‹ Afrique australe, Cap de bonne-espérance, Congo, etcChapitre 45 sur 65 · II. PARTIE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

II. PARTIE HISTORIQUE

."sous ne parlerons ici de l’histoire du Maroc qu’à partir du septième siècle après Jésus-Christ, c’est-à-dire depuis les conquêtes des successeurs de Mahomet en Afrique; car l’histoire de la Mauritanie Tingitane , comprenant l’empire de Maroc , a été traitée dans un autre volume de Univers pittoresque (1).

La première expédition des Musulmans dans la province d’Afrique et dans le Maghreb eut lieu l’an 27 de l’hégire (647 de J. C. ). Othman, troisième calife , venait de succéder a Omar.

Les détails de cette expédition, si imparfaitement connue de la plupart des historiens occidentaux , nous les emprunterons à Nowaïri , l’un des ohroniqueursorientaux qui s’est le plusétendu sur les événements de'l'occupation de l’Afrique par les Arabes (2).

Avant de mettre à exécution le projet de subjuguer l’Afrique, Othman consulta lès anciens compagnons du prophète; ils furent tous d’avis qu’il fallait y envoyer une armée. Un seul d’entre eux, Saïd ebn-Yésid , désapprouva ce projet, en rappelant ces paroles d’Omar : Aucun musulman n’y fera une expédition tant que je vivrai. L’affaire en resta là pendant quelque temps; mais Othman fit alors venir Zeid-ebn -Thabit et Mohamed ebn Moslema pour leur demander leur avis; et comme ils lui conseillèrent d’y envoyer une armée , il appela les musulmans à la guerre sainte. Cette armée fut nommée Djeisch-el- Abadila (l’armée des Abdallah) (3). Othman fournit à ses frais mille chameaux et un grand nombre de chevaux pour servir v de montures aux musulmans pauvres;

(i) V Afrique ancienne, etc., par MM. d'Avezac , L. Lacroix et J. Yanoski.

(a) M. de Slane a donné une traduction complète du chapitre de Nowaïri qui expose les premières conquêtes des musulmans dans l’Afrique. Cette traduction est faite d’après les manuscrits arabes de la Bibliothèque royale n°* 79a, 70a A et 638. Nowaïri est mort en i33a de J. C. (Journal Asiatique , 3e série, tonie XI, p. 97.)

(3) Nowaïri donne ici les noms des tribus et de leurs chefs qui ont pris part à cette guerre. Journal Asiatique, tome cité, p. 99.

ensuite il distribua des armes aux soldats, et leur accorda une gratification.

Ceci se passait |au mois de moharrem de l’an 27 de l’hégire ( octobre 647 de J. C. ). Othman exhorta ses troupes à combattre pour la cause de l’islamisme, et leur dit : « J’ai mis à votre tête EI-Harith-ebn-el-H.'ikem , qui vous conduira auprès d’Abd-Allah-ebu-Saad, lequel prendra alors le commandement; et maintenant je vous recommande à la garde (I) de Dieu. »

L’armée se mit en mouvement ; arrivée en Égypte, elle fut renforcée par un opcps considérablequ’Abd Allah-ebn- Saad avait ressemblé, et le nombre des combattants se trouva ainsi porté à vingt mille. Nowaïri donne ici , sur l’autorité d’Ez-Zohri , le récit suivant que lui avait fait un témoin oculaire, soldat dans cette expédition :

« A notre arrivée, Abd-Allah envoya en avant des éclaireurs et des corps avancés, et moi-même j’accompagnais les éclaireurs aussi souvent que cela me fut possible; et, par Allah! nous voilà arrives devant Tripoli , et nous trouvâmes que les Grecs l’avaient mis en état de défense pour nous résister. Abd- Allah y mit le siège ; mais ensuite, ne voulant pas se laisser détourner du but u’il avait en vue, il donna l’ordre de écamper. Pendant que nous taisions nos préparatifs, nous aperçûmes des vaisseaux qui venaient d’aborder la côte ; aussitôt nous courûmes sus , et nous jetâmes à l’eau ceux qui s’y trouvaient. Ils firent d’abord quelque résistance;

Îiuis ils demandèrent grâce, et nous eur liâmes les mains derrière le dos.

Ils étaient au nombre de quatre cents.

Abd-Allah, qui vint nous joindre, leur trancha la tête. Nous prîmes ce qui était dans les vaisseaux , et cela fut notre premier butin. Abd-Allah marcha alors sur Cabès, et y mit le siège (2);

(1) Abd-Allah-ebn-Saad était gouverneur de l'Égypte, déjà conquise par les musulmans. L’Égypte était exclue de l'Afrique des Arabes, qui comprenait particulièrement la Zeugitanie, U Numidieetla Mauritanie. Celle-ci, formant la partie la plus occidentale de ce continent, s'appelle le Maghreb, ainsi que nous l'avons dit pag. 397.

(a) Cabès, probablement la Tacape des anciens, est une ville grande et bien peuplée ; elle

EMPIRE DE MAROC

mais les compagnons du prophète lui conseillèrent d’y renoncer , pour ne pas être détourné de son proiet contre la province d’Afrique. Il se mit donc en route , et envoya dans toutes les directions des détachements qui lui ramenèrent des bœufs, des moutons et du fourrage.

« Le chef des Grecs se nommait Grégoire, et son autorité s’étendait depuis Tripoli jusqu’à Tanger; il gouvernait au nom d’Héraclius (l). Averti de l’approche de l’armée musulmane , il rassembla des troupes, et se disposa à combattre Le nombre de ses soldats s’élevait à cent vingt mille (2).

« Nous marchâmes à sa rencontre pendant qu’il faisait ses préparatifs , et nous passâmes quelques jours en pourparlers. Nous l’invitâmes à embrasser l’islamisme ; mais il répondit avec hauteur qu’il n’y accéderait jamais (3). Nous lui finies alors la proposition de payer un tribut annuel ( kharadj)-, mais il répon-

est située au fond de la petite Syrte. Voyez V Arabie par M. Noël Desvergers , p. o5».

(i) L’empereur Héraelius, fils d'Hérarlius Constantin, qu’il ne faut pas confondre arec Héraelius contemporain de Mahomet et de Chosroès, et qui régna de 6io à 64 1. Héraclius légua le pouvoir suprême à ses deux fils, Héraelius Constantin et Héracléooas. Le premier mourût au bout de quatre mois de règne ; le dernier , après n’avoir conservé le sceptre que six mois , fut forcé de céder le trône à son neveu, fils d’Héraclius Constantin, et plus généralement connu sous le uum de Constant II. C’est celui-là dont il est ici question. Son premier acte de souveraineté fui de couper le nez à son oncle Héracléonas , et la langue à sa tanle Martine.

(i) Ce nombre est sans doute exagéré.

(3) Les princes musulmans, dans leur ardeur de prosélytisme, prenaient pour modèle la conduite du prophète. Dans l’an 7 de l’hégire, Mahomet écrivit à Chosrou Parviz, roi de Perse, à l’empereur Héraelius, au roi d’Égypte, au roi a’Éthiopie, et à différents princes de l’Arabie, en les invitant à embrasser sa nouvelle religion. Tous ces souverains, il est aisé de se l’imaginer, répondirent à cette invilatiou par un refus , si toutefois ils daignaient y répondre. Les successeurs de Mahomet devaient doue avoir à cœur de faire respecter la volonté du prophète; c’étaient de fidèles exécuteurs testamentaires : tous les pays aux souverains desquels le prophète avait écrit professent aujourd'hui l’islamisme.

(lit : « Si vous me demandiez un dirhem, je ne le donnerais pas ! » Nous nous apprêtâmes donc à le combattre. Abd-Allah-ebn-Saad disposa son armée en aile droite, aile gauche et centre; le prince des Grecs en lit autant, et la rencontre eut lieu dansune plaine étendue, nommée Yacouha. Cette plaine esta une journée de marche du siège du gouvernement grec, Sobéitala (1); elle est située à la même distance de Carthage.

« Cependant il n’y eut pas de combat décisif, et la guerre se prolongea. Les musulmans et les Grecs se battaient tous les jours jusqu’à l’heure de midi ; alors les deux partis se retiraient dans leurs camps, et le combat cessait. Othman, ne recevant plus de nouvelles des siens, fit partir Abd-Allah-ebn-ez-Zobéiravec douze cavaliers de sa tribu. Ebn-ez- Zobeir pressa sa marche, et son arrivée, qui eut lieu de nuit, excita la joie de l'armée. Ebn-ez-Zobéir présida le lendemain à la prière du matin , et marcha ensuite au combat avec les musulmans; ce jour-là les Grecs éprouvèrent des pertes immenses. Mais Ebn-Zobéir n’avait pas vu Ebn-Saad au nombre des combattants ; ayant demandé où il était, on lui répondit que depuis plusieurs jours il ne sortait plus de sa tente. Comme Ebn-ez-Zobéir n’avait pas encore eu d’entrevue avec lui, il alla le trouver, et après l’avoir salué il lui communiqua les instructions d’Othman , et demandait le motif qui le retenait loin du combat. Ebn-Saad lui répondit ; « Le prince grec a fait faire , par la voix d’un nérault , cette proclamation en langues grecque et arabe : Orées et musulmans! quiconque tuera A tul- A liait- Ebn- Saad aura ma fille en mariage arec cent mille dinars. ( Or sa fille était d'une beauté merveilleuse; elle l'accompagnait à cheval au combat, habillée des étoffes les plus riches, et portant sur sa tête tnt parasol en plumes de paon ). Et il n'ignore pas , continue Eoii-Saad , que la plupart de ceux qui m’accompagnent ont été nouvellement convertis à l’islamisme : ainsi je dois craindre que

(1) L’ancienne Sufetula dans la Byzacène ; c’est aujourd’hui un des lieux les plus remarquables par l’étendue et la magnificence de ses ruines.

L'UNIVERS

l’offre de Grégoire ne les porte à me tuer. Voilà la raison de mon absence du combat. » — « Chasse cette crainte de ton ;ime, répondit Ebn-ez-Zobéir, et fais proclamer dans ton armée, et de sorte que les Grecs puissent t’entendre : Musulmans et Grecs! quiconque tuera le prince Grégoire aura sa fille et cent mille dinars. Cette proclamation vaudra bien l’autre. » Ebn-Saad suivit ce conseil; et quand le prince des Grecs entendit la proclamation , son cœur fut rempli de crainte et celui de notre général en fut délivré.

« La guerre continuait de la même manière qu’auparavant , sans cependant aucun résultat. Ebn-ez-Zobéir retourna auprès d’Ebn-Saad, et lui dit : « J’ai réfléchi sur l’affaire dans laquelle nous nous sommes engagés, et je sais qu’elle traînera en longueur. L’ennemi est chez lui; il vit dans l’abondance pendant que nous voyons diminuer nos ressources , et j’ai appris que le commandant ennemi a envoyé de tous côtés rassembler des troupes , et faire des recrues.

Maintenant je vois que ses gens, lorsqu’ils entendent annoncer chez nous l’heure de la prière, remettent l’épée dans le fourreau et se retirent dans leurs tentes ; les musulmans en font de môme, selon leur coutume. Ainsi donc, je te conseille de laisser les plus braves d’entre les musulmans dans leurs tentes avec leurs chevaux et leurs armes, pendant que les autres iront se battre comme à l’ordinaire, et feront durer le combat jusqu'à ce que l’ennemi soit accablé de fatigue; alors, quand il sera rentré dans le camp et aura dépose ses armes, les musulmans monteront à cheval et l’attaqueront pendant qu'il ne s’y attendra pas.

« Ebn-Saad ayant entendu ce conseil fit venir Abd-Allah-Ebn-Abbas avec ses frères, ainsi que les compagnons de Mahomet et les chefs de tribus , pour leur soumettre la proposition d’Ebnez-Zobéir : ils l’approuvèrent en rendant grâces à Dieu, et tinrent le projet secret. Ils passèrent ensuite la nuit en prières, sedévouantà Dieu pour l’exaltation de sa religion et la manifestation de sa parole. Le matin arrivé, les braves de t islamisme restèrent dans leurs tentes, tenant leurs chevaux prêts,

pendant qu’Ebn-ez-Zobéir et F.bn-Saad marchèrent au combat sans les autres troupes. On se battit avec acharnement; et comme il faisait très-chaud ce jourlà, on en ressentait des deux côtés une lassitude extrême. Le prince des Grecs était à cheval, et encourageait ses troupes; il avait avec lui la croix (I), et portait un diadème sur la tête. Le conflit se prolongea jusqu’à ce que l’appel à la prière de midi se fit entendre , et les Grecs allaient sp retirer, comme d’habitude, quand Ebn-ez-Zobéir fit durer le combat une heure de plus. La chaleur était excessive et si accablante, que les soldats des deux côtés ne pouvaient plus supporter le poids de leur armure. Ils rentrèrent donc dans leurs tentes , y déposèrent leurs armes, puis lâchèrent leurs chevaux et se jetèrent sur leurs lits. Alors Ebn-ez-Zobeir fit lever les braves desmusulmans , qui mirent aussitôt leurs cottes de mailles et moulèrent à cheval dans leurs tentes; lui-même s’habilla comme un ambassadeur ( ayant passé une robe par-dessus son armure), et se de rigea vers l’ennemi, après avoir ordonné à ses guerriers décharger comme un seul homme lorsqu’ils le verraient près du camp. Quand il s’en fut approche', les musulmans poussèrent des cris S Allah a/ibar ( Dieu est grand) ! et fondirent sur leurs adversaires. Les Grecs se hâtèrent de mettre leurs cuirasses et de monter à cheval; mais ils furent mis en déroute, et un nombre immense en fut tué ainsi que leur prince. Le reste se sauva dans la ville ; les musulmans pillèrent le camp ennemi, et firent prisonnière la fille du prince. On l’amena à Ebn-Saad, qui lui demanda ce qu’était devenu son père. « Il est mort, répondit-elle. — Savez-vous, dit-il , qui l’a tué ? — Je le reconnaîtrais, si je le voyais , fut la réponse. " Or. il y avait plusieurs musulmans qui tous prétendaient l’avoir tué; mais quand on les présentait à la fille du prince grec, elle disait que ce n’était aucun de ceuxlà. On lit alors venir Ebn-ez-Zobéir; et comme elle le reconnut pour être celui ui avait tué son père, Ebn-^Saad lui it : o Qui t’a empêchée de nous en informer, afin que nous puissions te don-

(i) Les Grecs portaient une croix en guise de drapeau.

litized

EMPIRE DE MAROC

ner ce que nous t’avons promis? — Puisse Dieu te disposer au bien! lui répondit Ebn-ez-Zobeir; ce n’est pas pour obtenir ce que tu as promis que je l'ai tué, mais bien pour plaire à celui qui sait ce que j’ai fait, et m’en donnera une récompense bien meilleure que celle que tu m'as destinée, et je u'ai pas besoin d’une autre. » Ebn-Saad lui lit alors cadeau de la fille du prince, et l’on dit qu’elle devint sa concubine. Les musulmans prirent ensuite position contre la ville, et, après un blocus rigoureux , Dieu les en rendit maîtres. Ils y firent beaucoup de prisonniers, et s’emparèrent de leurs richesses, dontla majeure partie consistait en or et en argent. Kbn-Saad réunit le butin en masse , et en lit le partage après en avoir prélevé le quint (1). La portion de chaque cavalier fut de trois mille dinars , et celle de chaque fantassin de mille.

« Cette défaite abattit le courage des Grecs qui restaient encore en Afrique, et les frappa de terreur : les uns se réfugièrent dans les forteresses; mais la majorité sg réunit dans Fabs-el-Adjoin (plaine des Roseaux), autour du château qui était un des plus forts de la province d’Afrique. I)e là ils envoyèrent à Ebn-Saad pour lui offrir trois cents kintars ( talents d'or) , a condition qu’il ferait cesser les hostilités, et qu’il évacuerait le territoire. Après avoir fait quelques difficultés, il accéda à cette proposition (2).

« L’armée resta quinze mois dans la province d’Afrique, et elle ne perdit

Su’un petit nombre d’hommes. Ebnaad , en partant de Sobéitala , y laissa un nommé Djenaha (3) comme gou-

' (i) D’après les lois musulmanes, le droit du souverain sur le butin est d'un cinquième; le resleapparlieut à l'armée. Ce cinquième est au profil des pauvres. (Voy. d’Ohsson, Tableau général Je l'empire odtomon , code militaire.)

(a) Suivant un aulre récit, il leur accorda la paix moyennant une somme de deux millions cinq cent mille dinars qu'on lui compta, et une des conditions du traité portait que les musulmans garderaient tout le butin qu'ils avaient fait pendant la guerre, mais qu'ils rendraient ce qu’ils avaient enlevé depuis lé commencement des pourparlers.

(3) Djenaha est probablement le nom ara-

verneur à la place de Grégoire. »

Tel est le récit d’Ez-Zohri, cité par Nowaïri (1).

La marche de cette expédition fut un moment interrompue par l’assassinat du calife Othman, et par les dissensions sanglantes qui s’élevèrent entre Ali et Moawia. Nous ne savons rien de ce qui s’est passé en Afrique depuis l’année 27 jusqu’à l’année 45 de l’hégire (647 à 665 de J. C.). I.es historiens arabes Nowaïri et Ebn-Khaldoun, qui sont ici nos principaux guides, nous iais-ent à cet egard dans l'ignorance la plus complète. Ce qu’il y a de certain, c'est que l’empereur grec ne reconnut pas d’abord la légitimité de cette conquête ; car i! continuait à y envoyer des gouverneurs, et à percevoir les impôts.

C’est ce qui fit naître des factions qui se combattaient, les unes au nom de l’empereur, les autres au nom du calife.

Dans cet état de choses, Djenaha , qui avait été nommé gouverneur à la place du prince grec, se rendit en Syrie pour exposer à Moawia la situation de l’Afrique.

Une seconde expédition fut résolue.

Djenaha étant mort à Alexandrie, Ebn- Khodaîdj en prit le commandement (2) , et vint camper au pied d’une montagne, non loin du fort Kamounia et de Djeloula (3). Il envoya immédiatement un détachement de cavalerie à la rencontre de Niréphore, général grec, qui venait de débarquer avec trente mille hommes (4). Dans le combat qui s’ensuivit

bisé de Gennadius (Voyez Noël Desvergers , Arabie, p. >75.)

(x) Voyez Elm-Khaldoun, Histoire de l’Afrique sous la dynastie des Agblabites , etc., traduit de l’arabe par M. Noël Desvergers; Paris , 184 1.

(1) Suivant Ebn-Khaldoun, Moawia-ebu- Kliodaïdj était gouverneur de l'Égypte. L’Égypte, connue nous l'avons dit, n'était pas comprise dans la province d’Afrique ( Maghreb).

(3) Djeloula, d’après Édrisi , est une petite ville, située au milieu de beaux jardins et de palmiers. C’est 1 ’Usila des anciens. (Voyez Sliaw, Voyage en Barbarie, tome I, p. u!,S.)

(4) Le lieu de débarquement s'appelait Santabarta. (Voyez Procope, De adificiis , édit, de Venise, p. 47®. )

L’UNIVERS

les troupes grecques furent défaites et forcées de regagner leurs vaisseaux. Ebn- Khodaïdj lui môme dirigea les attaques contre Djeloula ; chaque matin il livrait combat aux habitants, mais, aussitôt assé midi, il se retirait dans son camp

Karn. Un jour, Abd-el-Mélik, un des lieutenanisdEbn-Khodaïdj, s’aperçut, au moment de rentrer dans le camp, qu’un côté de la ville venait de s’écrouler. Il revint alors sur ses pas, rappela les troupes, et, après un combat acharné, la ville fut prise d’assaut. Les musulmans s’emparèrent de tout ce qu’elle renfermait, tuant les soldats et faisant esclave le reste. Abd-el-Mélik se rendit ensuite auprès d’Ebn-Khodaïdj , qui l’attendait dans son camp à Karn. Il lui remit le butin: mais une dissidence s’éleva au sujet du partage : Abd-el-Mélik réclama le tout pour ses compagnons , et Ebn-Khodaïdj voulait en faire la distribution à tous les musulmans. Les deux partis ne pouvant s’entendre, on écrivit au calife iVloawia, qui répondit qu’il fallait rappeler les corps détachés et faire le partage du butin entre tout le monde. Dans la distribution qui eut lieu, chaque cavalier reçut trois cents dinars.

Cette seconde expédition porta le dernier coup à la domination byzantine en Afrique. Le Maghreb devint définitivement une province de l’empire des califes.- Cette province, indépendante de celle de l’Egvpte, eut ses gouverneurs particuliers, plus ou moins dociles aux ordres de leurs souverains. Nowaïri et Ebn-Khaidoun seront encore nos guides dans cette partie si peu connue de l’histoire , jusqu'à la fondation de la monarchie du Maroc par les Édrissites.

Après l’expulsion des Grecs, les musulmans n’eurent plus à lutter que contre quelques tribus indigènes, particulièrement contre les Berberes. Mais cette lutte, hâtons-nous de le reconnaître, n’était pas comparable à celle que les Romains et les chrétiens avaient eu à soutenir ; elle était bien moins opiniâtre , parce que les mœurs, la langue et la religion des Arabes étaient plus conformes au caractère des indigènes. Si l’on savait toujours tenir compte de l’affinité qui existe entre toutes les popu-

lations musulmanes de l’Asie et de l’Afrique, ainsi que de l’espèce de répulsion profonde qu’elles ont pour toutes les nations chrétiennes, on comprendrait aisément, de la part de ces dernières, la témérité de toute tentative de conquête et d’assimilation à l’égard des premières.

En 670 de Jésus-Christ , le calife Moawia nomma Okba-ebn-Nafi au gouvernement de la province d’Afrique. Un rand nombre de Berbères qui venaient 'embrasser l’islamisme se joignit à l’armée d’Okba, qui extermina les chrétiens qui y restaient.

A cette époque fut fondée en Afrique la première ville musulmane, Kaïrewan , ou Caïrouan (I), dans le but de faciliter la propagation de la nouvelle religion. Voici ce que nous racontent à cet égard les historiens arabes : Quand Okba et les musulmans se furent accordés sur la nécessité de fonder la ville de Kaïrewau, il les mena à l’emplacement qu’elle devait occuper, et qui était alors couvert d’un fourré impénétrable.

«Voici, dit-il, notre affaire. » — « Comment! lui répondirent ses camarades, tu nous ordonnes de bâtir dans un fourré marécageux où personne oe puisse pénétrer , et où nous aurons à craindre les animaux féroces, les serpents et les autres reptiles de la terre’. * Alors Okba, dout les vœux furent toujours exaucés , se mit à prier le Dieu tout-puissant, et ses compagnons d’y répondre amen. Il y avait aussi dans l’armée dix-huit des compagnons du prophète; les ayant réunis, il cria à haute voix : « Serpents et bêtes féroces! nous sommes les compagnons du prophète béni ; ainsi retirez-vous, car nous allons nous établir ici , et nous tuerons quiconque de vous s’y trouvera après cet avertissement. » Alors on vit , ce jour-là, les animaux féroces et les serpents emporter leurs petits, et à ce spectacle beaucoup de. Berbères se convertirent. Okba ordonna , par procla-

(i) Suivant Elm-Khallikan , Kairewan fut ainsi nommée parce qu’une caravane , Airi van , avait fait balle sur le lieu où la ville fui fondée plus lard. ( t'oyez Ebu-K.halliwan, trad. par M. de Slane, Ionie I, p. 35. Voyez aussi V Arabie, par M. Noël Desvergers, p. 077.)

EMPIRE DE MAROC

mation , de les laisser partir sans leur qu’à la fin des siècles. » Okba se réveilla faire injure ; et quand ils se furent reti- saisi d’une sainte terreur, et, après avoir rés , il marcha, accompagné de ses prin- fait une ablution, il se mit, avec les cipaux officiers , vers le lieu qu’il avait - principaux d’entre les musulmans , à choisi , et fit cette prière : « O mon prier dans la mosquée dont il venait de Dieu remplis cette ville de science et tracer le plan. Au moment où il faisait de la connaissance de ta loi. Fais qu’elle sa prosternation, il entendit distinctesoit habitée par de§ hommes pieux ment le cri A’ Allah akbar! Ayant deet dévoués à ton service, et protège- mandé aux personnes alentour si elles nous contre les puissants de la ter- entendaient quelque chose, elles réponre. » Il descendit alors en suivant le dirent que non. « C’est donc un ordre cours du ruisseau, et ordonna à ses du Dieu tout-puissant! » s’écria-t-il. hommes de jeter les fondations de la Prenant alors l’étendard sur son épaule, ville et d’arracher les arbrisseaux. Okba il suivit le cri qui se faisait entendre detraça lui-même le plan de l’hôtel du vaut lui , et des qu’il fut arrivé au lieu gouvernement et de la grande mosquée, où I emihrah devait être placé, ce cri La construction de celle-ci était à cessa. Okba ficha son étendard dans la

peine commencée, qu’il y fit célébrer la terre, et dit aux assistants : « Voici votre

} trière. Alors un différend s’éleva parmi mihrab. » On commença ensuite à bâe peuple au sujet de la kibla (1). Ils tir des palais, des maisons et d’autres disaient que les Arabes se régleraient mosquées, et la ville se peupla. Sa d’après \aJiibla de cette mosquée, quand circonférence était de trois mille six ils en construiraient d’autres, et qu’ainsi cents toises. La ville de Kairewan fut le commandant devait faire tous ses et- achevée en l’an 55 de l'hégire (675 de forts pour en déterminer la vraie posi- J. C.) (1). »

tion. On laissa donc écouler un temps Nous avons cru devoir reproduire ces considérable afin d’observer les levers détails malgré leur teinte romanesque; des étoiles dans l’hiver et dans l’été, et ils font, mieux que des descriptions aride prendre les azimuts du soleil à des , ressortir le génie des conquérants son lever (2). Cette incertitude fut pour arabes et leur esprit essentiellement Okba une cause de soucis, et s'étant religieux.

adressé au Dieu tout-puissant , il vit , Okba administra sa province avec hapendant le sommeil, une figure qui bileté; il combattit les tribus berbères, vint à lui et lui dit : « Favori du maître et pénétra jusque dans l’intérieur du de J’univers ! quand le jour se lèvera , Maghreb. Ses services cependant furent prends ton étendard et mets-le sur ton payësd’ingratitude.Parsuitedequelques épaule; tu entendras alors devant toi intrigues de palais, il fut remplacé par des cris dV/f/aÀaA6<zr (Dieu est grand)! Moslema-ebn-Mokhalled-el-Ansari (2), et nul autre ne les entendra; à l’endroit qui parvint à réunir dans ses mains les où ces cris cesseront, là seront la kibla gouvernements d’Égypte et de l'Afriet le mihrab (3) de ta mosquée ; car que proprement dite! Mais Moslema fit Dieu tout-puissant a agréé cette ville et choix d’un de ses affranchis, nommé cette mosquée; par elle il exaltera sa Dinar-Abou’l-Mohadjir , pour être son religion et humiliera les infidèles jus- lieutenant dans la province d’Afrique.

Ce dernier envahit le Maghreb, parvint

(i) La kibla est le point de l’horizon qui se trouve dans la . direction de la Mecque.

C’est le point qu’il faut connaître dans une (i) Nowairi , Ms. 70a , f° 4 , de la Bibliomosquée, pour savoir de quel coté se tourner thèque royale. Journal asiatique, tome XI quand on fait la prière. 3f série, p. 1 17. Ebn-Klialdoun, par M. Des-

pi) Il s’agissait de déterminer les coor- vergers, p. i3. — Les historiens cités ici données donnant la latitude et la longitude par Nowairi sont Ebn-el-Alhir, Ebn Scheddu lieu, et de les comparer avec celles de la dad, Ebn er-Rakik et Ebu-Resehid.

Mecque. (a) On appelle ansars (aides) les Médinois

(3) Le mihrab est une niche pratiquée dans qui avaient assisté Mahomet. Voyez dans le le mur de l’intérieur de la mosquée; il mai- Telkili d’Ebu-el-Djewzi , 111s. n" 63i, les que la direction de la kibla. noms des principaux ansars.

21 ‘Livraison. (Empire de Maroc.) 21

LUMVEttS.

jusqu’à Tlemcen, et dévasta la ville de Kaïrewan , fondée par Okba. Le khalife Yézid , fils de Moawia , répara leS torts du père : il rétablit Okba dans le gouvernement de la province d’Afrique, et lit relever la ville de Kaïrewan. Ceci eut lieu en 62 de l’hégire (682 de J. C. ).

A son arrivée, Okba mit Abou'l Mohadjir aux fers (1), et ordonna la destruction de la ville que celui-ci avait commencé à bâtir. Puis il entreprit une expédition dans l’extrême Maghreb, en laissant à Kaïrewan une partie des milices sous les ordres de Zobaïr-ebn- Kéis. En partant il dit à ses fils :

« J’ai vendu mon âme à Dieu, et j’ai fait un excellent marché: je dois combattre l’infidélité jusqu’à ce que je comparaisse devant lui. Je ne sais si vous me reverrez jamais, mais mon souhait est de mourir dans la voie de Dieu. Tenez ferme à l’islamisme. O mon Dieu ! accueille mon âme avec bonté (2) . » Ok ha défit les Rerbèresdans diverses rencontres, chassa devant lui le reste des garnisons grecques, et fit beaucoup de butin aux environs des villes de Lamisch (Mélisch) et Baghaya (3). De là il pénétra dans leZab, et vint camper près de Tun-

(t) Il lui rendit plus tard la liberté. Mais Ebii-Khaldoun lie prête pas à Okba cette conduite géuéreuse.

(a) Ebn-Kbaldoun (ouvrage cité), p. tS.

Le récit de tSowaïri est plus détaillé : Ayant de la répugnance à se fixer dans la ville fondée par Okba, Dinar alla ramper à deux milles de là, et y traça les fondations d'une autre ville, aGn de perpétuer le souvenir de son nom et de rendre inutile l’ouvrage de son prédécesseur. Cette nouvelle ville fut nommée parles Berbères fh-Oeirewan . Quand la construction en fui commencée, il ordonna qu’on détruisît la ville d’Okba ; et celui-ci en fut lellrment indigné , qu’il se rendit auprès du khalife Moawia, et lui adressa ces paroles : « C'est pour loi que j’avais attaqué et subjugué celte province; j’v ai hàti des mosquées, établi des lieux de halle et donné au peuple des domiciles fixes; et lu viens d’y envoyer un esclave des Ansars, qui m a remplacé en m’insultant! » Moawia lui fit alors des excuses, et promit de le rétablir dans son gouvernement ; mais l’alïaire traîna en longueur jusqu'à la mort du khalife.

(3) Suivant Edrisi, Bagliaïa était une grande ville placée au fond de la province d'Afrique. '

ger. Là, au rapport de ïîowatri, un Grec, nommé Julien, vint sejprésenter à Okba, et eut l’adresse de se le concilier en lui offrant de beaux cadeaux et en se mettant entièrement à ses ordres (1). Okba le questionna relativement à la mer d’Espagne, et ayant appris qu’elle était bien gardée, il lui dit : « Dirige-moi où je puisse trouver des hommes parmi les Grecs et les Berbères. » — « Quant aux Grecs, répondit Julien, tu les as laissés derrière toi ; mais devant toi sont les Berbères et leurs cavaliers; Dieu seul en sait le nombre. » — « Où se tiennentils? » demanda Okba. — « Dans Es-Sousel-Adna, répondit l’autre; c’est un peuple sans religion; ils mangent des charognes, ils boivent le sang de leurs bestiaux, et ils sont comme des brutes, car ils ne croient pas en Dieu et ne le connaissent même pas (2). » — Sur cela, Okba dit à ses camarades : « Marchons avec labéncdictiondeDieu !» — De Tanger il se dirigea du côté du midi, vers Es-Sous-el-Adna, et il vint jusqu'à la ville de Taroudant. Là il rencontra les troupes berbères , et en fit un grand carnage; le reste prit la fuite; sa cavalerie se détacha a leur poursuite et pénétra dans Es-Sous-el-Adna. Les Berbères se réunirent alors en nombres! grand que Dieu seul pouvait les compter; mais Okba les attaqua avec un acharnement inouï. Il en fit un grand massacre, et s’empara de quelques-unes de leurs femmes, qui étaient, dit-on , d’une grande beauté. Il continua sa marche victorieuse, et vint jusqu’à l'océan Atlantique (Bahr-el-mohU) ; il entra dans la mer jusqu’à ce que l’eau atteignît le poitrail de son cheval; levant alors la main vers le ciel , il dit : « Seigneur ! si cette mer ne m’en empêchait, j'irais dans les contrées éloignées et dans le royaume de Zou’l Karnein (3), en combattaut pour

(:) Ce Julien, qu’il ne faut pas confondre avec le comte Julien qui appela plus tard les Arabes en Espagne, était, suivant Ebn-Khaldoun, prince de Ghomarah, district montagneux à deux journées de Fez.

(a) Suivant Kbn Khaldôuii (p. 19), les habitants de roualili. Handzerotm, Masmoudali, Sous, dans le Maghreb, professaient le magisme, et n’étaient pas convertis à la religion chrétienne.

(3) Allusion à l'histoire du Koran, dans

EMPIRE DE MAROC

ta religion , et tuant ceux qui ne croient pas à ton existence, ou qui adorent d’autres dieux que toi. » Okba retourna donc sur ses pas. Arrivés à la hauteur de Mâ-el-férès ( eau du cheval), lui et ses troupes furent réduits à la dernière extrémité par la soif. Il fit, en conséquence, une prière de deux rikats (t), et invoqua le Dieu tout-puissant. Aussitôt son cheval commença à gratter la terre avec son pied, et en fit sortir de l’eau. Alors Okba ordonna à ses troupes de creuser la terre; ils ouvrirent soixante-dix puits , lesquels leur fournirent assez d’eau pour étancher leur soif et faire leur provision. Ce fut alors que ce lieu reçut le nom de Mâ-el-férès. A près cette expédition , Okba revint à Kaïrevan (2).

Les armes des musulmans reçurent bientôt un rude échec. Les Fterbères , sous la conduite de Koseila (KacHa), défirent les troupes d’Okba, et se rendirent maîtres de toute la province. Voici comment JVowatri raconte ces événements,:

« Koseila était un des hommes principaux parmi les Berbères. Devenu musulman pendant le gouvernement d’Abou’I-Mohadjir, il fut si sincère dans sa conversion, que celui-ci en parla a Okba et t'instruisit de la grande influence que Koseila exerçait sur les Berbères (3).

Okba ne fit aucun cas de cette recommandation; il ne témoigna, au contraire, pour Koseila que de l’indifférence et du mépris. Parmi les traits insultants qu’il se permit envers lui, on rapporte le suivant : il venait de recevoir des moutons , et, voulant en faire manger un, il ordonna à Koseila de l’égorger (4). « Puisse Dieu diriger l’émir

la sourate de la Caverne, verset 7 a. Zon’l Karnéin, y est- il J>t, pénétra dans l’extrême occident , où il vit le soleil couchant descendre dans un puits rempli de boue noire.

(1) Chaque rikat est composé d’nn certain nombre de prières, invocations et prostrations. Voyez pag. 167.

(2) Nowaïri, Journal asiatique , tome XI , 3e série, p. 12 4 cl suiv.

(3) Okba menait partout avec lui Abou’I- Muhadjir, qu’il retenait dans les fers.

(4) Au rapport d’Ebn-Khaldoun , Okba faisait venir chaque jour Koseila, et lui ordonnait d’écorclier les moutons qu’on tuait pour sa cuisine.

au bien ! » lui dit le chef berbère ; « j’ai ici mes gens et mes esclaves, qui pourront m’éviter cette peine. » Mais Okba répondit par des paroles offensantes, et lui ordonna de se lever. Koseila se retira en colère , et avant égorgé un mouton , il essuya sa main encore sanglante sur sa barbe. Les Arabes présents lui dirent : « Que fais-tu, Berbère ?» et il répondit : « Cela est bon pour les poils. » Mais un vieillard qui passait ditaux Arabes: « Ce n’est pas pour cela; c’est une menace que ce Berbère vous fait. » Alors Abou’l Mohadjir s'adressa à Okba, et lui dit : « Qu’as-tu fait? Voilà un homme qui exerce une grande influence surjson peuple, un homme qui était encore idolâtre il y a peu de temps, et tu prends à tâche de faire naître la rancune dans son cœur! Je te conseille de lui faite lier les mains derrière le dos, car je crains que tu ne sois victime de sa perfidie. » Okba n’écouta pas ces paroles. Quant a Koseila, il profita d’un instant favorable pour prendre la fuite. Bientôt il se trouva entouré de ses cousins, de ses gens et de plusieurs Grecs qui se rallièrent à lui. Knseila évita d’abord de combattre Okba en rase campagne, afin de donner aux mécontents le loisir de venir grossir son armée. Puis, se sentant assez fort, il attaqua les musulmans, et en fit un terrible massacre; Okba et Abou’l Mohadjir, qui avaient tous deux recherche le martyre, restèrent sur le champ de bataille. Les débris de l’armée musulmane se réfugièrent à Barka. Après cette victoire, Koseila se dirigea surKaïrewan, et s’empara de cette ville, qui était la clef de la province d’Afrique. »

Des troubles intérieurs ne permirent pas aux califes de venger immédiatement cette sanglante défaite. Enfin l’autorité d’Abd-el-Mélik ayant été raffermie, ce calife ordonna à un ancien compagnon d’Okba, Zohéir-ebu-Kéis , qui tenait garnison (1 ) à Barka, de combattre Koseila et de reprendre Kaïrewan.

(1) Morabit, garnison, signifie demeure dans un ribat. Les ribats étaient des espèces de casernes ou cloîtres fortifiés ; dans la guerre contre les infidèles , les musulmans s’y retiraient pour y passer leur temps en dévotions , lorsqu’ils ne combattaient pas l’ennemi.

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L’UNIVERS

La rencontre eut lieu aux environs de cette ville. De chaque côté il y eut des pertes immenses; mais la bataille se termina par la mort de Koseila et d’un grand nombre de ses partisans, Ceci eut lieu en 681 de J. C.

En retournant à Barka, Zohéir trouva la place occupée par les Grecs, qui venaient de débarquer avec des forces considérables. Les Arabes succombèrent, et Zohéir lui-ménie périt dans le combat.

Pour réparer cet echec, le calife Abdel-Mélik ordonna à Haçan-ebn-Omar de se rendre avec une armée dans la province d’Afrique. Arrivé à Kaïrewan, ce chef releva le courage des musulmans, et marcha contre Carthage, ville qui n’nvait pas encore été prise, et contre laquelle Okba avait échqué. Haçan prit la ville d’assaut, et la détruisit de fond en comble. Les habitants, Grecs ou Francs, qui avaient échappé au massacre, se réfugièrent en Sicile et en Espagne. Quelques Grecs et Berbères , rassemblés à Setfoura et à Bizerte , essayèrent de la résistance; mais ils furent à leur tour vaincus et dispersés. Les musulmans non-seulement reprirent tout le territoire qu'ils avaient perdu , mais ils ajoutèrent encore à leurs conquêtes.

Depuis la mort de Koseila , les Berbères s’étaient mis sous l'autorité d une femme nommée El-Kahina (la devineresse), qui vivait retirée dans les montagnes d’ Aouras (1). Haçan marcha contre elle, et lui livra bataille sur le bord de la rivière Nîni. Après un combat acharné, les musulmans fureul mis en déroute, et plusieurs des compagnons de liaçan furent faits prisonniers (2). Haçan se retira avec les débris de son armée à Barka, d’où il écrivit à Abd-el-Mélik pour l'informer de sa position. Le calife lui enjoignit de re.tcr où il était jusqu’à nouvel ordre. Haçan denjeura

(i) Les muntagiifs d' A mit as conimencenl , suivant Edrisi, à quelques milles de la ville de fiaghaïa. D'après Procupe ( De Betlo Vandalicu, 1,8), le mont Aurasius était à treize journées au sud de Carthage.

(a) Au rapport d’Kbn-Khaldoun , El-Kahina leur rendit la liberté, à l'exception de Khalid-hen-Yézid-el-Caïçi , qu’elle retint auprès d’elle , et qu'elle lit élever avec ses deux fils.

dans la province de Barka pendant cinq ans, et l’endroit où il s’était établi reçut le nom de Kosour-Haçan ( les châteaux de Haçan). A la fin,* Abd-el-Mélik fit parvenir à Haçan des troupes destinées à renverser la puissance d’El-Kahina. A l’approche de Haçan ( l’an 74 de l’hégire), la reine des Berbères dit à son peuple : « Les Arabes veulent s’emparer des villes, de l’or et de l’argent, et nous ne désirons po-séder que des champs pour la culture et le pâturage.

Je pense donc qu'il n'y a qu’un seul pian à suivre : c’est de dévaster le pa ys afin de les décourager. » En conséquence, elle en voya ses partisans de tous côtés pour détruire les villes, démolir les châteaux , couper les arbres et enlever les biens des habitants. Tout le pays, depuis Tripoli jusqu’à Tanger, n'était, au rapport d'Ebn-Ziad, qu’un seul bocage et une succession continuelle de villages; mais tout fut détruit par cette femme.

Pendant sa marche , Haçan reçuUa soumission volontaire de Cabès", de Castiliva et de Nifzawa. Il atteignit enfin l’armée de Kahina, et lui livra bataille. Cette fois la victoire se déclara pour les Arabes ; Kahina, qui avait ellemême prédit sa mort , périt pendant la fuite. Les Berbères obtinrent une amnistie , à la condition de fournir aux Arabes un corps auxiliaire de douze mille hommes. Des cette époque , l’islamisme se propagea parmi les Berbères.

Tant de services auraient dt) recevoir une magnifique récompense. C’est tout le contrairequi arriva. Par suite d’obscures intrigues , Haçan fut disgracié. Abd-el- Aziz-ebu-Merwan, oncle du nouveau calife El-Wélid, et gouverneur d’Égypte, qui s’était arrogé une espèce de suprématie sur le gouverneur de la province d’Afrique, fit ôter à Haçan son commandement et le dépouilla d’ùne partie de ses richesses et de son butin. Haçan se rendit en Syrie pour se plaindre au calife El-Wélid, fils d’Abd-el-Mélik.

« Commandeur des croyants, lui dit-il, je suis parti avec l’unique intention de combattre dans la voie de Dieu , et je n’ai trahi mon devoir ni envers lui ni envers le ealife. » — « Retourne dans ton gouvernement, lui répondit El- Wélid, et sois assuré de ma bienveil-

EMPIRE I)E MAROC

lance. » Haçan refusa fièrement, jurant quejamais il n’accepterait un commandement sous la dynastie des Omeyides (l); en même temps il remit au khalife le reste de ses richesses, consistant en pierres précieuses , perles et or qu’il avait cachés dans des outres pour les dérober à la cupidité d’Abd-el-Aziz. Par sa probité. Haçan s’était acquis le titre d ' Es-scheik-el-'amin ( le vieillard intègre). Il fut remplacé (an 89 de I hégire) dans le gouvernement de l’Afrique par Mouça-ebn-ISoçaïr.

Le’ nouveau gouverneur, que le calife venait de déclarer indépendant de celui de l’Égypte, eut d’abord à lutter contre les partisans de Haçan. Il lit ensuite une expédition vers Tanger, où il soumit les Berbères qui avaient osé lui résister. Mouça lit périr le prince qui les commandait, et leur donna un nouveau chef. Tarik-ebn-Ziad reçut de lui le commandement de Tanger et des environs; il eut sous ses ordres dix-neuf mille cavaliers berbères et un petit nombre d’Arabes que Mouça lui avait laissés pour leur apprendre le Koran et les devoirs de l'islamisme. Il ne se trouvait plus alors en Afrique, ajoute Piowaîri, ni Berbères ni Grecs disposés à la résistance.

Sous voici arrivés à l’un des événements les plus importants de l’histoire.

Lessectateursde Mahomet, partis del'Orient, allèrent franchir le détroit de Gibraltar pour envahir l’Europe par l’Occident. Le croissant, étendard du prophète, avait suivi, dans sa marche victorieuse, le mouvement apparent du soleil. Comme cette invasion a été diversement racontée, surtout par les historiens chrétiens , on nous saura peutêtre gré de donner ici le récit détaillé d’un historien arabe, Ebn-el-Athir, qui vivait à une époque très-rapprochée de cette expédition des Arabes en Espagne(710-711 de J. C. ) :

« I.es princes d’Espagne avaient coutume d’envoyer leurs enfants des deux sexes à Tolède, où ils entraient au ser-

(i) D’après ce refus, ainsi formulé, Userait permis de croire que Haçan favorisait secrètement la cause des Alides, ennemis mortels des Omeyides. Ce fut là peut éire le motif de sa disgrâce.

vice du roi, qui ne prenait pas d’autres serviteurs. Quand ils avaient reçu une éducation convenable et atteint rdge depuberté, le prince les mariait entre eux et se chargeait de la dot. A l’avénemeut de Roderic, Julien, seigneur d’El-Djeziret-el-khadra (t), Ceuta et d’autres lieux, plaça sa fille a la cour, et le roi , frappe de sa beauté , lui lit violence ; elle écrivit à son père pour l’en informer , et celui-ci , pénétré d’indignation , adressa à Mouça , gouverneur d'Afrique , une lettre dans laquelle il se déclara prêt a reconnaître son autorité. Sur l’invitation de Mouça, Julien se rendit auprès du chef musuhnao, et l’introduisit dans les villes dont il était le maître; il prit aussi l’engagement d’obéir aux volontés de Mouça. Il lui dépeignit l’état de l’Espagne , et le pressa de s’y rendre.

Ces choses se payaient vers l’an 90 de l’hégire ( 709 de J. C. ). Mouça écrivit en conséquence à El-Wélid pour obtenir de lui l'autorisation de faire une descente en Espagne, et ce calife donna son consentement à cette entreprise avec d’autant plus de facilité qu’il n’y avait qu’une mer étroite à traverser. Mouça fit alors partir un de ses affranchis ( mewla ) (2), nommé Tarif , accompagné de quatreceuts fantassinset de cent cavaliers ; quatre navires les transportèrent dans L’ile nommée depuis île de Tarif ( Tarifa ). De là il fit une incursion dans Algésiras.et revint sain etsauf avec un riche butin. Ce fait se passa au mois de ramadan de l’ail 91 (juillet 7 1 0 de J . C. ). Témoin de l’issue heureuse decetteentreprise, les autres musulmans s’empressèrent de prendre part à une nouvelle expédition. Mouça fitalors venir son mewla, Tarik-ebn-Ziàd (3), qui commandait son avant-garde , et il l’envoya en Espagne, à la tête de sept mille musulmans pour la plupart berbères. S’étant embarqué, Tank se dirigea vers une montagne qui s’élève dans la mer et touche d’un côté au continent. Ce fut là qu’il aborda; cette montagne

(i) El-Djeiiret-el-khadra signifie ile verte; c’est Algésiras.

(a) Le meivla signifie tout à la lois affranchi et mailre.

(3) Tarik venait tt’èlre investi du commandement de Tanger.

L’UNIVERS

reçut alors le nom de Djebel Tarik (1). Le debarquement de Tarik s’effectua au mois de redjeb de l’an 92 de l’hégire ( avril mai — 7 1 1 de J. C. ). Quand tout le monde fut débarqué à la montagne, Tarik descendit dans la plaine, et pénétra dans Algésiras, où une vieille femme vint à sa rencontre et lui parla en ces termes : « J’avais un mari qui prévoyait l’avenir; il annonça au peuple qu’un émir entrerait dans la ville et en prendrait possession; il lui décrivit la ligure du rouquérant, qui devait, selon lui, avoir une grosse tête et une tache velue sur l’épaule. » Tarik se dépouilla aussitôt de ses vêtements , et eut ie plaisir de voir qu'il s’y trouvait, en effet, une tache telle quelle avait été décrite. »

« Lorsque Tarik eut quitté la forteresse de la montagne et subjugué Algésiras , la nouvelle en fut portée à Roderic, qui était alors engagé dans une expédition militaire. Ce dernier trouva celte nouvelle si grave, qu’il renonça à son expédition , et rassembla une armée de cent mille hommes pour l’opposer aux Arabes. Tarik écrivit alors à Mouça pour l’instruire de son succès et lui demander des renforts; il obtint un secours de cinq mille hommes, et le nombre des musulmans se trouva ainsi porté à douze mille. Julien les accompagna, our les diriger vers les endroits faibles u pays et leur procurer des renseignements. Sur ces entrefaites, Roderic vint avec son armée leur livrer bataille; ie choc eut lieu sur le bord de la rivière Leka (2), dans le gouvernement de Sidonia, le vingt-huitième jour du mois de ramadan de l’an 92 ( 18 juillet 711 de J. C. ). Huit jours se passèrent en combats successifs. Les deux tilsde l’ancien roi commandaient chacun une aile de l’armée de Roderic, et, comme ils le détestaient, ils résolurent, d’accord avec d’autres princes , de prendre la fuite ; « car, disaient-ils , quand les musulmans auront la main remplie de butin, ils s’en retourneront dans leur pays, et le royaume nous restera. » Ils se retirèrent alors en désordre, et, Dieu

(t) C’est-à-dire la montagne de Tarik , Gibraltar.

(a) Wadi-Leka ( Guadalète ).

ayant mis Roderic et les siens'en fuite , ce prince se noya dans le fleuve. Tarik les poursuivit jusqu’à la ville d’Ecija, dont les habitants, ainsi qu’un grand nombre de fuyards qui s’étaient ralliés à eux, vinrent lui livrer bataille. Après un combat acharné , les Espagnols furent défaits (I). »

Nous interrompons ici le récit d’Ebnel-Athir, pour ne pas empiéter sur le domaine de l'histoire de l’Espagne, qui tomba au pouvoir des Arabes. L’année suivante (712 de J C. ), Mouça franchit lui-même le détroit, et acheva la conquête que son lieutenant Tarik avait si bien commencée. Déjà il allait porter ses armes victorieuses au del à de l’Espagne, lorsqu’un ordre du calife le rappela en Syrie. Mouça partit, emmenant avec lui, dit l’historien arabe, trente mille jeunes vierges, filles des princes des Goths et de leurs chefs, et emportant les dépouilles de l’Espagne , la table de Salomon ainsi qu’une quantité immense de pierreries et de toutes sortes d’objets précieux. A son arrivée en Syrie, il apprit la mort d’El-Wélid et l’élévation de Soliman-ebn Abd-el-Mélik. Le nouveau calife, qui n’aimait pas Mouça, lui ôta toutes ses charges, le bannit de sa présence , et lui imposa une amende si considérable que pour l’acquitter Mouça fut obligé de faire des emprunts aux Arabes du désert. On ne comprend pas bien le motif d’une pareille injustice envers un serviteur aussi fidèle, qui venait d’agrandir l’empire des califes.

Le gouvernement de l’Espagne fut réuni à celui delà province d’Afrique.

Soliman y envoya comme gouverneur Mohamined-ebn-Yézid. Celui-ci eut d’abord a lutter contre les partisans et les dis de Mouça, qui étaient maîtres des principales places et d’une partie des troupes. Les fils de Mouça furent assassinés par l’ordre du calife. Leur père fut mis à la torture jusqu’à ce qu’il mourût ( en 718 de J. C. ). Mohammed fit ensuite gouverner l’Espagne par un de ses lieutenants, et lui-même resta dans la province d’Afrique jusqu’à la

(t) Ebu-el-Athir dans Nowaïri, Journal asiatique , tome XI , 3e série p. 56g et suiv. Comparez l'Arabie, par M. Desvergers, p. a 89.

EMPIRE DE MAROC

mort de Soliman et l’avénement d’Oniar-ebn-Alxl-el-Aziz.

A dater de ce moment jusque vers l’année 800 de J. C., l'histoire du Maghreb offre fort peu d'intérêt. On peut lire dnnsNowaïri, Kbn-Klialdoun, Ebiiel-Atliir, etc., le récit des luttes incessantes qu'entraînaient les nominations successives des gouverneurs de la province d’Afrique. Ceux-ci étaient les jouets du caprice des califes , qui, de leur côté, avaient souvent toute la peine du monde pour soutenir leur autorité.

Les gouverneurs, à leur arrivée, avaient à combattre les influences de leurs prédécesseurs. Auxlutlesde l’amour-propre et de l'ambition il faut ajouter les guerres religieuses soulevées par des sectaires.

Ces guerres absorbaient toutes les forces des musulmans; et les Berbères y prenaient eux-mêmes une part plus ou moins active.

Un mot sur ces sectes, tout à la fois politiques et religieuses (I), qui étaient la principale cause de ces révolutions intérieures, de ces déchirements permanents qui ont signalé l’empire des califes. Les Kharidjiles parurent pour la

Première lois dans l'islamisme pendant !S querelles d’Ali et de Moawia ; ils rejetaient également l'autoi ité de ces deux califes. Par la suite, ils se divisèrent en plusieurs sectes , dont les plus remarquables étaient les Sedjdia, les /lzarika , les / badi/es et les Saf rites. Ces deux dernières jouent ungrand i ôledans l'histoire de l'Afrique, où leurs doctrines avaient été introduites par les troupes arabes venant de l’Irak. Les Ib.idites (2) rejetaient l’autorité du calife, et traitaient d'inGdèles tous ceux qui n’admettaient pas leurs croyances; ils enseignaient que tout musulman qui commet un péché grave est par ià même

(i) Ce qui a toujours profondément caractérisé la domination musulmane, c’est l'ai lianre étroite et inséparable de la politique avec la religion. Les califes présidaient aux prières publiques, romnte ils commandaient les armées ; et ils ne conféraient qu’à leurs lieutenants l’autorité sacerdotale eu même temps que le pouvoir militaire.

(») Ainsi appelés du nom de leur fondateur Abd- Allah , GU d'Ibad , qui était contemporain d’Ebn-es-Zobéir.

déclaré schismatique, car les œuvres font partie intégrante de la foi ; ils regardaient comme inüdèles Ali et la plupart des compagnons de Mahomet ; ils croyaient aussi que celui qui ne répondait pas à l’appel pour la guerre sainte était infidèle, par conséquent digne de la mort, et sa famille digne de l’esclavage; que la différence de foi brisait les liens du sang, et que les enfants de ceux qu'ils jugeaient infidèles méritaient la mort. Les Satrites (I) professaient les mêmes doctrines, à l'exception des trois dernières.

Ces principes, marqués au sceau de l’intoléraiice , étaient, pour la plupart, opposés à l’islamisme orthodoxe, et l’on comprend combien ils devaient être funestes dans leur application.

Les Berbères, toujours jaloux de leur antique indépendance, se firent remarquer par leurs fréquentes apostasies ; et lor-que l’islamisme fut définitivement établi parmi eux, ils étaient toujours les premiers à embrasser toute hérésie nouvelle comme un moyen de secouer le joug de l'étranger.

Dès que les Arabes eurent satisfait leur soif de conquêtes et de prosélytisme, et qu'il ne leur restait plus d’ennemis sérieux à combattre, ils tournaient leurs armes contre eux-mêmes et se déchiraient par des factions sans cesse renaissantes. Autant la première partie de cette histoire est attrayante, autant la dernière nous inspire de la tristesse.

L’occupation de l’Afrique, qui avait été d'abord line source de prospérité, devint bientôt pour les califes une lourde charge. Les gouverneurs, tour à tour destitués et rétablis, les guerres inutiles que se livraient des ambitieux déçus ou des hommes injustement punis, coûtaient au trésor des sommes immenses, qui. loin de rapporter des avantages, affaiblissaient encore les forces des vicaires du prophète.

Cette situation dura jusqu’au moment où les gouverneurs de l’Afrique se rendirent ù peu près indépendants des califes, et parvinrent a transmettre leurs fonctions en héritage à leurs

(r) Abd-Allah-elm-Safar passe pour l'auteur de cette secte. De là le nom de Sa/rile s.

L’UNIVERS

enfants. Une nouvelle ère commence donc à partir de rétablissement des Aglabites et des Edrissites. Mais, afin de ne pas interrompre l’ordre chronologique des événements, nous allons ici passer en revue les chefs qui gouvernèrent successivement la province d’Afrique depuis Mouca, le conquérant de l’Espagne, jusqu’à l’etablissement des Agla- Dites.

Mohamed - ebn - Yézid fut nommé gouverneur de l’Afrique ( en 717—718 de J. C.,) par le calife Soliman-ebnel-Mélik. Au bout de deux ans et quelques mois, il fut remplacé par Ismaïl , créature du calife Omar-ebn- Abd-el-Aziz , qui venait de succéder à Soliman. Ismaïl fut destitué, en 720 de .1. C., par Yézid-ebu-Abd-el-Mélik , successeur d'Omar, et remplacé par Yézid-ebn-Abi-Moslim. Ce dernier fut tué par les habitants, qui se mirent sous l’autorité de leur ancien gouverneur Mohamed-ebn-Yézid. Ce choix révolutionnaire fut ratifié par le calife, l’eu de temps après, en 722 de ■F. C., Bischr-ebn-Safwan fut chargé d’administrer la province d’Afrique.

Il fit une expédition en Sicile, d'où il revint avec un riche hutin. Il mourut à Kaïrewan , en 728 de .1. C.

Son successeur fut Obéida-ebn-Abder- Rahman , neveu d’Aboul-Awee, qui avait commandé la cavalerie de Moawia. Obéida fut bientôt destitué, et remplacé par Obéid-Allah-ebn-el- Habhâb, qui confia le commandement de Tanger à Omar (1). Celui-ci causa, par ses exactions, le soulèvement des Berbères, en 740. Les sectaires connus sous le nom de kharidjites prirent une part très-active aux troubles qui éclatèrent alors. Les Berbères , sortis vainqueurs des combats qu’ils avaient eu à soutenir contre les troupes du gouverneur, se joignirent aux dissidents, et décernèrent le pouvoir suprême à Kha-

(i) Chaque gouverneur, à son arrivée dans la province, renouvelait le personnel ■le soi» prédécesseur, ce (|ui donnait lieu à d’étranges désordres. — Les cominaudants des villes , nonmiés par le gouverneur, étaient principalement chargés de la perception des impôts. C’est ce qu'indiquait aussi leur nom namil , collecteur de revenus.

lid-ebn-Hoinéid , qu’ils saluèrent du titre de calife. C’était déclarer la déchéance du calife de Syrie. Un conflit terrible eut lieu. Les Arabes les plus braves et leurs cavaliers les plus intrépides succombèrent dans la bataille dite des nobles {wakdt el-asc/iraf). La révolte se propagea dans le pays , et les musulmans faillirent perdre , dans l’espace de quelques mois, tous les fruits de leur conquête. Le calife Hischaa, en apprenant ces nouvelles, se fâcha, pour nous servir des expressions d’un historien arabe, de la colere d’un Arabe. « Je leur enverrai , s’écria-t-il , une armée telle qu’ils n’en virent jamais dans leur pays : la tête de la colonne sera chez eux pendant que la queue en sera encore chez moi. Je ne laisserai pointde château berbère sans établir à côté un camp de guerriers de la tribu de Kéis ou de celle de Temlm (1). » Cette menace fut d’abord suivie du rappel d’Obéid-Allah , que le calife remplaça par Kolthoum, de la tribu de Koschéir (en 74 1 de J. C. ). Kolthoum se rendit à marches forcées dans l’extrême Maghreb; il y rencontra l’annee des Berbères aux environs de Tanger.

Le choc fut terrible : Kolthoum péril avec les principaux Arabes; le reste prit la fuite : les uns se réfugièrent en Espagne, les autres à Kaïrewan. Cette nouvelle défaite ralluma le zèle des safrites et d'autres sectaires qui faisaient cause commune avec les Berberes. Les rebelles allèrent jusqu’à s’opposer de force à l'installation du nouveau gouverneur Hanzala, que le calife Hischam venait d’envoyer dans la province d'Afrique. Leürs chefs, Okasa et Abd-el-W'ahid, ayant compris le danger de manœuvrer isolément, vinrent, avec leurs troupes réunies, présenter le combat à Hanzala , dans la plaine d’El-Asnan (des idoles), à trois milles de Kaïrewan. Nowaïri porte le nombre, sans doute exagéré, des Berbères à trois cent mille. « Dès le matin, dit cet historien , les Arabes marchèrent au combat après avoir brisé les fourreaux de leurs épées (2). Les fantassins attaquèrent avec impétuosité la cavale-

. (i) Cesdeuxtrihiisavaientparticulièremenl

à se venger des Berbères et des dissidents, (a) C'était la eoutnme de briser le fourreau

EMPIRE DE MAROC

rie ennemie, et gagnèrent du terrain; l’aile gauche des Berbères et celle des Arabes fléchirent en même temps; mais cette dernière revint à la charge, et culbuta l’aile droite des Berbères , dont la déroute fut complète. Abd-el-Wahid y perdit la vie , et sa tête fut portée à Hanzala, qui se prosterna pour remercier Dieu. On dit que jamais un conflit aussi sanglant n’eut lieu sur la terre, et que cent quatre-vingt mille Berbères restèrent sur le champ de bataille. Ces hommes étaient safrites; ils regardaient comme permis de répandre le sang des musulmans , et de réduire leurs femmes en servitude. Hanzala se fit ensuite amener son prisonnier Okasa, et, l’ayant misa mort, il écrivit à Hischam pour l’informer de sa victoire. Cette bataille, qui mit fin à la ligue des Berbères et des safrites, eut lieu en 742 de J. C.

Vers cette époque il se déclara une maladie pestilentielle, qui pendant sept ans ravagea les populations du littoral de l’Afrique. En 745 Hanzala céda la place de gouverneur à Abd-er- Raliman, qui lors de la défaite de Kolthoum s’était réfugié en Espagne, où il avait essayé, mais infructueusement, de s’emparer du pouvoir. A la mort de Merwan, Abd-er-Rahman s’empressa de proclamer la souveraineté de la famille d’Abbas, qui venait de s’établir sur les ruines de la dynastie des Omeyides; pins tard il annonça à El-Mansour que toute l’Afrique professait l’islamisme,

?u’on avait cessé, par conséquent, d’v aire des esclaves, et qu’ainsi le calife ne devait pas exiger ce qu’on ne saurait lui donner. Cette déclaration fit naître une haine profonde entre El-Mansour et Abd-er-Rahman. Le gouverneur invoqua contre le calife la loi de l’islamisme : « Je m’étais imaginé, dit-il, que ce tyran voulait propager et maintenir la vérité; mais je viens de découvrir qu’il tient une conduite tout opposée à la vérité et à la justice, bien qu’il se fût engagé à les défendre lorsque je lui faisais serment de fidélité. » Eu prononçant ces paroles, il déchira la robe d’honneur ( k/iilat ) (1) qu’il avait reçue

de l'épée quand on voulait sc vouer à une mort certaine en combattant pour l'islamisme, (i) Vêlement d’invesliture , avec lequel

d’El-Mansour. Le calife n’osa pas punir cet outrage, qui touchait a une question religieuse très-délicate.

A l’avénement des Abbassides , les fils de Wébd-ben-Yézid s’étaient réfugiés en Afrique. Abd-er-Rahman les avait bien accueillis; mais informé qu’ils aspiraient au pouvoir suprême, il les fit mettre à mort. Le frère du gouverneur, El-Yas, futchargéde la vengeance de ce crime : excité par sa femme, cousine des fils de Welid, il tua Abd-er- Rahman au milieu de son palais. Habib, fils d’Abd-er-Rahman, et ses oncles, prêts à s’entr’égorger, conclurent un accommodement' par suite duquel Imran garda le gouvernement de Tunis, de Satfoura ( Bizerte ) et de la presqu’île de Seherik (1), Habib conserva le commandement de Kafsa, Kastiliya et Nefzawa (2), et El-Yas obtint le reste de la province d’Afrique et le Maghreb. Peu de temps après, Habib provoqua son oncle à un combat singulier : « Ne souffre pas, lui disait-il, que notre querelle particulière devienne funeste à nos partisans ; si tu me tues , tu n’auras fait que m’envoyer rejoindre mon père, et si je te tue, j’aurai vengé sa mort.» D’un coup d'epée El-Yas blessa Habib à travers ses habits et sa cotte de mailles ; Habib riposta en lui portant un coup qui le renversa de son cheval ; sautant aussitôt à terre , il se jeta sur son oncle, et lui coupa la tête. Après cet événement, Abd-el-Warith, second oncle de Habib, pour échapper au sort qui l’attendait, se réfugia chez une tribu berbère nommée El-Werfadjjouma ( année 755 de J.C. ). De là il suscita à Habib de grands embarras. Enfin ce dernier périt ( 757 de J. C. ) en combattant les Berbères soulevés par Aasim, qui avait donné l’hospitalité a Abd-el-Warith.

Les Berbères s’emparèrent de Kaïrc-

les gouverneurs , comme délégués du calife, présidaient à la prière publique. Ce vêtement était d’uue étoffe noire ; c’est la couleur qu’avaient adoptée les Abbassides.

(i) Trois villes de la Ryzacène. Voye* El- Bckri, dans les Notices et extraits (tes manuscrits, I. XII, p. 499.

(a) Cette presqu’île, qui est située à l’est de Tunis , se termine par le cap Pou.

L’UKIVERS,

wan , et l’occupèrent pendant quelque temps. Toute la province d’Afrique fut livrée à l’anarchie. Les Arabes étaient près de perdre leurs conquêtes , lorsque le calife Abou-Djafer-el-Mansour fit partir Moliamed-ebrt-el -Aschâth pour prendre le gouvernement du pays. Mohammed s'établit dans la province d’figvpte, et envoya un de ses lieutenants contre le rebelle Abou’I-K-hattab , qui remporta la victoire. Celui-ci et ses partisans étaient hérétiques : ils suivaient, les uns les doctrines des safrites, les autres celles des ibadites. Le calife expédia alors à Aschâth 1 ordre écrit de marcher en personne contre les rebelies; en même temps il lui envoya un renfort de troupes, sous les ordres d’El-Aghlab ebn-Salem, de la tribu des Ternîm (t). Dans le cas où le général en chef aurait péri, le commandement devait être confie à El- Aghlab. Mohamed rencontra Abou’l- Khattab à Sort; les Berbères furent mis en déroute, et Abou’I-Kattab succomba avec la plupart des siens (761 de J. C. ). Aschath prit ensuite la ville de Raïrewan, et rétablit l'autorité des Arabes. Dépouillé du pouvoir à la suite d'une intrigue qui cherchait à lui substituer un certain Mouça, Aschâth quitta le pays, en 765 de J.‘ C. Dans la même année, le calife envovaà El-Aghlab,qui se trouvait à Tobna (2), l’investiture de la province d’Afrique. Ce gouverneur eut encore à combattre les Berbères, et il s’avançajusqu’au pays de Zab (3). II périt dans une bataille contre le rebelle Haçan ( en 767 de J. C ). Le calife El-Mansour le remplaça par Omar-ebn-Hafs, qui essaya d’aÉord de rétablir la paix. Mais les Berbères, mécontents de toute domination étrangère, se rassemblèrent devant Tripoli, et mirent en déroute les troupes musulmanes. Omar fut assiégé dans la ville de Tobna par douze corps d’arinée berbères, dont les chefs appartenaient à la secte des ibadites et des safrites. Omar, n’étant pas de force à lut-

(i) C’est le premier de» Aghlabites qui vint en Afrique.

(a) Tobna était, selon Édrisi, une jolie ville, à six journées au sud de Bougie.

(3) Le Zab est un territoire étroit , situé au pied de l’Atlas, et qui s’étend de Mesilab jusqu’à Constantine.

ter contre cette coalition redoutable, sema la discorde, et s’échappa de Tobna clandestinement pour accourir au secours de Kaïrewan , assiégé depuis huit mois par une armée de Berbères sous la conduite d’Abou-Hatim. Il parvint à se joindre aux assiégés, qui soulfraient de la plus affreuse disette ; mais il périt dans une sortie (en 771 de J. C. ) (1}. La ville, réduite à la dernière extrémité, demanda à capituler aux conditions qu'Aboii-Hatim n’exigerait pas des assiégés de renoncer à l’autorité de leur souverain ni à déposer le vêtement noir ( la livrée des Abbassides ) (2); que les Berbères ne se vengeraient pas sur eux du sang déjà répandu; qu'en6n aucun soldat delà milice n • serait obligé de s« défaire de ses armes ni de sa monture. Ces conditions ayant été acceptées , les habitants ouvrirent aux Berbères les portes de la ville. Abou-Hatim démantela les murailles et détruisit les principales mosquées.

Instruit de la mort d’Omar et de la prise de Kaïrewan, le calife lit aussitôt partir Yézid à la tête d’une forte armée. Celui-ci atteignit les troupes d’Abou-Hatim à trois journées de Tripoli, et en fit (en 772 de J. C. )un grand carnage. Trente mille Berbères restèrent,'

(1) Un historien, Kliiraseh, qui élait probablement le secrétaire du gouverueur, raconte aiusi les derniers moments d’Omar :

« Omar demanda à me voir; eu arrivant, je le trouvai le front inondé de sueur, ce qui manifestait en bd un violent accès de colère. Pendant que je lisais la lettre de sa femme ( qui lui conseillait de revenir ) , je versais des larmes. » Qu’avez-vous, me dit-il? — El vuus-mème ? quel mal y a-t-il qu'un membre de la famille vienne te délivrer et te rendre au repos ? — Oui , reprit il , c'est un repos qui durera jusqu'au jour de la résurrection. Sois donc attentif à mes dernières volontés. » 11 me les dicta, et sortant alors comme un chanteau furieux, il se précipita sur les assiégeants, et ue cessa de frapper à coups de lance et à coups d’épée jusqu’à ce qu’eiilin il reçut lui-nième un coup mortel. » Les paroles de ce témoin oculaire sont citées par Nowaïri. (Voyez M. deSlane, Journal asiatique, t. XII , 3' série, p. 477. )

(2) Les Berbères hérétiques ne reconnaissaient pas la légitimité des califes , et ils forçaient les vaincus d’adopter leurs croyances.

EMPIRE DE MAROC

dit-on, sur le champ de bataille; leur chef fut au nombre des tués. A dater de ce moment jusqu’en 787 de J. C., la province d’Afrique jouit de la paix, grâce à la bravoure et à l’habile administration de Yézid. Les chroniqueurs arabes citent plusieurs traits qui font honneur au caractère de ce gouverneur, qui se plaisait à dire que les richesses n’avaient jamais pu l'empêcher de rester pauvre.

A la mort de Yézid , son fils Daoud gouverna la province d’Atrique jusqu’à l'arrivée de Rouh-ehn-Hattm , auquel le calife Er-Reschid venait de donner l’investiture. Dans cet intervalle, les ibadites essayèrent quelques soulèvements; mais fis furent facilement comprimés. Rouh arriva aKaïrewan en 788 de J. C.; il gouverna l’Afrique sans interruption jusqu’en 791 de J. C.

De 791 jusqu’en 797, la province d' Afrique fut successivement gouvernée par IMoséir-ebn-Habib, El-Fadl ebn- Ronth, Herthema-ebn-Ôaïn. Hormis les intrigues ordinaires, qui se croisaient sans cesse sur la route de Kaïrewan à Bagdad , siège d'Haroun-er-Rescbid , nous n’avons aucun événement important à signaler dans ce laps de temps, Herthema fut un des gouverneurs les plus aimés du peuple. U éleva la muraille de Tripoli du côté de la mer, et construisit legrand château de la ville de Monastir. Mais, abreuvé de chagrins et dégoûté des sourdes menées de factions ennemies, il écrivit à Er-Reschid pour lui demander un successeur et obtenir la permission de se retirer en Orient. Le calife obtempéra à cette double demande, en donnant l’investiture à Mohamed-ebn-Mokatil , qui arriya à Kaïrewan en 797 de J. C. Par ses manières hautaines et sa mauvaise administration, Mohamed indisposa contre lui le peuple et une grande partie des troupes. Temmam, commandant de Tunis, se révolta contre lui; sans l’intervention d’un général brave et dévoué, Mohamed serait tombé au pouvoir du rebelle. Ce général était Ibrahim-ebnel-Aghlab, commandant du Zab. Les populations, toutes disposées eu sa faveur, lui insinuèrent de demander à Reschid le gouvernement de leur pays. Ibrahim écrivit à ce prince, et lui promit, s’il

voulait le nommer, non-seulement de renoncer à la subvention de 100,000 dinars qui étaient annuellement remis au gouverneur d’Alrique, mais encore de lui en envoyer 40,000 chaque année. Rtschid , en recevant cette demande, prit le conseil de ceux qui l’entouraient, et l’avis d'Herthema (1) fut de faire à Aghlab une réponse favorable. En conséquence, le calife lui écrivit, vers le milieu de l'an 1 84 ( 800 de J . C. ), pour lui accorder l’investiture du gouvernement d’Afrique (2). »

Ibrahim-ebn- Aghlab rendit le gouvernement d’Afrique héréditaire dans sa famille; il ne reconnut au calife qu’une autorité purement nominale, et devint le fondateur de la dynastie des Aghlabites. A la même époque, unedyna-tie rivale, celle des Édrissites, s’éleva dans le Maghreb-el-Aksa ( Extrême occident). Pour se dédommager de la perte de l'Extrême occident, les Aghlabites cherchèrent à étendre leur domination ailleurs.

Conformément à notre plan, nous laissons ici la dynastie des Aghlabites pour suivre l’histoire des Édrissites.

L Dynastie des Édrissites.

Nous venons de voir avec quel empressement les Berbèrcsacceptaient tous lesmoyensqui se présentaient pour ressaisir "leur indépendance. Parmi ces moyens , les schismes religieux occupaient le premier rang. Ils écoutaient avidement toutes les prédications qui tendaient à semer Ja discorde parmi les musulmans. Ils se ralliaient aux hérésiarques comme à leurs chefs naturels, et leur accordaient le pouvoir suprême. C’est la qu'était tout le danger pour la stabilité de la domination des califes. Ce qui éjait facile à prévoir arriva.

Au milieu dps dissensions politico-religieuses qui déchiraient le trop vaste empire des califes, Èdris se réfugia

(«) On voit que Herthema, après son rappel , qu’il avait lui-même sollicité, devint ie conseiller du calife.

(4) Elm-Khaidoun, Histoire de t Afrique sous la dynastie des Aghlabites , trad. par M. A, Desvergers, p. 83-84,

L’UNIVERS

dans la Mauritanie pour se soustraire à d’odieuses persécutions. Par ses mœurs austères et ses dévotions ardentes, Édris avait su conquérir la réputation d’un saint homme. En cénobite, en apparence étranger aux affaires de ce inonde, il fixa son domicile sur une montagne voisine de l’endroit où devait plus tard s'élever la ville de Fez (I). Il enflamma par ses prédications le fanatisme et l’ardeur guerrière des populations d’alentour. Celles-ci le proclamèrent leur chef, et l’investirent de la souveraineté des territoires de Tlemcen , Tedla et de quelques autres districts. Ceci eut lieu à peu près vers le même temps où Aghlab essayait de s’affermir dans le gouvernement de la province d’Afrique et d’y rendre son autorité héréditaire. Édris et Aghlab, fondantchacun une dynastie séparée, l’un aux dépens de l’autre, devaient se haïr mortellement. Le premier faisait jouer, au milieu d’un peuple ignorant, le puissant levier de la religion ; le dernier ne savait manier que l’épée. Édris avait pour lui le prestige d’une descendance directe du prophète, et pouvait léeitimement prétendre à l’héritagedesAlides, tandis qu’Aghlab n’était que le fils d’un simple gouverneur. Dans ce conflit d’intérêts contraires , on comprend que le calife devait joindre sa haine a celle d’Aghlab, pour terrasser un rival aussi redoutable.

Le pl usjudicieux des historiens arabes, Ebn-SLhaldoun, a tracé de la manière suivante les commencements de la puissance des Édrissites.

« Lorsque lloçaïn , le descendant «l’Ali , fils d’Abou-Taleb , se révolta à la Mecque, au mois de dzoul-kaada de l'an 168 (de l’hégire), sous le règne d’El- Hadi, ses parents, parmi lesquels se trouvaient ses deux oncles, Edris et Yabia, vinrent se réunir à lui; mais bientôt ils furent attaqués par Mohammed, fils de Soliman, (ils d’Ali , qui les défit à Fadj , situé à trois milles de la Mecque. Hoçaïn ayant été tué dans le combat, ses* parents et ses partisans furent anéantis, pris ou mis en fuite.

([) Celte montagne, située eutre Fez et Mequinez, portait le nom de Zaaron. ( Chénier, Recherches historiques sur tes Maures , '. III, p. a5g. )

Quant à Édris, il passa en Égypte.

YVadhih, affranchi deSaleh-ben-el-Mansour, connu sous le nom d’El-Meskin, avait la surintendance des ports de cette province , et c’était un partisan des Alides, à peine eut-il appris le sort d’Édris, qu’il vint le trouver dans le lieu où il s’était caché , et, favorisant sa fuite à l'aide des relais dont il pouvait disposer, le fit partir pour le Maghreb. Arrivé dans le Maghreb-el-Aksa, Édris, accompagné de son affranchi ltaschid , s’arrêta, dans l’année 172 (de l’hégire) à Ouaiili, où se trouvait alors Ishak - ben - Mohamed - ben-Abd-el -Hamid , émir d'Aourba , ainsi que les principaux chefs de la nation, qui lui prêtèrent serinent d’obéissance; il députa ensuite Ishak dans les tribus pour appeler les Berbères à reconnaître sa suprématie, et ils répondirent à cet appel. Les Zouaghah , les Lawatah , les Sadaratah , les Gavyathah, les Nefzali, les Meknaçah, les Ghomarsah, enfin généralement tous les Berbères du Maghreb se rassemblèrent autourde lui et le reconnurent pour leur chef. Une fo<s solidement établi dans le pays, Édris marcha contre ceux des Berbères qui prof-ssaient fa religion des mages, le judaïsme ou le christianisme, tels que les Fendalawali, les Bahlonah, les Madiwanah; il pénétra aussi dans le pays de Fazaz, s’empara de Tamesta, conquit les villes de Salé et de Tedla. La plus grande partie de ces tribus étaient juives ou chrétiennes; il les soumit de gré ou de force à l’islamisme. Après plusieurs expéditions heureuses , dans l’une desquelles il s’était emparé de Tlemcen, il revint à Ouaiili, où il devait bientôt succomber sous les ruses d’Haroun-er-Reschid. Ce calife, jaloux de son pouvoir, se servit contre lui d'un des affranchis de son père, El-Mahdi. Cet homme, qui s’appelait Soliman-ben- Hariz, surnommé. El- Schemakh , fut envoyé par le calife a Ibrahim-ben-el-Aghlab, qui après lui avoir donné des instructions le fit partir pour le Maghreb. Il se rendit auprès d’Edris, feignant d’avoirà se plaindre des Abbassides , afin de capter la confiance de ce chef; et, se faisant passer pour médecin , il sut si bien gagner l’affection d’Édris , qu’un jour où ce prince se plaignait fortement d’un mal de dents qui

EMPIRE 1>E MAROC

lui faisait souffrir les douleurs les plus vives , il lui administra un prétendu remède, qui n’était autre qu’un poison violent (1). Ce fait se passa en 175 (de l’hégire). Édrisfut enterré à Oualili , et El-Schemakh avait déjà pris la fuite lorsqu'il fut poursuivi parReschid, qui l’atteignit sur les bords de la rivière Malouia. Là ils se livrèrent un combat dans lequel Raschid abattit d'un coup de sabre la main d’El-Schemakh , en sorte qu’ayant voulu traverser le fleuve , ce dernier ne put parvenir à l’autre bord. Après la mort d’Edris, les Berbères d’Aourba et d’autres tribus se réunirent pour donner la couronne à son fils, Édris le jeune. Ce prince était encore dans le sein desa mère, ce qui n’empêcha pas qu’il ne fdt reconnu comme le chef futur de la nation ; plus tard on l’éleva dans ce but, depuis l’enfance la plus tendre jusqu’à l’adolescence; et lorsqu’il fut parvenu à l’âge de onze ans, en 188 (de l’hégire), on lui prêta serment d’obéissance dans la mosquée de Oualili.

C'était deux ans auparavant qu’Ebn-el- Aghlab, répandant l’or de toutes parts pour pouvoir réussir dans son dessein , était parvenu à faire mettre à mort l’affranchi Raschid, qu i eut pour successeur, dans l’éducation d’Édris, Abou-Khalidben-Yézid-ben-Élyas-el-Abdi. Ce dernier occupa ce poste jusqu’à la majorité d’Édris (2). »

Nous avons dit qu’Édris avait pour lui le prestige de la descendance directe de

(r) Ce poison était , dit-on , si actif, qu’Édris , après l’avoir l'appliqué sur la dent , expira sur-le-champ dans des tourments affreux. (Cardonne, tome II, p. 58.) S ivant Abou’l-Haçan ( El-Kartas ), le poison qui tua Édris élait contenu dans un petit flacon de senteur ; dès que ce prince y eut porté le nez pour aspirer l'odeur d’un prétendu arôme, il tomba privé de ses sens; il mourut dans un assoupissement profond, après nu règne de cinq ans et sept mois. ( Franc. Dorubay, Geschichte der Mauritanischen Kœnige . i vol. Agram, 1794, in-8°, p. 22.)

(a) Ebn-Khalduun, etc., trad. par M. Desvergers , p. 89, note 97. Ce même récit se retrouve , avec quelques variantes, dans le Kartas , traduit en portugais par le père Moura ( Kistoria dos soberanos mo/iamclanos que reinarao na Mauritania ).

la famille du prophète. Voici sa généalogie :

Au , gendre du prophète.

Haçan, Holçeïn.

Saïd-Haçak, père de 13 fils et 4 filles.

Abdallah et d’autres enfants.

Ibhaimm, Mohamed, Mocça, Yaaya, Edris, Au, Soliman (I).

Le fils posthume (2) de l'alide Édris, Êdvis-ebn-Êdris est le véritable fondateur de l’empire du Maghreb-el-Aksa, c’est-à-dire de l’empire de Maroc (3).

A l’âge de douze ans il prit lui -même les rênes du gouvernement, et le peuple lui renouvela ses hommages de .sujétion. Édris II acheva la construction de la ville de Fez, qui devint sa résidence (4). Il fit bâtir la mosquée qui porte son nom , et où l’on vénère encore son tombeau. Il soumit plusieurs tribus indigènes ; dont on porte le nombre à six cents : il méditait la conquête de l'Espagne, lorsque la mort le surprit en 829, à l’âge de trente-trois ans (5). Ce prince passait pour libéral , éloquent , rempli d’humanité; il était adoré de ses sujets.

(1) Le manuscrit arabe, n° 853, de la Itiblio thèque royale donne les détails les plus complets sur la généalogie des descendants d’Ali. Voyez aussi S. de Sacy, Chrestomat/iie arabe , tome I, p. 63.

(2) Sa mère élait d’origine berbere, et s'appelait Kinza. Abou’l-Haçan dépeint ainsi le iils d’Édris : a Sa taille était celle de son père ; il avait les cheveux noirs, crépus , une belle figure, tenez aquilin, de beaux yeux, de larges épaules, les mains et les pieJs rudes et gros , les doigts très-écartés. Il était éloquent , bien instruit dans la religion et l'histoire du prophète; il craignait Dieu; il était généreux, vaillant et sage. » (K. Dombay, v. I, p. 26. )

(3) Il ne vint au monde que six mois après la mort de son père.

(4) On n'est pas d'accord sur la date précise de la fondation de Fez. On admet généralement l'année 806 comme l’époque de la fondation de cette ville. Voyez El-Kartas, trad. par Dumbay, p. 34-56.

(5) D’après fiernousi, cité dans le Kartas, il mourut d’une baie de raisin, qui s’était arrêtée dans le larynx. Il laissa douze fils.

L’UNIVERS

Son fils aîné, Mohamed-ben-Édris, lui succéda; mais, pour exécuter les volontés du père , il dut partager entre ses frères la plupart des provinces de l’empire. Orner, l’un des frères de Mohamed, eut en partage les provinces de Sanhadje et Ghomara. Mais bientôt après il les dépouilla , sous différents prétextes, de leur héritage. Il mourut, en 835 de J. C., après un règne de huit ans. Il fut enterré à côté de son père et de son grand-père, dans la partie orientale de la grande mosquée, à Fez.

Mohamed-ben-Édris eut pour successeur Ali, son fils aîné. Ce prince eut un règne tranquille, qui dura treize ans. Yaya, son frère, monta sur le trône apres lui. Yaya embellit la ville de Fez; sa fille y fit construire la magnifique mosquée EICaroubin. Son fils et sue»

cesseur, Yaija-ben-Yaya , excita, par sa conduite immorale, le mécontentement de ses sujets; il perdit la vie dans tin soulèvement populaire. Comme on craignait que le fils, monté sur le trône, ne vengeât la mort du père, on porta au souverain pouvoir un de ses parents, * Omer-ben-Édris . Celui-ci justifia, par ses grandes qualités, le choix de sa nation. Son fils* Yaya-ben-Omer, lui succéda. Il aurait eu un règne tranquille et heureux si son amour pour les sciences ne lui eût pas fait oublier les affaires du gouvernement. Il s’était entouré d’une multitude de théologiens, de poètes, d’astrologues; et sa cour ressemblait à une espèce d’académie. Cet amour pour l'étude fui devint funeste.

Ben-Omer devint le but des intrigues de ses neveux, Yaya-ben-Haroun et Yavaben-Édris , et lut détrôné. Mais l’usurpateur 11e jouit pas longtemps de son triomphe : il tomba victime d'un ambitieux fanatique, qui extermina presque tous les membres de la famille des ftdrissites (en 908 de J. C.). Plus tard on rencontra encore quelques faibles débris de cette illustre famille, à laquelle appartenait aussi le célèbre géographe Edrisi.

Les historiens ne sont pas d’accord sur la durée de la dynastie des Édrissites. Selon les uns , cette dynastie régua depuis 782 jusqu’en 908 de J. C., c’està-dire jusqu’à l’époque de la fondation de la dynastie des Fatimites par Mahdi ;

suivant d’autres, les Edrissites régnèrentde 788 à 919 (172à307 de l’hégire) (t). Selon Abou’l-Haçan ( El -K ar tas ), la dynastie des Édrissites finit à Haçanben-Kenoun, qui fut assassiné en 986.

Tableau de la dynastie des Édrissites qui ont successivement occupé le trône de Fez.

Épris.

ÉDRis-nEvÉnnis (Épris II ), Mohamed ben-Édms, Ali-bes-Moiumf.d , yaya-ben-Mohamed.

Yaya-ben-Yaya.

Omer-ben- Édris.

Yaya-ben-Omer (2).

(t) Voyez Abulfedœ Annales ed. Reiske, t. II, p. 56, i5a, 336; el Hummer-Purgstall, dans Wiener Jahrbücher, t. LX, p. 6.

(a) Telle est la liste des Édrissites , qpt donnent Casiri et Hoest ( Nachrichten von Marokko ; Copenhague, in-4°, 1781). D’après le Kartas, il faudrait y ajouter encore ; Haçaii-ben-Moliamed , surnommé le Chirurgien, Mouqa-l>en-Ebilatija, Elcasini-beii-jUohamed. Abou’I-Aicli-ben-Elcasim, Haçao-ficn Kennoun. Abou’I-llaçan (Dombay, p. 106 «t suiv.) énumère les événements naturels suivants, arrivés sous la dyuaslie des Édriséies: en 846 de J. C. ity eut une famine qui désola principalement l’Espagne : les arbres et 1» vigne furent brûlés par le soleil ; les sauterelles se multiplièrent à l’infini. — En 867 il y eut une nouvelle disette au Maroc et en Espagne, occasionnée par la sécheresse; elle dura jusqu'à l’année 878. — En 868 il y eut une éclipse totale de la lune, qui dura une grande partie de la nuit. — En y38 il y eut dans tous les pays musulmans uue si terrible famine , que la Mecque était vide de pèlerins, et la Cuba abandonnée. En même temps, la peste décima les populations du Maroc et de l’Espagne. — En 878, le samedi no du mois de safar, on vit au ciel une lueur rouge qui dura depuis le commencement jusqu’à la fin de la nuit ( aurore borca/e). — En 8.80. le jeudi 2a du mois de schouval, il y eut un violent tremblement de terre, qui renversa tes palais et fendit les montagnes; la secousse s’étendit depuis Tlemcen jusqu’à Tanger; un en éprouva les effets même en Espagne. — En 899 tonte l’Espagne et la Mauritanie eurent à souffrir de la disette qui occasionna la peste : les morts fu-

EMPIRE DE MAROC

Vers le commencement du dixième siècle, la tribu des Zénètes s’empara de plusieurs provinces et fonda la ville de Méquinez. Des prédicateurs de doctrines nouvelles ne cessèrent d’exciter le peuple à la révolte. Parmi ces fauteurs de troubles, il y en eut un qui se donnait le titre de Et-Mohadi , le pontife (îles musulmans), et se disait descendant d’Ali et de Fatimeh. 11 déclama contre la race d'Édris, et l’accusa d’étre hérétique, de la secte d’Ali. Il parvint ainsi à réunir une troupe de mécontents, avec laquelle il se rendit maître de plusieurs

rent entassés dans des fosses communes. — En 91a, le mercredi 39 du mois de schouval, il y eut, dans l’après-midi, une éclipse totale du soleil, (pii dura presque jusqu’au coucher. Les étoiles élaieut visibles pendant la durée de cette éclipse. — • En 916 il mourut tant d’hommes, par suite de la disette, qu'au ne put pas les enterrer tous. — L'année 918 fut signalée par de si grands incendies à Fez, à Méquinez et à Cordoue, qu’on l’appela Vannée des incendies . — En 8ao il y eut au Maroc beaucoup de maladies contagieuses. Les habitants furent épouvantés par un ouragan qui déracinait les arbres et renversait les maisons. — En 949 il y eut des grêles terribles ; des hommes et des animaux furent tués par des grêlons,, qui pesaient jusqu’à une livre. A ces grêles succéda une grande famine. — En 956 l’Espagne fut ravagée par la peste. — En 963 un ouragan violent déracina les arbres, lit écrouler les maisons, et beaucoup d’hommes périrent sous les décombres. — Le 1 8 du mois de redjeb on vit un phénomène fort extraordinaire : une colonne de feu, au milieu de la mer, répandait pendant la nuit les clartés du jour.

— En 973 les champs de la Mauritanie furent ravagés par les sauterelles. — En 989 il y eut au Maroc de grandes inondations.

— En 990 le vent d’est régna an Maroc pendant six mois de suite; il fut suivi de la peste et de beaucoup de maladies contagieuses. — L'année 991 se fil remarquer par l'abondance des récoltes; les greniers n'étaient pas assez grands pour contenir le

blé.

Ces documents, quelque incomplets qu'ils soient , sont très-précieux pour l liisloire de la météorologie, de l’astronomie, et même de la médecine. Ainsi, eu lisant que la peste était précédée (l’un vent d’est dominant on se rappelle le choléra , qui eu x83r succéda aussi à un vent d’est constant.

villes. Dans cette circonstance critique, le roi de Fez sollicita l’envoi de secours de l'Espagne; mais cet eqvoi arriva trop tard. El-Mobadi eut le temps de faire périr les descendants d’Édris et de s'emparer de leurs trésors. Il se proclama souverain absolu, et se dirigea vers les contrées de l’Atlas pour y étendre sa domination. Le gouverneur de Segelmesse le üt arrêter comme un imosteur; mais il lui rendit bientôt ia lierté.

Sur ees entrefaites, Habib-el-Mansour, général du roi de Cordoue, débarqua avec une armée pour venir au secours des Édrissites. Ce général s’empara d’une partie du rovaume de Fez, fortifia Arzille; et cette ville resta quelque temps sous la dépendance des souverains de Cordoue. Le règne de Mohadi en Maurita lie fut de courte durée. Cet usurpateur fut obligé de porter ailleurs ses vues ambitieuses : il marcha à la conquête de la partie orientale de la province d’Afrique. Après avoir d’abord essuyé quelques échecs, il vint mettre le siège devant Alexandrie, et emporta la ville d’assaut. Puis, il fonda, sur les ruines d’Aphrodisiutn, ia ville de Mehédié, qui devait être le siège de son empire. Mohadi y régna tranquillement jusqu’à sa mort, qui arriva en 933 ; il avait soixante-trois ans. — Il y eut alors en Afrique plusieurs imposteurs, qui, sous le nom de El-Mohadi, abusèrent de la crédulité des peuples et aspirèrent au pouvoir suprême. C’est ce qui rend cette partie de l’histoire si obscure et souvent si embrouillée.

Achmed , surnommé Caïm-Biemlillah, succéda à son père, Mohadi. A la suite d’une révolte, suscitée par son premier ministre, Achmed fut obligé de se renfermer dans Méhédié, où il mourut en 945. Son fils, Ismael- Abou-Thaer , surnommé Almansor- Ilillah, marcha contre les révoltés, et les mit en déroute. Il passa pour un des princes les plus éloquents de son époque. Il fonda la ville de Mansouriah, et mourut après sept ans derègne, en 942. Abou-Tammim-Moad, surnommé Moez-Ledinillah, succéda à son père. Moez-Ledinillah confia, en 968, la conquête de l’Égypte à un renégat grec, (jiaohar. 11 s’empara de ce royaume presque sans coup férir. Giaohar fonda

toogle

L’UNIVERS

une ville à laquelle il donna le nom de Cahérah (Victorieuse) (I).

De retour d’une visite à Pile de Sardaigne, qui appartenait alors à l’empire du Maghreb , Moez vint aborder à Alexandrie. De là il se rendit à la nouvelle ville de Cahérah , et en fit la capitale de l'Égypte (en 972 ). Souverain absolu des provinces de l’Afrique et de l’Égypte, Moez fit supprimer dans les prières publiques le nom des califes de Bagdad , pour y substituer le sien (2).

C’est ainsi qu’il prit tout à la fois l’autorité et le titre de calife. Vers la fin de son règne, il fit transporter au Caire les corps de ses ancêtres, auprès desquels il voulait être inhumé. La généalogie de ce prince, qui prétendait descendre d’Ali , était tort contestée. On raconte qu’un certain Thabethba lui demanda un jour , en présence de l’armée, de quelle branche de la maison d’Ali il sortait ; Moez tira son sabre, et, le faisant briller à ses yeux : « Voilà, dit-il , mon origine et mes titres; » puis jetant à pleines mains de l’or à ses soldats : « Voilà, ajouta-t-il, tous mes parents (3). »

Dans toutes les occasions, les princes musulmans de l’Occident faisaient voir leur prédilection pour les pays de l’Orient et en particulier l’Égypte. A peine la conquête de cette coiitrée fut-elle achevée, et la ville du Caire fondée, que Moez y établit le siège de son empire.

Il devint ainsi le chef de la dynastie des Fatiinites en Égypte ; et il renonça au gouvernement du Maghreb en faveur de YousseJ-ben-Zéiri en 972. Mais celui-ci et ses successeurs se rendirent tellement indépendants du calife d’Égypte, qu’on peut , à dater de ce moment , considérer la dynastie des Fatimites comme déchue dans le Maghreb.

(i) Le Caire, la capitale de l’Égypte. Les fondements de cette \ille furent jetés sous l'horoscope de Mars, que les astronomes arabes appellent Caher, vainqueur.

(a) Toutes les prières publiques se faisaient, dans les pays musulmans, au nom des califes. Ceux-ci présidaient eux-mêmes à ces prières dans les endroits où ils résidaient , et ds deleguaient ce pouvoir à leurs gouverneurs de provinces.

(3) Car donne, Histoire de T Afrique, tome II, p. 6g. (Paris, i;6ô,in-ra.'

Tableau de la dynastie des Fatnnites dans le Maghreb :

Mon un.

Aciime», surnommé Caïm-Bipjilillah.

Ismaei.-Abov-ThaIr.

Abou-Tahmim Moad, surnommé Moez Leuimi.lah (I).

La famille de Youssef-ben-Zéiri fondateur de la dynastie des Zeirites (2), jouissait depuis longtemps d’une grande autorité auprès des populations de l’Atlas (3). C’est ce qui avait sans doute déterminé Moez à lui envoyer le manteau et l’épée , signes de l’investiture royale. Le calife d’Égypte, non content d’avoir donné à Youssefun royaume, voulut encore lui apprendre à le bien régir, et lui faire part de toutes les connaissances qu’il avait dans l’art difficile de régner. Il lui recommanda surtout de ne point conférer le gouvernement des provinces à ses frères, dans la crainte qu’ils ne se servissent de leur autorité pour exciter les peuples à la révolte.

Le commencement du règne de Youssel fut signalé par des troubles, qui ne furent comprimes qu'après des rencontres sanglantes. Plusieurs rebelles, auxquels s’étaient jointes destribusberbères, contestèrent d’abord l’autorité du nouveau souverain. Mais, grâce à des mesures sévères, ils furent bientôt contraints à la soumission. Youssef, pour statuer un exemple , ordonna que tous les chefs de rebelles fussent garrottés sur des chameaux et promenés par toute la ville de Kaïrewan; puis il les lit périr par la main du bourreau. Il choisit parmi les autres prisonniers quatre mille hommes des plus braves, leur pardonna, et les incorpora même dans son armée. Mais il eut bientôt lieu de se

(t) Depuis que Moez eut transporté la dynastie des Fatimites eu Égypte, il n’eu est lus guère question dans le Maghreb. Ad ed, le onzième et dernier calife fatimite de l’Égypte, fut détrôné en raoo par Saladin , qui rétablit eu Égypte l’autorité deMostadhi, trente-troisième calife abbasside.

(a) Zenates de quelques historiens.

(3) L’un de ses ancêtres avait fondé la ville d’Ascliir.

EMPIRE DE MAROC

repentir <ie sa clémence. Un de ces nouveaux enrôlés poignarda Ibrahim , oncle de Youssef. Ce prince regretta vivement Ibrahim, qui avait toute sa confiance.

Aussi sa vengeance fut-elle proportionnée à son ressentiment : elle s’étendit jusque sur les quatre mille enrôlés, qu’il lit mettre à mort.

En 9<9 , Youssef porta ses armes du côté de Fer. et Segeimesse. Après ia reddition de ces deux villes , il s’empara de toutes les places qui appartenaient, en Afrique, aux califes ommiades d’Espagne. Il ne restait plus à ces califes que la ville de Ceuta. Mais, faute de marine, il fallut renoncer à la tentative de la prendre. Youssef nejouit pas longtemps du fruit de ses conquêtes : il mourut en 983, à la suite d'une colique violente ou plutôt de sa vie par trop voluptueuse : il avait plus de mille concubines, et, au rapport de l’historien Abou-Mohamed , il lui naquit dix-sept enfants dans le même jour.

Abil-Hassem-Mansour était à Aschir lorsqu’il apprit la mort de son père.

Il se rendit aussitôt à Kaire» an , où il reçut les serments de lidélité des principaux chefs, il sut tout mettre en usage pour gagner l’affection de ses sujets.

Il leur distribua de l’or, en disant que son père avait tout subjugué par la force des armes, mais que pour lui c’était par les bienfaits qu’il voulait gagner l’amour des peuples.

Cependant les villes de Fez et de Segeimesse , récemment soumises par Youssef, secouèrent le joug dès qu’elles apprirent la inortde ce prince. Hassem envoya des troupes pour les réduire ; mais ces troupes furent défaites , et les deux villes recouvrèrent leur liberté. — Les historiens arabes citent de ce prince plusieurs traits qui prouvent qu’il était déliant, lâche et cruel. Ainsi, sur une intrigue habilement ourdie, il assassina lui-même son premier ministre, dont il n’avait eu qu’à se louer. Dans une autre occasion, il poussa la cruauté jusqu’à la frénésie : un certain Abou’I-Fehm était venu s’établir en Afrique ; fier de ses richesses et de la protection du calife d'Égypte, il voulut affecter des airs de souverain. Hassem en fut indigné, et voulut lui-même châtier l’orgueilleux.

Abou’l-F’ehm s'enfuit, et se cacha dan»

22* Livraison. ( Empibe de Maboc. )

une caverne; mais il fut découvert et conduit devant Hassem. « La fureur du roi redouble à la vue de son ennemi : il ne peut plus se contenir; il lui porte plusieurs coups qui l’abattent à ses pieds. Voyant Abou’l-Fehm prêt à rendre le dernier soupir, ce prince lui ouvre le ventre , en arrache le cœur encore palpitant, et le mange. Les esclaves de Hassem , à l’exemple de leur maître , découpent le cadavre du malheureux étranger et en dévorent les chairs toutes sanglanles(l). »

C’est ce genre de cruels que les Grecs ont si bien désignés par le nom d’eipoçcéyoi, thangeurs de chair crue.

Hassem mourut en 996, après un règne de douze ans et deux mois; son fils Abou-Menad- Badis lui succéda. Il fit un voyage dans l'tle de Sardaigne, qui dépendait alors des souverains d’Afrique.

Après y avoir fait un assez long séjour, il revint dans ses États pour s’opposer aux progrès des Berbères révoltés. Badis associa son fils à la couronne , ce qui excita le mécontentement des plus proches parents. De là des séditions que la mort même du jeune prince ne put arrêter. Un engagement sanglant eut lieu : les rebelles furent mis en déroute. Mais Badis ne jouit pas longtemps de sa victoire : il mourut peu de temps après, à l’âge de trente et un ans. Son fils Moaz , encore enfant, fut supplanté pendaut quelque temps par Kéramé , frère de Badis. Mais celui-ci remit bientôt le pouvoir au successeur légitime , et rentra dans la vie privée. Ce fut sous le règne de Moaz qu’eut lieu le massacre général des hérétiques connus sous le nom de schiites. On sait que ces hérétiques de l’islamisme sont exécrés des sunnites, ouorthodoxes. Ces derniers regardent Aboubekr, Omar et Olhitian comme les légitimes successeurs de Mahomet, tandis que les premiers soutiennent que ces trois califes sont des usurpateurs, et que le souverain imanat apartient de droit divin à Ali , gendre de lahomet, et à ses descendants. Circonvenu par de faux rapports, le jeune Moaz fit lâchement assassiner ces hérétiques jusque dans les mosquées. Ce massacre est la Saiut-Barthélemi des musulmans.

(i) Cardonne, Ionie II, p. 95-

L’UNIVERS

Moaz eut a combattre plusieurs révoltes qu’avaient fait naître ses injustices. Il fit une guerre heureuse aux Berbères , et se rendit maître de plusieurs places importantes dans la province du Zab.

En 1038 il s’empara de l’Ile de Djabé, et fit périr par le fer tous les habitants. Ce prince eut bientôt une guerre plus grave à soutenir. Le calife d'Égypte , Kl-Mostansir, qui s’était toujours considéré comme le suzerain de Moaz, écrivit à celui-ci de se démettre de la royauté. Une mésintelligence profonde éclata entre les deux princes : elle fut fomentée par El-Haçan, premier ministre du calife. Ce ministre était irrité contre Moaz, qui lui avait refusé dans ses lettres un titre qui ne lui était pas dû, et qu’il exigeait par une vanité ridicule. Une cause aussi légère fit verser des torrents de sang. Les premières hostilités commencèrent en 1050. Les Égyptiens entrèrent dans le Maghreb, du côté de Zenata , et s’emparèrent de la ville de Tripoli. Effrayé des forces de l’ennemi, Mounis, gouverneur de Kaïrewan, conseilla à Moaz de préférer un accommodement à une guerre dont l’issue ne pourrait que lui être funeste. Moaz ne tint aucun compte de ce sage avis. Le gouverneur, irrité de voir ses conseils méprisés, passa du côtédes ennemis, et devint l’âme de leurs opérations.

« Les Égyptiens, dit Cardonne, voulaient d'abord s’emparer de la province de Kaï rewan, qui était le centre d u royau me. Mounis les en détourna par un expédient assez singulier : il fit apporter un grand tapis, et, l’étendant par terre, il leur demanda si quelqu’un était assez habile pour s’asseoir au centre de ce tapis sans marcher auparavant sur ses extrémités. Tous convinrent que la chose était impossible. Il roula alors entièrement le tapis par les quatre coins; et, se mettant au milieu, il commença à en étendre un des coins ; puis déployant successivement les trois autres coins , il se trouva assis au milieu du tapis , sans avoir marché sur les bords. Se tournant ensuite du côté des Égyptiens, il leur dit qu’ils devaient faire la même chose pour la conquête de l’Afrique, et s’avancer pas à pas; que quand ils seraient maîtres de toutes

(.1) Cardonne, tome II, p. n5.

les autres provinces , la capitale tomberait d’elle-même (1). »

Les Égyptiens s’avancèrent d’un pas lent, mais sûr. Moaz se décida enfin à leur livrer bataille.il fut battu; les ennemis prirent d’assaut la ville de Kaïrewan, et y laissèrent des traces de leur fureur : ils détournèrent le cours de la rivière qui traversait cette ville, comblèrent les puits, détruisirent les palais construits par les anciens rois, et changèrent en solitudes les jardins qui environnaient ces palais. Tant de revers accablèrent Moaz, et le mirent au tombpau , l’an 1061.

Témim, son fils aîné, lui succéda (I).

Dès le début de son règne, Témim eut à combattre Nasir, proche parent de Moaz : ce rebelle s’était emparé de plusieurs villes, etavait formé de Tunis une principauté indépendante. En 1065, Témim assiégea Tunis; et après des efforts inutiles pour se rendre maître de la ville, il conclut la paix avec Nasir.

En 1088 , les Grecs, ligués avec les Francs, équipèrent une flotte de quatre cents voiles, abordèrent à l’ile de Kousa, et mirent tout a feu et à sang. Puis ils s’emparèrent deZuveilé. Témim, n’ayant point d’armée à leur opposer, acheta leur retraite, moyennant deux cent mille pièces d’or.

En 1100, Témim prit la ville de Sfax, et en rasa les fortifications. Ce fut son dernier exploit. Il mourut en 1107, à l’âge de soixante-dix-neuf ans, après avoir eu le chagrin de voir tous ses Etats démembrés. Pendant le régné de ce prince, l’extrême Maghreb s’érigea en royaume indépendant. Aboubekr ben-Oinar, secondé par Youssef-ben-Tasfin , y devint ie fondateur de la dynastie des Molathénides ou Morabélhôun (2). Témim

(i) Quelques historiens arabes l’appellent About-KemaL

(i) Les historiens espagnols leur donnent le nom d’Almoravidcs. Ben-Djenoun , cité dans le Kartas ( F. Domhay, vol. I, 375 ), Iraee le tableau suivant du régné de cette dynastie : - Les Lcintouns ( Morabélbonns ou Morabides) étaient zélés pour la religion , généreux, justes et fidèles à leur constitution. Leur autorité s’étendait en Europe, depuis la France jusqu’à l’océan Atlantique, et en Afrique, depuis Bougie jusqu’aux montagnes d’Or de la Kigritie ; les provinces étaient prospères , et

EMPIRE DE MAROC

fut dans l’impossibilité de s’opposer à la fondation de cette nouvelle dynastie, en 1069. A partir de cette époque les Zéirites n’eurent déjà plus aucune autorité sur les pays qui composent aujourd’hui en partie l’empire de Maroc; ils continuèrent à occuper la province de Kaire wan jusqu’à l’invasion des Siciliens, sous la conduite de Roger, vers 114'8.

Les Zéirites qui, après la mort de Témim , occupèrent la province d’Afrique sont Yaya,Ali, et Haçan-ben-Ali. Le premier s’occupa principalement d’alchimie et d’astrologie. Trois alchimistes prétendaient avoir trouvé le grand œuvre. « Yaya, entraîné par l’espoir du gain , voulut les faire travailler sous ses yeux, et leur lit donner des fourneaux avec tout ce qui leur était nécessaire. Ils eurent beau souffler, ils ne purent parvenir à la transmutation des métaux.

Leroi, irrité de se voir la dupe de ces imposteurs, tira son poignard et en perça un des alchimistes; ses courtisans se jetèrent sur les deux autres , et les massacrèrent (1). » Yaya mourut en 1 1 15, après un règne de huit ans et demi. Sous son fils, Àli, qui ne régna que cinq ans et quatre mois, eut lieu la rupture d’un traité de paix avec le roi de Sicile. En 1125, une flotte sicilienne aborda à l’ile de Gerbes, et s’en empara. Ce premier succès enhardit les chrétiens. Quelques années après, une nouvelle flotte se présenta devant Tunis, et prit d'assaut cette place importante.

U ne affreuse disette désola alors l’Afrique pendant plusieurs années ( de 1142 à 1148). Elle fut si violente en 1147, que I on fut réduit à se nourrir de cadavres. Un grand nombre d’habitants, pour échapper à une mort certaine , se réfugièrent en Sicile. Roger, roi des Siciliens, profita de cette occasion pour étendre ses conquêtes. Une flotte,

ne payaient qu’un léger tribut. On disait la Kltol/ia pour les Morabides dans plus de deux mille musquées. Pendant leur règne, les vivres étaient à bon marché et en abondance ; on vivait en paix et heureux. Les routes étaient sdres ; on n entendait parler ni de vols , ni de brigandages , ni de révoltes. Le peuple était soumis à ses princes, et les aimait. « C’était, comme on voit , l’âge d'or du Maghreb.

(i) Cardoune , tome II, p. ia8.

partie sous le commandement de l’amiral Georgi, apparut devant la ville de Méhédié, au moment où les habitants, trompés par un faux message , croyaient l’ennemi loin d’eux (l) . Sur. l’avis du gouverneur, les habitants abandonnèrent la ville, et les troupes chrétiennes en prirent tranquillement possession. Haçan, ne pouvant opposer aucune résistance sérieuse aux conquêtes des Siciliens, résigna le pouvoir, en 1148. Ce fut le dernier membre de la dynastie dp* Zéirites en Afrique.

Dynastie des Zéirites :

ZÉlRt.

YOBSSEF-BKH-ZÉIRI.

Abod’lHacem.

Aboc-Mkrad-Hadis.

Moaz.

TéxiM ( tin de la dynastie des Zéirites dans l’extrême Maghreb).

Yaya.

Ali-ben-Yaïa.

11açan-bex-Ali.

(i) Ce faux message avait été apporté par un pigeon. Voici comment Cardonue raconte cette histoire, d’après les chroniqueurs arabes : « La flotte (sicilienne), sous le commandement de Georgi , voguait vers l’ile de Corse , lorsqu’elle üt la rencontre d’un vaisseau africain. Ce navire, qui était parti de Méhédié, fut pris, et le capitaine maure lui conduit devant le général chrétien. Il l’interrogea sur le nombre des troupes qui étaient dans Méhédié, et sur les forces de cette ville II y avait sur le vaisseau africain une cage de pigeons ; Georgi résolut de joindre la ruse à la force. Il savait que les Maures étaient instruits de son départ : il força son prisonnier d'écrire aux habitants de Méhédié une lettre qu’il lui dicta lui-méme. Cette lettre du capitaiue musulman portait que l’amiral sicilien, bien loin de songer à aller en Afrique, avait fait voile , depuis plusieurs jours , pour Constantinople. La lettre écrite, on l'attacha sous l’aile d’un des pigeons qui étaient dans la cage, et on lui donna la liberté. Le pigeon

{>rit son vol, et retourna à Méhédié. Le Gilet qu’il portait fut lu publiquement ; et chacun se félicitait de se voir délivre d’un ennemi redoutable, lorsque la ûolte sicilienne parut devant la ville. »

L’UNIVERS

Une tribu arabenommée Marbouth (1), sortie du pays de Hénicar, vint, du temps d’Aboubekr, s’établir eu Syrie.

De là elle passa en Égypte et s’avança jusque dans la partie la plus occidentale de l’Afrique. Elle se fixa dans une contrée déserte pour vivre séparée des autres hommes, auxquels elle semblait avoir juré une haine mortelle. Le vol, le pillage , le meurtre , l'adultère , étaient pour" eux des choses licites.

Cette colonie prit peu à peu de l’extension , et révéla tout à coup sa puissance sous le nom de Molalhemins [de Molathem , visage couvert (2)]. Djafar, un des principaux chefs, Abdaliahbeu-Yassin, prédicateur fanatique, et Aboubekr-ben-Omar, parentdu premier, surent bientôt inspirer à ce peuple ignorant et pauvre le goût des conquêtes.

Après quelques succès obtenus sur les nations voisines, les Molathemins proclamèrent Aboubekr leur chef, et lui donnèrentle titre d'emir-el-moumenim, prince des croyants. C’est lui qu’on doit considérer comme le fondateur de la dynastie des Morabethoun ou Almoravides. Bientôt après, Aboubekr remporta une victoire complète sur les habitants de Sous ; puis il força la ville de Segelmesse à lui ouvrir ses portes , et a se rendre à discrétion. Il donna le gouvernement de cette place importante à Youssef-ben-Tasfin, son parent. Par la mort d’Aboubekr, qui arriva en 1059, Youssef réunit toute l’autorité dans sa personne.

Ce nouveau souverain pénétra dans les parties les plus occidentales de l'Afrique, jusque sur les bords de la mer

( r) Ce mot signifie étroitement lié ( aux exercices de U religion).

(a) O nom vient, dit-on, de ce que les hommes de celte tribu avaient la coutume de se masquer le visage. Cette coutume fut introduite en mémoire d’une bataille. L'armée des ennemis étant beaucoup supérieure à la leur, les femmes prirent les armes, et combattirent vaillamment , le visage voilé , suivant la coutume orientale. Leurs maris, qui étaient à côté d’elles , furent obligés de se voiler également , de crainte que les ennemis ne reconnussent la nouvelle espèce de milice qui les attaquait avec tant d’intrcpidité. (Cardonne, t. II, p. 146-)

Atlantique et du détroit de Gibraltar : il se rendit maître de Salé, de Sali, de Tauger et de Ceuta. Enfin, il joignit à la gloire de conquérant celle de fondateur de la seconde ville du Maghreb.

Marokkesch (Maroc) fut le nom qu’il donna à cette ville, qui devint la capitale de ses États (en 1069) (1). Plus tard, H subjugua non-seulement tous les États mahométans en Afrique, mais encore les contrées d’Espagne qui étaient alors soumises aux Arabes (2).

L’histoire de l’Afrique et du Maghreb en particulier se lie intimement à celle de l’Espagne. Les principaux événements arrivés dans l’un des deux pays se reflètent dans l’autre. La décadence de la dynastie des Zéirites coïncide avec la décadence delà dynastie des Ommiades. Youssef-ben-Tasfin trouva une grande partie des difficultés aplanies par la marche naturelle des choses. Une multitude de princes souverains, tant chrétiens que musulmans, se disputaient la possession de l’Espagne. Le plus puissant de ces princes était alors le roi de Cordoue et de Séville, Méhémet-ben-Abad. Il était brave, mais astucieux et cruel (3).

(r) 'Voyez J. B. Grammaye , Africa illustrâtes libri decem, in quitta Barbarie grotesque ejus ut olim et nunc describuntur. Tornaci Ncrviorum, i6aa,in-4°.

(a) Abou’l-Haçan ( El-Kartas , par F. Dombay, vol. I, p. iô8) énumère les événements naturels suivants, arrivés au Maroc depuis 979 jusqu’en 1069. — F.n 990 il y eut un grand tremblement de terre, qui se fit sentir dans une grande partie de l’Afrique et de l’Espagne; il fut suivi d’inondations et d’une affreuse disette, qui dura jusqu’en 993. Dans la même année , le jeudi 30 du mois de récliid, on vit le soir un astre de grandeur extraordinaire , allant de l’est à l’ouest et répandant de nombreuses étincelles. Le peuple en fut si épouvanté , qu’il se précipitait en masse dans les mosquées pour implorer la miséricorde de Dieu. L’année se termina par une pluie continue et fécondante. — En 993 le Maroc fut dévasté par des sauterelles ; il y eut encore des inondations , et les tempêtes firent beaucoup de ravages. En 1030 la population de Tahort et des environs de Segelmesse fut décimée par la famine. — En io38 mourut à Kaïrewan le savant Abou-Amran, natif de Fez.

(3) Les historiens arabes rapportent de lui le

lized fc

EMPIRE DE MAROC

C’est ce souverain qu’ Alphonse, après la conquête de Tolède , avait le plus a cœur

trait suivant, qui pourrrait servir de canevas à un drame plein d’intérêt : « Un jour Ben-Abad avait traité les priucipaux seigneurs de sa cour; le repas fut poussé assez avant dans la nuit ; et le vin, malgré la défense du Koran, n’y fut pas épargué. Quand les convives se furent retirés, Hen-Abad monte à cheval, suivi d'un seul domestique, et prend la route de Carmone. Cette ville était sous la domination d'Isliak-ben-Soleiman-el-Berzali, ennemi déclaré du roi de Cordoue , et avec lequel il était actuellement en guerre. Beu-Abad, à qui les fumées du vin avaient fait oublier une circonstance aussi intéressante pour lui , frappe à la porte de la ville. La sentinelle court au palais d’Ishak, et lui apprend que le roi de Cordoue , accompagné d'une seule personne , est à la porte de Carmone, et demande à entrer dans la place, lshak était alors à table avec les principaux de la ville; il se lève avec précipitation , va au-devant du prince , et le conduit dans son palais : à peine est-il entré, qu’il fait servir de nouveaux mets; la joie, le plaisir, semblent animer tous les convives. Ben-Abad , cependant, revenu à huitième, est étonné de se trouver au milieu de ses plus cruels ennemis : le danger qu’il court se présente tout à coup à son esprit , et le glace d’horreur. Il prend le parti de dissimuler, et s'efforce de surpasser les autres en gaieté. Quelque temps après, il contrefait l'homme endormi, et parait se laisser aller au sommeil. Les convives saisissent cet instant, et pressent lshak de faire périr un ennemi qui est venu lui-même se livrer à sa vengeance. Un des principaux seigneurs de Carmune, appelé Méad-Ibis-Couvé , bien loin d’adhérer à leur avis, le combat avec chaleur. Il fait sentir à lshak que c’est une lâcheté horrible de faire périr un homme sans défense , et avec lequel il venait de boire et de manger; que sou nom deviendrait eu exécration à toutes les tribus arabes, pour avoir violé les droits sacrés de l’hospitalité. Ben- Abad ne dormait pas si bien , qu’il n'entendit tout ce qui se disait. Ce prince , pour ne point donner le temps à ses ennemis de décider la question agitée , et pour profiter de l'impression favorable qu’avait faite sur leurs esprits le discours de Mead, se lève sur-le-champ et prend congé des convives. Avant de les quitter, il les prie d’envoyer quelqu'un, de leur part , à Scville pour recevoir les présents qu’il leur destinait. Ceux qui, un instant auparavant , délibéraient de le faire périr l’accompagnent jusqu'à la porte. Le roi de Cor-

de combattre et de vaincre comme le dernier rempart de la domination maure en Espagne. Enivré des succès qu’il venait de remporter sur les Arabes, il envoya au sultan de Cordoue et de Séville un ambassadeur pour le sommer de rendre toutes les villes et forteresses qu’il possédait. Le sultan, transporté de fureur, fit arracher les yeux à l’envoyé et massacrer les cinq cents chrétiens qui l’accompagnaient.

Pour conjurer l’orage qui allait fondre sur sa tête, le prince musulman implora le secours de Youssef-ben-TasGn. Celuici saisit avec joie l’occasion de porter ses armes en Espagne. Les deux rois arabes se joignirent à Séville, comme ils en étaient convenus. Leurs armées marchaient séparément, à quelque distance l’une de l’autre. Ben-Abad essuya le premier l’attaque d’Alphonse. Les chrétiens enfoncèrent les bataillons arabes, et les mirent en désordre. Ils se croyaient déjà sûrsde la victoire, lorsqu’ils ’se trouvèrent tout à coup en face de l’armée auxiliaire d’Afrique. Il fallait recommencer le. combat. Les chrétiens, accablés de fati-

doue fut fidèle le lendemain à acquitter le» engagements qu'il avait pris la veille; et il envoya des esclaves de l’un et l’autre sexe , des chevaux de prix et de riches étolfes à tous ceux qui s’étaient trouvés avec lui chez Isliak. Il ne cessa pendant six mois entiers de les combler de bienfaits et de leur donner des marques d'amitié, d’autant plus fortes qu’elles étaient simulées. Quand ce temps fut écoulé, il les invita à Séville , pour traiter, disait-il , ceux qui l’avaient si bien reçu à Carmone. Ils y vinrent au nombre de soixante. Ce prince , au premier abord, ne leur épargna pas les démonstrations de la joie la plus vive , et leur fit l’accueil le plus gracieux. Il les invita, suivant l'usage du pays, à prendre le bain, avant de se mettre à table : à peine furent-ils entrés, que des ouvriers, qui avaient été apostés, en murèrent la porte. Ces infortunés y périrent, après avoir lutté longtemps contre la mort. Ce prince, qui sons quelque prétexte avait empêché Méad d'entrer dans ce bain avec les autres, le fit venir, et lui dit qu’apres avoir satisfait sa vengeance, il voulait payer le prix qu’il devait à la reconnaissance. Daus le dessein de pouvoir mieux lui témoigner celle qu’il couservait pour lui , il l’engagea de rester à Séville, où il lui assigna des revenus considérables. » (Cardouue, t. II, p. 168-173.)

L’UNIVERS

gue, succombèrent à la tâche. Alphonse lit de vains efforts pour rallier ses troupes dispersées; il fut lui-même blessé , et faillit d'être fait prisonnier. Des chameaux venus d’Afrique contribuèrent, dit-on , beaucoup au gain de cette bataille. Les chevaux espagnols, effarouchés à la vue de ces animaux , reculaient d’épouvante, et mirent ie désordre dans la cavalerie chrétienne , qui faisait la principale force de l’armée. Cette bataille fut livrée en 1087.

Après avoir séjourné quelque temps à Séville, Tasün repartit pour l’Afrique. L’année suivante il aborda de nouveau en Espagne, il forma, de concert avec les rois de Séville et de Grenade, le siège de Lebta, ville forte appartenant aux chrétiens. Mais la place tint bon, et les princes arabes furent obligés de se retirer. Avant de se rembarquer, le souverain d’Afrique voulut visiter le royaume de Grenade. Il fut enchanté de la beauté du pays, et, s’abandonnant à son ambition, il ne tarda pas à détrôner Abdoullah, roi de Grenade, et à s'emparer de scs trésors. Pour mieux assurer sa nouvelle conquête, il mit une forte garnison dans la villede Grenade, et emmena avec lui Abdoultah et scs frères. TasGn ne s’arrêta pas en si beau chemin : il aborda en Espagne, pour la troisième fois, en 1 09 1 , à la tête d’une armée nombreuse . Il marcha droit à Séville. Le siège de cette ville fut long et meurtrier. Mais enfin, accablé par le nombre, les assiégés rendirent ia place. Ben-Abad, ses fils et ses filles furent chargés de chaînes et conduits en Afrique. Les filles de l’exroi furent réduites à filer de la laine pour nourrir leur père et pour subsister elles-mêmes. Abad mourut en 1096, après six ans de captivité.

Les historiens ne nous disent pas de quel prétexte Tnsfin s’était servi pour dépouiller ainsi les princes d’Espagne, ses co-religionnaires, et leur infliger un traitement aussi barbare. Mais les conquérants ambitieux n’ont guère d’autre raison que leur volonté : Sit pro ratione volutUas.

Les Arabes d'Espagne souffraient impatiemment le joug que venait de leur imposer le sultan du Maghreb. Ils regrettaient la domination de leurs anciens souverains, et regardaient ie monarque

africain comme un usurpateur. Ils lui reprochaient que son pouvoir était illégitime, puisqu’il ne le tenait point des califes d’Orient. Il faut se rappeler ici que les chefs arabes, après avoir dépouillé les califes de la plus grande partie de leurs États, voulaient bien leur en faire hommage, et en recevoir l’investiture de leurs mains. C’était une concession que ces chefs indépendants faisaient aux peuples musulmans qui continuaient de prononcer dans leurs prières les noms des vicaires de Mahomet. Tasün, pour ôtera ses sujets tout prétexte de révolte, envoya un ambassadeur à Mostausir-Billah, cinquième calife des Fatimites en Égypte. Ce prince, flatté de l’hommage d’un aussi grand conquérant, lui accorda sur-le-champ ce qu’il demandait, et lui donna le titre de sultan des musulmans en Espagne.

Un semblable voisin inspira aux chrétiens d’Espagne les plus vives alarmes.

Le roi Alphonse lit prendre les armes à tousses sujets, et appela à son secours les Français. Ceux-ci accoururent, sous ia conduite des comtes de Bourgogne et de Toulouse. Alphonse envahit avéc une armée nombreuse l’Andalousie; mais au lieu d’engager l’ennemi dans une bataille décisive, il se contenta de ravager cette province.

Tasfin mourut de dyssente rie, en 1 106, après avoir régné trente-huit ans en A trique , et douze en Espagne. Il fut le second prince de la dynastie des Alinora vides. Ali, son fils aîné et son successeur, arriva en Espagne avec une armée, et mit au pillage les villes de la Castille. Les Africains pénétrèrent même jusqu’aux environs de Tolède, où Alphonse VI, roi de Castille et de Léon, avait depuis quelque temps fixé son séjour. L’armée chrétienne envoyée à la rencontre des Arabes fut mise en fuite; mais, malgré tous leurs efforts , ils ne purent empêcher la reprise de la ville de Balbastre, en Aragon, par les chrétiens.

Sur ces entrefaites , Alphonse VI mourut après un règne de quarante-trois ans, en 1 109. Le roi de Maroc fit alors une seconde irruption dans la Castille; et, à la vue même des habitants de Tolède, il brôia la forteresse d’Arech et le monastère deSanehe. Après avoirravagé la campagne, il vint assiéger Tolède.

EMPIRE DE MAROC

Les fortifications dont cette place avait été entourée, et le courage d’Alvarez Fanio, firent perdre à Ali l'espoir des’en rendre maître. Après huit jours de siège il fut obligé de se retirer. Il se rabattit alors sur Madrid et Talavera. qu’il mit au pillage, et retourna dans ses États, chargé des dépouilles des chrétiens.

Ces succès furent balancés par les pertes qu’essuyèrent les Arabes dans d’autres parties de l'Espagne. Alphonse, frère et successeur de Pierre au royaume d’Aragon, leur enleva, en 1110, fa ville d'Exca , et il défit, en bataille raugée, Abousalem, gouverneur de Saragosse.

Après un armistice, nécessité par un affaiblissement réciproque, les hostilités reprirent en 1118. Le roi d’Aragon mit le siège devant Saragosse, place principale des Arabes. La nouvelle de ce siège attira sous les étendards du roi un grand nombre d'étrangers, surtoutde Français.

Parmi ces derniers se trouvaient les comtes de Béarn, de Bigorre et de Perche, qui vinrent à la tête de leurs vassaux. Persuadés que la durée de leur empire dépendait de la conservation de cette place, les Arabes assurèrent tous leurs moyens de défense. Témim , fils d’Ali, roi de Maroc, accourut d’Afrique et vint, avec une armée, camper sur les bords de la Guerva , petite rivière peu éloignée des murs de Saragosse ; mais, n’osant pas engager un combat avec des forces supérieures aux siennes, il se retira dans la Celtibérie. Ce départ mit le désespoir au cœur des assièges, et déjà les chrétiens ne doutaient point d’emporter la place, lorsqu’ils apprirent qu’un autre Gis du roi de Maroc était parti de Cordoue, aveè ordre de tout risquer pour pénétrer dans la ville bloquée. Pour prévenir cetie jonction, Alphonse laissa une partie de ses troupes devant la place , et marcha avec le reste à la reucontre des Arabes. Il les mit en déroute, et retourna en triomphant devant Saragosse. Cette victoire lui ouvrit les portes de la ville, qui se rendit après un siège de huit mois. Les villes de Tarasone, d’Alagou, d’Épila , Calatraind, Haziza et Aroca suivirent l’exemple de la capitale.

Pendant que les chrétiens et les Arabes se disputaient la possession de

l’Espagne, une nouvelle révolution fit remplacer, en Afrique, les Almoruvides par les Almohades. Les mêmes moyens qui avaient été employés pour précipiter du trône les Zéirites réussirent encore ici pour amener un changement de dynastie : la religion servit dé prétexte à l’ambition.

Mohamed ■ Abdallah. - ben - Tomrut, retiré dans les montagnes de l’Atlas , passa les premières années de sa jeunesse, dans une dévotion ascétique et dans l’étude de la théologie. Il lit un voyage en Orient , alors le séjour des sciences et des lettres. De retour dans sa patrie , il rencontra dans le bourg de Melila uu savant nommé Abd-el-Moumen , qui se joignit à lui et ue le quitta plus. Tomrut, de la tribu des Mossanéides , parut au Maroc en 1129, et se mit à prêcher une doctrine nouvelle. Il déclama contre les Almoravides, et les accusa d’hérésie dans les points les plus essentiels du dogme. Pour donner plus d’autorité à ses paroles, il se disait descendant d’Ali , en ligne directe par Hosséin , et prétendait être le douzième pontife que les musulmaus assurent devoir paraître, un jour (1).

Les progrès que faisait la nouvelle secte alarmèrent Ali, roi de Maroc.

Pour convaincre Tomrut d’imposture, il lit assembler les plus célèbres docteurs de l'Islam. Mais le succès de cette conférence fut bien loin de repondre à son attente. L’éloquence entraînante de Tomrut triompha de tout , et força au silence ces oracles de la loi.

Le proverbe Personne n’est prophète dans son pays n’est pas vrai pourlesArabes. Ici les prédicateurs habiles peuvent compter sur l’appui inaltérable de lu tribu à laquelle ils appartiennent. C’est le. noyau de leur force , que le fanatisme et l’ignorance agrandissent. La tribu des Mossanéides était fière d’avoir donne naissance à un si grand théologien; et elle était prête à souteuir par les urines les doctrines et les prétentions de Tomrut. C’est là, il ne faut pas l’oublier, l'histoire de presque toutes les révolu-

(i) t'oyez J. B. Oraiumaye, Africa iUustrata, p. u3, Excogitata nova yuiedam el africano ingenio magis acconvnodata inter pretatwne Alcorani, infimtos nacltts atteelat.

L’UNIVERS

tions qui ont renversé les dynasties musulmanes.

Tomrut se retira dans la province d’Agmat pour y continuer ses prédications. Il n’oublia rien pour rendre odieuse aux yeux du peuple la domination des Almoravides. Il déclara leur pouvoir illégitime, délia les sujets du serment de fidélité, et leur représenta la révolte comme un devoir que leur imposait la religion. Le roi comprit alors tout le danger qui le menaçait. Il résolut de recourir à la force pour détruire l’effet de ces discours séditieux. De son coté, Tomrut, pour mieux s’assurer de la fidélité de ses disciples, feignit d’être touché des malheurs qu’entraîne après elle une guerre civile. Il les conjura de le laisser partir, puisque lui seul était la cause de tous ces troubles. Les disciples et partisans, émus de ce que leur maître paraissait plus touché de leurs intérêts que des siens propres , lui demandent en grâce de ne les point abandonner. Ils lui font le serment qu’ils sont prêts à verser leur sang pour sa défense. C’était là le point où il voulait les amener : il profita de leur ardeur, et alla à la rencontre du roi. Le combat fut sanglant. Les disciples de Tomrut chargèrent les troupes du roi avec tant de furie, qu’elles furent forcées de plier et de prendre la fuite. Cette victoire attira à Tomrut de nouveaux partisans.

Dès ce moment il crut permis tous les moyens qui conduisaient au trône. Il s’empara de plusieurs places , et s’y fortifia.

Cependant sa conduite cruelle avait augmenté le nombre de ses ennemis. Ne pouvant pas s’en défaire par la force , il recourut à la ruse. « Il était lié secrètement, dit Cardonne, avec un homme appelé yésinichi. La conformité de caractère les avait réunis. Tomrut, qui prévoyait les services qu’il pourrait lui rendre un jour, se l’était attaché par des promesses magnifiques. Pourpréparerles esprits et les disposer en faveur de celui qu’il protégeait, il ne cessait de dire que Dieu avait de grands desseins sur Vésinichi. Ce dernier , de son côté , contrefaisait l’idiot, et feignit de ne savoir ni lire ni écrire. Cependant il apprenait par cœur le Koran , et s’instruisait secrètement des points les plus épineux de la loi.

Tomrut , à qui la fidélité des peuples devenait tous les jours plus suspecte, résolut de le faire paraître sur la scène. Il ordonna à Vésinichi de se trouver de bonne heure dans une mosquée qu'il lui indiqua. Le peuple rassemblé , Tomrut se transporte à la mosquée; il aperçoit Vésinichi près de l’autel : il lui demande d’un ton d’autorité ce qu’il vient faire dans ce lieu , lui qui ne sait seulement pas prier. Vésinichi répond qu’un ange du Seigneur lui a apparu ; qu’il lui a appris le Koran, et qu’il lui a expliqué les points les plus difficiles de la loi ; que non content de ces faveurs, il a lavé son cœur et l’a purgé de ce qu’il avait de terrestre. Tomrut, contrefaisant l’incrédule , et comme pour l’éprouver, lui fait réciter quelques passages du Koran , et lui en demande le sens. Vésinichi les explique en homme profond, et ravit l’assemblée par son éloquence.

Vésinichi, qui voit le succès de la fourberie, élevant la voix : «Musulmans, s’écria-t-il, Dieu m’a révélé ses décrets éternels. U m’a fait connaître ceux qu’il destine à partager sa gloire, et ceux qui seront l’objet de sa vengeance. Il vous ordonne , par ma bouche, de mettre à mort ces derniers. Si vous ne vous en rapportez pas à moi , vous en croirez du moins un ange du Très- Haut, qui est descendu dans un tel puits. Il vous assurera de la vérité de mes paroles. » Tomrut et le peuple se transportent aussitôt au lieu indiqué.

Vésinichi , arrivé sur le bord du puits, se prosterne la face contre terre, puis, se relevant tout à coup, il dit : « Ange du Seigneur , rendez témoignage à la vérité. Ce que j’ai annoncé à ce peuple n’est-il pas l’ordre du Tout-Puissant ? » Une voix sortie du fond du puits se fait entendre, et prononce ces paroles ; « C’est véritable, c’est véritable. » Alors Tomrut déclare au peuple que ce puits est sacré , puisque l’ange du Seigneur l’a habité, et qu’il faut le combler, de peur qu’il ne soit souillé. Lui-même il donne l'exemple , et jette une pierre dedans, le puits en fut rempli dans un instant ; et l’infortuné qu’on avait fait cacher dedans pour jouer ce rôle fut ainsi assommé. Vésinichi et Tomrut profitèrent de l’impression qu’avait faite sur le peuple cette fable, toute grossière qu’elle était.

EMPIRE DE MAROC

Sous le spécieux prétexte d’exécuter les ordres de Dieu, ifs firent égorger tous ceux dont la fidélité leur était suspecte, et vengèrent ainsi leur injure particulière. Plus de soixante et dix mille hommes périrent dans ce massacre. Depuis cet instant, l’autorité de Tomrut devint inébranlable. Il la partagea avec Vésinichi, qui lui avait été si utile, et avec Abd-el-Moumen, qui de docteur de la loi était devenu général d’armée.

Ali , roi de Maroc, se vit enlever par ces trois hommes la plus grande partie de ses États (I). »

Le roi se renferma dans sa capitale , bien déridé à se défendre jusqu’à la mort. Tomrut leva une armée de quarante mille hommes, et vint mettre le siège devant Maroc. I.,e gouverneur de Segelmesse, fidèle à l’appel du roi , rassembla un corps de troupes , et présenta la bataille aux assiégeants. Tomrut, pris entre deux forces, se vit abandonné de la fortune : il perdit son meilleur général, Vésinichi, et lui-même fut blessé mortellement. Avant de rendre le dernier soupir, Tomrut, étant sans enfants, nomma Al>d-el-Moumenson successeur.

Il mourut à l'âge de cinquante et un ans.

Abd-el-Moumen fut proclamé souverain, et prit le titre de prince des croyants : comme les califes , il réunissait dans sa personne le sacerdoce et l’empire (en 1133). Pour s'attacher ses nouveaux sujets, il les traita avec beaucoup de douceur, et diminua les impôts.

Le roi de Maroc rappela Tasfin, son fils, de l'Espagne, et le fit marcher avec une 3rmée contre Abd-el-Moumen, qui s’était retiré dans les montagnes de l'Atlas. La rigueur de la saison ( c’était en hiver) et le défaut de troupes ne permirent à Tasfin aucune démonstration sérieuse contre son ennemi. Le fidèle gouverneur de Segelmesse se mit alors en marche pour amener au fils du roi un nouveau corps d’armée. Instruit de son approche, Abd-el-Moumen, détacha Abdoullah, un de ses lieutenants, pour le combattre avant sa jonction avec Tasfin. Le choc eut lieu dans la plaine de Merd-el-Djemr. Le gouver-

(i) Cardonne, Histoire de l'Afrique, t. II, p. ajÿ et siiiv.

neur de Segelmesse fut tué, et ses'troupes prirent la fuite. Le roi de Maroc survécut peu de jours à cette bataille, dont la perte acheva de l’accabler. Son Ois et successeur tomba bientôt victime des traîtres dont il était entouré depuis que l'étoile de sa dynastie avait pâli.

rtU-ebn-Tasfin était un prince éclairé ; il aimait les sciences et les lettres; c’était le protecteur d’Avicenne et d’Avenzoar (1).

Abd-el-Moumen se rendit ensuite maître d’Oran, de Tlemcen, de Tanger, de Salé , de Méquinez et de Fez. Cette dernière ville, grande et bien fortifiée , soutint un long siégé. Il ne resta plus que la ville de Maroc à tshak, fils de Tasfin. Abd-el-Moumen vint bientôt investir ce dernier boulevard du roi. Il établit son camp à l’occident de cette place ; prévoyant que le siège serait long , et pour mettre ses troupes à l’abri de l’intempérie de l’air, il fit bâtir une ville dans l’ertdroit même où était son camp. Après avoir soutenu un siège long et meurtrier, la ville de Maroc fut enfin livrée par trahison. Ishak ne trouva pas grâce devant le vainqueur : il eut la tête tranchée, en 1149. (2) Dans ce malheureux prince finit la dynastie des Almoravides, dont voici la liste généalogique :

Aboerekr-ben-Onar.

Youssef-ben-T ssfin.

Au -BEN - Yocssep (3).

Tasfin ben-Ali.

Ishak- ben-Tasfin.

(i) J. B. Grammaye, Africa Ulustrata, p. f «3.

(a) Événements naturels arrivés, suivant le Hurlas ( Dombay , vol. I , p. 375 ), sous !a dynastie des Almoravides : En 1074, au mois de dilliidje, on vit un astre chevelu (comète). En 1078 il y eut une éclipse totale de soleil; dans la même année, au mois de rebioulachye , il y eut au Maroc un violent tremblement de terre : les secousses se répétèrent pendant un mois, tous les matins et tous les soirs; beaucoup d’hommes et d'animaux périrent sous les décombres.

(3) C’est déjà à partir de ce prince que la dynastie des Almoravides commençait à perdre son autorité, ainsi que nous venons de le voir.

L’UNIVERS

Abd-el-Moumen affermit son autorité par de nouvelles victoires. Il délit l’armée des derniers partisans restés fidèles aux Almoravides : il emporta d’assaut la ville de Deukalé, où ils s’étaient retranchés.

Pendant que ces choses se passaient en Afrique, les chrétiens portèrent de rudes coups à la puissance des Arabes en Espagne. Dans leur détresse, ces derniers implorèrent le secours d’Abd-el- Moumen. Leurs envoyésullaient jusqu’à offrir au roi la souveraineté de tout ce que les Arabes possédaient en Espagne. Afidel-Moumen s’empressa d’envoyer des troupes au secours des musulmans qu’Alphonse tenait alors assiégés dans la ville de Cordoue. L’arrivée de ces troupes lit lever le siège.

Ahd-el-Moumen essaya d’étendre sa domination à l’est du Maroc. Il soumit successivement Bougie et Constantine, et en chassa les princes souverains. Les principales places du littoral , Tunis et Méhédié, qui appartenaient alors aux Siciliens, tombèrent également au pouvoir du roi de Maroc., la première par trahison , la dernière après une longue résistance. Enfin, il réprima heureusement les révoltes qu’on avait tentées contre son autorité.

Vers la fin de ses jours, Abd-el-Moumen associa à la couronne Mohamed, son fils aîné, et distribua le gouvernement des provinces entre ses autres enfants. 11 n’avait rien oublié pour leur éducation : il leur avait donne les précepteurs les plus habiles pour les instruire dans les lettres, et les avait formes lui-même dans la science militaire et dans l’art de régner.

Abou-Saïd , auquel était échu en partage le gouvernement d’ A Igésiras, chassa de Grenade et de Malaga Méiman-Zéidan, prince de la dynastie des Almoravides. Abd-el-.Moumên songeait à passer lui-même le détroit et à s'assurer la domination de l'Espagne, lorsque la mort le surprit à Salé, en 1160. Quelques instants avant de mourir, il assembla les principaux chefs, et leur déclara qu’ayant reconnu son fils aîné incapable de' régner, il allait mettre la couronne sur la tête d’ Abi-Yacoub , son second fils. Iis consentirent tous aux dernières dispositions du monarque expirant, et jurèrent,

en sa présence, une fidélité inviolable à Abi-Yacoub. On tint la mort d’Abd-el- Moumen secrete, et on mit son corps dans une litière pour le transporter de Salé au Maroc, comme si ce prince n’eût été que malade. Pendant ce temps Abi- Yacoub s’assura de l’armée et de toutes les places fortes. Quand il vit qu’il n’avait plus rien à redouter, il publia la mort de son père, deux mois apres qu’elle était arrivée.

La mort de ce redoutable conquérant, qui avait su réunir sous son sceptre presque toute l’Afrique alors connue, moins l’Égypte, fit respirer les chrétiens d’Espagne et renaître à l’espoir les tribus jalouses de leur indépendance. Alphonse, nouveau roideCastille, conclut une alliance offensive et défensive avec le roi d’Aragon. Ces deux princes ligués enlevèrent successivement aux Arabes les places les plus fortes. Ferdinand, roi de Léon, remporta, de son côté, drs avantages signalés sur les Maures.

La nouvelle de l’arrivée d" Abi-Yacoub en Espagne à la tète d’une année de cent mille hommes releva le courage abattu des musulmans. Ce prince, impatient de réaliser les projets de son père, aborda en Espagne, et marcha droit à Séville.

Cette ville, ainsi que Murcie et Valence se rendirent. Il pénétra jusqu'aux portes de Tolède, lorsque la nouvelle del’kfrique agitée par de nouveaux troubles le rappela dans ses États.

Après l’apaisement deces troubles, qui avaient éclatéù Tripoli et dans une partie du littoral voisin, le monarque espagnol aborda une seconde fois en Espagne, en 1184. Il ouvrit la campagne par le siège de Santarem. Mais, presque au début de ce siège, il fut blessé mortellement par une flèche, et mourut quelques jours après , dans la vingt-deuxième année de son règne ; son corps fut transporté à Séville. Abi-Yacoub avait hérité des grandes qualités de son père. Il savait unir l’art de la guerre à celui de la politique.

Il eut pour successeur son fils aîné, Yacoub //. Sous le règne de ce prince les Almoravides exilés firent des tentatives pour rentrer en Afrique. Ils avaient encore un parti nombreux, qui regardait les Almohades comme des usurpateurs.

Ali-Ishak, chef de la dynastie déchue et

EMPIRE DE MAROC

souverain des îles Baléares, équipa une flotte de vingt navires, s'empara de la ville de Bougie, et se lit proclamer prince des Musulmans. Mais il ne tarda pas à être chassé de cette place, et se réfugia à Tripoli. Là , fort de l’appui d’une troupe de rebelles, il mit en déroute l’armée du roi. Yacoub maicba alors luiutéine contre le prétendant, l’abattit, et passa les rebelles au ül de l’épée.

Pendant ces troubles, les chrétiens d'F.spagne avaient pris aux Arabes la ville de Chelva. Yacoub passa le détroit, et vint mettre le siège devant cette place. Les habitants se rendirent. Le monarque africain s’empara encore de quatre villes qui étaient depuis quaraute ans au pouvoir des chrétiens. Après ces succès, il conclut une trêve de cinq ans, et retourna au Maroc.

I,a trêve expirée, la guerre recommença avec plus d’acharnement que jamais'’. Le roi Alphonse VIII, de Castiile, entra le premier en campague, et ravagea l’ Andalousie. A l'arrivee d’Yacoub, u implora le secours dpsrois de Navarre et d’Aragon. Mais la bataille s’engagea avant la jonction de ses alliés. Les chrétiens eurent d’abord l’avantage; mais le nombre l'emporta sur la valeur, et ils furent obligés de prendre la fuite. Cette bataille fut livrée aux environs de Cordoue (près d'Alarcos), dans la plaine de Merdy-Djedid, eu août 1195 (I).

Cependant Alphonse ne fut pas abattu par cet échec ; l’année suivante , il leva une nouvelle armée ; il risqua un second combat, qü: lui fut aussi fatal que le premier. Le monarque africain , maître de la campagne, entra dans la Castille, détruisit les villes d'Eulalie et d’Escalone, et assiégea Tolède pendant dix jours, mais inutilement. En 1198 il poursuivit sa marche victorieuse, et pénétra dans les Asturies; mais des troubles nouveaux le rappelèrent en Afrique.

Avant de s’embarquer, il conclut avec les chrétiens une trêve de dix ans. Un an après son retour, il mourut dans la ville de Salé, à l’âge de quarante-huit ans.

(i) La bataille d’Elarak ( Alareos ) est racontée avec beaucoup île détails dans le Kartas. t Fr. Doinbajr, Getchichle der Muuntanischcn Ktxnigc, vol. II, p. 1 1 <|.)

Mohamed-et-Nacir (le Vert), son fils aîné, lui succéda. Ce prince perdittoutes les provinces que ses ancêtres avaient conquises en Espagne. Après avoir rhâtié le gouverneurdeMéhédié,qui avaitvoulu se révolter, Mohamed [tassa le détroit avec une armée nombreuse pour attaquer la ligue des rois chrétiens. Divisée en trois corps, l’armée de la ligue s’empara de plusieurs places fortes, s’avança jusqu’au pied de la chaîne de la Sierra-Morena. Instruit de cette marche , Mohamed vint occuper le principal passage par lequel on pouvait pénétrer dans ces montagnes.

Pendant que les chrétiens délibéraient sur le parti qu’il fallait prendre, un berger, dit-on, se présenta, et leur promit de conduire leur armee sur des hauteurs dominant les troupes de l’ennemi.

L’offre fut acceptée , et les chrétiens parvinrent , à l'insu des Arabes , sur le sommet des montagnes. On se prépara , de part et d’autre, à une bataille décisive. Mohamed divisa son armée en quatre corps , et ferma l’entrée de son camp , assis sur une éminence, par une chaîne de fer. Le centre de l'armée chrétienne commença l’attaque, et fut soutenu par les rois de Navarre et d’Aragon , qui commandaient les ailes. Les chrétiens furent d’abord repousses, mais, revenant aussitôt à la charge, ils enfoncèrent les bataillons ennemis, et firent des Arabes un carnage affreux (1). Cette bataille, si fatale à la domination musulmane , porte le nom de lJano* de.

Tolosa ( plaine de Tolose ); les A robes l’appellent Akhab (maudite). Elle fut livrée dans l’eté de l’année 1212. Mohamed se retira d'abord àBiatia, puis à Jaen. Il s’embarqua enfin pour l’Afrique, dans le dessein de lever une nouvelle armée. Mais la mort ( en 1213 ) ne lui laissa pas le temps d’exécuter ce projet.

(i) Les Espagnols font monter le nombre des Arabes morts sur le champ de bataille à cent quatre-vingt-cinq mille , tandis que de leur coté il n’y aurait eu que vingt-cinq hommes de tués. C’est le numbre qu’indique Alphonse danssa lettre au pape Innocent. Quoiqu’il en soit, les historiens arabes avouent eux-mêmes que de six cent mille hommes , dont se com- ; «osait l’armée de Mohamed , il n’en retourna qu’un petit nombre en Afrique.

L’UNIVERS

Son fils et successeur, Youssef, surnommé , sans doute par dérision , EU Mostansir ( te Victorieux ) , était trop absorbé par les plaisirs et les débauches pour songer à relever le pouvoir des Almohades en Espagne. Il mourut en 1223, après un règne de dix ans. Comme il n’avait pas laissé de postérité, les grands de l'empire mirent sur le trône Aboûl-Mèlek- Abd-el-Vahed , oncle de Mostansir. On l’avait jugé d’autant plus digne de régner qu’il avait été instruit par l'adversité. .Malheureusement ,• Abdei-Vahed trompa les espérances qu’on avait fondées sur lui : il n’eut pas plus tôt l’autorité en main, qu’il s’en servit pour se livrer plus facilement à tous les excès qu’entraînent le luxe et la mollesse. Neuf mois après, ceux qui lui avaient mis la couronne sur la tête la lui ôtèrent avec la vie, et lui donnèrent pour successeur son neveu Abou- Mohamed- A bd- A llak , qui était alors en Espagne. Ce prince partit en abandonnant à son frere Édris-ben-Yacoub la souveraineté de quelques villes qui étaient encore soumises aux Almohades.

La faiblesse des successeurs d’Abdel-Moumen et les troubles intérieurs avaient diminué, en Espagne, la puissance des Arabes, pendant que celle des chrétiens allait toujours en augmentant. Les Arabes, trop faibles pour s’opposer à la marche victorieuse du roi de Castille, se réfugièrent à Grenade , et donnèrent à la partie supérieure de cette ville le nom d’Alhambra, d’après la place , située sur un rocher, qu’ils venaient d’abandonner.

Abd-Allah, en butte à mille intrigues et exposé aux coups des rebelles, ne fut pas même assez fort pour défendre sa vie. Il tomba entre les mains des rebelles, qui l'assassinèrent. Yayah, fils de Mohamed-Nacir, succéda à Àbd- Allah; bientôt après il fut chassé par les rebelles , et se réfugia dans les montagnes. Edris-ben-Yacoub, frère d’Abd-Allah, alors en Espagne, fut proclamé émir, en 1226. Il s'embarqua pour l’Afrique, et alla combattre les tribus berbères chez lesquelles Édris s’était réfugié. Les montagnards furent défaits , et Yayah ayant été pris , Édris le sacrifia à sa sûreté. Puis il dirigea ses armes contre

tous ceux qui avaient trempé dans le meurtre de son frère. Mais, malgré toute son énergie , Edris ne put complètement étouffer l’esprit de sédition. Un de ses frères se proclama souverain de Ceuta, dont il venait de s’emparer. Édris marcha contre lui ; mais il apprit bientôt que les habitants de Maroc avaient profité de son absence pour se soulever. Plein de fureur, il abandonna le siège de Ceuta , et mourut en chemin d'une attaque d'apoplexie (en 1231 ), après un règne de cinq ans.

Son fils Abd-el- Vahed , surnommé El-Réchid (le Juste ), lui succéda.

Toute sa vie fut également employée à combattre des rebelles. Il mourut accidentellement (1) en 1242, après onze ans de règne. Son frère, Said- Aboul-IIaçan, qui lui succéda , occupa le trône pendant six ans. Il fut tué, en 1248, devant la ville deTlemcen, qu’il assiégeait.

Omar-ben- Ibrahim-ben-Yacoub, surnommé Mortéda ( agréable à Dieu ), lui succéda. Après un règne de dix-neuf ans, Fasik-Abd-Allah, son parent, lui ôta la couronne et la vie. Cet usurpateur se vit successivement enlever ses États par ses ennemis; bloqué dans Maroc, il fut tué pendant le siège de cette ville (2) Dans Vasik- Abd-Allah finit-la dynastie des Almohades, qui avait régné en Afrique et dans une partie de l’Espagne, pendant près de cent cinquanteuatre ans, sous les différents princes ont nous venons de résumer l’histoire,

(i) Il se noya dans un bain.

(a) Événements naturels arrivés sons U dynastie des Almohades : En 1 1 68 il y eut une grande inondation à Séville. En rryano tremblement de terre fit crouler une grande partie de la ville de Damas , et fit sentir »! secousses dans tes contrées environnantes. En ia:3, un an après la bataille de Tolose, la peste décima les populations de l’Afrique et de l'Espagne. En iaao il y eut une grande disette ; les sauterelles ravagèrent lu campagnes. En ia3a la peste et la famine désolèrent la Mauritanie. En ia37 les mêmes fléaux se renouvelèrent : les habitants furent réduits à manger des cadavres, ce qui occasionna une des pestes les plus violentes ( Geschichle der Ùauritanisclwn Kanige , d'après, le Karlas , par F. Dombay, vol. II . p. aoa. )

EMPIRE DE MAROC

et dont les. noms sont répétés dans le tableau suivant :

MOIlASIF.n-ABDAt.LAH-BEN-TOMHUT.

Abd-el-Moihen.

Yoiissef- Abou-Y acocb.

Yacocb-beh-Yacoüb.

Mohamed-el-Nacir.

Youssef-el-Mostansik.

Abd-el-Vaued, oncle de Mostansir.

Abou-Mohamed-Abd- Allah.

Yayah , fils de Mohamedel-NÂcir.

Édris-ben-Yacoub, frère (I'Abo-Allah.

Abd-el-Vaiied surnommé Rfxhid.

Abocl-Haçah , frère de Rechid.

OVAR-BEN-lBBAHIH.

V asik- Abd- Allah.

ses environs. Il méditait la conquête de Maroc, lorsque la mort le surprit. Son frère, Yakoub-beti-Abdotdhak-el-Mérin, continua la guerre commencée contre les Almohadés : il mit le siège devant Maroc. Il avait pour auxiliaires la puissante et nombreuse tribu de Zénata, à laquelle ilappartenait ducôtéde sa mère. La ville ouvrit ses portes au vainqueur, après avoir essaye une longue résistance. Après la soumission du Maghreb, il porta ses regards vers l’Espagne, où l’appelaient les Arabes pressés par les armes des chrétiens. Mais il mourut à Algésiras, en 1286, après un règne de trente et un ans.

Youssef-Abou-Yacoub lui succéda.

Dès le début de son règne , il eut à se défendre contre Abou-Said, souverain de Tlemcen , de la dynastie des Béni- Zian. Il le battit et le dépouilla de tous ses États, sauf Tlemcen, qui soutint, dit-on , un des plus longs sièges dont l’histoire fasse mention : il dura quatorze ans. Youssef bâtit vis-à-vis de la place

Trois nouvelles dynasties s’élevèrent sur les ruines des Almohadés : les Merinis, les Abou-Hnfs, et les Beni-Zian.

Les premiers, de beaucoup les plus puissants , s'emparèrent des royaumes de Fez et de Maroc ; les seconds se rendirent maîtres de la province d’Afrique proprement dite (Tunis et Tripoli), et les troisièmes fondèrent le royaume de Tlemcen.

Les Merinis, comme souverains du

assiégée une ville, à laquelle il donna le nom de Tlemeen la Nouvelle. Il mourut sans pouvoir s’en rendre maître.

Il eut pour successeur son fils, Abou- Saltm- Ibrahim; mais celui-ci périt bientôt par la trahison d’ Abou-Yayah, son oncle, et d’ Abou-Cabir-Omer, son cousin. Ces deux derniers se partagèrent

f tendant quelque temps l'empire. Mais e ministre du roi défunt, mécontent de ce changement qui le dépouilla de.

son autorité, souffla le feu de la discorde

Maghreb-el-Aksa, nous intéressent ici entre l’oncle et le neveu. Par des intriplus particulièrement. Cette dynastie gués habilement ourdies, il parvint à était originaire de Teza, ville du irriter Abou-Cabir contre Yayah, et'l’enroyaume de Fez. On raconte,de Abdoul- gagea enfin à consentir à la perte du derhak- Yayah-ben-Merinl , à peu près les nier. Par ce parricide, Abou-Cabir régna mêmes fables qu’on rapporte de presque seul, ou plutôt Abdoullah sous son nom. tous les fondateurs de dynastie. Une Mais il ne tarda pas à rejoindre son oncle nuit qu’il dormait profondément, il eut assassiné. Malgré l’opposition de Yousun songe : il vit sortir de ses entrailles sef-Zeriha, frère d’Yayah, le ministre une flamme dévorante qui embrasait réussit à faire donner la couronne à toute la Mauritanie. Ben-Mérin crut Aboid-Rabikh-Souléiman , jeune prince voir dans ce songe un indice de sa gran- de dix-sept ans , et frère d'Abou Cabirdeur future. Pour se frayer la route au Orner. Souléimanmouruten 1310, après pouvoir, il secoua le joug des Almoha- un règne de trois ans. des, et se rendit indépendant dans sa Son oncle, Abou-Saïd-Osman-el-Bodi, province. monta sur le trône. Un de ses premiers

Aboubekr-ben-Abdoulhak, son fils, soins fut de se venger du ministre ambiavait hérité de l’ambition du père : il tieux qui avait porté le trouble dans sa enleva aux Almohadés la ville de Fez et famille. L’amour extrême qu’il portait

L’UNIVERS

à un de ses fils, Orner, l’engagea à abdiquer en faveur de lui. Mais bientôt le père se repentit de son aetion. De là une guerre ouverte entre le père et le fils. Les troupes du père furent défaites.

Orner vint l’assieger dans la place où il s’était renfermé; il était sur le point de s'en rendre maître, lorsqu’une maladie violente l’obligea d’abandonner le siège de cette place. Osman profita de cet événement pour remonter sur le trône; il s’y maintint jusqu’à sa mort, arrivée en i330.

Aboul-Haçan - Ail - ben - Osman, son second fils, fui succéda. A peine arrivé au pouvoir, il se débarrassa de son frère aîné, dont il redoutait l’ambition. Son règne fut malheureux. Aboul-Haçan eut à combattre des rebelles jusque dans sa propre famille. Les rois ligués de Castille et de Portugal remportèrent sur lui une victoire complète, en automne 1 340. Cette bataille porte le nom de Rio-Salaito. Les historiens espagnols font, sans doute par exagération , monter la perte des mahométans à plus de deux cent mille hommes (1). Au nombredes morts il y eut deux fils du sultan; Fatimah, sa femme préférée, fille du roi de Tunis, tomba dans la captivité.

Une guerre violente s’était élevée entre les deux maisons rivales de Tlemcen et de Tunis. Abd-er-Rahman, souverainde Tlemcen, s’était emparé de presque tous les États d’Abou-Yayah, gui vint implorer le secours du roi de. Maroc. Celui-ci fit sommer Abd-er-Rahman de mettre bas les armes et de rendre au roi de Tunis toutes les places qu’il avait prises. A bd-er-Rahman chassa avec indignation l’envoyé marocain. Ahoul-Hacan fit alors avancer ses troupes, et mit fe siège devant Tlemcen. Il s’empara de la ville sans coup férir. La citadelle, où s’était retranché Abd-er-Rahman, lui opposa une plus longue résistance : elle ne fut emportée d’assaut qu’après un siège de trois ans. Abd-er-Rahman fut pris, et eut la tête tranchée, bientôt l’occasion s’offrit à Aboul-Haçan de se rendre maître de Tunis, comme il venait de s’emparer deTlemcen. Abou-Yayah eut pour successeur son fils Orner. Celui-ci fit

( 0 Recherches hislorli/ues sur les Maures , par Chénier, t. II, p. aai.

périr son frère, et excita par ses cruautés l’indignation des principaux chefs,

ui appelèrent Aboul-Haçan pour les

élivrer d’un tyran. Le souverain de Maroc, se mit aussitôt en campaane :

Bougie, Constantine, Alger et d’autres places lui ouvrirent leurs portes; Tunis suivit le même exemple. Enfin, Orner tomba entre les mains d’Aboul-llaçan, qui le fit périr.

C’est ainsi que presque toute l’Afrique fut soumise à la domination du sultan de Maroc. Mais la fortune lui devint bientôt contraire. Des révoltes éclatèrent sur différents points de l’empire Pendant qu’ Aboul-Haçan était occupé à châtier les Tunisiens, qui s’étaient^ insurgés contre son autorité, son fils aîné, qui avait réuni autour de lui un fort parti, s’empara de la ville de Maroc, et s’arrogea le suprême pouvoir. Abonl- Haçan marcha contre sou fils : les deui armées se rencontrèrent dans un vallon.

Les troupes du père furent battues . et il fut lui-même réduit à se réfugier dans la montagne de llautera. Il y mourut peu de temps après, accablé de chagrins ( en 1351 ). taris- Abou-Anan , son Sis et successeur, lui éleva un tombeau magnifique dans la ville de Salé.

Les Beni-Zian et les Beni-Hafs avaient profité de cette guerre civile pour reconquérir leurs États. Abou-Anan dirigea ses armes contre Osman, de la famille des Beni-Zian. Il prit la ville de Tlemcen, et la détruisit de fond en comble. Osman et son frère furent sacrifiés à la sécurité du vainqueur. Tunis, capitale d’Aboul-Abbas-Beni-Hafs, se rendit également à discrétion. Mais, Abou- Anan ne jouit pas longtemps de ses succès ; il mourut uu au après la prise de Tunis (en 1357 ).

La mort d’Abou-Anan fut le signal d’une nouvelle guerre civile : chacun des fils prétendait au trône, ou voulait du moins se rendre indépendant dans sa province. Le sort fut décidé par les armes. Abonbekr-el-Sa'id l’emporta sur ses frères, et. fut proclamé sultan.

Sur ces entrefaites, les Beni-Zian avaient relevé la tête : ils étaient rentrés dans leurs États, et avaient élu pour souverain Abou-Hamou. Le sultan du Maroc marcha contre lui, mais il ne parvint pas à le détrôner.

EMPIRE DF, MAROC

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