‹ Affaires de RomeChapitre 18 sur 37 · RÉPONSE · texte numérisé non relu

RÉPONSE

« Monseigneur ,

» Je vous remercie mille fois de la lettre que î) vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 23 )) avril, et qui me parvient à l'instant même. » Soyez sûr que je serai toujours prêt à vousdon- » ner , avec une vérité et une franchise entière , 3> toutes les explications que vous me demande - » rez. Vous avez raison d'être persuadé que je ne i) manquerai jamais à l'engagement volontaire » que j'ai pris de ne plus écrire sur les matières î» de religion, quoique, de Rome même et très » récemment , de grands personnages m'aient conî> seillé de ne pas garder le silence , parce que , 3» disaient-ils, on en conclura que vous êtes con- » damné , et vous ne Têtes pas. On comprend assez » comment ce conseil a été dicté par le plus pur ^ amour de la religion elle-même et le plus vif 5» attachement à ses intérêts ; mais il n'a pas le » moins du monde ébranlé ma résolution. Je ne- » crirai donc désormais, ainsi que je l'ai déclaré, » que sur des sujets de philosophie , de science » et de politique. Le petit ouvrage dont on vous \> a parlé est de ce dernier genre. Il y a un an » qu'il est composé , et , par sa forme qui exclut m tout raisonnement suivi, il est particulièrement )» destiné au peuple. Ce qui m'a presque soudai- » nement destiné à le publier , c'est l'effroyable

100 AFFAIRES » état dans lequel je vois la France , d'un côté 7 >i et l'Europe , de l'autre , s'enfoncer rapidement » tous les jours. Il est impossible que cet état » subsiste ; une pareille oppression ne saurait être » durable , et , comme vous le savez , je suis con- 3) vaincu que rien ne pouvant arrêter désormais » le développement de la liberté politique et ci- 5» vile , il faut s'efforcer de l'unir à l'ordre , au î» droit , à la justice , si l'on ne veut pas que la » société soit bouleversée de fond en comble. » C'est là le but que je me suis proposé. J'attaque » avec force le système des rois , leur odieux des - » potisme , parce que ce despotisme qui renverse » tout droit est mauvais en soi , et parce que , si " je ne l'attaquais point , ma parole n'aurait pas » l'influence que je souhaite pour le bien de l'hu- » manité. Je me fais donc peuple. Je m'identifie à » ses souffrances et à ses misères , afin de lui faire » comprendre que , s'il n'en peut sortir que par » l'établissement d'une véritable liberté , jamais '4 » n'obtiendra cette liberté qu'en se séparant d<3s » doctrines anarchiques , qu'en respectant la yro- » priété, le droit d' autrui et tout ce qui est juste. î» Je tâche de remuer en lui les sentimens d'amour » fraternel et la charité sublime que le christia- » nisme a répandus dans le monde pour son bon- 3) heur. Mais , en lui parlant de Jésus-Christ , je î) m'abstiens soigneusement de prononcer un mot 3) qui s'applique au christianisme déterminé par 3) un enseignement dogmatique et positif. Le nom

DE ROME 191 i> même d'Église ne sort pas de ma bouche une « seule fois. Deux choses néanmoins , à mon >» grand regret , choqueront beaucoup une cer- » taine classe de personnes , qui probablement ne ■» démêleront pas clairement mes intentions. La 5) première, c'est l'indignation avec laquelle je *>) parle des rois et de leur système de gouvernej) ment ; mais qu'y puis-je ? Je résume des faits j) et je ne les crée pas. Le mal n'est pas dans le » cri de la conscience et de l'humanité , il est dans « les choses . et tant mieux si elles sont reconnues » et senties comme mal. La seconde est l'intenî> tion que j'attribue aux souverains, tout en se » jouant du christianisme , d'employer l'influence » de ses ministres pour la faire servir à leurs fins i» personnelles : mais c'est encore là un fait évi- » dent , un fait que personne ne conteste ; et je » ne dis pas qu'ils aient réussi dans cet abomi- » nable dessein.

» A présent, Monseigneur , vous savez tout : ce î> n'est pas que je ne pusse ajouter de vive voix » beaucoup de choses qui ne sauraient s'écrire , )) mais voilà du moins l'essentiel , le fonds réel » des choses dans toute sa vérité. J'ai cru rem- )» plir un devoir ; cette persuasion m'a décidé , » tout en sachant combien les opinions sur ce « point varieraient selon mille et mille différences i> de pensée, de prévoyances et de position , et » combien probablement j'aurais à souffrir encore ?» de ce qui pourtant n'est à mes yeux qu'un nou-

» vel acte de dévouement. C'est sous ce point de i» vue de ma conviction que je vous prie surtout » de me juger. Je serai heureux, quoi qu'il » arrive, si je conserve, avec votre estime, l'affec- » tion que vous avez bien voulu me témoigner , » et qui a pour moi tant de prix.

» J'ai l'honneur d'être avec un profond respect , etc.

» La Chênaie, 29 avril i834.»

Le livre dont cette lettre explique le but et l'esprit , parut. Rome s'en courrouça, et il est juste de dire qu'en effet on ne pouvait guère rien publier qui fût plus complètement en opposition avec son système politique. Je trouvai donc très naturel qu'elle exprimât sa profonde désapprobation dans la nouvelle Encyclique du 10 juillet i834. Tout l'y forçait en quelque sorte , ses maximes traditionnelles de persévérance dans les résolutions prises, ses engagemens diplomatiques, ses intérêts enfin , tels qu'après de mûres réflexions , sans doute , elle les avait compris. Le public aussi eut à porter son jugement sur le même livre. Quelques-uns le blâmèrent ; d'autres , en bien plus grand nombre , l'accueillirent avec sympathie. Traduit immédiatement dans les principales langues de l'Europe , plus de cent mille exemplaires furent presque aussitôt répan dus, malgré les prohibitions des gouvernemens et l'activité de leurs polices.

DE ROME. 193 J'ai raconté avec candeur, sans aucun esprit de contention , des faits qu'il m'importait de faire connaître , attendant pour les divulguer que les passions se fussent refroidies. Chacun en tirera | les conséquences qu'il croira devoir en tirer. Je n'ai ni la prétention ni le désir d'exercer aucune influence sur l'opinion d'autrui. Toute conviction sincère mérite le respect , et la conscience de l'homme est un sanctuaire sacré pour l'homme, un asile où Dieu seul a droit de pénétrer comme juge. Il m'a fallu , je l'avouerai , surmonter une vive répugnance , pour parler de moi si longuement. C'était la première fois , ce sera la derniè*?. Quoi qu'on fasse désormais , quoi qu'on écrive 5 je m'abstiendrai de répondre. Le genre de discussion où je me suis vu engagé malgré moi , aigrit plus qu'il n'éclaire , et rarement produit-il un résultat utile. Il y a de meilleurs emplois à faire de la vie.

On sent , au reste , qu'après avoir conçu tout un ensemble de choses sous certaines notions fondamentales que de bonne foi l'on croyait universellement admises, on est averti qu'on se trompait , que les bases sur lesquelles l'esprit s'appuyait n'étaient que de fausses imaginations , qu'en un mot on a vécu , durant longues années, dans une involontaire et complète erreur sur des points d'une importance première ; on sent , disje , que cela fait nécessairement beaucoup réfléchir. Les questions prennent une face nouvelle.

194 AFFAIRES et force est bien de chercher ailleurs le yrai qui vous échappe. Les controverses, si elles continuaient, ne pourraient dès lors être renfermées dans leurs anciennes limites : plus générales , elles s'établiraient sur des sujets tout différens. Je regarde donc et je désire qu'on regarde ce court écrit comme destiné à clore la série de ceux que j'ai publiés depuis vingt-cinq ans. J'ai désormais des devoirs et plus simples et plus clairs. Le reste de ma vie sera, je l'espère , consacré à les remplir , selon la mesure de mes forces. Il n'est demandé à personne rien de plus.

Qu'on ne s'y trompe pas , le monde a changé : il est las des querelles dogmatiques. A quoi le plus souvent servent-elles en effet , qu'à semer la discorde entre des frères , à exciter des haines farouches , à masquer des passions hideuses , l'envie, la cupidité , l'ambition ? Le génie de la dispute , qui a ébranlé tant de vérités , n'en affermit jamais une seule. Père des persécutions et de tous les crimes que le fanatisme enfante , il est le mauvais démon de l'humanité. Une longue trace de sang marque son passage àtravers les siècles. Les voies de Dieu, au sein de ses œuvres, sereconnaissentà de tout autres signes, on le sait maintenant. Maintenant on commence à comprendre que la violence ne persuade personne , que la contrainte détourne de la foi et larendà bon droit suspecte, que la vérité et la charité sont deux sœurs divines à qui , en les envoyant sur la terre , le Père ce-

DE ROME. m ïeste a dit : Allez et ne vous séparez jamais. Voulez-vous que les hommes vous écoutent , parlezleur un langage d'union , annoncez-leur des doctrines de paix, rappelez-leur la loi éternelle dont l'amour est le sommaire. Dites-leur qu'ils seront chrétiens quand ils sauront aimer, heureux et libres quand ils seront chrétiens. Jésus-Christ leur montra , il y a dix-huit cents ans , le but auquel depuis ils n'ont pas cessé de tendre : guidez-les vers ce but , aidez-les à l'atteindre, ils vous béniront , et ils vous reconnaîtront pour les ministres de celui qui , prenant pitié du pauvre , du faible, de tout ce qu'une s ociété pervertie opprime ou délaisse, est venu rétablir ici-bas le règne de Dieu, en rétablissant la fraternité parmi ses enfans investis des mêmes droits , soumis aux mêmes devoirs.

Aucune philosophie , aucune religion n'eut , avant le christianisme, aussi visiblement pour objet de reconstituer le genre humain dans l'unité , ni par conséquent ne connut comme lui cette souveraine loi de notre nature. L'unité , c'est l'ordre parfait, la paix, la puissance à son plus haut terme , la plénitude des biens et de la vie. Le christianisme donna pour base à ce grand édifice que les siècles devaient progressivement élever , l'égalité non moins méconnue des hommes entre eux ; et en effet quelle unité pourrait-on concevoir entre des êtres originairement et naturellement inégaux? Mais de légalité découle la liberté ou

196 AFFAIRES l'indépendance réciproque, en ce sens que nul ne possède le droit natif et intrinsèque de commander à aucun autre ; car ce droit impliquerait une supériorité de nature. Sans égalité donc point d'unité , sans liberté point d'égalité ; mais point de liberté non plus sans des devoirs mutuels volontairement accomplis , c'est-à-dire, accomplis par la volonté se portant d'elle-même et sans contrainte à tout ce qui produit l'union entre les êtres égaux : autrement chacun n'aurait d'autre règle que son intérêt , sa passion ; et du conflit de tant de passions, de tant d'intérêts opposés naîtraient aussitôt , avec la guerre , la servitude et la tyrannie. Or l'obéissance libre au devoir est une obéissance d'amour ; et lorsque l'amour s'affaiblit, la liberté décline en même proportion. A la place de l'union volontaire et morale dont il est le principe , la force , loi des brutes , opère une union purement matérielle. Le christianisme donc , pour atteindre sa fin , dut inculquer pardessus tout le précepte de l'amour, et ce précepte se résume complètement. Détruire sur la terre le règne de la force , y substituer le règne de la justice et de la charité, et réaliser ainsi entre les membres de la grande famille humaine , individus et peuples, l'unité dans laquelle chacun vivant de la vie de tous participe au bien-être commun , sous les conditions les plus favorables au développement de ce bien-être même ; telle est la tendance évangélique , en opposition mani-

DE ROME. 197 feste avec les maximes qui ont régi le monde dans le passé et le régissent encore aujourd'hui. Soutenir ces maximes en pratique ou en théorie , chercher à perpétuer leur funeste influence , à établir Tordre sur la force au lieu de l'établir sur l'amour , sur l'égalité , sur la liberté p c'est donc combattre le christianisme ; et le combattre bien vainement, car quelle puissance pourrait prévaloir contre les lois essentielles de l'homme? Ceux que d'exécrables passions pousseraient à cette tentative insensée, qui, à quelque titre que ce fût, satellites des pouvoirs injustes , se rendraient l'instrument de leurs iniquités , les défenseurs de leurs prétentions insolentes, énormes, de leurs systèmes impies d'éternelle oppression ; qui , continuant de diviser les enfans du même père en deux classes ennemies, l'une de quelques privilégiés , l'autre du peuple , diraient aux privilégiés : A vous la domination, les jouissances , l'oisiveté , les richesses ; au peuple : A toi l'obéissance , le travail , la misère , et la faim et la soif : ceux-là , mis au ban de l'humanité , seraient tôt ou tard balayés de la terre comme une race maudite en guerre avec Dieu et avec l'ordre voulu de Dieu.

Soit qu'on regarde au dehors , soit qu'on rentre en son âme, pour y interroger cet instinct mystérieux de l'avenir inhérent à chaque créature, tout nous avertit qu'une grande transformation se prépare. La vie , retirée au fond des

choses , y palpite avec énergie : l'enveloppe dont elle était revêtue s'est desséchée sous l'haleine du temps. Un double travail de destruction et de régénération, niais celle-ci peu apparente encore pour qui ne pénètre pas au-dessous des surfaces, s'accomplit dans la société. Elle rejette ses vieilles institutions mortes désormais, elle rejette les idées qui les animèrent avant que la raison se fût élevée à une notion plus étendue , plus exacte et plus pure du droit. Des sentimens nouveaux , de nouvelles pensées annoncent une ère nouvelle. Les voix qui partent des ruines du passé, apportent à l'oreille des jeunes générations des sons étranges qui les étonnent , des paroles vides qu'elles ne comprennent point. Pleines d'ardeur et de confiance , elles marchent vers le point du ciel où la lumière leur est apparue , laissant derrière elles les larves de tout ce qui n'est plus se traîner et gémir dans la nuit. Rétrograder ou s'arrêter , le voulussent-elles, elles ne le pourraient pas. Une irrésistible puissance les force d'avancer toujours. Qu'importe les périls, les fatigues de la route? Elles disent comme les croisés, Dieu le veut! Le génie aussi prophétise. Du haut de la montagne , il a découvert la terre lointaine où le peuple se reposera au sortir du désert ; et nos neveux un jour en possession de cette terre heureuse , se rediront d'âge en âge le nom de celui dont la voix encouragea leurs pères dans le voyage.

« La société telle quelle est aujourd'hui n'exis

DE ROME. m b tera pas : à mesure que l'instruction descend » dans les classes inférieures , celles-ci décou- » vrent la plaie secrète qui ronge l'ordre social » depuis le commencement du monde ; plaie qui » est la cause de tous les malaises et de toutes les » agitations populaires. La trop grande inégalité

des conditions et des fortunes a pu se supporter n tant qu'elle a été cachée d'un côté par l'igno- )> rance , de l'autre par l'organisation factice de la » cité ; mais aussitôt que cette inégalité est géné- ;> ralement aperçue , le coup mortel est porté.

» Recomposez , si vous le pouvez , les fictions » aristocratiques ; essayez de persuader au pau- » vre , quand il saura lire , au pauvre à qui la a parole est portée chaque jour par la presse, de » ville en ville, de village en village ; essayez de » persuader à ce pauvre, possédant les mêmes lu- 11 mières et la même intelligence que vous , qu'il « doit se soumettre à toutes les privations , tandis » que tel homme , son voisin , a , sans travail , » mille fois le superflu de la vie; vos efforts seront » inutiles : ne demandez point à la foule des vern tus au-delà de la nature.

» Le développement matériel de la société ac- 2> croîtra le développement des esprits. Lorsque j> la vapeur sera perfectionnée ; lorsque , unie au )) télégraphe et aux chemins de fer , elle aura fait

disparaître les distances , ce ne seront pas seu- « iement les marchandises qui voyageront d'un )> bout du globe à l'autre avec la rapidité de ¥éj) clair, mais encore les idées. Quand les barrières

» fiscales et commerciales auront été abolies en- )» tre les divers États , comme elles le sont déjà » entre les provinces d'un même État ; quand le » salaire , qui n'est que Y esclavage prolongé , se » sera émancipé à l'aide de l'égalité établie entre le n producteur et le consommateur ; quand les di- » vers pays , prenant les mœurs les uns des au- 5> très, abandonnant les préjugés nationaux, les h vieilles idées de suprématie ou de conquête, » tendront à l'unité des peuples ; par quel moyen » ferez-vous rétrograder la société vers des prin- 5» cipes épuisés ? Bonaparte lui-même ne l'a pu : » l'égalité et la liberté, auxquelles il opposala barre » inflexible de son génie , ont repris leurs cours » et emportent ses œuvres ; le monde de force » qu'il créa s'évanouit ; sa race même a disparu » avec son fils. La lumière qu'il fit n'était qu'un » météore,....

» Un avenir sera, un avenir puissant, libre , » dans toute la plénitude de l'égalité évangélique; 5» mais il est loin encore , loin , au-delà de tout » horizon visible : on n'y parviendra que par » cette espérance infatigable, incorruptible au j» malheur, dont les ailes croissent et grandissent î» à mesure que tout semble la tromper; par cette h espérance plus forte, plus longue que le temps, » et que le chrétien seul possède \ »

1 M. de Chateaubriand , Essai sur la littérature anglaise, t. IL, p. 3qi et suiv.

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