CAPABLE DE VIOLENCES IRRESPONSABLES
" La conscience des juges était désormais éclairée. " En vain M. Bayeux, avocat général, repousse les " arguments de la science et demande un verdict de •' culpabilité complète et sans atténuation, Henriette '■' Cornier fut déclarée coupable d'homicide volontaire, *' mais coniniis sans préméditation et condamnée à '• la peine des travaux forcés à perpétuité. La peine " de mort avait reculé d'un seul pas, il est vrai, mais '' elle avait reculé."
Henriette Cornier fut enfermée dans un asile d'aliénés.
Un médecin lui demandait un jour : " Pensez-vous ■' quelque fois à l'action que vous avez commise ? " " Rarement, répondit-elle." " Eprouvez-vous des re- " mords ?" "Non, monsieur. . . . J'avais la tête per- " due .... Je ne me rappelle pas les détails."
" Qu'est-ce en effet que le remords, dit l'auteur, " sinon la conscience de la responsabilité."
Voici un autre cas plus récent et jugé en France également : Je cite du même recueil de décisions judiciaires.
" Le lundi, 15 septembre 1851, on représentait au " théâtre des Célestins, à Lyon, le drame intitulé : " Adrienne Lecouvreur. " Il était environ huit heures " et demie, et le deuxième acte de cette pièce était '•' commencé depuis quelque temps, lorsqu'un événe- '' ment horrible remplit tout à coup la salle de confu- " sion et d'effroi. A l'amphithéâtre, une jeune femme " venait de recevoir dans le sein gauche un coup de " couteau qui lui avait été porté par un homme placé " derrière elle. Après avoir poussé un cri et avoir re- " tiré elle-même le couteau de la blessure, cette femme " s'était affaissée et était tombée couverte de sang dans " les bras d'une personne placée près d'elle. Le jeune " homme qui l'avait frappée était resté deVjout der- ■' rière elle, les bras croisés, impassible. Le mari de la " jeune dame ignorant encore la nature et la gravité ■' du coup que vient de recevoir sa femme, se jette sur " l'assassin en lui disant : " Qu'est-ce que nous vous " avons fait pour que vous frappiez ma femme ? " ' — " Vous ne m'avez rien fait, répondit- il, je ne vous ' connais même pas : je suis un misérable, faites de moi ' ce que vous voudrez, je ne veux pas fuir." On l'ar- ' rête immédiatement, et sans résistance aucune. Avec • le même calme apparent, il se laisse conduire au ' poste voisin."
" Le coup porté au-dessus du sein gauche, avait ' traversé le poumon et ouvert le cœur."
" L'assassin, transféré à l'Hôtel-de-Ville, avait été ' enfermé dans un cachot. Quand monsieur Mercier, ' juge d'instruction, vint quelques instants après pour ' l'interroger, il le trouva agenouillé en prière. Cet ' homme répondit aux questions du magistrat avec
" l'apparence du calme et une impassible résignation;' •'' son attitude était assurée, son regard tranquille ; sa " voix n'était pas altérée. Il déclara se nonuner An- " toine Enunanuel Jobard, âgé de vingt ans, et commis " dans une maison de draperie à Lyon. Il appartenait " à une famille d'honnêtes paysans. Il avait été élevé " à Dijon par les Frères de la Doctrine Chrétienne. " A seize ans, sur des recommandations fort hono- " râbles, il avait obtenu d'entrer comme commis chez " un monsieur Thibault, négociant en draperie. " J'ai " tué pour être tué, répondit-il à plusieurs reprises et " à divers intervalles, au juge d'instruction qui l'inter- " rogeait. . . .pour être tué en me ménageant le temps " nécessaire pour me repentir. Je déplore la douleur " que je jette à la fois dans deux familles; j'ai prié " pour ma victime; j'ai prié pour mon père, pour ma " mère et pour ma jeune sœur ; cette pensée m'a arra- " ché des larmes. Mais pour moi, pour ce qui ne con- " cerne que moi seul, la situation de mon es])rit est la " même, je ne regrette rien."
La victime avait été frappée dans la soirée du 15 septembre ; quatre jours après le 19, Jobard écrit à ses parents une lettre non-seulement intelligente, mais même éloquente, dans laquelle il raconte toute sa vie. " Soyez tranquilles sur mon sort, leur disait-il, " en commençant sa lettre ; je suis heureux mainte- " nant. Bientôt j'irai au ciel prier pour vous."
" Pressé de que.stions sur l'état mental des membres " de sa famille, Jobard s'est souvenu d'un cousin fou, " L'instruction, cependant, a fait découvrir que plu- " sieurs parents dans les lignes paternelles et mater- " nelles avaient été atteints d'aliénation mentale."
Je n'entre pas dans plus de détails.
Qu"a-t-on t'ait de cet homme, messieurs les Jurés ? a L'a-t-on guillotiné comme on aurait fait d'un meurtrier ordinaire ? Non, on a tenu compte de l'expertise médicale qui le dénonçait comme fou et on l'a enfermé à perpétuité.
Voici un troisième cas que je trouve également dans le " Recueil des Causes Célèbres " :
" Le 10 mai 1852, un vieillard plus que septuagé- " naire recevait la mort en plein jour, frappé d'une " balle à la tête, sur une des places publiques les plus " fréquentées de Marseille, la Place-Neuve. Le meur- " trier était resté debout à quelques pas de sa vic- " time, un pistolet à la main. Un ouvrier se précipite " sur lui ; il n'essaya pas même de fuir, il ne fit au- " cune tentative de résistance ; il dit seulement à l'ou- " vrier qui l'arrêtait, ces mots : " Conduisez-moi à la " police."
" Le vieillard assassiné était un ancien capitaine " de la marine marchande, de Bastia, en Corse. Il se *' nommait Antoine Santi : il n'était que depuis trois " ou quatre jours à Marseille, où l'avait attiré le désir. ^' de voir ses enfants honorablement placés dans l'in- " dustrie et dans la marine.
" L'assassin fut immédiatement interroo^é. Il était " né en Corse, comme sa victime ; comme elle, il était " marin. Ses excursions de mer l'avaient amené tout, " récemment à Marseille. Dominique Miller, c'étai " son nom, bien loin de chercher à excuser l'homicid " qu'il venait de commettre s'en applaudit comme d'u " acte de vengeance. Il indiqua le moment, le lieu d " l'achat de l'arme meurtrière et comment il avai
■" attendu sa victime. Il énuméi-a lui-même toutes les " circonstances qui prouvaient la préméditation. Quel " motif avait pu le porter à se venger aussi cruelle- " ment ? Miller répondit que l'homme qu'il venait de " tuer était le consul du Mexique, qui, en 1847, l'avait " fait injustement emprisonner, à Barcelone, et s'était " aclijirné depuis lors à le poursuivre et à le tourmen- * ter. On lui lit observer que le capitaine Santi "'n'avait jamais été consul du Mexique, ni d'aucun " autre pays ; qu'il n'avait jamais mis les pieds en Es- " pagne, et qu'il était donc absolument étranger à *' cette incarcération qu'il aurait soufferte. Cependant " Miller persista à affirmer que ce n'était pas le capi- " taine Santi qu'il avait tué, mais bien le consul du '' Mexique. Son incarcération n'était pas d'ailleurs le " seul grief qu'il eût contre le consul : Celui-ci avait, " dit-il, suscité contre lui des hommes ayant pouvoir " surnature], changeant à volonté de forme et de figure, " des philosophes, des astrologues, qui avaient juré sa *' perte, et dont il ne pouvait pas supporter plus long- *' temps les obsessions sans se venger. Ces étranges ** déclarations excitèrent au plus haut degré l'atten- " tion de la justice. Que le meurtre du capitaine Santi *' fût ou non l'eflet d'une fatale méprise, il n'en est pas " moins constant que la vengeance seule avait armé le " bras de l'assassin. Il y avait crime et crime commis " avec préméditation, ^lais ces obsessions prétendues " d'êtres surnaturels conjurés contre lui n'étaient- " elles pas l'indice d'un trouble quelconcjue de la rai- " son ? Aussi tout en poursuivant la répression du *' crime, la justice crut devoir chercher en dehors de " l'acte même, les éléments de sa conviction. D'abord
' le fait de l'incarcération de Miller à Barcelone fu ' reconnu exact. On chercha dans la vie antérieur ' de l'accusé, on n'y découvrit rien qui pût constater
* le moindre indice d'aliénation mentale. La famille ' Miller fut aussi l'objet de l'attention de la justice. ' De ce côté, on apprit que le père de Dominique Mil- ' 1er avait donné à la fin de sa vie des sio^ries d'un
* dérangement intellectuel et que son oncle maternel ' avait été traité à Marseille dans l'asile des aliénés, ' d'où il n'était sorti guéri qu'après un séjour de deux ' années. En présence de cette constatation, M. Auba- ' nel, médecin en chef de l'asile. des aliénés de Mar- ' seille, fut spécialement chargé d'examiner et d'étu- ' dier l'accusé.
Miller subit son procès devant la Cour d'Assises des Bouches du Rhône, le 31 août 1852. Sur le rapport du médecin expert, il fut acquitté du crime d< meurtre et interné dans un asile d'aliénés.
Les trois causes que je viens de citer (et si j'en av^ais le temps, je pourrais en citer bien d'autres) ont, comme je lai déjà mentionné, été instruites et juge'es en France.
On nous dit : le droit criminel français diffère du nôtre en ce qui concerne l'appréciation que l'on doit faire des actes des aliénés.
Messieurs, je comprends peu la distinction que l'on a cherché à établir ici.
Un fou, qu'il réside en Angleterre ou qu'il demeure en France, est toujours un fou, et s'il est jugé irresponsable en France, à cause de sa folie, je ne vois pas comment on pourrait en Angleterre ou au Ca-
nada (car la loi qui nous régit en matière criminelle nous vient de l'Angleterre, et cette loi est identique à celle qui est en force là-bas), je ne vois pas, dis-je, comme on pourrait en Angleterre ou au Canada, traiter ce t'ou comme on traiterait un homme sensé. Je ne puis admettre que lorsqu'en France et sur tout le continent Européen, on envoie à l'asile les fous coupables d'homicide, on doive en Angleterre et ici les envoyer à l'échafaud. Si un homme est fou, il devient par là même irresponsable, le simple bon sens vous dit qu'il ne peut être criminel. Ce n'est pas l'action d'ôter la vie à l'un de ses semblables qui fait d'un homme un meurtrier, c'est de la lui ôter avec préméditation et en pleine connaissance de cause. Or, peut-on dire d'un fou que, lorsque poussé par un accès de délire, il tue quelqu'un, il a agi avec pleine connaissance de cause ? C'est un fou qui a commis l'acte incriminé ! Comment dire qu'il a agi avec pleine connaissance de cause lorsque vous acceptez comme acquis que cet homme n'a pas l'usage de sa raison ?
Pour ce motif, je ne puis voir aucune distinction entre les actes d'un fou commis en France, et les actes d'un fou commis en Angleterre ou au Canada» et je ne conçois réellement pas quelle distinction vous pourriez faire, lorsque ni la nature, ni le sens commun n'en font aucune.
Je continue, messieurs. J'ai entrepris de vous donner des exemples de folie où la personne jouissait en apparence de ses facultés intellectuelles. Je vous ai cité des causes instruites et jugées en France. En voici d'autres qui ont été jugées en Angleterre, où.
comme je viens de le dire, la loi en force est identique à celle qui nous régit au Canada.
Dans la soirée du 15 mai 1800, le roi Georges III se rendit au théâtre de Drury Lane, à Londres, avec son fils, le duc de York, et quelques autres membres de la famille royale.
Au moment où il entrait dans sa loge, un homme placé près de l'orchestre, sortit de sa poche un pistolet et fit feu sur le roi qui ne se trouvait qu'à peu de distance de lui. Le coup, heureusement, n'atteignit personne. Après avoir déchargé son arme, l'assassin la laissa tomber à ses pieds, évidemment dans le but de cacher son identité, mais il ne bougea pas de sa place. On l'arrêta et on apprit que cet homme était un ouvrier ferblantier du nom de J. Hadfield. Aux questions qu'on lui posa, il répondit qu'il savait parfaitement qu'il allait périr sur l'échafaud ; mais qu'il avait décidé d'en finir avec la vie et que tout ce qu'il regrettait, c'était le sort réservé à la femme qui était son épouse et qui continuerait de l'être pendant quelques jours encore. Il donna cette explication avec calme et sans manifester la moindre apparence d'aucun dérangement intellectuel.
Hadfield fut accusé de haute trahison pour s'être rendu coupable d'une tentative d'assassinat sur la personne du roi.
L'instruction de la cause révéla le fait que sept ans auparavant, Hadfield qui était alors soldat dans un régiment de dragons, avait reçu pendant son service militaire plusieurs blessures graves qui avaient affecté son cerveau. On avait dû le renvoyer du service pour
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cause d'insanité. Tous les uns depuis cette date, à compter des premiers jours du printemps jusqu'à la Mu de la canicule, on avait été obligé de l'enfermer
inme lunatique. Par moment, il donnait des signes t \ idents de folie, mais dans d'autres moments, il ]»araissait jouir de toutes ses facultés mentales. Après un procès qui eut un immense retentissement, Hadficld fut déclaré innocent de l'accusation de haute trahison proférée contre lui et interné dans un asile comme aliéné.
Cette cause est ra])portée avec tous ses détails dans '• premier volume d'un ouvrage qui sert de guide à
us les avocats criminalistes devant les tribunaux
iglais, je veux parler du traité du juge Russell, sur les Crimes et les Délits.
Dans le même volume, je trouve également les détails de l'attentat commis sur la personne de Notre Souveraine la Reine Victoria en 1842, par un jeune honmie du nom de Oxford. L'assassin armé de deux pistolets s'était mis à l'aftut pour attendre le passage de la voiture de la Reine, à l'heure à laquelle elle avait l'habitude de faire sa promenade. Au moment ou il la vit s'approcher, il s'avança vers sa voiture et fit feu avec chacun de ses pistolets dans la direction de la Reine, qui, heureusement ne fut pas atteinte. Arrêté sur le champ, Oxford ne fit aucune résistance et parla avec calme et, en apparence, avec lucidité d'esprit. Il fut lui aussi accusé de haute trahison, mais après l'examen des témoins, on constata par ses actions antérieures que, malgré son apparente lucidité d'esprit, ce jeune homme était fou. Il fut acquitté pour cause d'aliénation mentale et comme Hadfield, il fut enfermé dans un asile d'aliénés.
Quelle conclusion suis-je en droit de tirer de ces citations et de ces exemples ?
C'est qu'il existe des fous qui en apparence agissent et parlent comme des gens sensés. Personne assurément ne se serait imagine de prime abord, à les voir agir ou à les entendre parler, que Jobard, Miller, la fille Cornier, Hadfield et Oxford, étaient des fous. Pour prouver le dérangement de leur esprit il a fallu recourir au témoignage des hommes de science, des experts ; et malgré que l'opinion de ces médecins fût loin de rencontrer l'approbation de ceux qui auraient voulu voir ces accusés périr sur l'échafaud, l'expérience dans chacun de ces cas, a démontré que les experts avaient eu raison et que ces malheureux étaient réellement des aliénés.
Ce premier jalon étant posé, examinons maintenant la preuv^e faite sur l'état d'esprit de l'accusé, à compter des premiers jours de son enfance jusqu'au lendemain de la tragédie de Valleyfield.
Dans le cours de cet examen nous aurons à rechercher trois choses :
lo. L'accusé Shortis avait-il des prédispositions à la folie par l'hérédité ? En d'autres termes, a-t-on constaté que parmi ses ancêtres et ses autres parents, il y a eu des aliénés ?
2o. Est-il établi que l'accusé est un imbécile de naissance, tant sous le rapport intellectuel que sous le rapport moral ?
3o. A-t-on remarqué chez lui de ces accès de fureur de maniaque qui sont les indices de la marche et du développement de la folie ? A-t-on remarqué qu'il
souttï-ciit <.le lUiiux de tôte et qu il était sujet à des illusions et à des hallucinations ?
C'est surtout dans les témoignages pris en Irlande sous l'autorité de la conniiission confiée au juge Dugas, que nous allons trouver les réponses nécessaires aux prétentions de la défense.
Mais, ici encore, je me trouvée en t'ac(^ du préjugé et de la plus insigne mauvaise foi.
Que n'a-t-on pas osé dire pour arriver à empoisonner l'opinion publique et priver ce malheureux jeune homme de ses moyens de défense les plus honnêtes et les pluslégitin\es : — N'écoutez pas cette preuve a-t-on dit, le père de l'accusé est un homme immensément riche : avec de l'argent on peut tout faire ; il a dû cicheterau poids de l'or la conscience de tous les témoins qui ont été examinés à Waterford en Irlande, devant le Commissaire-Enquêteur.
Messieurs, s'il s'agissait de toute autre chose que de la vie de l'accusé, je ne répondrais que par le silence • lu mépris à des paroles aussi indignes du langage d'honnêtes gens et de chrétiens, mais j'ai à défendre la vie de ce jeune homme et mon devoir est de répondre à tout en <lépit de mes répugnances.
Voici donc ma réponse : Vous connaissez bien les citoyens les plus haut placés et les plus marquants de votre district. Imaginez-vous (ju'une commissicm émanée de DuV)lin en Irlande est envoyée à Beauharnois et que les témoins examinés sous l'autorité de cette commission sont, l'Honorable Juge Bélanger, Monsieur Laberge le Shérif, Monsieur Branchaud le Greffier de
la Cour fSupérieure, les employés de la Banque Jacijues-Cartier et de la Banque d'Hoclielaga, votre grand Constable et vos officiers de police, que diriezvous, si, en déposant cette commission devant le tri- Ijunal de Dublin, quelqu'un en Irlande avait l'audace d'affirmer que tous ces témoins ne sont que des parjures qui ont vendu leur conscience ? Quelle ne serait pas votre indignation en entendant dire qu'on se serait servi là-bas d'un langage aussi outrageant ? Et pourtant, c'est là précisément ce que l'on fait ici. Voulez-vous connaître les témoins (]u'on a examiné à Waterford ? Laissez-moi vous en nommer quelquesuns : C'est M. Robert Dobbyn, âgé de 70 ans, ancien avoué et vice-président de la Compagnie du Chemin de fer appelé " Le Waterford et l'Irlande Centrale " :. c'est M. James John Shea âgé de 76 ans, Juge de Paix du Comté de Waterford, coroner pour le Comté de Tipperary et surintendant de l'asile des aliénés de Cloûmel ; c'est Monsieur Samuel C. Allingham avocat de Waterford ; c'est le Docteur William Hastings Garner, âgé de 65 ans, surintendant de l'asile à Clonmel ; c'est Monsieur Andrew Fairell, âgé de 42 ans, membre du Conseil de Ville, ex-président de la chambre de commerce et ancien Shérif de la Ville de Waterford ; c'est le Révérend Frère Dunn, membre depuis trente deux ans de l'Ordre des Frères de la Doctrine Chrétieime et Préfet du collège des Frères à Waterford, le même Révérend Frère que vous avez vu ici et dont vous avez pu vous-même apprécier l'intelligence et riionorabilité ; c'est Monsieur Thomas Henry Brett caissier de la Banque de Munster et Linster à Waterford ; c'est Monsieur Lawrence A. Ryan ancien Maire de
Waterl'ord, iiioiiibro du Conseil de Ville et Juge de Paix ; ce sont Messieurs Patrick Sullivan, Georges Moore, Thomas Whelan, Edward Donelly, Stephens Heany, tous commerçants de bestiaux de la Ville de Watert'ord, où le père de l'accusé exerce le même négoce : ce sont les membres de la Police-Royale d'Irlande stationnés à Waterfo)'d, le corps de policiers considéré à juste titre comme le plus respectable du monde entier ; ce sont les employés de la Compagnie de navigation de Waterford, tous gens d'un âge mûr et jouissant de la plus haute réputation d'honnêteté et de respectabilité.
Parmi les témoins moins âgés et qu on a examinés parce qu'ils ont été les compagnons d'enfance de l'accusé, je trouve John Ryan, étudiant en droit ; Anthony O'Bi-ien assistant-Trésorier de la Ville de Waterford : James O'Donohue, attaché à la rédaction du journal " Le Waterford Citizen " ; George Todd, employé au bureau des postes ; John Henry Farrell et Austin Farrell, tous deux courtiers maritimes : Vernon de Landre, fils de l'avocat représentant le Ministère public à Waterford.
Pour rendre justice à tous, il me faudrait les nommer jusqu'au dernier, sans en omettre un seul.
J'espère bien que les soupçons ne se sont pas portés également sur Monsieur le Juge Dugas de Montréal, qui s'est rendu en personne' en Irlande pour entendre tous ces témoins et prendre leur déposition par écrit. L'honorabilité de ce magistrat est au-dessus des attaques de la prévention, serait-elle la plus aveugle et la plus sauvage qu'on pût imaginer.
Eh, (|aoi, Messieurs, on oserait montrer de la défiance envers tous ces témoins; mais si on a ])u croire un instant (ju'ils exagéraient les faits ou déguisaient la vérité, pourquoi n'a-t-on pas tenté de les contredire ? j
Il était loisible au ministère public de se joindre à la commission re(|uise par la défense, ou même d'en . demander une nouvelle dans le but de faire entendra une preuve contradictoire ; on ne l'a pas fait. N'est-ce pas là l'admission la plus formelle, la preuve la plus concluante que la poursuite; se sentait impuissante à détruire la preuve faite par les témoins qui ont été entendus de la part de la défense devant le Commissaire-Enquêteur ?
Cette preuve est longue, Messieurs : cinquante témoins ont été examinés ; j'aurais voulu la fondre, la condenser en la groupant sous différents chefs, mais les faits de folie rapportés par les témoins sont si multiples et si variés qu'il m'est impossible de vous les présenter autrement qu'en référant à chacune des dépositions du dossier, l'une après l'autre..
Je compte sur votre indulgence et votre patience. Rappelez-vous qu'il s'agit ici d'une question de vie ou de mort.
Une <{e3 premières choses que la science guidée par le V)on sens commande d^ faire chaque fois qu'une personne semble donner des signes d'insanité, c'est de rechercher si quelques-uns des parents de cette personne n'ont pas également été atteints d'aliénation mentale ; car rien n'est mieux constaté que la transmission au moyen de l'hérédité, des maladies du cerveau qui déterminent la folie.
\' oyons donc tout d'abord si Valentinc Shortis compte dans sa famille des parents qui ont été atteints d'aliénation mentale.
Ecoutons ce (|ue nous dit le témoin James John Shea, âgé de 76 ans, Juge de Paix pour le Comté de Waterford, coroner pour le comté de Tipperary et gérant depuis nombre d'années de l'asile des aliénés de Cloninel :
■' Q. Vous connaissez Francis Shortis, le père de Valentine Shortis, l'accusé ?
" R. Oui, et je connais aussi quelques membres de
sa famille. J'ai également connu dans le temps^
Phomas Shortis, père de Francis Shortis, et grand-
pèr.î de Valentine : Il avait épousé Mary Winebury.
■' Avez- vous connu John Shortis, frère de Francis
Shortis et oncle de l'accusé ?
■ R. Oui, il est mort d(tns Vaille de Clonmel dont je ■•<ais le gérant. Il a été interné coonme lunatique " (lan.s cet établissement pendant longtemps.
Clonmel est un village situé à peu de distance de Waterfoid. C'est là où se trouve l'asile des aliénés pour la ville de Waterford et les comtés environnants. Le témoin a produit trois extraits mortuaires ; ce sont les exhibits désignés respectivement par les lettres C, D, et E. L'exhibit " C ", est le certificat attestant le décès de Thomas Shortis, le père de Francis Shortis ; l'exhibit " ]) ", atteste le décès de John Shortis son frère, et l'exhibit " E "', celui de Francis Winebury son oncle maternel, le frère de sa mh\w-Ces trait: certijxcats prouvent que Th())ïiai< Shortis, John Shortis et Francis Winehur}/ sont tous t'roi.'^ morf.^ focs.
Le témoin continue : — " J'ai connu Catherine " Winebury sœur de Francis Winebury et tante de " Francis Shortis le père de V accusé.
" Q. A-t-elle jamais été internée dans l'asile de '^ Clonmel ?
" R. On ma informé de ce fait, mais je ne Vy ai " pas vue moi-même.
" Q. Avez -vous connu William Scott, cousin-ger- " main du père de l'accusé ?
" R. Oui, je l'ai vu à l'asile de Clonmel parmiles " internés de l'asile.
Vient ensuite le docteur Thomas Joseph Crean. C'est un vieux médecin de Clonmel.
" Q. Avez-vous connu Thomas Shortis, père de
■ Francis Shortis et grand-père de l'accusé?
" R. Oui.
" Q. C'est vous qui étiez son médecin ?
" R. Oui.
*' Q. De quelle maladie est-il mort ?
" R. Il est mort du ramollissement du cerveau.
" Q. Etait-il fou avant sa mort ?
" R. Oui, il était privé de sa. raison depuis long- " temps lorsqu'il est mort.
" Dans les commencements de sa maladie, il était " sous l'empire de la monoma.nie ; plus tard il tomba " dans la démence, et à la fin, il était dans un état " d'imbécillité et d'inconscience complète. Il avait des " illusions et des hallucinations. Il s'imaginait voir " autour de lui quelques-uns de ses parents décédés. " Il croyait qu'on allait le pendre. Il avait des accès " de fureur, qui le rendaient incontrôlable. Gra-
daellemenf son intelligence s éteignit. Il perdit en *' même temps l'usage de ses membres et le sens de la '' vue. Il inouviit à Vâge de soixante cinq ans.
" Q. Avez-vous donné vos soins comme médecin à "' un autre membre de la famille Shortis ?
" R. Oui, à Thoinas Shortis, Uun des cousins de •' Francis Shortis, père de l'accusé.
" Q. De quelle maladie soufFrait-il ?
" R. Il souffrait d'hémiplégie, ou paralysie de la "' moitié du corps. Il est encore vivant, mais il est " resté pa.raly se. Cette mcdadie est une indication "" qu'il existe chez celui qui en souffre, une tendance^ ■' à un dérangement du cerveau."
Le docteur William Hastings Garner, âgé de soixante-cinq ans, demeure lui aussi à Clonmel. Il est <iepuis vingt ans le surintendant de l'asile des aliénés.
" Q. Connaissez- vous Francis Shortis, le père de " l'accusé ?
" R. Oui.
" Q. Avez-vous connu son frère, John Shortis ?
" R. Oui, John Shortis a été interné pour la pre- ^' mière fois dans l'asile de Clonmel en MoÀ 1868. Il " en est sorti quelques mois après. Il a de nouveau ■"* été interné au mois de juillet 1871, jusqu'au mois de '' janvier 1872. Il est rentré une troisième fois le deux '' mai do la même année et il en est sorti le sept juin " 1872. Enfin, le .5 août 1876, il a été interné dans ' l'agile pour In quatrième fois et il y est demeuré ■' jusqu'à sa moi't arrivée le sept février 1886.
" Sa folie était la manie épilcptique. Il avait des ' intervcdles liicidef^. Bans ses accès de folie, il deve-
' nuit très violent et très dangereux. Auprès ses at- " taques cVépilepsie, il fallait deux ou trois hommes '•' pour le tenir et l'empêcher de se faire dit mal à lui- " même ou d'en faire aux autres."
Le docteur Garner nous parle ensuite d'un autre cousin de Francis Sliortis, le nommé William Scott, qui lui aussi a été interné, du nioini^ pendant quelque temps dans l'asile de Clonmel.
" William Scott, nous dit-il, a été admis à l'asile le • »S0 mars 1888, A cette date, il était âgé de onze ans, ' A la suite d'une attaque nerveuse provoquée par la ' frayeur que lui avait causée une vieille femme en ' menaçant de le frapper avec sa canne, son état avait ' révélé une forte tendance à l'épilepsie Cet enfant, ' ajoute le docteur Garner, n'a demeuré que quelques ' mois à l'asile, mais j'ai continué à lui donner des ' soins après sou départ, pendant trois ou ([uatre mois.
Le docteur Garner continue : '•' Le 29 octobre 1871, •' un autre parent de l'accusé fut admis à l'asile de ■ Clonmel, c'était Francis Winebury, l'oncle ma- ' ternel de Francis Shortis. -A son arrivée à l'asile, ' Francis Winehury souffrait de démence. Graduel- ■' lement son état s'aggi'ava et en fin de compte, il ' mourut de la paral^'sie connue en médecine scms le ' nom de " paralysie des aliénés." Admis à l'asile en ' octobre 1871, Francis Winebury y fut interné en- ' viroii dix-se{)t mois, et mourut au mois de mars ' 1873. A la date de son entrée dans l'asile il avait ' complètement perdu la raison et il ne l'a jamais ' recouvrée plus tard.
" Kate Winehury, une des sœurs de Francis Wine- " hury et tante moAernelle de Francis Shortis, a ((ussi
''été ivtervée à Va.siie de Clonmel comme aliénée: " mais, ajoute le docteur Garner, à la date de son in- " terneuient à l'asile, nous ne tenions pas de livre " constatant la marche de la maladie de chaque patient, " tel que nous le faisons aujourd'hui ; pour cette raison " il me serait impossible de donner toutes les parti- " cularités de sa folie.
Le docteur cependniit produit un extrait du registre tenu à l'asile par lequel on voit que lors de son admission, Kate Winebury était âgée de 26 ans et qu'à cette date, elle était folle depuis douze mois. Elle souffrait de déruence, et le caractère de sa folie, dit le registre, la portait à faire du mal aux autres. Le registre fait aussi mention qu'elle tombait d'épilepsie.
Messieurs les jurés, Francis Shortis, le père de l'accusé, n'a jamais été soupçonné, du moins jus(]u'à aujourd'hui, de ne pas être sain d'esprit, mais nous avons le ffiit clairement constaté que Thonias Shortis son père à lui, John Shortis, son frère, et Francis Winebury, son oncle maternel, sont tous les trois morts fous, et que Kate Winebury sa tante maternelle, et William Scott un de ses cousins, ont tous deux été internés comme aliénés dans l'asile de Clonmel.
Vous ne pouvez mettre en doute h- témoignage de ces deux vieux médecins, surtout lorsqu'ils viennent corroborer leur affirmation ])ar des extraits des registres et par les livres que Ton tient depuis nombre «Vannées dans l'asile de Clonmel.
Cette preuve, nous amène dès le début, à nous
occuper d'une question, qui, dans mon opinion, joue un rôle capital dans cette cause : je veux parler de l'hérédité et de l'atavisme.
Tardieu, parlant des recherches que l'expert doit faire tout d'abord, pour découvrir la folie, s'exprime dans les termes suivants:
•' Parmi les antécédents de l'accusé, il n'en est pas ■' de plus importants à rechercher et de plus signifi- " catifs que l'hérédité. La transmission héréditaire de " la folie n'est pa« douteuse, et même parmi les per- •' sonnes étrangères à la science, on peut dire qu'il
' n'est pas de caractère de l'aliénation mentale moins "contesté et plus universellement accepté; si bienJ " que, lorsqu'après une enquête minutieuse, l'expei
■ arrive à trouver dans la famille de celui qu'il esl "'appelé à examiner plusieurs aliénés.... c est un " des nteilleuTs arguvients quil puisse apporter à la ''justice. L'Hérédité joue évidemment uv grand rôle "' dans la production de la folie."
Legrand Du SauUe dans son " Traité sur la Médecine Légale " nous dit à la page 688 : " L'enfant prend " instinctivement le sein de sa mère, eh bien, il y a " des aliénés qui commettent des actes extraordi- " naires sous Vinjiuence d'une impulsion instinctive " dont ils ne se rendent aucun compte. Les hérédi-î