoire, le chef de " police me prit à l'écart pour me dire que Mr Loye, '• le maire de Valleyfield, qui, était le père d'une des " malheureuses victimes, venait de le faire avertir " de faire bonne garde, vu que les ouvriers de la filature " étaient à s'organiser pour une nouvelle attaque. Je " conseillai au chef de police de transférer immédiate- " ment son prisonnier, en secret, à la prison de Beau- " harnois. Je communiquai à Shortis l'information " que je venais de recevoir. Il n'en parut aucunement " alarmé. Je le quittai vers neuf heures.

" Le même soir, j'appris dans l'hôtel que partout à " Valleyfield, Shortis était surnommé " le grand fou." " Je revins à Montréal, le lendemain, parfaitement " convaincu que Shortis était un imbécile et un luna- " tique."

Mr Bury et Mr Gault se hâtèrent de faire connaître au père et à la mère de l'accusé l'arrestation de leur tils et peu de temps après, la mère arriva au Canada pour demeurer auprès de lui et préparer sa défense. Elle s'assura d'abord d'une manière définitive les services de Mtre 8aint-Pierre à qui elle adjoignit Mtre J. N. Greenshields, C. R. et Mtre George G. Foster, ce dernier, le plus jeune des trois, devant agir comme avoué ou solicitor, tâche qu'il remplit avec une habileté consommée.

Le crime reproché à l'accusé Shortis ayant été commis à Valleyfield, dans le district de Beauharnois, la loi exigeait que le procès de l'accusé s'instruisît dans la ville de Beauharnois, cette ville étant le chef lieu de ce district. Les avocats de la défense, convaincus d'avance qu'il serait absolument impossible de trouver dans le district de Beauharnois un jury disposé à juger Shortis avec impartialité, résolurent de faire une tentative pour obtenir que leur client fût transféré dans un autre district, et, à cette fin, au mois de juin dernier, une requête fut présentée à l'Honorable juge Bélanger, le priant d'accorder à l'accusé ce qu'on appelle en loi, " un changement de venue." Cette requête était appuyée d'un grand nombre de dépositions, toutes allant à dire que les préventions soulevées contre l'accusé étaient tellement fortes et si générales parmi la population, qu'il serait impossible de trouver dans le dis

trict de Beauharnois un jury assez impartial pour que l'accuse pût compter sur uq procès équitable. Cette demande fut refusée. -

Une autre requête fut alors déposée devant le tribunal afin d'obtenir qu'un commissaire enquêteur fût nommé pour aller en Irlande prendre les dépositions d'un grand nombre de témoins qui étaient en état de prouver l'insanité de l'accusé. Cette dernière requête eut un meilleur sort que la première ; l'Honorable juge Bélanger en accorda les conclusions, et avec l'assentiment du représentant du ministère public, le juge Dugas de Montréal fut nommé commissaire enquêteur.

Peu de jours après, Mtre Greenshields, comme représentant la défense et Mtre MacMaster, comme représentant le ministère public, partaient pour l'Irlande en compagnie de Mr le juge Dugas. Cinquante témoins furent examinés en vertu de cette commission, et la preuve de l'imbécillité et de la folie de l'accusé fut établie de manière à ne laisser aucun doute, au moins, aux yeux des personnes impartiales et désintéressées.

Le procès de Shortis avait été fixé au premier octobre 1895. Les séances de la cour s'ouvrirent à Beauharnois sous la présidence de l'Honorable juge Mathieu. Le savant magistrat fit preuve durant tout le cours du procès d'une science profonde et d'une impartialité parfaite.

Aux sièges des représentants du ministère public on voyait Mtre MacMaster, C. R. avocat de Montréal, et Mtre Joseph G. Laurandeau l'avocat attitré du ministère public pour le district de Beauharnois.

La défense était représentée par Maîtres H. C.

Saint-Pierre, C. R., J. N. Greenshields, C. R. et George G. Foster, tous trois de Montréal.

On remarquait, non sans quelque surprise, que Maîtres Saint-Pierre et MacMaster, qu'on avait été dans l'habitude de voir siéger côte à côte au banc de la défense dans un grand nombre de causes importantes, se trouvaient pour la première fois opposés l'un à l'autre et que Mtre Greenshields, qui pendant assez longtemps avait été le représentant du ministère public à Montréal et comme tel l'adversaire habituel de Mtre Saint-Pierre, se trouvait son collègue au banc de la défense.

Ce fut une belle lutte que celle qui s'engagea entre tous ces avocats distingués. Le procès dura cinq semaines. Le choix des jurés occupa deux journées entières. Plus de cinquante d'entre eux furent récusés. Tous venaient dire : " Mon opinion est formée contre l'accusé et rien ne pourra l'ébranler."

Après l'émission d'un Venire de novo, afin d'obtenir une nouvelle liste de jurés, on finit par en trouver douze, six parlant la langue anglaise et six parlant la langue française. Les moins préjugés parmi eux étaient à peine acceptables.

Lorsqu'il s'en trouvait un qui disait : " Mon opi- " nion est formée contre l'accusé, mais si la preuve de " folie est assez forte, je crois que je pourrai lui rendre " justice," la défense l'acceptait.

L'un d'eux, au grand ébahissement de tout le monde, jura qu'il ne s'était formé aucune opinion sur la cause, pour la bonne raison qu'il n'avait jamais entendu parler de la tragédie de Valleyfield. Il demeurait à trois lieues de cette ville. " Il ne savait ni lire ni écrire et

" il ne s'occupait pas des afi'aires de ses voisins." La défense dut l'accepter pour en éviter un pire. Qu'on s'imagine l'idée d'avoir à plaider" la folie impulsive" et d'avoir à parler " d'expertise médicale " devant un pareil sauvage. Pour consentir à l'accepter il fallait que la défense fût bien au dépourvu. Mais il n'y avait pas d'alternative ; mieux valait celui-là que l'un de ceux qui paraissaient décidé à pendre l'accusé.

Dans le cours de l'instruction, nombre de points de droit des plus intéressants furent soulevés et discutés avec science surtout par Mtres Saint-Pierre et Mac- Master qui, tous deux, avaient la direction, l'un de la poursuite, et l'autre de la défense.

Le premier discours de la défense, celui de Mtre Greenshields, fut prononcé le 28 octobre. Le jury étant composé pour moitié de personnes parlant la langue anglaise ; Mtre Greenshields porta la parole en anglais. Son discours fut éloquent. Il parla pendant plus de trois heures et produisit une très forte impression sur l'auditoire.

La pièce de résistance devait être le discours de Mtre Saint-Pierre. On l'attendait avec impatience depuis plusieurs jours.

Toute la ville de Beauharnois s'était portée à la salle d'audience. Un grand nombre de personnes étaient venues des extrémités du district pour voir et entendre le célèbre criminaliste. C'est ce puissant et magistral plaidoyer que j'ai recueilli d'après les notes des sténographes et que je donne aujourd'hui au public. De ce discours je ne dirai qu'un mot. Pendant trois jours, le brillant orateur tint littéralement son auditoire suspendu à ses lèvres. Chaque point de la

cause, chaque incident de la preuve fut traité avec une habileté consommée au milieu d'un silence profond et de l'attention de l'auditoire qui suivait sa parole éloquente comme au théâtre on suit, la poitrine haletante, les péripéties d'un drame.

" J'ai bien recueilli les paroles de Mtre Saint-Pierre, " me disait l'un des sténographes, et ces paroles main- " tenant sans coloris, sans vie et sans mouvement, je " vous les donne ; mais ce que je voudrais pouvoir vous " donner en sus, c'est le son de la voix, les accents " pathétiques, ces élans du cœur avec lesquels il a su " empoigner et fasciner son auditoire ; c'est le geste, le " regard, toute cette personnalité de l'orateur qui sem- " blait le transfigurer et en faire un autre être. Tout " cela malheureusement échappe à mon art. Il fallait " être là, il fallait entendre l'orateur pour se faire une " idée de ce discours."

Il m'est impossible de donner plus que je n'ai reçu, mais je suis convaincu que le public acceptera avec faveur et lira avec plaisir le discours de Mtre Saint- Pierre, tel que les notes du sténographe ont pu nous le transmettre.

Montréal, 19 février 1896.

Charles Avila Wilson.

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