‹ Affaires de RomeChapitre 13 sur 37 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

De ce qui vient cletre dit il résulte, 1° Que sans Faction des catholiques indépendans de tout parti politique et de toute influence de pouvoir, la religion catholique serait privée en France d'un genre de défense dont elle a besoin dans les circonstances présentes. Car les évêques, dans l'état d'isolement , de dépendance et d'asservissement où on les a placés , n'osent pas et pourraient à peine oser prêter à la religion ce genre de secours que la situation actuelle réclame. Elle se verrait donc abandonnée aux attaques sacrilèges et aux envahissernens du pouvoir, à la haine de la majorité des Français et au danger d'un schisme futur ;

!2° Que la position de ces catholiques indépendans , heureuse à l'égard du pouvoir qui ne peut absolument rien contre eux, est devenue au contraire difficile , à l'égard de ceux sur lesquels ils doivent exercer leur action , attendu que les intrigues gallicanes , jointes aux intrigues purement politiques, ont réussi à les rendre suspects à Tau-

96 AFFAIRES torité religieuse. En deux mots l'action des rédacteurs de V Avenir , ou, si Ton veut, de toute autre association agissant dans le même sens , est indispensable pour le maintien du catholicisme en France, et cette action ne peut obtenir un vrai succès si elle n'est pas soutenue par le Saint Siège. C'est donc dans le seul intérêt de la religion catholique, et non dans aucun intérêt personnel, que les rédacteurs de L'Avenir ont entrepris le voyage de Rome , et sont venus aux pieds de Sa Sainteté. Ils ne demandent rien que de pouvoir se dévouer , au prix de tous les sacrifices , à la sainte cause de l'Église et de la religion. A cet effet, ils osent supplier Sa Sainteté : 1° Qu'afin de dissiper le soupçon d'erreur répandu contre eux, elle daigne faire examiner Y Exp os ition de leurs doctrines, qu'ils déposent à ses pieds , et que si cette exposition ne contient rien, sous le rapport théologique , de contraire à la saine doctrine de l'Eglise romaine, Sa Sainteté ordonne que cela soit déclaré de la manière qui lui semblera convenable; 2° Qu'afin de mettre les rédacteurs de V Avenir et les membres de Y Agence Catholique à même de continuer leur action , si le souverain pontife le juge utile à la religion, il plaise à Sa Sainteté de faire connaître que n'ayant rien de contraire aux principes catholiques , elle ne peut, par cela même, être l'objet d'aucune désapprobation.

Mais pour acquitter pleinement leur conscience.

DE ROME. 97 les rédacteurs de V Avenir se croient obligés encore à soumettre humblement au chef de l'Église quelques observations , fondées sur la connaissance particulière qu'ils ont de l'état de choses et des esprits en France. Et „ premièrement , à l'égard des doctrines professées dans V Avenir , soit que le souverain pontife les approuve , soit qu'il les condamne, son jugement ne rencontrera pas la plus légère opposition , parce que quiconque oserait se permettre une pareille opposition serait à l'instant repoussé avec un sentiment d'horreur par le corps entier des catholiques ; tandis que le silence du Saint-Siège aurait pour effet d'affaiblir le courage de ceux qui lui sont dévoués , de jeter dans l'indécision un grand nombre d'esprits , de détourner leurs pensées de Rome, d'ouvrir un vaste champ aux craintes, aux doutes , aux réflexions tristes et dangereuses , en même temps que le gallicanisme redoublerait ses efforts pour corrompre l'enseignement , et pour l'imposer comme une obligation de conscience à la jeunesse des séminaires , en vertu même de l'obéissance due aux supérieurs ecclésiastiques z et , ainsi qu'on l'a dit dans ce Mémoire , c'est ce qu'on voit déjà. Secondement, à l'égard du système de conduite adopté pour la défense de la religion , il n'est pas moins à craindre que le silence du Saint-Siège n'en fût regardé comme la condamnation ; ce qui aurait deux conséquences; la première , qu'il serait désormais impossible

d'opposer aucune résistance aux oppresseurs de l'Église, et le mal dès lors croîtrait avec une rapidité incalculable ; la seconde , que cette immense partie de la population , qui, en France et dans les pays circonvoisins, était devenue l'ennemie du catholicisme parce qu'elle le supposait incompatible avec les libertés civiles , et qui commençait à s'en rapprocher depuis la publication de V Avenir, se persuadant que les principes établis dans ce journal sont désavoués à Rome , s'éloignerait de la religion, et avec plus de haine que jamais. Déjà les journaux du libéralisme en Belgique se sont ouvertement expliqués à ce sujet , et le plus grand obstacle qu'on ait trouvé dans le libéralisme français , pour le faire concourir à la défense des droits des catholiques , est la croyance réelle ou feinte que V Avenir exprimait des opinions sur lesquelles on ne pouvait fonder d'alliance solide , parce qu'elles étaient opposées aux doctrines de Rome.

Yoilà ce que nous avons dû représenter pour acquitter nos âmes envers Dieu. Le souverain pontife jugera dans sa sagesse : et maintenant , pleins d'amour pour lui et dociles à sa voix comme de petits enfans , nous nous prosternons à ses pieds , en implorant sa bénédiction paternelle.

Rome, 5 février 1852.

Quelques semaines après l'envoi de ce Me-

DE ROME. 99 moire , le cardinal Pacca nous apprit , par un billet fort court , que le pape persistait à nous desapprouver, et qu'au reste on procéderait à l'examen que nous avions demandé.

Nous avons tout lieu de croire que d'autres soins détournèrent de celui-là. Du moins est-il certain que les personnes les mieux instruites de B.ome n'ont jamais eu la moindre connaissance qu'on se soit occupé de cet examen promis. Ce qui nous confirme encore dans cette croyance , c'est que la plus simple équité aurait fait un devoir rigoureux de nous admettre à expliquer nos actes et nos paroles , et surtout celles-ci : car nos adversaires les avaient souvent, avec une rare hardiesse de mensonge, détournées à des sens contraires à notre pensée ; et cette pensée , lorsqu'elle semblait obscure et incertaine à ceux qui la cherchaient de bonne foi , qui pouvait mieux que nous l'éclaircir, et même qui le pouvait si ce n'est nous? Je ne comprendrai jamais que la justice autorise une forme de jugement sans accusation précise communiquée à l'accusé , sans enquête , sans débat , sans défense aucune. Un procédé judiciaire aussi monstrueux révolterait même en Turquie. On ne peut donc le supposer en usage à Piome, et par conséquent nous dûmes voir 5 dans le silence absolu que Ton continuait de garder avec nous , la preuve d'une détermination arrêtée de laisser en suspens l'affaire au sujet de laquelle nous réclamions un jugement régulier , décisif et net.

Singulière position pourtant , mais qui nous a moins étonné depuis, quelle ne nous étonnait alors. Il y a une certaine simplicité d'âme qui empêche de comprendre beaucoup de choses , et 1 principalement celles dont se compose le monde réel. Sans s'attendre à le trouver parfait, ce qui ne serait pas seulement de la simplicité , mais de la folie s on se figure qu'entre lui et le type idéal qu'on s'en est formé d'après les maximes spéculativement admises , il existe au moins quelque analogie. Rien de plus trompeur que cette pensée. Soigneusement inculquée au peuple, elle j aide à le gouverner , et sous ce rapport elle peut i quelquefois être un bien relatif. Elle est naturelle aussi aux esprits élevés et candides. L'expérience, il est vrai , les en désabuse , mais presque toujours trop tard.

On a dit que Rome était la patrie de ceux qui n'en avaient point. Nous ne concevons pas qu'elle puisse être pour personne une patrie, selon le sens ; ordinaire de ce mot. Ce n'est pas qu'elle n'ait quelque chose d'extraordinairement attachant , quoique d'abord on le sente peu, ou même aucunement. Ce que vous y éprouvez les premiers jours, c'est une sorte de profond ennui , de tristesse vague et pesante. A chaque pas , le pied foule des ruines et remue les cendres maintenant confondues des hommes de toute race et de toute contrée qui , durant trente siècles , ont , vainqueurs ou vaincas , maîtres ou esclaves , habité cette terre de

DE ROME. 101 grandeur et de désolation. Vous reconnaissez encore , dans cet amas confus de débris , les traces des peuples divers et des divers âges , et de tout cela s'élève je ne sais quelle vapeur de tombeau qui calme et endort et berce l'âme dans les rêves du dernier sommeil. On peut venir là pour y mourir , mais non pour y vivre : car de vie , à peine y en a-t-il une ombre. Nul mouvement , si ce n'est le mouvement caché d'une multitude de petits intérêts qui rampent et se croisent au sein des ténèbres , comme les vers au fond du sépulcre. Pouvoir et peuple vous apparaissent tels que des fantômes du passé. La cité reine, assise au milieu d'un désert , est devenue la cité de la mort : elle y règne dans toute sa puissance et sa majesté formidable.

Qu'est-ce d'ailleurs aujourd'hui que la population de cette ville déchue ? Un petit nombre de familles réellement romaines y végètent obscurément. Tous les grands noms du moyen-âge, les Colonne, les Orsini, les Savelli, sont ou éteints, ou près de s'éteindre. La noblesse princière et ducale n'appartient au pays ni par la nature de son institution , ni par des services rendus , ni par son origine. Ce fut, pendant plusieurs siècles une coutume établie , que chaque pape élevât et enrichît soit ses enfans , légitimes et autres , soit ses neveux ; et trop souvent les confiscations , les spoliations , les rapines ont été le fondement de ces maisons maintenant presque toutes en déca-

m AFFAIRES dence. A l'excès du faste a, dit-on, succédé un excès contraire. Retirée dans ses vastes et silencieux palais où nul ne pénètre , cette classe ; qu'attriste également ses souvenirs et ses prévoyances , s'est fait comme une solitude dans la solitude. Un instinct naturel à tous les êtres les porte à s'isoler quand leur fin approche.

Des aventuriers de toutes nations et de tous états , des moines de tous pays , des ecclésiastiques attirés de tous les coins du monde par l'espérance de s'avancer , ou par le simple besoin de vivre , forment le surplus de la population. Sans lien quelconque, sans unité, son existence est purement passive. Privée de droits politiques dont le nom même lui est inconnu, elle n'a aucune part, directe ou indirecte, ni au gouvernement ni à l'administration. Chacun n'a de but que soimême , et par conséquent , hors de la religion , un but matériel de lucre pour les uns , et pour les autres de jouissance présente. Le repos, l'oisiveté, le sommeil, interrompus de temps en temps par des spectacles qui émeuvent les sens , voilà le bonheur tel que le conçoivent ces hommes en qui pourtant subsiste encore un germe de sentîmens plus élevés et plus énergiques. Nulle vie publique , rien dès lors qui provoque une noble activité , rien de social : le régime établi repousse de toutes parts dans le vil intérêt privé. Espèce de dérision de la Rome antique, un sénateur, comme on l'appelle , exerce au Capitoîe je ne sais

DE ROME. 103 quelle petite juridiction de première instance, et sur le palais du gouverneur, charge toujours confiée à un prélat, on lit le fameux monogramme S. P. Q. R. , dont la plus exacte traduction est encore celle de ce français : si peu que rien. E.ome conserva longtemps quelque chose de son ancien esprit et de ses institutions , modifiées par les mœurs générales du moyen-âge. Ge fut un obstacle à l'affermissement de la domination temporelle des papes. Ils eurent à lutter, jusqu'au seizième siècle , coutre la puissance des hauts barons et ce qui subsistait des libertés municipales. A cette époque une révolution s'opéra dans la société. Les monarchies absolues naquirent. Cette circonstance donna la victoire aux pontifes : ils demeurèrent seuls maîtres. Despote par système et par nature, Sixte- Quint, pour en finir avec les oppositions populaires et féodales, acheva de concentrer le pouvoir entre les mains du clergé. Le pape et, au-dessous de lui, le Sacré Collège et la prélature, exclusivement investis de l'autorité politique, administrative et judiciaire, constituent l'Etat véritable : le reste paie et obéit. Ainsi les Romains sont gouvernés , administrés , jugés par des étrangers. Car, sans parler du pape, les cardinaux et les prélats ne tiennent presque tous à Rome que par le hasard des événemens qui les y ont amenés des différentes parties de l'Italie et de l'Europe entière.

Est-ce là un peuple ? est-ce là une patrie ?

Cependant cette ville singulière, centre, à diverses époques , des plus énormes corruptions politiques et morales , ne laisse pas , nous le répétons , d'avoir un attrait puissant , comme serait la vision d'un monde évanoui. Des gigantesques constructions attribuées aux* Tarquins, jusqu'au palais Braschi , chaque siècle a marqué de son empreinte ce sol exhaussé par des décombres : vaste cimetière où dort une longue suite de générations. Chacune d'elles est là sous sa pierre plus ou moins mutilée, et le passant qui se baisse pour lire l'inscription, ne découvrant que des traits informes , des caractères à demi effacés , s'en va plein de tristesse , car il a vu ce que c'est que l'homme et sa destinée. Durant sa rapide existence , il se hâte d'élever sur les bords du temps de fastueux édifices qui perpétueront, croit-il, sa mémoire, et le temps, dans son cours, les mine peu à peu et les entraine au fond de ses gouffres insondables.

Les souvenirs religieux qui abondent à Rome , les pieuses traditions que rappellent en si grand nombre les monumens chrétiens , produisent sans doute une vive impression sur les âmes croyantes. Comment ne seraient-elles pas profondément émues au sein des catacombes , le Saint-Pierre à la fois et le Vatican de cette glorieuse époque où les pontifes de Jésus-Christ , ayant pour autel les os des martyrs et pour palais une voûte souterraine , célébraient à la lueur d'une pauvre lampe,

m ROME. 105 au milieu de ïa nuit, les mystères saints , et , après la prière qui fortifie, disaient aux fidèles : vous voulez régénérer le monde , eh bien i sachez souffrir et mourir ?

Dans la ville et autour , on rencontre en foule des objets propres à réveiller les mêmes sentimens que fait naître la vue des cryptes silencieux et sombres où le Christianisme persécuté jeta ses premières racines. Cependant le charme de Rome tient à une cause plus générale , puisqu'il agit également sur ceux qui n'eurent jamais la foi, ou qui l'ont perdue. Ce charme nous . parait être celui qu'a pour l'homme tout ce qui représente vivement sa grandeur et sa fragilité , sa puissance et sa misère. Il y a dans ces ruines entassées sur des ruines , une merveilleuse poésie du passé, eti, dans leur contraste avec une nature pleine de richesse et de vigueur, quelque chose qui vous reporte vers ce qui ne passe point , et, sous î'enveloppe mortelle dont se dégage votre être véritable, vous assoupit mollement au sein d une vague immensité, et vous pénètre, comme si déjà vous aviez traversé la tombe , de l'inépuisable vie que Dieu a répandue dans l'univers.

La partie de Rome la plus habitée occupe près du Tibre l'emplacement de l'ancien Champ-de- Mars. Coupée de petites rues irrégulières et sales, elle offre généralement une apparence de pauvreté et un aspect triste , malgré les nombreux édifices accumulés sur cette étroite surface. On y

voit l'âge moderne tel qu'il était avant qu'une classe intermédiaire, dominante aujourd'hui dans la moitié de l'Europe , fût venue se placer entre le peuple et l'aristocratie. La religion seule diminuait, sans l'effacer , la distance qui sépare ces deux termes extrêmes de la société, et l'institution monastique surtout eut à cet égard une influence qu'il serait injuste de méconnaître. Inférieures aux palais , sous le rapport de l'art , les églises appartiennent à une époque de décadence pour l'architecture chrétienne. Travesti à la grecque , selon le goût d'alors, le Christianisme y est dépouillé du magnifique vêtement dont l'avaient revêtu les artistes des siècles de foi. Rien qui rappelle la vieille cathédrale avec ses formes symboliques, ses voûtes qui montent sans fin, ses flèches élancées vers le ciel comme d'ardentes aspirations , ses ornemens variés et significatifs , ses jours mystérieux, ses lointains échos. Au lieu de tout cela, des dômes assez lourds, décorés de fresques admirables quelquefois , d'autres chefsd'œuvre du pinceau , une grande richesse de marbres rares ; mais une totale absence de ce qui saisit l'âme et l'émeut puissamment et la ravit dans un monde supérieur.

Presque entièrement déserte aujourd'hui , à cause delà frayeur exagérée qu'inspire aux Romains Varia cattiva , la Rome antique contient a peu près tout l'espace qu'occupent les sept collines. Le citorio seul fait partie de la cité moderne.

DE ROME. 107 Une faible population disséminée dans cette vaste enceinte , y forme ça et là comme autant de petites villes ou même de villages , séparés par des cultures , quelques villas et de superbes ruines , tels que les thermes de Dioclétien, ceux de Titus, le Colisée, le palais des empereurs sur le Palatin, l'arc de Septime Sévère , la colonne Trajane et autres fragmens nombreux des magnificences du peuple-roi et des Césars qui le détrônèrent. Plus tard le génie chrétien jeta sur ce sol des monu» mens d'un genre divers , d'humbles chapelles , d'immenses basiliques entre lesquelles Saint- Pierre s'élève majestueusement au fond d'une place, à tout prendre, la plus belle peut-être de l'Europe ; des monastères enfin auxquels leur isolement, le calme et le silence qui les enveloppent comme une moelleuse atmosphère , prêtent je ne sais quel attrait mélancolique et doux. La plupart n'ont que peu d'habitans ; quelques-uns , entièrement abandonnés, se dégradent faute de soins , et ne seront bientôt eux-mêmes que des ruines. Ainsi, là encore un aspect de décadence et des images de destruction : mais là aussi, dans cette solitude peuplée de tant de souvenirs , des sources inépuisables de pensées graves et d'émotions profondes. Sous un ciel tantôt d'un azur foncé , tantôt recouvert de rouges et chaudes vapeurs , et terminé à l'horizon par des lignes d'une grandeur et d'une grâce inexprimables , on découvre à chaque pas quelqu'une de ces ravissantes per-

108 AFFAIRES specti ves que nul pinceau ne saurait retracer qu'imparfaitement. Figurez-vous une plaine immense, inégale , semblable à une mer dont les flots soulevés en mille directions auraient été pétrifiés soudainement; telle est la campagne de Rome. Des restes d'aqueducs , des débris de tombeaux s'y montrent çà et là. Le Tibre la traverse, jaune , étroit , et dont le plus souvent on suit le cours entre ses rives nues , comme on devine la trace d'un serpent qui glisse dans l'herbe. Au-delà , excepté sur la route d'Ostie, des montagnes, derrière lesquelles fuient d'autres montagnes d'une singulière variété de formes , s'ouvrent , se referment , se rouvrent encore , pour attirer , ce semble, le regard sur les paysages enchantés du | vieux Latium , que borne au midi la mer qui baigne les côtes d'Afrique et celles de Toscane , vastum mare et spaliosum manibus.

L'Orient a d'autres beautés et d'autres souvenirs : il forme, par ses doctrines, sa philosophie , j ses arts , ses lois , ses mœurs , sa civilisation en- j tière, un monde à part , plein de grandeur et de | mystère. Mais, pour nous, hommes de l'Occident, aucun lieu ne nous émeut aussi puissamment que Rome , ne nous parle un langage aussi pénétrant. Tout notre passé est rassemblé là dans sa ! pompe funèbre, et il apparait seul. Le temps semble clos sur cette terre où les âmes , ondoyantes comme les longues herbes des cimetières , ne rendent que des sons plaintifs et mourans. Du

DE ROME. 109 haut de ces débris regardez l'horizon , pas un signe qui annonce le lever de l'avenir.

M. Lacordaire ayant pris , au bout de quelques mois , le parti de retourner en France, et M. de Montalembert se préparant au voyage de Naples, l'excellent père Ventura , alors général des Théatins , voulut bien me recevoir à S, -Andréa délia Valle. Je n'oublierai jamais les jours paisibles que j'ai passés dans cette pieuse maison, entouré des soins les plus délicats, parmi ces bons religieux si édifians, si appliqués à leurs devoirs, si éloignés de toute intrigue. La vie du cloître, régulière, calme, intime et, pour ainsi dire, retirée en soi, tient une sorte de milieu entre la vie purement terrestre et cette vie future que la foi nous montre sous une forme vague encore , et dont tous les êtres humains ont en eux mêmes l'irrésistible pressentiment. Espèce d'initiation à la tombe et à ses secrets , elle a pour les âmes contemplatives une douceur qu'on soupçonne peu. Il se trouve aussi dans les monastères de remarquables intelligences qui comprennent d'autant mieux le monde qu'elles l'observent de plus loin, et ne sont offusquées ni par ses passions ni par ses intérêts ; et, parle même motif, c'est là que se développent le plus naturellement les nobles instincts de l'humanité et les sympathies qui la consolent. Le vrai moine est peuple et ne peut être que peuple 9 ne fût-ce qu'à cause de sa pauvreté, au moins individuelle. Quant aux moines ambitieux , aux

moines de cour, serviteurs et flatteurs des grands, il n'est point de pire race dans le monde.

Lorsqu'après les courses de la journée je revenais le soir partager la frugale collation du père Ventura, les heures s'écoulaient inaperçues en 1 des entretiens où son âme aimante, son esprit actif, fécond, pénétrant, savait répandre un charme inépuisable. Doué de qualités éminentes , propre à la pratique des affaires comme aux spéculations de la science, jamais personne ne fut animé d'un plus ardent amour du bien. De pareils hommes sont rares partout. Nous avons eu le bonheur d'en rencontrer plusieurs à Rome. Près du palais Barberini , sur une petite place plantée de quelques arbres par les Français, je crois, s'élève un couvent de pauvres capucins. C'est là que , dans une cellule meublée d'une couchette , d'une table, de deux mauvaises chaises, et dont l'étroite fenêtre est close , au lieu de vitres , avec un morceau de canevas , continue de vivre , selon toute la rigueur de la règle de saint François , le cardinal Micara , que ses hautes vertus , son austérité sans rudesse , sa vive et populaire éloquence , ont rendu l'objet d'un respect bien au-dessus de celui qu'on accorde à la dignité. Aussi le peuple ne s'y troinpe-t-il pas ; et le capucin, comme il l'appelle avec un délicat sentiment de la vraie grandeur , est incomparablement plus à ses yeux que le porporato. Je ne saurais m'empêcher de nommer encore le savant père Olivieri, dominicain, homme

DE ROME 111 antique par le caractère, la droiture incorruptible, la sage et modeste liberté. Proclamé par l'opinion publique le premier théologien de Rome, membre de plusieurs congrégations dont il est la lumière , il ne laisse pas, malgré les nombreux devoirs de ses charges , de suivre attentivement , dans l'Europe et au-delà , le mouvement de l'esprit humain et le cours des événemens qui modifient de jour en jour l'état de la société et tendent à le changer complètement : forte et vaste tête, unie à un cœur simple et bon.

Les Théatins ont à Frascati , un peu en dehors de la ville , une maison d'où la vue s'étend au loin sur la campagne de Rome. Elle est d'ordinaire habitée par un seul religieux qui dessert la chapelle ouverte au public, et par un frère. Un jardin , ménagé sur une pente assez abrupte , ajoute à l'agrément de ce lieu solitaire, où le père Ventura me permit d' aller m'établir. On y eut pour moi les mêmes bontés qu'à S. -Andréa : et si ces lignes arrivaient jamais jusqu'au père Bonini , je serais heureux qu'il y vît une preuve que le temps n'apoint affaibli la gratitude que je conserverai toujours de sa cordiale hospitalité.

A quelques milles de Tivoli , un groupe de montagnes volcaniques forme , dans la plaine inhabitée, une espèce d'oasis. Sur un des revers de ce plateau, dont la fraîche verdure contraste avec la nudité du désert voisin , Frascati , Marino , Àlbano rattachent à ces lieux charmans les sou-

venirs de l'histoire : difficilement l'imagination parviendrait à se représenter un pays plus pittoresque.

Une magnifique végétation y embellit des sites perpétuellement variés. La pureté de Tair, l'abondance des eaux, et aussi ce charme mystérieux de la nature auquel nul homme , quelque besoin qu'il se soit fait de la vie factice des cités, ne se soustrait jamais entièrement, attirent pendant l'été les riches familles de Rome, qui, au 1 temps de leur splendeur, ont semé ces montagnes d'élégantes villas et d immenses palais , tels que Mondragone , aujourd'hui presque en ruines , tandis que l'esprit religieux y fondait de nombreux couvens presque tous situés en des posi- j tions d'une beauté ravissante. Il en est même de fortifiés à la manière du moyen -âge, comme Grotta-Ferrata, bâti tout auprès de l'ancien Tusculum. Ceux des Capucins et des Camaldules nous ont surtout frappés par la profonde paix qu'on y respire , et par l'admirable grandeur du paysage dont ils font partie. Les Camaldules occupent chacun une petite maison séparée et composée de plusieurs pièces. Nous arrivâmes chez eux vers le soir à l'heure de la prière commune , ils nous parurent tous d'un âge assez avancé , et d'une stature au-dessus de la moyenne. Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent après l'office à genoux, immobiles, dans une méditation profonde : on eût dit que déjà ils n'étaient plus

DE ROME, 115 de la terre; leur tête chauve ployait sous d'autres pensées et d'autres soucis : nul mouvement d'ailleurs , nul signe extérieur de vie : enveloppés de leur long manteau blanc, ils ressemblaient à ces statues qui prient sur les vieux tombeaux.

Nous concevons très bien le genre d'attrait qu'a pour certaines âmes , fatiguées du monde et desabusées de ses illusions , cette existence solitaire. Qui n'a point aspiré à quelque chose de pareil ? qui n'a pas , plus d'une fois , tourné ses regards vers le désert et rêvé le repos en un recoin de la forêt , ou dans la grotte de la montagne , près de la source ignorée où se désaltèrent les oiseaux du ciel ? Cependant telle n'est pas la vraie destinée de l'homme : il est né pour l'action ; il a sa tâche qu'il doit accomplir. Qu'importe qu'elle soit rude , n'est - ce pas à l'amour qu'elle est proposée ?

Il est néanmoins des temps où le courage semble défaillir, où l'on se demande si , en voulant le bien dont tant d'obstacles souvent imprévus empêchent la production facile en apparence, on ne poursuit point une chimère ; où , à chaque inspiration , la poitrine soulève le poids d'un immense ennui. J'ai toujours éprouvé qu'en ces momens la vue de la nature , un plus étroit contact avec elle, calmaient peu à peu le trouble intérieur. L'ombre des bois , le bruit de la source qui tombe goutte à goutte , le chant de l'oiseau dans le buisson , les bourdonnement de l'insecte , l'éclat,

114 AFFAIRES le parfum des fleurs, l'ondoiement de l'herbe que la brise agite ; toutes ces choses , et surtout l'intarissable exhalaison de vie , de cette vie que Dieu verse à torrens au sein de son œuvre perpétuellement jeune , perpétuellement ordonnée , pour l'ensemble des êtres et pour chaque être particulier , à une visible fin de félicité mystérieuse , raniment l'âme flétrie, l'abreuvent d'une sève nouvelle , lui rendent sa vigueur qui s'éteignait.

En me retirant à Frascatij'avais en outre le dessein d'y travailler plus à loisir à un ouvrage déjà commencé à Rome, et que bientôt les circonstances me forcèrent d'abandonner. On en trouvera , sans aucun changement , à la suite de cette relation , la partie que le temps me permit d'achever. Conçu dans un ordre d'idées qui depuis ont dû nécessairement subir de profondes modifications, il n'eût offert , à peu de choses près s comme on le verra , qu'un développement plus étendu des pensées principales exposées dans l'Avenir. Je me proposais d'y présenter, d'après de nombreux j documens recueillis avec soin , un tableau fidèle de l'état de l'Église catholique dans le monde entier , ainsi que de l'état de la société ; et recherchant ensuite les causes de la décadence de l'Eglise et celles des souffrances de la société, j'aurais indiqué , selon mes lumières , les moyens , à mes yeux , propres à y remédier.

Dans le chapitre sur l'Italie, tous ceux qui la

DE ROME 115 connaissent remarqueront que j'ai usé de ménagemens extrêmes. Lorqu'on désire convaincre , on ne doit pas choquer. Il est d'ailleurs des plaies qu'un pieux sentiment porte à voiler ; et quand on presse les hommes de remonter la pente qu'ils ont descendue, il faut , autant que possible, leur donner la conscience du bien , et par conséquent de la force qui peut encore exister en eux.

Le même chapitre parait offrir une lacune considérable. Il n'y est rien dit de la situation politique de l'Italie. Je devais traiter ce sujet en parlant de l'Autriche , dont l'influence' prédominante s'étend sur toute la péninsule. Je n'aurais eu, au reste , à peindre , avec des nuances locales , que les effets partout semblables d'un despotisme illimité : l'oppression des esprits refoulés sur eux-mêmes par un pouvoir brutal qu'intimide la pensée à quelque degré qu'elle se manifeste , l'absence absolue de garanties pour les propriétés et pour les personnes , la violence et la corruption , l'arbitraire dans le gouvernement toujours en défiance et en crainte; danslepeuple^ condamné à végéter sous la baïonnette du soldat et l'œil de l'espion , une prodigieuse misère physique, morale , intellectuelle , et un abaissement si profond qu'il a presque cessé de le sentir. On ne saurait exprimer les sentimens qu'inspire un pareil spectacle , lorsqu'on vient surtout à se rappeler l'antique prospérité et les étonnantes créations du génie de ce même peuple , ses longues

116 AFFAIRES et victorieuses luttes pour maintenir son indépendance , depuis la ligue lombarde jusqu'aux derniers efforts de Florence au temps de Charles- Quint. Italie ! Italie ! tes vieux morts se sont levés; des pentes de l'Apennin, les pâtres les ont vus, I le front triste , les cheveux couverts de la poussière du sépulcre , promener leurs fiers regards sur cette terre jadis si glorieuse, si libre: et comme s'ils ne l avaient point reconnue , secouant la tête avec un sourire amer et formidable , ils se sont recouchés dans la tombe.

Le Bref aux é vêques de Pologne fat le premier acte public qui annonça une détermination arrê- I tée du pape , au sujet des questions de politique sociale de la solution desquelles dépendra le sort futur de l'humanité. Ses pensées sans doute n'étaient incertaines pour personne auparavant. Il évitait toutefois de se prononcer d'une manière solennelle , non seulement à cause de la sage lenteur qui préside aux conseils de Rome , mais parce que la complication de ses intérêts et de ses devoirs comme prince temporel et comme pontife , les graves conséquences de ses paroles dans Tordre religieux à une époque d'ébranlé * ment presque universel , lui commandaient une réserve extrême. Pour comprendre ce qui le décida , il faut remonter plus haut.

Après les journées de juillet , encouragée ou non par le gouvernement français d'alors , l'Italie crut à sa délivrance. Des insurrections éclatèrent

DE ROME, 117 à Bologne , à Parme , à Modène. Rome même se souleva pendant le conclave assemblé en ce moment , et cette tentative menaçante contribua beaucoup à hâter l'élection vivement disputée jusqu'à cet instant , et qui s'acheva , trop hautement peut-être, sous l'influence impériale.

Cependant des vues louables d'économie ayant porté Léon XII à réduire les troupes pontificales au nombre strictement nécessaire pour la défense de quelques forteresses et pour les besoins de la police intérieure du pays , le nouveau pape se trouva privé des forces indispensables pour ramener à l'obéissance ses provinces révoltées. Des négociations s'entamèrent et n'aboutirent à rien , car les sujets voulaient traiter sur la base reconnue de droits réciproques , et le souverain exigeait une soumission entière, préalable, qui supposait son droit absolu. Toute conciliation devenant impossible , le pape dut chercher au dehors la puissance matérielle qui lui manquait. La position de l'Autriche, ses intérêts, des engagemens antérieurs , ne laissaient pas à Grégoire XVI , en cette circonstance, le choix entre plusieurs alliés : il lui fallut , sinon réclamer , au moins accepter l'intervention de l'Autriche , quelque ruineuse qu'elle put être d'ailleurs pour ses finances mal administrées. L'insurrection ne pouvait pasmême essayer une lutte : l'ordre régna.

On avait depuis trop peu de temps proclamé en France le principe opposé à celui qu'impliquait

118 AFFAIRES un fait de cette nature , pour que , dans l'état de l'opinion publique , encore imbue d'idées généreuses , qui semblent s'être perdues depuis, le gouvernement crût pouvoir conniver directement à sa violation. Voulant, d'une autre part , à tout prix, éviter la guerre qu'une injonction sérieuse adressée à l'Autriche de rentrer au dedans de ses frontières eût infailliblement amenée , on prit un terme mitoyen , on dit : Vous intervenez , eh bien! nous aussi nous interviendrons. Ancône fut occupée : le drapeau tricolore flotta sur la citadelle. Lorsque l'avis en parvint à Rome, il y produisit un vif sentiment de frayeur dans les uns, d'espérance dans les autres , car on liait encore cette expédition au mouvement révolutionnaire de juillet , et nul ne connaissait la pensée intime de ceux qui l'avaient ordonnée. Il n'est point de bruit qui ne trouve croyance eu de semblables conjonctures. On parlait de l'arrivée prochaine des Français à Civita-Vecchia. Des moyens de fuite furent préparés à tout événement pour le pape. Sa position se compliquait de plusieurs sortes d'embarras ; il savait , et tout le monde sait en Italie , combien l'Autriche convoite les Etats- Pontificaux , et particulièrement la portion de ces États située au nord de l'Apennin .-jamais sa politique ne perd de vue cet objet. Lorsqu'elle envoya une armée sous le commandement du général Frimont, afind'étouffer la révolution de Naples, le gouvernement papal ne voulut pas permettre

quelle entrât dans Rome ; elle dut faire un circuit autour de la ville pour rejoindre , à quelque distance , la route de Terracina. Ces précautions prudentes ne troublent , au reste , en aucune façon la bonne harmonie entre les souverains ; elles reposent sur des présomptions à leurs yeux naturelles , et dont nul ne se fâche.

On avait remarqué , depuis l'occupation de la Romagne , qu'en laissant au pape tout l'odieux des mesures de rigueur , les Autrichiens usaient envers la population , moins soumise que réduite forcément à l'inaction , de ménagemens systématiques qui semblaient indiquer un but ultérieur d'intérêt propre, que divers autres indices manifestaient assez clairement. La courromaine, en profitant du secours qu'ils lui prêtaient contre l'insurreetion,n'étaitdonc pas, à beaucoup près , exempte d'inquiétude sur les conséquences possibles d'une intervention en apparence tout amicale , mais qui la plaçait de fait dans la dépendance périlleuse d'une puissance voisine , connue par sa patiente persévérance dans ses ambitieux projets. Les Français aussi pouvaient créer au pape, en guerre avec ses sujets, des dangers d'une autre espèce, en soutenant , d'une manière plus ou moins ouverte, et en fomentant la rébellion. Difficultés donc de tous les côtés , et difficultés graves.

La Russie sut tirer habilement parti des craintes qui assiégeaient Grégoire XVI. On ne pouvait la soupçonner de songer à se former un établissement

120 AFFAIRES territorial en Italie , ni de favoriser l'esprit révolutionnaire. Elle offrit au pape de mettre éventuellement à sa disposition un corps de troupes, destinées au besoin à le protéger contre toute I attaque, de quelque part qu'elle vînt. Un traité se conclut sur cette base, et le Bref aux évêques de Pologne fut le prix exigé par la Russie en échange de ce qu'elle promettait. On voit donc que cet acte du pontife trouve dans les nécessités fâcheuses du prince temporel une explication plus que suffisante pour la sagesse politique; il fut, au reste, long-temps tenu secret. Un très petit nombre de cardinaux le connurent avant le public, qui lui-même ne le i connut que par les gazettes d'Allemagne. En cette occasion , comme en plusieurs autres , Grégoire XVI , dérogeant aux anciennes coutumes dont l'observation eût apparemment entraîné des inconvéniens, ne consulta que son conseil intime, composé des cardinaux Bernetti, secrétaire d'Etat, Lambruschini, Zurla et di Gregorio.Filsde Charles III, qui du trône de Naples passa sur celui d'Espagne, ce dernier avait épousé avec beaucoup de chaleur la cause des puissances absolutistes. Sa naissance l'attachait plus particulièrement à celle des Bourbons , et l'on ne peut que respecter le zèle qu'il mit à les servir : le sang a aussi ses droits.

Tant que l'issue de la lutte entre la Pologne et ses oppresseurs demeura douteuse , le journal officiel romain ne contint pas un mot qui pût

DE ROME. 121 blesser le peuple vainqueur en tant de combat Mais à peine eut-il succombé, à peine les atroces vengeances du czar eurent-elles commencé le long supplice de toute une nation dévouée au glaive, à l'exil, à la servitude , que le même journal ne trouva point d'expressions assez injurieuses pour flétrir ceux que la fortune avait abandonnés. On aurait tort pourtant d'attribuer directement cette indigne lâcheté au gouvernement pontifical : il subissait la loi que la Russie lui imposait. Elle lui avait dit : Veux-tu vivre, tiens-toi là, près de Téchafaud, et, à mesure qu'elles passeront , maudis les victimes.

Il n'est pas étonnant que , préoccupée de si graves soucis, Rome oubliât complètement V Avenir et ses rédacteurs ; et puis l'on comprend qu'elle éprouvât de la répugnance à s'expliquer sur des questions liées , en des sens divers , aux plus importans intérêts de la société actuelle , à tout ce qui remue les peuples et effraie les rois. Il fallait bien cependant que notre incertitude eût un terme. Après avoir pris les conseils de quel ques hommes éminens , nous nous décidâmes à annoncer que , ne recevant aucune réponse de l'autorité catholique, n'ayant dès lors d'autre guide que nos convictions personnelles, nous allions retourner en France pour y recommencer nos travaux. Car, de deux choses l'une , ou Rome continuerait à garder le silence , et ce silence serait une preuve qu'elle tolérait au moins notre action ;

122 AFFAIRES ou elle se prononcerait catégoriquement, et alors l'abandon définitif de l'œuvre à laquelle nous nous étions voués avec autant de zèle que de bonne foi, serait justifié pleinement aux yeux de tous, et, ce qui nous touchait encore plus , à nos propres yeux. J'insiste sur ce dernier point, parce qu'ayant puisé dans notre seule conscience le courage d'entreprendre une tâche si rude, nous sentions le besoin en y renonçant d'être assurés qu'aucuns motifs, soit de faiblesse , soit de lassitude, n'avaient eu d'influence sur notre détermination. Cette certitude, lorsqu'il s'agissait, quant au fond même des principes discutés, du sort futur des peuples chrétiens et du monde entier , nous était nécessaire pour nous retirer avec une parfaite tranquillité d'âme.

Notre résolution une fois arrêtée , nous ne tardâmes point à quitter Rome. C'était au mois de juillet , vers le soir. Des hauteurs qui dominent le bassin où serpente le Tibre, nous jetâmes un triste et dernier regard sur la ville éternelle. Les feux du soleil couchant enflammaient la coupole de Saint-Pierre , image et reflet de l'antique éclat de la Papauté elle-même. Bientôt les objets décolorés disparurent peu-à-peu dans l'obscurité croissante. A la lueur douteuse du crépuscule, on entrevoyait encore çà et là , le long de la route , des restes de tombeaux ; pas un souffle n'agitait la lourde atmosphère , pas un brin d'herbe ne soupirait : nul autre bruit que le bruit sec et

DE ROME. 123 monotone de notre calèche de voiturin , qui lentement cheminait dans la plaine déserte.

Cette manière de voyager , lorsque rien ne vous presse , est la plus agréable que puissent choisir ceux qui doivent rechercher une stricte économie. On séjourne , on voit mieux le pays que dans les voitures publiques. Notre bon Pasquale, toujours d'humeur égale , abrégeait nos longues heures de marche par sa conversation spirituellement naïve. Représentez-vous une large figure pleine et ronde , empreinte d'un singulier mélange de simplicité et de finesse malicieuse , voilà Pasquale. Il fallait l'entendre raconter comment y retenu au lit pendant quarante jours par une jambe cassée, il revint à Rome juste à temps pour ne pas trouver sa femme remariée : ce n'est pas que sa douleur eût été inconsolable , si le second mariage avait rompu le premier; car, libre alors, peut-être serait-il devenu cardinal, peut-être pape : qui sait ? on avait vu des choses plus extraordinaires. Pourquoi pas lui autant qu'un autre? ne valait-il pas bien celui-ci, celuilà ? un peu de bonheur , un peu de faveur , on arrive à tout avec cela. Et quelle douce vie pour Pasquale ! que de loisir , que de repos , que de far niente ! Je supprime le reste : j'ai voulu seulement donner une idée du genre d'esprit qui caractérise le peuple romain , et de sa mordante verve.

Au dessous de Montefiascone 7 nous quittâmes

124 AFFAIRES la route directe de Bolsène pour suivre celle d'Orvieto. Cette ville, jadis presque imprenable, est assise sur un mamelon isolé au milieu d'un vaste bassin. Clément VII s'y réfugia après le sac de Rome, et l'on y montre un puits d'une construction remarquable qu'il fit creuser pour prévenir , en cas de siège , le manque d'eau. Un double escalier , bâti entre deux murs parallèles , est disposé dételle sorte que les personnes qui remontent ne sauraient se croiser avec celles qui descendent. La cathédrale, d'une architecture antérieure à la ronaissance , mérite , à plusieurs égards , d'être vue. Elle est achevée , chose assez rare , et l'ensemble en est harmonieux. Sa façade, couverte de bas-reliefs , offre une des œuvres les plus curieuses de l'école de Pise et de Fiesole. Vous avez sous les yeux un poème immense commençant avec l'univers et finissant au jugement dernier. Sans être égal partout, le travail de l'artiste est plein de naïveté, d'expression, de vie, et quelquefois de grandiose. Nous nous rappelons particulièrement une tête d'Abraham endormi. Le patriarche voit dans son sommeil les destinées de sa race liées à celles du monde : son regard interne embrasse les siècles avec une puissance en quelque sorte créatrice : l'avenir entier du genre humain semble éclore sous les plis de ce large front. Lorsqu'au plus haut de sa course le soleil commence à frapper de ses rayons horizontaux ces marbres d'une belle teinte jaune.

DE ROME. 125 soudain les reliefs projetant leur ombre sur les plans inférieurs qui se creusent profondément , on dirait que ces innombrables figures , immobiles jusque-là, s'animent tout-à-coup et sortent de la pierre.

Le lac de Bolsena, si gracieux, si riant, rappelle plus d une scène tragique. Ce fut près de ses bords que les Volsques , vaincus au sein de leur capitale , cédèrent à la fortune de Rome , et dans une de ses iles que périt la reine Amalasonte , victime de l'ambition d'autrui , après une vie troublée par sa propre ambition : tant l'homme a semé de ses misères , et trop souvent de ses crimes, chaque coin de cette terre qui lui fat donnée pour passer en paix ses quelques heures rapides.

Je ne dirai rien de Sienne ni de Florence ; je n'écris point un itinéraire , et les monumens dont ces villes abondent ont été , comme ceux de Pise, cent fois décrits par des juges plus habiles que moi et plus compétens. Séjour aujourd'hui d'un peuple amolli, la Toscane, toujours déclinant depuis l'époque où les Médicis aidés de Charles-Quint parvinrent à l'asservir irrévocablement, n'est plus que l'ombre d'elle-même. En perdant et la liberté et les vertus civiques , elle semble avoir perdu le génie de la science et le génie des arts. On a versé à ce peuple un breuvage assoupissant, et sa tête s'est penchée, et il s'est endormi dans son antique gloire. Au milieu

126 AFFAIRES de ses grandeurs passées , des merveilleuses œuvres de ses pères , on croirait voir le fellah couché sur le seuil des temples de Thèbes et d'Héliopolis , ou des nécropoles des Pharaons.

Différente , à cause de la nature du sol , de celle usitée dans la Lombardie , la culture en Toscane est très-avancée, et le paysan y est laborieux. Le gouvernement facile et doux, avant que l'Autriche eût organisé à Florence même sa police oppressive, néglige moins qu'on ne le fait ailleurs le bien-être matériel du pays : aussi ne présente-t-il pas le choquant aspect d'indigence profonde qui presque partout attriste l'œil , lorsqu'on parcourt le royaume de Naples et les Etats-Romains. Un certain air d'aisance et de propreté, rare en Italie, se fait même remarquer dans les campagnes : mais c'est là tout. On protège l'homme physique, on tue l'homme moral. Aucun mouvement intellectuel ; s'il en apparaissait , le pouvoir effrayé l'étoufferait aussitôt.

Des causes multipliées , au nombre desquelles on doit compter la diversité d'origine marquée par la diversité des dialectes, ont produit, entre les populations répandues dans la péninsule , des différences sensibles et même quelquefois brusquement tranchée s. L'habitant de laRomagne possède plus d'énergie que le Toscan. Peut-être est-ce en partie l'effet de la nature des gouvernemens auxquels ils ont été respectivement soumis depuis quelques siècles. Avant l'invasion française , Bo-

DE ROME. 127 logne, plutôt feudataire que sujette du pape, vivait sous les institutions républicaines qui ont dû modifier le caractère du peuple et laisser dans son sein un secret ferment d'indépendance. Quoique moins pauvre que celui des provinces méridionales , il souffre plus impatiemment les vices de l'administration ignorante , qui , sans le vouloir et sans le savoir, tarit toutes les sources de la prospérité publique. Il semble aussi qu'à l'irritation du malaise matériel se mêlent des désirs d'un autre ordre ; que les esprits éprouvent le besoin d'alimens qu'ils sentent leur manquer. Ce qu'on leur donne ne leur suffit pas. Sur leur mer stagnante ils ont vu flotter quelques plantes inconnues qui leur annoncent un monde nouveau ; et ils aspirent à ce monde d'autant plus ardemment, qu'une politique craintive se croit plus intéressée à leur en fermer l'accès.

Moitié papale, moitié autrichienne, Ferrare n'a rien conservé de l'éclat qu'elle dut autrefois à la maison d'Esté , race antique , brave , rusée , et malheureusement souillée aussi de ces crimes domestiques, communs , surtout au seizième siècle, parmi les petits souverains, maîtres et tyrans de l'Italie. Aucune ville nest autant déchue* L'herbe couvre ses rues et ses places désertes. On se croirait dans une cité ravagée naguère par la contagion. Le vieux château ducal, avec ses tours massives , ses fossés , ses ponts-levis , offre quelque chose d'imposant tout ensemble et de funèbre,.

Le temps a passé là, et le vide s'est fait derrière lui. Les traees d'ancienne magnificence, visibles encore à l'intérieur , ressemblent aux riches vêtemens à demi consumés qu'on trouve dans quelques tombeaux. De moins fastueuses demeures, dont des contrevents délabrés ferment les fenêtres , paraissent également inhabitées. A chaque pas, de tristes symptômes d'une incurable décadence. Nous avons vu , dans un couvent transformé en caserne , un Croate attacher la crèche de son cheval aux murs du réfectoire orné de fresques d'une beauté remarquable. Tous les jours elles s'effacent, tous les jours il en disparait une portion. Le barbare stupide , envoyé d'une contrée lointaine pour maintenir ce que les princes appellent leur droit, siffle, étendu nonchalamment, et ne sait pas même de quelle destruction il est l'instrument. Ailleurs, on montre l'espèce de cachot où le Tasse , durant sa folie prétendue ou réelle , fut enfermé, dit-on. Ainsi dans une étroite enceinte on a devant soi la vive image des plus extrêmes misères de l'humanité : misères de la puissance , misères du génie, misères du peuple languissant et mourant sous une double oppression. Ceux qui errent en ces lieux lugubres ne pouvaient plus guère avoir qu'une pensée, être occupés que d'un monument; ils l'ont construit , et c'est un cimetière.

Un peu au-delà deFerrare, on rencontre sur le Pô la douane impériale. On la reconnaît à un redoublement de rigueur et de vexation. Effets , lx-

vres , papiers , lettres mêmes i tout est examiné avec un s o n minutieux et une sévérité soupçonneuse. Pas une seule des inquisitions irritantes et basses qu'ont pu inventer les frayeurs polititiques unies à la rapacité fiscale, n'est épargnée au voyageur. Le despotisme a chargé la vie, chez les nations civilisées, d'entraves et de souffrances de tant de sortes , qu'on serait tenté quelquefois de douter avec Rousseau si elle ne s'écoulerait pas plus heureuse au sein des forêts que parcourent , dans leur primitive liberté , les hommes que nous nommons sauvages. Au moins n'ont- ils à porter que le fardeau imposé à tous par la nature. Nul ne les contraint, point de barrières factices ; le monde est ouvert devant eux : veulent-ils aller, ils vont ; se reposer, ils se reposent. Aucune main n'a courbé leur tête; aucun des vices de la servitude n'a dégradé leur âme. Ils ont peu, mais peu leur suffit. Que pourraient-ils donc nous envier , et que leur manque-t-il? Il leur manque le développement de l intelligence qui fait l'homme ; il leur manque l'exercice de la pensée , qui l'affranchit dans une sphère plus large et plus haute. Ne renions point la société, à cause des maux que le despotisme mêle aux biens dont elle est la source : le despotisme sera vaincu , il passera et ces biens resteront.

Les bords si vantés de la Brenta me semblent fort au-dessous de la réputation que quelques voyageurs leur ont faite. Quelle distance entre le pays

130 AFFAIRES plat et monotone qu'elle traverse , et les sites enchantés de Florence , de Rome, de Naples , d'Amalfi, et d'une foule d'autres lieux non moins pittoresques , bien qu'ils portent des noms moins répétés ! Il n'en est pas ainsi de Venise. L'impression qu'elle produit dépassetoutce qu'on avait pu se promettre. Cette impression ne tient pas uniquement aux beautés de la nature et de l'art. Plusieurs villes d'Italie ne lui sont nullement inférieures sous ce rapport. Mais, différente de tout ce qu'on a vu , elle apparaît comme une sorte de rêve, de vision fantastique. La mer sur laquelle elle semble flotter , le lacis de canaux qui la découpent tels que les nervures d'une feuille , ses légères gondoles se jouant, se croisant en mille sens divers sur l'onde transparente, l'architecture presque arabe de ses palais dont le pied baigne dans les eaux , son aspect demi orientale , la voluptueuse douceur de l'air , mille autres influences qui se sentent et ne sauraient se dépeindre , jettent un trouble singulier dans les sens et dans l'imagination mollement enivrée de ces merveilles.

Et encorelà, misère, oppression, ruines irréparables. Venise, autrefois si florissante , n'a plus ni mouvement, ni vie. Du haut de son aire, l'aigle impérial s'est abattu sur le cadavre , et il en dévore avidement les restes. Je ne sache rien d'attristant et aussi d'instructif comme le spectacle de cette ville tombée sous la domination étrangère.

DE ROME, 151 La population , réduite de moitié , travaille péniblement à s'assurer une chétive subsistance | que lui dispute l'avarice de son maître. Le commerce , qui fit en des temps meilleurs sarichesse, a passé, sur l'autre rive de l'Adriatique, entre les mains deshabitans plus favorisés de Trieste.Une police justement redoutée , puisqu'un seul de ses soupçons peut vous conduire au fond d'un de ces cachots que le despotisme a partout si multipliés, répand la défiance dans toutes les relations. L'arbitraire dans les lois, dans l'administration, dans les tribunaux. Quelques palais , sur des prétextes qui ne manquent jamais au fort contre le faible , ont été confisqués ; presque tous se dégradent rapidement. Je ne sais quel satrape autrichien occupe celui du doge , le plus remarquable peutêtre de l'Europe pour l'exquise harmonie des formes et la pureté de l'art. Des canons braqués sur la place contiguë représentent le lien qui unit le peuple et le souverain que le congrès de Vienne lui a donné. Ce n'est pas que ce peuple, soit dans la cité, soit dans les États de terre-ferme , manifeste des dispositions alarmantes. De longue main façonné au joug par une aristocratie jalouse , elle était parvenue à éteindre en lui toute énergie, tout esprit public. Aussi, quand sont venus les jours de crise, s'est-il trouvé tel qu'elle l'avait formé. D'autres bouches lui ont redit dans une autre langue le même mot , l'unique mot qu'il eût entendu jamais : Obéis. Que lui importait en

m AFFAIRES quel idiome on lui prononçât son éternelle sentence d'esclavage ? On ne se dévoue point pour des chaînes. Les patriciens eux-mêmes , depuis long-temps dégénérés , avaient perdu dans la corruption l'instinct des choses grandes, la conscience de cette force morale qui sauve les États au moment d'un péril extrême . Un petit nombre excepté , on les a vus se presser à l'envi autour du pouvoir nouveau, pour solliciter ses faveurs ; on a vu les lâches descendans de familles jadis souveraines , fiers d'étaler dans les anti-chambres du destructeur de la patrie leur clef de chambellan. Le crime politique qui a effacé du rang des nations cette race avilie, n'a été qu'une justice de Dieu.

Nous pourrions raconter beaucoup de faits propres à faire connaître le gouvernement autrichien en Italie, si l'on n'avait pas toujours à craindre les conséquences de semblables révélations , non pour soi , mais pour les personnes qu'il soupçonnerait, souvent à tort, d'en être les premiers auteurs. La vérité aura son heure. Alors , de la poitrine muette aujourd'hui des opprimés, des murs des prisons , de la terre encore moite de sang , sortiront des voix formidables que nul n'étouffera. Tout sera dit : attendons.

Une route , depuis peu d'années ouverte par l'Autriche pour faciliter ses opérations militaires, permet de se rendre directement de Venise à Inspruck. Elle traverse des lieux dont les noms rappellent la gloire de nos armes, en des temps .

DE ROME. 133 sous plus d'un rapport, bien loin de nous. Le pays est beau et fertile ; il offrirait d'abondantes ressources à un peuple affranchi des entraves qui gênent l'industrie et découragent la culture, lorsqu'un intérêt étranger dirige l'administration. Hors les contrées voisines du pôle et quelques plages brûlantes où nul être vivant ne peut subsister , partout la Providence a pourvu aux besoins de l'homme avec profusion. Ce n'est point elle qu'on doit accuser de ses souffrances, mais l'homme luimême, devenu, par la passion de dominer, par la convoitise insatiable qui le dévore, le plus redoutable ennemi de l'homme. Le pouvoir despotique, et combien peu ne le sont point à quelque degré ! ne dépouille pas seulement le peuple du fruit de son travail ; ce n'est là, dans les limites où la nécessité le force de se contenir, que le moindre des maux attachés à son action ; il arrête encore le travail même désormais sans but , et par là viole les lois d'où dépendent et la conservation et le progrès de la vie humaine dans l'état social.

Le libre développement de l'esprit n'éprouve pas de sa part moins d'obstacles : il n'est rien , au contraire , qu'il ne fasse pour l'empêcher. S'il tue la prospérité matérielle, c'est indirectement, par un involontaire effet de sa nature même ; car la richesse du peuple accroîtrait sa propre richesse, et peu de désirs sont plus vifs en lui : mais la pensée, la science, il les craint pour ellesmêmes ; il sait que tôt ou tard elles enfantent la

134 AFFAIRES liberté. De là un système monstrueux de prohibition et de censure , pour perpétuer l'ignorance des masses et même des classes élevées. Ne pouvant interdire à celles-ci une certaine mesure d'instruction , on réglemente scrupuleusement celle qu'on leur permet d'acquérir. Toutes connaiss ances ne leur seraient pas bonnes . On décompose le spectre solaire pour ne laisser arriver à elles que des rayons d'une couleur choisie. L'enseignement mutilé n'est qu'une dérision , un mensonge officiel. Avez-vous entendu parler de l'université de Padoue ? C'est elle qui dispense les lumières aux bien aimés sujets de S. M. Impériale et Royale en Italie. 11 y existe naturellement un professeur d'histoire moderne. Or , afin d'être sûr que sa parole sera ce qu'on veut qu'elle soit, on lui envoie ses cahiers de Vienne : défense à lui d'y changer une phrase, d'y déplacer un mot. Et ces cahiers , que contiennent-ils ? un long et pompeux panégyrique delà maison de Lorraine. D'après cela jugez du reste. Cependant on doit dire que le Conseil- Aulique n'est pas jusqu'ici intervenu dans l'astronomie : aucun ordre émané de lui n'interdit aux corps célestes la liberté de décrire les courbes qu'assignent à leur mouvement les lois générales du monde.

L'état des mœurs est généralement déplorable en Italie , moins toutefois qu'en Espagne. L'absence de vie intellectuelle , l'oisiveté , l'ennui , poussent les hommes à chercher dans les jouis- i

DE ROME. 135 sances des sens une brutale distraction qui les dérobe au sentiment d'une existence sans but sur la terre. Lorsque les facultés supérieures sommeillent , les vils instincts dominent. Ils se mêlent à la religion même, et alors on voit une nation se partager, à peu d'exceptions près, en deux classes de jour en jour plus séparées :1a classe croyante, qui se fait de sa foi, réduite à un symbole abstrait et à des pratiques extérieures , un moyen d'échapper à la sévérité de la loi morale ; la classe incroyante, qu'un pareil abus de la religion contribue puissamment à en détacher. Cette dernière , dont l'origine remonte en Italie à une époque déjà très reculée , y est plus nombreuse qu'on ne le pense communément. Un sourd tra- , vail de la raison douteuse et défiante , joint aux maximes et à l'action politique du clergé , l'ont , depuis quarante ans, singulièrement accrue. Jadis elle se recouvrait d'un voile plus ou moins épais ; aujourd'hui elle se montre telle qu'elle est : elle ne dissimule ni ses mépris , ni ses répugnances quelquefois passionnées. Le peuple s'habitue à la regarder sans colère et sans étonnement , mais aussi sans manifester de disposition prochaine à la suivre dans la voie où elle est entrée. Il tient fortement encore au culte dans lequel il a été nourri, et dont la splendeur subjugue ses sens avides de spectacles, en même temps qu'il émeut son imagination et satisfait cet immortel besoin de l ame qu'on appelle l'instinct religieux.

Le Tyrol conserve , dans son climat , dans la langue et les mœurs de ses habitans , quelque chose de l'Italie , sur tout le versant oriental et méridional des Alpes : au-delà il devient allemand. Lorsqu après s'être élevé de plateau en plateau, on parcourt les vallées de formes si diverses qui le sillonnent , on se croirait dans un autre monde. Plus rien de l'homme , si ce n'est quelques rares chalets , dispersés à de longues distances, comme les jours de repos dans la vie. La nature vous apparaît seule avec ses œuvres , toujours les mêmes et toujours nouvelles. Autour de vous le silence, ou le bruit monotone d'un torrent qui se brise sur des rochers , du vent qui bruit entre les feuilles des pins , ou murmure à travers les hautes herbes des pâturages ; quelquefois aussi la voix d'un pâtre , dont les chants fan < tastiques se mêlent dans le lointain au son des clochettes et aux mugisseniens du troupeau. Une impression de calme extraordinaire pénètre vos sens , au milieu de ces tranquilles scènes et de cette solitude majestueuse. Toutefois les proportions gigantesques des masses qui vous environnent y rapetissent trop peut-être les autres objets et particulièrement l'homme. C'est , selon nous , un des défauts des pays purement de montagnes; ils manquent d'une certaine harmonie suave, d'horizons vastes et onduleux; on s'y sent resserré, faible et comme opprimé par je ne sais quelle force pesante et fatale. Le Tyrol, au reste.

DE ROME. 157 quoique peu visité en comparaison de la Suisse, mérite, à notre gré , autant qu'elle d'attirer les voyageurs. Si ses montagnes sont moins élevées , ses lacs moins grands, d'autres beautés compensent son infériorité sous ce rapport. Il ne faut pas le plaindre cependant de l'espèce d'isolement où on le laisse ; car peut-être doit-il à cette circonstance de s'être préservé des vices d'une civilisation plus avancée que la sienne , mais plus corrompue. Sain d'âme et de corps, le peuple y est brave, fier, religieux, et avec cela l'on peut se passer de bien des choses auxquelles on attache ailleurs un prix souvent exagéré. Le Tyrolien se montre en outre inventif et presqu'artiste dans les petits ouvrages qu'il façonne en bois avec un simple couteau. Le goût de la musique lui est naturel, et c'est encore là une preuve qu'il possède le sentiment du beau sous une de ses plus ravissantes formes.

Inspruck, situé sur l'Inn x, à l'entrée d'une vallée qui, en s'élargissant , va joindre les hautes plaines de la Bavière , n'offre ni monumens , ni souvenirs bien remarquables. L'église principale, assez ancienne, ne se recommande aucunement par son architecture. Un tombeau colossal élevé au milieu de la nef, renferme les restes de Maximilien, aïeul de Charles- Quint , qui, las de rêver la monarchie universelle que , plus d'une fois , il

1 De là le nom de la ville , Inns-briicke, pont sur Tlnn,

158 AFFAIRES s'était cru près de réaliser, échangea le manteau royal contre un froc de moine. Autour de ce tombeau, vingt-huit statues de bronze, représentant pour la plupart des empereurs et des ducs de Bourgogne dans le costume de leur temps , produisent un effet dont la bizarrerie n'est pas dépourvue d'une sorte de grandeur triste. Il semble que ces morts , quittant la fosse où ils dormaient , se sont traînés là , sous le poids de leurs vieilles armes , pour se dire , après de longs siècles , au pied d'un sépulcre , les misères et le néant de la puissance , la vanité de l'ambition qui tourmente le monde, pour ne laisser d'elle d'autre trace que des ruines et une poignée de cendre.

On se rend d'Inspr uck à Munich en deux petites journées. Nous y arrivâmes par un jour d'orage sur le soir. Le ciel achevait de s'éclaircir: quelques nuages seulement restaient encore suspendus à l'horizon. Rien n'égale le spectacle qui vint nous ravir au coucher du soleil , quand ses derniers rayons se réfractant dans ces vapeurs flottantes ,les teignirent de couleurs dont nul langage ne saurait peindre la richesse , l'éclat et les nuances infinies perpétuellement changeantes. Le Poussin consacra deux années entières à étudier ces merveilleux effets de lumière, inconnus même en Italie. La maison qu'il habitait porte encore son nom.

Munich , bâtie dans une plaine stérile ouverte à tous les vents froids , et privée , à cause d'un

DE ROME, 159 rideau de montagnes qui la ferment vers le sud, des douces influences du midi , ne semblait nullement destinée à devenir la capitale même d'un petit État. La température y est en hiver souvent aussi rude qu'à Saint-Pétersbourg , et aucun avantage ne compense la rigueur excessive du climat. Vous chercheriez en vain soit parmi les anciens édifices, soit parmi les nouvelles constructions dues au roi actuel , quelque monument digne d'être remarqué. Pas un ne s'élève au-dessus de ce qui se peut imaginer de plus médiocre , et les modernes ne se distinguent que par un malheureux travail de lourde imitation , sans génie comme sans caractère. En revanche , cette ville , si pauvre à tous autres égards , possède des écrivains , des savans , des artistes d'une haute distinction. Presque tous, il est vrai, sont étrangers à la Bavière , mais on doit louer le gouvernement d'avoir su les y attirer. C'est , au reste , un des résultats de la rivalité établie entre les universités d'Allemagne. Chaque pays s'efforce d'assurer à la sienne , par le choix des professeurs, une supériorité dont il retire d'importans avantages même matériels. Nous nous trouvâmes promptement en relation avec quelques-uns de ces hommes à qui l'Europe assigne justement une place si élevée dans son estime , et nous nous souviendrons toujours avec gratitude du cordial accueil que nous reçûmes d'eux.

On connaît l'état de la Bavière en politique et

en religion. Nulle part le pouvoir n'a déclaré aux principes prochainement destinés à devenir le droit général des nations , une guerre plus active. Poursuivis avec une riguenr proportionnée à la crainte qu'ils inspirent , ils ne laissent pas de se propager , parmi les étudians surtout , au moyen des sociétés secrètes dont la jeunesse allemande a une longue habitude , et dans une partie de la population sur laquelle s'aggrave spécialement le poids de Tordre social tel que l'a constitué l'intérêt d'un seul et celui de quelques privilégiés. Exprimer un désir , une pensée tendante seulement à modifier ce régime oppressif , est le crime qu'on pardonne le moins. La prison , et dans la prison des traitemens d'une barbarie aussi lâche qu'atroce , voilà ce qui attend quiconque porte ombrage à la royauté bavaroise. Elle se défend contre l'avenir avec des geôliers et des bourreaux. Le mouvement qui agite les classes intermédiaires entre les grands et le peuple, n'a pas encore, au reste, pénétré jusqu'à celui-ci. Quand il y arrivera, et tôt ou tard il y arrivera, la secousse sera violente ; car si le peuple en Allemagne est lent à se remuer , une fois debout il ne se rassied qu'après avoir accompli son œuvre.

Sous le règne précédent, un ministre au moins très suspect aux catholiques, opéra dans les choses de TÉglise des réformes analogues à celles commencées en Autriche par Joseph IL Nombre de couvents furent supprimés. Aujourd'hui on les

DE ROME. 141 rétablit et Ton en érige de nouveaux, dans le but, à ce qu'il paraît , d'imprimer par l'éducation aux générations naissantes une direction conforme aux vues du pouvoir. Mais l'éducation des écoles ne prévaut jamais sur l'éducation reçue directement de la société; elle n'a de puissance qu'autant qu'elle prépare celle-ci et agit dans le même sens.

Des sentimens et des maximes peu favorables à Rome dominent chez le clergé : la dépendance lui pèse. On ne saurait s'abuser là-dessus. Gomme sur les bords du Rhin, il règne en Bavière, parmi les ecclésiastiques jeunes et vieux , un certain esprit protestant qui ne tarderait guère à se manifester par une rupture , si les idées n'avaient pas déjà dépassé de beaucoup le pur protestantisme. On reste extérieurement dans l'institution établie , parce que l'on n'en voit aucune autre à laquelle on pût s'attacher avec conviction , et que celle où l'on est pourvoit aux besoins matériels de la vie; mais le défaut de croyance intime n'apparaît que trop visiblement par la publique contradiction entre la conduite du prêtre et les rigides devoirs que lui impose sa profession. On s'étonne que la foi du peuple ait pu , sous ce rapport , résister aux exemples qu'il a sous les yeux. Quelques cantons de l'Italie et l'Espagne presque entière pourraient, au surplus, suggérer la même réflexion. La seule différence, mais elle est grande , est que , dans ces derniers pays , le désordre

142 AFFAIRES a pour cause l'instinct aveugle des sens chez des hommes ahrutis par l'ignorance, tandis qu'en Allemagne il procède originairement des doutes de l'esprit et prend un caractère rationnel et systématique.

Nous avons dit comment , renonçant à l'espoir d'obtenir autrement la décision nette et précise que nous étions venus solliciter, nous nous décidâmes à quitter B.ome , en annonçant la résolution de recommencer nos travaux. Cette démarche eut l'effet que nous nous en étions promis. On s'émut, on s'inquiéta, et peu de semaines après paraissait l'Encyclique , qui a eu tant de retentissement. Elle nous fut , sur les ordres du pape , envoyée à Munich par le cardinal Pacca. Il y joignit, d'après les mêmes ordres, une lettre explicative de cet acte encore aujourd'hui si diversement interprété. Nous croyons qu'onnous saura gré de publier cette lettre, puisqu'enfin chacun, qu'elles que soient ses pensées particulières , doit vivement désirer de connaître celles du pape , ce qu'il a entendu condamner, réprouver, ce que ses décisions obligent les catholiques de rejeter ou d'admettre. Rome elle-même voulant, on n'en peut douter , être comprise lorsqu'elle parle , ne saurait qu'approuver tout ce qui tend à produire cet effet, et qu'y applaudir avec joie. Nous ne nous permettrons certainement pas , quand une foule de personnes aussi sincères qu'habiles s'accordent si peu sur le vrai sens de l'Encyclique ,

DE ROME. 143 d'énoncer à cet égard une opinion personnelle. Mais nous sommes heureux de pouvoir, au moins sur les points les plus importans, mettre fin à ces dissidences et dissiper toute espèce de nuages , par la publication d'une pièce authentique officiellement destinée à expliquer ce sens, livré jusqu'ici à l'arbitraire de jugemens individuels sans autorité , et à l'incertitude de controverses fâcheuses.

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