‹ AfricainesChapitre 5 sur 21 · SS · texte numérisé non relu

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II est vrai qu’il s’agissait des indigènes d’une tribu proche de l’Aïr, qu’il visita en i8So.

Nous remarquâmes, dit le voyageur allemand, un contraste étrange entre ces indigènes, dont le caractère nous parut vil et dégénéré, et les robustes et vigoureux Kel-Oui, dont l’apparence virile commandait le respect.

Les rapports des sexes ne sont pas aussi purs que l’on pourrait bien le croire, dans cette partie du désert, car les femmes y sont une véritable marchandise. Toutefois, les anciens écrivains arabes rapportent que des mœurs aussi dissolues ont toujours caractérisé les tribus berbères des confins du désert.

Dans ces tribus, qui ont leurs courtisanes, les femmes se distinguent par le genre de beauté qui rendit célèbre Vénus Callipyge, dû au grand développement de la partie du corps appelée, par onomatopée, “ teboulloden ”, dans la langue du pays; Léon l’Africain avait déjà indiqué “ le parti di dietro pienissime e grasse ” comme un trait caractéristique des femmes touareg.

Barth note comme indices du génie de la langue, les noms des trois beautés du pays : Tillitifok, Tatinata, Tenetile.

Quelques jours après avoir noté ces observations, Barth y revient à propos des femmes d’Agadès.

Les mœurs des femmes d’Agadès, écrit-il, ne sont guère dignes d’éloges.

Un matin arrivèrent dans sa maison cinq ou six femmes ou filles, qui venaient lui offrir leurs services, alléguant, avec une grande naïveté, que l’absence du sultan rendait toute retenue superflue.

Deux d’entre elles étaient assez jolies et bien faites sans trop d’embonpoint; elles avaient de longs cheveux noirs retombant en tresses, des yeux vifs, le teint clair, comme beaucoup de femmes à Agadès, et les traits agréables. La plus grande d’entre elles était toute vêtue de blanc. Elles n’avaient pas de voile, mais portaient, plutôt par coquetterie que par décence, une sorte de coiffure, et avaient toutes le sein couvert.

« Je ne me laissai pas ébranler — affirme le voyageur allemand — dans ma prudente réserve par les séductions de ces femmes. »

Une autre fois il fut conduit chez une dame qui vivait ouvertement en rapports d’intimité avec un homme qui servait de guide au docteur. Fort jolie, d’une taille en dessous de la moyenne, elle avait le teint clair et les yeux agréables. Elle portait une masse d’ornements en argent et un beau costume complet en étoffe de soie et coton. Elle était mariée, mais son mari était depuis longtemps en voyage et elle ne paraissait pas avoir, pendant son absence, pris pour exemple la conduite de Pénélope.

Et le bon docteur fait cette remarque:

« Si un Européen pouvait se faire suivre, dans ces pays, d’une compagne.

» il gagnerait beaucoup dans l’opinion des indigènes qui ne comprennent pas )) que l’on puisse vivre sans femme. Quoique cela ne soit guère faisable, il est » bon, dans l’intérêt du succès même de l’entreprise à laquelle on s’est consacré, » de se conduire avec sagesse, dût-on même s’exposer aux railleries des indi- » gènes, moins scrupuleux sur ce point. »

Les souvenirs de la plupart des voyageurs africains, pensons-nous, leur laissent des impressions un peu différentes.

Voici ce qu’écrivent à ce propos, dans leur guide médical, les docteurs Nicolas, Lacaze et Signol :

« Que la chaleur en soit on non la cause, l’Afrique nous a paru l’une des contrées du globe où l’instinct génésique est le plus surexcité.

« Le contraire serait bien surprenant: chez l’Européen, la fonction sexuelle est ici incessamment sollicitée par son excitant naturel : la femme, qui se présente sous un aspect imprévu : très brune, si vous voulez, mais souvent belle : “ Nigra sum sed formosa nue, sensuelle, provocante et relativement désirable.

» Toutes les Africaines n’ont pas la lubricité des femmes desMombouttous ; mais il en est peu, en revanche, qui manifestent la réserve des Niam-Niam.Tous les maris ne sont pas aussi jaloux de leurs épouses que le roi de Dahomey l’était de ses amazones.

« Dans les voyages d’Afrique, il est arrivé que tel voyageur, dans une visite d’arrivée à un roi du pa37's, s’est rendu coupable, en ne jetant pas le mouchoir à l’une des beautés de son harem exhibé complaisamment, d’un manque de convenances dont il lui était demandé raison. Il n’est pas bon de heurter ainsi les usages d’un pays, ni de méconnaître les prévenances d’un hôte aussi bien intentionné. >>

Serpa Pinto, l’explorateur portugais, pensait, à son arrivée au Benguela, que la continence lui donnerait un grand prestige et une grande autorité sur les nègres « qui, ne le voyant boire que de l’eau et ne lui connaissant aucune aventure galante, le considéreraient comme un être supérieur aux faiblesses humaines. » La vieille Chol de Schweinfurt (nous en reparlerons plus loin) en eût ri, elle qui ne comprenait pas que Tinné ne fût pas mariée, et que l’on demeurât célibataire quand on pouvait s’acheter un mari.

» Tous les nègres pensent comme la vieille Chol; et ce n’est pas précisément de l’admiration que professent les négresses pour les hommes qui n’ont qu’une épouse.

)) Au reste, Serpa Pinto lui-même en fit l’expérience. Son aventure avec les filles du roi des Amboullas est des plus amusantes ; ajoutons qu’il est le premier à en rire, avouant de bonne grâce qu’il a toujours été timide avec les femmes. Nouveau Joseph, il fut victime de sa chasteté ; Tantale volontaire, il dut subir

toute une nuit le voisinage de ces deux belles filles, et se résigner, pour ne pas les déshonorer aux yeux de ses compatriotes, à passer pour leur amant.

» Il aurait dù se rappeler que plus d’un Cortez a eu sa Marina chez les nègres. »

On voit que des homrçies de l’art n’éprouvent pas les mêmes scrupules que le bon docteur allemand.

Mais revenons aux Touareg.

EUR pays est un des moins bien connus de l’Afrique. Les populations voilées veulent rester maîtresses chez elles, et, des voyageurs qui ont voulu les visiter, peu ont réussi dans leurs projets.

Nous intercalerons ici le nécrologe européen du Sahara; il est bon que ceux qui lisent tranquillement au coin du feu ce qu’on connaît de cette terre, si longtemps fermée, sachent aussi combien il a fallu payer ces renseignements.

Laing Alexandre-Gordon, Anglais, part de Tripoli et par Ghadamès atteint Tombouctou; à son retour, en 1826, il est tué par son guide, entre Tombouctou et Araouan.

Le médecin Davidson Jean, Anglais, essaie d’atteindre Tombouctou par le Sahara marocain; il est tué à Souékéya, par des cavaliers Aarib, en i836.

Macguin, Anglais, caporal du génie, attaché à la mission d’Edouard Vogel, est assassiné par les Touareg Kel-Oui, en 1857.

Tinné Alexandrine, Hollandaise, entreprend d’aller faire l’exploration du lac Tchad, en 1869 : elle est tuée par des Touareg et des Arabes.

Dournaux-Dupéré, Français, ancien commis de la marine, est assassiné entre Ghadamès et Rhat, en 1874.

Le docteur Bally Edwin, Allemand, meurt à Rhat, en 1877.

Le lieutenant-colonel Flatters, le capitaine Masson, le docteur Guiard, les ingénieurs Béranger, Santin, Roche, le lieutenant de Dianous, les sousofficiers Dennery et Pobéguin, tous Français, chargés d’étudier le projet de tracé d’un chemin de fer trans-saharien, sont massacrés près de la saline d’Amadghor par les Touareg et les Chamba, en 1881.

Les missionnaires français Richard, Morat et Pouplart, sont égorgés dans le Sahara, en 1881, parles Touareg.

Palat, officier français, est assassiné en 1886, clans le Tidikelt.

Camille Douls, voyageur français, est assassiné en 1889 par les Touareg de l’Adrar, dans la région d’In-Salah,

En décembre i8g3, l’enseigne Aube, le timonier Le Dantec, avec dix-huit soldats, sont massacrés à mi-distance entre Tombouctou et Kabara sur le Niger, en un point dénommé sinistrement “ Our’Oumaïra : On n’entend pas”, sous-entendu ni à Kabara ni à Tombouctou, le cri des victimes.

En janvier 1894, la colonne du lieutenant-colonel Bonnier est surprise par un parti de Touareg au campement de Dougoi, à trois jours de marche au nord de Tombouctou. Neuf officiers, deux sergents européens sont massacrés, avec 70 soldats indigènes.

En juin 1896 le marquis de Morès est assassiné à i5o kilomètres du dernier poste français en Tunisie, par les Touareg et les Chamba qu’il avait lui-même engagés comme escorte.

Enfin le 3i octobre 1896, le lieutenant Collot, des tirailleurs algériens, est tué par les Chamba à 3oo mètres du fort Miribel, entre Hassi-Inifel et El-Goléa; trois soldats de son escorte sont massacrés avec lui.

Dans ce long et douloureux nécrologe, un nom aura frappé nos lecteurs, celui de Tinné.

Le souvenir de cette femme intrépide ne doit pas être oublié, et l’on nous saura gré de le raviver ici.

La comtesse Alexandrine Tinné, née à La Haye le 17 octobre 1884, se fit d’abord connaître par ses voyages dans la région du Haut-Nil. Elle était accompagnée de sa mère et de sa tante, qui succombèrent toutes deux au climat, sur les bords de la rivière des Gazelles (i863).

La voyageuse avait laissé dans le Bhar-el-Ghazal les meilleurs souvenirs, et lorsque en 1869, le docteur Schweinfurt arriva au “ Mechra ” le vivant souvenir de Xinné était dans toutes les mémoires.

L’autorité dans le Mechra était exercée, à cette époque, par une vieille femme du nom de Chol.

La vieille dame, rapporte Schweinfurt, lui parla longuement de la signera (Mlle Tinné), et lui exprima surtout son étonnement de ce qu’elle ne fut pas mariée; en sa qualité d’Africaine elle ne pouvait pas comprendre qu’on demeurât célibataire quand on pouvait s’acheter un mari.

Mii*^ Tinné ne devait pas toujours trouver des populations si accueillantes.

Des possessions algériennes elle avait en vain essayé de pénétrer au Sud, chez les Touareg.

En 1869 elle arriva à Tripoli avec une suite nombreuse; son dessein était de pousser vers le Fezzan et au-delà.

Sa suite se composait de deux marins hollandais, de quelques nègres du Haut-Nil qui lui appartenaient^ de femmes algériennes, d’Arabes de Tunis et d’Alger, de plusieurs esclaves nègres affranchis qui espéraient pouvoir, sous sa protection, regagner leur patrie.

La ville était remplie de la gloire de la voyageuse, et déjà on ne la désignait plus que sous le nom de Bent-el-Ré, fille de roi, qu’elle devait conserver jusqu’à son trépas si tragique.

Sans encombre elle gagna Mourzouk, capitale du Fezzan, à 800 kilomètres au sud de Tripoli ; peu de jours après y arrivait également le docteur G. Nachtigal.

Après avoir subi de violents accès de fièvre, Tinné se mit, avec l’aide du voyageur allemand, à préparer la réalisation de son projet de pénétration vers le sud-ouest.

Ces préparatifs, raconte Nachtigal, n’allèrent pas sans de curieuses difficultés.

Il semblait qu’une dame qui disposait de tant de ressources, qui était munie de recommandations précieuses, que tout le monde appelait Bent-el-Ré, eut dû être l’objet de prévenances toutes spéciales : nullement.

C’est que Bent-el-Ré n’était pas mariée.

Aux yeux des gens de Mourzouk, pour qui la femme n’est qu’un instrument de procréation et de plaisir, si Tinné était restée fille, cela ne pouvait tenir qu’à des causes peu naturelles.

Les bruits les plus absurdes circulaient à ce sujet, et le plus accrédité était celui qui prétendait que le grand chien favori de la Hollandaise était tout bonnement un homme enchanté qui ne reprenait forme humaine que dans les ténèbres de la nuit.

Lorsque, ce brave animal s’étant éteint de décrépitude et de vieillesse, on vit sa maîtresse afficher à propos de cette mort une douleur incompréhensible à Mourzouk, il n"y eut plus qu’un très petit nombre de sceptiques pour douter du bien-fondé de la susdite légende.

Un homme même, du moment qu’il reste célibataire, encourt dans ces pays une certaine mésestime, et sa situation provoque des jugements qui n’ont rien de flatteur pour sa personne ; mais la chose prend une bien autre importance lorsqu'il s’agit d’une femme, et surtout d’une femme qui, comme Mlle Tinné, par ses aspirations et ses visées, demeurait toujours sous l’œil du public.

Néanmoins les préparatifs de départ s’achevèrent et, le 5 juin, la voyageuse sortit de Mourzouk,

La caravane de l’intrépide Hollandaise gagna immédiatement le val Gharbi, où l’attendait le chef Touareg Ichnouchen.

C’était le vieux chef des Touareg Hôgghar, et le gouverneur de Tripoli lui-même avait répondu à la voyageuse de la bonne foi et de l’horreur du parjure qui caractérisaient le vieux chef de Ghât.

Au val Gharbi, Ichnouden se déclara obligé de retourner à Ghât plus tôt qu’il ne l’avait pensé.

Il quitta ainsi sa protégée, en la confiant à un Marabout de l’Oued, nommé Hâdch Ahmed Bou Slâh, qui devait d’abord la reconduire à Mourzouk pour y compléter ses préparatifs de voyage, pais l’escorter jusqu’à Ghât.

Le vieux chef assurait qu’aux mains du Marabout elle serait aussi en sûreté que sous sa propre garde.

Tandis que l’exploratrice, revenue dans la capitale du Fezzan en compagnie du Marabout, s’occupait d’y prendre ses dernières dispositions, elle reçut la visite de huit Touareg de la suite d’Ichnouchen, parmi lesquels un neveu du vieux chef, qui déclarèrent se mettre à ses ordres pour faire route avec elle.

M^'e q'inné accepta volontiers ce supplément d’escorte qui se trouva encore renforcé par vingt-sept Arabes, conducteurs d’autant de chameaux de louage qu'elle s’était procurés en sus des siens.

Les huit Touareg sortirent de Mourzouk en même temps que l’Européenne, et ne cessèrent de cheminer, sinon tout à fait avec elle, du moins en vue de sa caravane.

On atteignit ainsi levai Aberdchouch, situé à une distance de deux journées de marche, et, passé lequel, on arrivait en pays inhabité.

Le matin du août, on allait plier les tentes pour se remettre en route, et déjà une partie des chameaux se trouvaient chargés.

Un peu à l’écart, les Touareg, appuyés sur leurs lances et le visage soigneusement voilé selon leur coutume, attendaient le signal du départ, quand deux des Arabes, sans doute d’après un dessein concerté, entamèrent une dispute au sujet de l’arrimage des paquets.

Les deux domestiques hollandais, tout prêts à partir, leurs bêtes bouclées, leurs armes à feu accrochées aux selles, allaient çà et là, donnant aux choses un dernier coup d’œil.

L’un d’eux, Kees Oostmans, qui se trouvait près des deux Arabes en train de se chamailler, essaya de s’interposer entre eux.

C’était probablement l’occasion que les conjurés attendaient pour avoir prétexte d’exécuter leur projet criminel.

Les deux chameliers se retou rnèrentVers le Hollandais et lui enjoignirent de s’occuper de ses affaires.

Il s’ensuivit un échange d’injures, qui allèrent s’envenimant de plus en plus, et l’on menaçait d’en venir aux mains quand, tout à coup, un des 1 ouareg, le propre neveu d’Ichnouchen, se précipita, la lance levée, entre les disputeurs, et transperça le jeune Hollandais, en lui disant : « Qu’as-tu à te mêler d’une querelle entre Musulmans ? »

Le malheureux avait été tué sur le coup et ce fut le signal d’une scène de confusion, sur laquelle les traîtres avaient bien compté.

A la vue de son camarade égorgé, l’autre Hollandais, Ary Jacobse, sauta sur son chameau pour empoigner son fusil ; mais avant qu’il eut pu le saisir, l’assassin le renversa d'un coup de sabre sur la tête et l’acheva d’un coup de lance.

Tout cela n’avait été que l’affaire d’un instant.

En un clin d’œil l’effarement était devenu général : les femmes se précipitèrent hors des tentes en hurlant et en se tordant les mains ; les esclaves affranchis crurent que leur dernière heure était venue ; coupables et innocents, tout le monde criait, tempêtait et se bousculait.

Le bruit du tumulte fit naturellement sortir Tinné; mais ses paroles de commandement n’eurent aucun effet, et bientôt la malheureuse, qui était d'ailleurs la victime désignée d’avance, se vit prise au milieu de la bagarre, entourée d’Arabes traîtres,de Touareg féroces, de serviteurs lâches ou complices.

Ce fut un Arabe qui, le premier, leva la inain sur elle. Il lui 'asséna sur la tête un premier coup de sabre, qui ne réussit pas à la faire tomber; ce ne fut qu’après un second coup sur le bras, porté, paraît-il, par un esclave du neveu d’Ichnouchen, que M''® Tinné, dont le sang s’échappait à flots, s’affaissa sur le sol, perdant connaissance.

Elle n’expira que plusieurs heures après.

Avec la conscience de leur infamie — car même dans ce monde anarchique du désert, où la vie d’un homme pèse si peu, le meurtre d’une femme est réputé ignominieux — les assassins cherchèrent aussitôt à s’excuser à leurs propres yeux et aux yeux d’autrui, en mettant leur acte de félonie sur le compte du fanatisme religieux et de leur haine contre les chrétiens; pour les personnes dont se composait l'escorte de la victime, le crime parut ainsi quelque peu atténué.

Les conjurés firent rentrer dans les tentes le personnel noir et les femmes de la caravane, avec toutes sortes de protestations rassurantes qu’on ne toucherait pas à un cheveu de leurs têtes, et qu’on n’en voulait absolument qu’aux chrétiens; après quoi ils s’occupèrent de satisfaire leur rapacité, laquelle avait été sans doute l'unique motif de leur trahison.

Si mince que soit le bagage d’un Européen au désert, il lui crée toujours un certain danger, par les convoitises qu’il excite; combien, à plus forte raison, était-ce le cas pour Tinné, qui était précédée d'un renom de richesse légendaire. Avant même qu’elle eût atteint le Fezzan, on s’entretenait à Kouka, au Bornou, de cette étrange et solitaire voyageuse, des trésors qu’elle portait avec elle, et la renommée de la “ fille de roi ”, Bent-el-Ré, comme l’avaient baptisée les gens de la côte, s’était aussitôt répandue parmi toutes les tribus du désert.

Aussi les Touareg avaient-ils d’autant moins résisté à l’appât des innombrables caisses et colis de la Hollandaise, qu’ils étaient plus sûrs de l’impunité en leur pays inviolé; quant aux Arabes de l’escorte, ils entrèrent d’autant plus volontiers dans le complot que, les Touareg en étant les instigateurs, il leur serait plus tard toujours facile d’en rejeter la responsabilité sur ceux-ci.

Un Tunisien de l’escorte ouvrit les caisses et les coffres pour remettre aux pillards l'argent qui s’y trouvait.

Les autres objets qu’ils contenaient furent vendus au plus offrant.

La victime même, toute saignante et gémissant encore faiblement, fut dépouillée de ses vêtements.

Les serviteurs de la victime, auxquels les meurtriers daignèrent laisser un chameau et quelques outres, se hâtèrent de regagner Mourzouk, plus enchantés de se tirer de là qu'affligés de la perte de leur maîtresse, aux bienfaits de laquelle ils n’avaient d’ailleurs jamais répondu que par l’ingratitude.

Le coup fait la bande, elle aussi, se dispersa, et le silence du désert recommença à planer sur le lieu du crime, où les vautours tournoyaient audessus de la provende assurée.

D’après ce récit, que nous avons extrait de Naclitigal, on accusa longtemps les Touareg de ce meurtre indigne.

Le lieutenant-colonel Monteil, au terme de son audacieux voyage de Saint-Louis à Tripoli par le lac Tchad (1890-1892), fut logé, en arrivant à Mourzouck, où il reprenait le contact de la civilisation, dans la maison même qu’avait occupée Tinné.

Il y recueillit de la bouche de Mohammed-Effendi-el-Gourian, capitaine de gendarmerie, des détails différents.

L’officier français les considère comme très précis, et il rétablit comme suit la vérité historique :

« Le véritable assassin de la Bent-el-Ré serait un Arabe, du nom d’Ethmann-bonn-Badia, de la tribu Oulad-bou-Sef, tribu habitant sur la route de Tripoli à Mourzouk par Gourian et le val Shiati. »

Il est intéressant de dire ici, qu’après le meurtre, les Arabes du val Shiati menacèrent de tuer quiconque témoignerait dans cette affaire. (Nachtigal.)

« L'assassin était parfaitement connu à Tripoli où il venait fréquemment sans être inquiété par les autorités turques.

)) Le capitaine de gendarmerie l’avait lui-même vu dans cette ville.

)) S’il n’était pas inquiété, il n’en avait pas moins encouru la réprobation générale pour le crime qu’il avait commis, et il ne réussissait à demeurer au milieu des siens que par la terreur qu’il inspirait. Il ne sortait jamais qu’armé d’un fusil-revolver à seize coups.

» Il mourut, vers i8go, de mort tragique, dans des circonstances où les Arabes se sont plu à voir le doigt de Dieu.

)) Un jour, dans un pacage voisin de sa tente, vint s’établir un jeune Arabe avec sa vieille mère et deux chameaux; il laissa paître ces derniers après les avoir entravés.

» Ethmann, mécontent, vint lui chercher querelle et lui intima l’ordre de partir; le jeune homme, un enfant, prétexta que les animaux étaient fatigués et demanda de rester deux jours.

» Le troisième jour au matin, Ethmann revint; le jeune homme étant absent, il s’en prit à la vieille femme et employa vis-à-vis d’elle la violence pour la faire lever, après avoir abattu la tente.

» L’enfant survint sur ces entrefaites et reprocha à Ethmann sa mauvaise action; celui-ci s’emporta jusqu’à menacer l’enfant qui, furieux, le coucha en joue et l’abattit.

» Ainsi périt, ajouta en manière de conclusion le bon Mohammed-Effendi, de la main d’un enfant armé d’un mauvais fusil, celui qui s’était souillé du meurtre d’une femme et ne sortait qu’avec un fusil à seize coups.

« Allah Amdellillahi ! — Dieu soit glorifié! »

Ainsi que nous l’avons rapporté, les derniers meurtres d’explorateurs par les Touareg datent d’hier : c’est celui du marquis de Morès, frappé à plus de vingt cinq ans de distance, dans des circonstances analogues à celles qui entourèrent la mort de la comtesse Tinné; c’est, enfin, l’assassinat du lieutenant Collot !

Faut-il donc désespérer de la pénétration au pays des Imochagh?

Nous répondons hardiment que non ! Mais il faudra pour accomplir la conquête définitive de ce pays, que les Français se décident à envoyer vers le Sahara central le seul agent qu’on n’assassine pas, et qui conquiert tout, je veux dire le rail.

Le long des routes du désert, que seul foule le pied fourchu des chameaux, que la France crée les sentieis de fer !

Le tracé Constantine-Biskra-Touggourt-Ouargla-Tchad, conquerra le Tassili des Azdjer, le Ahaggar des Hôgghar, l’Aïr des Ke’l’oui!

Le tracé Oran-Aïn-Séfra-Touat-Tombouctou conquerra l’Adghagh des Aouéllimiden i

Ces trans-sahariens, dont l'importance économique est d’ailleurs indiscutable, seront les vrais dominateurs de la race voilée.

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