‹ Affaires de RomeChapitre 22 sur 37 · CONTINUATION DU MÊME SUJET · texte numérisé non relu

CONTINUATION DU MÊME SUJET

France.

De même que Rome est le centre de la foi , la France est le centre principal de la pensée , du mouvement intellectuel dans le monde. Humainement parlant , ces deux grandes puissances ont un égal besoin l'une de l'autre. La France a besoin de trouver à Rome une règle et un point d'appui : Rome a besoin de l'ardeur et du prosélytisme français , pour amener les peuples dans sa sphère d'attraction; de l'intelligence prompte, droite, hardie de cette race extraordinaire, pour la défendre contre ses ennemis spirituels. Née spécialement pour conserver , elle a dans sa nature quelque chose de passif , quelque chose de

DE L'ÉGLISE. 277 | peu propre au combat. Au milieu de tant d'adversaires, muette, grave, tranquille, on dirait un de ces vieux Romains assis sur leurs chaises curules, et devant qui les Gaulois, maitres un moment de ! la ville éternelle , s'arrêtaient avec étonnement , Il incertains s'ils voyaient des hommes, ou des statues. Seule, elle n'est pas complète , par rapport à l'action qui , selon les desseins de Dieu , doit être exercée sur le genre humain , mais exercée sous son influence : elle manque d'un ressort , d'un instrument à divers égards indispensable. La France , avec sa forte et rapide parole , avec 1 sa raison pénétrante et vive, doit être aujourd'hui pour elle ce que fut Charlemagne, au moyen âge, avec sa puissante épée et sa prodigieuse activité guerrière. Sous un autre point de vue , l'immobilité romaine à la longue engourdirait et pétrifierait les nations chrétiennes , si elles n'étaient continuellement excitées, vivifiées par l'esprit français qui jamais ne se repose : comme aussi l'esprit français , sans cesse porté à se précipiter en avant , à tenter de nouvelles conquêtes et des découvertes nouvelles, serait exposé souvent à se tromper de route , et bouleverserait la terre , s'il n'était retenu et guidé par la sagesse romaine. Ce que nous disons ici, les faits le prouvent. Depuis qu'il s'est opéré une sorte de scission entre la France et Rome , celle-ci est demeurée comme privée d'action, et l'action de celle-là, impétueuse et désordonnée , renversant toujours sans édifier

jamais, ressemble à l'ouragan qui bruit à travers

les ruines qu'il a faites.

Un triste enchaînement de causes dont quelques-unes remontent à plusieurs siècles 9 ont momentanément affaibli le catholicisme en France. Ces causes , que nous aurons plus tard occasion de développer, se réduisent à trois principales. Le clergé, pris collectivement, s'était séparé de la nation, de ses intérêts, de ses vœux, de ses espérances, de son passé comme de son avenir; et vendu au pouvoir, favorisant ses usurpations pour se ménager ses faveurs , il en était devenu peu a peu l'instrument servile, et comme le pouvoir, affranchi des anciennes barrières qui le limitaient , s'était transformé en un pur despotisme, ainsi que Fénélon le remarquait avec effroi , le clergé partagea la haine que le despotisme inspirait. En second lieu , ce même clergé , partiellement corrompu , offrait dans beaucoup de ses membres , particulièrement dans les prélats et les abbés de cour , dans les opulens bénéficiers et dans la plupart des ordres religieux, le scandale d'une vie oisive, mondaine, quelquefois dissolue ; et l'incrédulité dogmatique, mêlée secrètement d'abord au désordre des mœurs , s'était enfin montrée au grand jour presque sans voile. Les prêtres fidèles à leurs devoirs , les vrais ministres de Jésus- Christ , en un mot la classe laborieuse , comme les appelaient avec mépris les laquais à tonsure d'une royauté dégénérée, végétaient dans un état voisin de l'indigence , tandis que les richesses de

DE L'ÉGLISE. 179 ] Eglise, le patrimoine des pauvres, dévoré par le luxe de l'aristocratie cléricale , titrée , mitrée 5 crossée , ne servait , par le contraste de sa destination sacrée et du monstrueux usage qu'en faisaient des hommes qui se disaient les hommes de Dieu, qu'à ébranler la foi des peuples et à déshonorer le sacerdoce. Il est superflu de faire observer qu'au milieu de la décadence générale, de grandes vertus brillaient dans tous les rangs de la hiérarchie : mais , semblables à des fleurs qui croissent dans le creux d'un arbre séché, ces vertus individuelles , nées d'elles-mêmes pour ainsi parler , vivaient et mouraient solitaires ; elles ne tendaient nullement à réformer les vices fondamentaux de l'institution, à changer la fausse position du corps : personne n'y songeait ; et , bien loin de là , les meilleurs n'y voyaient qu'un ordre de choses à conserver, en corrigeant quelques abus: certaines conséquences les choquaient; mais quant au principe , il était admis universellement. Enfin, depuis l'époque où, par une crainte pusillanime de la pensée et même du savoir , on avait imposé des entraves arbitraires à l'élément libre de l'intelligence humaine, la science, rompant les liens qui l'unissaient jadis étroitement à la religion , s'était développée en dehors d'elle , et , s'en éloignant de plus en plus , avait fini par se constituer en guerre ouverte avec ses doctrines. Alliée, sous ses diverses formes , à l'esprit du siècle , elle en reçut son caractère et

lui prêta sa force. Le parti anti chrétien se présentant comme le défenseur de toutes les libertés et le promoteur des lumières , le clergé , déjà imbu , ainsi qu'on vient de le voir , de maximes différentes . confondit arec les erreurs d'une philosophie radicalement athée , ce qu'il y avait de juste et de pur dans la'cause qu'elle soutenait. Il associa plus que jamais ses intérêts propres aux intérêts du despotisme , provoqua contre ses adversaires des rigueurs inquisitoriales , crut à la puissance des édits royaux et des arrêts des parlemens plus qu'à celle de la vérité , et accrédita de la sorte le préjugé qui représentait l'Eglise comme l'ennemie des connaissances, des discussions, des^ recherches , de la raison enfin , et l'appui naturel de la tyrannie.

Toutes ces causes agissant ensemble, il en résulta une défection rapide , générale , sans exemple. Le temps du protestantisme était passé : les esprits plus conséquens ne s'arrêtèrent dans aucun milieu ; ils s'en prirent d'abord à la racine même de la foi, et arrivèrent d'un bond à la négation dernière. Une mort prochaine , totale , menaçait le catholicisme. Dieu eut pitié de la France ; il ouvrit les trésors de sa miséricorde, et envoya la révolution. On n'en a vu que le côté horrible , on en devait voir encore les salutaires conséquences. Sans elle où en serions-nous? Il ne fallait rien moins que cette tempête pour balayer les Tapeurs mortelles qui couvraient la société in-

DE L'ÉGLISE. 281 fecte et stagnante. « Lorsqu'une femme est en « travail, elle s'attriste, parce que' son heure est 3> venue ; mais lorsqu'elle a enfanté un fils , elle n ne se souvient plus de la souffrance , à cause de « sa joie , parce qu'il est né un homme dans le k monde 1 » . La révolution fut pour la France ce travail de l'enfantement : elle y donna au catholicisme comme une seconde naissance. Après les désastres et les crimes des sanglantes années de la terreur , la foi se retrouva vivante sur les débris dispersés de l'autel. Il ne restait rien du passé qui pût réveiller les préventions et ranimer l'antipathie contre des hommes qui n'étaient plus que les ministres du Dieu mort pour le genre humain, du Dieu qui bénit et pardonne. L'apostasie de beaucoup de ses membres avait purifié le clergé. Pauvre désormais et en butte aux persécutions du pouvoir , il avait recouvré sur Téchafaud et dans les cachots son caractère originel , ses vertus , son zèle , tout ce qui fait sa force. Ceux qui l'ont vu le peuvent dire , c'était une touchante pompe qu'un lambeau de soutane jeté sur les cicatrices du confesseur , et de puissantes paroles que les paroles de paix qui sortaient de sa poitrine altérée par l'air des prisons. En ce temps là , le culte saint n'avait pas même encore de temples. On s'assemblait, comme aux premiers siècles, dans une maison retirée, dans une grange,

1 Joan., XVI, 2i.

partout où la Providence offrait un asile aux disciples de celui qui n'avait pas une pierre où reposer sa tête. Jamais les croyans ne furent plus nombreux, jamais leur foi ne fut plus profonde etplus simple. Lïmpiété grondait, il est vrai, dans les antres delà tyrannie, déclamait dans les chaires publiques , et ramassait quelques prosélytes dans laboue des écoles soumises au gouvernement ; maisla religion était populaire. Elle cessa de Lètre sous Bonaparte. Dotée par l'Etat et dès lors dépendante de lui, l'Église sembla n'être désormais qu'une institution politique. Le souverain nomma ses pasteurs , leur imposa ses volontés devenues pour eux des lois , régla tout , la discipline , le culte , l'enseignement même : il ne trouva de résistance de leur part qu'à l'entrée du schisme. Du reste , prodigues d'adulations , il eut été souvent assez difficile de dire quelle grandeur les subjuguait le plus, celle du roi delà terre, ou celle du E.oi des cieux. Le clergé rentrait dans ses anciennes voies; il y rencontrales mêmes sentiments, le même mépris, la même opposition à des doctrines prêchées officiellement pour un salaire convenu, et l'incrédulité renaquit.

Tel était, à l'époque de la Restauration , l'état du catholicisme. Seulement l'indigne persécution que subissait le chef de l'Eglise, en détachant du gouvernement l'immense majorité du clergé en guerre avec un pouvoir tyrannique, l'avait un peu relevé dans l'opinion . toujours favorable aux op-

DE L'ÉGLISE. 285 primés. Les Bourbons reviennent, ils reparaissent au milieu d'un peuple nouveau, entourés des solennelles antiquailles de l'ancien régime, de prélats anti-concordataires pleins des idées serviles d'autrefois, ennemis de tout ce que n'avait pas vu leur jeunesse , fiers de n'avoir rien appris durant quarante ans ; de vieux abbés dont l'ambition moisie dans l'exil infectait les antichambres du château ; de valets aux genoux d'autres valets : tout cela se remuait et fourmillait à la cour des fils de Louis XIV , comme des vers dans un cadavre.

Les restes du bonapartisme clérical, par une affinité naturelle , se mêlèrent à ces élémens légitimistes. La servitude s'unit à la servitude , et l'or, et les honneurs, et les dignités, devenues la proie de l'intrigue , la récompense de l'oisiveté , le salaire de la bassesse, s'appelèrent la restauration de l'apostolat. Les maximes du siècle précédent reprirent leur autorité : la naissance parla de ses droits dans le sanctuaire : pour user du langage d'alors, on s'occupa de décrasser Vépiscopat. Le zèle des restaurateurs ne s'arrêta pas là ; il voulut encore renouer la chaine des traditions anciennes , non certes des traditions d'humilité, de charité, de bonté paternelle, mais des traditions plus récentes de luxe et de hauteur. En plusieurs diocèses , il ne fut pas permis aux simples prêtres de s'asseoir devant leur évêque. Jésus-Christ , Pontife et Roi, n'avait pas , que je sache, établi cette étiquette parmi ses apôtres.

Les doctrines gallicanes, conservées dans l'émigration comme le palladium de la monarchie , et liées indissolublement aux prétentions du pouvoir qui se disait le seul légitime , furent dès lors les doctrines de quiconque aspirait à la faveur. On les défendit dogmatiquement sans trop y croire ; on essaya même de fonder une grande école destinée à leur assurer une immortalité au moins matérielle ; on les proclama obséquieusement , avec toutes les formalités officielles, dans une déclaration que le souverain fut humblement supplié d'agréer ; on les mit enfin , comme loi de l'État, sous la protection des amendes et de la prison. En un mot , on travaillait ardemment et sans relâche à fabriquer , sous le nom de catholicisme, je ne sais quelle religion de flatterie et de servitude , digne d'être offerte en présent au prince. De son côté , il encourageait gracieusement les ouvriers , tant l'ouvrage lui paraissait beau , et utile , et commode. Les bonnes gens disaient : Tout va bien ; il n'y a rien à craindre pour Dieu, le roi le protège. Le roi , en effet , daignait lui permettre de se choisir un certain nombre fixé de jeunes gens pour le service de ses autels, à condition toutefois de surveiller leur enseignement. 11 tenait à épargner ce soin à l'épiscopat, fatigué d'ailleurs de ses fonctions civiles : car c'était encore là un moyen de s'assurer de lui. Les évêques déposaient leur mitre à la porte de la Chambre des Pairs, et leur crosse à celle du Conseil d'É-

DE L'ÉGLISE. 285 tat. On prodiguait l'or en échange d'une obéissance explicite. Une partie du clergé , confiante dans la piété personnelle du souverain, usait ses genoux devant le trône , et ce trône vacillait sur un abîme. Une lutte intestine , une lutte à mort avait commencé entre l'absolutisme qui s'efforçait de renaître et la liberté résolue à conserver ses glorieuses conquêtes. Dans cet exposé rapide, qu'on l'observe bien, je ne tiens compte que du fond des choses , indépendant des vues particulières de certains partis. La France voulait être libre, ce fait est incontestable. L'Église aussi avait besoin de l'être , et plus que nul autre : emmaillotée comme un enfant de deux jours, si quelquefois un souvenir, un regret , une de ces pensées qui traversent soudainement la conscience , lui arrachait un gémissement , on la berçait pour la faire taire. La cause nationale était donc la sienne, - quelles que fussent d'ailleurs les croyances religieuses de quelques-uns de ses défenseurs. Le clergé néanmoins , par une erreur funeste , embrassa celle de l'absolutisme. On le baptisa du nom de légitimité , et la légitimité retentit dans toutes les chaires, circula dans tous les confessionnaux ; on fit des missions pour prêcher la légitimité ; on la chanta au pied des autels , on profana de ses emblèmes l'auguste simplicité de la croix. Les jésuites intriguèrent pour elle, croyant ainsi intriguer pour eux. Leurs écoles , misérables pour l'instruction etloin d'être parfaites pour

îa discipline, devinrent des écoles de parti. Tendant, comme toujours , à la domination, non par l'ascendant des lumières, mais par cette sorte de ruse moitié dévote , moitié mondaine qui les caractérise ; par des moyens détournés, obscurs , par mille voies secrètes et mystérieuses , ils se glissèrent partout , formèrent partout des affiliations. On sentait leur influence sans la voir, à la cour, chez les ministres , au sein des familles ; et cette espèce d'ombre invisible qui vous poursuivait inexorablement excita une telle irritation et si générale , que toutes les haines se confondirent dans la haine des jésuites, et que leur nom même devint une injure populaire.

Une fois engagé dans un faux système, une conséquence en attire une autre , les fautes naissent des fautes ; nulle folie, nul danger n'arrête : on va jusqu'où l'on peut aller. Ainsi en fut-il en France à l'époque de délire dont nous parlons. On établit une véritable inquisition sur les consciences. Voulait- on obtenir un emploi public , une place quelconque, soit à Paris, soit dans les provinces, non-seulement la vie privée du solliciteur était soumise à des enquêtes secrètes, qui ouvraient la porte aux plus viles délations , aux basses intrigues de l'intérêt , à d'odieuses vengeances personnelles ; mais il lui fallait encore rendre compte directement de ses croyances religieuses, et même de sa pratique à l'égard des actes de culte que l'Église commande. Alors les ambi-

DE L'ÉGLISE. 387 tieux se mirent en règle ) on fit à l'envi du christianisme, comme on aurait fait de l'athéisme sous la Convention : l'hypocrisie déborda de toutes parts. Jamais on ne vit rien de plus hideux, rien de plus humiliant pour la nature humaine, de plus triste pour les âmes sincèrement croyantes. La manifestation de la foi était devenue, en certaines positions sociales , presque incompatible avec 1 honneur. lia piété se cachait pour entrer dans le lieu saint, tandis que le sacrilège cherchait le grand jour, l'œil de l'espion , ou l'œil du prince. On en était là.

Qui s'étonnerait de la réaction que produisirent tant de causes irritantes? On repoussa avec colère une religion qui, s 'identifiant avec le des» potisme, se présentait aux défenseurs de la cause nationale comme une ennemie dans la vie publique, en même temps qu'elle opprimait la vie privée. On rouvrit les arsenaux philosophiques du dix-huitième siècle. Paris et les provinces furent inondés d éditions nouvelles de livres presque oubliés, et qui , redevenus tout-à-coup des ou^ vrages de parti , se trouvèrent dans toutes les mains et dans celles même du peuple. Aux congrégations secrètes ou patentes formées par le clergé et les hommes du pouvoir, on opposa d'autres associations plus nombreuses et plus actives. La guerre était partout : dans les salons et dans les échoppes, dans les Chambres et dans les collèges. Lesjournaux les plus répandus attaquaient

m DES MAUX

sans relâche le catholicisme et surtout le clergé, qui chaque jour perdait quelque chose clans l'opinion. Les évêques publiaient des mandemens contre les journaux , tâchant d'étayer l'un par l'autre le trône et l'autel pour eux inséparables. Et cependant jamais ce trône auquel ils s'appuyaient n'avait été au fond plus hostile à l'Église, comme nous le verrons dans un moment , après avoir jeté un coup-d'œil rapide sur l'état politique de la France.

«&«h ©S8«*»ç* 3 ««»■«* s -»»■&« fi ®a «m*

Page 1