ÉPILOGUE
Des siècles et des siècles avaient passé ; c'était sur le soir d'un de ces longs jours qui sont les jours de Dieu *; le soleil, enveloppé d'un linceul de nuages blafards , était descendu sous l'horizon, la nuit se faisait , une atmosphère lourde , étouffante , pesait sur la terre ; troupeaux fatigués , les peuples gisaient dans ces vastes parcs qu'on appelle empires , royaumes , et de temps en temps soulevaient avec effort leur col meurtri du joug, pour trouver un peu d'air et rafraîchir leur poitrine brûlante : et ces parcs étaient gardés par des gens armés : et toutes les fois qu'il s'y faisait le moindre mouvement, on entendait un cliquetis de chaînes.
Et je regardais cela , et mon âme absorbée dans une profonde stupeur se troublait en elle-même , lorsqu'une voix : Fils d'Adam, que vois-tu? et comme je ne répondais point : Tu vois, dit-elle, les nations rachetées par le Christ !
Et sur une colline escarpée j'aperçus un immense édifice étincelant de mille feux , et je mon-
1 Mille anni antè oculos tuos , tanquam (lies hoslenia quœprœleriit./^. LXXXIX, 4-
200 ÉPILOGUE, tai , et mes yeux éblouis de la lumière des candélabres réfléchie par l'or , le cristal et les pierres précieuses, découvrirent, sur de hauts sièges couverts de pourpre , des hommes dont le front hâve était ceint de diadèmes ; et regardant la plaine, ils disaient : Tout ce qui dort là est à nous ! Et à leurs pieds étaient d'autres hommes dans une posture courbée , et des femmes à demi nues; et tous, l'œil fixé sur les hommes à diadème, semblaient épier un geste , un regard, et, mettant un genou en terre , ils disaient : Tout ce qui dort là est à vous !
Et Ton dressa des tables somptueuses chargées des mets les plus délicieux , des vins les plus exquis , et les hommes à diadème , et les hommes courbés , et les femmes à demi nues , s'assirent autour de ces tables , et le parfum des fleurs , et une mélodie suave enivraient leurs sens, et ils flottaient mollement dans un nuage de volupté. De fois à autre , on entendait du dehors comme le son aigre de fers qui se choquent, et ils riaient ; comme le sifflement du fouet qui pince la peau et enlève un lambeau de chair sanglante , et ils riaient ; comme les sourds gémissemens va i sortent d'un cachot, et ils riaient ; comme les sanglots de l'angoisse , comme le hoquet de la faim , comme le râle d'un homme qu'on étouffe , et ils riaient !
Puis les hommes à diadème s'étant retirés dans un autre lieu, leurs visages s'obscurcirent, et ils
ÉPILOGUE. 29Î commencèrent à se parler en secret. La défiance, îa colère, la haine étaient dans leurs yeux, et leurs lèvres souriaient , et ils s'embrassèrent. Alors il se fit un mouvement parmi les gens armés qui gardaient les parcs , et la multitude qui gisait là jeta un cri affreux, et la flamme de l'incendie rougit l'horizon , et des ruisseaux de sattg sillonnèrent la plaine ; et les femmes , tenant sur leur sein leurs petits enfans , fuyaient échevelées , et leur pied à chaque pas heurtait contre les cadavres. Alors je me retournai vers les hommes qui avaient souri et s'étaient embrassés : le diadème était tombé du front de plusieurs d'entre eux; les autres s'écrièrent : C'est bien, notre nom sera glo rieux à jamais ! et ils se partagèrent ce qui avait échappé au feu et au glaive.
Et je regardais cela , et mon âme absorbée dans une profonde stupeur se troublait en elle-même , lorsqu'une voix: Fils d'Adam, que vois -tu? et comme je ne répondais point : Tu vois, dit-elle , les oints du Seigneur , les vicaires temporels du Christ !
Et ma poitrine gonflée palpitait , et je redescendis dans la plaine , et je cherchais un refuge contre la vision qui me poursuivait, et je rencontrai des vieillards revêtus d'habits sacerdotaux; d'une main ils tenaient une bourse d'or , et de l'autre le livre mystérieux de la doctrine et de la prière , et chaque page du livre était marquée du sceau des hommes, à diadème : et les vieillards
292 ÉPILOGUE, disaient : « Peuples , obéissez aux hommes à dia- » dême ; vos biens , vos vies , tout leur appartient : > quoi qu'ils fassent , vous devez tout souffrir sans » résister , sans murmurer ; leur pouvoir est indé- » fectible , ils sont ici-bas les images de Dieu : » et inclinant la tête, ils se prosternaient.
Et je regardais cela, et mon âme absorbée dans une profonde stupeur se troublait en elle-même , lorsqu'une voix : Fils d'Adam , que vois-tu ? et comme je ne répondais point : Tu vois , dit-elle \ les pontifes du Christ !
Et je pénétrai plus avant dans le temple , je parcourus de longues nefs désertes ; les voûtes se perdaient dans l'obscurité; une horreur silencieuse m'environnait et le frisson courait dans mes veines. Au fond du sanctuaire, sur un autel éclairé d'une lampe mourante , j'aperçus comme une grande ombre, je ne sais quoi d'inexprimable , une forme divine qui semblait plier sous des chaînes.
Et je regardais cela, et ma chair tremblait, et mon front se mouillait d'une sueur froide , lorsqu'une voix : Fils d'Adam , que vois-tu ? et comme je ne répondais point : Tu vois , dit-elle , le Christ, rédempteur du monde î
Alors je tombai la face contre terre; ma vie du temps fut comme suspendue , et ce qui se passa en moi n'a point de nom dans les langues humaines.
Revenu à moi-même , je me trouvai au milieu