VII
bd journal l'Avenir et de l'Agence générale pour la défense de la liberté religieuse.
Une suffisait pas d'avoir adopté un système pour la défense de la religion contre les conséquences naturelles delà révolution de i83o , il fallait le mettre à exécution et se servir des seuls moyens d'agir qui fussent en rapport avec l'état de la société en France. Un journal quotidien et une association furent créés à peu d'intervalle , vers la fin de l'année i83o. On donna au journal le nom de V Avenir. C'était la première feuille quotidienne fondée en Europe dans les intérêts du catholicisme. Les statuts de l'association furent publiés sous le titre à' Agence générale pour la
défense de la liberté religieuse. Nous exposerons brièvement ■ mais avec fidélité , ce qui fut fait par ces deux moyens d'action.
L'Avenir.
Le prospectus de ce journal avait été livré au public dans les premiers jours du mois de septembre i83o. Il commença à paraître le 16 octobre suivant. Les rédacteurs étaient MM. l'abbé F. de La Mennais , l'abbé Ph. Gerbet , l'abbé Rohrbacher, l'abbé H. Lacordaire , Ch. de Coux, Ad. Barthels, le comte Ch. de Montalembert, Daguerre et d'Ault-Duménil. Ils développèrent successivement les doctrines dont l'exposition accompagne ce Mémoire , et . appuyés de l'autorité qu'elles leur donnèrent rapidement sur les esprits, ils défendirent , chaque jour et sans relâche , la religion contre les actes hostiles du gouvernement , contre ceux des autorités particulières , et contre toutes les attaques des passions individuelles. Chaque fois que les églises furent violées, les croix abattues , les droits de l'Église outragés , quel que fût l'auteur de l'attentat , ils élevèrent leurs voix. Us l'élèvent aujourd'hui pour se défendre eux-mêmes , et c'est pourquoi il doit leur être permis de rappeler ce qu'ils ont fait. Un mois s'était à peine écoulé depuis la première publication de l'Avenir, lorsque le gouvernement, déjà coupable d'une multitude d'agressions con-
80 AFFAIRES tre l'Église, osa nommer M. l'abbé G. au siège de B. L' Avenir ayant jeté un cri d'alarme et adressé aux évêques de France les plus douloureuses supplications, il fut saisi à la poste deux jours de suite. MM. l'abbé deLaMennais et l'abbé Lacordaire , auteurs des articles incriminés, furent traduits devant la cour d'assises , avec le rédacteurgérant du journal ; ils y parurent le 3i janvier i83i. Dans l'intervalle de la saisie au jugement, une foule de catholiques donnèrent aux accusés , ou plutôt à la cause qu'ils défendaient , des témoignages de sympathie qui en imposèrent au pouvoir , parce qu'ils révélèrent l'union et la force des catholiques. Une souscription ouverte au bureau du journal pour les frais du procès , produisit plus de vingt mille francs , quoique la grande majorité des donateurs n'eût souscrit que pour cinq centimes, ou pour une somme très modique. Des paroisses tout entières , le curé à leur tête , envoyèrent leurs dons. Des évêques de France donnèrent aussi aux rédacteurs de l'Avenir cette marque d'encouragement. Celui de Pamiers seul souscrivit pour trois cents francs , et il consacra trois cents francs à des aumônes , dans le but , disait-il , d'attirer la bénédiction de Dieu sur la cause que les accusés défendaient. Chacun était surpris de voir la religion relever la tête, quatre mois après une révolution qui l avait menacée d'une ruine entière.
Nous ne pouvons passer sous silence le jour où
se jugea le procès , parce que jamais l'Église romaine n'obtint en France un triomphe si grand. Ses doctrines y furent soutenues pendant une journée entière, aux applaudissemens d'un auditoire encombré de jeunes gens du barreau et de toutes les classes de la société. On entendit dans le palais même des Parlemens, d'où étaient sortis tant de décrets contre le Saint-Siège et la liberté de l'Église , une accusation solennelle contre les articles de 1682. Et l'acquittement des prévenus par le jury , prononcé au milieu d'acclamations unanimes, termina cette journée qui consomma la ruine des maximes gallicanes en France , et présagea une nouvelle alliance entre le peuple et la religion.
Tout ce que les accusés entendaiant dire autour d'eux , dans les intervalles de l'audience , mériterait d'être rapporté ; il n'y avait qu'un doute qui semblait arrêter les esprits , et qui témoignait de l'ascendant exercé sur eux : Est-il bien vrai que ce soit là la religion catholique ? Tel était déjà le fruit opéré par V Avenir au bout de trois mois et demi d'existence.
Cette première victoire sur le gouvernement donna de la joie et de la force aux catholiques. L Avenir continua de marcher avec plus d'indépendance que jamais dans la route qu'il s'était tracée , et il obtint bientôt une nouvelle preuve de l'élan qu'il avait imprimé pour la défense de la foi , lorsqu'ayant annoncé , au commencement de
8-2 AFFAIRES mai i83i , la difficulté de sa situation financière, il reçut soixante dix-mille francs de secours , tant de la France que de la Belgique ; car son action s'étendait jusque sur les pays étrangers, et peu de temps après il envoya quatre -vingt mille francs aux Irlandais , moissonnés par la famine. C'était le produit d'une souscription ouverte dans ses bureaux. Les évêques de l'Irlande occidentale , réunis en synode , délibérèrent de témoigner leur reconnaissance aux rédacteurs , et , dans leur lettre de remerciement , ils appelèrent V Avenir un journal véritablement cbrétien. Il faisait du moins tous ses efforts pour servir la cause chrétienne , et il est vrai de dire qu'il ramena plusieurs personnes à la foi. Un grand-vicaire d'A... écrivait que deux habitans de cette ville , l'un athée , l'autre libéral anti-catholique , venaient d'être convertis par la lecture de V Avenir. A. L... un médecin distingué , homme jouissant de la plus haute influence sur la partie libérale de la population , avait passé de l'incrédulité à un dévouement si profond pour la cause du catholicisme , qu'il eut la pensée de se rendre à Rome, pour soumettre au Saint-Père les vues que son zèle lui inspirait.
En Suisse , à L , un membre du gouvernement déclara qu'il abandonnerait le protestantisme, dès qu'il lui serait avéré que les doctrines professées par l'Avenir étaient conformes à celles de l'Eglise catholique; et , en général, elles pro-
duisaient un effet remarquable sur les pays protestans qui bordent le lac de Genève. En Alsace , un paysan, perverti parlalecture des philosophes du dernier siècle , revenu à la foi après avoir lu un certain nombre de numéros de Y Avenir , aussitôt se met à parcourir à pied la contrée qu'il habitait pour chercher des souscripteurs à V Agence, et des signataires aux pétitions pour la liberté d'enseignement. Un grand nombre déjeunes gens de l'Ecole de Médecine de Paris et des Ecoles de Droit de Paris et de Toulouse publièrent hautement leur adhésion aux doctrines de l'Avenir et s'associèrent à ses efforts ; et lorsque ce journal fut suspendu, ils s'empressèrent encore d'exprimer leurs vifs regrets, ainsi que l'espoir que cette suspension serait de peu de durée. Plusieurs même des étudians de Paris s'adressèrent aux rédacteurs , pour les prier de leur faire des cours sur différentes branches des sciences religieuses et politiques , proposition qui fut accueillie et qui est aujourd'hui en pleine exécution. Une grande influence catholique fut aussi exercée dans différentes parties de l'Allemagne. Les principaux articles de/' Avenir y y étaient traduits et publiés par plu sieurs journaux; ils contribuaient à y raffermir l'autorité du Saint-Siège ébranlée par de funestes tentatives de schisme.
Ce n'est pas le seul service qu'il put rendre à ces malheureuses églises ; il leur offrit , de plus , le moyen de publier leurs réclamations contre les
84 AFFAIRES mesures oppressives des gouvernemens, réclamations étoufiees sur les lieux par la censure protestante. Des liens semblables se formèrent avec les catholiques d'Irlande et d'Angleterre , et une union plus étroite encore s'établit avec la Belgique, où tous les articles de V Avenir étaient réimprimés chaque semaine et distribués à plus de cinq mille souscripteurs. Ses paroles trouvèrent de l'écho jusque dans le Nouveau-Monde, d'où lui parvinrent de nombreuses marques d'adhésions , depuis la Nouvelle-Orléans jusqu'à Boston. De toutes parts enfin on recevait la preuve que les principes professés par V Avenir répondaient aux besoins et aux idées de populations nombreuses , au milieu desquelles le catholicisme apparaissait de nouveau avec un caractère de grandeur et de force , et je ne sais quoi de généreux qui dissipait les préjugés répandus contre lui par l'impiété de l'autre siècle.
Agence générale pour la défense de la liberté religieuse.
& Avenir défendait la religion par la parole : ses rédacteurs voulurent la défendre par une action plus positive encore ; ils publièrent, le 1 8 décembre i83o,les statuts d'une association. Voici les principaux objets dont elle devait s'occuper.
1 . Le redressement de tout acte contre la liberté du ministère ecclésiastique, par des poursuites
DE ROME. 85 devant les Chambres et devant tous les tribunaux, depuis le Conseil d'État jusqu'à la justice de paix. Dans les procès les plus importans , des publications de mémoires judiciaires, plaidoyers, I devaient être faites aux frais de F Agence généjj raie, et répandues par toute la France.
2. Le soutien de tout établissement d'instruction primaire., secondaire et supérieure contre tous les actes arbitraires attentatoires à la liberté d'enseignement ; sans laquelle il ny a plus ni charte, ni religion.
3. Le maintien du droit qui appartient à tous | les Français de s'unir pour prier , pour étudier ,
ou pour obtenir toute autre fin légitime également avantageuse à la religion , aux pauvres et à la civilisation.
4. L'Agence générale était destinée à servir de lien commun à toutes les associations locales déjà établies en France, ou qui s'y établiraient dans le but de former une assurance mutuelle contre toutes les tyrannies hostiles à la liberté religieuse.
Extrait du Prospectus de V Agence générale.
L'Agence générale était composée d'un conseil de neuf personnes , dont M. F. de La Mennais était le président, et de donateurs associés. La donation était de 10 francs par année. Les fonds de l'Agence se sont élevés, pour l'an i83r 7 à la somme de 3i,5i3 francs. Dès que l'Agence fut
86 AFFAIRES établie , elle présenta des pétitions aux Chambres pour réclamer la liberté d'enseignement stipulée dans la charte de i83o. Elle engagea les catholiques à l'imiter , et près de trois cents pétitions furent adressées successivement à la Chambre des députés et couvertes de plus de quinze mille signatures ; et comme la liberté d'enseignement n'était pas seulement promise , mais établie , l'Agence générale résolut d'en user. Elle annonça , le 29 avril i83i , • qu'elle ouvrirait une école, sans l'autorisation de l'université. Trois de ses membres , MM. de Coux , l'abbé Lacordaire et le comte de Montalembert se chargèrent des fonctions de maitre d'école. Vingt pauvres enfans , recueillis par eux , recevaient de leur bouche les premiers élémens d'instruction religieuse et littéraire , lorsque les agens du pouvoir vinrent expulser de force les maitres et les écoliers. Les maîtres furent traduits devant le tribunal de police correctionnelle, qui les renvoya devant la cour d'assises. Pendant ces débats sur la juridiction criminelle qui devait connaître du prétendu délit 9 M. de Montalembert fut appelé à la pairie par la mort de son père, et il réclama la juridiction de la Chambre où il venait d'entrer. Cefutdonc à la barre de la plus haute cour du royaume , que les trois maîtres de l'école libre rendirent témoignage à leur foi. Ils furent condamnés ; mais le langage catholique avaitété parlé devant le premier Corps de l'Etat, et la cause de la liberté d'enseignement gagnée dans l'opinion publique.
DE ROME. 87 Pendant le cours de ce procès , l'Agence générale encouragea la fondation de plusieurs écoles libres dans les provinces et vint à l'aide de quelques instituteurs victimes du monopole universitaire. Des persécutions d'un autre genre avaient également attiré sa sollicitude et donné lieu à d'autres procès. Le commandant d'une division militaire ayant voulu interdire aux capucins d'Aix de paraître en public avec leur costume , l'Agence s'empressa de le poursuivre , à ses frais et au nom des vénérables Pères , devant le Conseil d'État. Elle ne s'est désistée de cette poursuite, qu'après que le lieutenant-général eut été transféré au commandement d'une autre division militaire , et sur la prière des Pères eux-mêmes , rétablis dans la jouissance de leurs droits.
Plus tard, et lorsque l'Avenir était déjà sur le point d'être suspendu, les Trappistes de l'abbaye de Melleraye, en Bretagne, fournirent à l'Agence une nouvelle occasion de défendre la liberté des congrégations religieuses. Le 28 septembre i83i, six cents hommes à pied et à cheval avaient entouré l'abbaye, et le sous-préfet de l'arrondissement était venu signifier au père-abbé que la communauté était dissoute , et qu'il apportait à tous ses membres des passeports pour se retirer. Sur les réclamations courageuses du père-abbé , un délai lui avait été accordé pour écrire au ministère ; mais , sept jours après, seize gendarmes à cheval, et le sabre nu , s'étaient précipités au
88 AFFAIRES galop dans la cour de l'abbaye , et avaient chassé la plus grande partie des religieux français. Le reste des habitans , parmi lesquels se trouvaient soixante-dix religieux anglais, fut gardé à vue par des soldats . Nous taisons d'autres détails horribles : l'emprisonnement du père -abbé , l'expulsion de soixante-trois religieux anglais , leur embarquement forcé sur la frégate VHébé, et mille traitemens pleins d'indignité. Avant même qu'ils fussent tous connus, l'Agence écrivit au père- abbé et lui proposa de se charger de sa défense. Le vénérable religieux, qui s'est conduit jusqu'à la fin avec un courage et un sang-froid dignes d'admiration , accepta avec empressement les offres de l'Agence. Trois actions judiciaires furent aussitôt dirigées contre les auteurs de cet attentat : Tune criminelle, les deux autres civiles. Le procès occupe en ce moment même l'attention dè la France ; et il a déjà eu pour effet la rentrée du père-abbé et d'une partie de ses religieux dans l'abbaye , où tout a repris l'ordre accoutumé.
Sous d'autres rapports, l'Agence générale rendit encore quelques services à la cause catholique.
Ainsi lorsque M. l'abbé G , nommé par le
gouvernement à l'évêché de B , eut contribué au scandale qui environna la sépulture de M. l'abbé Grégoire, l'Agence seconda de toutes ses forces l'énergique résistance du diocèse de
B , et elle doit d'autant plus revendiquer la
part qu'elle y a prise que le souverain pontife ,
DE ROME. 89 répondant à l'espérance filiale de l'Église de France, Ta préservée d'un des plus grands malheurs dont elle fut menacée.
Nous passons sous silence d'autres faits , qui pourtant ne sont pas sans importance, tels que la fondation , dans plusieurs grandes villes , et de journaux et d'associations catholiques se proposant le même but que l'Agence générale , et en relation avec elle. Le journal V Union publié à Nantes , le Correspondant de Strasbourg écrit en allemand, le Courrier Lorrain etU Association Lyonnaise ? devraient surtout être mentionnés avec quelques détails, si l'on ne craignait d'enlever au souverain pontife des momens si précieux à la chrétienté. Les catholiques qui s'étaient associés pour la défense des droits de leurs frères , croient avoir fait de leur part tout ce qu'ils avaient promis et tout ce qu'ils ont pu. Simples instrumens des opprimés , ils étaient à la disposition de tous ceux qui avaient besoin de justice ; et s'ils n'ont pas fait davantage , c'est que plusieurs ont cru dangereux ou inutile de résister à la persécution, et ont sacrifié volontairement leurs droits.
Tel est le récit abrégé des actes de l'Avenir et deY Agence générale pour la défense de la liberté religieuse. Les principaux articles de V Avenir ont été réunis en deux volumes , sous le titre de Mélanges catholiques ; le procès de V Avenir et celui de l'école libre , ont été également publiés dans des brochures séparées. Ces divers ouvrages
sont déposés aux pieds du père commun , afin que Sa Sainteté puisse connaître par elle-même et juger ce qui a été fait.