‹ Affaires de RomeChapitre 14 sur 37 · A. M. L'ABBÉ F. DE LA MENNAIS · texte numérisé non relu

A. M. L'ABBÉ F. DE LA MENNAIS

« Monsieur l'abbé ,

» Ainsi que je vous l'avais fait espérer par la » lettre que vous reçûtes de moi lors de votre sé- » jour à Rome , Notre Saint-Père a décidé de » faire examiner mûrement et d'examiner lui- » même les doctrines de V Avenir , comme vous » et vos collaborateurs, l'aviez instamment de- 3» mandé. »

» Cette démarche , suivie de tous les temps 3) des savans vraiment religieux et solides , vous » fait honneur , et elle est conforme aux maxi- » mes et à la pratique constante de l'Eglise :

» Eximium illud, écrivait jadis le pape Alexandre VII » au recteur et à l'université de Louvain, Salvatoris nos- » tri voce toties inculcatum prœceptum de servandis

» Ecclesiœ mandaiis , deque audienda voce pastoris , » quem vicarium suum in terris universigregis cura » demandata constitua , cum ad salutem et vitam , » tùmprofecto est ad omne verœ scientiœ doctrinœque » lumen suscipiendum absolutè necessarium : nisi » enim in omnibus omnino determinationibus aposto- » licis , et firmitati petrœ, supra quam Ecclesiœ suœ » fundamenta statuit Dominus, omnes hominum , et » prœcipuè Litteris addictorum cogitationes et consi- » lia immobiliter adhœreant, incredibile prorsus est in » quotet quantas vanitates et insanias falsas humani » curiositas ingenii, quo magis etiam ejus vis et per- » spica citas excellit , perinvia tandem et obruta fe~ » ratur l.

» Sa Sainteté pouvait d'autant moins se refuser » à l'instance que vous lui avez soumise par mon » organe , que de toute part l'épiscopat s'est )> adressé lui aussi à cette chaire apostolique pour

i Cet excellent précepte, tant de fois inculqué par notre Sauveur , de garder les commandemens de l'Église , et d'écouter la voix du pasteur qu'il a établi son vicaire sur la terre, en le chargeant du soin de tout le troupeau , est nécessaire absolument , soit pour le salut et la vie , soit \ pour recevoir toute lumière de doctrine et de vraie science; car, à moins que , dans toutes leurs pensées et tous leurs conseils, les hommes , et principalement ceux qui s'appliquent aux lettres, n'adhèrent immuablement et complètement à toutes les décisions apostoliques et à la fermeté de la pierre sur laquelle le Seigneur a posé les fondemens de son Église , il est incroyable en combien d'erreurs vaines et insensées l'esprit humain, emporté par la curiosité hors de toute voie, se précipite , et d'autant plus que sa force et sa pénétration sont plus grandes.

» réclamer delà bouche infaillible du successeur » de saint Pierre une décision solennelle sur cer- » taines doctrines de V Avenir , qui font depuis » leur naissance tant de bruit, et qui malheureu- » sèment ont semé et sèment la plus désolante di- » vision dans le clergé.

» Dans la lettre encyclique que le Saint-Père » vient d'adresser aux patriarches , archevêques )» et évêques du monde catholique , pour leur » annoncer son élévation au trône pontifical , et » dont vous trouverez ci-joint un exemplaire » que je vous transmets par son ordre exprès , » vous verrez, Monsieur l'abbé, les doctrines que » Sa Sainteté réprouve comme contraires à l'en- » seignement de l'Église , et celles qu"il faut sui- » vre , selon la sainte et divine tradition et les » maximes constantes du Siège apostolique. Parmi » les premières, il y en a quelques-unes qui ont » été traitées et développées dans l'Avenir, sur » lesquelles le successeur de Pierre ne pouvait se » taire.

3> Le Saint-Père, en remplissant un devoir sacré » de son ministère apostolique, n'a cependant pas » voulu oublier les égards qu'il aime à avoir pour » votre personne , tant à cause de vos grands ta- » lens, que de vos anciens mérites envers la reli- » gion. L'Encyclique vous apprendra, Monsieur )> l'abbé, que votre nom , et les titres mêmes de )» vos écrits où l'on a tiré les principes réprouvés , » ont été tout-à-fait supprimés.

» Mais comme vous aimez la vérité , et désirez » la connaître pour la suivre , je vais vous expo- » ser franchement et en peu de mots les points m principaux qui , après l'examen de VAve- » nir , ont déplu davantage à Sa Sainteté. Les » voici :

» D'abord elle a été beaucoup affligée devoir que D les Rédacteurs aient pris sur eux de discuter » en présence du public , et de décider les ques- 3> tions les plus délicates , qui appartiennent au 3> gouvernement de l'Église , et à son chef suprêo» me , d'où a résulté nécessairement la perturba- 3> tion dans les esprits , et surtout la division » parmi le clergé ? laquelle est toujours nuisible « aux fidèles.

» Le Saint-Père désapprouve aussi et réprouve » même les doctrines relatives à la liberté civile1 3» et politique , lesquelles , contre vos intentions » sans doute , tendent de leur nature à exciter et î> propager partout l'esprit de sédition et de ré- 3> volte de la part des sujets contre leurs souve- 3> rains. Or cet esprit est en ouverte opposition « avec les principes de l'Evangile et de notre 3) sainte Eglise, laquelle, comme vous savez bien, « prêche également aux peuples l'obéissance et )> aux souverains la justice.

» Les doctrines de V Avenir sur la liberté des

1 Tous les mots imprimés en italique sont soulignés dans l'original :

DE ROME. 147 » cultes et la liberté de la presse, qui ont été » traitées avec tant d'exagération et poussée si » loin par MM. les Rédacteurs, sont également » très répréhensibles, et en opposition avec l'eni» seignement , les maximes et la pratique de l'É- » glise. Elles ont beaucoup étonné et affligé le » Saint-Père ; car si , dans certaines circonstan- » ces, la prudence exige de les tolérer comme » un moindre mal, de telles doctrines ne peuvent » jamais être présentées par un catholique comme » un bien ou comme une chose désirable.

» Enfin , ce qui a mis le comble à l'amertume » du Saint-Père, est /' acte d'union proposé à tous « ceux qui , malgré le meurtre de la Pologne, le » démembrement de la Belgique, et la conduite » des gouvernemens qui se disent libéraux , es- » perent encore en la liberté du monde et veulent » y travailler. Cet acte annoncé par un tel titre, » fut publié par V Avenir, quand vous aviez déjà » manifesté solennellement dans le même journal » la délibération de venir à Rome avec quelques- » uns de vos collaborateurs pour connaître le ju- » gement du Saint-Siège sur vos doctrines, c'est- » à-dire dans une circonstance ou bien des rai- » sons auraient dû conseiller de l'arrêter. Cette n observation n'a pas pu échapper à la profonde » pénétration de Sa Sainteté ; elle réprouve un » tel acte pour le fond et pour la forme , et vous, » réfléchissant un peu, avec la profondeur ordi- » naire de votre esprit , à son but naturel , verrez

148 AFFAIRES n facilement que les résultats qu'il est destiné » à produire peuvent le confondre avec d'autres » unions plusieurs fois condamnées par le Saint- » Siège.

)> Voilà , Monsieur l'abbé , la communication » que Sa Sainteté me charge de vous faire par- » venir dans une forme confidentielle. Elle se rap- » pelle avec une bien vive satisfaction la belle et )> solennelle promesse faite par vous à la tête de « vos collaborateurs , et publiée par la presse , de « vouloir imiter y selon le précepte du Sauveur , » l'humble docilité des petits enfans . par une » soumission sans réserve au Vicaire de Jésus- I » Christ. Ce souvenir soulage son cœur. Je suis » sûr que votre promesse ne manquera pas. De j » cette manière vous consolerez lame affligée de » Notre très saint Père , rendrez la tranquillité et » la paix au clergé de France , qui , vous ne l'ignoî> rez pas , est en proie à des divisions , lesquelles » ne peuvent que devenir dangereuses aux fidèles î» et à l'Église ; et vous ne ferez que travailler à » votre solide célébrité selon Dieu , en imitant j » l'exemple du grand homme et du prélat, modèle » de votre nation, dont le nom sera à jamais cher » et précieux à l'Église , et qui fut bien plus illusn tre après son acte glorieux , qu'il ne Tétait aupa- | i» ravant. Vous l'imiterez, sans doute, ce noble » exemple , vous en êtes digne.

» Je vous en félicite d'avance , Monsieur , et

DE ROME. 149 » saisis avec plaisir cette occasion pour vous té- » moigner ma considération, et combien je suis » Votre très affectionné serviteur,

» Barthélehi cardinal Pacca.

» Rome, le 16 août i832. »

L'autorité sans doute ne saurait parler trop clairement , lorsqu'elle prescrit des croyances déterminées sur des matières graves. On avouera cependant que la franchise des explications qu'on vient de lire honore le caractère du cardinal Pacca et celui du pontife dont il exécutait en cela l'ordre eœprès*

De retour en France , notre premier soin fut de publier la déclaration suivante :

« Les soussignés, rédacteurs de l'Avenir, mem- » bres du conseil de l'Agence pour la défense de » la liberté religieuse, présens à Paris : convain- 3» eus, d'après la lettre encyclique du souverain » pontife Grégoire XYI, en date du i5 août i832, » qu'ils ne pourraient continuer leurs travaux » sans se mettre en opposition avec la volonté for- » melle de celui que Dieu a chargé de gouverner » son Eglise , croient de leur devoir , comme ca- » tholiques , de déclarer que , respectueusement » soumis à la suprême autorité du Vicaire de » Jésus-Christ , ils sortent de la lice où ils ont » loyalement combattu depuis deux années. Ils » engagent instamment tous leurs amis à donner » le même exemple de soumission chrétienne.

150 AFFAIRES » En conséquence ,

» 1 . L'Avenir, provisoirement suspendu depuis ;» le i5 novembre i83i , ne paraîtra plus ;

» 2. I,' Agence générale pour la défense de la » liberté religieuse est dissoute à dater de ce jour. » Toutes les affaires entamées seront terminées » et les comptes liquidés dans le plus bref délai » possible.

o Paris, ce io septembre i832<

» F. de LaMennats, î> etc.

Cette déclaration , conforme de tout point aux engagemens que nous avions pris , fut accueillie à Rome avec une satisfaction dont le pape chargea le P. Orioli , maintenant évêque d'Orvieto , de me donner de sa partl'assurance. Peu de temps après, le cardinal Pacca, que j'avais prié delà présenter au souverain pontife, voulut bien me confirmer ce que déjà m'avait mandé le P. Orioli. Je crois devoir insérer ici textuellement sa lettre.

» Monsieur l'abbé,

» Pendant mon séjour à Naples, j'ai reçu la » lettre que vous avez voulu bien m'écrire , avec » la déclaration que vous avez publiée. Je me suis )» fait un devoir de soumettre à Sa Sainteté l'une et )> l'autre et avec un vrai plaisir je puis vous an- » noncer que le Saint-Père en a pris connais- » sance , et m'a autorisé à vous faire connaître sa » satisfaction.

» Il m'est fort agréable, Monsieur l'abbé, d'être

DE ROME. m » l'organe des sentimens de Sa Sainteté dans cette » circonstance , et de vous assurer que votre dé- » marche est bien celle que j'attendais de vous.

» Agréez , Monsieur l'abbé , mes remerciemens ( de tout ce que vous avez voulu bien exprimer » dans votre lettre d'obligeant à mon égard , et » croyez à mon empressement pour chercher des » occasions pour vous montrer toute mon estime > et ma considération.

» Votre affectionné serviteur ,

» B. CARDINAL PaCCA.

» Bénévent , 27 octobre i832. »

Ce fut pour moi, je le confesserai, un jour heureux et doux que celui où je pus, l'âme tranquille, rentrer dans une vie moins agitée. Certes, aucune pensée de nouvelle action ne se présenta, même vaguement, à mon esprit. C'était bien assez de combats , assez de fatigue. Rome me rendait le repos, et j'en embrassai l'espérance avec une joie que je me serais presque reprochée, s'il ne s'était offert à moi sous la forme du devoir. Tout ce qu'avaient promis les rédacteurs de V Avenir , ils le tinrent fidèlement. Les affaires de ce journal et celles de X Agence furent liquidées. Partout , dans les provinces , nos amis montrèrent sans hésiter la même soumission. Retiré, loin de Paris, à la campagne, y vivant au sein de la nature, dont l'attrait toujours si puissant le devient davantage encore lorsqu'on a vu de près les passions des

152 AFFAIRES hommes et les bruyantes misères de la société , nul désir , nul regret , nul ennui n'y vint un seul instant troubler la paix de mes solitaires heures d'étude. Cette paix cependant ne devait pas être de longue durée. Certaines âmes malheureuses recèlent dans leurs tristes profondeurs des animosités que rien ne calme ) de secrètes haines honteuses d'elles-mêmes, qui éclatent dès qu'elles peuvent se couvrir d'un prétexte de zèle. A peine notre déclaration avait-elle paru, que déjà Ion murmurait à voix basse des paroles de défiance et de mécontentement. Elle n'était pas assez complète , assez explicite ; elle rappelait trop le silence respectueux des jansénistes. Des intrigues s'ourdirent , on sema sourdement la calomnie , on inquiéta les âmes timorées par ces charitables impostures dites sur le ton de la douleur, qu'on voudrait ne pas croire , qu'on ne croit pas ; tant de monde cependant les répète! Puis vinrent les provocations directes , les insultes , les outrages publics . On espérait engager par là des discussions aussi délicates que dangereuses dans notre position. Nous reconnûmes le piège et nous l'évitâmes en nous taisant. La colère redoubla. On n'avait pas compté sur cette modération , et pourquoi ne pas le dire? sur une patience dans laquelle le mépris se sentait. Des hommes, tels qu'il s'en trouve toujours, de bonne foi peut-être , de petit esprit et à petites passions, furent poussés à se rendre près du pape l'écho des mille bruits vagues in-

DE ROME. 155 ventés par la méchanceté hypocrite et propagés par la crédulité dévotement maligne. Osa-t-on alléguer des faits nécessairement controuvés ? ou se fit-on écouter sans en alléguer? Comment admettre , sans rougir en soi , une de ces suppositions? Quel moyen de les rejeter toutes deux? Quoi qu'il en soit , bientôt , après les démarches faites à Rome , les journaux publièrent un Bref de Grégoire XVI à M. l'archevêque de Toulouse dans lequel on avait eu l'évidente intention de nous désigner. Comme il ne contenait néanmoins aucun reproche positif, aucune accusation précise, et que ni moi ni aucun autre n'y était nommé , j'aurais pu continuer de me taire , et c'eût été le mieux sans contredit. Aussi est-ce à ce parti que je m'arrêtai d'abord : mais des circonstances inattendues, la crainte trop fondée de voir s'accomplir immédiatement de déplorables destructions , de compromettre des œuvres utiles auxquelles j'étais d'ailleurs de toutes manières personnellement étranger, me déterminèrent à prendre, quoique j'en prévisse les suites , une autre résolution. J'qcrivis au pape la lettre que voici :

« Très saint Père.

» Quelque répugnance quej 'éprouve à distraire

5> un moment Votre Sainteté des graves affaires

» qui sont l'objet de sa sollicitude , il est de mon

» devoir de m'adresser directement à elle dans les

» circonstances personnelles où je suis placé.

lo4 AFFAIRES

» Lorsque le jugement de Votre Sainteté , sur )> la manière dont moi et mes amis nous avions » entrepris de défendre les droits des catholiques » enFrance, nous fut connu , l'instant même nous » protestâmes publiquement et dans toute la sin- » cérité de notre âme, de notre soumission pleine » et entière à la volonté du Vicaire de Jésus-Christ ; » et Votre Sainteté daigna me faire dire que ce té- » moignage solennel de notre obéissance filiale, » l'avait également satisfaite et consolée.

» Cependant je vois, Très Saint Père, avec une » profonde douleur par un Bref que Votre Sainteté » a adressé à M. l'archevêque de Toulouse, et que » les journaux ontrendu public, qu'on avait réussi » à inspirer à Votre Sainteté des sentimens de dé- » fiance à notre égard. Par quels moyens et sur » quels fondemens , je l'ignore. Quels sont ces » bruits répandus dans le public, et qui ont de » nouveau contristé votre cœur? plus, sur ce point » j'interroge ma conscience, moins je découvre ce » qui a pu fournir contre nous le sujet d'un re- » proche. Ce que je sais avec toute la France, c'est » que l 'Avenir a cessé de paraître, que Y Agence » Catholiques été dissoute, etles comptes rendus » aux souscripteurs ; que nul d'entre nous n'a » seulement songé à entreprendre depuis rien de » semblable , et qu'ainsi nous avons prouvé notre n obéissance à Votre Sainteté , non pas seulement » par de simples paroles, mais par des actes effec- » tifs aussi éclatans que le soleil.

5» Toutefois , puisqu'on a rendu de nouvelles » explications nécessaires , je me sens obligé de » déposer de rechef humblement aux pieds de » Votre Sainteté l'expression de mes sentimens » qu'on a calomniés près d'elle, et, en conséquence, » je déclare :

» Premièrement, que par toute sorte de motifs, » mais spécialement parce qu'il n'appartient )» qu'au chef de l'Eglise de juger de ce qui peut » lui être bon et utile, j'ai pris la résolution de » rester à l'avenir , dans mes écrits et dans mes » actes, totalement étranger aux affaires qui la » touchent;

» Secondement , que personne , grâce à Dieu , » n'est plus soumis que moi , dans le fond du » cœur et sans aucune réserve , à toutes les déci- 5) sions émanées ou à émaner du Saint - Siège » apostolique sur la doctrine de la foi et des 5» mœurs , ainsi qu'aux lois de discipline portées » par son autorité souveraine.

» Tels sont , Très Saint Père , mes sentimens » réels , établis d'ailleurs par ma vie entière. Que » si l'expression n'en paraissait pas assez nette à » Votre Sainteté , qu'elle daigne elle-même me « faire savoir de quels termes je dois me servir ». pour la satisfaire pleinement: ceux-là seront >» toujours les plus conformes à ma pensée , qui n la convaincront le mieux de mon obéissance » filiale.

Je suis j etc.

» La Chênaie, le 4 août i833r»

On trouvera parmi les pièces insérées à la suite de cette relation la réponse du Pape , en forme de bref adressé à M. l'évêque de Rennes , qui me le communiqua immédiatement. J'étais sur le point de me rendre à Paris. Le peu d'heures qui me restaient avant mon départ, ma santé alors très mauvaise et d'autres graves motifs m'imposaient la nécessité de ne m'occuper qu'après mon voyage de la suite de cette affaire, assez grave d'ailleurs pour n'agir qu'avec réflexion. Je me hâtai de prévenir M. l'évêque de Rennes de ma détermination : il crut devoir s'en offenser, le témoigna par des procédés naturels à ses yeux apparemment, d'où s'ensuivirent des explications publiques. Cet incident ne mérite pas que l'on s'y arrête davantage.

Avant d'aller plus loin, je prie le lecteur de se souvenir que , simple historien , je n'attaque ni ne défends quoi que ce soit , me bornant à raconter les faits , et en laissant le jugement à chacun, selon ses idées, ses opinions , ses habitudes d'esprit , et le point de vue particulier sous lequel il peut lui convenir de les considérer.

On lit ces paroles dans le Bref dupape : «Nous » avons eu unjuste etlégitime sujet dêtre affligé, » nous voyant trompé dans l'attente que nous » avait inspirée ce premier acte ( la suppression » de V Avenir et de Y Agence ) que nous considéî> rions comme un avant-coureur de déclarations » qui montreraient clairement à l'univers catholi-

)» que qu'il tient etprofesse fermement et fortement » cette saine doctrine que nous avons exposée dans )» notre lettre à tous les évèques de l'Église, »

Je ne prétends pas le moins du monde infirmer cette allégation. J'atteste seulement , sans craindre qu'on me démente , qu'après avoir reçu , par l'entremise du cardinal Pacca et du P. Orioli , l'assurance la plus explicite de la satisfaction du pape au sujet de notre première et collective déclaration , aucune demande directe ni indirecte , aucune insinuation quelconque n'avait pu me faire soupçonner qu'il attendît ou désirât rien de plus.

Néanmoins , sur les motifs indiqués précédemment je m'étais empressé de déférer au désir qu'exprimait le souverain pontife dans le Bref à M. l'archevêque de Toulouse. On a lu la nouvelle déclaration que je lui présentai. Quelque nette et précise qu'elle fût, et peut-être à cause décela même, on ne la jugea pas suffisante. On voulait une adhésion indéterminée à l'Encyclique , si indéterminée elle-même , qu'à s'en tenir simplement au texte , il n'est point de sens qu'on ne pût lui donner. Troublé de nouveau dans la vie tranquille et isolée que je m'étais faite , il n'est rien de possible à un homme droit et vrai à quoi je n'eusse consenti de grand cœur pour qu'on me laissât jouir enfin d'un peu de repos. Mais aussi, ce repos extérieur, jamais je ne l'eusse acheté au prix du repos plus précieux de l'âme, inséparable

158 AFFAIRES de l'estime de soi et du témoignage que la conscience se rend à elle-même intérieurement. Or comment ne pas voir , dans ce qu'on demandait de moi , un but politique bien plus que religieux? Le Bref aux évêques de Pologne , la lettre explicative du cardinal Pacca , le Bref même à l'évêque de Rennes , excluait à cet égard jusqu'au plus léger doute. Dans le premier, on blâmait sévèrement les Polonais de leurs magnanimes efforts pour reconquérir leur existence nationale ; on réprouvait dans la seconde , la liberté civile et politique avec toutes les autres libertés consacrées aujourd'hui par l'opinion, les mœurs, comme par le droit public de la moitié de l'Europe ; et dans le dernier enfin , le Pèlerin Polonais * , poésie de douleur et de pieuse espérance, voix plaintive d'un peuple redemandant à Dieu ses autels brisés , ses foyers envahis et souillés de sang, était appelé un écrit plein de témérité et de malice. Pouvait-on se méprendre sur l'intention de Rome? N'était-il pas clair que l'obéissance dont elle exigeait la promesse, s'étendait, dans sa vague généralité, aux choses temporelles autant au moins qu'aux choses spirituelles? Un pareil engagement répugnait souverainement à ma conscience. Si la profession du catholicisme en impliquait le principe , je n'avais jamais été catholique , car jamais je ne l'avais admis, jamais je n'aurais pu

1 A Bruxelles, chez Tircher, libraire, rue de FÉtuve.

DE ROME. 150 l'admettre. En tout cas, y souscrire sans conviction interne, sans croyance, c'eût été un lâche et odieux mensonge : l'univers entier ne l'aurait pas obtenu de moi. Je me résolus donc à adresser au pape une déclaration qu'on peut réduire à ces trois chefs :

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