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DANS LE FEZZAN

Les recherches que nous avons faites dans de nombreux auteurs pour réunir des renseignements au sujet des femmes du Fezzan, nous ont permis de coordonner un certain nombre de données ethnographiques générales, qu’il sera peut-être intéressant de consigner ici.

Le Fezzan, l’antique Phasania, fut le pays des Garamantes.

La race autochtone paraît y être celle des Libyens, que, mille ans avant notre ère, les Phéniciens avaient trouvés dans le pays.

Ces Libyens étaient des nomades occupant le littoral des deux Syrtes et confinant, au sud, à des Ethiopiens.

Qu’étaient ces Libyens ?

D’aucuns pensent que cette population appartient à une race blanche identique à la nôtre, et dont l’immigration est reportée par Broca au xiv® siècle avant notre ère.

Une grande inscription de Karnak raconte que vers le milieu de ce siècle une formidable attaque combinée par terre et par mer fut dirigée contre l’empire égyptien. Par mer arrivèrent les Etrusques, avec des peuples de Sardaigne, de Sicile et de Grèce; par terre les Libyens, qui, malgré une première défaite, continuèrent leurs incursions sur les frontières de l’Egypte.

Ces Libyens, appelés plus tard Tamahon (hommes du Nord), sont représentés avec des traits européens, la peau blanche et les cheveux blonds; c’étaient vraisemblablement des hommes du Nord acclimatés sur ce sol, où cependant les Vandales, de même origine, n’eurent qu’une durée éphémère; ces hommes du Nord étaient probablement formés eux-mêmes d’un mélange d’éléments très divers.

Pour quel élément constitutif ces Libyens ont-ils figuré dans la formation des peuplades berbères que l’on vit apparaître plus tard ?

C’est là une question obscure ; mais leur action, à ce point de vue, a dû être, à coup sûr, considérable.

En dépit de toutes les étymologies que l’on a cherchées à ce mot de Berbères, la plus simple, celle qui se tire du latin “ barbari ”, semble la plus plausible.

Après les Latins, les nouveaux conquérants de cette partie de l’Afrique, les Arabes, continuèrent à appeler les indigènes ; Bcrabcr ou Bcrahra, qui veut dire : murmurer ou parler une langue inintelligible, (G. Lagneau.)

Berbères serait donc une appellation se confondant avec celle de Libyens, dans le sens d’autochtones.

Sans plus détailler cette question ethnographique, d’ailleurs fort obscure, disons que ce qui frappe au Fezzan, c’est l’extrême diversité des races : au Sud, les Tibbou du Tibesti ; au Sud-Ouest, le vrai Touareg ; au Nord et à l’Est, des colonies de Berbères du Nord; disséminés un peu partout des Arabes purs, sédentaires ou nomades, des Berbères errants, des esclaves du Bornou, du Houssa et d’autres parties de l’Afrique centrale, et enfin un petit noyau à part, qui, sans être identique à aucun des autres éléments, a beaucoup de traits communs avec eux : c’est le type fezzanais proprement dit, avec les métamorphoses que les siècles lui ont fait subir ; car l’incessant va-et-vient des caravanes, dont la traite noire formait le trafic dominant, et surtout l'importation des esclaves femelles modifièrent nécessairement le sang primitif. On comprend qu’après avoir subi l’empreinte de tant de races successives et une suite d’influences si hétérogènes, la population autochtone n’ait pu se maintenir intacte et ait perdu son cachet original. (Nachtigal.)

On trouve au Fezzan et principalement à Mourzouk, la capitale, des femmes arabes, des Berbères, des Fezzanaises et des Tibbou.

Ces dernières viennent du Tibesti, au sud du tropique du Cancer ; nous en parlerons en détail plus tard.

Disons toutefois ici qu’au Fezzan le voyageur est frappé par la différence profonde qui sépare les Fezzanaises des Tibbou.

Chez celles-ci il remarque la taille élancée, de superbes extrémités, une peau demi-foncée, le cylindre de corail superbement passé à l’aile droite du nez d’une conformation ordinairement avenante , les nombreuses et minces tresses retombant de côté sur les tempes et encadrant le fin ovale de leur figure.

Entre elles et les Fezzanaises au visage rond, épais et sans caractère, il semble qu’il y ait un abîme. Chez les dernières, les variations de teint vont depuis le rouge de l’Arabe jusqu’au noir grisâtre de certaines négresses; pour la saleté, elles rivalisent avec les Bédouines, contrastant par là d’une manière tranchée avec les Tibbou qui sont la plupart du temps très propres.

Même différence morale entre les Fezzanaises et les femmes tibbou : celles-ci, dont l’attitude et la démarche trahissent le caractère déterminé, s’occupent activement, en l’absence de leurs maris, de Tadministration de la maison, du négoce, et sont d’une hdélité exemplaire ; celles-là, au contraire, sont d’une nonchalance, d’une étourderie et d’un dérèglement de mœurs qui se décèlent dans leur extérieur.

Tibbou et Fezzanaises ont le même goût pour la profusion des anneaux en argent, cuivre, corne, ivoire, dont elles se garnissent bras et jambes.

La coquetterie de ces dames semble concentrée sur leur coiffure, qui, par malheur, dit Nachtigal, est dégouttante de graisse, d’huile ou de beurre fluide, dont le mélange avec la poussière et la terre produit une incrustation de nature peu ragoûtante.

Les négresses sont très nombreuses au Fezzan, surtout à Mourzouk; tant esclaves qu’affranchies, il y en a de toutes les tribus et de toutes les peuplades.

Il serait intéressant de rechercher, par les tatouages, si parmi ces négresses il s’en trouve venant des régions centre-équatoriales de l’Afrique ; ces recherches seraient avantageusement faites par un voyageur compétent ayant parcouru le bassin du Congo et de ses affluents.

Dès que les négresses de Mourzouk deviennent les concubines de leur maître, elles s’efforcent de singer la mise et les atours des femmes légitimes, et se parent de ces chapeaux rouges ou jaunes, brochés de soie, qu'on fabrique à Mourzouk.

La plupart du temps elles continuent à marcher à pieds nus.

Les danses et les cérémonies de mariage ne diffèrent pas suffisamment de ce que nous avons vu jusqu’ici, pour en parler à nouveau. Nous nous contenterons de rapporter encore quelques curieuses observations d’ordre spécial, faites par le docteur Nachtigal.

Le mal de Naples est très répandu par suite de l’extrême immoralité et du grand nombre d’esclaves femelles.

On l’appelle El Kébir, la grande maladie, ou aussi la Sultane, c'est-à-dire la reine des maladies.

C’est une affection pour ainsi dire en honneur, fort bien portée aux yeux du peuple, et comme elle passe pour avoir accèsjusque dans le paradis de Mahomet, pas un Fezzanais n’a honte d’en être atteint et de l’avouer ; ceci s’applique surtout à la capitale du Fezzan ; dans les petits centres de population éloignés de Mourzouk, ce mal est rare, et dans quelques-uns même inconnu.

On traite ce genre d’affection par une salsepareille qui, en certains points de la côte nord, porte le beau nom de Mabroukâ, ou Plante bénie; on a recours aussi à d’autres décoctions végétales, accompagnées d’une diète absolue.

Autre trait curieux ; on cherche à augmenter la fécondité des femmes, en leur faisant absorber les intestins salés de jeunes levrauts tétant encore leur mère.

Comme la chasteté est le moindre défaut des Fezzanaises, et que cependant une preuve de leur légèreté pourrait parfois leur créer quelques difficultés pour se marier, il n’est pas rare qu’on provoque chez elles les avortements. On se gêne d’autant moins que la loi n’a cure de ces vétilles et que les vieilles femmes peuvent impunément, en ces occasions, prêter le concours de leur expérience.

C’est du reste une idée reçue qu’un enfant peut ‘‘sommeiller” des années, ou même indéfiniment, au sein qui en a reçu le germe; aussi comme les Fezzanais ont à faire de longs et fréquents voyages, cette pieuse croyance intervientelle toujours à propos, quand, après des années d’absence, l’épouse infidèle présente au mari un surcroît honorable de famille. Peut-être maint Mourzoukois sent-il naître en lui quelques doutes; mais il n'a absolument rien à dire, car les plus sages parmi eux prétendent avoir eu des preuves indiscutables de la fréquence de ces phénomènes.

Les femmes accouchent généralement sans avoir besoin de l’assistance de

l'art.

C’est le moment d’ajouter que la médecine, au lieu d’être exercée par des praticiens de profession, est le monopole de vieilles femmes entendues à qui l’empirisme tient lieu de science. On sait parfaitement où s’arrête l’efficacité de leur concours, et; là où l’on n’a plus rien à attendre de leur expérience, on en appelle exclusivement à la religion qui, par la main des devins, livre alors ses talismans mystérieux : tantôt ce sont des versets sacrés qu’on se fait écrire, en manière de médication, dans le voisinage de l’organe affecté; tantôt c’est un petit morceau de papier portant également un libellé sacré, que le malade ingurgite, à moins qu’il n’en boive l’encre délavée; sans préjudice, en outre, des philtres et amulettes qui ont la vertu de rendre invulnérable aux balles, coups et piqûres, et de prévenir les maladies.

AU TIBESTI

Tout au contraire de la population du Fezzan, qui présente un mélange presque inextricable, celle du Tibesti forme un tout homogène.

A part quelques rares émigrés du Borkou, tous les habitants sont des Téda ou Tibbou purs, : et tous ont le même type caractéristique.

C’est une race d’une taille généralement peu élevée, avec un corps bien proportionné, des extrémités délicates et fines; ordinairement, le nez est

droit et parfois même aquilin; la bouche est moyenne, les lèvres bien conformées.

Bref, dit Nachtigal, rensemble des traits serait fort avenant, si la physionomie avait quelque chose d’aimable et d'ouvert, et si l’expression méfiante et soupçonneuse du regard n’effaçait l’effet produit d’autre part.

Les femmes tibbou participent à ces avantages corporels, et, jeunes,

ce sont de charmantes créatures, abstraction faite de cette maigreur qu’elles ont de commun avec les hommes, et qui leur enlève toute rondeur plastique. Cette absence de graisse est cause que, de bonne heure, leur sein a l’air d’un plissement de peau vide, que son défaut de volume empêche seul de retomber bien bas. Du moins doivent-elles à cette maigreur, et aussi à la parfaite conformation de leur bassin, un aspect beaucoup plus agréable que celui de nombre de femmes dans les tribus soudaniennes,chez qui l’ampleur exagérée du postérieur et la difformité des membres pelviens produisent sur l’Européen un effet fort désagréable, encore que ce soit pour elles un objet d’orgueil et de coquetterie.

Nous avons dit déjà quelques mots des femmes tibbou et signalé les particularités qu’elles offrent à l’observateur au point de vue de leur coiffure et de leurs nombreux bijoux, ainsi que par leur distinction naturelle.

Le pied, écrit à ce propos le docteur Nachtigal à qui nous devons tous ces renseignements, par sa hnesse comme par sa cambrure, exciterait l’envie de plus d’une Européenne élégante; les fillettes qui vont la tête et le haut du corps découverts, — il n’y a que les femmes faites qui portent d’ordinaire le châle et le foulard, — vous exhibent des formes (|ui, dans leur rondeur, sont tout ce qu’il y a de plus harmonieux.

Jusqu’à leur puberté, les enfants de l’un et l’autre sexe sont entièrement nus; tout au plus les petites filles portent-elles une ceinture, avec de pudiques franges de cuir retombant par devant.

Mais cette grâce des fillettes tibbou ne se maintient pas chez la femme. Il faut attribuer le fait à l’initiative que déploient, pour tous les soins d’intérieur, les femmes toubbou en l’absence des hommes.

Le mari reste des mois entiers, des années même, loin de sa maison, et c’est sa moitié qui, sans aucun besoin d’aide étrangère, se charge pendant ce temps-là de la cabane, des enfants, des chèvres et des chameaux. Elle veille sur tout, s’occupe de tout, conclut les ventes, les achats, opère les déménagements, fait les courses dans l’intérieur du pays.

De là vient que le sexe faible, au Tibesti, prend des allures si peu séduisantes : dès que la femme a atteint un certain âge, on la

voit faire des enjambées comme un homme, et chiquer avec une virtuosité toute masculine, relançant le jet de salive verdâtre avec un entrain et une sûreté qui feraient honneur à un vieux loup de mer; l’abus du tabac à chiquer ôte à leurs incisives cette blancheur éclatante qui caractérise d’autres peuplades africaines.

Pour séduisante, la femme tibbou ne l’est pas, au sens que nous prêtons à ce mot; pour fidèle elle l’est, au plus haut degré, en dépit ou peut-être à cause même de l’extrême indépendance dont elle jouit et aussi de la responsabilité que lui crée son libre train d’existence.

Bien que la polygamie lui soit permise par le Prophète, le tibbou n’en use que très modérément. Il n'a jamais deux femmes à la fois au même endroit, et les répudiations sont plus rares chez lui que chez les autres peuples mahométans.

Tout au plus, en dehors de leur épouse légitime, ont-ils une compagne de réserve au Fezzan ou à Kaouar, quand des relations un peu fréquentes les appellent dans un de ces pays; ou bien, lorsqu’ils sont de l’Ouest, une ménagère de supplément au Bardai, pour la saison des dattes.

En somme, tout au Tibesti, favorise plutôt la monogamie, seul régime qui, du reste, puisse rendre possible la condition domestique des femmes telle que nous l’avons dépeinte.

Les mariages sont précédés de fiançailles très étroites qu'il est bien rare que l’on rompe, si long que soit le temps qui s’écoule entre la promesse et l’hymen. C’est au point que, lorsque l’un des fiancés vient à mourir, c’est ordinairement son frère ou son plus proche parent, s’il n’est pas marié, qui convole à sa place. L’intérêt matériel n’en est pas moins le mobile principal qui préside aux. unions, et l’on diffère très souvent la noce jusqu’à ce que le conjoint ait gagné de quoi vivre. Ajoutons que, selon les circonstances et la position sociale de la famille, le père de la promise se fait donner par son futur gendre un certain nombre de chameaux, d’ânes, de moutons ou de chèvres, dont, au jour du mariage, il rend une partie à titre de dot.

La célébration du mariage se fait à la mode arabe ; on promène l’épouse sur un chameau richement paré; elle est cachée aux regards par une sorte de dais recouvert de tapis, sous lequel elle est couchée ou assise sur un lit de repos placé perpendiculairement à l’échine.

Le chameau et son précieux fardeau forment le centre d’un cortège de femmes et de jeunes filles qui chantent les chants d’usage; puis le mari emmène sa moitié chez lui, l’y garde sept jours ; après quoi il la rend à ses parents, et s’en va, pour sa part, conduire ses chameaux au vert, ou bien entreprend, au Borkou, au Fezzan, au Kaouar, un voyage d’affaires, d’où il ne revient quelquefois qu’après plusieurs années.

Pendant ce temps la jeune femme demeure sous le toit paternel ; à une nouvelle absence prolongée de son mari, elle restera désormais à la tête du logis commun.

Il va de soi qu’étant donnés et les conditions du climat, et le genre d’existence, et aussi ces longs et fréquents voyages des Tibbou, les unions ne sont pas, d’ordinaire, très fécondes.

Pour l’adultère et la séduction, crimes assez rares du reste, le coupable est livré à la vengeance de l’époux ou du père offensé.

Un détail qui a son importance, c’est l’absence, chez les Tibbou de l’El Kébir, de la grande maladie dont nous avons parlé à propos du Fezzan.

Voici, pour terminer, quelques traits de mœurs curieux :

Chez les Tibbou, comme chez tous les peuples où règne le régime patriarcal, on trouve la vénération des aînés: les enfants respectent le père, et le jeune frère son frère aîné. Quant à la jeune femme, quelle que soit sa liberté d’allures à l’extérieur, elle n’en montre pas moins une grande retenue vis-à-vis de son mari. Elle ne prend jamais ses repas en sa présence et ne mange jamais avec lui ; elle ne lui parle qu’en détournant le visage et il lui répugne de le nommer devant d’autres personnes.

Aussi le nom de l’homme marié finit-il peu à peu par se perdre et est-il remplacé par une périphrase.

Les parents même de la femme semblent avoir conscience de la situation extrêmement délicate qui leur est faite en face de l’époux.

Pour les beaux-parents, de même que pour les frères et sœurs, celui-ci devient un individu qu’il faut s’abstenir soigneusement de désigner par son propre nom, à moins de nécessité absolue. Se trouve-t-il dans une réunion d’hommes, et son beau-père vient-il à paraître, il se lève aussitôt et s’éloigne ; est-ce son beau-frère qui survient et l’aperçoit, le mari ne bouge point ; mais l’autre passe son chemin.

En revanche, il ne s’assied pas dans une société où il trouve son beaufrère.

S’il a des enfants, et qu’on ait besoin de le désigner, on dit : « le père de tel ou tel fils )), ou « le père de telle ou telle fille ».

Les femmes tibbou portent souvent à la hanche, sons leurs vêtements, un poignard de la longueur de la main, et ces personnes décidées ne se gênent nullement pour résoudre, à l’occasion, leurs querelles, non pas seulement avec le poing ou le bâton, mais avec leurs poignards.

Les forgerons constituent, chez les Tibbou, un élément à part, une vraie classe de parias, et nous en parlons ici parce qu’il n’est pas rare d’y trouver des femmes.

Appeler quelqu’un Azâ (forgeron) est, au Tibesti, une injure qui ne se peut laver que dans le sang.

Personne ne donne sa fille en mariage à un homme de ce métier ; nul ne laisse apprendre cette profession à son enfant.

C’est une industrie qui s’exerce de père en fils, dans des familles où Ton ne se marie qu’entre soi, de sorte que la caste se conserve pure et sans mélange.

Cet état d’infériorité des forgerons est expliqué par les légendes qui prétendent que l’infamie indélébile, dont est resté marqué le métier, vient de ce qu’un forgeron s’est rendu coupable d’un outrage à la foi et d’une trahison envers le Prophète.

Au contraire de ce qui se passe chez les Tibbou, on trouve, parmi les peuplades fétichistes du Congo central, les forgerons jouissant d’une grande considération, à cause des facultés surnaturelles dont on les croit doués.

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