‹ Affaire ShortisChapitre 8 sur 8 · T AIRES SONT DANS CE CAS · texte numérisé non relu

T AIRES SONT DANS CE CAS

Quel trait de lumière ces trois dépositions ru jettent-elles pas sur le débat qui nous occupe. Aussi le! savants représentants du ministère public ont-ils fail tout en leur pouvoir pour en atténuer l'effet. Leurï craintes étaient d'autant plus grandes qu'ils savenj

<\ue ]i\ puissance de l'hérédité ou de Tatavisme n'est un secret pour personne et qu'il n'est même pas besoin des affirmations de la science pour la faire admettre.

L'enfant ressemble à son père ; il a ses traits, son •esprit, ses vertus et ses défauts : c'est l'hérédité. D autres fois, c'est à son grand père qu'il ressemble : Comme lui, il sera grand, fort, querelleur, batailleur même, lorsque son pèi'e à lui qui peut ne pas avoir hérité des qualités de l'auteur de ses jours, sera petit, faible, et d'un caractère paisible, c'est l'atavisine.

On nous dit : comment le petit-fils a-t-il pu hériter de la folie de son grand-père, lorsque son père à lui a toujours joui de toutes ses facultés ? — " Comment, dites- vous ? — Je n'en sais rien, c'est le secret de la nature. Mais je dirai à mes contradicteurs : ce fait a été ti"op fréquemment constaté pour qu'il soit possible de le nier.

On croit nous accabler en nous disant : Francis Siiortis, le père de l'accusé avait trente cinq ans lorsqu'on a observé chez Thomas Shortis l'aïeul, les premiers symptômes de la folie ; donc Thomas Shortis n'a pas pu transmettre la folie à son fils Francis.

Ce i-aisonnement serait sans réplique, si la folie se transmettait du père au fils, comme une maladie contagieuse se transmet au toucher. Nos adversaires semblent ignorer que dans le cas qui nous occupe, ce n'est pas la folie elle-même qui se transmet par l'hérédité ou l'atavisme : la folie est le résultat d'une maladie, mais elle n'est p^is la maladie elle-même ; ce <iui se transmet c'est l'organisme défectueux, c'est la prédisposition, qui fait (jue chez la personne afrectée, le cerveau est susceptible d'être attac^ué tantôt plus tôt

tantôt plus tard par la maladie dont il porte le germe et qui un jour ou l'autre finira par troubler sa raison. — Un père a une tendance à l'épilepsie ; l'épilepsie disent les médecins, est une maladie des centres nerveux, qui très fréquemment produit la folie. Le fils n'héritera pas de la folie de son père qui, chez lui* est le résultat de l'épilepsie, mais il héritera de sa maladie, laquelle après un certain temps produira chez le fils la folie comme elle l'a produite chez le père. Ce père a pu n'éprouver les premières attaques que tard dans sa vie et longtemps après la naissance de l'enfant, mais dès avant la conception de ce dernier il en portait en lui le germe qu'il a communiqué à son rejeton.

Qui pourra nous dire si Francis Shortis âgé de quarante-huit ans ne porte pas actuellement dans ses veines le germe de la maladie qui a conduit à l'asile et à hi tombe, son père, son frère et son oncle ? C'est ce germe empoisonné qui passe du père à l'enfant et qui, chez l'accusé, au lieu de demeurer à l'état latent, s'est développé dans son enfance et a fait de lui, dès ses plus jeunes années, le maniaque dangereux que laj preuve va nous démontrer.

Vous savez maintenant quelle a été l'origine de h maladie, poursuivons et voyons quels ont été ses ter-^ ri blés effets.

Le premier témoin est madame Shortis la mère d( l'accusé : Elle nous dit que son fils est né le 14 février 1875, le jour de la St-Yalentin. A la date de la tragédie de Valleyfield, il venait donc d'atteindre sa vingtième année.

Peu de temps après sa naissance, il fut attaqué d'une maladie constitutionnelle des plus sérieuses, le

rauiollissctncnt des os, et il était âgé «le plus de deux ans loivi^u'il conimença à marcher.

A (juatre ans il ne parlait pas encore, et ce n'est qu'à l'âge de six ou sept ans qu'il a pu articuler des mots dt» manière à se faire comprendre.

Comme son père était presque toujours absent de son domicile, c'est elle qui s'est chargée de l'éducation de son enfant.

" Il avait, dit- elle, l'apparence d'un imbécile même " durant son sommeil.

" J'ai essayé de lui enseigner à lire, à compter, mais " sans aucun succès. Je l'ai placé dans une académie " tenue par un monsieur O'Brien. Il y passa deux " années et n'apprit que bien peu de chose. Nous déci- " dames alors, son père et moi, de l'envoyer à l'école " des Frères dont le Révérend Frère Dunn est le Pré- " fet. Pendant qu'il allait à l'école des Frères, il avait " un précepteur particulier qui venait lui faire la " classt; le soir à la maison. En sortant de cette école, " il est allé au collège à Clongoes. Il se plaignait fré- " qiceininenf cV éprouver de violents maux de tête.

" A douze ans, son tempérament changea complète- " ment ; il devint très violent.

" Sa mémoire était tellement mauvaise que sou- " vent, lors(jue son père l'envoyait chercher quelque " objet, il revenait sans appoi'ter ce qu'il lui avait " demandé : Il avait tout oublié.

" Pendant tout le temps qu'il a été à Clongoes, " il s'est plaint du mal de tête. Il a eu pendant un " certain temps un dépôt de matière en arrière de la " tête, et nous avons été obligés de le faire revenir à " la maison pour le mettre sous les soins du docteur '' Ford, noti'ê médecin. Après sa LTuérison, nous a\'(^ns

'* décidé de ne pas le renvoyer à lecol6 et de lui faire *' apprendre le négoce de son père."

Voyons maintenant le témoignage du Révérend Frère Dunn :

" Q. Vous avez connu Valentine Shortis ?

" R. Oui, intimement.

'' Q. Il a été l'un de vos élèves pendant plusieurs " années ?

" R. Oui pendant cinq ou six ans.

" Q. Dites-nous ce que vous connaissez de ses lia- " bitudes et de ses manières ?

" R. Ses manières étaient on ne peut plus extraor- " dinaires. Il était continuellement agité. Il avait un " tic nei'veux qui se manifestait dans sa figure. Par " moment il avait une expression étrange. Je l'ai eu *' sous ma surveillance personnelle à compter du mois " d'août 1889 jusqu'au mois d'août 1890. Pendant ce^ " douze mois il a été pour moi une cause d'embar-| " ras continuelle. Il était fougueux, impulsif au su- " prême degré et constamment en querelle avec sej " camarades. Il n'était pas méchant, mais il était ex* '' cen trique et turbulent. Durant les heures de recréa- " tion, il fallait le mettre sous la surveillance cons: " tante de l'un des maîtres. Il bondissait sur s( " camarades et se livrait à toutes sortes de folies. " avait un goût particulier pour la chimie et il étail " fréquemment occupé à faire des expériences avej " des explosifs, mettant souvent sa vie et celle de sej " camarades en danger. Cette particularité chez li *' était d'autant plus remarquable qu'il était imposa " aible de lui apprendre nulle autre chose.

" Il partait quelquefois à rire bruyamment sans- '' motif et cela même dans la classe.

" Q. A quelle cause avez-vous attribué toutes ces " excentricités ?

" R. L'iinpression générale était que ce garçon n'a- *' vait pas son jugement ; on disait cela partout dans " la ville.

" Q. Avez-vous entendu parler de la tragédie dont " il a été l'auteur au Canada ?

" R. Oui, et je n'ai nullement, été surpris en appre- " nant ce qui était arrivé .... j'ai toujours eu les plus " sombres appréhensions sur l'avenir de ce jeune " homme. Son tempérament était tellement incon- " trôlable qu'il était impossible pour lui de ne pas " venir un jour ou l'autre en conflit avec quelqu'un.

" Un jour une compagnie de soldats passait ; il lui " prit fantaisie de les attaquer en leur lançant des " pierres. Les soldats répondirent à l'attaque en lan- " çant des pierres à leur tour. L'officier commandant " dut faire rebrousser chemin à sa compagnie. Cet " officier vint se plaindre à moi et je dus lui dire ce " que je pensais du jeune Shortis et lui faire con- " naître l'opinion que tous ceux qui avaient pu l'obser- " ver portaient sur lui. D'après moi, sa conduite dans " cette circonstance ne pouvait s'expliquer autrement " qu'en l'attribuant à la folie.

" Je cite cet incident parmi un grand nombre " d'autres, du même genre.

" Je lui ai souvent confisqué des couteaux et des • petits pistolets avec lesquels il pouvait se faire du " mal à lui-même et à ses camarades.

" J'ai toujours considéré cet enfant comme un véri-

" table phénomène. J'ai une longue expérience ;j'ose- '' rais dire que dix mille enfants au moins ont passé " sous ma direction et je n'en ai Jamais vu d'aussi " étrange que celui-là.

" Q. Avez-vous jamais i*emarqué (ju'il fût enclin au "' larcin ?

" Q. Non, jamais : il était au dessus de toute idée de " ce genre.

" Q. Avez-vous donné à entendre à ses parents qu'il " serait désirable, eu égard à la condition de son " esprit, de le placer dans quelque institution ?

" R. Non, malgré que j'aie eu de fréquentes entre- " vues avec sa mère à son sujet, je n'ai jamais osé aller " aussi loin que cela, j'aurais craint de blesser sa sus- " ceptibilité.

" Q. Avez-vous jamais remarqué que cet enfant " était sous l'empire de quelque mauvaise habitude ?

" R. Non, pas du tout.

Voilà quelle a été, en sub:-tance, la déposition du Révérend Frère Dunn, prise à Waterford devant la commission. Le Révérend Frère a été interroofé de nouveau ici devant le tribunal et il nous a donné quelques détails additionnels auxquels il est utile de référer.

" Les aptitudes de l'accusé étaient, dit-il, des plus " médiocres. Quelquefois il avait des lueurs d'intelli- " gence, mais ces lueurs d'intelligence n'étaient pas de " longue durée. A de certains intervalles pendant des " périodes variant de deux à trois jours, il se plaignait '' de maux de tête. Sa figure alors était pâle, il deve- " nait très excitable et il était impossible de l'amener " à concentrer son esprit sur aucun sujet. Son intelli-

- gence était comme une feuille de papier blanc sur *• laquelle rien ne se voit.

•' Tout ce qu'il était humainement possible de faire *• pour lui donner une bonne éducation a été fait. Il " avait même un précepteur particulier qui allait à la ■ maison de son père lui donner des leçons, le soir. J'ai " eu de noml)reuses entrevues avec sa mère à son " sujet. Ses manières, sa démarche, ses brusqueries, "' son tempérament, tout était extraordinaire chez lui, '•' et «le nature à ne faire naître c^u'une bien pauvre " idée de son esprit. Il avait à peine l'intelligence d'un " enfant qui aurait eu de six à sept ans.

". Il venait régulièrement à l'école.

" Je sais (pie sa mère dévouait toute sa vie à son " éducation.

" Ses parents sont des gens qui sont riches et ont " toujours mené une vie exemplaire. Ils jouissent du " respect de tout le monde.

" Sa mémoire était très mauvaise.

" Ce jeune homme a toujours été un véritable pro-

' blême pour moi et pour ses autres professeurs. Nous

" avons essayé de lui enseigner la table de multiplica-

*' tion, mais sans succès, et en quittant ma classe, au

" l)0ut de douze mois, il n'était pas plus instruit qu'à

>on arrivée.

" Il a quitté notre école pour aller au collège des " Jésuites à Clongoes.

Ecoutons maintenant ce que nous dit de son ancien élève, Monsieur Cunningham, le précepteur particulier.

" Q. Vous êtes professeur adjoint clans l'école des •Frères ?

" R. Oui.

" Q. Vous connaissez \'alentin(' Shortis depuis

longtemps ?

" R. Oui, je le connais depuis très longtemps; il a

été mon élève; je lui ai donné des leçons privées

chez lui.

" Q. Qu'elles étaient ses manières d'agir ?

" R. Ses actions étaient étranges, toutes différentes I de celles des autres jeunes gens que j'ai connus.

" Q. Eprouviez-vous quelques difficultés à lui enseigner ce qu'il avait à apprendre ?

" R. Tl y a cei'taines choses c[u'il m'a été absolument

impossible de lui enseigner.

" Q. Quelles étaient ces choses ?

" R. Les choses ordinaires et plus particulièrement

les mathématiques. Il avait une répugnance extraordinaire pour les mathématiques. Il aimait l'étude

du français et de la chimie.

" J'ai été .son précepteur pendant neuf ou onze ans.

" Q. Eti quoi dilférait-il des autres (enfants ?

*"' R. Il était excentrique ; il était constamment à ' faire toutes sortes de niches telles qu'en ferait u • enfant ou un imbécile. Il était impossible de fixe

son attention sur aucun sujet.Il était constammen ' agité. Je n'ai jamais pu lui enseigner le françaii ■ par le moyen des livres. Si je prenais un sujet, 1 ' conjugaison des verbes par exemple, après une ex ' plication claire et lucide par moi, il .sautait sur u '' autre sujet. Je n'ai pas remarqué qu'il se soit ameiij ' dé avec l'âge : ses manières d'agir sont demeurée!

les mêmes.

" Q. L'avez- vous jamais vu tirer du pistolet ? " R. Oui. Une fois je suis entré chez lui vers sept heures et demie pour l'informer que ce soir-là je '' devais aller au théâtre. Monsieur et Madame Shortis " venaient de partir pour s'y rendre, eux aussi. Il me " conduisit dans une chambre située en arrière du " salon. Dans cette chambre je trouvai sur une table " plusieurs armes à feu qu'il me fît examiner. Pendant ■' que j'étais occupé à regarder ces armes, il sortit de " l'appartement et revenant quelques instant après, " il s'avança derrière moi sans bruit, et déchargea " un revolver au-dessus de mon épaule. La balle alla '' frapper la persienne d'une croisée en face de moi. " S'il m'était arrivé de détourner la tête dans ce " raoment-là j'aurais été frappé."

L'Avocat du ministère public pose au témoin la (juestion suivante:

" Q. Pouvait-il distinguer entre le bien et le mal ? " R. Pas toujours.

Plus loin le témoin dit : " Dans un moment de colère, je n'ai pas d'hésitation à affirmer qu'il ne se serait fait aucun scrupule de faire feu sur moi.

Après l'examen de ces trois témoignages si clairs et si précis, je serais tenté de vous démontrer que ce jeune homme possède tous les traits caractéristiques de l'imbécillité, pour ne rien dire de la folie, mais je ne veux pas anticiper sur la discussion. J'ai tant d'autres preuves à vous offrir qui sont de nature à porter la conviction dans vos esprits que j'entends ne tirer aucune déduction avant que toutes ces preuves soient devant vos yeux ou présentes à votre souvenir.

Avant de commencer l'examen des autres dépasitions qui ont été prises en Irlam.le, permettez-moi une ou deux observations. Le ministère public a cherché à vous pénétrer de l'idée que le plaidoyer de folie ne peut prévaloir en vertu des dispositions de notre loi, à moins que la défense n'établisse que toujours et dans chacun des cas mentionnés par les témoins, l'accusé était absolument inconscient et inc<xpable de discerner entre le bien et le mal.

Dans le contre-interrogatoire auquel chacun des témoins d'Irlande a été soumis, vous trouverez invariablement la même question posée par l'avocat du ministère public : " Ce jeune homme pouvait-il distinguer entre le bien et le mal ? " Nécessairement la réponse des témoins varie suivant les circonstances.

Messieurs, la loi n'exige pas de la défense une pareille preuve, et soyez bien convaincus que nous n'avons jamais espéré trouver dans la bouche de nos témoins une réponse tendant à établir que toujours et dans tous les cas, l'accusé ignorait le caractère et la portée de ses actes.

Les experts nous ont dit que plus des trois quarts des aliénés internés dans les asiles dont la direction leur est confiée, sont en état de distinguer entre le bien et le mal, et cependant ce sont des fous.

Mais là n'est pas la question : Ce qu'il s'agit pour nous de démontrer, c'est qu'à de certains moments l'accusé, perdait tout contrôle sur sa volonté, et que dans ces moments-là son intelligence était obscurcie au point de le rendre incapable de savoir ce qu'il faisait et de distinguer entre le bien et le mal. Ce qu'il importe pour nous de faire ressortir de cette preuve

d'Irlande, c'est que laccusé n'était en réalité qu'un enfant dans le corps d'un homme fait, et que malgré iju'il fût susceptible d'acquérir certaines connaissances et de faire certaines distinctions entre ce qui est bien et ce qui est mal, son intelligence n'a jamais dépassé celle d'un imbécile et son sens moral est demeuré à l'état rudimentaire.

J'aurai à revenir sur cette question lorsque je discuterai le témoignage des experts, et je n'en dirai pas davantage pour le moment.

Autre observation : Les représentants du ministère public craignant l'effet que cette preuve d'Irlande pouvait produire sur vos esprit ont tout d'abord tenté (le traiter comme des espiègleries que l'on doit attribuer à l'enfance et à l'adolescence quelcjues-uns de» actes que nous allons examiner ensemble ; puis tout à coup, lorsque ces faits avaient un caractère de gravité tel qu'il devenait impossible de les ranger dans la classe des légèretés de l'enfance et de la jeunesse, alors vous les avez entendus s'écrier : Cet enfant était un enfant gâté ; il était devenu un démon, un monstre, et ces actes sont des actes criminels qui dénotent ses instincts vicieux et corrompus.

Messieurs, à tout cela je ne veux l'ien répondre maintenant, cai* comme je vous l'ai dit plus haut j'aurai à discuter plus tard le véritable caractère des faits que nous allons examiner. Je me contenterai de vous dire que là encore, noussonnnes sur le terrain de l'expert qui souvent trouve toute une révélation dans un fait qui. aux yeux du vulgaire pourrait passer inaper- <;u. Retenez bien dans votre mémoire les récits que NOUS allez entendre. Nous verrons plus tard si les faits (pie nos adversaires ont qualifiés d'e.spiègleries

étaient réellement d'innocents jeux d'enfants, comme ils l'ont prétendu, ou bien les actes d'un imbécile ou d'un fou ; et si les faits graves qui, tout à coup, ont révélé à leurs yeux la main d'un criminel n'étaient pas plutôt les amusements d'un maniaque et d'un irresponsable.

Mon intention étant de commenter plus tard cette preuve dans son ensemble, j'éviterai autant que possible d'en interrompre la lecture pour lapprécier dans ses détails en me permettant de longs commentaires au fur et à mesure qu'elle se déroulera devant vous.

Prenons d'abord le témoignage de Monsieur Robert Dobbyn.

Robert Dobbyn est âgé de 70 ans, il demeure à Ballanapil, près de Waterford ; c'est un ancien avocat. Il a exercé sa profession comme avocat à Waterford, pendant plus de trente ans. Il connaît l'accusé depuis huit ou neuf ans ; il l'a vu fréquemment lorsqu'il était jeune. Ce témoin nous raconte deux incidents très caractéristiques. Je lui laisse la parole : —

" Un jour dit-il j'étais à Whitfield où Monsieur •* Shortis le père, avait loué un champ pour le pâtu- " rage de ses bestiaux. J'étais accompagné de Monsieur '* Joseph Stj'angam njaintenant décédé. Ce Monsieui' " était magistrat pour le comté de Kilkenny et dé- " puté lieutenant de la ville de Waterford.

" Nous marchions dans la direction de Waterford, " lorsque j'aperçus une épaisse fumée à quelque dis- ' tance. Je crus qu'une des grandes plantations bor- " dant le chemin était en feu. Je me dirigeai de ce " côté, et en arrivant, j'aperçus le jeune Shortis. Dès '' qu'il me vit, il saisit une branche d'arbre garnie de

de feuilles avec laquelle il se mit à éteindre le feu " au risque de se faire brûler vif. Il me dit : " Si je "n'avais pas réussi à éteindre le feu, j'aurais accusé '' une autre personne de l'avoir mis ; mais ajouta-t-il. " comme j'ai réussi à l'éteindre, je vous ferai l'aveu que *•' c'est moi qui Tai mis."

" Je lui demandai ce ([u'il voulait faire en mettant " le feu, il me dit: " Je n'en sais rien." Puis, comme si ' toute cette affaire n'eût été (ju'une bagatelle, il " ajouta : " Voulez-vous monter dans ma voiture avec " moi, je vais vous conduire à Waterford." Je m'aper- " çus alors que tout près du théâtre de l'incendie, il y ' avait un cheval attelé à une voiture qui aurait iné- .. vitablement été brûlés, si le feu n'eût pas été éteint, „ car le vent donnait de ce coté-là.

Voici maintenant le second incident. C'est le même témoin qui parle :

" Je suis le Vice-Président du chemin de fer appelé " " Le chemin de fer de Waterford et de l'Irlande " centrale."

" Au commencement du mois de septembre 1892, " deux rapports furent «envoyés au bureau de la " direction de ce chemin de fer au sujet de Sliortis.

Voici le premier : (Il venait de monsieur Walter

Power, collecteur des billets et i^^arde-ma^fasin de la ■ Conqmgnie),

" Station <le Waterfoi-d, 1er septembre 1892. A Mr X. D. Xott,

" Monsieur, Hier, vers deux heures moins dix, j'ai rencontré Monsieur Shortis le jeune conmierçant de bestiaux

*' qui se promenait à cheval dans une des cours de la " Compagnie. Je lui ordonnai de sortir du terrain de ' la Compagnie, à Murphy's Bank. 11 me dit que son " cheval avait été effrayé par un train qui passait, et " qu'eu dépit de ses efforts, il avait été conduit " malgré lui sur la voie du chemin de fer.

" Votre serviteur

(Signé) W. PowEK.

Le second rapport est dans les termes suivants :

" Newrath, 2 septembre 1892.

" A Monsieur C. S. Galwa^^

" Monsieur,

"Je dois vous faire rapport que mercredi le trente " un août, vers deux heures, un jeune homme à cheval " est monté sur la voie. J'étais alors occupé à faire " traverser le chemin à la hâte, à un troupeau de " bestiaux. Après être parvenu sur la voie, ce jeune " homme dirigea son cheval du côté de la gare. Je " l'avertis à plusieurs reprises de ne pas persister à " demeurer sur la voie, et je le prévins du danger " qu'il y avait pour lui de se promener à cet endroit,. " exposé comme il l'était à cause des trains qui " étaient attendus. Je lui dis que s'il persistait à " voyager sur ces deux voies, il serait certainement " poursuivi devant les tribunaux. Toutes mes remon " trances furent vaines. Il donna de l'éperon à son "cheval giLiL lança sur le chentin de fer comme " V aurait fait un maniaque.

Votre obéissant serx'iteur,

(Signé) James Cronin,

" Garde-barrière."

Mon.sieur Dobb}'!! continue : " J'ai dit au bureau

* de la direction que d'après moi, ce jeune horavie était

* privé de ses facultés mentales, que je connaissais

* bien son père qui était une des fortes pratiques ' de la Compagnie, et que j'arrangerais l'affaire avec ' lui. L'acte du jeune Sliortis était un acte à la fois ' dangereux et criminel. J'ai prévenu le père par ' lettre, je crois : mais je n'ai jamais eu l'intention ' d'exercer aucune poursuite contre lui pour la ' simple raison que je ne croyais pas que son fils fiU ' responsable de ses actes. C'était l'opinion que ' depuis lorigtemps je ni étais formée sur son compte.

Q. C'était là un acte insensé, je suppose ? lui de- ' mande l'avocat du ministère public.

" R. Oui.

" Q. C'était l'acte d'un écervelé ?

R. Oui.

Q. Un acte imprudent ?

R. Oui assurément.

Le gardien de la bariière à la traverse est obligé ' de la fermer à l'approche des trains."

Faisant de nouveau allusion à l'incendie allumé

)ar le jeune Shortis, le témoin ajoute : " Je n'ai pas

cru que cet incendie avait été allumé par malice :

mais fai vu là un indice que ce jeune homnte

n était pas sain d-esprit.

" Q. Vous dites que vous ne le croyez pas responsable de ses actes ?

R. Oui, et je l'ai dit à .son père qui, en entendant

■ mes paroles, a paru très alarmé. Il me pria de lui

écri)'e une lettre le menaçant de le poursuivre

' devant les tribunaux, afin qu'il pût la montrer à

' son fils.

" Ce jeune homme a toujours été excentrique. Je " Uai vu à cheval Ictncev sa héte à fond de train à " travers les rues de Waterford ; je sais aussi quil a " un tempérament des plus excitables.

James Cronin, âgé de 60 ans, gardien de barrière, à l'emploi de la Compagnie du chemin de fer de Waterford et Limerick, et aussi de la Compagnie appelée *' Le chemin de fer de l'Irlande centrale ", dépose comme suit ;

•' C'est moi qui ai écrit la lettre exhibit " C " pro- '* duite avec la déposition de M. Dobbyn.

" 11 n'y avait pas de train qui passait dans le " temps que le jeune Shortis est monté sur la voie " du chemin de fer, mais il y en avait un qui était " attendu.

•' Q. Est-il vrai que le cheval du jeune Shortis a " eu peur ?

" R. Non ; il a arrêté son cheval sur la voie, et l'a " lancé à toute vitesse dans la direction de la gare. " Je l'ai averti du danger, en lui disant qu'il pourrait " bien se faire tuer. J'ai insisté à plusieurs reprises, " mais tout a été inutile. Il m'a répondu qu'il ne " s'occupait de rien, et au même instant, il a lancé " son cheval sur la voie.

" Il y a trente-six ans que je suis à mon poste et je " n'ai jamais vu personne faire rien de semblable. " (Tétait une chose des p)lus dangereuses."

Walter Power, âgé de 44 ans, gardien des marchandises et maître des bagages de la Compagnie de Waterford et Limerick et de la Compagnie de l'Irlande Centrale nous dit ; -

" Je connais très-bien Val. Shortis. (Val est une ' abréviation de Valentine, le prénom de l'accusé.) Je ' m'en allais à la rencontre du train de deux heures ' qui était attendu, lorsque j'ai rencontré Shortis qui ' conduisait son cheval sur la voie ferrée. Je lui dis ' qu'un train était sur le point d'arriver : mais il ne ' parut pas s'occuper de mon avertissement.

" Il s'exposait à se faire tuer, car bien qu'il y ait " trois voies, souvent ces trois voies sont couvertes " par autant de trains qui viennent en même temps. i" Je ne puis m'expliquer cette conduite extraordinaire " de ce jeune homme. Je ne crois pas qu'un homme " qui est en possessio^i de ses facultés mentales puisse " faire une chose semblable.

" Le jeune Shortis me dit que son cheval avait été '• effrayé par la clôture et par un train qui passait, mais " je sais qu'aucun train n'avait passé en ce momentlà. "

Messieurs les Jurés, est-il jamais venu à votre connaissance qu'un homme jouissant de toutes ses faculfcées ait eu la fantaisie d'aller se promener à cheval sur une voie de chemin de fer, au risque d( se faire tuer ?

Pavssons à d'autres faits ;

Patrick Sullivan, âgé de 50 ans, est commerçant de bestiaux à Waterford. Tl connait Val. Shortis depuis son enfance.

" Ce jeune homme, dit le témoin, avait tes manières '* d\in imbécile. Il agissait comme un véritable fou.

" Q. Pensez-vous qu'il avait son esprit à lui ?

" R. Il y avait des nioraents où il était mieux que " dans d'autres.

" Un jour, je m'en allais à une exposition à Kilken- " ny ; J'étais en compagnie de Jack Griffith, d'un " nommé Bryant, d'un nommé Walsh, et je pense aussi, " d'un nommé Jim Kehoe, de Corrick.

" La station de Kilmacow est la première en par- " tant de Watert'ord sur la ligne de Kilkenny.

" Le jeune Shortis était dans le même compartiment " que nous. Jusqu'à Kilmacow il demeura paisible ; '' mais en arrivant à Millinavat où se trouve la sta- " tion suivante, il tira de la poche de son habit un " paquet de papier rempli de poudre ou d'autre ex- " plosif, il y mit le feu avec une allumette souffrée et " jeta ce paquet en flamme sous l'un des bancs du wa- " gon. Je l'avais observé tout le temps. Un instant " après, une explosion se produisit dans ce paquet. " Mes compagnons s'efforcèrent d'étouffer la flamme " en foulant ce paquet en feu sous leurs pieds. Pen- " dant qu'ils étaient ainsi occupés, Shortis saisit le " paquet tout en flammes et vint me le fourrer en de- " dans de mon gilet. Je l'arrachai et le fit tomber par " terre. Je r< gardai par la fenêtre pour m'assurer si '■ le gardien du train n'était pas sur le marchepied au " dehors. Le train allait à toute vitesse dans le mo- " ment. N'eût été la crainte de froisser son père, je " serais descendu à Thomas-Town. — Une fois j)assé " Ïhomas-Town, Shortis sortit de sa poche un autre " paquet de papier. Il y avait dans notre comparti- " ment un monsieur qui lisait son journal ; Shortis au ''' moyen d'une allumette en flamme mit le feu au '• journal de ce monsieur. Il saisit le journal en feu et

— elle lança par une ouverture dans le compartiment

' voisin. Une personne armée d'une canne nous le renvoya dans notre compartiment.

" A Bennet's Bridge, passé Thomas-Town, Shortis ramassa tout le papier qu'il put trouver. Je l'ai même vu déchirer des feuilles de son calepin. Il en lit un paquet auquel il mit le feu et il le jeta dans un coin du waggon. Dans un instant le char se

1 remplit d'une épaisse fumée. J'appelai le gardien mais inutilement. Je descendis à la station suivante pour me débarrasser de lui.

" Après cet incident je le fuyais comme on fuit la peste ; je traversais la rue pour l'éviter. J'avais peur

' de lui, il était capable de tout.

'• Je ne lui ai jamais vu de revolver, mais ou m'a dit qu'il en portait un constamment et pour cette raison j'avais peur de lui. Il était sobre dans l'occasion que j'ai mentionnée.

" Q. Le jeune Shortis était-il un mauvais sujet ? " R. Il avait des idées de fou ; je ne crois pas qu*il eût son esprtt à lui. Par moment il était très gen-

' til, et dans d'autre temps il était capable de tout. " Q. N'avait-il pas trop de liberté ?

R. Je ne le crois pos ; son père le tenait sous son contrôle tant qu'il le pouvait.

" Q. Travaillait-il ?

" R. Je le voyais souvent conduire des bestiaux. Souvent il nous saluait comme tout le monde ; mais par moment il était excentrique, et alors il avait rive étrfivfjp pxpr^fi.'-fion dn.vfi lp.<i yp.vx, son œil. était égaré.

" Il avait ce regard pariicidler dans le icaggon, lorsqu'il mit le feu aux paquets de papier.

" Je l'ai vu pour la dernière t'ois, deux mois avant " son dépai't. Je n'ai jamais parlé de lui à son père, " mais j'ai souvent parlé de lui à d'autres personnes.

" Je l'ai vu à Tramore, un jour de course, je l'ai " remarqué à une école de tir qu'on avait érigée sur le " terrain ; au lieu de tirer sur la cible, je l'ai vu se " mettre en position pour tirer sur la foule. Il y avait " là un groupe de deux ou trois cents personnes. Le '< " propriétaire de l'école intervint et l'empêcha del " tirer sur la foule au moment où il se préparait à le " faire.

" Trois témoins, Thomas Kearney, Edward Doody et John Kennedy nous racontent un fait qui dénotent chez l'accusé l'absence la plus complète de jugement et de sens moral.

Ecoutez leurs dispositions :

Thomas Kearney est cultivateur à Carrickpherish, | près de Waterford, il est âgé de 28 ans.

Il connaît l'accusé depuis son enfance, ainsi que son père. " Le père, dit le témoin, est le propriétaire d'une " ferme voisine de ma maison, et matin et soir et quelquefois plus souvent, je voyais l'accusé, son fils, pas- " ser le long de ma ferme. C'est un jeune hominie sans " cervelle, il était cajyahle de tout. Il fallait le sur- " veiller constamment. En vieillissant il est devenu " jpire. Il avait presque toujours un revolver en sa "possession, et bien des fois il ni a effrayé avec son " revolver.

" Je l'ai vu galoper dans l'avenue qui longe ma ferme " et celle de M. Shortis, son père, ainsi que sur lèche

" min public qui inoue chez lui, tirant du revolver

" dans toutes les directions. Un jour, j étais vis-à-vis

" la barrière de l'avenue, lorsque l'accusé se présenta

" à moi et sortit un ])istolet de sa poche. Je lui de-

" mandai si ce pistolet était chargé. Pour toute ré-

" ponse il se tourna du côté du chemin, dans la direc-

" tion d'un banc de bois sur lequel trois jeunes en-

" fants, trois petites filles étaient assises. " Il braqua

" son arme dans la direction de ces enfants et fit feu.

" Une des petites Ailes 'poussct un cri et je rue préci-

" 'pitai vers elle. L'accuse me suivit. Je lui demandai

" pourquoi il avait fait une pareille chose. Il me ré-

" pondit qu'il avait cru que c'était ma sœur qui était

" là. Il semblait s'imaginer que par cette explication

il justifierait son acte et ferait disparaître le blâme

(jui s'attachait à ce qu'il venait de faire.

" Ces enfants étaient à quinze verges de nous. La

petite fille portait les marques du coup de feu sur

l'un de ses bras.

" Cette petite fi'lle était l'un des enfants de Ned " Doody.

" J'évitais ce garçon ; j'avais peur de lui et de son revolver. Souvent il s'est amusé à jeter des car- " touches dans le feu pour se donner le plaisir de les • ntendre faire explosion. Il passait partout pour an hmatique et on Vappelait Shortis la tête craquée.

" Lorsqu'il avait fait (pielqu'ineptie, il riait. Il avait une façon curieuse de rire. Il i-iait avec éclat en se " frappant dans les mains.

" J'ai remarqué qu'au lieu de s'amender avec l'âge, le jeune Shortis au contraire devenait de plus en p-u^ t.'angereux. '

Aux questions posées par l'avocat du ministère public, le témoin répond comme suit :

" Je n'ai pas examiné le revolver pour voir s'il '' était chargé. J'ai demandé à Shortis si son revolver " était chargé, et au même instant îl s est retotirne " vers les enfants et a fait feu.

" Je sais cependant qu'il y avait une charge de " plomb dans son pistolet

" Je n'ai pas empêché l'action de Shortis parce que "* je n'ai pas eu le temps de le faire.

" Les enfants de Ned Doody sont : Bridget, Mollie, " et Maggie. C'est Mollie qui a été frappée.

" J'ai dit à Shortis que c'était l'acte d'un fou qu'il " avait fait là.

" Le coup de feu a laissé une marque comme " une brûlure ou une ecchymose sur le bras gauche. " La marque était sur le revers de la main et sur le •' bras gauche.

" L'enfant était à environ quinze verges de nous : le '"' pistolet était un pistolet ordinaire contenant de la " poudre et une charge de plomib.

" Je n'ai mentionné ce fait qu'à ma sœur Marj^ Je " puis cependant l'avoir dit à ma mère. Ma sœur avait '' environ quinze ans à cette date.

'' J'ai vu l'accusé lancer son cheval et tirer en même temps des coups de revolver. Il agissait comme w homme sans jugement et sans cervelle.

Edward Doody âgé de 50 ans, demeure à Knokhouse, dans le comté de Waterford ; c'est un cultivateur. Il possède huit arpents de terre et travaille de temps à autre dans la ville de Waterford.

** Je suis, dit-il, le père d'une petite fille du nom de " MoUie. Un dimanche j'ai été informé que la veille, " le samedi, vers le soir, Val. Shortis avait tiré sur elle. " J'avais pris un verre de wiskey ce samedi soir et j'ai " supposé que pour cette raison, on avait eu le soin de " me cacher ce qui s'était passé, de peur que je n'al- " lasse le tuer. Il est plus que probable q'ie je l'aurais " tué le samedi soir, si j'eusse été informé de ce fait-Jà " immédiatement.

" Q. Le bras de votre enfant était-il marqué ?

" R. Oui, son bras est devenu noir, à partir du poi- " gnet jusqu'à Tépaule.

" C'était une enfant de quatre ans. Dans la journée " du dimanche, je me suis rendu chez Mr Shortis avec "ma petite fille; je suis entré par la porte de der- " rière et j'ai dit à Madame Shortis: " Voyez ce que '' votre garçon a fait à ma petite fille." Elle questionna " Val, mais ce dernier nia qu'il fût l'auteur de ce " méfait.

" J'ai parlé de cette afi^iire au père le lundi suivant ; " mais j'avais bu et j'étais enivré. Je ne me souviens " pas de ce qui s'est passé entre nous. J'ai rencontré " M. Shortis le père, dans l'avenue au moment où je " me dirigeais vers ma maison.

" Plus tard j'ai eu une autre aventure avec lui. " Je traversais le chemin et le jeune Shortis s'avan- " çait à cheval ; il s'approcha de moi par derrière et *' me poussa dans le fossé le long du chemin.

" Je lui dis : * Si je mets la main sur une pierre *• mon âne craqué, je te ferai sauter la cervelle.'

" Il éta't connu partout sous le nom de " Shortis le *' craqué.'' Je l'ai moi-même appelé ainsi. Il était la

" terreur de tout le monde. S'il passait à cheval dans " le chemin, on ne savait jamais le moment où il ne " lui viendrait pas à l'esprit de vous faire tomber- et " de vous passer sur le corps, pour ensuite vous rire " au nez.

" Kearney ne m'a pas parlé de la chose tout d'abord, " c'est moi (jui lui en ai parlé le premier. 11 a gardé le " silence et moi-même j'aurais fait comme lui. Je ne " voudrais pas pour tout l'or au monde me constituer " informer " ou dénonciateur contre qui que ce soit."

" John Kennedy, sergent dans la Police- Royale '' d'Irlande dit :

" Je suis âgé de cinquante-deux ans. Je suis membre " de la Police-Royale d'Irlande depuis trente ans. Jej " connais Val. Shords depuis son enfance.

'' En 1886 j'étais l'officier en charge de la caserne d( " Butlerstown : c'est un village voisin de Waterford « Mr Shortis avait sa maison de campagne près de là.)

*•' Au mois d'octobre, nous reçûmes à la station ui " rapport spécial nous informant que Val. Shortisi " avait déchargé une arme à feu sur la petite fille d'un " nommé Edward Doody. Cette information a été notée " dans le registre tenu à cet effet par la police à But- " lerstown. Deux constables furent envoj^és à la mai- " son de campagne de Mr Shortis, et là. Madame Shor- " tis leur remit un revolver et deux pistolets en leur " disant qu'elle les leur donnait, parce que Mr Shortis " n'avait aucun permis pour garder ces armes. En ver- " tu de la loi en force en Irlande, il n'est permis à per- " sonne de garder des armes sans une autorisation spé- " ciale. Ces armes furent remises à la police au bu-

" reau de Waterford. Il m'est impossible de produire " ici le registre où se trouve la note dont je viens de " parler ; ce livre est à Buttlerstown et il me faudrait ** pour l'apporter ici une autorisation de l'inspecteur " de la police qui demeure à Dublin. Mais je suis cer- " tain qu'une entrée ayant référence à l'incident du " coup de feu sur la petite fille de Doody s'y trouve. " J'en ai pris un extrait que j'ai actuellement en ma " possession.

" Q. Veuillez nous donner cet extrait ?

" R. Le voici.

Cette pièce est produite au dossier comme l'exhibit F. Elle est dans les termes suivants :

" A dix heures de l'avant-midi, les constables Swift " et Young ont été envo^^és à Carrickpherish chez " monsieur Shortis, pour obtenir les renseignements " nécessaires concernant l'information qui nous a été ** communiquée à l'effet que samedi dernier, le 3 oc- " tobre 1886 le jeune Shortis aurait déchargé une " arme à feu sur un des enfants d'Edward Doody et " aurait par là causé une brûlure légère au bras de " cet enfant. Après information prise, madame Shortis " leur a déclaré qu'elle avait dans sa maison deux pis- " tolets à un coup, et un revolver à cinq coups, et que " son mari n'avait aucun permis pour garder ces armes. *' Madame Shortis a livré ces armes, et les constables *' les ont apportées à Waterford où elles ont été laissées " à la caserne de Lady Lane. J'ai fait de tout cela ** un rapport à l'inspecteur du district."

On a cherché, Messieurs les jurés, à vous faire croire que cet acte de l'accusé était l'acte d'un criminel. Eh Messieurs, à cette date Shortis n'était âgé que de onze ans, et du reste, en aurait-il eu vingt-cinq que votre jugement sur cet acte devrait être le même. On ne s'expose pas volontairement à tuer une enfant de quatre ans, sans motif, et pour le simple plaisir de tuer. Si l'acte raconté par Kearny, par Doody et par le sergent Kennedy est vrai, (et je ne puis concevoir comment vous pourriez douter de la véracité de leur récit), cet acte est incontestablement l'acte d'un lunatique, d'un fou.

Continuons, Messieurs, vous allez voir que les preuves de ce genre ne nous feront pas défaut.

William Shallow, âgé de 50 ans, travaille à l'usine de sel de Mr Murphy à Waterford. Il connait Yalentine Shortis et son père Francis.

"Un jour, dit le témoin, il y a de cela trois ou " quatre ans, je construisais une haie entre le terrain " de Mr Shortis et celui de Mr Murphy. J'aperçus le " jeune Shortis à cheval sur son pony, qui venait de " mon côté à bride abattue. Rendu à une distance " d'environ cent verges de moi, il arrêta so7i cheval et " comr)iença à tirer dans la direction de Vendrait où " j'étais.

" Les halles venaient ricocher sur un arbre tout " près de moi.

"Il tira cinq ou six coups. Dans ce onoment-ld, "j'étais dans l'acte de déposer des broussailles au " pied de l'arbre sur lequel les balles sont venues " ricocher.

''J'informai M. Murphy, mon patron, de ce qui " s'était passé, en lui conseillant de faire arrêter Shor- " tis. M. Murphy me dit : " Ce n'est pas en prison que " ce garçon devrait être, mais dans un asile d'alié- " 71 es.

" Q. Avez-vous considéré cela comme une affaire " sérieuse, lui demanda l'Avocat du ministère public ?

" R. Certainement que ça l'était.

** Q. N'avez-vous pas songé à parler de l'affaire à " un magistrat ?

" R. Oui, mais j'en ai été détourné. On m'a répondu " qu'il valait mieux laisser à d'autres le soin de dépo- " ser des plaintes deva.nt la justice ; que, du reste, il " ne s écoulerait 'pas bien du temps avant que ce "jeune homme soit à l'asile interné commue fou.

" Q. Le considériez-vous comme un sujet dange^ " reiLX ?

" R. Oui.

" Lorsque la première balle a frappé sur l'arbre, je " ne m'imaginais pas que c'était sur moi qu'il tirait ; " mais en entendant les balles continuer à siffler près " de mes oreilles, je me suis sauvé.

" Q. Jurez-vous que vous avez entendu siffler les " balles à vos oreilles ?

" R. Oui, j'en ai entendu cinq ou six."

Richard Malone, âgé de 60 ans, connaît bien Val. Shortis et son père. Il a travaillé pour son père sur sa propriété à Mount Netel, à Carrickpherish pendant deux ans.

" Un jour, poursuit le témoin, le jeune Shortis était " à quatre ou cinq verges de moi, lorsqu'il déchargea

" un revolver dans une botte de foin que je portais " sur mon dos. J'ai laissé tomber la botte de foin par " terre. Il a éclaté de rire en se frappant dans les " mains. J'ai eu bien peur.

" J'avais pour compagnon de travail un nommé " James Foley, qui est parti à cause de lui. Il en " avait peur. Ce James Foley est parti pour l'Amé- *' rique, et j'ai appris plus tard qu'il était mort là.

Messieurs les jurés,

Les actes de cruauté, surtout lorsqu'ils sont commis froidement et sans motif par un enfant ou un adolescent dénotent, de l'aveu de tous les auteurs aliénistes l'absence de sens moral et sont un des symptômes de la folie.

Ecoutez ce que dit Malone: '"Le jeune Shortis evfon- " çait des fourches de fer dans la chair des bestiaux. " Pour empêcher son père de s'apercevoir de ce qu'il " leur avait fait, j'enduisais les plaies avec du fumier. " Lui riait de cela et s'éloignait en battant des mains.

" Je le voyais souvent dans le champ avec des " armes à feu. Nous nous sauvions de lui, nous en " avions peur.

" Je -suis certain qu'il avait quelque chose au cer- " veau. Par moment il était paisible et aimable, et " cinq minutes après il commençait ses extrava- " gances.

" Q. L'avez-vous jamais vu à cheval lancer sa mon- " ture d'une manière désordonnée ?

" R. Vous pouvez le dire que je l'ai vu, il a failli '' me renverser moi-même. Lorsqu'il était à cheval sur " son pony il le conduisait comme un écervelé. . . . Il " était la terreur des enfants de " Yellow Road. "

" Lorsqu'il a tiré sur la hotte de foin que je por- " tais, son pistolet était chargé.

" Je me rappelle que dans une autre occasion, j'étais " occupé à charroyer du fumier, lorsque le jeune '' Shortis tira dccas la direction oà j'étais. Je me " jetai irauiédiatement par terre. En me voyant faire, " il a éclaté de rire.

" Un moment il vous parlait d'une manière sensée, " quelques instants après, il devenait furieux.

" Dans ces moments-là, les yeux lui sortaient de la " tète, il vous lançait tout ce qui lui tombait sous la " main.

" Q. Vous a-t-il jamais frappé ?

" R. Oui, bien des fois j'ai reçu de lui des coups de " fourches de fer. Après m'avoir frappé, il s'éloi- " gnait les deux mains dans ses poches.

" Je l'ai vu renverser délibérément et sans raison " la nourriture des bestiaux et la disperser dans la " cour.

" Je l'ai vu fréquemment blesser les bestiaux et les " faire saigner.

'* Q. Avez-vous jamais averti son père ?

" R. Non jamais, j' aurai s préféré abandonner mon " emploi plutôt que de le dénoncer à son père. Mon " compagnon et moi, nous nous sommes souvent dit " que nous abandonnerions notre position plutôt " que de le dénoncer à son père.

" Q. Ne croyez-vous pas que vous auriez dû avertir " son père du mal qu'il faisait aux bestiaux ?

R. Non, bien au contraire. Lors(jue nous pensions " que le père allait venir, nous nous empressions de " mettre de la fiente de vache sur les blessures.

" Ces blessures n'étaient pas de simples piqûres ; " c'étaient des blessures profondes qui perçaient la " peau, pénétraient dans les chairs et faisaient couler " le sang."

Voici un autre acte insensé de cruauté envers un animal. 11 nous est raconté par les deux servantes de la maison, Kate Cooney et Mary Maher.

Kate Cooney, âgée de 25 ans, est servante dans la famille Shortis depuis quatre ans.

" Un dimanche, dit-elle, le jeune Shortis était allé " à la messe et j'étais demeurée à la maison avec une " autre fille du nom de Mary Maher. Comme nous " allions préparer la table dans la salle à dîner, j " nous vîmes remuer un petit tapis qui avait été " placé sur (quelque chose. Nous ne pouvions nous " imaginer ce que ça pouvait être. La fille Maher " s'arma d'un sabre et moi d'un long bâton et nous " soulevâmes toutes deux ce que recouvrait ce tapis. " Un chat s'en échappa et prit la fuite. Nous décou- " vrîmes que le jeune Shortis avait enfermé ce chat " sous un couvre-plat en argent. Ce couvre-plat était " lui-même recouvert par une large écaille de tortue " sur laquelle il avais jeté un petit tapis. Il avait mis *•' à côté du chat une bouteille de chloroforme dont il " avait enlevé le bouchon. Sans notre secours, le chat " aurait été a-phyxié sur place par le chloroforme. " Le chat est mort deux jours après.

" J'ai souvent vu ce jeune homme sous l'influence " d'une violente colère. Une fois, je l'ai vu verser de " la térébenthine dans un vase et y mettre le feu au " risque d'incendier la maison.

'• Ma compagne et moi nous ne tenions aucun " compte de ce qu'il faisait. Nous ne le considérions " pas comme ayant sa tête à lui. Il agissait bien plus ■' comme un enfant que comme un jeune homme."

Questionnée par l'avocat du ministère public, la fille Cooney continue en ces termes :

'• Je n'ai rien mentionné dans le temps ni à mon- " sieur ni à madame Shortis.

" Lorsque le chat est mort, on m'a demandé si je " savais ce qui l'avait fait mourir; j'ai répondu que " pour ma part, je n'en savais rien. Nous ne voulions " pas, ma compagne et moi, laisser savoir à M. Shor- " tis ce qui était arrivé.

" Je n'ai pas vu Shortis mettre le chat sous le " couvre-plat, mais je sais que c'est lui qui l'y avait " mis, car à son retour de la messe, il nous demanda " ce qu'était devenu le chat qu'il avait mis sous le " couvre-plat dans la salle à diner."

Mary Maher est cuisinière chez M. Shortis depuis plus de trois ans. Voici sa déposition :

" Le jeune Shortis, dit-elle, a voulu, un jour, me " jeter en bas de l'escalier qui conduit à l'étage supé- " rieur de la maison, parce que je refusais d'aller " lui chercher du bois pour allumer du feu dans " sa chambre : Madame Shortis m'avait recommandé "de ne pas allumer de feu dans sa chambre ; elle " avait peur (ju'il ne mît le feu à la maison.

" Je n'ai pas crié parce que je ne voulais pas " laisser savoir à ses parents ce qui se passait. Ma

" compagne, la tille Cooney et moi, nous n'avons " jamais rien voulu dire sur le compte du jeune " Shortis, pour la raison que nous Le considérions " comme un écervelé et une tête craquée ; nous ne " tenions aucun compte de ce qu'il faisait, parce que '' nous savions qu'il n'avait pas la tête à lui.

Elle raconte ensuite l'histoire du chat à demi asphyxié, et son récit s'accorde en tous points avec celui de la fille Kate Cooney.

Puis elle continue :

" Je l'ai vu allumer de la térébenthine dans la " cuisine.

" Après ses méfaits, il venait nous faire des excu- " ses. Par moments, il était très agréable, mais l'ins- " tant d'après, il se mettait à chanter et !^e conduisait " comme un fou.

" J'ai toujours 'pensé qu'il avait le cerveau troublé. " Parfois il avait de violents accès de colère.

" Je n'ai jamais parlé de rien excepté avec l'autre " servante de la maison. C'est la fille Cooney qui a " informé madame Shortis de ce que je viens de ra- *' conter. Quant à moi je n'en ai parlé qu'aujour- " d'hui à madame Shortis.

Ecoutons maintenant les membres de la police qui ont été en contact avec l'accusé :

James Wilson, âgé de 50 ans, sergent dans la Police Royale d'Irlande.

" J'ai connu Valentine Shortis, dit le sergent " Wilson, pendant dix ou douze ans. C'était un jeune ** homme dont les habitudes étaient des plus singu- '* Hères et souvent tout à fait étranges. Dans de cer-

" tains moments il était désordonné et indomptable, " il n était plus du tout le, même. On aurait dit qu'il " était sujet à des attaques qui lui enlevaient l'vsage " de sa raison.

" Un jour, j'étais de faction sur le quai à Wa- " terford. Des gens étaient occupés à faire monter à " bord d'un steamer des ânes qu'ils expédiaient en " Angleterre. Le jeune Shortis s'empara d'un ânon ** et le porta au guichet du contrôle à l'autre bout du " vaisseau, afin, disait-il, de le faire enregistrer comme " passager. Je lui dis que j'allais le faire enregistrer " parmi les fous, s'il ne ramenait pas cet ânon avec " les autres ânes.

" Une autre fois, il était sur son vélocipède, se " promenant sur le quai ; un passant lui ayant dit " quelque chose de nature à l'exciter, il voulut se jeter " à l'eau sîir son vélocipède, je lui enlevai son vélo- " cipède que j'envoyai porter chez son père. La " chute qu'il voulait faire était de douze à quatorze " pieds. Il se serait probablement noyé, parce que la " marée était haute en ce moment. Ce passant, " paraît-il s'était moqué de lui, et dans sa colère il " voulait se jeter à la rivière à cheval sur son vélo- *' cipède.

" Dans une autre occasfon, un peintre était occupé " à peinturer le pont flottant du quai. Cet ouvrier " était debout sur des planches suspendues par des " cordes. Shortis se glissa à ses côtés et parvint à " couper les cordes. Tous deux s'en allèrent à la " dérive. Les planches s'étant séparées les unes des " autres, Shortis se trouva sur une seule planche. Il " fallut leur lancer des cordes peur les sauver de leur

" périlleuse position. L'échafaud avait été construit " avec une demi douzaine de planches. Le peintre en " avait attrappé deux et Shortis une seule.

" Une autre fois, il y a de cela cinq ou six ans, le ''jeune Shortis était avec d'autres gamins dans une " chaloupe. Tout à coup il se mit à balancer la cha- " loupe pour la faire chavirer ; il fit tout ce qu'il put " pour réussir. Il y avait dans cette chaloupe des " jeunes garçons. Cette tentative de faire chavirer la " chaloupe les effraya et ils se mirent à crier, mais " Shortis n'en parut que plus décidé à les faire tomber " à l'eau. Heureusement il ne put réussir.

" Il était dans l'habitude de porter un revolver et " je me rappelle qu'une fois il a été amené à la station ** par le constable Coleman maintenant inspecteur du " district à Portunna pour avoir eu une arme à feu " en sa possession. Chemin faisant, cependant, il avait " réussi à se débarrasser de son arme en la laissant " tomber dans la rue. J'ai cherché à le faire condam- " ner, tout de même, mais je n'ai pu y réussir faute " de la preuve nécessaire.

" Q. Croyez-vous que ce garçon possédait la pléni- " tude de ses facultés mentales ?

" R. Je puis affirmer que parfois il ri était pas " responsable de ses actes. Si on n'a pas institué de " poursuites régulières contre lui, ça n'a certaine- " ment pas été parce que les sujets de plainte nous ont " fait défaut.

" Son père, ajoute le témoin, est un citoyen qui "jouit du respect de tous.

" Q. On cachait les actions du fils à cause de son " père ?

" R. Oui, je pense.

Voici maintenant les réponses que donne ce témoin aux questions de l'avocat du ministère public :

" Q. Avait-il un permis de porter un revolver ?

" R. Je pense que oui.

" Q. L'avez-vous jamais entendu appeler " cracked

* Shortis," Shortis le fou ?

" R. Oui, je l'ai entendu appeler ainsi par plusieurs

* personnes. Je ne pourrais me rappeler dans le mo- ' ment le nom d'aucune personne en particulier qui l'a

* appelé de ce nom : mais c'est une expression en usage ' ici : Lorsqu'une personne donne des signes d'exal- ' tation et qu'elle fait des insanités, on dit que c'est

* une tête craquée.

" La rivière Soir qui coule en face de Waterford " est dangereuse à cause de ses courants. Plusieurs " personnes s'y sont noyées, et très peu parmi celles " qui sont tombées à l'eau ont pu être sauvées. C'est " la partie de la rivière qui est la plus dangereuse.

" Q. Pensez-vous que Shortis a coupé les cordes de " l'échafaud du peintre pour le faire noyer ou sim- " plement par espièglerie ?

" R. C'est une idée qui s'est emjxirée de lui et il " n'a pu s'eonj^écher de faire ce qu'il a fait. Je ne " pourrais pas dire ce qu'il avait dans l'esprit, mais je " sais qu'il avait une manie qui l'entraînait à agir " de cette manière. Je considère l'affaire de Tânon " comme l'acte d'un idiot.

" Q. N'avez-vous pas trouvé que ce garçon était " intelligent ?

" R. Non, rien dans ses habitudes et sa manière " d'agir ne dénotait chez lui un jeune homme intelli-

" gent. S'il eût appartenu à la police je n'aurais pas " voulu l'avoir à mes côtés.

" L'affaire de l'ânon est arrivée il y a cinq ou six " ana II était âgé alors d'environ quatorze ans. L'af- " faire du bateau a eu lieu vers la même époque.

" Ce garçon n aurait ja^nais dû être laissé en li- " herté.

" Q. Croyez-vous que s'il déchargeait une arme à " feu sur quelqu'un, on devrait le tenir indemne de '' toute responsabilité ?

'' R. Non, mais je le crois aliévé, et pour le dési- " gner aivsi je m appuie sur la comiaissance per- " sonnelle que j'ai de lui et sur sa manière d'agir " en général.

* Le témoin raconte qu'il a été informé dans le temps, du fait que Shortis avait effrayé les passagers d'un wagon de chemin de fer en y produisant des explosions avec de la poudre. Il a également entendu parler du fait qu'il avait déchargé un pistolet sur des enfants ; mais il ajoute qu'il n'a jamais pu obtenir la preuve positive de ces faits ; personne ne voulait faire de plainte. " Les gens, dit le témoin, par respect pour " son père, s'abstenaient de nous fournir les informa- " tions et la preuve nécessaires.

A propos de l'affaire du bicycle, le témoin ra^îonte que Shortis était à cheval sur son bicycle sur le quai oii plusieurs personnes se trouvaient dans ce moment.

" L'une d'elles, dit-il, lui fit l'observation, que, sans " son assistance, il serait tombé à l'eau. ' Oui, eh bien, " dit Shortis, je vais sauter dans la rivière avec mon " vélocipède.' C'est moi qui l'ai empêché de se jeter à " l'eau. Si on l'eût excité de nouveau, il s'y serait iné- " vitableraent jeté.

" Q. Vous êtes anxieux de sauver ce jeune " homme ?

" R. Non, il m'est complètement étrancrer. Je dé- " sire seulement faire mon devoir et voilà tout. Je " n'ai pas parlé à son père quatre fois dans ma vie."

On demande à ce témoin s'il n'existe pa« des sympathies en faveur de la famille de l'accusé à Waterford. " Oui, dit-il, et il n'y a en cela rien que de bien " naturel."

Que dites-vous, messieurs, de ce jeune homme qui lance son vélocipède à toute vitesse pour aller faire une chute de quatorze pieds au bout d'un quai et un plongeon dans vingt- cinq pieds d'eau. Si ce n'est pas là l'acte d'un fou, je serais heureux d'entendre mes adversaires nous dire comment ils le qualifient.

Après le sergent Wilson vient John Keely, âgé de 40 ans, constable dans la Police Royale d'Irlande depuis un grand nombre d'années. Il a connu Shortis pendant environ neuf ans.

" Depuis cinq ans, dit-il, mon poste a été princi- " paiement sur le quai, j'y rencontrais Shortis très " fréquemment.

" J'ai toujours été frap^ié de Vidée que ce jeune " homme n'avait pas son bon sens ou du moins qu'il y ''' avait citez lui quelque chose de travers. Je l'ai vu " jusqu'à très peu de temps avant son départ pour " l'Amérique.

" Un jour que j'étais sur le quai, il s'approcha de " moi par derrière et chercha à me pousser dans la " rivière. Je lui dis : " Pourquoi me faites-vous cela ? "

" Il me répondit : " Ca ne vous fera pas de mal de " faire un plongeon dans la rivière par un jour de " chaleur comme aujourd'hui." Après cette Vjoutade, il " s'éloigna en riant aux éclats. Je nenfis j)as grand " cas, "parce que je savais depuis longteiivps qu'il " n avait pas toute son intelligence.

" On disait de lui de tout coté qu'il n'était pas res- " ponsable de ses actes. Lorsqu'on l'apercevait on en- " tendait les gens s'écrier : Voilà Shortis le fou qui " vient."

" Il était souvent sur le quai à cheval, chevauchant " d'une manière étrange le long de la rivière.

" Les constables et les autorités cachaient ses " actions, à cause de son père et de sa mère.

" Le père et la mère jouissaient du respect de tous " à Waterford, et la mère aimait cet enfant passion- " nément. Il est à ma connaissance que dans un cer- " tain cas, le jeune Shortis aurait été poursuivi devant " les tribunaux, sans l'intervention de sa mère auprès *' de l'inspecteur du Comté. Si je me rappelle bien, "c'était parcequ'il poi tait des armes à feu ; le jeune " Shortis avait une passion extraordinaire pour les " armes à feu.

Questionné par l'avocat du ministère public, le témoin continue comme suit :

" Si je n'avais pas saisi à temps la barre du garde- " corps je serais certainement tombé à l'eau.

" Outre mes fonctions de membre de la Police " Royale, j'exerce aussi celles d'agent de sûreté, et pour " cette raison, je ne porte pas d'uniforme.

" Je n'ai pas fait de plainte contre Shortis et je n'ai

'' pas voulu dénoncer la chose à son père, parceque je " savais qu'il aurait été battu.

" Cet incident a eu lieu il y a environ deux ans. Le " père de Vaccusé était très sévère pour lui ; sa Tiière *' au contraire était d'une extrême indulgence,

" Q. N'était-il pas considéré comme un enfant gâté ?

** R. Oui, du moins je l'ai entendu dire.

" Q. La sympathie qu'on a pour la i'amille n'irait " pas, je suppose, jusqu'à induire les personnes qui " viennent rendre témoignage ici à dire des choses " fausses sous serment ?

" R. Assurément non.

" Lorsque la nouvelle du crime nous est parvenue, " bien peu de sympathies ont été manifestées en fa- " veur de l'accusé. On disait qu'il n'y avait là rien " d'étonnant, et que s'il fût demeuré à Waterford, il " aurait probablement commis quelque méfait du " même genre."

Edward Lane, est un autre membre de la Police Royale d'Irlande.

" Je connais le jeune Shortis, dit-il, depuis sept ou " huit ans.

" Un jour, il y a de cela cinq ou six ans, j'étais sur " le quai près de la chaîne (|ui sert de garde-corps le " long de la rivière, lorsque Shortis me saisissant sou- " dainement par derrière, me souleva de terre et fît " tout ce qu'il put pour me jeter dans la rivière. J'ai " réussi à me sauver en me crampcmnant à la chaîne- " A cet endroit il y a douze pieds de la surface du " quai au lit de la rivière. Je me suis retourné furieux " et je l'ai frappé en lui disant : " Il faut que tu sois

" ou un gueux ou un fou pour agir ainsi ; si ce n'était ■■ " du respect que j'ai pour ton père, je te traduirais " devant les tribunaux.

" Il était connu partout sous le nom de " Shortis la " tête craquée."

Dans le contre-interrogatoire que lui fait subir l'avocat du ministère public, le témoin répond en ces termes :

" Je suis agent de sûreté, et à cause de mon emploi " comme tel, je ne porte pas d'uniformes. Mon devoir " est d'avoir l'œil sur les voyageurs qui viennent des " Etats-Unis et sur les personnes qui partent d'Ir- " lande.

" Mr Shortis, le père, est un homme des plus res- " pectables :je n'ai jamais entendit dire qu'il se soit " en aucvM temps comporté d'une manière étrange.

" Son fils connaissait les membres de la police. Il " était en bons termes avec moi et avec le constable " Keely. Je ne pense pas qu'il ait commis cet assaut " sur moi pour rire. Dans tous les cas, il n'a pas eu " l'occasion de rire, car je l'ai frappé et je lui ai dit '' que si ce n'était à cause du respect que j'avais pour " son père, je le fercxis arrêter : je lui ai dit qu'il était " ou un gueux ou un fou,

" Q. Tenant compte du fait que vous aviez jusque " là été en bons termes avec Shortis, pensez-vous qu'il " voulait réellement vous jeter dans la rivière ?

" R. Je pense que oui ; je crois fermement que si je " ne m'étais pas accroché à la chaîne, il m'aurait jeté à . " l'eau. Je suis convaincu que c'était là son intention.

" Ceci est arrivé il y a deux ans. Je n'ai rien dit de " cette affaire à son père.

William Cavanagh est âgé de quarante et un ans. Il n'est plus membre de la Police Royale d'Irlande, mais il en a fait partie pendant dix-sept ans.

Durant cinq ans il a été stationné à Waterford ou il a eu de fréquentes occasions de voir l'accusé.

" Lorsque je l'ai vu pour la première fois, dit ce " témoin, j'ai été frappé par son apparence et j'ai de- " mandé (jui il était. Il avait habituellement un cos- " tume différent de celui des autres jeunes gens. 11 " portait constamment un habit de chasseur avec une " ceinture eu cuir autour des reins. C'est surtout son " costume qui me l'a fait remarquer.

" Je l'ai vu une fois, descendre de cheval en face de " la résidence de son père, escalader un mur de six ou " sept pieds de hauteur afin de pénétrer dans un " champ où il y avait des corbeaux et autres oiseaux, " puis repasser le mur, monter debout sur la selle de " son cheval, et lancer sa bête au galop. Il frappait son " cheval à grands coups avec une branche d'arbre. Je " l'ai poursuivi plus d'un quart de mille pour l'arrê- '■ ter, mais il s'éloignait si rapidement que je l'ai '' perdu de vue. Comment il a pu se tenir debout sur " sa selle, c'est chose que je ne puis m'expliquer.

" Je lui ai parlé souvent ; j'ai trouvé qui^ jamais il " ve pouvait parler avec suite sur aucun sujet ; il " divaguait constan)ment. Je l'ai vu aller à clieval k " dans les rues de Waterford, comme l'aurait fait un " écervelé ou un fou. Je l'ai vu sauter de dessus un " mur de deux ou trois pieds de hauteur et faire la ' culbute en tombant sur la tête, comme le ferait un " baigneur qui s'élance dans la rivière. Je lui ai vu " faire la même chose de l'autre côté de la rivière sur " un mur qui longe la grève.

" A cet endroit, d'un côté, le mur a environ deux " pieds de hauteur, mais du côté du chemin il en a " huit ou dix. Jol'ai vu s'élancer de ce mur et tomber " sur le sol, la tête la première.

" N'eût été la considération que j'avais pour son " père et sa mère qui sont très respectés par tout le " monde, je l'aurais arrêté. J'ai souvent dit à mes " ca'OKxrades qu'on ne devrait pafi laisser ce garçon " en liberté.

Aux reproches que lui fait l'avocat du ministère public de ne pas l'avoir arrêté, il répond comme suit '

" L'opportunité d'arrêter un honmie doit être laissé \ '* au bons sens de celui qui a le droit de faire cette " arrestation. Si j'eusse cru que l'intention du jeune " Shortis était de se suicider, je l'aurais certainement " arrêté. Ma conviction est qu'il ne savait pas c< " qu'il faisait. S'il eût été un vaurien ou une canaill " je l'aurais fait prisonnier, mais je n'ai pas pens» '' qu'il était judicieux d'arrêter un jeune liomme di " bonne famille.

" Shortis avait seize ou dix-sept ans à cette dateJ " Lorsque je l'ai vu sauter tel que je l'ai rapporté plus " haut, je lui ai fait l'observation qu'il agissait comme " un fou.

" A Ferry Bank j'ai vu qu'il s'était fait mal en " sautant, j'ai remarqué qu'il avait une ecchymose sur " la figure.

" Je n'ai pas jugé à propos de dénoncer ces faits " à son père."

Je vous laisse à juger Messieurs les jurés,de ce que l'on doit penser d'un jeune homme de dix-sept ans

qui s'amuse à s'élancer du sommet d'un mur de dix pieds pour tomber sur le sol la tête la première. Quant à moi je serais porté à croire que s'il n'était pas fou auparavant, il a dû le devenir ce jour- là.

Jeremiah Lillis déclare ce qui suit :

" Je suis âgé de quarante cinq ans. Je suis " membre de la Police Royale d'Irlande depuis près " de vinort et un ans. Je connais Valentine Shortis " depuis très longtemps.

" Q. Vous l'avez vu se promener à cheval ?

" R. Oui.

* Q. L'avez-vous jamais rien vu faire de singu- " lier ?

" R. Oui, assurément, je l'ai vu essayer d'entrer à «' cheval dans la station de police sur la rue St-Pierre. " Je l'ai vu essayer également de pénétrer à cheval " dans les maisons de cette rue. Je dus l'avertir " de ne plus faire de tentatives de ce genre.

" Q. L'avez-vous jamais vu commettre aucun acte " de cruauté sur de=; animaux ?

" R. Oui, c'était quelques jours avant son départ " pour l'Amérique. 11 était sur le quai occupé à faire " monter des bestiaux à bord d'un vapeur océanique- " Il frappait ces animaux sans merci. J'allai droit à " lui et je l'avertis d'avoir à cesser de maltraiter ces " animaux. Il fixa sur moi des yeux de fou. Il avait " une expression toute particulière, et sous l'in- " fluevce de l'émotion, il se mit à trembler de tout son " corps. Je lui dis que s'il continuait à battre ces " bestiaux, je le ferais prisonnier. Il me regarda fixé-

" ment, et cVun bond il franchit la barrière, qui dans " ce moment le séparait des bestiaux, et recommença " à frapper sur eux avec encore ^jlus de fureur " qii auparavant. Il était dans un état d'excitation '' telle que fêtais persuadé qu il allait tomber sans " connaissance. Son père arriva sur ces entrefaites et " me pria de ne pas tenir compte de ce que faisait " son fils, vu qu'il devait le faire partir pour l'Amé- " rique dans quelcjues jours. Sur cette observation de " son père, je décidai de le laisser tranquille. Au " reste, je craignais qu'il ne perdît connaissance. Je " l'avais déjà vu auparavant dans un état tel que •'j'avais été sur le point d'envoyer quérir un mé- " decin. Dans ces moments-là, ses yeux avaient une '' expression toute particulière.

" Q. Pouvait-il discourir sensément sur aucun " sujet ?

" R. Non, il ne le pouvait pas.

John Collins, âgé de 46 ans, est sergent des cons-j tables de la ville. Il a sa demeure dans l'Hôtel-de- Ville, vis-à-vis la résidence de Francis Shortis. Il déclare qu'il a connu l'accusé depuis son enfance jusqu'au moment où il est parti pour le Canada.

Outre sa position de sergent de la police, il occupe aussi celle de gérant du Théâtre Royal pour la Corporation.

" Pendant sept ou huit ans avant son départ, dit " le témoin, j'ai vu le jeune Shortis une couple de " fois par semaine. Il aimait à venir converser avec " moi à l'Hôtel-de-Ville, surtout durant les deux " années qui ont précédé son départ. Dans sa con-

'■ versation, son langage était toujours décousu et " sans suite. Ainsi il me demandait quelquefois quelle " compagnie j'avais engagée, et sans attendre la ré- " ponse, il commençait à me parler de son bicycle, de " son pony et de son revolver. Les employés du " théâtre se plaignaient souvent à moi de ce que " Shortis venait dans les coulisses avec des armes à " feu dans ses poches.

" Ayant été informé que sa mère ne voulait pas " qu'il se mêlât aux gens du théâtre, je prévins " l'homme en charge de la scène de m'avertir s'il " lui arrivait de venir encore dans les coulisses.

" Un soir qu'une troupe de comédiens devait jouer " (c'était le samedi de Pâques), on vint m'informer que " Shortis était sur la scène. Je me rendis auprès de " lui et je lui enjoignis de s'en aller. 11 me demanda " pourquoi je lui donnais cet ordre. " Qu'ai -je fait, " me dit-il " ? — " Va-t-en et ne reviens plus ici, lui ré- " pondis-je." Il sortit alors un revolver de sa poche " et fit feu à travers les décors du théâtre. Puis, il " partit, et je ne l'ai jamais revu sur la scène depuis " ce jour-là.

" Q. Pourquoi l'avez vous ainsi chassé de la scène ?

" R. Parce que les employés se plaignaient de sa " présence ; ils avaient peur de lui, en le voyant armé " d'un revolver ; ils craignaient qu'il ne leur fît du mal.

" Q. Comment cela ?

" R. J'étais d'opinion qu'il était dangereux de le " laisser venir. On ne pouvait pas se fier à lui.

" Quelque temps avant cela, je l'avais vu sortir à " cheval la face tournée vers la queue du cheval et se " rendre ainsi jusqu'à la Mail (c'est la rue principale

" de Waterford), et revenir, toujours dans la même " posture.

" Lorsque j'ai appris le départ de Shortis pour l'A- " mérique j'ai dit que c'était une honte d'avoir laissé " partir ce garçon-là ; qu'au lieu de l'envoyer en *' Amérique on aurait dû le mettre dans une insti- " tution où on aurait pris soin de lui.

" Quelque temps auparavant, il m'avait avoué avoir *' tiré sur le cadran de l'horloge de l'Hôtel-de- Ville.

" Q. Lorsqu'il vous parlait, son langage était-il un " lanpfaofe suivi ?

" R. Non, jamais. Il sautait sans suite, d'un sujet à ; " l'autre.

Interrogé par l'Avocat représentant le ministère public, le témoin répond comme suit :

" J'ai chassé Shortis de la scène, parce qu'il allait là , " avec son revolver et que les employés menaçaient " de s'en aller, si je continuais à le laisser venir dans " les coulisses.

" Q. Dites-vous que vous appartenez à la Police '' Royale, ce corps reconnu comme étant l'organisation " de police la plus respectable du monde entier ?

" R. Non, j'appartiens à la force de la Ville.

" Shortis, dit le témoin, allait dans la meilleure " société.

" Je n'ai pas voulu faire de plainte contre lui, " ajoute-t-il, à cause de ses parents qui sont des plus " respectables et dont il est le fils unique.

*' Q. Avez-vous dit à quelqu'un avavt son crime au Canada, qu'on devrait le mettre dans un asile?

" R. Oui, je l'ai dit.

" Q. A qui ?

" R. Au meilleur de mon souvenir, je l'ai dit à Mr " O'Donohue, un reporter. Lorsque ce monsieur m'in- '■ forma que Shortis partait pour l'Amérique, je lui " dis que d'après moi, c'était une lionte de la part de *' son père et de sa mère de ne pas l'enfermer dans un " asile. Je suis bien sûr que j'ai dit cela, mais je ne le " suis pas autant que c'est à Mr. Donohue que je l'ai " dit, je crois pourtant que c'est à lui.

" Q. Comme citoyen, vous ne vous êtes pas occupé " de le dénoncer à la justice publique ?

" R. Non, en Irlande nous avons une sainte hor- " reiir des délateurs : (Informers)."

John Harrisson âgé de 42 ans, sergent d'armes de la ville de Waterford.

" Q. — Vous connaissez Valentine Shortis ?

" R. — Oui, depuis son enfance.

" Q. — Avez- vous jamais rien remarqué de particu- *' lier chez lui ?

" R. — Oui assurément. J'ai remarqué que ce jeune " homme était on ne peut plus excentrique et quil " agissait comme une personne qui ne sait pas ce " qu'elle fait.

" Q. — Vous a-t-il jamais rien fait ?

*' R. — Un soir, j'étais devant le théâtre, à côté delà " porte des acteurs, le jeune Shortis est arrivé près de " moi et a, braqué son revolver sur moi. Je ne le " voyais pas, mais des jeunes gens qui se trouvaient " là me crièrent de faire attention, que Shortis allait " décharger son arme sur moi. Je m'empressai de " rentrer dans le théâtre et de fermer la porte.

" Dans une autre occasion, j'étais occupé à regarder

*' des cages d'oiseaux dans la rue Coldbeck. Mon in- " tention était d'en acheter une. J'avais à la main une " canne avec un pommeau d'argent, le jeune Shortis " s'étant trouvé à passer par cette rue, s'approcha de " moi et saisissant brusquement ma canne, il la cassa " en deux tronçons sur son genou.

" Une autre fois, (c'était quelques jours avant son " départ pour le Canada,), il arriva tout excité à l'en- " clos public en criant à tue-tête qu'il voulait faire " mettre un âne en fourrière. C'est moi qui av^ais la " charge de cet enclos. Je lui demandai si cet animal ** avait été trouvé sur le terrain appartenant à son " père ; je lui expliquai que, s'il avait été trouvé sur " le terrain de son père, je n'avais pas le droit de le " mettre en fourrière. Il me répondit en jurant qu'il " trouverait bien le moyen de me forcer à recevoir " cet âne dans l'enclos public. Au même instant, il " sortit un revolver de sa poche. En voyant son arme, " j'entrai dans l'enclos et je fermai la barrière. Il était " à cheval et je craignais à chaque instant qu'il ne fît " sauter son cheval pardessus la barrière. Il était " accompagné d'une foule de jeunes gamins qui con- " duisaient l'âne en question.

" Q. A-t-il déchargé son revolver ?

" R. Non, mais je n'ai pas d'hésitation à croire " qu'il aurait tiré sur moi si je ne m'étais réfugié " derrière la barrière.

" Q, Comment vous expliquez vous cette manière " d'agir ?

" R. Je ne puis me l'expliquer, mais je sais que de- " puis son enfance ce jeune homme a toujours été des " plus excentriques. Il agissait comme un garçon

" qui na pas son esprit à lui. J'ai remarqué qu'il '* devenait pire avec Vâge. Il était toujours au re- " boitrs du bon sens.

" Cet âne appartenait à une pauvre vieille femme " qui demeurait à Ferry Bank. Il l'avait presque tué " de coups. Il avait <lû surmener son cheval, car il " était couvert d'écume."

Voilà ce que disent de l'accusé les membres de la police qui l'ont connu.

Continuons l'examen de cette preuve en prenant les autres témoignages un peu au hasard.

George Moore âgé de 57 ans, exerce l'état de palefrenier et fait le commerce de chevaux.

" J'ai connu Valentine Shortis depuis son enfance, " dit le témoin. Il y a environ deux ans j'avais un " chien de chasse sur le terrain du Palais de Justice. " Afin d'exercer mon chien, j'avais caché mon couteau " sous un arbre, sur ce terrain, pour le lui faire cher- " cher, lorsque Shortis se trouvant à passer par là " frappa mon chien avec une canne qu'il avait à la " main. Je lui dis : " Pourquoi as-tu fait cela, espèce " d'enfant de chienne ? " Puis je me dirigeai vers " l'arbre où j'avais caché mon couteau. Dans ce " moment, Shortis déchargea une arme à feu sur moi, " Il avait à la main un pistolet ou un revolver. " Je me sauvai au plus vite possible. Ce jour-là Shortis " n'avait pas de chaussettes aux pieds, mais seule- " ment des pantoufles, et il était nu-tête.

" C'est tout ce que je connais de lui. Je savais ce- " pendant depuis longtemps auparavant qu'il était " fou.

Aux questions de l'avocat du ministère public, il répond comme suit :

" Lorsque Shortis a tiré sur moi j'étais penché et " dans l'acte de ramasser mon couteau. La halle a '' frajyipé V arbre près duquel j'étais.

" Q. Il a dû y avoir un silence de mort après cela ?

" R. Oui, et sans l'arbre, le silence aurait été plus " profond encore.

" Je n'ai pas dénoncé ce fait à la police, et je me " serais bien ^ardé de le dire à son père. Je l'ai dit à un " nommé Walsh, il y a de cela une semaine.

" Je n'ai pas dénoncé ce fait ni à son père ni à sa " mère, ni à la police, pour la raison que je savais " que ce jeune homme n'avait pas son jugement."

Patrick Lennan âgé de 46 ans est depuis six ans et demi gardien du pavillon du Club Nautique de Waterfor 1.

Il connaît Val. Shortis à peu près depuis son enfance.

" Q. Comment le considérait-on ici, lui demanda " mon confrère, Mr Grienshields ? que pensait-on de " son intelligence ?

" R. On considérait qu'il n'avait pas la tête à lui " (he was not ail right). Pour moi, je crois qu'il était " privé de son intelligence. J'en suis même certain,

" Un jour, dit le témoin, il arriva sur le terrain du " club armé d'une carabine, J'étais à trois verges de " lui. " L(nnan, me dit-il, voici un bon coup de cara- " bine et je vais l'essayer." Et en disant cela,il épaula " son arm.e dans la direction d'un monsieur et d'une " dame qui passaient à trois cents verges de nous.

" Q. D'après ce que vous avez vu là, croyez-vous " qu'il avait- l'intention de tirer sur ces personnes ?

" R. Oui il avait l'intention de tirer.

" Q. Avez- vous aucun doute à ce sujet.

" R. Non, je n'en ai aucun. Je ne sais pas si la ca- " rabine était chargée, mais je sais qu'il avait une " cartouchière remplie de cartouches suspendue en " bandoulière autour de son épaule.

" Les gens du club l'appelaient " Skortis le fou."

Aux questions posées par l'Avocat du ministère public, le témoin répond :

" Le nom de l'accusé est Val. Shortis."

'' Q. Avez-vous parlé de ces faits à son père ?

" R. Non.

" Q. A la police ?

" R. Non, mais j'en ai parlé aux gens du club.

" Lorsque j'ai entendu parler de ce qu'il avait fait " au Canada j'ai dit : '' Ça ne m étonne i^as, c'est uii "fou." C'est alors que j'ai raconté les faits relatés " plus haut.

" Q. Jouissait-il ordinairement de son intelligence ?

" R. Je pense que oui.

" Je le connais depuis son enfance, il sortait avec " les jeunes tilles et les jeunes garçons. Il allait au " théâtre et à l'église, du moins je le suppose. Il s'a- " musait conmie les autres jeunes gens.

" Il aimait à faire des niches et des charges."

Wm. George Todd, âgé de 27 ans, est un des employés du bureau de poste de Waterford.

Il connaît Valentine Shortis depuis sept ou huit ans et a souvent conversé avec lui.

" Sa conversation, dit-il, était décousue et inco- "hérente; il sautait d'un sujet à l'autre et finissait " par dire toute sorte d'absurdités.

" Dans ses inanières, il était excentrique au su- " 'préine degré.

" Je l'ai vu fréquemment chez Grainger, le confi- " seur dont la boutique se trouve près du quai. Lors- " qu'il rentrait il se ruait sur la porte ; une fois " entré il se promenait de long en large. Il remplis- " sait ses poches de toute sorte de friandises : Je l'ai " vu en acheter assez pour la consommation de trois " hommes et s'éloigner ensuite en marchant au ha- " sard et en disant toutes sortes de balivernes. Il " avait constamment ses poches remplies de bonbons " et de sucreries.

" Shortis avait une très haute idée de lui-même, il " se croyait le droit de gouverner tout le monde et " de donner des ordres à droite et à gauche. Il avait " ^^?<6 manie pour les armes à feu ; cette manie chez " lui était irrésistible.

" Q. Vous rappelez vous un incident particulier " qui a eu lieu lors des courses des bicyclistes, au parc " de Waterford, dans le cours du mois de mai ou de "juin 1893?

" R. Oui je me le rappelle, j'étais le secrétaire du " club. Je m'étais rendu de b®nne heure le matin " pour rencontrer les membres chargés de l'organisa- " tion. Nous nous étions réunis plusieurs ensemble, " et nous étions à discuter entre nous sur les meil- " leurs moyens à prendre pour empêcher les specta- " teurs et les curieux de descendre sur la piste réser- ** vée aux coureurs. Shortis se trouvait là par hasard

" et avait entendu la discussion. Il s éloigna sou- " dainement avec précijDitation et revint quelques " instants ajyrès iiovtant un revolver dans chaque " main. Il déclara amphatiquement qu'il brûlerait " la cervelle au premier individu qui ferait mine " de descendre sur la piste. Ce ne fut qu'après beau- " coup d'efforts que nous réussîmes à le pacifier et à " l'éloigner du champ de la course.

" Il était généralement désigné sous le nom de " Shortis le fou " et ses frasques et ses excentricités " faisaient le sujet ordinaire des conversations dans *' les différents clubs de la ville.

" Il était constamment le héros de quelque aven- " ture excentrique nouvelle. Ainsi, je me rappelle " qu'un jour on racontait qu'il s'était promené en " bicycle avec son pony attelé en fièche.

" Q. Quelle était d'après vous la cause de toutes " ces excentricités ?

" K. Uaprès moi, ce garçon était un détraqué. " C'était un lunatique et son étatd'insanitépa.raissait " s'aggraver avec l'âge.

Voici mamtenant quelques unes des réponses que donne le témoin aux questions de l'avocat du ministère public.

" Que voulez-vous dire lorsque vous affirmez que " ce garçon était un détraqué ?

" R. Je veux dire qu'il était aliéné. J'appelle un " aliéné un homme qui agit comme s'il était privé de ■' sa raison et qui, comme Shortis, ??e peut exercer aucun empire sur lui-même.

" Q. Frétendez-vous dire que Shortis est aliéné ?

"R Oui.

" Q. Ne croyez-vous pas qu'il était en état de faire " la distinction entre ce qui est bien et ce qui est " mal ?

" R. Non, je ne le crois pas. Ainsi, je suis con- " vaincu que lors de l'incident de la course des bicy- " clistes, si je l'avais laissé faire, il aurait certaine- " ment tiré sur ceux qui auraient cherché à pénétrer " sur la piste réservée aux contestants.

" Q. Vous n'avez jamais entendu dire, cependant, " qu'il avait tué personne en Irlande ?

" R. Non, mais j'ai entendu dire qu'il avait fait " feu sur plusieurs personnes.

" Q. Savez. vous s'il avait un permis pour porter " un revolver ?

" R. Je l'ignore, cependant je suis certain qu'il " n'avait pas de permis pour porter tous les revolvers " que je lui ai vus dans les mains.

" Q. Si ce jeune homme vous avait volé une somme " de cent louis, vous seriez-vous plaint de lui ? L'au- " riez- vous laissé en liberté ?

" R. Je me serais adressé à son père pour me faire " rembourser mon argent.

" Q. Mais si le fils était irresponsable, pourquoi *• auriez-vous cherché à vous faire rembourser par le " père ?

" R. Simplement parce que la loi m'en donne le " droit.

" Q. Si le jeune Shortis avait tiré sur quelqu'un, " lors de la course des hicy clistes, auriez-vous consi- " déré qu'il savait ce qu'il faisait ?

" R. Je ne crois 'pas qu'il fût capable de réfléchir sur " son acte, il n'aurait aucunement songé au résultat

" Q. Mais il n'aurait pas pu ignorer qu'il tuait " quelqu'un ?

" R. La vie humaine n'avait aucune valeur pour " lui. Je sais dans tous les cas qu'il ne s'occupait " oruère de la sienne.

'• Q. Etes-vous sérieux lorsque vous dites que sans " votre intervention, il aurait tiré sur ceux qui " auraient envahi la piste réservée aux coureurs ?

" R. Je suis co nvaaicu q ue si je l'eusse laissé faire, " il aurait fait feu sur le premier qui se serait pré- " sente sur la piste.

" Q.. Vous dites qu'avant cette date il avait tiré " sur plusieurs personnes ; veuillez en nommer une ?

•' R. J'ai entendu dire qu'il avait fait feu sur plu- " sieurs personnes dans les champs et sur les bords " de la rivière.

Samuel Christian Allingham âgé de 38 ans.

" Je suis avocat (Solicitor) prati((uant à Waterford, " dit le témoin, je connais V^alentine Shortis depuis " longtemps.

" Q. L'avez-vous jamais vu porter un revolver ?

" R. Je ne l'ai jamais vu sans qu'il en ait un. Je " l'ai vu fréquemment tirer un revolver de sa poche *• et dire : " Nous allons régler l'atiaire de ces gens- " là " et cela sans aucune provocation. Il ne se désis- " tait de son dessein qu'à la suite de pressantes " instances auprès de lui.

" Jivniais je ne lui ai v^i boire de boissons enivran- " tes : Il prenait du soda mêlé avec du lait.

" En 1892, dans le cours du mois de mars, en revenant " de la rue Mail (c'est la rue principale de Watei-ford), " j'entendis le bruit d'une arme à feu. Je m'approchai " de l'endroit d'où venait le bruit, j'aperçus le jeune " Shortis. En arrivant près de lui, je le vis tirer sur: " le cadran de l'Hôtel-de- Ville. Je lui demandai ce " qu'il trouvait de drôîe à faire une pareille chose, et " s'il n'avait pas peur de la police. Sa réponse a été " qu'il ne s'occupait pas de la police et qu'il était dis-'^ " posé à leur en faire autant à eux. Je lui demandai " s'il n'avait pas peur de son père : il me dit qu'il •' savait que son père était absent. Je l'ai vu galopper " avec fureur à trois heures et demi du matin et crier " à tue-tête dans les rues. J'oÀ toujours cm d'après " ce que j'ai vu que ce garçon n'était pas responsable " de ses actes.

" Dans sa conversation, il sautait d'un sujet à " l'autre. Il ne pouvait Sv)utenir une conversation " suivie sur le même sujet.

" /S'o7i tempérament était violent et le devint d.e " plus en plus au far et à mesure qu'il avançait en

Cl ^

* CLge.

Le témoin explique l'aversion qu'on a en Irlande pour les dénonciateurs et dit que du moment qu'un homme serait connu pour être un dénonciateur, il serait immédiatement évité par tous comme uti lépreux, lui et ses enfants après lui.

Questionné par l'avocat du ministère public, témoin répond comme suit :

" Shortis, avec un permis, aurait eu le dr^

" de porter un revolver, mais non pas trois revolvers " comme je lui en ai vu porfcer.

" Q. Considérez- vo is que les actes d'excentricité " dont vous avez parlé seraient de nature à l'exempter " de la punition, dans le cas où il serait trouvé cou- " pable d'aucun crime ?

" R. Non, ces actes pris isolément ne seraient pas " suffisants, mais reliés avec ceux que j'ai entendu " mentionner par d'autres, ils prouveraient que ce " jeune homme nest pas responsable de ce qu'il fait.'*

Patrick Walsh, âgé de soixant i ans, est à l'emploi de la Compagnie des vapeurs océaniques connue sous le nom de '' La Compagnie de Steamers de Waterford."

" Q. Veuillez raconter l'aventure que vous avez " eue avec le jeune Shortis au sujet d'une chaloupe ?

" R. Un jour, j'avais prêté au jeune Shortis une " chaloupe qui m'appartenait : Il voulait aller à un " endroit appelé Killean. Il avait une couple de fusils *' en sa possession. Au lieu de descendre dans l'em- " barcation comme toute autre personne l'aurait fait, * il s'élança du perron d'une maison sur le bord de la " rivière et sauta dans la chaloupe. Je crus qu'il " l'avait défoncée. Je lui dis : " Si tu brises cette cha- " loupe, tu la paieras." — " Que le diable vous emporte " vous et votre chaloupe, me répondit-il. Vous ne " valez pas la peine qu'on vous paie rien." Je lui dis " que je saurais bien faire payer Shoitis (je faisais '' allusion à son père.) — " Quel est ce Shortis, " s'écria-t-il ? " — " C'est un homme qui vient de Clon- " mel, lui dis-je." — " Que le diable m'emporte ! repli-

" qua-t-il, si f avais mon revolver je vous ferais con- " naître ce que cest que Shortis." Heureusement, dit " le témoin, il n'avait pas son revolver.

" Dans une autre occasion, son père l'ayant frappé " avec une branche de hêtre, parce qu'il avait marqué " incorrectement quelques bestiaux, il s'emporta con- " tre lui et jura qu'il allait lui brûler la cervelle avec " son revolver. " Si j'avais mon revolver, disait-il, je " lui brûlerais la cervelle." Je crois réellement que " s il avait eu un revolver, il aurait mis sa menace " à exécution.

Maunsel Dobbin Bowers âgé de 34 ans déclare ce qui suit :

" Je suis à l'emploi de la Compagnie des Steamers " de Waterford. Je connais bien Francis Shortis qui " est un grand commerçant de bestiaux. J'ai bien " connu également le jeune Shortis, son fils. Mr " Shortis le père expédiait fréquemment de grands " troupeaux de bestiaux en Angleterre, et je le voyais " souvent sur le quai. «

" Q. Le père Shortis ne clierchait-il pas à enseigner " son négoce à son fils ?

" R. Oui.

" Q. A-t-il pu réussir ?

" R. Non, je ne crois ]^)as que ce jeune homme fût " susceptible de rien apprendre. Je ne lui aijamaisi " vu rien faire de sérieux. Ainsi, quelquefois son] " père lui donnait l'ordre d'aller surveiller l'end)ar-\ " quement cl'urt troupeau de bestiaux ; mais lorsque " le troupeau arrivait le jeune Shortis n'était pas là :^ " il avait tout oublié.

" Q. Etait-il en état de tenir une conversation sui- " vie ?

" R. Je l'ai toujours entendu divaguer. Tout " d'abord, il commençait assez Men, puis tout à coup " il changeait de sujet et se perdait tout à fait.

" Q. L'avez- vous jamais vu venir sur le quai avec " une carabine ?

" R. Oui, même jusqu'à peu de temps avant son " départ pour le Canada. Je Vai vu tirer sur le va- " peur de Milford. J'ai vu les halles ricocher sur la " cheminée du vajjeur, lorsque le pont du vaisseau " était couvert de matelots et de passagers

" Je me rappelle aussi un incident qui est arrivé " environ deux mois avant son départ pour le Canada. " J'étais sur le point d'aller faire un tour en cha- " loupe ; il me pria de l'attendre en me disant qu'il " voulait m'accorapagner et désirait apporter sa cara- " bine avec lui. Il alla chercher sa carabine et vint " prendre place dans la chaloupe. Il chargea son " arme et commença à la promener devant moi. Je '* le priai de cesser ce jeu dangereux, mais il conti- " nva malgré moi. Ça paraissait l'amuser beaucoup. " Je lui dis que j'allais le forcer à débarquer et que je " le laisserais sur le rivage. En entendant cette me- " nace, il se mit prenquà pleurer. Mais je n'ai pas " tenu compte de ses larmes et je l'ai forcé de sortir " de ma chaloupe un peu plus loin, me promettant " bien ne ne plus jamais le faire embarquer avec moi. *' Je l'ai vu sur le quai qui tirait avec sa carabine sur " la rivière. J'ai vu les balles ricocher sur l'eau tout " près de gens (|ui étaient en chaloupe.

"Je l'ai vu tirer sur le pavillon du Club Nautique.

" Q. Faisait-il usage de boissons alcooliques ?

" R. Non, je ne lui ai jamais vu prendre aucune " boissons fortes.

" Q. Comment vous expliquez-vous sa manière '' d'agir ?

" Je ne l'ai jamais considéré com^nie ayant son " esjyrit. Je Vai souvent entendu appeler " Shortis le " fou, " et je ne l'ai jamais pris moi-même pour autre " c?tose qu'un fou. "

Questionné par l'avocat du ministère public, le témoin, répond :

" Ce jeune homme avait des accès étranges, et dans " ces moments-là il faisait les choses les plus extra.or- " dinaires.

Thomas Phelan âgé de 37 ans.

" Je suis marchand de comestibles et commerçant " de bestiaux.

" Je connais Valentine Shortis depuis son enfance.

" Je tiens un étal de boucher dans la rue Barres- " troud, à Waterford.

" Un jour, le jeune Shortis s est présenté à mon étal " à cheval sur son pony. Il est entré à cheval dans " vion étal et il en à fait le tour à l'intérieur. J'étais " absent dans le moment, mais il y avait là deux petits " garçons en charge de mon établissement. Ils ont eu " tellement peur que tous deux ont pris la fuite. Il y " a, au milieu de mon étal, une grande table qui occupe " un espace considérable et qui ne laisse tout autour " qu'un étroit passage d'environ deux pieds. C'est dans

" ce passage qu'il a pénétré. Comme cet étal est garni " de crochets en acier de cHaque côté du passage, il " courait le risque de se blesvser lui-même ou de blesser " son poney. En sortant il s'est mis à rire bru3'amment " et à se frapper dans les mains. Cet incident s'est " passé en 1892.

" Vers le même temps, un autre incident encore plus " remarquable est arrivé : Je revenais de l'exposition " de Fathard dans le Comté de Tipperary en compa- ■ gnie de Mr. Shortis le père et de son fils. Nous de- " vions prendre le train qui conduit à Waterford où " nous amenions du bétail. Le convoi était attendu à " la gare d'un moment à l'autre. Mr. Shortis le père " me demanda si les bestiaux avaient été mis à bord " du waggon destiné à les recevoir : C'est un waggon " qui se trouvait sur place et qui devait être annexé ' au train (}ui arrivait ; il me demanda de plus si j'avais fait une entrée dans mon livret constatant le nombre " de têtes de bétail que nous avions à bord. Je lui ré- " pondit que non, vu que j'avais laissé mon livret dans " les mains de l'homme en charge de l'enclos des bes- " tiaux à Fathard.

" Mr. Shortis donna Tordre à son fils d'aller immédiatement chercher mon livret. Comme le jeune homme tardait à revenir, je partis à hi hâte pour " aller à sa rencontre : Le train était attendu d'un mo- " ment à l'autre. En arrivant à l'enclos, 7e trouvai le " jeune Bltortis étendu de tout son long dans un trou " rertvpli d'eau et de houe. Il avait ]ilu toute la matinée " et la pluie avait rempli d'eau ce trou boueux. Je lui " dis ; " Que fais-tu là ? Je vais aller avertir ton père " qui va te tordre le cou." Je suis en train de prendre

" le frais, me répondit-il. En disant cela il éclata de " rire. Il s était étendu sur le ventre dans cette boue, " comme l'aurait fait un chien.

" Une autre fois, je m'en allais le long du quai dans " une charrette; j'avais deux enfants avec moi. Je " conduisais un pony qui était des plus ombrcigeux. " Le jeune Shortis arriva sur son vélocipède et me dit : " Tom, nous allons prendre une course ensemble. En " disant cela il v-int prendre place sur son vélocipède " à côté de mon pony. En tournant au coin de la rue " Lombard, il essaya de [(rendre les devants, mais il " fut renversé par terre par le pony. Je crus tout " d'abord qu'il avait été tué ; mais bientôt il se releva " et je le vis s'éloigner en boitant.

" Q. Vous rappelez-vous un incident qui s'est " passé sur le quai au sujet du chargement d'un trou- " peau de bestiaux ?

" R. Oui, j'étais descendu sur le quai pour expédier " un troupeau de bestiaux, lorsque f aperçus le jeune " Shortis qui pleurait tout haut comme un enfant II " était homme fait dans le temps, et le spectacle d'un " homme qui })leurait de cette façon attirait l'atten- " tion des gens qui passaient- dans le voisinage. Je " m'approchai de lui pour lui demander ce qu'il avait. " Il me répondit que son père lui avait donné un coup " de canne, parce qu'il n'avait pas pris soin du bétail " sur le quai.

"Mr. Slattery et Mr. Fitzgerald de Carrick lui " dirent de ne pas pleurer ainsi, mais rien ne put l'ar- " rêter. Son père dans ce moment était dans le vais- " seau, le jeune Shortis voulait y pénétrer pour aller le " tuer. " Je veux le tuer, criait-il, je veux le tuer." Je

" lui dis : " Avant de tuer ton père, tu me tueras moi, " le premier ; je ne te laisserai pas monter à bord du " vaisseau." Au bout «l'un certain temps, pendant le- " quel il continua à pleurer tout haut, il finit par con- " sentir à s'en aller chez lui. Je l'accompagnai le long " de la route jus(|u'à la pharmacie du Dr O'Sullivan " dans laquelle il entra. Je l'attendis à la porte pen- " dant au moins un quart d'heure. Voyant qu'il ne " sortait pas, j'entrai pour voir ce qu'il taisait là; " mais je constatai qu'il avait disparu.

" Lorsqu'il à ^menacé de tuer son ph^e, il tenait un " bâton à la ynain. Je ne lui ai pas vu de revolver " dans ce moment-là.

" Q. Avez-vous réellement craint quil ne tuât son " père i

" R. Oui je suis convaincu que son intention était " de le tuer, si je Uavdis laissé pyéiiétrer dans le vais- " seau.

" Q. Comment était-il désigné dans la ville de Waterford ?

" R. On l'appelait Shortis ''la tête craquée." Sou- " vent les enfanis le poursuivaient dans les rues " comme on poursuit un fou.

Aux questions de l'Avocat du ministère public, le témoin répond comme suit :

" Q. Ne croyez-vous pas que le fait d'avoir reçu " un coup canne de son père devait être suffisant pour " le faire pleurer ?

" R. Oui, mais pas de cette manière. Il était homme " fait dans le temps et il pleurait tout haut sur le " quai ; tout le monde s'arrêtait pour le regarder.

" Geçi se passait au mois d'avril, il y a quatre ans.

" Q. Avez-vous rapporté à son père cette menace " de le tuer que son fils avait proférée contre lui ?

" R. Non, mais j'en ai parlé à sa mère.

" Q. Croyez-vous que dans le momient, il avait " réellement V intention de tuer son père ?■

" R. Oui, je le crois ; lorsqu'il avait ses attaques " de folie, il était capable de tout

" Son père n'est pas retourné à la maison ce soir-là. " Il est allé à une exposition d'animaux.

John Hearne âgé de 40 ans.

" Je suis à l'emploi de la Compagnie de Navigation '' de Waterford. Il y a six ou sept ans, j'étais à l'emploi de Mr. Francis Shortis, le père de l'accusé. J'ai été à son emploi pendant une période de treize années. J'ai été le témoin d'actes de cruautés commis par le jeune Shortis : Je me rappelé entr'autre chose, (|u'une fois il avait attaché un chat par la patte à une de ces machines à broyer les tourteaux de lin qu'on prépare pour les bestiaux, et avec son revolver il tirait dessus. Une autre fois, je l'ai vu jeter un petit chien tout jeune du haut du grenier à foin en bas, dans l'écurie au-dessous.

" Mr. Shortis avait une jument qui était très dangereuse, et moi-même j'avais peur d'approcher d'elle. Lorsque je lui donnais sa portion de foin, au lieu d'aller dans sa stalle, je la lui jetais de la stalle voisine. Un jour que je me rendais à l'écurie pour lui donner du maïs, j'entendis la jument qui dansait d'un bord à l'autre de sa stalle ; je m'approchai, et je vis que le jeune Shortis était à cheval sur son dos.

" En m'apercevant il sauta par-dessus la stalle. Pres- " qu'au même instant la jument lança ses deux pieds " de derrière sur la cloison, précisément à l'endroit où " le jeune Shortis av^ait sauté. Je lui dis : " Tu vois, " ceci devra te servir d'avertissement ; si tu t'appaoches "jamais de cette jument, elle te tueras. "Trois ou " quatre jours après je le retrouvai à cheval sur cette " bête.

" Quelques jours plus tard, je l'aperçus dans l'écurie " qui piquait cette jument avec une fourche. Il la " dardait chaque fois qu'elle s'approchait assez près " de lui pour lui permettre de l'atteindre. Il était " constamment à faire du mal au chevaux, c'était une " manie chez lui.

" Il était incapable de rien faire de suivi et je crois " (jue si on lui eut donné cet encrier à porter de " l'autre côté de la table, (le témoin indique du doigt " l'encrier dont se sert l'écrivain qui prend sa dépo- " sition), il s'y serait pris en trois ou quatre fois pour " s'acquitter de cette tâche. Quelquefois il me faisait " mettre la selle sur le dos de son pony, en me disant " qu'il était pressé de sortir ; il montait à cheval, " pour redescendre immédiatement sans aucune " raison ; ou bien il partait en courant, à travers le " jardin et en criant de toutes ses forces.

" Au lieu de sortir par la porte de cour qui donne " sur la rue, même lorsqu'elle était ouverte, souvent " il pénétrait à cheval dans la maison et sortait par " la porte opposée. Quelquefois il montait à cheval " dans les escaliers jusqu'à l'étage supérieur de la " maison. .To l'ai vu descendre de la même manière ' dans la cuisine en bas.

" Le jeune Shortis ne faisait pas usage de boissons " alcooliqu* s. Je ne lui ai jamais vu boire autre '• chose que de l'eau et du lait.

Edward DonelJy, âgé de 33 ans.

" Je demeure à Ballybricken, je suis marchand de " pourceaux. Je connais bien Valentine Shortis.

" Un jour, c'était au mois d'avril 1890, j'étais près " de la rivière, en compagnie d'une jeune enfant, ma " petite nièce. Shortis s'approcha d'elle comme pour " la renverser avec son pony. Elle se sauva de moi " côté en criant : j'étais à quelque distance d'elle dansïj " le moment. En se sauvant elle tomba et Shortis fifc '' sauter son pony par-dessus elle. Puis il s'éloigna en '■ criant et en riant aux éclats. Je ramassai des cail-i " loux sur le bord de l'eau pour les lui lancer. Un " homme qui éiait là me dit : "Ne ienez 'pas compte\ " de ce que fait ce jeune ho7nme, c'est un nommé " Shortis, il est lunatique." Je lui répondis: " Je le " connais depuis longtemps."

" Je suis convaincu que ce garçon n'était pas " responsable de ses actes.

James Longmire, âgé de 51 ans est lui aussi l'un des employés de la Compagnie de Navigation de Waterford. Il corrobore en tous points le récit que nous a fait le témoin Sullivan concernant les agissements du jeune Shortis, à bord du vvaggon de chemin de fer, lorsqu'il a mis le feu à des papiers remplis de poudre.

" J'ai eu bien peur dans cette occasion, nous dit-il. " Ce jeune homme était très excentrique. Ma con- fl " viction est qu'il n'avait pas son jugement,"

James W. Andrews, relieur et libraire, âgé de 48 ans.

" Un jour, dit le témoin, je revenais avec plu- " sieurs autres personnes d'une course de bicyclistes " qui avait eu lieu à Tramore. Nous arrêtâmes à un " auberge à mi-chemin ; le jeune Shortis était avec " nous. Il se fit servir une bouteille de bière de gin- " gembre pour lui-même et une bouteille de bière " ordinaire pour son cheval. Il ouvrit de force la " bouche de son cheval et lui vida le contenu de la " bouteille de bière dans la gorge.

" Je n'ai jamais vu le jeune Shortis boire aucune " boisson forte. Jamais auparavant je n'avais vu faire " boire de la bière à un cheval."

Andrew Farrell, âgé de 42 ans, est membre du Conseil de ville, ancien président de la Chambre de commerce et ancien shérif de la ville de Waterford.

" Je connais Valentine Shortis depuis son enfance, " dit le témoin. Je suis marchand de grains et j'ai eu " de fréquentes occasions de voir ce jeune homme " dans mon établissement. Il ven-iit de temps à autre " pour me vendre des sacs dont son père n'avait pas " besoin. Sa conversation n'avait aucune suite. Il " commençait à parler sur un sujet et tout à coup " il sautait sur un autre. Je l'ai vu au moment où il " causait avec moi, se jeter tout à coup dans l'ascen- " seur et chercher à le faire fonctionner, ou bien sortir " à la course, lorsque j'étais sur le point de lui payer " le prix de ses sacs. Plus d une fois j\ii fait observer " à raes commis que ce garçon n avait pas son juge- " ment à lui. J'ai souvent fait la même observation à

" ma femme. J'ai toajoiirs été convaincu qu'il avait " l'esprit détraqué, et je m apercevais qu'en avançant " en âge, au lieu de s'amender il devenait pire. Il " agissait comme un enfant. Il était d'un tempé- " ramment très excitable et lorsque j'avais affaire à " lui, je le traitais avec douceur, comme on traite un "enfant, malgré qu'il eût atteint tout le dévelop- " pement extérieur d'un homme fait.

Thomas Henry Brett, âgé de 45 ans.

Je suis gérant de la banque de Munster & Lunster à Waterford.

" Q. Avez- vous eu occasion de voir faire au jeune " Shortis quelque chose d'étrange peu de temps avant " son départ pour le Canada ?

" R. Oui, je l'avais remarqué auparavant : ses ma- " nieres d'agir étaient souvent des plus étranges. Par " moment, il paraissait raisonner assez correctement " et dans d'autres il était très excité. Un jour, peu de " temps avant son départ, j'étais à bord du train qui " revenait de Cork. Arrivé à la jonction du chemin de " fer, j'entrai, en compagnie d'un nommé Downey dans " la salle des rafraîchissements ; le jeune Shortis y " entra aussi immédiatement après nous. Il était dans " un état de grande excitation. Je l'invitai à prendre " quelques rafraîchissements avec nous, mais il refu- " sa ; il s'éloigna jusqu'à l'autre bout de la salle ej " demanda un verre de lait. Il marchait de long en / large d'un air très excité. Nous retournâmes, mon- '' sieur Downey et moi dans le waggon d'où nous étions " descendu et nous prîmes le même compartiment que " nous avions occupé jusqu'alors. A peine étions-nous

" entrés que le jeune Shortis vint frapper à la porte " de notre compartiment. Tout d'abord je refusai de " la lui ouvrir, mais comme il continuait à frapper, je " finis par céder. '' Vous avez bien fait de me laisser " entrer, me dit-il, car si vous aviez persisté à ne pas " ni 'ouvrir la porte, je l'aurais enfoncée." Je suis con- " vaincu que dans cette circonstance, ce jeune homme " n'était pas responsable de ce quil faisait Cet inci- " dent s'est passé environ huit mois avant son départ " pour l'Amérique.

Lawrence Augustin Ryan, âgé de 49 ans, marchand de Waterford, juge de paix et l'un des membres du Conseil de Ville.

" Je suis l'un des anciens maires de la Ville, dit le " témoin. Je connais bien Val Shortis, je le connais " depuis son enfance et j'ai eu occasion de le voir fré- " quemment jusqu'à la date de son départ pour le " Canada.

" Q. Lorsqu'il vous arrivait de le rencontrer et de " causer avec lui, parlait-il d'une manière intelligente ?

" R. Oh non, c'était un parfait imbécile :Il n'aja- " mais été autre chose depuis son enfance. En gran- " dissant il est devenu pire. Il n'a commencé à par- " 1er que vers l'âge de quatre ou cinq ans. Il venait " fréquemment me voir pour causer avec moi. Il di- " sait les choses les plus incensées et se mettait à rire " d'un rire de fou, ou bien il partait tout-d-coup et " disparaissait. Ceci est arrivé des centaines de fois ' d nia connaissance. On le désignait invariable- " ment parmi nous tous sous le nom de "Shortis le fou.

" Q. Dans ces moments-ld, pensez-vous qu'il fat " responsable de ses actes ?

" R. Non, il me paraissait irresponsable, autant " que je pouvais en juger.

" Tout enfant, Shortis était un imbécile et en gran- " dissant il est devenu un parfait idiot. Il était connu " comme tel dans toute la Ville. J'ignore si son père " et sa mère s en apercevaient, mais je sais que dans " la ville ici, ce n'était un secret pour personne.

" Lorsque j'ai entendu parler de l'enquête qu'on " allait faire sur son compte, j'ai dit : " Mon Dieu ! " personne n'ignore ici que ce garçon-là est fou."

Questionné par l'Avocat du ministère public, le témoin continue :

" M. Shortis père, était souvent absent, il était " presque toujours en voyage. Je sais que la mère •' affectionnait beaucoup son fils ; nul doute qu'elle le " croyait la perfection même.

Voici maintenant le témoignage de jeunes gens qui se sont rencontrés journellement avec l'accusé, et qui, à cause de leurs relations plus étroites avec lui ont eu encore plus d'occasions de l'observer.

James J. O'Donohue, âgé de 22 ans, réside à Waterford.

" Je suis reporter pour le journal Waterford Citi- *• zens, dit le témoin ; j'ai connu Val Shortis depuis " son enfance. Son tempéramment était très incer- " tain. En avançant en âge, son tempéramment est " devenu plus violent. Il était d'un caractère violent

" et capricieux. Il avait pris une espèce de goût ou " de fantaisie pour moi, et souvent il venait me voir " soit au bureau du journal, soit chez moi.

'' Q. Vous rappelez- vous d'avoir été chez lui dans " le mois d'octobre 1892, et si oui, dites-nous ce qui " s'est passé dans cette occasion ?

" R. Nous étions da.ns le salon, il ouvrit un tiroir '' et en tira un pistolet d'arçon et l'instant d'après, il " prit, soit dans le tiroir ou soit dans sa poche, un •' autre pistolet ou revolver, et tout-à-coup j'entendis " la détonation d'une arme à feu. Il avait déchargé un " de ses revolvers dans l'âtre de la cheminée, lequel " dans ce moment était plein de brasiers. Après cela, " il prit dans ses mains de la poudre qui brûle sans " fumée et commença à me faire toute une conférence " sur cette poudre, puis il chargea le pistolet d'Arson " avec cette poudre et fit feu. Le coup partit et les " flammes volèrent de tous côtés dans la chambre- " C'était là un amusement très dangereux ; il aurait " pu facilement mettre le feu à la maison.

*' Je voulus l'arrêter, mais il se mit à rire.

" Je parlai immédiatement de partir. Arrivé dans " le passage qui conduisait à la porte d'entrée, il sor- " tit un revolver de sa poche et se mettant en posi- " tion, il tira deux ou trois coups dans la porte de la " maison chez lui. Une des servantes monta appa- " raniment pour s'assurer de ce qui se passait, mais " lorsqu'elle vit Shortis, elle descendit immédiatement " sans paraître tenir compte do ce qu'elle venait d'en- " tendre, comme si tout cela n'eût été pour elle " qu'une chose ordinaire à laquelle elle était depuis " longtemps liabituée.

" Lorsqu'il m'arrivait de le réprimander au sujet " de l'usage qu'il faisait de ses armes il me disait que " c'était pour se défendre en cas d'attaques. Il parais- " sait croire que le moindre assaut lui donnerait le *' droit de se servir d'une arme à feu et qu'il serait " justifiable de faire feu sur n'importe quelle pers^:)nne '' qui lèverait la main sur lui.

" Il avait l'habitude de bousculer les gens dans la " rue. Une fois sur le quai il avait poussé un matelot " de cette manière ; celui-ci riposta par un coup de " poing. Shortis courut immédiatement chercher son " revolver et se mit à la recherche de son homme " pour le tuer, mais à son retour il avait disparu.

" Une autre fois, j'étais en bateau avec lui, vis-à- " vis du quai du bateau passeur et vis-à-vis l'hôtel " Adelphi. Tout-à-coup j'entendis la détonation d'une " d'arme à feu. C'était Shortis qui avait tiré dans la " direction du quai vers les fenêtres de l'hôtel Adel- " phi. Dans cette occasion ses poches étaient remplies " de cartouches et il tirait sur tout ce (pii se présen- " tait. Farrel] était avec nous, et lui et moi nous fîmes j " notre possible à plusieurs reprises pour l'engager à " ne pas tirer ainsi. Nous lui fîmes observer qu'il " s'exposait à blesser les personnes qui se trouvaient " sur le rivage, mais toutes nos protestations ne ser- " virent de rien. Un demi mille plus loin, nous vîmes " venir le Steamer "Rook." Shortis tira dans la direc- " tion du Steamer et atteignit la cale du vaisseau près " d'un endroit où se trouvaient deux chauifeurs " debout à côté de l'écoutllle. Il avait tiré dans la " direction de ces hommes.

'• Un peu plus loin, il aperçut une large enseigne

" dans un champ qui servait de promenade. Il y avait " là des centaines et même des milliers de prome- " neurs. Il tira sur l'enseigne sans s'occuper du dan- " ger auquel il exposait ces personnes, et un instant " après il tira sur un phare qui se trouve dans le " voisinage.

" Dans la même occasion, il tira du côté de la " rivière où dans le moment ils y avaient nombre " de personnes en chaloupes. Quelques-unes de ces per- " sonnes vinrent se plaindre, en disant que les balles " avaient ricoché tout près d'elles. Il leur répondit en *• jurant qu'elles n'avaient pas d'affaires là.

" Une autre fois j'étais dans le vestibule de la " chambre de connnerce avec Austin Farrell ; Shortis " sortit un revolver de sa poche et le braqua sur " Farrell. Celui-ci se fâcha et lui enjoignit de cesser " cet acte de folie, mais Shortis n'en continua pas " moins à le coucher en joue. Farrell saisit ma canne " et le menaça de l'en frapper s'il ne cessait pas ce " jeu dangereux.

" Je montai alors dans la bibliothèque et Shortis " me suivit, Là, il continua à faire toute sorte de " folies avec son revolver, malgré (ju'il y eut plusieurs " personnes dans cette salle.

" Lorsqu'il apercevait une de ses connaissances " dans la rue, il ne l'abordait pas comme l'aurait fait " toute autre peisonne, mais il se précipitait sur elle " au ris(jue de la renverser par terre.

" Il était d'une nature cruelle. Je l'ai vu maltraiter " ses chevaux, ou frapper des chiens sans raison, à " coup de pieds. Un de ses trucs favoris était de les " écraser avec son vélocipède ou de dégager un de *' ses pieds et de les frapper en passant près d'eux.

Daniel J. O'Brien, âgé de 21 ans, clerc dans un bureau d'avocat.

" Je connais bien Val Shorti.s, dit-il, c'est un jeune " homme excentrique et d'un caractère mobile et " changeant. J'ai eu occasion d'aller chez lui, et une " fois d'y passer Cjuatre ou cinq jours. Dans cette cir- " constance j'ai couché dans la chambre qu'il occupait " et où il couchait lui-Uiême. J'ai rer)iarqué que le " soir avant de se r)ietire au lit, il plaçait à la tête " de son lit un fusil à deux coups chargé. Il retirait " la charge de celte arme le lendemain matin.

" J'ai observé qu'il avait une nature cruelle. Je l'ai " vu souvent frapper des enfants et leur donner des " friandises après, pour les calmer. Il était d'un tem- " péramment violent et il devint de plus en plus ir- " ritahle avec l'âge. Jamais, je ne l'ai vu rechercher " la société de gens de bas étage.

Anthony P. O'Brien, âgé de 22 ans.

" Je suis assistant trésorier de la Ville. Je connais " Valentine Shortis depuis plus de dix ans.

" Dans l'été de 1892, j'ai eu occasion de voyager de " temps à autre de Tramore à Waterford par le " chemin de fer. Un jour, j'étais à la station de *' Tramore, en loute pour Waterford, Shortis s'ap- " procha du train pour me parlei* ])ar la fenêtre du '• waggon. Un des préposés de la compagnie vint lui '' dire de s'éloigner, que le train était sur le point de " partir. " Ne vous alarmez pas, dit Shortis." Sur " ces entrefaites, le train j)artit et Shortis continua à " le suivre tout en me parlant à la fenêtre. Tout à " coup [pendant que le train était en marche, il prit

" son élan et sauta dans le waggon par la fenêtre. Il " tomba à l'intérieur du wagoron sur la poitrine. Je " lui demandai pourquoi il avait fait cela. Il me " répondit que c'était pour rire.

" J'ai passé, une fois, quelques jours en visite chez " lui, à la ferme de son père, à Carrickpherish.

" Q. Avez-vous remarqué rien de particulier dans " sa chambre dans cette occasion.

" R. Il gardait constamment une carabine dans sa " chambre à la tête de son lit.

" Q. Etait-elle chargée ?

" R. Je ne l'ai jamais vu la charger,

" Q. L'avez-vous vu faire quelque chose de parti- " culier sur le quai ?

" R. Je l'ai vu tirer un coup de pistolet dans la " porte d'une maison. C'était la maison servant à " emmagasiner les échantillons de la compagnie du " gaz de Waterford. Shortis a tiré un coup de re- " vol ver dans la porte.

" Une autre fois, sur la route de Tramore, il a sorti " un revolver de sa poche et a tiré plusieurs coups en " l'air.

"Dans une autre occasion, j'étais avec plusieurs " autres camarades dans une boutique, et pour nous " amuser nous l'avions enfermé à clef dans la bou- " tique. Tout d'abord il frappa dans la porte, et " bientôt nous le vîmes défoncer les paneaux avec sa " tête et se fourrer dans cette ouverture. Il resta pris " là, p*^ndant (juelque temps.

" Il était connu sous le nom de " Shortis la tête " craquée."

" Son tempéramraent était violent. Il avait parfois

" de terribles spasmes de colère. En avançant en âge *' son caractère devint plus violent encore."

Questionné par l'Avocat du ministère public, le témoin répond comme suit :

" On l'appelait généralement Val Shortis. Je l'ai " entendu appeler " Shortis le craqué " par les petits " garçons.

" Q. Était-ce à cause de ses nombreuses espiè- " gleries ?

" R. On disait de lui qu'il était très écervelé, très

excentrique et très dangereux.

" Q. Ne passait-il pas généralement pour un enfant " gâté, un mauvais garnement ?

" R. Il avait la réputation d'un garçon excentrique " et dangereux. Il m'a souvent assailli, mais moi,j'au- " rais eu peur de le frapper à cause de son tempé- " ramment dangereux et de son habitude de toujours " porter des armes à feu ; d'après moi, il n'aurait pas " hésité à prendre son revolver et tirer sur moi, si je " lui eus fait quelque chose.

"J'ai été en sa compagnie fré(juemment pendant " trois ans. Je ne recherchais pas sa compagnie mais " les circonstancces nous jetaient dans la voie l'un de " l'autre.

" Jamais auparavant je n'avais vu une personne " briser les panneaux d'une porte avec sa tête.

" Dans le moment où Shoi'tis a sauté dans le wag- " gon par la fenêtre le train avait un mouvement " passablement rapide.

" Lorsque Shortis a tiré dans la porte de la maison

" sur le quai, la balle a frappé le cadre de la porte. •* Il a tiré avec un petit revoh^er.

" Q. Y avait-il des êtres humains dans la maison " qui auraient pu être blessés par la balle de son " revolver ?

" R. La porte était fermée, mais quelques-uns des " membres de la famille du gardien qui demeurent en " haut auraient pu se trouver dans le moment à mon- " ter ou à descendre l'escalier qui conduit à cette " porte, vu qu'on peut sortir par là.

" Le rez de chaussée de cette maison servait de salle " d'échantillons.

John A Rj^an, âgé de 26 ans, étudiant à l'école des ponts et chaussés.

" Je connais Mr. Francis Shortis et son fils Valen- " tine. J'ai rencontré ce dernier pour la première fois '' au collège de Clongowcs au mois d'août 1890, je " pense. Il a passé huit mois au collège, c'est-à-dire à " compter du mois de septembre jusque dans le cours " d'avril de l'année suivante. Je l'ai connu très inti- " mement pendant son séjour au collège. J'avais déjà " entendu parler de lui. auparavant.

" Dès son arrivée, je constatai une grande différence " entre lui et les autres élèves. Sa conduite et ses " manières ne resseml)laient pas à la conduite et aux *' manières de ses camarades. Il paraissait évaporé ; il " n'étudiait pas beaucoup et durant le temps de la " recréation il ne prenait aucune part aux jeux avec " les autres élèves. Il était souvent seul. Il avait un " tempéramment très vif. Il se i^laignait fréquem- " ment de maux de tête. Ses camarades le considé-

" osaient comme un excentrique et com.me étant plus " ou moins stupide. Il avait une manie toute parti " culière j)our les armes à feu. Il m'a souvent mon- " tré des catalogues décrivant des revolvers et des " carabines. 11 me disait qu'il allait acheter quelques- " unes de ces armes, et il affirmait même qu'il en " avait déjà en sa possession.

" Q. L'avez- vous rencontré après sa sortie du col- " lèf^e.

" R. Oui, je l'ai rencontré à Tramore.

" Q. Qu'est-ce qui est arrivé cette fois-là ?

" R. C'était le soir, j'avais assisté aux courses à " Tramore ; Shortis était là lui aussi. Il me dit qu'il " s'en retournait à Waterford en voiture et il m'invi- " ta à monter dans sa voiture avec lui. Tout le long " de la rebute, il conduisit f-^on cheval de la manière la " plus désordonnée possible, passant ventre à terre au " milieu de la foule. Nous atteignîmes une voiture '* remplie de ferblantiers qui s'en revenaient comme " nous des courses de Tramore. Shortis leur cria de " lui faire place afin de passer devant eux. Il lança " son cheval à côté de leur voiture, et en passant, il " frappa l'un des ferblantiers sur la tête d'un coup de " bâton. Cet homme ne lui avait rien dit ni rien fait.

" Q. Etait-il sous l'influence des boissons enivrantes ?

" R. Non. Il na.vait pris aucune boisson alcoo- " lique.

" Ce jeune homme avait des manières étranges : " son esprit était certainement mal équilibré, et je l'ai " dit à plusieurs personnes après Tincident de Tramore. " J'ai dit qu'il avait quelque chose de dérangé au " cerveau.

" Ceci se passait peu de temps avant son départ ' pour rAmérique.

Aux questions de l'Avocat représentant le ministère public, le témoin répond comme suit :

" Q. Le jeune Shortis jouissait-il d'une bonne santé ?

" R. Il se ijlaignait fréqueininent de maux de tête.

" Pendant qu'il était à Clongowes il a eu la rou- ' geôle.

" Q. C'était durant l'année scolaire qui a commencé ' en 1890 et s'est terminée en 1891 ?

" R. Oui, il n'avait que quinze ou seize ans alors, ■' mais on lui en aurait donné davantage. Il avait la " taille d'un homme fait. Lors de l'incident des courses ''' de Trcunore, Shortis, en revenant, a crié à tue-tête " tout le loii(j de la route jusqu'à Waterford. Il a ' lancé son cheval à toute vitesse au milieu de la foule,

* sur tout le parcours, et je ne sais vraiment comment

* il a pu se rendre jusque chez lui sans qu'il y ait eu

* d'accident. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour le cal- ' mer, mais inutilement. "

Patrick Walsh, âgé de 21 ans.

" Je suis à l'emploi de la Compagnie des Vapeurs

* de Waterford, mon occupation est de marquer le ' bétail avant de l'expédier. Je connais Valentine ' Shortis. Environ huit mois avant son départ pour

* l'Amérique, lui et un homme du nom de Fitzgerald ' ont amené un chien sur le quai, dans la cour aux ' bestiaux. Après l'avoir attaché à un poteau avec une ' corde, le jeune Shortis ôta son habit, et s'armaut

" d'un sabre qu'il avait apporté, il fit une passe pour " frapper le chien, mais le coup porta sur la clôture et " le sabre se brisa en deux. Il n'en continua pas moins '' à frapper le chien avec la lame brisée. Il l'attaqua " avec fureur et en "poussant des cris sauvages. Fen- " dant dix minutes, il continua ses assauts. Finale- " ment après avoir tué le chien, il le traîna jusqu'à la " rivière et le jeta à l'eau.

" Ce chien avait été exercé à conduire les bes- " tiaux ; c'était un excellent animal.

" Q. Pourquoi l'avez-vous laissé faire ?

" R. J'avais ijeur de lui. Je craignais qiCil ne se " tournât contre moi avec son sabre.

" Le nommé Fitzgerald était un des employés de *' Mr Shortis le père, à qui appartenait le chien. Je n'a- " vais jamais vu tuer un chien de cette façon aupa- " ravant.

" Shortis avait un grand pardessus qui cachait le " sabre qu'il portait suspendu à sa ceinture. Il s'est " comporté dans cette occasion covime un homme " qui est dans le délire. "

Austin A. Farrell, âgé de 23 ans, courtier de marine et agent consulaire pour la France et l'Espagne.

" Je connais Valentine Shortis depuis dix ans. Je " l'ai connu intimement surtout durant les deux " années qui ont précédé son départ pour le Canada.

" Q. Avez-vous jamais été à la chasse avec lui ?

" R. Oui.

" Q. Avez-vous remarqué de quelle manière il se " servait de ses armes à feu ?

" R. Oui il s'en servait sans aucune précaution et " sans s'occuper des conséquences.

" Q. A-t-il jamais braqué une arme à feu sur " vous ?

" R. Oîii bien des fois. Il riait de ma frayeur dans " ces occasions-là ; ça paraissait l'amuser beaucoup.

" Q. Etiez-vous en sa compagnie, lors de l'incident " de la Chambre de Commerce raconté par James " O'Donohue ?

R. Oui. Pendant que nous étions dans le vestibule " à la Chambre de Commerce, Shortis a braqué son " revolver droit dans ma figure. Je lui dis de cesser " cela, mais il persista, malgré moi."

Dans la suite de sa déposition, le témoin corrobore toute cette partie du témoignage de O'Donohue dans lequel le même fait est rapporté. Il raconte ensuite l'histoire des coups de feu tout près de l'endroit où se trouvaient les deux chauffeurs, sur le vapeur " Rook " et ceux tirés sur le quai dans la direction de l'Hôtel Adelphi, alors que le quai était couvert de monde. Il nous fait le l'écit de plusieurs autres incidents durant lesquels Shortis à tiré au hasard sans s'occuper du danger auquel il exposait les personnes qui passaient ou qui étaient à la portée de son arme.

" Le nom que nous lui donnions habituellement, dit " le témoin, était " Shortis le fou."

John Hemy Farrell, âgé de 23 ans est lui aussi courtier de marine. " J'ai connu Valentine Shortis " durant plusieurs années avant son départ pour le " Canada. J'ai été à l'école avec lui.

" Il avait le caractère le plus violent que j'ai jamais " observé chez aucun homme. Une fois, sans aucun

" motif, il m'enfonça une plume d'acier dans les chairs. " Il semblait prendre plaisir à voir souffrir quelqu'un.

" En classe quelquefois, il répondait aux questions " du professeur aussi bien que n'importe lequel d'entre " nous ; d'autres fois il donnait les réponses les plus " insensées et les 'plus ridicides. Il avait parfois un " regard vague, et tout à coup il p)artait à rire bruy- " animent en pleine classe, sans aucun motif

" Q. — L'avez-vous jamais accompagné en voiture ?

" R. — Oui, un soir, il s'en allait en voiture dans la " direction de la rue Mail. C'était entre neuf ou dix " heures du soir. Il m'invita à monter dans sa charrette " avec lui et j'y consentis. A peine étais-je dans la voi- " ture qu'il lança son cheval ventre à terre dans les " rues de Waterford. Plusieurs fois je le suppliai de me " laisser descendre de voiture, mais mes pvièi'es furent " inutiles ; il continua d'aller tambour battant comme " un fou. En arrivant au coin de la rue Catherine, " son cheval courait conime une bête à l'épouv^ante ; " nous n'avons tourné le coin que sur une seule roue. " Il avait un cor de chasse dans lequel il soufflait sans " relâche comme un forcené. J'essayai de lui enlever " les rênes, mais je n'ai pu y réussir.

" Dans une autre occasion, il fît tout ce qu'il put " pour me passer sur le corps avec son cheval et sa " voiture. En voyant ma frayeur il se mit à rire et " s'éloigna."

Questionné par l'avocat du ministère public, le témoin répond comme suit:

" J'ai été son camarade d'école pendant trois ou " quatre ans. Son caractère était extrêmement va-

" riable ; un moment il était mon ami dévoué et le " moment d'après mon plus grand ennemi, et cela " sans raison.

" Lors de la course en voiture que j'ai mentionnée " plus haut, la rue où nous étions était remplie de " trous et d'ornières.

" Il était excessivement dangereux de la parcourir " la nuit à une allure pareille. Il faisait noir et à " chaque instant, nous nous heurtions aux murs ou " bien nous plongions dans les fossés de chaque côté " de la route."

Vernon DeLandre, âgé de 21 ans, dit :

" Mon père est l'avocat du ministère public à Wa- ' terford.

" J'ai connu Valentine Shortis intimement.

" Q. Yons rappelez -vous vous être trouvé en compagnie du jeune Shortis sur les bords de la rivière Soir, dans une occasion où il avait une carabine en sa possession ? Si vous vous rappelez de cette circonstance, racontez-nous ce qui s'est passé aldrs ?

" R. Oui, je me le rappelle. Nous nous en retournions chez nous et nous étions sur les bords de la rivière, lorsque nous vîmes un vaisseau qui remontait le courant. C'était vers le soir et les hublots du vaisseau étaient illuminés par l'éclat des lampes allumées à l'intérieur. Il me dit : " Je vais essayer de mettre uve halle dans Uun de ces huhlots." Je lui répoiidis : " Pour V amour de Dieu, n essaye pas de faire une 'pareille chose : Il faut que tu sois fou pour sonr/er à une telle tentative." Au même instant j'entendis une détonation et presqu'en même temps le choc de la balle sur la coque en fer du vaisseau.

" Q. Lui avez-vous jamais proposé de lui acheter " une de ses carabines ou l'un de ses revolvers ? "

" R. Oui, une fois, j'ai voulu lui acheter un de ses " revolvers, mais il a refusé de me le vendre. Il me '' dit : '' A cette saison de Vannée, mon père a souvent " des accès de folie, et si je n'avais pas ces armes pour " le tranquilliser, je ne sais pas ce qui pourrait m ar- " river.

•'* Q. A-t-il réellement dit que son père avait des " accès de folie ?

" R. Je n'ai pas cru que ce fût le cas, mais il me " l'a dit.

" Q. Paraissait-il croire réellement que son père " avait des attaques de folie ?

" R. Oui, il paraissait croire que c'était le cas.

" Q. Vous a-t-il jamais dit que d'autres personnes " cherchaient à lui faire du mal ?

" R. Oui, il m'a dit : " On ne sait pas ce que les " gens peuvent nous faire."

" Q. Et ce sont là les raisons qu'il vous a données " pour expliquer pounjuoi il portait un revolver ?

" R. Oui.

" Q. Paraissait-il croire que sa vie était en danger ?

" R. Oui, il avait une idée fixe que quelquunvou- " lait lui faire du mal.

" Q. Il était sous le coup d'une illusion alors ?

" R. Ça m'ap)aru commie cela. Je n'ai certainement " javiais connu personne qui eût aucun sentiment " d'animosité contre lui.

" A une certaine époque, il était dans l'habitude de " sortir tard le soir sur son vélocipède, et il m'a dit " lui-même qu* alors, peyidant que d'une main il gui-

" dait son vélocipède, de Vautre il tenait un revolver " chargé.

" Q. Vous rappelez-vous d'un incident qui est arri- " vé un jour que vous reveniez de Kilmurray avec lui " en voiture ?

" R. Oui, comme nous revenions de Kilmurray, il " aperçut devant nous un journalier qui revenait de " son travail ; il conduisit son cheval tout près de lui, " et lorsqu'il le vit à sa portée, il lui cingla trois ou " quatre coups de fouet sur les épaules, et se mit à " rire aux éclats.

" Q. A-t-il jamais essayé de tirer sur vous ?

" R. Oui, c'était en 1893, je le rencontrai un jour '• dans la boutique d'un marchand de vélocipèdes du " nom de Douglass, à Waterford ; j'avais été absent " pendant quelque temps, et j'avais entendu dire que " durant mon absence, Shortis avait raconté des his- " toiros sur mon compte. Je l'apostrophai et je le " traitai de " sale individu ; " c'est du moins ce que je " me rappelle. ''Répète cela encore une fois, dit-il, et ''je vais te brûler la cervelle!' En p)rononçant ces " mots, il sortit un revolver de sa 'poche et le braqua " sur moi. Il se trouvait là un étranger qui avait une " canne et (jui lui fit tomber son revolver de la main, " en donnant un coup de canne sur son arme. Je pro- " fitai de cette circonstance pour m'évader. J'ai eu " bien peur. Je suis convaincu que sans Uinterven- " tion de cet étranger qui lui fit toraber son revolver " des mains, il aurait tiré sur moi."

Voici maintenant, comment ce témoin répond aux questions qui lui sont posées par l'Avocat représen tant le ministère public.

" Je ne lui ai pas conservé rancune parce que je le connaissais pour un garçon qui faisait des choses étranges.

*' Q. Avez-vous réellement cru dans le temps qu'il " voulait vous tuer ?

" R Oui, je l'ai cru. Lorsqu'il se mettait en co- " 1ère il perdait toute espèce de contrôle sur lui- " même et devenait tout à fait irresponsable de ses " actions.

" Q. Avez-vous entendu dire que M. Shortis, le " père, avait jamais été sujet à des attaques de folie ?

" R. Non jamais, et je n'ai pas cru ce que le jeune " Shortis ma dit à ce sujet."

" L'affaire des coups de fouet s'est passée dans l'été " qui a précédé son départ.

'* Q. Le jeune Shortis fréquentait-il les gens de " bas étage ?

" R. Non, je ne l'ai jamais vu en compagnie de " ge)is de ce caractère."

Edward Thos. Murphy, âgé de 25 ans, marchand de combustibles, déclare ce qui suit :

"Je suis l'un des membres de la société de " Mur- " phy Frères," marchands de combustibles et proprié- " taires de vapeurs océaniques.

" Je connais le jeune Shortis depuis quelques années. " Je l'ai connu intimement durant les deux ou trois" " années qui ont précédé son départ pour le Canada.

" Q. Le jeune Shortis faisait-il usage de vin, de " bière ou de boissons alcooliques ?

" R. Non, je ne lui jamais vu prendre aucune bois- " son enivrante. Il ne fréquentait pas les maisons où " l'on vend de ces boissons.

" Q. Vous rappelez-vous l'avoir rencontré aux " courses à Tramore, et être revenu à Waterford avec " lui ?

" R. Oui, je l'ai rencontré à Tramore, environ une " heure avant d'en partir pour revenir à Waterford. " C'était au mois d'août de l'année qui a précédé son " départ, en 1892, je pense.

" Sa manière d'agir est ce qui a tout d'abord attiré " onùn intention ; il se conduisait comme un fou. Les '■' gens disaient qu'avant mon arrivée, il avait passé " sur le corps de quelqu'un avec sa voiture. Je me " rendis auprès de lui et je lui conseillai de partir " et de s'en retourner chez lui immédiatement.

" Q. De quelle manière se conduisait-il dans ce " moment-là ?

" R. Il criait d tue-tête dans les rues ; il attirait les " regards de tout le monde. Je laissai mon bicycle en " charge de l'un de mes amis et je montai en voiture " avec lui pour revenir à Waterford. Il y avait deux " autres jeunes garçons avec nous dans la voiture. " En revenant, nous arrêtâmes à un hôtel appelé " " The Half-Way House " Là, Shortis se fit servir une '• bouteille de bière pour la faire boire à son cheval." Le témoin raconte qu'un jour, pour se débarrasser de ses obsessions, il a été obligé de kii donner un pistolet et une boîte remplie de cartouches qu'il avait en sa possession. Après lui avoir donné ce pistolet, Shortis le chargea d'abord, et un instant après le braqua sur un jeune commis qui était à ses côtés

" Il avait constamment des pistolets et des revolvers " dans ses poches, continue le témoin. Souvent je lui " ai fait des observations à ce sujet. Il r)ie n'povdait " quii portait ces armes pour se défendre. " Je lui " demandai un jour : " Qu as-tu donc à craindre ? " — " Il me répondit qu'il craignait que les gens ne " fussent pris tout d'un coup d'attaques de folie." — Je " lui répondis : " Je crois que c'est toi qui es fou." Il " me prit alors à l'écart et me dit en confidence, qu'il " croyait que son père devenait fou, et que s'il n'avait " pas un revolver pour se défendre, son père pourrait " bien le tuer. Shortis n'était pas méchant de sa nature, " mais la moindre chose l'excitait et alors il perdait " toute espèce de contrôle sur lui-même.

" Q. Etait-il en état de soutenir une conversation " suivie ?

" îl. Non, il divaguait ; il ne possédait pas assez " de sens commun pour lui permettre de converser " longtemps sur aucun sujet. Il était incapable de se " fixer à l'étude d'aucune branche d'affaires. Il lui était " impossible de concentrer son esprit sur aucun sujet '' pendant plus de dix minutes à la fois.

" Q. A quelle cause avez-vous attribué toutes les choses étranges que faisait ce garçon ?

" R. Je n'ai jamais pu les ctttribuer à d'autres causes " qu'à un dérangement de l'esprit. Je ne tenais pas à " me trouver en sa compagnie. Il était constamment " à faire quelques folies ou quelques mauvais coups. " S'il rencontrait une dame suivie par un chien, il " donnait un coup de pied au chien ; s'il voyait un " monsieur, il s'approchait de lui et jetait son chapeau " par terre, ou bien il le lui écrasait sur la figure. Lors-

** que plus tard, on lui parlait de ces incidents, il ne " paraissait pas se les rappeler du tout."

Voici maintenant les réponses du témoin aux questions de l'avocat du ministère public :

" Q. Est-ce que l'impression générale n'était pas que " ce jeune homme avait eu trop de liberté, et que de " fait, il était devenu un enfant gâté ?

" R. Les gens avaient peur de lui. J'ai entendu dire '' par bien du monde que son père faisait tout en son " pouvoir pour le corriger et le contrôler.

" Q. Veuillez répéter ce que le jeune Shortis vous a " dit au sujet du motif qu'il avait de porter des armes •' à feu sur sa personne ?

'' R. Il nul dit qu'il avait peur de certaines gens " qiCil considérait comine n'étant pas sains d'esprit, " et que c'était pour se protéger contre ces gens-là " qu'il portait un revolver. Je lui demandai à qui il " voidait faire allusion. Il nie dit qu'il voulait " parler des voyous qu'il rencontrait sur le quai. Je " lui fis l'observation que c'est lui qui n'était pas sain " d'esprit. Alors, il me dit: " Voyez mon père, par " exemple, eli bien ! il me tuerait si je n'avais pas ces " armes pour nie défendre." Je lui dis alors : " Quoi ! " assurément, vous ne voulez pas dire que votre p)ère '* est fou ? " Il me prit à l'écart et tue dit en baissant *' la voix que de fait so7i père était fou, et que saiis la " protection que lui fournissaient ces armes à feu, " 8071 père le tuerait."

Terminons l'examen de cette longue enquête de Waterford par la preuve d'un fait peut-être plus insensé encore que tous les autres.

Ce fait est rapporté par les témoins Stephen Heany le père et Stephen Heany le fils.

Laissons parler les témoins eux-mêmes :

Stephen Heany père, âgé de 55 ans, est commerçant de bestiaux. 11 connaît l)ien Valentine Shortis.

'' Q. N'avez-vous pas un fils qui a depuis sa nais- " sance une excroissance à la gorge ?

" R. Oui, ce sont des glandes qui depuis sa nais- " sance se sont élargies près de sa gorge.

" Q. Dites-nous ce que Shortis a voulu lui faire ?

" R. Il a voula lui couper ces e^ccroissatices. J'étais " occupé à faire entrer du bétail dans un enclos, " lorsque je m'aperçus que mon jeune garçon qui m'a- " vait accompagné n'était plus près de moi. Je me " suis mis à sa recherche et je l'ai trouvé quelques " minutes après, en compagnie de Shortis. Ce dernier " lui disait : " Viens avec moi et je vais te guérir." 11 " voulait, disait-il, lui couper ces excroissances qu'il " avait à la gorge. J<^^ l'ai entendu qui offrait de don- " ner de l'argent à mon fils, s'il voulait consentir à '' aller avec lui. Je demandai à mon petit garçon " pourquoi Shortis lui offrait cet argent, il m'expliqua " ce qu'il voulait lui faire. Je dis à Shortis : " Mon " grand fou je vais dire cela à ton père."

" J'avais déjà consulté plusieurs médecins au sujet " de ces excroissances, mais aucun d'eux n'avait vou- " lu les lui enlever."

Stephen Heany fils, dit : " Je suis le fils du témoin " qui vient d'être entendu.

" Je suis âgé d'environ seize ans, je connais bien " Valentine Shortis."

" Q. Shortis vous a-t-il jamais proposé quelque " chose au sujet des excroissances que vous avez à la " gorge ?

" R. Oui, un jour, j'étais dans un enclos aux bes- " tiaux, il vint à moi et me dit : " Viens avec moi je " vais t'enlever ces bosses que tu as à la gorge." Je " lui répondis : " Non, je ne veux pas." Il insista : " ' Viens, me dit-il, je vais te donner des bonbons." Il " voulait m'amener dans un enclos qui appartient à " son père. " Viens, me répéta-t il, viens, je vais t'en- " lever ces bosses." Il promit de me donner de Tar- " gent si je consentais."

" Sur ces entrefaites mon père arriva et lui dit : " ' Va-t-en mon grand fou."

" Il voulait me couper ces bosses avec son cou- " teau."

Messieurs, en passant en revue toute cette longue preuve, je me suis efforcé de résumer aussi succinctement et aussi fidèlement que possible les traits principaux que j'ai trouvés dans chacune des dépositions qui la composent Avant d'aller plus loin, arrêtonsnous un instant, jetons ensemble un regard en arrière, et voyons quelle est la valeur et l'importance de cette preuve dans la cause qui nous occupe. Mais laissezmoi tout d'abord répondre aux attacjues et aux objections que je découvre dans les diverses questions posées aux témoins par l'avocat chargé de représenter

le ministère public à Waterford, je veux parler de mon savant confrère monsieur Macmaster.

Si j'en juge par ses questions et plus encore par le réquisitoire qu'il a prononcé au début de cette cause, le savant avocat semble n'avoir vu dans toute cette preuve que des actes d'espièglerie grossis outre mesure pour les faire servir au soutien du plaidoyer d'insanité sur lequel s'appuie la défense de l'accusé- D'après lui tout cela ne serait que de l'exagération et rien de plus.

" Eh ! quoi ! dit-il au constable Collins," (c'est le témoin qui a vu Shortis chevauchant la face tournée vers la queue de son cheval,) " vous vous étonnez de " cette espièglerie ? Vous n'avez donc pas vécu à la "campagne ? Ne vous est-il jamais arrivé de voir des " jeunes gens se placer ainsi sur leurs chevaux et " galoper dans cette posture par pure fantaisie ? Ne " savez-vous pas qu'en France et en Russie, on exerce " certains régiments de cavalerie à se mettre en selle *• de cette manière, afin de mieux combattre l'ennemi " lorsque la cavalerie est placée sur les derrières de " l'armée pour protéger sa retraite ? "

Messieurs, la réponse est facile : Si jamais il arrive qu'à Waterford on exerce des régiments de cavalerie à faire volte-face sur leurs chevaux, la chose pourra peut-être paraître nouvelle, mais la population, soyez en sûrs, ne se méprendra pas sur le sens de cette tactique, et personne ne sera tenté de prendre ces militaires pour des aliénés. De même, si le constable Collins étant à la campagne eût aperçu un jeune homme en vacance prenant librement ses ébats sur la ferme de son père, et chevauchant en tournant le dos

à ]a tête de son cheval, il aurait pu trouver la chose drôle, mais il n'aurait certainement pas conclu que ce jeune homme devait avoir perdu la raison. Aussi n'estce pas là ce qu'il a vu. Ce qu'il vous rapporte et ce (jui lui a paru être l'acte d'un fou, c'est le fait (][ue Shortis qu'il savait être le fils d'un citoyen des plus riches et des plus en vue de Waterford, s'est amusé à chevaucher ventre à terre dans les rues principales de la ville, le dos tourné à la tête de son cheval au grand ébahissement de tout le monde. — Voilà ce qui a frappé son esprit.

Je suis père de famille, messieurs, et je ne suis plus jeune, cependant je n'ai pas perdu le souvenir des anuîsements de ma jeunesse, et tenant compte de ce que j'ai vu et de ce que j'ai fait moi-même lorsque j'étais jeune, je suis disposé à être indulgent pour les jeunes gens d'aujourd'hui ; cependant, si on venait me dire que mon fils âgé de dix-huit ans, a été vu chevauchant ventre à terre dans la rue St. Jacques à Montréal, la tête tournée du côté de la queue de son cheval, criant et gesticulant comme un forcené, j'avoue que j'en éprouverais une douleur profonde et que je serais sérieusement alarmé sur la sanité d'esprit de mon enfant.

Et remarquez bien que ce n'est làqu'un incident isolé.

Quel reproche pouvez vous faire au constable Collins qui indique ce fait comme l'un des actes de folie attribué à Shortis, lorsque le même témoin vient nous dire (jue deux ou trois fois par semaine, pendant plusieurs années, il l'a vu à l'Hôtel de Ville, et que longtemps avant cet incident, il avait constaté que la conversation de ce jeune homme était celle d'un imbé-

cile ; que dès avant cette circonstance, il avait été obligé de le chasser du théâtre, parce que les acteurs avaient peur de lui, et que dans une occasion, il l'avait vu faire feu avec un revolver sur les décors du théâtre ? Qu'y a-t-il alors de si étrange que ce même témoin ait jugé ce jeune homme comme l'avait déjà jugé toute la ville de Waterford et qu'il l'ait pris pour un fou ? Souvent un acte isolé suffit pour permettre de juger de la sanité d'esprit d'une personne. Cependant, le spectateur qui voit cet acte peut hésiter et douter encore ; mais si à ce fait il peut ajouter une longue série de circonstances dont chacune, sans être conclu sive en elle-même porte la même empreinte, le même cachet d'insanité, alors sa conviction devient entière, et cet obseï vateur se dira : Evidemment, cet homme est f®u.

Où trouvez-vous l'exagération en tout cela ?

Le savant avocat, toujours sous le coup de la même impression, s'étonne également du récit fait par l'exconstable Cavanagh. Ce témoin nous dit qu'un jour il a vu Shortis lancer son cheval à toute vitesse pendant qu'il se tenait debout sur la selle. Le savant avocat lui demande : " Mais n'avez-vous pas vu des " écuyers faire le même tour de force dans les cirques?" Messieurs à la date de cet incident, l'accusé n'était âgé que d'environ seize ans. Tout le monde sait que les écuyers des cirques parviennent à exécuter ces tours dangereux après des années de pratique sur des chevaux entraînés spécialement pour cet exercice. Shortis n'avait jamais été formé à pareille école, et le témoin le savait. Ce jour-là, ce jeune homme se ris-

quait dans une aventure nouvelle dont le résultat pouvait être de se casser le cou ; et voilà pourquoi l'ex-constable Cavanagh a couru après lui pour l'arrêter. C'était un fou qui, étant incapable d'apprécier la nature de son acte, jouait sa vie sans paraître s'en douter. Quelle exagération trouvez-vous dans ce récit de Cavanagh ? Et puis est-ce là tout ce que le témoin nous a dit du jeune Shortis ? Que pensez- vous de l'exercice auquel il se livrait en s'élançant du sommet d'un mur de dix pieds de hauteur, pour se laisser tomber la tête la première sur le sol, et recommencer le même jeu l'instant après ? C'est plus que mon savant adversaire n'a jamais vu faire, j'en suis sûr, même dans les cirques. Il se peut que dans cet exercice Shortis ait eu des devanciers ou des rivaux, mais ça ne peut être que dans les asiles d'aliénés seulement; je défie mon savant ami de lui en trouver ailleurs. Ce que dit Cavanagh est en substance ceci : " Lors- " que je l'ai vu lancer son cheval au grand galop pen- ' dant qu'il se tenait debout sur la selle de sa monture, au risque de se briser les os, ou même de se faire " tuer, j'ai pris ce fait pour une preuve de folie ; mais " il ajoute : je connaissais déjà ce jeune homme pour " un fou bien avant cette date. Ses manières étranges, " son costume disparate avaient déjà attiré mon re- " gard et fixé mon attention. J'avais déjà constaté ** que son langage était incohérent, sans suite et qu'il " divaguait constamment."

Encore une fois, où se trouve l'exagération ? Une autre circonstance paraît avoir également scandalisé mon savant adversaire. Ici sa conviction est * ntière ; il lui est impossible de douter ; le fait rappor-

té est, et ne peut être que de l'exagération. Je veux faire allusion à cette partie du récit du sergent Wilson où il raconte qu'un jour, il y a de cela cinq ou six ans, il a vu l'accusé faire balancer une chaloupe dans le but de la faire chavirer. Il y avait dans la chaloupe d'autres jeunes garçons, qui ont eu peur et qui se sont n)is à crier. Mon savant adversaire s'adresse au sergent Wilson et lui dit : '" Etait-ce la première fois que vous " étiez témoin d'une pareille chose ? Lorsque j'étais "jeune garçon, ajoute-t-il, j'ai vécu sur le bord d'une " rivière et j'ai vu bien des fois des jeunes gens " s'amuser à faire balancer des chaloupes sans (]ue " personne cependant n'eût l'idée de les dénoncer " comme étant des fous."

Mon savant ami peut avoir parfaitement raison et le sergent Wilson ne pas avoir tort. Tout dépend des circonstances et de la manière dont les choses se passent. La rivière Soir qui coule à Waterford, (la preuve l'a établi) est une rivière dangereuse à cause de ses courants rapides ; ses eaux sont très profondes, puisque les vapeurs océaniques qui tirent jusqu'à vingt-cinq pieds d'eau viennent y mouiller, et le sergent nous dit que c'était près du quai où venaient accoster ces vaisseaux que se trouvait la chaloupe en question. Tel étant le cas, et connaissant comme vous le coimaissez maintenant le caractère et les dispositions de l'accusé, n'auriez-vous pas éprouvé quelque alarme, messieurs les jurés, si vous aviez vu un de vos enfants dans cette chaloupe que Shortis cherchait à faire chavirer au risque de noyer ses compagnons et de se noyer lui-même ? Le sergent Wilson a trouvé que ce que le jeune Shortis

a fait dans cette occasion était une chose dangereuse et il n'y a pas de doute qu'il avait raison. Où se trouve l'exagération dans ce récit ? Et puis est-ce là le seul t'ait sur lequel le sergent Wilson s'est basé pour dire que l'accusé était fou ? Eh ! Mon Dieu ! il le connaissait, ce jeune homme, depuis dix ans. Le sergent Wilson est le même témoin qui nous raconte qu'un beau jour, il a vu Shortis lancer son vélocipède à toute vitesse pour aller se jeter au bout du quai et tomber de quatorze pieds de hauteur dans vingt-cinq pieds d'eau, et cela simplement parce qu'un passant lui avait dit : " Mon bon ami, remerciez le ciel, sans moi vous descen- " diez le pont flottant et vous alliez rouler tout droit " à la rivière." Si cet acte de Shortis n'est pas i'acte d'un fou, pour l'amour du ciel, dites-moi ce que c'est. Si dans cette circonstance Shortis n'a pas donné la preuve qu'il était aliéné, rendons justice à ceux qu'on tient emprisonnés dans ces lieux de détention qu'on appelle des asiles ; ouvrons-en les portes et laissons-les sortir tous, car on n'en trouvera pas un seul parmi eux qui ait commis un acte de plus évidente insanité que celui-là.

C'est ce fait ajouté à celui de la tentative de faire chavirer une chaloupe où se trouvaient des enfants et joint à une foule d'autres qui a fait dire au sergent Wilson (|ue l'accusé était un fou.

Mon savant adversaire a trouvé également ridicule et exagéré le témoignage de Mr Brett. Jetons un coup d'œil sur la déposition de ce témoin. " Un jour, " dit-il, j'étais à bord d'un train (|ui revenait de Cork. " Rendu à la jonction du chemin de fer, j'entrai en " c ompagnie d'un nommé Downey dans la salle des

^^ ra raichissements de Ja gare. Le jeune Shortis ^ entra inimédiatenient après nous. Il était dans un ^^ grande excitation. Je l'invitai à pnndre quelque

ratraichissenients avec nous, mais il refusa I ; sëloigna jusqu'à l'autre bout de la salle et demand ' un verre de lait. Il marchait de long en large d'u" "air très excite. Nous retouinâmes, Mr Do^Nney e '' moi, dans le wagon d'où nous étions descendus e " nous prîmes le même compartiment que nous avion '^' occupe avant de descendre à la salle des rafraî " chissements. A peine y étions-nous installés, que L '>une Shortis vint frapper à la porte de notre corn ' partiment demandant à y entrer. Tout d'abord j. Il refusai de lui ouvrir la porte ; mais comme il con " *^iiiuait à frapper, je me rendis à son désir et je l(j "laissai entrer.— '< Vous avez bien fait, dit Shorti- " de m'ouvrir cette porte, car si vous aviez persisté è " ne pas vouloir l'ouvrir, je l'aurais enfoncée."

" Je suis convaincu, ajoute le témoin, que dans cette " circonstance Shortis n'était pas responsable de ccl " qu'il faisait." I

^ Dans le cours du contre-examen auquel ce témoin a été soumis, le savant avocat exprime sa surprise de ce que Mr Brett, qui est un banquier et l'un des citoyens les plus marquants de Waterford, ait déclaré que l'accusé dans cette circonstance paraissait n'avoiij aucun contrôle sur lui-même. " Trouvez-vous extraor- " dinaire lui demande-t-il que Shortis, au lieu d'aa I' cepter votre offre de boire avec vous des liqueur^ " enivrantes, ait jugé à propos de s'éloigner un peu et' " de se contenter d'un verre de lait ?— "Non, répond ''le témoin."— "N'avait-il pas le droit, continue l'a-

*' vocat, d'occuper un siège dans le compartiment du " wagon que vous occupiez vous-même avec votre " ami ? — " Assurément répond le témoin."

Aussi n'est-ce pas simplement à cause de ces deux circonstances que Mr Brett a trouvé que ce jeune

»mme avait agi comme un insensé. Ce qui a frappé ' Mr Brett, ce sont les manières de Shortis ; c'est l'état d'exaltation extraordinaire dans lequel il était ; c'est la rudesse inexcusable avec laquelle il répond à son acte de politesse ; c'est la fureur dans laquelle il est, lorsqu'il vient frapper à la porte du compartiment occupé par lui ; c'est sa menace d'enfoncer cette porte. Shortis était très bien connu de Mr Brett. Ce dernier savait qu'il était le fils d'un gentilhomme, et il ne pouvait s'expliquer l'état d'excitation et de fureur étrange dans lequel il le voyait, (ju'en l'attribuant à la folie. " Je l'avais remarqué auparavant, dit le témoin ; ses " manières d'agir étaient souvent des plus extraor- "" dinaires. Par moments il paraissait rais(niner assez " correctement, et dans d'autres il était très excité ; " et pour illustrer ce qu'il vient d'affirmer, le témoin raconte alors comment le jeune Shortis s'est conduit dans la circonstance que je viens de rapporter.

Si Shortis avait été ivre, sa conduite aurait pu être attribuée à son état d'ivresse, mais nous savons qu'il ne fai.sait pas usage de boissons enivrantes et que dans l'occasion dont nous parlons il s'est contenté de boire un verre de lait. Ce n'était donc pas l'alcool qui l'avait rendu fou. Il s'est comporté comme un fou cependant : c'est donc qu'en réalité, dans ce momentlà, il était privé de sa raison.

J'avoue cependant que je ne me sentirais pas jus-

tifiable de conclure absolument à l'insanité de ce jeune homme, en m'appuyant exclusivement sur ce fait isolé ; mais cet incident constitue un chaînon de plus dans la preuve, et c'est pour cette raison que mon collègue, monsieur Greenshields a jugé utile de le faire constater au dossier.

Mon savant ami a aussi paru traiter bien légèrement certains faits qui, d'après moi, ont ici une impor- . tance considérable. Vous vous en souvenez, plusieurs 1 témoins nous racontent que Shortis trouvait très aii)Usant de pénétrer dans les boutiques et les maisons d'habitation de Waterford à cheval sur son poney. " Je ne vois pas que ce soit là des actes bien extraor- i " dinaires, dit le savant avocat du ministère public : " Ne savez-vous pas, demande-t-il à l'un des témoins " qui raconte ces faits, que le grand Napoléon a mon- " té à cheval sur son coursier jusqu'au sommet de la " Campanille à Venise ?" (La Campanille est une tour que tous les étrangers s'empressent d'aller visiter lorsqu'ils vont à Venise.) " Et pourtant, ajoute le savant avocat, " Napoléon n'était pas un fou." ^

Messieurs, ma réponse sera brève: Napoléon Bonaparte était un homme de génie ; je ne m'arrêterai pas à discuter devant vous tout ce qu'il peut y avoir de vrai dans le vieil adage qui dit que : " Souvent le Génie touche à la Folie ;" et du reste, j'ignore si ce fait qu'on attribue au grand général est vrai ou non. Ce que je sais cependant,c'est qu'à la date à laqueliemon savant ami a voulu référer, Napoléon Bonaparte cherchait à frapper * l'imagination des masses en se faisant passer pour un être merveilleux. C'est ainsi qu'en Egypte il se donnait aux yeux des musulmans, pour un prophète, un

autre Mahomet, et qu'en Europe il affirmait qu'il existait au firmament une étoile visible pour lui seul, son étoile, comme il la désignait. C'est sans doute pour le même motif, que le vainqueur de Marengo a voulu faire, au grand ébahissement des gondoliers de Venise, peu accoutumés à voir des hommes à cheval, l'ascension périlleuse à laquelle mon adversaire a fait allusion.

Quoiqu'il en soit, je suis bien convaincu que si, pour prouver aux générations futures ce qu'il était. Napoléon n'avait rien fait autre chose que d'escalader à cheval les marches de la Campanille, ce n'est certainement pas le génie que la postérité aurait découvert chez lui, mais bien plutôt la folie. Au reste, laissons là Napoléon qui, j'en suis sûr, serait bien étonné, s'il pouvait entendre évoquer son nom dans ces débats. Avec plus de raison que dans la fable des Pigeons et de la Tortue, le bon Lafontaine pourrait nous dire :

On ne s'attendait guère

A voir Ulysse en cette affaire.

Ce qui est important pour nous de bien constater, c'est que dans tout ce qu'il faisait, l'accusé agissait sans discernement et sans intelligence, et que partout et toujours ses actions l'ont fait prendre pour un fou.

Que penseriez-vous du fils d'un gentilhomme qui s'aventurerait d'entrer à cheval dans la station de police, dans les boutiques et même dans les maisons privées de Montréal ? Et si ce jeune homme était le même qui, cent fois déjà auparavant, avait été le héros d'aventures également ridicules, également insensées, hésiteriez-vous à le croire privé de sa raison ?

On s'imagine nous embarrasser en nous disant : Quel est l'homme qui n'a pas commis quelques actes de folie dans sa jeunesse ? Oui, messieurs, je suis prêt l'admettre, il y a bien peu de personnes, qui dai ' leur enfance ou dans leur jeunesse n'ont pas été 1 auteurs de quelques actes qui les ont rendus ridicuU Bien peu peuvent se dire que toutes leurs actioi: même à l'âge mûr, ont été marquées au coin de : sagesse et du bon sens, mais il faut savoir distinguei { entre quelques faits isolés qu'il est raisonnable d'attribuer à la jeunesse, à la passion, et même à l'absence de réflexion, et cette série de faits insensés qui tous les jours se répètent, et partout et toujours font prendre leur auteur pour un être privé de sa raison.

Messieurs, voulez- vous connaître l'importance qi peuvent avoir dans un débat de la nature de crlui nous occupe, certains faits en apparence frivoles, que l'on en trouve quelques-uns dans l'enquête Waterford ? Ecoutez l'exemple suivant que je tro^ dans le Traité de la Folie du docteur Marc, doi vous ai déjà cité quelques extraits au commencement de mon discours.

Il s'agissait là d'un jeune homme qui, lui, au lieu de tomber dans des accès de fureur et d'être dominé par la monomanie homicide, comme c'a été le cas pour l'accusé, avait la manie de mettre le feu. Ce jeune homme avait été arrêté comme incendiaire, mais sur le rapport du célèbre médecin expert Nieman qui le déclara aliéné, il fut acquitté de l'accnsa-. tion portée contre lui et interné dans une asile.

En lisant ce cas, j'y ai trouvé une analogie si frap-

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Echéonce

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Dote due

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