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Scène macabre prêtant autant à rire qu’à pleurer

Tout en me défendant contre les assauts de fourmis rouges à cuisante morsure, je me demande d’où vient que dans le seul groupe Wangata certains chefs sont enterrés au milieu de leurs villages, en grande pompe, avec cercueils

sculptés, danses, cortèges, etc., tandis que d’autres, comme N’goulou, sont enfouis dare dare dans la sylve broussailleuse : aussitôt morts, aussitôt en terre, tandis que j’ai vu plusieurs chefs conservés des mois entiers avant l’enfouissement.

Chez N’goulou pas de cortège; chez Montoutou toutes les femmes, plus de deux cents certainement, avaient processionné pendant tout un mois.

N’goulou gît au loin dans la brousse; Montoutou repose au milieu de son village sous un hangar soigneusement entretenu.

Pourquoi ces différences?

Mais me voici bien loin de mon sujet. J'y reviens.

J’ai signalé, et on ne saurait trop y insister, l’influence de l’action des civilisés au cœur de l’Afrique, influence se manifestant surtout par la sécurité qu’elle procure dans le rayon déjà étendu de ses nombreux établissements. Mais la

conséquence la plus curieuse à signaler me paraît être, sans conteste, que des noirs du bassin du Congo commencent à se marier d’après notre Code civil, avec témoins, acte de mariage, inscription à l’état civil, etc.

J’eus à unir trois couples noirs; la première fois il s'agissait d’un Zanzibarite qui, après cinq ans de bons services, s’unissait à une belle fille, Atouma, laquelle avait été sa compagne jusque-là.

Puis je consacrai le mariage de M. Amba avec Adie, et de M. Bana’n’-

koussou avec le nom ne me revient plus; mettons Sourira ou Erémi-

singui.

J'agissais comme délégué du gouverneur général, et malgré ma grande tenue et la gravité de mes fonctions je ne pus m’empêcher de sourire, lorsque le docteur Charbonnier et l’adjudant Misson me déclarèrent, par écrit, qu’ils ne connaissaient aucun empêchement légal au mariage de M. Amba, journalier, natif du Lopori, avec Adie, ménagère, native de Bolengui.

Que voulez-vous? Il paraît qu’il n’y avait rien de mieux à faire que d’appliquer strictement les prescriptions de notre Code civil à ces sauvages, qui ne connaissent souvent père ni mère, ni leur lieu de naissance, ni leur âge...

Quoi qu’il en soit, M. Amba et Adie ayant déclaré vouloir se prendre respectivement pour époux, je leur fis lecture des articles du Code civil et les déclarai unis par les liens du mariage.

Ce fut ensuite le tour de M. Bana’n’koussou avec la demoiselle dont j’ai oublié le nom. Je dis demoiselle, mais son embonpoint significatif devait la rendre heureuse d'aCquérir le titre de madame.

Ces deux couples noirs reçurent de notre générosité un flacon de sel fin, deux grandes pièces d’étoffe, et les maris chacun une vieille culotte.

Après quoi ils regagnèrent en pirogue pavoisée la mission américaine. C’étaient, en effet, des prosélytes de cette mission, libérés par la générosité des chrétiens d’Europe, et qui, soustraits aux moeurs de leur patrie, allaient devenir un exemple pour tous les environs.

Et de fait, moins d’un mois après la célébration de ce double mariage, je recevais, un dimanche après-midi, la visite de quatre adolescents de la mission.

« — Nous venons te demander de nous donner une femme et une mokande (contrat sur papier) comme tu as donné à Amba et à Adie. D'après la loi de Dieu (Bembo na Djakomba) que le missionnaire nous a fait connaître, nous ne pouvons plus comme jadis jeter nos gourmes à l’aventure. C'est pourquoi nous venons vers toi, notre chef à tous ici, afin que tu nous donnes une femme ou que tu dises au missionnaire de nous en acheter une; tu nous marieras et tu nous remettras notre mokande. »

Eorce m’est de reconnaître l’embarras où me jeta cette démarche

inattendue. Je m’en tirai tant bien que mal en leur disant que j’en parlerais au missionnaire, afin de savoir si par leur conduite ils méritaient une réponse favorable; en tout cas ils étaient encore un peu jeunes pour être mariés comme les blancs, et ils devaient me promettre d’être patients pendant une douzaine de lunes encore, après quoi le blanc ne manquerait pas de combler leurs vœux.

J'accentuai ces déclarations en gratifiant chacun d’une poignée de tabac et de ma vieille pipe en bois. Ils s’en allèrent enchantés.

L’anecdote que je viens de rapporter est de portée plus élevée qu’il ne pourrait paraître de prime abord.

Elle montre de pertinente façon, et c’est ce que nous n’avons cessé de dire en toute occasion, que c’est avant tout par l’exemple des civilisés que ces populations arriérées marcheront à grands pas dans les voies de l’évolution.

Il ne faut pas songer à voir les générations actuelles se transformer du tout au tout, sauf là où la force doit intervenir : nous entendons dans la pratique des sacrifices et de la traite des esclaves.

Pour ce qui est de l’établissement de la famille ainsi que nous la comprenons, c’est par l’action lente des missions religieuses et des établissements de l’Etat que se fera la transformation.

Déjà les registres de l’état civil des noirs sont tenus dans toutes les stations ; d’année en année augmente le nombre des inscriptions, et chacune de ces inscriptions marque un acquit définitif de la civilisation sur la barbarie.

Dans cette lutte si émouvante, un rôle magnifique est dévolu à la femme blanche.

Nous ne croyons pouvoir mieux faire, pour le spécifier, que de reproduire les appréciations émises par nous dès notre premier retour d’Afrique, appréciations auquelles nous n’aurons à faire que des modifications de chiffres.

Congo-Minotaure Cimetière des blancs Voilà quels étaient, quels

sont encore les éléments d’appréciation des masses.

Etablir par statistiques que l’opinion s’est égarée au sujet des décès, que toute œuvre comparable à celle du Congo entraîne un nécrologe inévitable, d’ailleurs considérablement réduit par l’expérience acquise et le développement des ressources, n’est pas chose facile quand on s’adresse aux masses; mais ce que le raisonnement, les exposés déductifs ne sauraient faire, un exemple toutpuissant le fera : c’est celui des courageuses femmes qui, malgré tout, n’ont pas craint d’affronter le climat africain, et qu’on trouve aujourd’hui en plein cœur du Continent Noir, heureuses, bien portantes, élevant des familles déjà nombreuses, garçons et filles venus au monde là-bas et merveilleux de robustesse.

alors que la légende court toujours qu’au Congo la femme blanche, comme les plantes des zones tempérées, est frappée de stérilité.

Beaucoup d’Européennes vivent depuis longtemps à la Côte, femmes de fonctionnaires, de missionnaires ou de commerçants. C’est par le Congo, et depuis cinq ou six ans seulement, que le centre de L’Afrique a été atteint par des Européennes, presque toutes Anglaises et Belges. Et ainsi, une 'fois de plus, se révèle la grandeur civilisatrice de cette œuvre extraordinaire, car parmi tous les éléments de développement humanitaire qui viennent combattre le bon combat contre la barbarie, c’est la femme blanche qui joue le plus beau rôle.

J’ai dit plus haut que c’est surtout son exemple qui vaincra, en Europe, ce préjugé que le blanc ne saurait vivre sous l’Equateur :

« Comment, dira-t-on, les femmes vont au Congo! Elles s’y marient et elles y ont de beaux enfants! Mais alors, ce n’est donc pas au climat seul que sont dus ces décès dont on a voulu faire un épouvantail? »

Eh non! le climat n’est pas seul à accuser! Mais il serait trop long de dire ici les causes réelle de cette mortalité en apparence si effrayante : disons seulement que le Belge paie son apprentissage de la vie coloniale dans laquelle il est jeté brusquement sans avoir, comme les autres nations, des éléments d'adaptation séculaires. De là, pour les vaillants, des excès de production et de fatigues sans jamais de repos (surmenage mental et corporel), et pour d’autres, insuffisamment trempés, trop de mécomptes et de désespérances spleenétiques, causes de déchets autrement efficientes que le seul climat. Devant cette situation, la ligne de conduite à adopter doit être : patience, courage, persévérance, afin que l’expérience, en s’acquérant vite, se paie de moins de sacrifices.

Ceci dit, ne sent-on pas quelle influence réconfortante peut avoir la présence de femmes dévouées dans nos établissements d’Afrique? Pourquoi la situation des missions protestantes est-elle si florissante? C’est que dans ces milieux devenus, à part le voisinage, identiques aux intérieurs familiaux d’Europe, avec des femmes jeunes, gaies, rieuses, de beaux enfants poussant vigoureusement au soleil, l’homme se fait plus aisément à l’Afrique; il n’a plus si souvent la fièvre, la bile, l’horrible spleen!,..

Aussi le nombre des missions protestantes au Congo s'accroît-il de façon extraordinaire. Il existe actuellement cinquante six établissements fondés par les protestants anglais, américains et suédois de \d.Baptist Missionary Soaety ; de V American Baptist Mtssionary Union; de la Swedish Mission; de V American Southern Br esbyterian Mission; de la Congo Balolo Mission; de V International Missionary Alliance; de la Mission Ecossaise ; des Seventh Day Baptists.

Cinquante six points, disons-nous, sont déjà occupés par plus de 220 personnes des deuxsexes.Et jene crois pas metromper en attribuant cette puissance d’occupation de l’élément protestant à la femme, à l’épouse bientôt mère, dont

la faiblesse s’appuie sur un mari aimé. Ainsi réunis chacun prend courage, force et confiance. Et alors, tandis que court toujours la légende scientifique que les plantes des pays tempérés sont frappées de stérilité au pays du soleil, on voit s’épanouir sur les rives du Zaïre et de ses affluents des familles comptant déjà jusque trois enfants : Maggie, Charlie et Allan Banks sont venus au monde au milieu des Wangata de l’Equateur, respectivement le i3 septembre 1888, le 20 mars 1891, le 4 mai 1892.

L’argument de la stérilité primordiale étant ainsi vaincu, Ceux qui s’en servaient comme d’un épouvantail n’ont pas désarmé. Ils ont inventé la stérilité secondaire, tertiaire, quaternaire, etc.

Les premières graines, venues d’Europe poussent, s’écrient-ils, eh bien, elles ne donneront pas de nouvelles semences, et si elles en donnent, ces semences ne reproduiront pas !

N'empêche que plus je ressemais mes salades, mes haricots, mon tabac, mes tomates, mes aubergines, mon cresson, plus mes plantes prenaient de vigueur : elles s’acclimataient. De tous côtés : à Banane, à Borna, à Moukiboungou, à Loutété, à Tchoumbiri, à Bolobo, à Irebou, à l’Equateur, à

Monsembé, etc., etc., courent des enfants blancs, émerveillement des milliers de mamans noires qui viennent les admirer, les toucher comme des fétiches portant bonheur. En voyant ces petits blancs grandir, toujours choyés de leurs parents, en observant comment les Européens élèvent et instruisent leurs enfants, les yeux de ces sauvages s’ouvriront tout seuls à la lumière et, une fois de plus, le monde civilisé pourra se féliciter de l’accomplissement si heureux des charges qui lui incombent au pays noir.

J’étonnerai, sans doute, plusieurs de ceux qui me liront en leur apprenant que des mariages de blancs se célèbrent aujourd’hui en plein centre de l’Afrique. En mars 1892, je procédais à Bongandanga, sur le Haut-Lopori, au mariage de M. Richard Cole, Anglais, avec miss Margarett Dalgarno, Écossaise. Les témoins étaient MM. Scarnell, missionnaire anglais, et un Danois, Gustafsôn, mécanicien de notre petite chaloupe Ville de Charleroi.

Ainsi, au milieu de populations séculairement cannibales et courant sans la plus petite feuille de vigne, à i,5oo kilomètres de la mer, nous nous trouvions cinq Européens de trois nationalités différentes, et trois d’entre eux, un Belge secondé d’un Danois et d'un Anglais, unissaient les deux autres selon les prescriptions de notre code civil.

« — Master Richard Cole, are you consenting to take miss Margarett Dalgarno like wife? »

« — Yes, sir. »

(c — Miss Margarett Dalgarno, are you consenting to take master Richard Cole like husband? »

« — Yes, sir. »

Il y eut banquet; la table était garnie de branches d’oranger cueillies aux bosquets voisins; des bambines, noires comme encre dans leur jolie robe rose, nous servaient; dehors, sous le soleil à pic, plus de cinq cents moricauds de tout âge et de tout sexe, aussi nus que possible, hurlaient et dansaient avec frénésie; ils ne savaient pas bien ce qui s’était passé, mais comme il y avait eu distribution de perles, de grelots, de miroirs, tous s’en donnaient d’autant plus à cœur joie qu’ils n’avaient plus crainte de voir leurs ébats brusquement interrompus par les anciennes irruptions de voisins redoutés et pillards! N’étaient-ils pas aujourd’hui sous la protection de leurs amis blancs?

Un autre mariage fut célébré en cette mission, en juin iSgS, celui deM. Bett avec Miss Whepdale, une jeune Anglaise ravissante.

A côté de ces femmes mariées vivait à Bonginda, dans la Loulongo, une jeune fille charmante, mignonne comme une poupée, miss de Hailes. Fille d’un baronnet de Londres fort riche, après avoir conquis ses grades de- docteur en

médecine elle avait dédaigné la vie frivole que lui offraient les salons où l’on danse et où l’on flirte; courageusement elle avait pris le chemin de l’Afrique.

Quand je la connus, elle était là depuis quatre ans; il y en a neuf aujourd’hui que, souriante, elle soigne le corps et l’âme de sauvages redoutables dont les instincts farouches, reprenant le dessus, ont déjà mis plusieurs fois sa vie en danger. Que de blancs ont été soignés par ses petites mains de fée! Nulle maladie ne lui répugne, et je me souviendrai éternellement de l’avoir trouvée un jour examinant les déjections d’un dysentérique auprès duquel elle venait de passer la nuit entière !

A part la robe de bure, miss de Hailes procède des filles sublimes de Saint- Vincent de Paul.

Et que de noms encore à citer à l’actif des missions protestantes : à Banza- Manteka, veuve Ingham; à Loutété, Bentley; à Bolobo, Grenfell, une charmante femme noire de Loango, gentlewoman accomplie; Darby; M'"® Harrison, femme du capitaine duPeace; à Loukolela, M'™ Schrijvener ; à Irebou, Moody, dont la petite fille porte un nom indigène, “ Amba”;

au lac Toumba, Clarke, dont le mari a douze ans d’Afrique; à l’Équateur,

Banks, qui a quatre ’ enfants, et sa sœur Murphay; à Bonginda,

M"!® veuve Mac Kittrick; à Monsembé, M‘™ Weeks, etc., etc.

La première femme de fonctionnaire de l’État Indépendant fut Ingham, alors que son mari, missionnaire anglais, commandait la station de Loukoungou (i885). Vint ensuite la femme du capitaine Valcke, qui vécut, elle aussi, courageusement de la vie d’aventures.

Aujourd’hui, de plus en plus nombreuses sont les vaillantes qui ne craignent pas d’accompagner leurs maris en Afrique; ce sont surtout les fonctionnaires du Bas-Congo qui peuvent amener leurs femmes avec eux : le capitaine Van Dorpe, commissaire du district de Matadi puis de Borna, a vécu cinq ans avec sa femme; son successeur est le lieutenant Le Clémént de Saint-Marcq, également parti avec sa femme.

A Borna, le docteur Reytter avait amené son épouse; et bientôt leur vint un bel enfant.

Le docteur Reytter en était alors à son troisième terme au Congo. Sa jeune femme était enchantée de la vie qu’elle y menait, aimée et admirée de tous poulies attentions délicates qu’elle se plaisait à prodiguer aux malades? Pour ma part, lorsque, descendant blessé du haut fleuve, j’arrivai à Borna, incapable de marcher et obligé de rester étendu chez moi, loin de l’hôtel, j’eus à me féliciter grandement d’être tombé aux mains d’un si charmant camarade que le docteur Reytter, dont l’aimable compagne ne manqua pas une seule fois de m’envoyer une part de leurs repas. Et qu’on juge comment ces merveilles culinaires étaient accueillies par un homme qui en était arrivé à trouver le maïs sec

un régal, le sirop de canne à sucre une ambroisie. En rendant ici hommage au docteur Reytter et à sa charmante femme, je ne fais entendre qu’un faible écho du concert de louanges que tous deux méritent si complètement.

Les femmes de commerçants sont également déjà nombreuses.

Et pour terminer ces lignes consacrées aux dignes épouses des pionniers de l’Afrique, pourrais-je mieux faire que de rendre un hommage ému, que tout le monde partagera, à nos soeurs de charité, épouses du Christ, le grand pionnier de l’humanité, qui ne dicte qu’une loi ; Aimez-vous les uns les autres!

C’est à la fin de i8gi que partait pour le Continent Noir la première caravane de religieuses, s’en allant sans espoir de retour, au pays que jusque-là, presque seuls, des soldats intrépides avaient osé affronter. Leur but : évangéliser leurs frères noirs et entourer de soins tous ceux qui, ouvriers blancs épuisés par un travail débilitant, travailleurs noirs rongés par des maladies repoussantes, auraient besoin de la douce assistance que des femmes seules peuvent donner. Les premières sœurs de charité ont occupé les sanitarium de Moanda à la côte, et de Kikanda près de Matadi. D'autres départs ont suivi vers Léopoldville; aujourd’hui ces femmes exemplaires sont au Kwango, au Kassaï, dans le Haut-Congo !

Elles ne marchent pas, comme les femmes de missionnaires protestants ou de fonctionnaires de l’État, aux côtés d’un mari adoré pour qui et par qui elles sont fortes! Ni la richesse, ni les honneurs ne les attendent! Et pourtant elles s’en vont heureuses, souriantes, prêtes à tous les dévouements, à tous les sacrifices, parce qu’elles ont la foi, l’espérance et la charité.

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