CONTRIBUTION A L’ETHNOGRAPHIE CONGOLAISE
Bruxelles, le Janvier 1897.
Nombreux sont les sujets d’étude offerts au nouveau voyageur selon sa disposition d’esprit, son état d’âme, ses études préparatoires, ses facultés d’assimilation, sa conscience d’observateur surtout.
Les lignes qui vont suivre sont consacrées aux Africaines, et un peu aux Européennes se rendant en Afrique.
Nous avons lu pas mal de récits africains; nous avons entendu causer assez bien de voyageurs, et nous avons constaté que presque toujours la femme avait attiré plus ou moins l’attention de l’Européen.
Les danses, le costume, la parure ont été souvent et minutieusement décrits.
En revanche nous avons trouvé, parmi les écrivains de l’Afrique, une moindre préoccupation de la situation sociale de la femme, de ses devoirs et de ses droits, de ses sentiments féminins, maternels, familiaux, de son rôle dans la direction de la tribu, etc., etc.
Et pourtant pas un voyageur n’échappe, à sa rentrée au pays, à cette inévitable question des amis et connaissances : « Et les femmes? «
Ce que nous en dirons ne peut être considéré que comme une faible contribution à l’étude complète qui ne manquera pas de se faire plus tard sur la Condition de la Femme en Afrique.
Nos propres observations porteront surtout sur une partie de la Côte occidentale, sur la région du chemin de fer de l’Etat indépendant du Congo, et sur les régions équatoriales de ce même Etat, régions que nous avons habitées et parcourues pendant plus de quatre ans.
Des causeries de camarades nous ont fourni quelques renseignements relatifs aux autres régions de l’État du Congo.
Nous emprunterons à de nombreux récits de voyage leurs détails féminins relativement à d’autres parties de l’Afrique.
A défaut d’intérêt général, notre travail plaira peut-être quelque peu aux femmes blanches. Puisse la connaissance de leurs sœurs noires les intéresser à l’Œuvre africaine et les inciter à suivre d’un cœur ému le sort des courageuses
qui se décident, de plus en plus nombreuses, à aller affronter le prétendu minotaure, les unes aux côtés de leur mari, les autres, comme nos admirables sœurs de charité, seules, l’àme pleine d’abnégation et de sacrifice parce qu’elles ont la foi, l’espérance et la charité.
Et si notre espoir se réalisait un jour, pourquoi la Belgique ne verrait-elle pas se créer, vivace et généreuse, une œuvre analogue à 1’ “Union des Femmes de France”?
Pourquoi, au cours de leurs campagnes d’Afrique, nos pionniers blancs et noirs ne recevraient-ils pas, d’une “ Union des Femmes belges”, ce dont ils sont si souvent privés pendant de longs mois : vins réconfortants, tabac, friandises, tout ce qu’une tendresse maternelle pourrait leur suggérer pour adoucir le sort de leurs enfants d’adoption?
— « Que ces femmes de cœur et de dévouement, écrivait le colonel français « Frey, à la suite d’une de ses expéditions dans le Haut-Sénégal et le Haut- » Niger, reçoivent les sentiments de reconnaissance des soldats!
5) Qu’elles reçoivent surtout les remerciements des chefs, car leurs dons » ne contribuent pas seulement à améliorer le bien-être matériel des hommes; )) dans ces âmes, incultes pour la plupart, promptes au découragement comme )) à l’espérance, et qui ont conservé l’amour profond du foyer, ces témoignages » de sollicitude renouvellent encore, dans les moments difficiles, le fortifiant » souvenir du Pays et de la Famille.
« Plusieurs soldats furent émus jusqu’aux larmes, lorsque leur comman- « dant leur fit part de la mission dont,' à son départ de France, il avait été » chargé pour eux; lorsqu’il leur expliqua ce qu’était cette œuvre qui leur » envoyait ainsi, au bout du monde, des témoignages d’affectueuse sympathie, « lorsqu’il leur dit que ces mères et ces sœurs françaises, riches ou pauvres, » unies dans un même élan patriotique, les suivraient de loin avec intérêt dans » leurs marches, dans leurs combats, et applaudiraient à leurs succès comme » elles compatissaient d’avance à leurs misères. »
En suggérant cette noble idée de la création d’une “ Union des Femmes belges ”, analogue 0 1’“ Union des Femmes de France ”, nous espérons nous concilier l’indulgence plénière dont nous aurons le plus grand besoin au cours de l’étude qui va suivre.
L’AFRIQUE MEDITERRANEENNE
ONTRÉE orientale pour nous , évoquant en nos imaginations sédentaires tous les préjugés sur la Turquerie fausse et l’Orientalisme de convention. L’Orient ! l’Orient ! les mille et une nuits ! les Sultanes! le Harem!... Rêves que tout celà !
Rêves! Visions de fumeurs de kiff! Imaginations enfiévrées de voyageurs éblouis par l’éclat du soleil, grisés, hypnotisés par la mélopée des danses du ventre !
Les danses du ventre, de la croupe, des seins, des épaules!
Les avons-nous assez vues en ces dernières années ! Et qui attiraient-elles longtemps ?
Le Harem !
« La différence des races ferait-elle le malentendu des idées?
» Le Harem!
)) Est-ce le gynécée aux mille, deux mille, six mille femmes, enrégimentées » par compagnies, sous des trenteniers et des centurions femelles quadragé- » naires? Non, non, non! Racontages et fables! Eaux orientalisme et turquerie » de convention ! »
Ainsi s’exprime E. Picard. Et il continue :
« Des femmes légitimes en petit nombre. Quelques concubines de choix, » goût de sportman aimant de belles bêtes en ses écuries. En outre, la cohue » des servantes, chacune selon son emploi dans ces compliqués ménages. Voilà » le Harem, non pas un lieu de débauche fainéante, mais la famille active et » ordonnée dans les devoirs du ménage et les rapports conjugaux.
» Le mot harem est, pour l’Arabe, de signification décente et austère.
» C’est la famille, c’est le ménage; certes avec la polygamie séculaire.
mais cette polygamie elle-même est normale, antérieure au Coran, consacrée » et réglementée par Mahomet, non inventée, et vraiment vertueuse, autant » que les rapports entre époux monogames. Le nombre de femmes du vrai » croyant est limité par ce précepte double : être juste, rester rangé. Si vous ') craignez de n’être pas équitable, n’épousez parmi les femmes qui vous )) plaisent que deux, trois ou quatre. Si vous craignez encore d’être injuste, ’> n’en épousez qu’une. C’est la Loi du Prophète. Il vous est permis d’aller au » delà si vous pouvez y employer vos biens, mais toujours vivant avec réserve » et sans vous livrer à la débauche. «
Le Prophète dit encore :
« Contractez mariage avec celles des femmes qui sont bien disposées pour vous — choississez celles qui vous auront plu. «
« N’épousez que deux, trois ou quatre femmes parmi celles qui sont sous votre dépendance, ou parmi celles qui sont vos esclaves ; et donnez-leur religieusement la dot dont vous serez convenus. »
(c Que ceux d’entre vous qui n’ont pas le moyen de prendre une femme, jeûnent souvent. Le jeûne comprime le dérèglement des sens. «
cc Vous pouvez épouser les filles libres des infidèles et des juifs, pourvu que vous les dotiez; mais il vous est défendu de vivre avec elles dans la débauche et de les avoir pour concubines. »
Ibn el Thaleb passait pour être, parmi les hommes de son temps, celui qui connaissait le mieux les femmes; on cite de lui ces vers :
« Si vous me consultez au sujet des femmes, je vous donnerai de bons conseils, car je m’y connais. «
(c Dès que votre barbe commence à \, , blanchir ou que votre fortune diminue,
retirez-vous; fuyez-les, vous n’avez plus rien à attendre d’elles.))
Nous voilà loin de l’idée que nous nous faisons volontiers du harem !
Les mœurs mahométanes sont donc si sages? Nous les exposerons plus loin, dans un chapitre consacré spécialement à la femme arabe. Ici , dans l’Afrique méditerranéenne, nous sommes au milieu de races mêlées.
Nous n’en pourrons donner qu’un certain nombre de traits de mœurs.
Races mêlées.
Dès son premier contact avec les foules bariolées du nord de l’Afrique, le voyageur est surpris par l’étonnante variété des types, des costumes, des physionomies : nettement se différencient Berbères, Arabes, Nègres, Juifs, Maures.
ERBÈRES (Amazirgh, Shelleuh) : sont, selon toute apparence, les plus anciens habitants, ceux qui fournirént les Numides de Jugurtha, les Mercenaires de Carthage.
Aujourd’hui, les Touaregs, les Kabyles algériens, les montagnards du Riff, à la fois pirates et grands chasseurs appartiennent à cette race.
Impossible de démêler avec quelque certitude, les éléments primitifs de la famille berbère. On peut conjecturer que les barbares, lors des invasions qu’ils firent en Afrique, se sont mêlés aux peuplades subjuguées. On retrouve, en effet, chez beaucoup de Berbères, les traits distinctifs des anciens Normands : ils sont grands et vigoureux, secs, nerveux, basanés; un grand nombre ont le teint clair, les yeux bleus, les cheveux blonds ou roux, et, comme ils ne contractent pas d’alliances avec les autres races indigènes, il est permis de croire que la race berbère primitive a été modifiée par le mélange des peuples venus du Nord de l’Europe.
Le Paganisme et le Christianisme ont laissé des traces évidentes de leur passage au sein des peuplades berbères. Quand les blés apparaissent en herbe, les femmes promènent autour des champs un mannequin, sorte de déesse favorable aux moissons. Beaucoup de femmes et d’enfants portent des tatouages bleus en forme de croix, sur le front, sur les joues ou sur la poitrine, et ils se montrent fort attachés à ce symbole, bien qu’ils en aient perdu la signification.
Enfin, l’invocation de la Vierge Marie est en usage fréquent parmi les femmes berbères, principalement lorsqu’elles sont dans les douleurs de l’enfantement.
Les femmes berbères vont à visage découvert; elles sont de types réguliers, de formes pures et élancées qu’envieraient beaucoup d’Européennes.
RABES Conquérants : les heureux de Deshoulières :
Celui qui se nourrit du lait de ses brebis,
Et qui de leur toison voit filer ses habits.
Celui qui n’a jamais dormi que sous une tente ou la voûte étoilée. Stature élevée, teint basané, œil noir et regard perçant, démarche lente et grave, geste animé et solennel : tel est l’élément Syro-Arabe, épandu du 'C ‘'4‘C ^ Gange à l’Atlantique. Jadis l’Arabe ne venait que peu à
la ville. On leur avait dit que là étaient des chrétiens, des roumis, et ils n’osaient voir ces êtres redoutables qu’ils ne connaissaient que par les récits dont toutes les tribus épouvantent leurs enfants indociles. Si nos nourrices ont leur croquemitaine, les femmes arabes ont leur chrétien. Les enfants ne résistent jamais à ce mot magique. Aujourd’hui l’arabe s’est fait à la ville, et nous dirons ici un mot bref de la femme arabe citadine, réservant, comme nous l’avons dit plus haut, un chapitre spécial à la femme arabe des douars sahariens.
Dans cette Afrique du Nord, à races et mœurs si mêlées, la femme que cherche le voyageur (en dehors de l’Européenne qui n’est pas là-bas un objet d’étude), est souvent invisible : le voyageur est privé d’elle; elle est pourtant derrière les voiles qui la cachent, derrière les murs qui la gardent.
Cette cacherie constante de la femme chez le Musulman intrigue et irrite l’Européen, habitué chez lui à la voir partout, à sentir son incessant frôlement.
Alors, pour arriver à voir la femme musulmane, le voyageur va au quartier arabe, à la “ Médina ”.
Quartier distinct, ayant souvent ses murailles, asile de la population arabe sans mélange souillant avec ces chrétiens détestés, ces fils de chiens, ces Nazaréens qu’Allah confonde!
Mais dès que le curieux détesté paraît, tous, femmes, enfants, en hâte rentrent et se barricadent; les portes battent bruyamment. Si, du haut des terrasses, des curieuses regardent ces intrus maudits, qu’elles soient étroitement voilées de leurs haïks et qu’elles le saluent d’une injure ou d’une mimique obscène !
Ed. Picard raconte plaisamment comment à Mequinez, à côté d’une femme l’injuriant d’une mimique canaille, répugnante, un petit garçon, relevant sa djillab’ et tendant le ventre, lui envoyait, raide et insolent, le jet qui rend célèbre le plus vieux bourgeois de Bruxelles.
èCtRes (noirs ou nigritiens) : importés du Soudan par le trafic des esclaves, à qui on impute de vicier le sang maugrabin par la prédilection sensuelle des maîtres pour les négresses,
Abd el Malek ben Merouan a dit :
« Voulez-vous une femme pour le plaisir? Prenez une Africaine,
» Voulez-vous une femme pour vous assurer une nombreuse postérité? Prenez une Persane.
» Voulez-vous une femme pour être bien servi et qu'elle élève bien vos enfants? Prenez une “ roumia ” (chrétienne)
Mais ce n’est pas le moment d’étudier la femme noire. Nous la retrouverons longuement plus tard.
uiFS : au milieu des autres races, la condition des Juifs est la même qui leur fut faite, au moyen-âge, parmi les populations de l’Europe chrétienne. Les Musulmans semblent avoir pris à tâche d’exécuter les menaces prophétiques adressées autrefois à l’infidèle Judas : les “ Lamentations de Jérémie” disent toujours, en une description poétique et navrante, le pèlerinage que les tribus d’Israël accomplissent sous la verge
d’Ismaël le déshérité.
Les Juifs (au Maroc surtout) sont rangés parmi les animaux immondes. Chaque soir, au coucher du soleil, ils rentrent dans un quartier séparé, entouré d’un mur d’enceinte, et ils n’en peuvent sortir que le lendemain.
Ce quartier où l’on parque les Juifs, c’est le “ Mellah ”, terre salée ou terre maudite.
Presque toutes les villes ont leur “ Mellah ”.
Si l’on pénètre dans un Mellah on s’étonne que la peste n’y fasse pas de fréquentes apparitions. Les adeptes du similia swiilibus trouveraient là un témoignage en faveur de la vérité homéopathique.
Rien, dans les plus sales ruelles de nos villes, ne peut se comparer au mélange de tous les miasmes empoisonnés qui circulent en courants épais dans le labyrinthe du quartier juif.
Des amas d’immondices, des charognes en putréfaction, une fange
épaisse et noirâtre, où s’ébattent à l’aise les sales enfants de la plus sale des populaces.
A travers cette fange on voit passer des femmes couvertes de vêtements de soie brodés d’or, et ornées de pierreries.
Le samedi, jour de repos, les Juives ont coutume de se visiter entre elles et d’aller à leurs cimetières. Elles ne peuvent traverser les cimetières musulmans. Dès qu’elles se trouvent en dehors du Mellah, coiffées de la calotte noire, couleur de malédiction et de honte, elles évitent soigneusement de transgresser aucune des défenses qui leur sont faites par le Musulman ! Sinon elles seront poursuivies en bêtes enragées et périront sous les coups si le trajet jusqu’au Mellah est trop long pour leur fuite effarée.
Sous le moindre prétexte la femme juive est fouettée en place publique, par Vahrifa, musulmane spécialement chargée de cette fonction.
Mais rentrée au Mellah, la juive se retrouve chez elle : la richesse de scs vêtements ’ de fête contraste tellement avec ce qui l’entoure et aussi avec les habitudes intérieures, qu’on est porté à ne voir en elles que des femmes parées et costumées pour quelque fête de carnaval.
Cette impression s’avive si l’on assiste à l’une des noces qui se célèbrent presque chaque jour au Mellah.
Avant de décrire les fêtes d'un mariage juif, il nous faut dire un mot de l’étrange et monstrueuse coutume de l’engraissement de la fiancée.
jeune à un r
L’engraissement de la femme juive, dit J. De Crozals, n’est pas une légende à divertir les Européens.
Voyez les enfants juives, jusqu’à dix ans, dans la bizarrerie de leur costume, pantalon collant aux formes, et par lequel la pudeur est sauve, bien que le costume soit impudique.
Le corps est bien pris, le type fin et distingué, l’œil bien ouvert et d’un noir profond, le nez délicat et d’un dessin parfait. A quinze ans, l’empâtement commence; une perversion séculaire du goût a créé pour la race une disposition héréditaire qui, aujourd’hui, suffirait à tout corrompre.
Et l’art, un art monstrueux, va aider à cette hérédité. L’approche du mariage marque, pour la fille juive, l’époque fatale; six mois avant le terme fixé, elle est soumise égime spécial.
Enfermée dans une chambre à peine éclairée, elle est gavée de kouskouss, de boulettes de mie de pain pétries avec de la graine d’el-houba ; on parle même de foie de cheval. Pendant les quarante derniers jours, le traitement redouble d’intensité.
Tout mouvement est interdit à la patiente : étendue sur des coussins, elle laisse opérer la nature, qui n’est pas longue à faire son œuvre; le germe y est déjà, et le traitement ne manque jamais son effet.
Faut-il croire que la chair de petits chiens est spécialement recherchée pour l’alimentation des fiancées?
Le supplice prend des proportions nouvelles quand la jeune fille doit épouser un veuf; c’est un point d’honneur pour elle de remplir les bracelets de la défunte; on en voit mourir à la peine.
On devine ce que devient le corps humain soumis à ce monstrueux gavage, et transmettant par l’hérédité, depuis des générations, cette prédisposition peu ragoûtante. Tout s’y relâche et s'y détend; le visage n’est plus qu’une bouffissure; les yeux s’enfoncent et se ferment; le nez et les joues ne font plus qu’un; le buste devient une masse lourde et molle ; le bras, distendu, prend des proportions hideuses, et, l’âge achevant l'œuvre de l’art, la femme n’est plus, à trentecinq ans, qu’un informe paquet sans ressort; l’œil s’en détourne avec répugnance. Il est remarquable que l’engraissement atteint surtout le dessus de la ceinture; les jambes ne suivent pas au même degré l’entraînement général, et l’on peut voir dans les rues de la Goulette, comme à Bizerte et à Tunis, ce grotesque spectacle d’un buste monstrueux, les bras relevés par l’engraissement et écartés du corps, oscillant sur les jambes grêles : machine poussive et pitoyable qu’on découvre être une femme.
Ce que rapporte De Crozals est confirmé de la façon la plus complète par E. Picard, qui visita le Mellah de Méquinez : « Les femmes couronnées d'un » diadème en bandeau vert, rouge, jaune, petites têtes pâles de lymphe, pla- » quées de cheveux d’encre, à physionomie placide de génisses douces, le corps » enflé, flasque, aux mamelles en calebasses ballottantes sous un corsage vert » de salade, énormes au circuit de la taille par le ventre proéminent et les fesses )) plates, élargies en table d’arbre scié à la souche, les cuisses enveloppées d'un » jupon rouge à ramages, si copieusement boudinées qu’elles marchent les » jambes écartées, en bêtes grasses.
» — Chair morte )), dit le Maure méprisant.
» Oui, chair devenue morte par la vie sédentaire, la cervelle sans pensée, la » soumission vide au mâle. »
Que sont les noces de ces fiancées engraissées ? J’en emprunte le récit à Narcisse Cotte.
Les noces juives durent plusieurs jours et offrent toutes le même aspect théâtral, les mêmes péripéties, avec cette différence que, dans celles des riches, les femmes étalent, avec une impassibilité plus complète, les richesses que leur vanité tenait en réserve pour ces solennelles circonstances.
Vous entrez dans le patio, cour intérieure de la maison de la fiancée.
C’est une cohue de Juifs, criant de cette voix glapissante et nasillarde qui les distingue.
Tumulte à rompre la tête.
Ces Juifs ont certainement la voix la plus aiguë de la terre; vous les voyez gesticuler en énergumènes, vous croyez qu’ils vont se prendre aux cheveux ; point: ils s’invitent à dîner ou s’accablent de mutuels discours.
A peine avez-vous pénétré dans l’enceinte, que, d’un angle de la cour, s’élève un autre concert dont le tumulte extérieur couvrait les formidables éclats.
L’orchestre : quatre musiciens qui font du bruit comme vingt. Mais aussi, quelle ardeur ! Comme les yeux roulent sous les fronts plissés, ruisselants, semblant suivre dans l’espace les notes qui s’échappent triomphalement de ces quatre poitrines ! C’est à qui se surpassera et fera vibrer le timbre le plus aigu.
Les quatre bouches se tordent, les quatre virtuoses se démènent comme en proie aux tortures d’un poison violent.
Noyez ce gros homme vêtu d’habits jaunes et rouges, et qui semble trôner au milieu des autres musiciens. C’est un Musulman, un artiste incomparable dont le père a chanté en présence du Sultan, et qu’on appelle à chaque fête du pacha. Il a daigné, moyennant un salaire égal à celui qu’on accorde à tout le reste de l’oichestre, honorer la fête de sa présence et faire entendre quelques morceaux de son répertoire. Il s’est fait donner les tapis les plus moelleux ; on lui verse coup sur coup les meilleurs rafraîchissements. Il paraît pénétré d’un haut respect pour sa propre personne.
Il a pour sa mandoline, qu’il tourne et retourne avec des délicatesses infinies, les soins idolâtres d’un amant pour la dame de ses pensées. Il la promène gravement au-dessus d’un brûle-parfums qui l’embaume d’une fumée odorante: il aspire lui-même cette fumée, en se voilant la tête d’un pan de son burnous, pour emprisonner le nuage vagabond. Il prélude enfin. Il s’anime. Il plane dans les régions supérieures, et, la tête rejetée en arrière, les yeux perdus dans une vague extase, semble dire â la tourbe qui admire : « Ce n’est pas pour vous que je prodigue les trésors de mon art divin. «
De temps â autre la puissance de l’orchestre est augmentée par le concours de quelques fougueux dillettanti. Les coups sourds des tambourins que frappent
en cadence les matrones possédées d'une rage concertante, et, enfin, les glapissements aigus par lesquels s’exprime la joie des femmes et des jeunes filles, achèvent de mettre l’oreille en désarroi et amènent ce vertige qui s’empare de l’homme sensé placé tout à coup au milieu d'une multitude de fous enragés.
Autour de la cour sont assises les amies de la fiancée, parées de leurs ajustements les plus magnifiques. Ce ne sont que robes de drap d'or, corsages de velours ou de soie à couleurs éclatantes, chargés de broderies d’or, diadèmes et mitres d'or et d’argent constellés dé perles, de diamants, de rubis et d’émeraudes ; colliers de perles soutenant des plaques de diamants, pendants d’oreilles richement ciselés et tombant en anneaux massifs sur les épaules; bracelets, anneaux d’or et d’argent autour des jambes et jusque sur les pieds ; enfin, le faste éblouissant des antiques nations de l'Orient.
La façon bizarre dont les femmes peignent leur figure rappelle à l’esprit Jézabel, et
cet éclat emprunté
Dont elle eut soin de peindre et d’orner son visage,
Pour réparer des ans l’irréparable outrage.
Les cils sont noircis au Koheiil, et cet artifice prête à des yeux naturellement grands et brillants, un éclat singulier et des scintillements étranges.
Les unes se contentent d’étaler du vermillon sur leurs joues; les autres les couvrent d’un fard blanc, et y dessinent, avec du cinabre, des triangles qui rappellent les barbares peintures en honneur parmi les sauvages du Nouveau Monde.
Toutes ont les pieds et les mains teints d’une couleur résineuse d’un rouge sombre : elles l’obtiennent en pressant une sorte de poix gluante de henné, autour de la partie qu’elles prétendent ainsi embellir.
Enfin, en passant sur leurs lèvres et leurs gencives une écorce colorante, elles obtiennent une autre teinture rougeâtre qui met le sceau suprême à tant de charmes.
Chacune de ces femmes vient, à son tour, au milieu du cercle attentif, et exécute une danse qui n’admet pas les grandes évolutions : elle n’en est que plus caractéristique.
La danseuse tourne lentement sur elle-même en précipitant le battement de ses pieds, qui quittent à peine le sol. Elle tient suspendue au-dessus de sa tête, pudiquement inclinée, une écharpe de soie qu’elle élève d’une main, tandis que de l’autre elle la retient sur sa hanche.
Les hanches ondulent d’abord d’un mouvement à peine sensible qui se
lO
développe, toujours plus vif et plus marqué, jusqu’à ce qu’enfin il se change en frétillements et en soubresauts convulsifs.
L’art suprême est de restreindre les mouvements aux parties inférieures du corps, de telle sorte que le buste soit immobile.
Ces évolutions atteignent un étrange degré d’expression ; à peine peut-on les regarder sans rougir; et cependant des jeunes filles, presque des enfants, apprennent avec ardeur ces danses qui exigent certainement des notions précises et étendues sur l’art de provoquer aux grossières voluptés.
Je me suis toujours étonné, continue M. Cotte, de l’enthousiasme de certains voyageurs lorsqu’ils parlent de la beauté des Juives du nord de l’Afrique. Sans doute la plupart de ces femmes ont des traits plus réguliers, des yeux plus grands et plus brillants que ceux des femmes du Nord de l’Europe. Mais en revanche, quelle absence de noblesse? Quelle grossièreté même sur tous ces visages! L’âme semble étouffée sous cette enveloppe opulente, et jamais la sensibilité ne vient illuminer ces traits mornes et froids. Les yeux sont purs et doux, mais de cette douceur inanimée qui est propre aux yeux des génisses ruminant à l’aise au milieu d’herbes grasses. Non, les Juives africaines ne sont pas belles. La fraîcheur du teint, l’éclat d’une beauté qui s’épanouit à l’abri des orages de l’esprit et du cœur, font presque tout le charme de ces êtres qui croissent et se développent à l’ombre de leurs alcôves, et à la manière des plantes grasses; encore ces charmes ne font qu’apparaître pour s’évanouir aussitôt.
Le soin que les Juives, ainsi que nous l’avons dit plus haut, comme d’ailleurs toutes les femmes de l’Orient, prennent de s’engraisser de bonne heure, ne tarde pas à en faire des êtres informes qui deviennent repoussants bien avant la quarantième année. Ces traits feront assez comprendre que les grâces délicates ne se révèlent guère au sein du peuple Israélite africain. Tout y est matériel, et rien de plus
Les cérémonies religieuses n’échappent pas à ce cachet de grossièreté : les bœufs que l’on égorge en présence des invités, le sang de ces victimes qui couvre les murailles et dont on asperge l’assistance, les mets qu’on dévore depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, les parfums qu’on prodigue, tout enfin, jusqu’au luxe sans art qui fatigue et éblouit, rappelle cet “Israël incrassatus, impingiiatîis, dilatatiis ’’ à qui Moïse reprochait ses grossières préoccupations.
Les fêtes du mariage finissent par une procession qui conduit la mariée dans la maison de son époux.
Pendant les huit jours que durent ces fêtes, la fiancée est restée assise sur un lit de parade, entourée de ses plus jeunes compagnes. Elle a passé les dernières heures sur un trône élevé, grave, muette, les yeux baissés, ne trahis-
sant, par aucun mouvement, ses émotions intérieures ni surtout la fatigue qui Taccable,
Elle a dù résister aux facéties et aux provocations des assistants, qui se font parfois un plaisir de mettre à l’épreuve l’empire qu’elle doit garder sur
tous ses sens.
Enfin un dernier effort des matrones savantes dans l’art de la parure et de la coquetterie ajoute à sa splendeur et à ses ajustements,
La victime est ornée pour le sacrifice : on la couvre d’un long voile traînant.
Les amis du fiancé l’enlèvent à bras sur son trône, et la procession part, chantant sur des tons criards et avec d’aigres voix de fausset les poésies du Roi-Prophète, qu’on ne saurait guère traduire en accents plus déchirants.
Cette procession se fait la nuit, aux flambeaux.
Vue de loin, au milieu des rues blanchâtres éclairées par la pâle lueur des étoiles, elle offre un aspect vraiment fantastique.
Tel est l’appareil dont on environne les unions qui perpétuent la race
la plus patiente et la plus torturée du globe.
La plus torturée ! Disons à ce propos qu’aujourd’hui la protection des chrétiens s’étend de plus en plus sur les Juifs d’Afrique et que leur sort s’adoucit considérablement.
AURES : êtres mixf tes, produits par
1 le brassage et le
malaxage des générations et des croisements du triple contingent ethnologique berbère, arabe et nègre. La femme mauresque fait surtout ressortir ce mélange des races, comme aussi la corruption des grandes villes.
Dès dix ans les mères mauresques dressent leurs filles à la sensualité. Leur seule éducation est le guide de la parfaite prostitution légitime. Epouses et concubines sont d’une dextérité merveilleuse, et l’on assure que les Mauresques sont les femmes les plus ingénieuses à satisfaire la bête humaine.
C’est vers 12 ou i3 ans que la Mauresque échappe à sa famille par le mariage ou la prostitution.
Mêmes dans les familles mauresques riches on n’a que de l’indifférence pour les filles qui doivent si tôt s’en séparer.
C’est parmi les Mauresques que se recrutent surtout les “ rikats ” ou lorettes.
La “ rikat ” suit les théâtres, les concerts, les bals, soupe gaiement et mène la vie la plus dissipée et la plus joyeuse du monde (L. Liesse).
On la rencontre en joyeuse compagnie dans les cabarets élégants des environs d’Alger, à Saint-Eugène, à la pointe Pescade, ou au Jardin d’essai.
Elle affectionne les couleurs criardes, mais sort voilée de manière à ne montrer que ses grands yeux noirs avivés de “ Koheul ” et brillant dans l’intervalle du voile et du haïk, ses bas blancs bien tirés et ses mignonnes chaussures vernies découvertes et arrondies par le bout.
Dans une étude sur l’Algérie en 1896, M. C. De Varigny nous dit, à propos d’Alger, que l’un des quartiers les plus curieux de la Kasba, ou ville arabe, est à coup sûr celui où se trouvent agglomérées ces maisons interlopes que l’on rencontre dans tous les ports de mer, dans toutes les grandes cités.
Il emprunte ici, au cadre étrange et au mélange des races, un aspect singulier, de nature à éveiller' l’attention et à impressionner l’imagination.
M. De Varigny eut l’occasion de le visiter en compagnie d’un guide sûr et compétent, un docteur connu et respecté des louches habitants qu’il soigne depuis des années. Avec lui on peut sans danger s’aventurer la nuit dans ce dédale de ruelles où grouille tout un monde dont on ne soupçonne pas l’existence, terré qu’il est dans des tanières souterraines, dont les portes closes ne laissent filtrer que d’indistinctes rumeurs.
. Mais le docteur-guide est partout le bienvenu.
La porte à laquelle il frappe s’ouvre.
De l’intérieur, par un judas pratiqué dans l’épaisseur de la muraille, on l’a. reconnu. Par un couloir étroit on introduit les visiteurs dans un vaste sous-sol dallé de marbre.
Des colonnes supportent le faix de la maison.
Entre ces colonnes, sur les divans d’apparat encadrés de tentures aux
vives couleurs, des femmes aux costumes brillants, aux pendeloques bruyantes, sont étendues en des poses d’odalisques.
Les instruments préludent, les danseuses s’étirent, puis, sur un mode monotone et rythmé, glissent plus qu’elles ne marchent sur le marbre poli.
Le rythme s’accentue; les you-you s’accélèrent; les battements de mains se succèdent, cadencés, rapides, plus rapides encore, entraînant dans leurs vertigineux appels les aimées éperdues dont les voiles tourbillonnent, dont les petits pieds battent fiévreusement
le corps tout frémit sous le qui, tout-àet les laisse affaissées, sur
des femmes Ouled-Naïl, lots, par un pittoresque gnent sous naïves
elles gagnent assure-t-on, elles seront feront d’excellentes mères
les dalles, dont entier vibre et violent effort, coup, cesse r e t O m b e r , les épais tapis.
Ce sont de la tribu des que les mate àpeu-prèsplus qu’exact, dési le nom d’“ alouettes
Dans ces antres leur dot et, ^mariées, d’honnêtes femmes et de familles.
Elles sont nom aussi les Mauresques,
Espagnoles.
Parfois la lorsque des bâti sont mouillés
exemple, et que
permission de nuit.
Ils descendent leur paie, impatients de la “ bordée à courir ”.
Sur le seuil étroit de leurs demeures les filles de l’Islam, adossées au mulet comme figées en une pose hiératique, les regardent passer sans appels ni provocations. Il en est de belles, très-belles même, d’une beauté orientale; il en est de jolies, fines et gracieuses, toutes muettes en leurs attitudes statuesques, mais avec un énigmatique sourire aux lèvres. Autres sont les Espagnoles, agaçantes et bruyantes, accompagnant leurs voix gutturales du cliquetis de
breuses ; nombreuses les Kabyles et les
Kasba est en fête ; ments de guerre dans le port par les matelots ont la
à terre, lestés de
leurs castagnettes. La rue qu’elles habitent est la plus surveillée parla police. Les rixes y sont fréquentes ; les femmes y incitent les hommes et elles-mêmes y prennent part. Ça leur est un plaisir les coups échangés, les couteaux qui brillent, et le sang qui coule.
Parvenus au sommet du quartier arabe d’Alger, M. De Varigny s’engage, à la suite de son guide, dans un bois d’eucalyptus sombre et odorant, repaire de bandits à cette heure nocturne, et, par un sentier à peine visible, les promeneurs arrivent au bord d’un ravin dénudé, aux parois presque à pic et semé d’innombrables taches blanches.
Ces taches, ce sont les tombes arabes du cimetière d’El-Katar, longue vallée qui emprunte aux rayons lunaires argentés un aspect fantastique.
Rien de plus étrange, écrit M. De Varigny, que cette brusque antithèse entre la vie et la mort, entre la cité des vivants et cette nécropole.
Nécropole profanée, comme la cité voisine!
Çà et là, sous l'ombre des arbres, entre les tombes, des formes blanches se meuvent, fantômes errant au hasard. C’est le rebut de la Kasba, les femmes vieillies et flétries qui fuient la lumière crue, entraînant ici des amants de rencontre. Il ne fait pas bon s’aventurer seul en ce lieu perdu dont la beauté séduit cependant, et où l’on aimerait rêver pendant les heures de ces belles nuits.
Voilà à peu près tout ce qu’on voit de la femme dans les villes à population mêlée.
Dans la campagne, les femmes ne Sont pas voilées.
Elles vaquent à leurs affaires, mais elles évitent, quand elles le peuvent, le regard des étrangers.
Monsieur E. Levasseur, qui parcourut la Tunisie en avril i8g6, écrit à ce sujet :
Les femmes se cachaient à demi derrière les tentes ou des broussailles sur notre passage, tout en nous regardant et en poussant — par ordre supérieur probablement — leur “ you-you ” d’allégresse, qu’elles accentuent en se frappant la bouche avec les doigts.
Parmi celles aperçues, j’ai le regret de dire que ce n’est pas, à beaucoup près, la majorité qui m’a frappé par la régularité des traits ni par la grâce de la personne; il est vrai que ce sont des paysannes qui se trouvaient devant nous. Cependant l’homme, qui est le maître, a une dignîté d’allures quî le distingue, à la campagne non moins qu’à la ville; drapé dans son
burnous souvent sale et déchiqueté par le bas, il a un grand air sculptural et des poses antiques, dont n’approchent pas les Européens dans leurs vêtements étriqués.
La femme n’a rien de cette noblesse ; elle est un animal domestique, séquestré, ignorant et timide, en public du moins.
La femme vit dans une condition sociale très inférieure.
Elle ne reçoit pas d’instruction et elle se marie trop tôt pour avoir une volonté raisonnée ; ce qui ne l’empêche pas d’avoir des caprices et des passions. Ce qui n’empêche pas non plus qu’il se rencontre des femmes de tête qui mènent leur mari comme un simple Européen.
La loi musulmane confère à la femme mariée plus de droits qu’on ne le suppose généralement en Europe, et même certains droits qu'en France les femmes ne possèdent pas ou ne possédaient pas naguère.
Mais, d’autre part, c’est à elle qu’incombent tous les gros travaux et elle est parfois maltraitée et battue comme une bête de somme.
A tout prendre cependant, son labeur ne paraît pas plus pénible que celui de nos femmes.
Riche, elle ne fait rien parce qu’elle a des servantes, et on peut lui appliquer la définition petit être qui s’habille, babille et se déshabille”.
Pauvre, elle s’occupe peu de son ménage, parce que, sous la tente et le gourbi, il n’y a pas de ménage à faire et que la cuisine est tout à fait sommaire; la tenue de l’intérieur n’est pas beaucoup plus absorbante, dans la petite maison de pierre ou de pisé.
Elle blanchit, il est vrai, le linge : mais on porte peu de linge.
Elle passe une partie du temps dont elle dispose à tisser des burnous, des haïks ou des tapis; le plus souvent, l’argent qu’elle en tire ne tombe pas dans la communauté : il est son profit particulier.
La grande faiblesse de la femme tunisienne vient de la polygamie et du divorce.
Toutefois, les polygames sont l’exception.
Dans la classe aisée, les femmes stipulent souvent, par contrat de mariage, qu’il ne leur sera pas donné de compagne.
Dans la classe pauvre, le mari n’a pas le moyen de nourrir deux femmes, quoique cependant, lorsque l’unique épouse est devenue vieille, il en prenne souvent une jeune, s’il le peut, et relègue la première à l’état de servante.
Mais, chez les Arabes, comme chez les Kabyles, le divorce facilite une polygamie successive.
Le mari répudie sa femme quand il lui plaît, par le seul fait de sa volonté; ce n’est que dans le cas où cette rupture soulève un débat d’intérêt qu’on va
devant le Caïd qui juge; en général, la femme est autorisée par celui-ci à emporter ses bijoux et sa dot.
Si c’est la femme qui demande le divorce, il faut nécessairement aller devant le Caïd pour avoir une décision.
Nous reviendrons en détail sur tous ces points dans les chapitres que nous consacrerons à la femme arabe du Sahara.
C’est à dessein que nous n’avons pas parlé des Européennes ayant passé la Méditerranée et installées en Algérie, en Tunisie, au Maroc.
Elles y mènent la vie d’ici, sauf celles qui crurent devoir répondre à l’amour de quelque Musulman de marque.
Tel fut le cas du shériff de Ouazzan’.
De par la tradition, il est le Maugrabin le plus proche de Mohammed, lieutenant d'Allah sur cette terre; le Sultan du Maroc lui-même ne vient qu’après lui.
Ouazzan’ est la cité sainte qui obéit à ce Maugrabin; mais lui, compétiteur possible au trône du Maroc, a peur de son maître; il s’est donc établi à Tanger, sous l’immédiate protection des écussons consulaires.
A se frotter au monde diplomatique, le shériff de Ouazzan’ a pris des goûts européens, grossièrement accommodés à sa nature africaine.
Il a convoité et épousé une femme de chambre anglaise qui fut, dit Picard, toute glorieuse de s’accoupler à ce noir étalon.
Elle joue à la Shérifa, à la princesse, l’accompagnant dans les voyages pieux durant lesquels il collecte les offrandes des croyants ; et, vêtue alors en Mauresse, elle stationne aux portes des villes, quêtant sur un tapis.
Lorsque, en 1887, Picard se trouva à Tanger, il y avait brouille dans cet étrange ménage; l’homme accusait la femme d’avoir trop longtemps visité, suides vaisseaux en rade, les officiers de la marine de Sa Majesté britannique.
Ils vivaient séparés : lui, dans sa maison aux persiennes vertes, tendrement familier avec quelques adolescents; elle, dans une villa, hors des murs, au lieu dit Marshan.
Se sont-ils raccommodés depuis?
C’est encore Picard qui nous raconte qu’à Méquinez,le noir Kaïd Rha, qui servait la mission belge envoyée au Maroc en 1887, prit une troisième épouse légitime, blanche.
A l’aurore qui suivit sa nuit de noces, il tira trois coups de fusil pour signifier qu’il avait trouvé l’épouse vierge
« A moins, ajoute le voyageur, qu’elle n’eût usé de la petite vessie, popu- » laire ici, pleine de sang d’un innocent pigeon égorgé ad hoc. Car elle est très » relative la chasteté féminine au Maroc, et la fidélité.
» Les occasions sont rares, mais empoignées d’enthousiasme. Dangereuses, » car la jalousie de l’homme est implacable. La femme, dressée à la polygamie, » ne s’en soucie. «
Rappelons ici l’étonnante démarche que fit faire auprès de Louis XIV, par son ambassadeur Sidi-Abd-Allah-Ben-Aïssa, le quatrième prince de la dynastie des Shériffs du Maroc.
Moulaï-Ismaïl, féroce et fanatique, descendait jusqu’à la prière pour attirer dans son harem la fille du roi très chrétien et de M^^® de La Vallière.
Sur le récit qu’on lui avait fait des charmes de la jeune princesse de Conti, il lui offrait galamment la meilleure part de ses faveurs.
On s’en divertit fort à la Cour du Grand Roi.
Cet étrange incident diplomatique, qui peut-être inspira à La Fontaine sa fable du Lion Amoiirenx, fut célébré par tous les rimeurs de l’époque :
Votre beauté, grande princesse,
Porte les traits dont elle blesse Jusques aux plus sauvages lieux;
L’Afrique avec vous capitule,
Et les conquêtes de vos yeux Vont plus loin que celles d’Hercule.
Pour en finir avec l’interpénétration africo-européenne, empruntons à “ El Moghreb Al Aksa ”, le récit que fait Picard d’une cérémonie de circoncision.
« Une dame anglaise nous a invités à y assister.
)) Chez elle, oh! shocking!
» Il s’agit de l’enfant d’un de ses domestiques maures.
)) La maison est hors et proche des remparts, dans la partie haute du site » tangérien, avec vue sur la mer ; Trafalgar, Gibraltar, sacrés pour un cœur » britannique, silhouettes vagues, couchées en nuages à l’horizon.
» L’habitation est en construction, méli-mélo anglo-arabe, et quand nous » arrivons, un méli-mélo de personnages peuple cette architecture composite.
» En bas, dans une pièce mauresque que profanent deux Windows à pompe,
» le long des murs, en l’inévitable accroupissement, un orchestre de natifs :
» hautbois, tambourin, violon tenu entre les jambes et raclé en violoncelle,
» accompagnés de temps à autre par des chants en fausset qui s'éveillent,
» planent, et retombent, se taisant mollement.
» En haut, sur la terrasse, des pliants, des fauteuils en canne, des misses J) et des gentlemen, des senhores et des senhoras. On dirait ces groupes aux )) coins des planisphères, symbolisant les parties du Monde.
w Dans une chambre défendue aux hommes, les femmes habillent le » mioche qu’on va mutiler et qui pleurniche. Il a sept ans. On le costume en )) mage et on lui persuade qu’il s’agit de le couronner. Il saura tantôt de quoi » il retourne.
» Les dames que nous entourons ne font pas la moindre allusion à l’opé- » rations
» Moi j’y pense.
» Elle est antique comme la gêne que devait causer à une humanité infé- » rieure, encore mal définie dans ses organes de transition, l’hypercroissance » de certaines membranes.
)) Antique aussi comme le sémitique sacrifice humain des nouveau-nés » dont elle est peut-être le dernier vestige, symbolisant le tout par la partie, et » par une partie inutile.
» Rien d’elle dans le Coran.
» Mais elle s’est maintenue dans la curieuse et parfois enfantine organisa- » tion de la propreté sociale que Mahomet crut devoir imposer à une race natu- )) rellement négligente et sale.
)) L’ablation du prépuce, cette poche où s’accumulent les sécrétions » sébacées.
)) Contre les insectes immondes, l’épilage prescrit aux femmes, qui, ingé- ' )) nument, remplacent la toison naturelle par des tatouages d’arabesques ou de )) petites fleurs; le rasement des cheveux chez les hommes, sauf chez les Ber- » bères; la mèche latérale par laquelle l'ange de la mort les saisira au jour des » résurrections.
» En outre, le lavage quotidien de tous les trous, cinq fois; à défaut d’eau,
» l’emploi de sable fin ou d’une pierre pour un nettoyage intime abusivement » pratiqué jusque là par les doigts.
» Et malgré tout, la saleté sémitique instinctive transsude, incompres- )) sible, allant chez les Juifs marocains aux proportions épiques, avec cette » excuse imprévue : on doit procéder à tant d’opérations indécentes ou » dégoûtantes pour se faire propre, que rien n’est sale comme la propreté!
— ig —
»... On a achevé de costumer le petit et voici qu’on le porte, toujours lar- )) moyant, vers un cheval enharnaché : sur l’échine la haute selle maure, rouge,
» dressant ses deux troussequins, derrière, devant, entre lesquels le cavalier » s’emboite, indésarçonnable.
» Le bonhomme est affublé en roi de carreau. Il a les yeux gonflés, et, pleu- » rard, hoquète. Un cortège se forme ; deux valets tiennent les brides; deux » autres, à droite, à gauche, en dégagements secs, claquent de grands mouchoirs » pour chasser les mouches.
» Le hautbois nasillard, le tambourin sourd vont après, soufflant et battant )) leur querelle en une marche discordante. Sans interruption, les joues se » gonflent et se dégonflent, les avant-bras frappent des coups saccadés. On dit » que ces hautboïstes, pour leur apprentissage, afin de ne rien perdre de leurs » fluides aériformes, s’enfoncent la croupe dans le sable, en bain de siège, et » alors rassurés contre toute déperdition, soufflent, soufflent à toute poussée.
» La troupe serpente dans les allées du jardin et s’éloigne, joyeuse et solen- » nelle, vers la mosquée voisine, celle de la Kasba.
» Les femmes maugrabines, venues sur le seuil, saluent le départ de i-ou !
» i-ou ! aigus, vivats féminins du pays.
» I-ou ! i-ou ! i-ou ! blanches par le voile de leurs haïks, et criardes, on dirait )) des mouettes.
)) Nous avons regardé du haut de la terrasse. Nous devisons en attendant » le retour.
» Je cause avec une nièce de notre hôtesse, rousse à teint de crème safrané » de taches de rousseur mettant une poudre d’or charmante sur ses joues lactées » et mouchetant de mignons pucerons les ailes de ses narines délicates. Un » doux visage à caressant sourire qui vous induit, sans préambule, en flirtation. » Et je flirte, elle se laissant faire, gentiment.
» Mais voici que le rythme musical vaguement revient.
» La cérémonie est finie, le couteau de pierre a fait son office.
» Le petit roi approche. I-ou! Les femmes ont entendu... I-ou! i-ou! elles » acclament le baptisé, le vrai Musulman qu’on vient de faire.
» Assises dans les herbes, criardes sous le soleil qui darde, on dirait des » cigales.
» I-ou! i-ou! i-ou! elles se sont dressées, elles le reçoivent dans leurs bras » et l’emportent dans le réduit où, tantôt, elles ont composé sa toilette.
» Et nos dames européennes, y compris ma miss adorable, quittent préci- » pitamment la terrasse et vont voir de quoi et de combien le jeune opéré, » plus larmoyant que jamais, et qu’on apprivoise avec des bonbons, a été » amoindri. »
UAND la civilisation apportée par la marée aryenne montant sur l’Afrique sémitique, gagnant sur son littoral septentrional, aura-t-elle changé tout cela?
, . Qui pourrait répondre !
Et les voyageurs d’alors ne regretteront-ils pas les sensations artistiques puissantes que suggèrent aux voyageurs d’aujourd’hui les spectacles étranges dans lesquels ils se meuvent? Mais quittons la ceinture méditerranéenne; enfonçons-nous vers les oasis où s’abriteront longtemps encore, impurs de tout contact aryen, les douars des tribus arabes.