‹ Afrique australe, Cap de bonne-espérance, Congo, etcChapitre 48 sur 65 · II. Branche caddie · texte numérisé non relu

II. Branche caddie

Saïd-Oatas.

MlÜlÉHET-OATAS (2).

(r) L’histoire présente ici une Incune dans l'ordre de succession légitime.

(a) Enlre ces deux princes de la branche cadeite il y a un vide de soixante-dix aus. Cardonne , malgré ses recherches daus les chroniques espagnoles et arabes, n’esl pas pai-venu à combler ce vide. ( Voy. Histoire de l'Afrique et de l'Espagne, tome II, p. 5 ja .)

L’UNIVERS

Nous neraconteronspas ici les rivalités sanglantes qui ont divisé, pendant des siècles, les dynasties des Mérinis, des Beni-Zian et des Abi-Hafs. Les Beui- Zian possédaient Tlemcen , et les Abi- Hafs Tunis (1). Les souverains de ces deux places importantes ont pendant longtemps lutté avec des succès variables contre la paissance des Mérinis.

Ces luttes furent à peine 'suspendues par l’invasion des chrétiens à des époques différentes , sous le roi saint Louis et sous Charles-Quint. Ces expéditions, ainsi que beaucoup d’autres événements graves, appartenant à l’histoire de Tunis, nous n’avons pas à en parler ici.

Une réflexion qui frappera tout le monde en lisant l’histoire du Maroc, c’est que tous lesfondateurs de dynasties se sont fait passer pour descendants de la famille du prophète : ils ont fait servir la religion a l’exécution de leurs projets.

Vers l’an 1500, Mahommed-ben- Achmet, qui se disait chéri / ou descendant du prophète , commença à s’ac-

Cependant cet auteur avait composé son ouvrage, ainsi qu’il nous l’apprend lui-même, sur les documents les plus précieux. Ainsi parmi les manuscrits arabes de la Bibliothèque royale qu’il a consultés il cite : Chehabeddin-Aboul- Abbasi, pars a 3 Historiée universalis, n°64» ; Ahmed-ben- Adoulvahabi ( Nowaïri ) , Historiée Ommiadarnm qui in Hispania regnarunt, n° 64.5; ejusdem Hisloria Africce et Occidentis , n° 70a , Hisloria de regibus Beni-Zian , auctore Mohamed- Abdoul-Giali , n° yo3 ; Ahmed ben - Mohamed-el-Magrébi , Hisloria Hispania, n° qob ; Ebn-el-K.autir, De redactis in Arabum potestatem Hispanis, n° 706; Hisloria Lenazzedini viziri ullimorum (iranota regum , ex familia El-Ahmar, n° qSi ; Hisloria un'tversalls Chehabbeddiu-Abmed-el- Mokri , n° 7 (il ; Historiée Compendium auctore Ebn-Khaldoun; Lunœ resplendentes tlarocci, auctore Abdallah-ebn-Batuta, n° 8a5 ; Hisloria califarum et regum arabum in Hispania usquead anrnun leegirce 765, auct. lien- Abdallah-el-Khaleb-el-Khortoubi.

(0 La dynastie des Abi-Hafs s’éteignit en 1570, par la mort de Hamida, fils de Mouley-Hassan , qui s’était constitué le vassal d’un prince chrétien à la suite de l’expédition heureuse de Charles-Quint. Elle avait possédé le royaume de Tuuis pendant trois cent quarante-quatre ans.

quérir dans la province de Drah la réputation d’un saint. Il savait cacher sous les dehors de la dévotion une ambition sans bornes. Les troubles qui agitaient l’empire des Mérinis lui firent concevoir le dessein de les détrôner. O cltérif avait trois fils : Abd-el-Kébir, Mahommed et Hamed (Achmet). Il leur fit faire le voyage de la Mecque , et les initia à ses desseins. De retour de leur pèlerinage, ces trois frères se firent bientôt remarquer par leur dévotion et l'étalage de leur savoir. Mehémetel-Oatas régnait alors à Fez. Il confia l’éducation de ses enfants à Mahommed; ce dernier fit bientôt venir ses frères auprès de lui , et leur procura des places importantes à la cour. Les trois trêres s’insinuèrent dans l’esprit du sultan; ils obtinrent le commandement des armées et le gouvernement de quelques provinces. Ils ne se virent pas plus tôt les armes à la main , qu’ils les tournèrent contre leur bienfaiteur. En vain Méhémet- el-Oatas voulut leur résister ; les chérifs remportèrent plusieurs victoires, et lui enlevèrent presque tous ses États. Bientôt il ne lui resta plus que la ville de Fez , qui tomba également (en 1550) au pouvoir de Mahommed, après un siège de deux ans. Le chérif, pour légitimer en quelque sorte sa domination , épousa la fille dusuttau Méhémet -el-Oatas, qui mourut dans l’exil (1).

(1) N. Clénard, résidant à Fez vers le milieu du seizième siècle , aurait pu nous donner les meilleurs renseignements sur celle partie encore si obscure de l’hisloire du Maroc. Malheureusement il n’en dit que quelques mots : il se borne à nous apprendre qu’il y avait dans ce pays des guerres comme chez les chrétiens ; que le chérif du M aroc menaçait les habitants de Fez, que le beau-frère du roi avait commencé les hostilités , et que les habitants venaient d’étre molestés par uo troisième ennemi , savoir, les sauterelles, qui avaient ravagé tous les champs : Bella sont hic ut inter Christianos. Seriphiusrex Marrochii valiie Fœsenstbus imminet. Nuper etiam novus hostis exor tus est , is qui sororem hssjus regis liabet in matrimonio. Ter tins hostis molestus est parti utrique. Nam hoc anno (i54>) nabis cum locustis tes est , quœ multis in loris omnia sala dévorant: vidtsses nuper cœlum totum obductum agminibus lisais ta rum. Cf. Ri-

EMPIRE DE MAROC

Cependant , les provinces du nord virent avec peine ce changement de dynastie; (ideies à l’ancienne maisou des Mérinis, elles s’insurgèrent. Mouley- Mahommed y envoya ses trois fils, à la tête de troupes nombreuses. Tlemcen et les principales places du littoral ne firent leur soumission qu’après une lon-

ftie résistance. 11 eut ensuite à soutenir, ans l’intérieur, des luttes qui faillirent lui faire perdre le trône. Il serait trop long d’en donnerici l’historique. Bientôt cependant les chances, qui lui étaient d’abord contraires , se déclarèrent pour lui ; il rentra victorieux dans Fez, d’où il avait été chassé. Il s’en prit aux habitants, qu’il traita avec la plus grande sévérité; il exigea que la ville l’indemnisât de la perte de son trésor et des frais de la guerre. Il fit mettre à mort les plus riches pour en confisquer les biens. Puis il fixa sa résidence à Maroc, et laissa à Fez son fils Abd-Allah, en qualité de gouverneur. En 1556, Mouley-Mahommed périt dans une expédition contre les Berbères montagnards.

, Son fils Abd-Allah lui succéda. Ce prince se rendit odieux par le meurtre de ses frères et de ses neveux, qu’il avait attirés auprès de lui sous différents prétextes. Abd-el-Moumen seul parvint à s’échapper; il se réfugia auprès du dey d’Alger, Hassen,fils de Barberousse, qui lui donna une de ses filles en mariage, et lui confia le gouvernement de Tlemcen. Quelque temps après il tomba victime d’une trahison.

Malgré sa conduite cruelle, Mouley- Abd-Allah n’était pas entièrement dépourvu de bonnes qualités : il employa ses revenus à des travaux utiles ; il construisit des palais et ajouta des collèges aux mosquées; il fit bâtir, en 1572 , le château du cap d'Agadir, pour garantir le littoral contre les tentatives des Portugais. Il mourut en 1574, et laissa pour successeur Mouley- Mohamed, son fils aîné.

Mouley - Mohamed surnommé le Nègre ( parce qu’il était né d’une négresse), était à peine monté sur le trône qu’il imita la politique féroce de

Nicolaï Clcnardi Peregrinationum ac de rebus macliometicis epistolœ elegantissimee , Lovanii, i56i, in-ia.

son père : il fit périr deux de ses frères et enfermer le troisième pour jouir plus tranquillement de la souveraineté. Il s’aliéna ainsi l’affection de ses sujets. Mouley-Abd-el-Mélek, un de ses oncles, profita de cette circonstance pour soulever les populations , et le détrôna sans difficulté. Mouley-Mohamed vint à Lisbonne implorer le secours de don Sébastien. Lejeune roi de Portugal saisit cette occasion pour donner libre carrière à son esprit aventureux. Ni les conseils de son oncle, le cardinal Henri, ni les larmes de sa mère , Catherine, rien ne put détourner le roi de son projet de passer en Afrique. Don Sébastien n’était pas encore marié ; il ne restait après lui que son oncle, déjà bien vieux ; de sorte qu’en cas de mort du souverain le Portugal se voyait exposé à des guerres interminables par le nombre des prétendants à la couronne. Toutes ces réflexions ne purent rien sur l’esprit du jeune roi , aussi avide de gloire qu’obstiné dans ses résolutions.

Don Sébastien partit de Lisbonne, le 25 juin 1578, pour se rendre à Lagos, où était le rendez-vous de la flotte et de l’armée. De là, il passa à Cadix, où il s’embarqua pour Tanger : il y descendit avec une partie de ses troupes; le reste de l’armee débarqua à Arzille, et y attendit l’arrivée du roi. Cette armée, très-mal fournie d’artillerie , ne dépassait pas quinze mille hommes ; elle se composait , en grande partie , d’aventuriers de tous les pays , principalement de Français, d’Allemands et d’Italiens.

Don Sébastien se mit en marche le 29 juillet, et vint camperàdeux lieues d’Arzille. Le roi avait avec lui ce même Mouley-Mohamed qui avait réclamé du secours contre son oncle Moulev-Abd-el-Mélek , et qui avait remis son fils en otage comme un garant de sa fidélité. Mohamed avait prédit à son allié une victoire facile; il lui avait assuré que plusieurs tribus berbères viendraient se joindre à lui. Mais les choses se passèrent tout autrement ; don Sébastien ne vit que des ennemis à combattre.

Mouley-Abd-el-Mélek , appelé Moluk, était avec son armée sous les mursd’Alcassar, lorsqu’il apprit que celle du roi de Portugal était campée aux environs d’Arzille, et se mit en marche pour al-

23e Livraison. (Empire de Maroc.)

L’UNIVERS

1er à sa rencontre. Il était alors si malade, qu’il se faisait, porter dans une litière. De son côté, den Sébastien brillait de se mesurer avec le sultan; et il s’avança dans la campagne . malgré les représentations de ses officiers et de Mohamed lui-même, qui lui conseillaient de se porter sur Larrache et d’en faire le siège. L’armée de Mouley-Abd-el-Mélek se composait de quarante mille hommes de cavalerie et de dix mille d’infanterie. Les deux adversaires se trouvèrent en lace dans la plaine de Tamista, entre Arzillè et Alcassar, le 4 août 1578. Abd-el-Mélek, averti de la faiblesse de l'armée des Portugais, n'hésita pas à livrer bataille. Il fit disposer ses troupes de manière à pouvoir l’envelopper; son infanterie formait un croissant dont les cornes dépassaient presque entièrement l'armée de don Sébastien ; sa cavalerie se tenait en arrière dans la même position; l’artillerie, composée de trentecinq pièces de canon, était au centre.

Les Marocains commencèrent l’attaque par une décharge d’artillerie, qui ne fit d'abord pas grand mai ; puis les lignes se rapprochant, un combat acharné s’engagea de part et d’autre. Dans cette mêlée, les Marocains proiitèrentde la supériorité numérique : ils serrèrent les Portugaisdeprès, et ne leur laissèrent aucune voie pour la retraite- L’intrépidité des chrétiens ne fit qu'enflammer davantage la fureur des musulmans; don Sébastien fit des prodiges de valeur ; mais il ftit malheureusement tué ; presque, toute la jeune noblesse portugaise, qui faisait ses premières armes sous les ordres du roi, resta sur le champ de bataille; l’armée fut entièremcntinise en déroute ;imepartie fut massacrée, le reste tomba dans l’esclavage. Abd-el-Mélek , qui Voyait de sa litière l’acharnement du combat, voulut en sortir pour montera cheval; mais il mourut à la suite des efforts qu’il fit. D’après ses ordres, on laissa ignorer sa mort, jusqu’à ce qu’on fût assuré de la victoire.

Mouiêy-Mohamed, qui était dans l’armée des Portugais, y perdît également la vie, de sorte que dans cette jodrnée, qu’on appela la bataille des 'l'rois Rois, il mourut trois souverains, dont le plus âgé, Abd-el-Mélek, n'avait que trente-trois ans. Don Sebastien fut en-

terré à Aleassar, d’où son corps, selon les historiens espagnols , fut ensuite transporté à Cents, à la sollicitation du roi d’ Espagne.

Movley- ichmet, frère d’ A bd -el-M élek . qui avait contribué à la victoire, fut proclamé sultan par l'armée et par les gouverneurs des provinces. Ce prince sè disposait à étendre ses conquêtes lorsqu’il apprit, en 1594, l’arrivée de Moulcy-Nacer,undesprétendants, soudoyé parPhilippeil, roi d’Espagne. Nacer et ses partisans furent mis hors de combat après un engagement avec les troupes qn’Achmet avait envoyées sous le eommandement.'de son fils.

Mouley-Achmet, aimé de ses sujets, continua’ à régner tranquillement jusqu’en 1603. Quelque lemps avant sa mort, il avait renvoyé, pour une rançon convenable, les principaux seigneurs’portugais qui avaient été faits prisonniers à la bataille d’Alcassar.

Mouley-Sidan ( Zeydan), te plus jeune fils d’ Achmet, fut proclamé sultan. Mais ses frères, Mouiey-Abdalla et Mouley- Chek (Sech), virent cette élection d’un œil jaloux ; ils fomentèrent des troubles , réunirent des partisans et essayèrent de se partager entre eux le reste del’empire. L'occasion était belle, pour les souverains étrangers, d’intervenir dans les affaires du Maroc. Aussi le roi d’Espagne soutenait-il tour à tour l’un et Fautre frère. Les guerres civiles qui s’ensuivirent remplissent les premières années du dix-septième siècle. Nous allons communiquer sur ce point de l'histoire assez peu connu quelques détails fournis par del’lsle, envoyé de Henri IV, roi de France, et fort lié avec l'ambassadeur du Maroc en Espagne. Voici comment de l’fsle s'exprime, dans sa lettre au roi Henri IV ; « A mon arrivée en cette cour, j’ay trouvé le sire Jean Latino, gentilhomme genevois, ambassadeur du roi de Fez, et don DiegoMarin,ancienpensionnairedu roi d’Espagne(l) en Afrique, avec lesquels je communique tous les jours comme avec mes amis intimes. A ce que j’ay pu conclure , tant par les propos que m’a tenus le dit ambassadeur que par ceux que nos gens ont appris des serviteurs du dit ambassadeur, il a esté dépé-

(i) Philippe IU.

EMPIRE DE MAROC

ehé seulement pour empeseherquere roy ne fomente davantage la guerred’ A frique et donne secours d’armes et d'argent à Muley-Zeydan, et chassé de Maroc par la victoire due Mulev-Abdalla a obtenue contre lui le huitième décembre dernier (1); le victorieux entrant dans les châteaux de Maroc, a trouvé deS lettres que Sa Majesté catholique esCrivoit à Maroc à Muley-Zeydan, lequel après sa déroute s’est sauvé avec fort peu de gens et a passé de l’autre part des montagnes d'Atlas dans les plaines du royaume de Huz, borné et bordé du resté du ponant par la grande mer Atlantique qui baigne les Canaries. Le roy de Fez , qdi recognoist l’esprit remuant de ce dit prince et son courage invincible, craint qu’il ne s’embarque sur la dite mer polir venir gagner le aestroit de Gibraltar et à passer à TetOUad , et de là qu'il ne brouille les cartes dans toutes les ville* du royaume de Fez et te plat paVs qui a toujours désiré et desire encore le dit Muley-Zeydan pourla bonne police qu’il tient ez-lieux ou il commande, et au contraire veut mal à Muley-Sech pour là trop grande licence qu'il donne à ses chefs de guerre et à ses soldats.

« L’ambassadeur susdit de Fez m’a dit que la principale cause de perte de Muley-Zeydan arriva par la mauvaise situation de cinquante pièces d’artillerie qu’il avoit au front de son armée, pour avoir esté tant soit peu plus élevée qu’il ne falloit, qui fut cause que les dites cinquante nièces ne tuèrent pas dix hommes de l’ennemi et néanmoins chaque pièce tira sept ou huit coups, la dite artdlerie estoit gouvernée par plus de mil Anglois que Flamands, la plupart pirates qui s’échouèrent l’année dernière en plusieurs endroits de Barbarie étant poursuivis par les navires de guerre des Hollandois, qui leur donnèrent la chasse suivant l’avis qilej’avois donné à messieurs des Etats des lieüx où il convenoit surprendre les dits pirates. Müley-Abdalln, voyant le peu d’effet dû canon deson ennemi, se jeta à corps perdu avec deux gros bataillons de cavalerie sur la dite artillerie, foula aux pieds les chrétiens qui la gouvernaient , et passa

(i) De l’an 1607. Celte leilrfe est en date du 18 avril 1608.

outre le coutelas au poing, choqua rudement un gros esquadron de mousquetaires, l’ouvrit par les flancs, faute d'être couîtert de long bois et le mit en déroute. La nuit survehant cmpescha que là chaleur né fust longue, et donna moyen à Muley-Zeydan de se sauver.

« Depuis que l’ambassadeur de Fez est ici , il y a une nouvelle d’un subit changement arrivé en l’Etat de Maroc plus par le mauvais gouvernement des aleavdes qué parla faute du jeune prince Mulèy-Abdalla , qui a eu l’honneur d’avoir baillé en quinze mois quatre batailles rangées et avânt d’avoir vingt et quatre ans accomplis; son courage , accompagné d’une vigilance extrême, l’avoit rendu victorieux de trois des dires quatre batailles; la présomption de ses aleavdes lui Ht perdre la bataille dn vingt-cinquième février 1807, et leur avarice et cupidité démesurée est cause que maintenant il a été contraint d’nbandoriner Maroc et d’étre privé du fniit des deux dernières victoires.

a Muley-Abdalla étant rentré dans Maroc après la victoire obtenue contre Mulev-Zeydan, fit publier une abolition générale et rappeler tous ceux qui s’étaient absentés pour avoir conspiré contre lui, et d'autant qu’il se souvenolt que ceux de Maroc avoient appelé l’an passé Muley-Zeydan pour les détendre des outragésqué ceux de Fez leur faisoient , il fit défense à ses soldats sur peine de la vie d’entrer dans la ville, et les fit demeurer sous des pavillons éloignés d’un quart de lieue ae la dite ville , maintenant ses ordonnances avec telle sévérité qu’il fit cette fois exécuter quarante et cinquartté soldats pour être entrés dans la dite ville ou avoir commis quelque petite faute ednttè ceux de Maroc. Mais son jeune âge ne lui donnoit telle autorité sur les chefs de soh armée qu’il étoit requis pour gagner l’amitié de ceux de Maroc , n’osant refilser à ses alcàydes les maisons et autres Héritages des principaux de la dite ville quand ils lui deniandoient; lesquels dons injustes commencèrent a émouvoir le peuple à une secrète inimitié contre ce jeune prince victorieux , le prièrent et firent prier de mettre tout le pays en repos afin d’avoir pleine liberté de commerce et moyen défaire leurs semailles.

856 L’UNIVERS

« Il y avoit pour lors un jeune prince nommé Muley- Mehemet Bembrisson, petit neveu du gendre de feu Muley- Achmet , qui s’étoit retiré dans les montagnes après la perte de Muley-Zeydan , lequel étant adverti que Muley-Abdalla tenoil sa mère prisonnière pour tirer d’elle grande quantité d’argent, assembla des soldats et vint courir les plaines de Maroc. Muley-Abdalla tira de son camp mille chevaux et deux mil arquebusiers qu'il envoya contre ledit Muley- Mehemet , le battit et le fit poursuivre bien avant dans les montagnes. Les montagnards , irrités des pilleries et insolences des soldats, s’assemblèrent et donnèrent nouvel aide et secours à Mehemet, lequel, reprenant courage et ralliant ses forces, donna sur les trois mille hommes et les défit. Muley-Abdalla leva son camp qu’il tenoit près Maroc pour châtier ceux de la montagne qui favorisoient Mehemet, et n’étoient pas encore éloignés de la ville plus de huit ou neuf lieues que les principaux citadins, fâchés de ce que Abdalla donnoit leurs héritages à ses alcaydes et chefs de guerre, firent soulever le peuple, lui remontrant le peu de justice que leur rendoient Muley-Abdalla et son père, qu’ils ne seraient jamais en repos ni assurés de l’insolence des gens tant que les dits princes le gouverneraient. Sur ces remontrances , le peuple prend les armes , se barricade , et appelle Muley - Mehemet, lequel venu, le proclamèrent leur roi. Muley-Abdalla , sachant ces nouvelles, retourna dans Maroc et entra dans l’Alcassarie , qui est la forteresse delà ville. Le vingt-huitième janvier dernier, il fit publier, durant quatre journées, qu’il s’en retournoit à Fez et que tous ceux quiétoientdeson parti eussent à le suivre. Il emmena avec lui toute l’artillerie et munitions de guerre avec tout ce qu’il y avoit de beau et de bon dans le chasteau, et s’acheminant en bel ordre-vers Fez sans montrer aucun acte d’hostilité à ceux de Maroc ni laisser aucune garnison dans le fort (I). »

Malgré les révoltes fomentées par Philippe 111, roi d’Espagne, qui soute-

(i) N° 778, Mantiscr. français de la Bibliothèque du roi (fonds Saint-Germain).

nait les prétentions de Mouley-Chek , Zeydan (Sidan) resta maître de l’empire. Il passa tranquillement les dernières années de son règne. E11 1620, il reçut un ambassadeur de Hollande, accompagnédusavantGolius. Le sultan fut, aiton, étonné du savoir de cet orientaliste, qui écrivait très-bien l’arabe , mais ne savait pas le parler. Zeydan mourut à Maroc, en 1630. 11 eut pour successeur son fils aîné, Mouley-Abd-el-Mélek.

Ce fut le premier souverain de Maroc qui, à l’exemple des sultans de Constantinople, prit le titre d 'empereur dans ses relations avec les cours étrangères. Il se rendit odieux à son peuple par son ivrognerie et sa conduite contraire aux préceptes du prophète; et les habitants de Fez mirent sur le trône Achmet, son frère. Mais celui-ci manifesta les mêmes penchants que son frère, auquel ilcéda bientôt la place. Mouley-Abdel-Mélek fut assassiné dans sa tente, en 1685 ; un esclave, le trouvant ivre de vin , lui tira un coup de pistolet.

Mouley-el-fValia , frere d’Abd-el- Mélek, fut tiré de prison, et proclamé empereur. Il se fit aimer de ses sujets par son caractère doux et généreux. Il eut à combattre un frère rebelle, Siman, dont les partisans furent mis en déroute. Mouley-el-Walid mourut après douze ans de règne. Ce fut sous ce règne que Sanson, ambassadeur de France, parvint à traiter pour la rançon de plusieurs Français détenus au Maroc.

Mouley-Achmet- Chefs, le dernier des enfants de Mouley-Zeydan , fut appelé au suprême pouvoir en 1647. Ce prince, s’abandonnant aux plaisirs du harem, négligea entièrement les affaires de l’État. Pendant ce temps, les gouverneurs excitèrent, par leur cupidité, un mécontentement général. Les montagnards furent les premiers à se révolter; ils firent périr Mouley-Achmet , et proclamèrent Crom-el-ffadji, un de leurs chefs. Cet usurpateur, d’origine obscure, fit assassiner tout ce qui restait de chérifs qui auraient pu troubler son règne. Cependant son pouvoir ne s’étendit jamais sur toutes les parties de l’empire. Crom-el-Hadji confia toute son autorité à un juif qui, pour se venger des humiliations dont ses coreligionnaires étaient l’objet, abusa souvent’de son crédit. La

EMPIRE DE MAROC

conduite de Crom-el-Hadji et cette confiance déplacée, qui bravait les préjugés religieux, le rendirent l’opprobre des musulmans. Après un règne de sept ans, il périt comme Holopherne. La iiile de Mouley-Labis, dont le frère était au nombre des victimesdu sultan, consentit à épouser ce dernier. Le jour des noces, elle lui lit prendre une boisson narcotique, et, comme une autre Judith , elle saisit cette occasion pour le poignarder. Mais ce qui diminue le mérite de cette femme, c’est qu’elle épousa le fils de l’usurpateur, Mouley-Chek, qu'elle s’empressa de prévenir de la mort de son père. Mouley-Chek perdit le suprême pouvoir par une nouvelle révolution, qui mit sur le trône de Maroc la dynastie actuellement régnante.

Chérifs de la maison régnante du Maroc.

Lors de l’extinction des chérifs qui détrônèrent la famille des Mérinis, il y eut dans le Tafilelt plusieurs années de disette. Des pèlerins ramenèrent alors de la Mecque un chérif (I) appelé Mouley-Ali, descendant de Mahomet, né à Iambo , ville voisine de Médine.

Selon la tradition des Maures, avant l’arrivée du chérif les palmiers ne portaient pas de fruit; par un rétablissement soudain de la température des saisons, les récoltes devinrent si abondantes , que les habitants attribuèrent à la présence du saint personnage un changement aussi bienfaisant. Us crurent que la Providence leur avait envoyé Mouley-Ali pour mettre fin à leurs calamités , et le proclamèrent roi du Tafilelt. Toutes les provinces de l’empire imitèrent cet exemple , à l’exception de Maroc et de ses environs, qui étaient encore au pouvoir de Crom-el-Hadji.

Mouley-AlirestadansleTafilelt, où les habitants l’entouraient des plus grandes marques de respect et de vénération ; il confia à des hommes probes le gouvernement des provinces qui s’étaient déclarées pour lui , et se ut aimer de tous par sa bonne administration. 11 eut une nombreuse postérité; car on lui connut

(i) Le nom de chérif est le titre de noblesse que portent les descendants de U famille du prophète.

quatre-vingt-quatre fils et un plus grand nombre de filles. Il porte, ainsique ses descendants, le surnom de Falelti{ le Tafileltien ). A sa mort, les habitants élurent comme roi son fils aîné , Mouley- Mahomet. Celui-ci régnait paisiblement au Tafilelt, lorsque Mouley- Archid (les Portugais écrivent Arxid) se révolta contre lui.

Archid avait conçu le projetée diviser l’empire. Retiré dû côté d'El-Drah, il se trouva bientôt à la tête d’un parti considérable. Mouley-Mahomet marcha contre son frère, se saisit de lui et châtia les rebelles. Archid parvint, parle secours d’un esclave negre , à s’échapper de sa prison; rendu à la liberté, il trancha d'abord la tête à son libérateur et se réfugia dans les montagnes du Rif.

11 offrit ses services à Ali-Soliman, souverain de ce pays. Archid se conduisit avec tant d’adresse, qu’il gagna promptement toute la confiance "de Soliman.

Mais il ne s’en servit que pour mieux tromperson maître. Il sema l’indiscipline parmi les troupes dont il avait reçu le commandement , et fit éclater une révolte contre Soliman. Une rencontre eut lieu. Soliman, abandonné de ses soldats, tomba au pouvoir d’ Archid, qui le fit périr. Archia employa l’or de Soliman à augmenter le nombre de ses partisans.

Puis il s’avança contre son frère, Mouley-Mahomet, et en battit l’armée. Mahomet mourut peu de jours après sa défaite, en 1664.

Archid n’eut plus alors d’adversaire sérieux à combattre. Il se rendit avec son armée dans la province du Rif, et s’en empara ainsi que de la ville de Teza, où il passa l’hiver. Au printemps de 1665, il marcha sur Fez, et prit la ville d’assaut. Il fit périr dans des tourments alfreux le gouverneur, qui lui avait refusé d’indiquer le lieu où étaient cachés ses trésors. Tous les petits chefs des environs, qui s’étaientérigés en souverains indépendants, intimidés par les succès rapides d’Archid , s’empressèrent de venir lui rendre hommage. Il ne lui restait plus à conquérir qu’urle partie des provinces de la côte occidentale. Archid , à la tête d’une armée de quarante mille hommes, marcha sur Arzilie, prit la ville d’assaut, et en chassa le gouverneur, qui se réfugia à Alger. La ville de Salé envoya sa sou-

L’UNIVERS

mission. D'autres villes, et plusieurs tribus des montagnes, suivirent cet exemple. Le eheik-llen-Bouker essaya seul une résistance sérieuse ; mais, abandonné de ses troupes, il fut livré pu vainqueur, qui le Üt mettre à iport. Après avoir ainsi détruit plusieurs petites souverainetésuaissautcs, et grossi son armée d’un grand nombre de volontaires, Ijlouley-Arehid se mit en route, en 1667, pour Maroc, ville occupée par Mouley- Chek, dont le père, Crom-el-Iladji, venait d’étre tué par sa femme. Le Üls de Croui-el-Uadji fut à son tour abandonné de ses troupes, au moment où il allait se défendre contre l’agresseur aux portes de sa capitale. Il voulut se réfugier dans les montagnes; mais, arrêté en chemin, il fut conduit devant Arcliid.

qui le lit traîner dans la ville attaché à laquelle d'une mule. Le corps de Cromel-Uadji lui-même ainsi que celui du juif sou ministre furent exhumés, brûlés sur un bûcher, et leursytudres jetées au vent.

Dès qu’Arohid fut maître dé ftfqrqc, les tribus des eityirpns vinrent faire leur soumission. La tribu des Üiaham-ts, descendant de familles espagnoles jadis établies à Rabat, fut soumise par Àchmet, neveu d’Archid. Sii|i-Ali, marabout vénéré, s’etait retranché dans la capitale de Sous, et refusait d? se soumettre.

Archid vint mettre le siège devant la place, qui se rend!}. Sidi-Ah, pour se soustraire à la férocité du vainqueur, se réfugia-dans le Soudan, où il fut accueilli hospitalièrement.

Muuley-Arehid vouait d’éteudre son empire depuis le détroit de Gibraltar jusqu'au cap Npun; c’était le souverain le plus puissant de f Afrique, et comme il voulait en être aussi le plus riche , il mit tous ses soins à augmenter sou trésor. Les gouverneurs rivalisaient de /.èle pour le servir daus cette inlentjun. Il envoya des détaçhcmeuls dans toutes les provinces pour y lever des euntrilmlions extraordinaires, avec ordre de (out ravager au moindre refus. Quelques tribus des montagnes voulurent résister à ces exactions. Le sultan ordonna alors qu’on lui apportât , au lieu d’argent, les têtes des récalcitrants. Les vieillards, les femmes et les enfants devinrent seuls les victimes de eet ordre barbare. Tant

de cruautés firent vivement regretter le règne de MouleyrMahomet. Les üls de celui-ci trouvèrent partout de nombreux partisans, tous prêts à combattre pour leur cause. Mais le complot fut découvert, et les conspirateurs sévèrement punis.

Archid mouruj peu de temps après, par suite d'un qccident.en 1672, à l'âge de. quarante et un ans. Il se cassa la tête contre un arbre, dans une joute à cheval. On cite de ce prince une foule de traitÿ qui témoignent d’un caractère féroce et cruel. Ainsi , on raconte qu’il infligea un jour à des femmes la torture la plus atroce: il Gt placer leurs mamelles entre les bords de l’ouverture d'un coffre , et les comprima de son propre poids. Une autre fois, un de ses kaïds voulant lui vanter la sûreté qui régnait sur les routes, lui dit avoir rencontré un sac de noix que personne n'avait ramassé. « Et comment sais-tu qu’il y avait dqsnoix daus le sac? » lui dit l'empereur. « Je l’ai jonché avec le pied, ■ répliqua le kaïd. « Eh bien , qu'on lui coupe le pied, répartit le prince, pour punir sa curiosité (tj. •

A la mort deMonley-Archid, llaran, son frère, acepurut à Fe/, pour s’emparer du trésor, comme MU moyen assure d’avoic l'empire. Mais Moùley-Ismad , à qui cette nouvelle fut apportée par un dromadaire, arriva à Vez avant son frère, et fut proclatqé souverain, llaran se rendit alors dans le Talilelt, auprès de son neveu Moutey-Achmet, et y forma un parti nombreux. L’empire que Mouhy-Archid avait eu tant de peine à consolider, commença encore une fois à se diviser. Pendant que Mouley-lsmael se faisait reconnaître roi de Fez, son neveu Mouley-Achmet se üt proclamer roi de Maroc, grâce à |a eopnivence du gouverneur de cette ville. Les deqx souverains rivaux eurent une rencontre, en 1673, dans fa plaine de Maroc; la victoire se décida en faveur de Mouley-lsmael, qui avait des troupes plus aguerries; Aobmet fut blessé, et eut de la peine à gagner les moutagues, où il se retira.

Après cette rencontre, Mouley-lsmael s’empara de la ville de Maroc, ou il resta

(i) Cliéuicr, Histoire Je t empire Ju Maroc,

(. III, p. 363.

EMPIRE DE MAROC. 350

quelque temps pour recevoir l'hommage des provinces et des tribus voisines.

Puis il marcha vers les provincesdu nord, et châtia le kaïd Gailand, qui avait levé l’étendard delà révolte; il réprima les troubles qui venaient d’éclater à Fez, à Teza et à Alcassar, et 11e pardonna aux habitants que grâce à l’intercession d’un marabout vénéré, Abd-el-Kader Fessi.

L’année suivante (1674), Mouley-lsmael eut encore à combattre son peveu ; mais celui-ci fut de nouveau défait, et se réfugia dans la province de Drah, pour épier l’occasion de reprendre les armes. Mouley-lsmael alla ensuite châtier quelques tribus berbères qui avaient refusé le tribut. Ces montagnards s’étaient retranchés dans des lieux inaccessibles.

Mais un des généraux de Mouley-lsmael tourna la montagne, avec quatre mille chevaux, pour mettre les rebelles entre deux feux: ils prirent alors la fuite, abandonnant leurs femmes et leurs enfants, qui furent massacrés, et le butin fut distribué aux soldats. De là Mouleylsmael se rendit à Fez, où il exigea des habitants une contribution de cinquante quintaux d’argent , qu’il réduisit , par une grâce spéciale, à trente-trois (1).

En 1675 il arriva à la cour de Mouleylsmael un ambassadeur anglais, qui veuait négocier un traité de paix et de commerce. L’empereur lui ht l’accueil le plus gracieux ; mais , au moment de conclure, un marabout, couvert de haillons, vint lui annoncer que la nuit dernière le prophète lui était apparu, et lui avait ordonné de dire au sultan qu’il l’aiderait à vaincre scs ennemis s’il voulait se refuser à faire la paix avec les infidèles. L’empereur baisa respectueusement la tête du saint homme, et s’excusa auprès de l’ambassadeur sur ce qu’ii ne pouvait pas faire \a paix avec

(1) Le quintal d’argent au Maroc est un numéraire de convention ; sa valeur est d’environ 6,600 francs, quoiqu’un quintal d’argent monnayé vaille plus de 10,000 francs. On voit dans Salluste que l’usage de payer les contributions en Afrique par (in poids déterminé d’argent métallique est très-ancien.

Lorsque Jugurtha, roi de Nuqiidie, réclama la clémence de Home, Métellus , qui commandait en Afrique, exigea de lui nn tribut provisoire de deux cent mille livres pesant d’argent. (Cbénier.)

lui , pour tic pas encourir la disgrâce du prophète.

Dans la même année, Achmet sortit de sa retraite de Drah, et vint, avec une petite troupe d’hommes dévoués , s'emparer de la ville de Maroc. Mouleylsmael était à Salé, lorsqu’il fut informé de l’entrée d’ Achmet à Maroc. Il détacha sur-le-champ un de ses lieutenants pour s’opposer au progrès du prétendant; mais il fut entièrement défait.

Cette victoire fit rapidement accroître le nombre des partisans d’Achmet, et bientôt Mouley-lsmael ne se vit plus en état de combattre son neveu a forces égales. Il se retira alors dans les montagnes pour gagner à sa cause quelques tribus berbères ; il écrivit aux habitants d’Agadir pour les exhorter à lui demeurer fidèles. Mais ils lui renvoyèrent ses lettres sans réponse. Il ne resta à Mouley-lsmael d’autre espoir que dans les chances d’une bataille. Il se. rapprocha promptement de la ville de Maroc ; sou neveu l’attendait. Il y eut un carnage affreux ; Mouley-lsmael perdit plus de trois mille hommes.

Achmet, maîtreduchamp de bataille, ne sut pas profiter de sa victoire ; au lieu de poursuivre l’ennemi, son armée se livra à des réjouissances qui donnèrent à Mouley-lsmael le temps de rallier ses troupes ’ et d’en venir à un second engagement où la fortune se décida eu sa faveur. Achmet se renferma dans la ville de Maroc , où il soutint un long siège avec les débris de son armée. Enfin. grâce à l’entremise de Haran, roi du Tafilelt, Achmet et Mouley-lsmael se réconcilièrent : il fut convenu que le premier garderait la souveraineté de la province de Drah, qu’il abandonnerait Maroc à Mouley-Ismqyl, et qu’il y aurait une amnistie générale. Mouley-lsmael , ne pouvant pas maîtriser ses ressentiments, viola ce dernier article : il saccagea la ville de Fez, et infligea aux habitants les plus indignes traitements.

Quelque temps après, Mabomet-el- Hadji, soutenu par le sultan de Constantinople, fit éclater des troubles dans la province de Chavoia et aux environs de Mcquinez. Moulcv-lsmael marcha contre le rebelle, défit avec, son artillerie des troupes mal disciplinées, et envoya dix mille têtes à Maroc et à Fez ,

L’UNIVERS

pour y être attachées aux murs, en guise de trophées. Ce prince se retira ensuite à Méquinez, pour y jouir des douceurs de la paix.

En 1678 la peste décima les populations de l’Afrique septentrionale , et principalement celles du Maroc. On prétend que ce fléau fit périr plus d’un million d habitants (1).

L’autorité de Mouley-Ismael n’était as encore reconnue par toutes les trius berbères de l’Atlas. Le sultan marcha contre les tribus qui se montraient les plus indépendantes. Celles qui n’étaient pas assez fortes pour s’opposer à ses armes se soumirent , et payèrent le tribu exigé; mais celles qui étaient favorisées par la position des lieux résistèrent au sultan avec tant d’intrépidité qu’il fut forcé de renoncer à son entreprise, et promit de les laisser tranquilles. Cette promesse fut garantie solennellement par le sacrifice d’un chameau, égorgé au pied de la montagne (2). La résistance de ces montagnards re-

(t) Il est à remarquer que la peste se déclare presque toujours à la suite de guerres très-meurtrières, ou après des temps de disette causée par les sauterelles. Cette remarque vient à l'appui de l’opinion que la peste est occasionnée par des matières animales en putréfaction , empoisonnant l’air à de grandes distances. Ce qu’il y a de certain, c’est que dans l'antiquité, où l’on avait la coutume de brûler ou d’embaumer les cadavres , ci* redoutable fléau était infiniment plus rare qu’à notre époque, où cette coutume n’existe plus. On peut même soutenir que les anciens ne connaissaient pas du tout notre peste , et que ce qu'on a traduit par ce nom n’était qu’une espèce de typhus , comme le Xoïpq; ou geste qui ravagea Athènes du temps de Pendes. Enfin , on n’a qu’à comparer les ordonnances des Grecs et des Romains relatives aux sépultures, avec la police des inhumations si déplorables dans les pays musulmans, our se convaincre que la négligence des ommes n’est peut-être pas tout à fait étrangère à la production du fléau qui les décime.

(a) Ces sacrifices sont des serments inviolables, qui paraissent avoir été de tout temps en usage chez les Africains. Annibal, à la veille de combattre Scipion , promit de grandes largesses à ses soldats. Il prit en outre un agneau et pria les dieux de le faire périr s’il manquait à sa parole , comme il allait faire mourir cet agneau. (Tite-Live, I, 3e décad.)

leva le courage des peuples voisins.

Ismaei, pour effrayer les Berbères rebelles, les menaçait de les faire manger par les chrétiens , dont ces peuples s’étaientfait une idée monstrueuse (1). Mais ils se rassurèrent en voyant, disaientils, que les chrétiens avaient la tête, le corps, les bras et les jambes faits comme les autres hommes. L’armée de l’empereur eut à lutter, dans ces montagnes, non-seulement contre des tribus indisciplinables, mais contre des ennemis plus redoutablesencore, le froid, la neige et la famine. Mouley-Ismael perdit dans cette expédition désastreuse la meilleure partie de ses troupes , trois mille tentes et les richesses qu’il avait amassées. Ainsi humilié, il reprit lentement le chemin de Méquinez. A son arrivée dans cette ville, il fit mourir dans d’affreux tourments son principal ministre, Abd-er-Rhaman, accusé de prévarication. Après lui avoir cassé le bras d’un coup de pistolet, il le fit traîner dans son camp, cousu dans une peau de bœuf. Tous ses complices furent taillés en pièces.

Mouley-Ismael eut le premier l’idée d’organiser un corps de troupes permanent, destiné à lui servir en même temps de garde. A cet effet , il fit venir, principalement du Soudan, un grand nombre de nègres des deux sexes. Il les maria, leur assigna des terres, les fit élever dans l’islamisme, les familiarisa avec l’usage des armes, et en fit une excellente pépinière de soldats. Méprisés par les Maures, ils étaient tout dévoués à leur maître; en remplissant leurs obligations , ils se vengeaient en même temps de la haine que les blancs avaient pour eux. C’est par cette espèce de rivalité entre ses soldats et ses sujets , que Mouley-Ismael réussit à soumettre et à contenir pendant un long règne toutes les provinces d’un empire si accoutumé à changer de maître.

A l’exemple d’Amurat, sultan de Constantinople, qui fit bénir par Hadji- Bectaschle corps des janissaires qu’il venait de créer, Mouley-Ismael donna à ses noirs pour patron et pour signal de ral-

(i) Il est à remarquer que les chrétiens du moyen âge avaient , de leur côté , traité les musulmans d’anthropophages.

EMPIRE DE MAROC

liement, Sidi-Boccari , un des commentateurs du Koran , sur le livre duquel il leur fit prêter serment de fidélité (1). De là les noirs destinés au service immédiat du souverain prirent le surnom A’Alboccari. Cette troupe devint la garde particulière de Mouley-lsmael , et il n’en eut jamais de plus fidèle. Ses successeurs ont adopté cette institution , en y apportant toutefois quelques légères modifications.

Mouley-lsmael profita des loisirs de la paix pour faire construire de nombreux palais et embellir ceux qui existaient déjà. Les esclaves chrétiens employés à ces travaux étaient souvent l'objet de ses caprices barbares. Si les briques se trouvaient tropnrtinces,il les faisait casser sur la tête de celui qui les avait fabriquées; tous les ouvriers étaient punis par des peines pécuniaires ou par des châtiments analogues à leur profession.

Pour se distraire , il faisait combattre des criminels avec plusieurs lions qu’il tenait enfermés dans un parc (2). D'autres fois, il faisait démolir ce qu’il avait bâti à grands frais, afin d’occuper les personnes qui étaient auprès de lui, et de ne pas leur laisser le temps de conspirer. Pour peindre l’esprit changeant des hommes, il disait judicieusement que s'il avait une quantité de rats dans un panier, et qu’il ne les remuât pas sans cesse, ils perceraient le panier pour s’en aller.

En 1680, le chevalier de Château-Renaud, chef d’une escadre française, se présenta devant Salé avec dix vaisseaux de guerre, autant pour bloquer ce port que pour tâcher de ménager la paix.

Le kaïd Amar-Habou , qui devait conduire cette négociation, eut plusieurs conférences avec les personnes commises par le commandant français. Ces conférences furent infructueuses , et ne servirent qu’à multiplier les dépenses.

Selon l'usage de la cour de Maroc, on promit tout, mais on ne put convenir de rien.

A la fin de 1680, Mouley-Achmet,

(i) Depuis lors ce livre se porte avec respect dans les armées ; pendant le combat, il est déposé dans la tente du commandant en chef.

(») Chénier, t. III, p. 3 g 5.

neveu d’Ismael, souverain de Drah et de Sous, entreprit de pénétrer dans le Soudan, à la tête d’une armée. Beaucoup de tribus voisines vinrent se joindre a lui. Dans la traversée du désert de Sahara, il eut beaucoup a souffrir de la disette d'eau, et plus de quinze cents hommes périrent dans les sables mouvants. Arrivé dans le Soudan, Achmet mit le siège devant Tagaret. Les noirs renfermés dans cette place, n’ayant que des piques à opposer à des armes à feu, se rendirent à discrétion. Le vainqueur y trouva, dit-on, de grandes ri« ehesses, et une immense quantité de poudre d’or; il en chargea cinquante chameaux. Il exigea du roi du Soudan un tribut de dix mille esclaves noirs.

De retour à Taroudant, il en fit remettre une grande partie à son oncle, auquel il s’empressa d’annoncer lesuccèsdeson expédition.

Mouley-lsmael, ayant échoué dans une tentative d’envahir la régence d’Alger, se rabattit sur les principales places de la côte. Il investit Mamora , fort mal défendue par les Espagnols depuis la mort de Philippe IV. Cette place, malsaine à cause des marais du voisinage, se rendit sans résistance, et livra toutes ses munitions, y compris près de cent pièces de canon. Tanger tomba de même au pouvoir d’Ismael. Cette place, dont l’occupation était plutôt une charge qu'un avantage pour l’Angleterre, avait déjà été abandonnée en 1684. En se retirant, les Anglais avaient fait sauter le môle et les fortifications que Charles II avait fait construire. Mouley-lsmael trouva donc là une conquête facile. El -Araiche soutint un siège de cinq mois; enfin cette ville se rendit, en 1689; sa garnison fut échangée à raison de dix Maures contre un chrétien. Les tentatives de l’empereur pour s’emparer de Ceuta échouèrent devant Ira forces mieux organisées des chrétiens.

Sur ces entrefaites, le chevalier de Château-Renaud vint de nouveau mouiller dans la rade de Salé, avec une escadre de quatre vaisseaux. Il renoua les négociations concernant le rachat des esclaves. Mouley-lsmael invita Louis XIV à lui envoyer une personne de confiance pour traiter d’affaires , tandis qu’il offrait lui-même d’envoyer un ambassa-

joogle

L’UNIVERS

deur à la cour de France. Sur cette invitation, Louis XIV dépêcha Saint-Oln» à Méquinez. Mais cette mission fut sans résultat, soit quedesdeux côlésou ne sût pas pénétrer ses intimes pensées, soit qu’on ue voulût rien sacriGer a certains préjugés dominants.

Ce fut à cette époque qu’eut lieu la fameuse demande en mariage, pour l’empereur de Maroc, de la princesse de Conti (mademoiselle de Blois), fille naturelle de Louis XIV et de mademoiselle de la Vallière. Cette demande fut faite a M. de Pontchartrain par Abdella Ben- Aissa, envoyé du chérit auprès du roi de France. Ben Aïssa,dans les cercles de la cour, avait eu l’occasion de voir et d'admirer la princesse, dont il fit à son maître un tableau séduisant.

« Je lui avais fait le portrait de cette princesse, dit l’ambassadeur marocain en parlant de Mouley-Ismael, et lui en avais raconte les tnervçilles et la modestie admirable qu’elle garde envers son frere, monseigneur le Dauphin ; de son bel esprit, de son air royal, et de sa parfaite intelligence aux exercices du bal et des instruments de musique que nous vîmes une nuit au Palais-Koyal, chez le prince leur oncle, Monsieur, où M. de Saint-Olon me mena. J’ai parlé des grandes honnêtetés que j’ai reçues de ce prince, et des manières civiles et charmantes qu’ils observaient les uns envers les autres en notre présence. Nous avons fait l’éloge de tout cela, et une description au roi notre maître; tellement que cela lui est demeuré gravé dans l’esprit, et qu’il y pense avec soin et inquiétude. Sur quoi il m’a dit : « Il faut que tu écri- « ves au vizir Pontchartrain, ton ami, « afin qu’il demande pour moi en man riage au roi son maître cette princesse « sa fille, sœur du Dauphin, a part sa <■ mère, qui n’a point d’époux à présent. « Notre roi la prendra pour femme se- « Ion la loi de Dieu et de sou prophète « Mouhammed, assurant qu’elle restera « dans sa religion, intention et manière « de vivre ordinaire. Elle trouvera en « cette cour tout ce qu’elle désirera qui • pourra lui faire plaisir selon Dieu et « justice, s'il plaît a Dieu (l). »

Mouley-Ismael, qui faisait tenir ce lau-

(i) Journal manuncui de Satnl-Olon.

gage à son ambassadeur, n’avait point ose faire directement une démarche dont il ignorait le succès. II écrivit donc au rm du France par la même voie, mais sans faire la moindre mention de ce qu’il avait le plus eu vue. 11 se contentait de demander à [.nui- XIV a upe cotte d'armes à la liougrine , de celles que les Arabes portaient avant que l’on eût inventé l'usage de la pfludçe , et en même temps les livres arabes qui étaient en France, et dont qp pe se servait pas ; car ces livres pouvaient servira l’échange des esclaves. »

Le tonaffectueux de cette lettre, joint à la réserve observée surl’articlele plus essentiel, « servit, ajoute Saipt-O.lop , de diverlissementàlacour pendant quelques jpurs, et donna lieu à quelques vers et couplets de chansons assez jolis sur ce sujet (t). Cependant, çqptmeon pe jugea pas qu’uue semblable proposition méritât quelque réponse, on peripit seulement au sieur Jourdan , correspondant de Beu-Aïssa, de mander à çelui-ci qu’il n’avait osé faire voir g la cour des lettres si peu convenables à la religion, à la piété du roi , et à |a différence de mœurs et coutumes dea deux nations; et que quaud le ro; de Maroc sçrgit assez touché des vérités du christianisme ppr l'embrasser, il serait alors en droit eaucoup plus apparent de sp (pire écouter (2). »

Les troubles qui éclatèrent ep Çspagne après la piort de Charles II donnèrent à Mouley-Ismael l'espoir de

(i) Le duc de Nevcrs fit à cette occasion une pièce de vers qui a été insérée dans le Nouveau Siècle de Louis XÎV (Paris , ■ 7qî, t. IV, p. i33); et J. B. Rousseau composa les vers suivants :

Votre beauté, grande princesse,

Porte les traits dont elle blesse,

Justin es aux plus sauvages lieux ;

L'Afrique avec vous capitule.

Et les conquêtes de vos yeux Vont plus loin que celles d'Hercule.

Ce couplet de Périguy fut composé dans la même circonstance :

Pourquoi refusez-vous l'hommage glorieux D'un roi qui vous attend , et qui vous croira belle ? Puisque l'hymen à Maroc vous appelle.

Partez ; c est peut-ôlre en ces lieux Qu’Il vous garde on amant Mêle.

(a) Journal n^aiiuscrit de Saint-Olon ;Thoinassy, Relations de la France avec le Maroc, p. i73etbuiv.

EMPIRE DE MAROC

s'emparer de Ceuta, dont il avait jusqu’alors vainement essayé de se reuiire maître. Il fit construire, aux environs, des maisons pour les chefs de corps , des cabanes pour les soldats, et ordonna de reprendre le siège. Les Marocains tenaient Ceuta depuis vingt ans bloqué, lorsque Philippe V se détermina a leur faire une guerre sérieuse . En 1 720, le roi d’Espagne fit passer en Afrique une armée sous les ordres du marquis de Lède. L’armée espagnole attaqua celle des Marocains par le centre, en même temps que les vaisseaux l'incommodaient par les flancs avec tant de succès , qu’ils la mirent en désordre. Depuis cette époque, les Espagnols ne furent troublés qu’à de rares intervalles dans la possession de Ceuta.

Mouley-Ismael nourrissait depuis longtemps le projet de s’emparer de la régence d’Alger. Mais il lut encore malheureux dans l’entreprise qu’il tenta; son armée fut battue par les Algérieus. Ce prince, d’un âge déjà fort avaueé, justifia par son exemple ce mot énergique de Frédéric le Grand : « La fortune est une courtisane, qui aime les jeunes gens et tourne le dos aux vieux. » Aux échecs qu’éprouvèrent ses armes vinrent s’ajouter de nombreux chagrins domestiques. Des intrigues de sérail, fomentées par des femmes rivales, et particulièrement par Léla Zidana , amenèrent la mésintelligence entre le père et son fils Mouley-Mahomet- Ce dernier parvint à réunir quelques partisans , et se déclara rebelle. Mais sa troupe fut défaite , et lui-méme subit nu châtiment atroee. Lorsque ce griuce demanda pardon de ses fautes , son père lui présenta la pointe de sa lance. Igraael, inflexible, présida lui-même au supplice d’un 111$ qu’il avait chéri (1); il ordonna à deux hommes de le saisir, et à uu boucher de

(i) Mouley-Mahomet était fils d’une esclave géorgienne que l'empereur avait achetée à Alger. Celte femme, d'une grande beauté, exerça uu certain ascendant sur l’esprit indomptable d’Ismael. Elle fut étranglée par I,èla Zidana, femme noire, jalouse de sa rivale. C’est ce qui explique la haine mortelle que Mouley-Mahomet avait jurée à la meurtrière de sa lucre ; L’empereur et Mouiey- Zidan, fils de Léla Zidana, furent plus tard enveloppés dans cette haine.

lui couper le poignet droit. Celui-ei refusa, préférant, disait-il, la mort à l’action sacrilège de tremper sa main dans le sang d'un chérif. L’empereur, irrité de ce refus généreux, trancha luimême la tête au boucher ; il en appela un autre qui exécuta ses volontés, et coupa la main et le pied droit à Mouley- Mahomet. « Hé bien, malheureux, lui dit alors Ismael, à prcseut connais-tu ton père ?» A ces mots, il prit un fusil, et tua le boucher qui avait coupé la main et le pied à son fils. Mahomet , malgré la douleur qu’il éprouvait , ne put s’empêcher de taire observer l’inconséquence atroce d’uu souverain qui tue celui qui exécute ses ordres comme celui qui refuse de lui obéir. On plongea dans du goudron liquéfié le bras et la jambe de cet infortuné prince, pour arrêter l’hémorragie; et l’eqtpereur, souillé du sang de son fils, ordonna à ses gardes de le porter vivant g Méquinez , sous peine de la vie (1). Mahomet mourut treize jours après la mutilation de ses membres. Son père lui fit élever un superbe tombeau , qui conserve à la postérité le souvenir d’un acte barbare.

Mouley-Zidan, débarrassé d’un frère rival , se” crut assez fort pour prétendre au pouvoir suprême. Chargé du commandement de l’armée, il commettait dans les provinces , surtout dans celle de Sous, des exactions de toutes sortes afin d’accumuler des trésors et d’acheter des hommes. Le père eut bientôt lieu de se repentir d’avoir mis sa confiance en un pareil fils; il chercha, sous divers prétextes, à l’attirer auprès de lui, à Méquinez; mais en vain. Rien au courant des intrigues de sérail , il resta même sourd aux invitations de sa mère, à laquelle l’empereur avait fait croire qu’il qtait malade. Quelque temps après, on trouva Zidan étouffe entre deux matelas. Le corps de ce prince fut porté de Taroudant à Méquinez, par ordre de sa mère; on lui éleva un magnifique mausolée, qui sert encore aujourd’hui d’asile aux criminels. Mouley-Ismael lit venir les femmes qu’on accusait d'avoir tué son fils. Léla Zidana les sacrifia à sa vengeance ; elle traita trois de ces femmes avec uu raffinement d’atrocité luouïe :

(i) Chénier, tqgm III, p. \i'i-

L’UNIVERS

elle leur fit couper les mamelles et les leur fit manger avant de les étrangler.

Après la mort de Zidan, Abd-el-Mélek.son frère, reçut, en 1721, le gouvernement de la province du sud, et se conduisit d’abord avec sagesse. Mais l'éloignement de la résidence de l’empereur le rendit bientôt hardi ; et il commença à agir en maître absolu , en refusant d’envoyer à son père le tribut de la province. L’empereur, auquel le grand âge ne permettait plus de franchir les déserts pour faire respecter son autorité, écrivit à son fils des lettres pleines de tendresse pour l’engager à revenir à la cour, en lui insinuant que c’était pour lui céder le trône. Sur le refus d’Abd-el- Mélek de se rendre à Méquinez, Mouley- Ismael désigna Achmet-Deby , son cadet , pour successeur à l’empire.

L’empereur mourut enfin le 22 mars 1727, âgé de quatre-vingt-un ans, après en avoir régné cinquante-quatre. Ce prince, habile politique, actif, bon guerrier, a terni l’éclat de son règne par de nombreux actes de cruauté. Il avait une quantité prodigieuse de femmes, et il ne savait pas lui-méme le nombre exact de ses enfants. Les mâles étaient, dit-on , au nombre de huit cents , et l’on voit encore dans le Tafilelt toute une population de chérifs qui sont les descendants de Mouley-Ismael, de ses frères ou de ses aïeux. Les gens du pays racontent que le dernier enfant de ce souverain naquit dix-huit mois après la mort de son père, et que les talebs décidèrent que la douleur de l’enfantement avait changé, à cet égard, l’ordre de la nature (1).

Mouley-Àchmet-Deby succéda à Mouley-Ismael, au préjudice de sesfrères aines Abd-el-Mélek et Abd-Allah. Se trouvant à Méquinez à la mort de son père, il profita de cette circonstance pour gagner les chefs de la garde noire el les grands officiers de la cour : il leur fit distribuer des sommes d'argent considérables.

Mouley-Achmet avait trouvé dans le trésor que son père avait amassé des valeurs de plus de cent millions de francs. Ce prince négligea le soin des affaires , et ne s’occupa que de ses plaisirs. En se livrant à la boisson , con-

(i) Chénier, t. III, p. 410.

trairement aux préceptes de Mahomet, il s’aliéna l’affection des croyants. Pour faire cesser les murmures, il réduisit les impôts à la perception du dixième des revenus, prescrit par la loi du prophète. Mais cette sage ordonnance ne produisit pas l’effet espéré : les kaîds , se prévalant de la faiblesse du gouvernement, ne firent qu’augmenter leurs extorsions, et déterminèrent l’explosion d’un mécontentement général. Quelques provinces se déclarèrent pour Abd-el-Mélek , plus rigide observateur de l’islamisme. Pour conjurer l’orage , Mouley- Achmet redoubla ses libéralités en verssa milice prétorienne, la garde noire, qui détestait les Maures autant pour le moins que les Maures méprisaient les noirs enfants du Soudan. La guerre civile éclata. Les provinces du midi arborèrent, les premières, l’étendard de la révolte. Les habitants de Fez et de Tétouan se soulevèrent, et chassèrent leurs gouverneurs. L’insurrection eut lieu dans des points trop nombreux et trop éloignés, pour être à même de la contenir avec l’armée la plus dévouée. Abdel-Mélek se dirigea sur la ville de Maroc, déclarant que s’il parvenait à l’empire il n’aurait jamais de noirs à son service. Cette déclaration imprudente inspira aux noirs un courage de désespérés, car il s’agissait non-seulement de combattre pour leur roi , mais pour euxmémes. Une bataille acharnée s’engagea sous les murs de Maroc : les troupes d’Abd-el-Mélek furent entièrement défaites. Cette victoire arrêta soudain les progrès de l’insurrection.

Malheureusement Mouley-Achmet se replongea dans les excès les plus crapuleux , et devint indifférent à tout ce qui l’environnait. On raconte qu’un jour, étant à la mosquée, il était si ivre que dans le moment où il se prosternait, d’après le rite musulman , il vomit tout son vin, ce qui causa le plus grand scandale. Les choses en vinrent au point que les soldats eux-mêmes se joignirent aux Maures, pour mettre sur le trône Abd-el-Mélek , alors retiré à Sous. Ce prince arriva à Méquinez le 10 avril 1728 ; il déposa son frère , et l’exila dans le Tafilelt. Mais Abd-el-Mélek se conduisit avec tant de dureté et d’injustice, qu’on se repentit bientôt de l’avoir pro-

EMPIRE DE MAROC

clamé empereur. Mouley-Achmet.au bout de trois mois . fut rappelé de l’exil par un parti nombreux. Les deux frères se-livrèrent une guerre ouverte ; Mouley-Achraet vint investir Fez, où Abdel -Mélek s’était renfermé. Les habitants, mal approvisionnés, demandèrent à capituler. La seule condition qu’Achmet leur imposa fut de lui livrer son frère. Abd-el-Mélek fut donc livré au vainqueur, qui le fit étrangler. Peu de jours après cette exécution, Mouley- Acnmet mourut lui-méme, en marsl729, par suite d’une hvdropisie.

Son frère, Mouley-Abdallah, s’empara du trône au mépris des droits légitimes de Mouley-Bouffer , fils de Mouley- Achmet. Ce prince était à la fois cruel et généreux jusqu’à la dissipation. Six fois déposé , six fois remis sur le trône , il fut, dans les premières années de son règne , le jouet des caprices de la fortune , de l’inconstance des peuples et de l’indiscipline de la troupe. Mouley-Bouffer, son neveu , voulut lui disputer la couronne ; mais n’ayant pour la défendre qu’un marabout et quelques soldats fanatisés, son parti fut bientôt défait par la milice noire; il fut lui-méme pris avec le marabout, son conseiller. Mouley-Abdallah pardonna à son neveu , et lui rendit la liberté. Mais quant au marabout, il lui trancha la tête, bravant les préjugés d’un peuple superstitieux et ignorant.

Mouley-Abdallah se fit détester par ses actions sacrilèges et cruelles. Il mit à mort, sous les plus légers prétextes, une multitude d’habitants de Méquinez , « Mes sujets, disait-il, n’ont d’autre droit à la vie que celui que je leur laisse, et je n’ai pas de plus grand plaisir que celui de les tuer moi-même. »

En 1730 les tribus des montagnes de Tedla se soulevèrent. L’empereur marcha lui-même contre ces Berbères indomptables; mais, vaincu dans plusieurs engagements , il ne ramena à Méquinez qu’environ le dixième de ses troupes. Cette défaite ne le rendit que plus sanguinaire : il égorgea de sa main plusieurs soldats auxquels il reprochait d’avoir manqué de courage.

Deux ans après les montagnards des environs de Tétouan se soulevèrent à leur tour. Retranchés dans des lieux inaccessibles , ils attendaient de pied

ferme l’armée envoyée pour les combattre. Cette armée , composée de trente mille hommes, fut entièrement mise en déroute ; la tente royale tomba au pouvoir des rebelles.

Mouley-Abdallah fut également malheureux dans une expédition entreprise pour châtier les provinces du midi, qui s’étaient aussi soulevées. La milicenoire, enrichie par les libéralités calculées des empereurs , montra elle-même quelques velléités de révolte. Pour conjurer l’orage Abdallah conçut le plan de faire périr les principaux'officiers des noirs. Mais le secret fut éventé; justement irrité, ce corps prétorien déposa publiquement Mouley-Abdallah, le 29 septembre 1734, et porta sur le trône Mouley-Ali, l’un de ses frères.

Mouley-Abdallah se réfugia dans les montagnes avec six cents cavaliers, laissant sa mère, ses femmes et ses enfants à la merci de ses ennemis. Il parcourut la chaîne de l’Atlas , depuis Méuinez jusqu’à Taroudant, et trouva es partisans partout où la milice noire était exécrée.

Mouley-Ali était dans le Tafilelt quand il reçut la nouvelle de son avènement. 11 arriva à Méquinez en octobre 1735. Malheureusement ce prince était pauvre; il trouva le trésor épuisé, et ne

fiut payer sa dette à la milice cupide qui 'avait proclamé. La mère d’Abdallah, femme fort vénérée des Maures (elle avait fait le voyage de la Mecque-) , saisit l’occasion pour rétablir son fils sur le trône : elle promit trente ducats à chaque soldat qui l’aiderait dans ses projets. Mouley-Abdallah fut rappelé en mai 1736. Mouley-Ali se retira dans les environs de Hemcen avec quarante hommes qui voulaient partager son sort.

Mais Abdallah ne voulut accepter de nouveau le pouvoir qu’à la condition que les noirs lui livreraient Selim-Douquelli, leur général, et il leur promit une récompense de quatre cent mille ducats. Quelque avides d’argent que fussent ces prétoriens, ils refusèrent de livrer leur chef; craignant sans doute our leur propre sécurité, et voyant les ésitations de ce prince, ils proclamèrent Mouley- Mahomet-Ouled-Ariba.

Mouley-Abdallah fut déposé presque le jour même qu’il fut rappelé à l’empire.

L’UNIVERS

Cette élection précipitée fit naître la discorde parmi les soldats : ou en vint aux armes, et le parti de Mouley-Abdallah ayant prévalu, celui-ci fut proclamé pour la troisième fois, avant l’arrivée de Mouley-Mahomet. Ce prince fut obligé de s'arrêter en route.

Les soldats implorèrent la grâce de leur général. Celui-ci s’était réfugié dans un asile sacré; il en sortit sur la parole de l’empereur. Il fut conduit à Teza , et, couvert du drap du sanctuaire où il s’était retiré, il se prosterna devant Mouley-Abdallah. Ce prince baisa respectueusement le drap du sanctuaire; puis l' ôtant brusquement, il plongea sa lance daus le corps dé l'infortuné général.

Cette violation de la parole ef du droit d’asile excita une indignation géhérale.

Mais les soldats noirs étaient encore plus cupides que religieux. Mouley-Abdallah ne pouvant pas leur remettre sur-lechamp les sommes qu’il leur avait promises , demanda un délai de deux mois.

Ce terme expiré, ils réclamèrent leur argent, comme une dette. Abdallah demanda un nouveau délai. Les noirs lui reprochèrent alors tous ses méfaits. Enfin, les murmures de cette milice turbulente le déterminèrent à s’évader et h sè réfugier dans les montagnes. Instruits de la fuite de leur souverain, les noirs nommèrent de nouveau , en octobre 173G, Mouley-Mahomet, à la sollicitation des habitants de Fez, qui s’engagèrent à payer pour ce prince les quatre cent mille ducats qu’ Abdallah leur avait promis.

Le premier soin de Mouley-Mahomet fut d’envoyer une armée pour combattre son rival. Mais cette armée fut repoussée par les Uerbères , retranchés dans leurs montagnes.

D’un autre côté, les habitants de Fez n’ayant pas tenu parole, les soldats, plus occupés de leurs intérêts que du maintien de l’autorité souveraine, ne dissimulèrent plus leur ressentiment.

Mouley-Mahomet aiina mieux résigner le pouvoir que s’exposer aux caprices de cette milice indisciplinée. Les noirs nommèrent à sa place, en 1738, son frère Mouley-Zin-Lahabdin. Ce prince ue régna qu’un instant. Mouley-Abdallah fut proclamé empereur , pour la

quatrième fois, par les provinces du sud. Les noirs ratifièrent, quoiqu’à regret, cette élection. Cependant leur mécontentement ne tarda pas à se manifester; la mère de Mouley-Mustadi , qui entretenait des négociations avec leur général, les disposa en faveur de son fils : Mouley-Mustadi fut proclamé empereur en 1740, et MouHey Abdallah reprit encore le chemin dés montagnes.

Mouley-Mustadi , pour se soustraire aux caprices des soldats, attira dans ses intérêts les gouverneurs des provinces du nord. Cette conduite inspira de la jalousie aux troupes, qui, pour ne pas donner à Mouley-Mustadi le. temps de renforcer son parti, rappelèrent pour la cinquième fois Mouley-Abdailah.

Cette déposition ne se fit pas aussi tranquillement que les autres : il y eut des rencontres sanglantes entre les deux partis opposés. Mouley-Abdallah , sontenu par les noirs et par les Ludaya, l’emporta sur la ligue des provinces du nord. Moulcy-MuStadi, sans renoncer au trône, se retira à Arzille , où il faisait un commerce corisidérable en grains avec la côte d’Espagne.

L’empire fut alors un instant divisé entre Mouley-Mustadi et Mouley-Abdallah. Cette division fit naître une guerre civile, qui se concentra surtout dans les villes de Ràbat et de Salé, séparées l’une de l’autre par une rivière. Salé avait reconnu MUstadi; Rabat tenait pour Abdallah. Mustadi assiégea Rabat pendant quatorze mois, et n’ayant pu réduire cette place, il se retira à Tedla. Impuissant à résister à la faction des noirs et à rétablir la tranquillité dans un empire constamment agité, il renonça au trône , et se retira de nouveau à Arzille, où il continua son commerce avec l’Espagne.

Mouiey- Abdallah resta pour la sixième fois maître de l’empire. Pour ne plus devenir le jouet des noirs, il résolut d’anéantir cette milice cupide. Il leur suscita donc des querelles avec les montagnards, et ménagea des intrigues secrètes pour les rendre odieux aux provinces. Sous prétexte de contributions forcées , il mettait les noirs en rapport avec les Berbères qui les détestaient.

D’intelligence avec ces montagnards.

EMPIRE DE MAROC

Mouley-Abdallah envoyait des troupes affidées pour mettre les noirs entre deux feux, et les sacrifiait ainsi à sa vengeance et à son repos.

Par cet affaiblissement de la milice noire, l’empereur demeura paisible possesseur du trône jusqu'à sa mort. Il fit sa résidence alternativement a Méquinez et à Maroc. Il construisit près de Fez le palais d’Arbiba , où il passa les dernières années de sa vie.

Ce prince avait hérité du caractère cruel et capricieux de Mouiey-Ismarl.

Cependant plus généreux que son père , et moins esclave des préjugés de la religion, il ne l’imita pas dans son éloignement pour les Européens. Il conclpt la paix avec les Hollandais et les Anglais, qui depuis longtemps faisaient presque exclusivement le commerce de l’Europe.

Il s’éleva plusieurs factoreriesa Tétouan, Salé, Sali et Sainte-Croix, et les commerçants y jouissaient de quelques droits.

La peste , qui avait décimé les populations du Maroc sous le règne de Mouley-Ismael , fit encore de nouveaux ravagés sous celui de Mnuley-Abdaliah; elle se manifesta en 1752, par les communications avec Alger et Tunis, où elle avait été apportée de Constantiuople.

Nous devons ici dire un mot du fameux duc de Riperda, dont l’histoire romanesque se rattache au règne de Mouley-Abdallah. Le duc de Riperda avait été ministre de Philippe V, roi d’Espagne. Après sa disgrâce, il se vit expose à toutes les vicissitudes du sort. S’étant échappé de la prison de Ségovie,il passa en Angleterre et en Hollande. De là il se rendit en 1732 à la cour de Maroc, à l’instigation de l’ambassadeur marocain, avec lequel il avait fait connaissance a la cour de la Haye. Plein d’animosité contre le cabinet de Madrid , il forma le projet d’aSsiéger Ceuta , et il mit tout en œuvre pour faire agréer son projet par l’empereur; mais Mouley-Abdallah était trop occupé n affermir son autorité pour écouter les propositions de Riperda. Ce duc entra ensuite dans les idées du baron de Neuhoff, qui, sou< le nom de Théodore , fut un instant roi de Corse. Il fit bien des voyages à Méquinez pour engager l’empereur de s'unir aux Tu-

nisiens , disposés à soutenir cette monarchie naissante; mais on ne lui donnait des espérances que pour attirer des présents, et on ne s’embarrassait guère de ses vues politiques.

« Il n’est pas vrai, dit Chénier, que le duc de Riperda se soit fait mahométan, ni qu’ii ait jamais commandé les armées de Maroc, comme quelques écrivains l’ont annoncé; des gens du pays qui l’ont particulièrement connu m'ont assuré qu’il a terminé à Tétouan sa vie et son roman à la Un de 1737, sans avoir changé ni d'habit ni de religion (1). »

Usé par les tribulations de son règne, Mouley-Abdallah mourut le 12 novembre 1757, à Fez. Chénier cite plusieurs traits pour dépeindre le caractère de ce prince. Abdallah tua un jour deux marabouts qui s'annonçaient à lui comme des saints. « Vous n’êtes pas des saints, leur dit-il , vous êtes des imposteurs qui, abusant de la superstition des peuples , venez ici pour espionner. » A ces mots, il leur tira un coup de fusil a chacun . et les étendit morts à ses pieds. — Un santon vénéré lui représenta un jour combien sa façon de vivre était contraire à la loi de Manomet. * Le prophète, lui dit-il, m’a ordonné lui-méme de venir vous faire çette représentation de sa part. — Et leprophète, luidit Abdallah, t’a-t-il dit comme je te recevrais? — Il m’a dit, lui répliqua le santon, que vous seriez touché de ce qu’il m’a ordonné de vous dire , et que vous en feriez votre profit. — Il t’a trompé, » lui dit l’empereur en le tuant d’un coup de fusil ; et il ne permit pas même qu’il fût enterré.

Un kaïd, coupable d’insubordination , se rendit à Méquinez pour implorer la clémence de l’empereur. Mouley-Abdallah lui fit couper la tête ; il ordonna ensuite de servir à dîner aux officiers qui avaient accompagné ce kaïd , et de mettre sur le couscous cette tête encore dégouttante de sang, pour leur graver dans la mémoire le châtiment d'une insubordination.

Mouley-Abdallah ne laissa qu'un fils, Sidi- Mahomet, qui lui succéda. Sidi-Mahomet avait été longtemps gouverneur de Safi , où il avait eu l’occasion défaire

(i) Chénier, RecUercltes sur fa Maures , t. 111, p. 450.

L’UNIVERS

connaissance avec plusieurs négociants européens ; et vers la fin du régné de son père , il avait été chargé de l’administration de l’empire. Il avait ainsi appris à commander et à faire respecter ! son autorité. Son avènement au trône eut lieu sans aucune opposition.

i Sidi-Mahomet s’occupa d’abord des moyens de rétablir promptement l’état des finances, fort délabré. Voyant dans le commerce sa principale source de revenus , il se mit à traiter avec les puissances de l’Europe (1). Pour faciliter les relations commerciales , il jeta les fondements de Mogador (2); en octroyant quelques privilèges, il encouragea les négociants étrangers à faire construire des maisons dans cette nouvelle cité, munie d'un excellent port. Il rétablit les forteresses d’El-Araiche et de Rabat, et embellitces villes de quelques édifices et marchés publics. Aimant l’architecture, il fit venir des ouvriers européens pour agrandir son palais de Maroc et y ajouter quelques pavillons. En 1773, il commença à bâtir la ville de Fédale, mais il ne l’acheva pas.

Les vues politiques de l’empereur firent multiplier les établissements de commerce : il s’en éleva à Sainte-Croix, à Mogador, à Sali, à Rabat, à El-Araiche et à Tétouan. Sidi-Mahomet augmenta successivement les douanes, dans l’espoir d’augmenter ses revenus; mais ses entraves fiscales firent ralentir le commerce. Enfin , il se fit lui-méme commerçant, ce qui augmenta le mal, car il n’y eut plus alors aucune liberté dans les transactions : forcés tour à tour d’acheter et de vendre leurs effets au prix que le souverain voulait y mettre, les négociants devinrent eux-mêmes ses agents , et se transportèrent dans les divers ports qui leur étaient arbitrairement assignés. La production fut tuée par la spéculation : l’industrie et l’agriculture, ces deux grandes artères du commerce, furent presque anéanties.

Pour relever l’industrie agricole, Sidi- Mahomet exécuta, en 1766, ce qu'aucun

(i) Voyez pag. »85.

(a) Cetle ville, «ne des plus importantes de l’empire de Maroc, fut construite d’après les plans d’un ingénieur français, qui s’appelait Cornut,

de ses prédécesseurs n’avait osé faire.

On se rappelle que la loi du prophète défend aux musulmans de vendre du blé aux infidèles. Il convoqua une assemblée d’imans, et leur soumit une question de la plus haute gravité pour un prince musulman. « J’ai besoin, leur dit-il, d’armes et munitions pour la défense de notre religion , et en les faisant acheter j’épuise le trésor de l’État; seraitil contraire à la loi de se les procurer en échange des droits sur l’exportation du blé qui est superflu à nos besoins et qui se gâte dans nos silos? » L’assemblee, applaudissantau discours de l’empereur, vota pour la légitimité de l’échange.

L’exportation du blé fut d’abord permise contre des canons et de la poudre ; puis, elle fut aussi permise pour de l’argent, car avec de l’argent on a des armes et des munitions. L’empereur amassa, dans peu de temps, un grand nombre de canons, de mortiers, de bombes, et quelques millions d’argent ; par la vente du blé, lés provinces furent aussi à même de payer les impôts; enfin, souverain et sujets furent, ce qui est rare, contents de leurs opérations. Le prophète seul aurait pu s’en plaindre.

Sidi-Mahomet eut soin de nommer au gouvernement des provinces des kaids d’une probité reconnue. Il eut pour principal ministre Mouley-Dris , homme éclairé et tout dévoué à son maître. Ce ministre mourut en 1 772, par suite' d’un usage immodéré d’hachicne.

Après s’étre bien approvisionné d’armes et de munitions, l’empereur se disposa, au commencement de 1769, à faire le siège de Mazagan, occupé par les Portugais; cette place se rendit au mois de mars delà même année. Enhardi par ce succès, il médita des projets plus ambitieux. Il rassembla, dans le centre de l’empire , des troupes, de l’artillerie et des munitions, et après avoir déguisé ses vues sous des prétextes d’hostilité, tantôt contre la ville de Fez, tantôt contre les montagnards, il se mit en marche pour faire le siège de Melilla, préside espagnol. « Je ne suis, disait-il, en paix avec mon ami Don Carlos que par mer; mais nous ne le sommes pas par terre. » Le siège de Melilla occasionna des dépenses, et fit éprouver des obstacles qu’on n’avait pas prévus. L’empe-

EMPIRE DE MAROC

reur se vit forcé de l’abandonner, et Mais l’emperenr n’oublia pas la conpour détruire l’impression fâcheuse que duite audacieuse des noirs. Il prit sésa retraite pouvait faire sur l’esprit rieusement des mesures pour affaiblir des peuples, on fit répandre le bruit que cette milice turbulente , dont son père roi d’Espagne devait remettre Meiilla avait si souvent éprouvé l’inconstance dès qu’il serait parvenu à assoupir la et l’insatiable cupidité. En 1780 il confermentation des moines, qui avaient gédia une partie de ces étrangers; pour manifesté une grande répugnance à la déguiser son projet, il les fit partir par cession de cette place. Un changement détachements, sous prétexte de les candans les affaires amena plus tard des tonnerdans les provinces; puis envoyant explications entre les deux cours, et la un contre-ordre par des détachements paix se rétablit en 1780. - plus forts, il lesüt désarmer, et leur assi-

Le règne de Sidi-Mahomet, quoique gna des terres dans différentes contrées moins agité que celui de ses predéces- assez éloignées les unes des autres pour seurs , ne fut pas exempt de révolutions, n’avoir rien à craindre de leur intelligen- En 1778, un marabout, exalté par le ce. De cent mille noirs armés il ne resta fanatisme et l’ambition , partit du sud , bientôt plus que quinze mille hommes, berceau des anciennes dynasties, avec Sidi-Mahomet témoignait la plus un grand nombre de sectateurs enthou- grande bienveillance aux résidents fransinstes. çais, et faisait le plus souvent droit àleurs

Ces visionnaires, au nombre de trois réclamations. Il affranchit en 1784 les mille, vinrent à Maroc annoncer à Sidi- naufragés dont Saugnier nous a laissé la Mahomet la fin de son règne. Ils n’avaient relation (l). Au milieu de ses préoccupour armes que des bâtons, qui, par une pations politiques, il ne cessa jamais intervention surnaturelle, devaient se d’agir avec énergie et prudence. Il avait changer en fusils , tandis que les armes créé une marine et formé une vingtaine de leurs adversaires se métamorphose- de bâtiments corsaires de dix-huit à raient en bâtons. La prédiction ne s’ac- cinquante canons , parmi lesquels on complit pas; ces illuminés furent mas- comptait onze frégates. Les Maures sacrés par une poignée de soldats, et avaient repris leurs courses de mer, et leur chef, qui s’était réfugié dans une s’aventuraient jusqu’à la latitude de mosquée, fut arraché de son asile , con- Belle-Ile.

duit devant l’empereur, et mis à mort Dès l’année 1777 l’empereur deMaau sortir de l’audience. roc s’était accordé avec Louis XVI

L’épuisement du trésor avait obligé pour abolir l’esclavage entre chrétiens et l’empereur d’ordonner de nouveaux im- musulmans. C’est depuis lors qu’il inpôts. Les noirs, dont la solde était ar- troduisit encore dans ses États un grand riérée, éclatèrent en murmures, s’em- nombre de réformes et d’améliorations , parèrent de la ville de Fez, et offrirent dont la plupart étaient empruntées à la l'empire à Mouley-Ali , fils de Sidi-Mo- civilisation européenne. Il s’entoura hamet. Mouley-Ali refusa cette offre, et d’hommes de talents , esclaves chrétiens se retira à Rabat. Les noirs appelèrent ou renégats. La Suède et le Danemark alors au trône Mouley-Yézid, qui ne lui fournirent des architectes, des peinmontra pas le même scrupule. Mais ce très, des jardiniers. Le Marseillais Saprince n’avait ni argent ni crédit; c’est muel Sumbel fut longtemps premier ce. qui fit avorter rémeute. Sidi-Moha- ministre de Sidi-Mahomet. En 1784 met accourut de Maroc sur le théâtre deux cent cinquante Français, commande la révolte. Les habitants de Fez et dés par un chapelier de Paris, nommé de Méquinez, qui avaient trempé dans Boiselin, vinrent se mettre au service le complot des noirs , firent des protes- du Maroc ; ils composèrent la garnison tâtions de dévouement et de soumission de Mogador, sous le commandement réitérées. L’empereur dissimula sa co- immédiat de l’empereur, qui les combla 1ère; il se contenta d’arrêter son fils re- de faveurs (2). La cour marocaine avait belle et de l’envoyer à la Mecque , pour

Calmer ses passions et le rendre plus Cir- (i) Voyages de W. Saugnier; Paris, 179a. conspect. (a) Voyex Graberg de Itemso, Sjiecchiodi

24» Livraison. (Empibe de Maboc.) 24

L’UNIVERS

pris une forme européenne ; on y avait imité la cour de France jusqu’à l’organisation intérieure du service du palais, ainsi que le montre la notice des dignitaires de l’empire du Maroc, rédigée par le kaïd Driss (I).

En 1784 Joseph II, empereur d’Autriche , conclut avec Sidi-Mahomet un traité de paix et de commerce dans lequel l’Autriche est mise sur un pied d’égalité parfaite avec les autres nations.

En 1787 le sultan de Constantinople envoya un ambassadeur chargé de riches présents, avec la mission de demander à l’empereur du Maroc un emprunt de 20 millionsde piastres. Sidi- Moliamet répondit à cette alliance par des mesures hostiles contre le commerce russe et autrichien.

Une grande mésintelligence régnait entre l’Angleterre et le Maroc. Le 9 mai 1788 Sidi-Mahomet menaça les consuls européens de Tanger de' leur déclarer la guerre s’ils transportaient les moindres secours à Gibraltar. Rappelant le refus des équipages qu’il avait demandés à l’Angleterre pour conduire deux de ses frégates à Constantinople , il se répandit en plaintes contre cette nation : il la traita de méchante, de perverse, et finit par attribuer au châtiment de Dieu l’événement qui venait dé soustraire les États-Unis d’Amérique au joug de l’Angleterre. Malgré leur politique remuante, les Anglais restèrent dans la disgrâce jusqu’à la mort de Sidi-Mahomet, arrivée le 11 avril 1790.

Un des derniers actes de ce souverain fut un trait de générosité envers la France. Deux navires, l’un français, l’autre anglais, avaient fait naufrage, au sud de l’Oued-Noun, sur les rivages du Sahara, « là où de nos jours les tombeaux chrétiens attestent encore que la

S art des pays de l’Europe ont fourni triste contingent à ce grand désert de l’Afrique (2). » Sidi-Mahomet racheta

Uarocco, p. 271, et Voyages de Sangnier a la côte a Afrique , etc., p. io3.

(1) Voy. Thomassy, pag. 3oa.

' (a) Expressions de Charles Cochelet , qtd se trouva sur le brick français la So/ihie, perdu sur la même côte où taut de navires ont échoué.

d’abord neuf matelots français , et envoya un de ses officiers avec les huit cents piastres demandées pour le rachat du reste de l’équipage, retenu encore par les nomades du désert. Quant aux matelots anglais, ils ne furent rachetés u’aveo de grands sacrifices de la part e l’Angleterre. (1)

Tous ceux qui ont connu cet empereur l’ont décrit comme un prince doué des qualités les plus éminentes; les courtisans l’entouraient des plus grands témoignages de respect. Sidi- Mahomet avait une belle taille, les yeux noirs et fiers , la barbe fourchue et grise, le teint basané, le nez aquilin, une grande bouche et les lèvres épaisses. En l’abordant, les grands offioiers de son empire s’inclinaient trois fois jusqu'à terre. Quand le prince crachait, ils recevaient respectueusement ses crachats dans un mouchoir; quelques-uns même les recevaient dans leurs mains , et, autant par superstition que par flatterie, s'en frottaient le visage comme d'une essence purifiante (2).

Chénier, qui avait eu souvent occasion de voir cet empereur, en trace le portrait suivant ( Sidi-Mahomet avait alors soixante-seize ans) (8) :

« Ce prince, haut de cinq pieds huit pouces, est assez bien proportionné; il louche un peu d’un œil , ce qui donne à son regard quelque dureté. Il reçoit les étrangers avec politesse, et s’entretient volontiers avec eux. Ami de la simplicité, et sans aucun goût pour le luxe, il n’est distingué des grands de sa cour que parce qu’il est toujours à cheval ; et à l’abri d’un parasol , qui est à Maroc la marque distinctive de la souveraineté.

Une suite nombreuse d’officiers, de soldats , de pages et de secrétaires attachés à la cour, annoncent la présence du souverain. Ce prince ne parait en public qu’à cheval ou dans une calèche; on ne le voit à pied que dans son palais, à la prière, et raremeut dans ses jardins. Des esclaves négresses sont chargées du

(i) Thomassy, p. 3i5.

(a) Voy. Voyages dans les Etais barbaresânes, on Lettre d’un de* captifs rachetés par les chanoines de la Trinité, en 17*5; Paris, p. 46.

(3) Il était né en 1710.

Die

EMPIRE DE MAROC

service de l'intérieur, ainsi que de la cuisine du palais. Ce souverain a fait venir quelquefois des cuisiniers et des boulangers d’Europe; mais, étrangers aux usages des Maures, n’entendant pas la langue, et ne pouvant pas s'accoutumer a une vie presque errante, ces Eurojiéens n’ont jamais pu se fixer à cette cour. Ce prince, d’ailleurs naturellement sobre, fait peu de cas de la bonne chère, et n’a pas même d’heure fixe pour le manger. La table du palais est très-uniforme : les Maures ne mangent que pour vivre, ne connaissant point cette multitude de plats, cette variété de ragoûts qui font, en Europe, un objet de recherche et de dépense.

L’empereur mange presque toujours seul , et de sa table on porte aux officiers attachés à sa personne. Chaque dame du palais, épouse de l’empereur, est servie séparément, et dans des plats as- ■sez abondants pour suffire aux personnes de sa suite. Le couscoussou est le fond de la cuisine des Maures chez l'empereur et chez ses sujets; on en fait même des plats si copieux, qu’il faut un brancard pour les porter (1). »

La mort de Sidi-Mahomet replongea le Maroc dans lesdiscordes civiles et dans l’état de barbarie d’où ce hardi réformateur avait essayé de le faire sortir.

Son fils rebelle, Mouley-Yézid, quitta l’asile sacré, près de Tétouan, où il s’était retiré apres son pèlerinage de la Mecque, et se fit proclamer empereur.

Jaloux d’imiter Mouley-Ismaei, il réunit autour de lui les soldats noirs dont son père avait affaibli la puissance, et ordonna aux consuls résidant à Tanger de venir le trouver à Tétouan. Dès le 20 avril 1790 il leur notifia qu’il ne voulait conserver la paix qu’avec l’Angleterre et la républ ique de Raguse, et don na quatre mois aux autres nations pour sortir de ses Etats. Cependant, quelques jours après il en vint à de meilleurs sentiments ; il invita les diverses puissances accréditées auprès du Maroc à lui envoyer des ambassadeurs pour ratifier la paix , c’est-a-dire pour apporter de nouveaux présents (2).

(r) Chénier, Recherches historiques sur les Maures, etc., !. III, p. 476 et suiv.

(a) y oyez Leuiprière , A tour/rom Gibral-

A peine affermi dans sa puissance, Mouley-Yézid traita ses sujets avec une cruauté révoltante. Il infligea les plus affreux tourments à ceux qui s’étaieut opposés à son autorité; quelques-uns furent pendus par les pieds; d’autres expirèrent dans les angoisses de la faim. Il y en eut un grand nombre de mis en croix, aux portes de la ville, et plusieurs ministres de la religion, d’un rang supérieur, ainsi que beaucoup d’officiers de l’empire, eurent lesveux crevés. C’est principalement aux juifs qu’il fit sentir sa férocité sanguinaire. Ceux de Tétouan, de Larache etd’Alcaçar furent livrés au pillage des troupes noires. Six jeunes juives qui eurent le courage héroïque d’intercéder pour leurs parents , furent brûlées vives (1). Sidi-Mahomet el-Arabi-Effendi, ancien ministre de Sidi-Mahomet, eut les deux mains coupées, sur le refus qu’il fit de déclarer où étaient ses trésors.

En 1792 la guerre éclata entre l’Espagne et Mouley-Yézid, qui avait fait des préparatifs pour assiéger Ceuta. Le roi d’Espagne envoya une frégate qui , sous le prétexte d’apporter des présents à l’empereur, ne déposa que des balles de chiffons, et ramena tous les nationaux de Tanger; chemin faisant , elle surprit deux galères marocaines et les enleva sous les yeux mêmes de l’empereur. A la vue de cette prise, Mouley-Yézid fut saisi d’un accès de frénésie; sa fureur retomba sur tous ceux qu’il soupçonnait de connivence avec les Espagnols. Il tua de ses propres mains le chef des noirs, le kaïd Abbas, le meilleur officier de son armée.

Tant d’actes de cruauté firent naître des insurrections. Plusieurs provinces levèrent l’étendard de la révolte ; mais Mouley-Yézid vint à bout de les réduire. L’arm'ee rebelle fut cernée et taillée en pièces dans une bataille livrée sous les murs de Maroc. Mouley-Yézid y ayant été blessé grièvement , on le transporta au palais pour lui prodiguer les soins que réclamait sa blessure. Mais

lar to Taugier, Satlee, Mogador, etc.; London, in-8°, 179t.

(«) J. Buffa, De l’empire de Maroc, ete. (trad. de l’unglais par M. Servuis), p. aa (Cambrai, i8a6, in-8°).

on lui fit subir un traitement si mal dirigé, qu’après avoir langui quelques jours , au milieu d’atroces douleurs, il expira en février 1793 (1).

Mouley-Selamé et Soliman , frères de Yézid , furent aussitôt proclamés sultans dans les provinces du nord ; le premier par les villes maritimes : Araiche , Tanger et Tétouan ; le second , par Fez et Méquinez. En même temps Mouley-Aïcliem prit Maroc, et occupa une vaste étendue de pays. I, es provinces de Drah et de Tafileft reconnurent Moulev-Abder-Rhaman. Mouley-Aïchem et Mouley- Abd-er-Rbaman étaient également frères de Yézid. Enfin, quelques tribus berbères portèrent au suprême pouvoir Sidi- Ali-Yaya, fils d’un santontrès-vénéré.

Voilà les germes de guerres civiles que produisit, à cette occasion comme dans tant d’autres, l’absence d’une loi pour régler la succession au trône.

Mouley-Soliman était le plus jeune des quatre frères ; la fortune se déclara en sa faveur. Il était à Fez, aspirant, par ses études , aux fonctions de grand prêtre , quand il reçut la nouvelle de son avènement. Il se dirigea aussitôt sur Méquinez, où l’un des prétendants s’était retiré ; il parvint à le faire arrêter, et l’obligea de reconnaître- son autorité. Il marcha ensuite contre Mouley-Aïchem , qui s’était renfermé dans Maroc; cette ville s’empressa d’ouvrir ses portes à Soliman. 11 ne lui restait plus qu’à soumettre deux autres de ses frères, réfugiés à Tanger; il y réussit également : il força l’un à s’exiler dans la régence d’Alger, et relégua l’autre dans le Tafilelt. Enfin, vers la fin de l’année 1796, Mouley-Soliman ftit solennellement reconnu dans toutes les provinces de l’empire. Ce prince mit sa gloire à régner avec justice, en renonçant aux principes barbares de quelques-uns de ses prédécesseurs. Un de ses premiers actes fut de nommer son frère Mouley-Taïbi gouverneur de Fez et de tout le nord de Pempire ; il trouva dans cet ancien rival son plus fidèle serviteur.

Les puissances étrangères envoyèrent des présents au nouvel empereur, et s’empressèrent de le complimenter sur

(x) J. Buffa (ouvrage cité, p. *x ) place'la mort de Mouley-Vézid dans l'année i 794.

son avènement. L’occupation de l’Égypte par l’armée française ne troubla point la bonne intelligence qui avait toujours existé entre la France et la cour de Maroc. Ce résultat était dil en grande partie à la tolérance religieuse que Napoléon avait partout proclamée et à la protection spéciale qu’il avait accordée à la caravane partie de Méquinez, en 1798, pour accomplir le pèlerinage de la Mecque. Toutes les intrigues de l’Angleterre et du Portugal pour détruire la bonne harmonie entre la France et le Maroc échouèrent. Les Anglais et les Portugais essayèrent alors de troubler le nord de l’empire. Dans ce but, ils allèrent jusqu’à répandre le bruit de la mort de Soliman et du débarquement d’une armée française à Ceuta ; mais les révoltes qu’ils provoquèrent furent bientôt réprimées , malgré l’or répandu à profusion.

De 1799 à 18001a peste fit de nouveaux ravages dans le Maroc; elle y avait' été apportée par des pèlerins revenus de la Mecque. La ville de Maroc perdit, dit-on, 50,000 habitants ; Fez, 65,000; Mogador,4, 500;Safi, 5,000. Au nombre des victimes nombreuses dece fléau était le premier ministre de l’empereur, Ben- Othman, politique habile et doué d'un esprit conciliateur.

Les traités de commerce que Mouley- Soliman conclut avec l’Espagne et d’autres puissances chrétiennes méritent d’être rappelés. Soliman s'y révèle comme le continuateur des œuvres de réforme que son père avait commencées.

Le Moniteur (1) fit à cette occasion les réflexions suivantes : « Les principes sacrés du droit des gens ont passé des livres de philosophie jusqu’aux cabinets barbaresques , et commencent à régler leur conduite. La différence des préjugés religieux des peuples divers est déjà un obstacle moins puissant à leur rapprochement réciproque; et ces mêmes musulmans, qui n’offraient jadis aux infidèles que l’alternative du glaive ou de l’esclavage, ne parlent aujourd’hui que d’amitié, de bonne intelligence et d’harmonie envers les puissances chrétiennes. Enfin , un empereur de Maroc écrit et signe qu’il fait des vœux

(i) Vol. de l’an Vin, p. 6i.

EMPIRE DE MAROC

pour que le nom odieux d’esclavage soit effacé de la mémoire des hommes. »

E.n 1801, les montagnards berbères des environs de Fez et de Méquinez se révoltèrent sous le prétexte que l’empereur ne remplissait passes engagements envers ceux qui l’avaient les premiers soutenu Sors de son avènement au trône. Ces Berbères avaient été soulevés par Mouley-Ibrahim, filsde Mouley-Yézid : ils furent défaits dans une rencontre où ils perdirent six cents hommes, et se réfugièrent dans les montagnes. Cependant, Mouley-Ibrahim, qui aspirait au trône, persista dans ses projets de rébellion. On en vint à une bataille décisive. Soliman remporta une victoire complète : il tua à son ennemi huit mille hommes, et lit deux mille quatre cents prisonniers. Ibrahim demanda à capituler; l’empereur accepta sa soumission en lui faisant prêter serment de fidélité sur le Koran.

Peu de temps après l'apaisement de cette rébellion, Mouley-Solimau déclara la guerre aux États-Unis, alléguant pour grief le blocus mis par l’escadre américaine devant Tripoli, que l’empereur comptait parmi ses meilleurs alliés. Mais dès l’année suivante le blocus cessa, et la paix se rétablit.

Le désastre de Trafalgar interrompit momentanément les relations commerciales de la France avec le Maroc.

Ainsi Marseille, qui en 1804 y figurait encore pour plusieurs exportations importantes, dis parut entièrement de ce théâtre, si productif pour ses industrieux habitants. L’Angleterre y eut la prépoudé rance.

Cependant les relations politiques ne furent en rien altérées; Mouley-Soliman envoya lladii-Édris, descendant d’une illustre famille, complimenter Napoléon sur son avènement au trône des Français. C’est le 6 septembre 1807 que Napoléon reçut l’ambassadeur marocain au palais de Saint-Cloud. Hadji- Édris lui adressa, en arabe, le discours suivant :

« Louange à Dieu ! Au sultan des sultans, au plus glorieux des souverains, le magnifique et auguste empereur Napoléon.

« Nous offrons à votre majesté un nombre de salutations infinies et pro-

portionnées à l’étendue de notre amitié pour elle. Notre seigneur et maître Soliman, empereur de Maroc ( que Dieu fortifie et éternise la durée de son empire ), nous a envoyé auprès de votre majesté pour la féliciter sur son heureux avènement au trône de la puissance.

Il est à votre égard ce que ses prédécesseurs ont été constamment à l'égard des vôtres, fidèle aux traités. Vousêtesà ses yeux le plus grand , le plus distingué parmi tous les souverains de l’Europe, et l'amitié de votre majesté lui est extrêmement précieuse. 11 m’a envoyé auprès d’elle avec des présents. Qu’elle daigne les accepter. Nous prions le Tout- Puissant qu’il continue à accorder à votre majesté un bonheur et une satisfaction inaltérables. »

Un des principaux résultats de cette mission fut de faire reprendre et d’aètiver les relations de commerce de la France avec le Maroc. Mais ces relations reçurent bientôt une grave atteinte par l’établissement du blocus continental.

Au milieu de la guerre presque universelle soulevée par Napoléon, le Maroc seul conserva la neutralité entre les

Êarties belligérantes. Tous les autres tats barbaresques , au contraire, exerçaient la piraterie contre les chrétiens et ne respectaient que le pavillon anglais.

En 1817 Mouley-Soliman désarma toute sa marine militaire; il en donna deux bâtiments au dey d’Alger , et il mit fin pour jamais à la piraterie du Maroc, en défendant toute espèce de course contre les chrétiens. Ce prince généreux poussa l’humanité jusqu’à faire racheter, par l’intermédiaire du gouverneur de Sous, tous les naufragés chrétiens retenus par les nomades du Sahara et de l’Oued- Noun(l). Au nombre de ces malheureux

(;) Il ressort des Relations de Saugnier, Cocbelet et Kiley que la plupart des uaufrages ont eu lieu au sud du cap Bojador , que les anciens ne paraissent pas avoir usé dépasser. 11 existe dans ces parages des courants marins ( branche méridionale du Guif-stream ) dont la violence est telle, que le bâtiment peut dévier de sa route de plus de quarante lieues en moins de trois jours. Les calmes ajoutent encore à la puissance irrésistible de ces courants : privés de l’action des voiles , les navires ne peuvent se dérober à l’impulsion des eaux , et vont éebouer sur la côte africaine ,

lized fc

L’UNIVERS

se trouvaient Charles Cochelet et les naufragés de la Sophie, en 1810, ainsi ue le capitaine Riley et son équipage, élivrés antérieurement (en 1817).

Les dernières années du règne de Mouley-Soliman furent troublées par la révolte des tribus les plus commerçantes. L’orthodoxie rigide de l’empereur avait été funeste à l'industrie indigène et à l’introduction des produits manufacturés de l'Europe. L’exemple de son humilité imposa à ses sujets l’obligation de se servir des vêtements les plus grossiers. Comme les rigoristes avaient re-

s’ils ont eu l'imprudence de s’en trop rapprocher. Les naufragés n’ont plus alors d’autre parti à prendre que de se résigner à d’affreuses privations, en tombant esclaves entre les mains des sauvages habitants de ces côtes. Heureusement ces derniers sont intéressés & les vendre aux Maures qui vieunent du Sahara. Vendus ainsi dans les divers camps du désert, les captifs passent de main en main jusqu’aux frontières du Maroc ; déjà chez les tribus indépendantes de l'Oued-Noun, leur rachat commence à se négocier, soit avec les agents européens de Mogador, soit avec le gouverneur marocain de la province de Sous.

Les récits ne s’accordent pas sur le caractère des peuplades du littoral du Sahara. Selon les uns, ce sont des sauvages féroces, inaccessibles à toute civilisation. Selon les autres, au nombre desquels se trouve Saugnier, ce sont les hommes les plus doux peut-être de l'univers quand on sait se conformer à leurs habitudes. Sauguier parlait aiusi quand il proposa, en vjgi , au gouvernement français de tenter uu voyage dans l'intérieur de l’Afrique , au moment où la mort de l'Anglais Honghton venait de révéler tous les dangers de ce continent.

Cochelet recommande aux naufragés d’avoir à la fois de la soumission et de la fermeté avec ceux qui les tienueut esclaves : de la soumission pour plaire au maître et l'intéresser à conserver des chrétiens, devenus sa propriété ; mais en même temps de l’énergie , soit en résistant si on voulait vendre séparément les captifs, soit en montrant l’audace et l’intrépidité qui sont les qualités familières des Maures, et peuvent seules relever à leurs yeux des esclaves chrétiens.

En 1806 Jackson portait à trente le nombre des naufragés arrivés aux environs du cap Bojador depuis la mort de Sidi-Mahomet. Sur ces trente il y avait dix-sept Anglais, cinq Français, cinq Américains, et trois Allemands (Danois et Suédois).

gardé l’usage du tabac comme une souillure, il lit arracher toutes les plantations de tabac qui existaient dans l’empire, et oui fournissaient à la subsistance de quelques milliers de familles.

L’année 1818 fut signalée par un soulèvement qui faillit coûter à Soliman le trûne et la vie. Les montaguards , particulièrementlesSchellocksdeZayne, mécontents des entraves apportées au commerce , commencèrent a se révolter en refusant de payer l’impôtet en pillaut un convoi d’argent qui se rendait de Fez au TaOlelt. A cette nouvelle, le gouverneur de Fez, Mouley-lbrahiin, bis aîné de l'empereur, partit aussitôt pour combattre les rebelles; mats, loin de les soumettre , il fut complétementdéfaitet obligé de se renfermer dans la ville. Ce premier succès engagea les tribus voisines à se joindre aux rebelles; l’insurrection se propagea comme un incendie.

Mouley-Soliman se rendit alors luimême avec des troupes à Tedla ; sa présence aurait peut-être suffi pour rétablir l’ordre, si un acte barbare de son fils Ibrahim n’était venu provoquer les plus sanglantes représailles.

Voici à quelle occasion :

Les habitants de Tedla livrèrent, en signe de soumission , uue grande quantité de boeufs , et, selon l’usage observé en pareille circonstance, ils envoyèrent en procession vers le sultan une trentaine de femmes liées les unes aux autres par les cheveux et tenant leurs couteaux entre les dents; les enfants portaient leurs tablettes d'éeole sur la tête, et les vieillards leur Koran. Cette

Erocession, accueillie d’abord par Soman, se rendit ensuite auprès de Mou-' iey-Ibrahim, qui, dans un accès de colère féroce, ut fusiller tous ces malheureux. Quatre des enfants, quoique blessés , parvinrent à s'échapper de cette boucherie et donnèrent le signal de la vengeance. Chaque cheik réunit aussitôt cinquante des plus braves de sa tribu , et tous montés à cheval, au nombre de cinq cents, se rendirent, à l’approche de la nuit, au camp de l’empereur. Celui-ci , les voyant descendre de cheval et marcher le fusil baissé eu signe de soumission, croit qu'ils viennent implorer sa clémence. Mais, au milieu de cette sécurité trompeuse, les Schollocks

EMPIRE DE MAROC

déchargent leurs armes sur les soldats de l’empereur dispersés dansle camp ou lirrésà leurpremiersommeil. Aussitôt les autres habitants accourent de tous côtés et mettent en déroute l’armée, attaquée à l’improviste. Mouley-Ihrahim devient une des premières victimes de cette vengeance provoquée , et bientôt après la ientede Soliman est livrée aux flammes , qui éclairent un moment cet horrible spectacle. Soli man lui-même y est surpris presque nu par un montagnard qui lui demande son nom; se voyant maître de la personne sacrée de l’empereur, le Schellock conçoit le projet de lui sauver la vie : il l’enveloppe de son haïk, dit à ses compagnons qu’il emporte un frère blessé, et va le déposer dans sa tente, d'où il parvient à le conduire au sanctuaire d’Abou-Masser et de là à Méquinez.

A son arrivée danscette ville, Solimatf combla de présents son libérateur. Cependant la révolte se propagea de plus en plus, et devint presque générale : elle était entretenue par plusieurs santons et dirigée par Sidi-el-M'hause, chef de la milice des Amazirgues. Les Berbères, se joignant aiucSchellocks «vinrent assiéger l’empereur dans Méquinez, où il venait d'arriver. lisse contentèrent toutefois de i’y bloquer; car l’intention des rebelles était d’attendre l’abdication volontaire de l’empereur pour élever sur le trône son neveu , Mouley-lbrahim, fils aîné de Mouley-Yézid. Mais ce prince , qui vivait retiré à Fez, rejeta les propositions des rebelles, parce qu’il avait juré sur le Koran de ne jamais conspirer contre son oncle.

Les rebelles, voyant que leur révolution allait avorter dans leurs mains, offrirent à Mouley-Soliman plusieurs voies de transaction ; mais l’empereur n était animé que d’amers ressentiments : il voulait à tout prix venger la mort de son fils. Il accueillit les députés qui lui furent envoyés en cette occasion ; niais ce fut pour emprisonner es uns et faire périr les autres. Alors les troubles se rallumèrent; plus de quinze mille Berbères vinrent investir Méquinez, et livrèrent aux troupes impériales plusieurs combats sanglants. La garde noire, qui défendait la place , commit elle-même toutes sortes d’excès.

Le favori de l’empereur, Mouley-Élaï, nègre doué d’une rare intelligence , fut massacré sous les yeux de son maître.

Taudis que Mouley-Soliman attendait patiemment son sort de la volonté de Dieu, l’anarchie ailait en augmentant dans les principales villes de l’empire. Le fanatisme des Maures rendait fort critique la position des chrétiens à Tanger. M. Sourdeau, consul général de la France, y fut frappé par un santon, qui lui asséna un violent coup de massue.

Une éclatante réparation fut aussitôt demandée. Mouley-Soliman répondit au consul par une lettre fort curieuse; car l’empereur s’y pose, non-seulement en docteur musulman, mais en appréciateur orthodoxe des doctrines chrétiennes (1).

(i) Voici le texte de cette- lettre : « Au nom du Dieu clément et miséricordieux. II n’y o de puissance et de force qu’avec le Dieu très-haut et très-grand. Amen.

« Au consul de 1a natiou française , Sourdeau. Salut à quiconque marche dans le droit chemin I Comme to es notre hôte, placé sous notre protection , et consul d’une grande nation dans notre paya, nous ne pouvons que te souhaiter la plus haute considération et le plus sublime honneur. C’eat pourquoi (u comprendras combien nous a paru intolérable ce qui t’est arrivé, quand même la faute en eût été au plus cher de nos ûls et amis. Et, bien u'on ne poisse s’opposer aux décrets de la ivine Providence, nous ne pouvons tolérer que semblable chose se fasse même au plus vil des hommes ou bien aux bêtes. Aussi ne laisserons-nous pas certainement de t’accorder justice, s’il plait à Dieu! Cepeudant vous autres chrétiens, vous avez le cœur pleiu de

fiitiéet êtes patients dans tes injures, d'apres 'exemple de votre prophète (que Dieu l’ait dans sa gloire) Jéaus, fils de Marie, lequel, dans le livre qu’il nous apporte au nom de Dieu , vous recommande , lorsque quelqu’un vous a frappé sur une joue, de lui présenter encord'autre; et lui-uième (qu’il soit toujours béni de Dieu!) ne se défendait pas lorsque les Juifs vinrent pour le tuer; c’est pourquoi Dieu le retira auprès de lui. Dans notre livra, il nous est dit aussi, par la bouche de notre prophète , qu’il ne se trouvera aucun peuple plus rapproché par la charité des vrais croyants que ceux qui disent : Nous sommes chrétiens ! Ce qui est très-vrai, puisque parmi eux il y a des prêtres et des hommes saints, qui certainement ne sont point orgueilleux. Notre prophète nous dit

L’UNIVERS

M. Sourdeau se rendit à cette argumentation, et pardonna.

Malgré le siège de Méquinez , quelques ordres émanés de l'empereur parvenaient encore dans les diverses parties de l’État, et y maintenaient une ombre d’autorité, lorsque Mouley-Ibrahim, , pressé de nouveau par les insurgés, consentit à se faire proclamer sultan. Il fut successivement reconnu dans les villes d’Alcaçar, Araiche , Tanger et Tétou3n ; mais il mourut peu de temps après, en février 1821 , et laissa le pouvoir à son frère Mouley-Zéid. Ce prince jura sur le Koran de ne déposer les armes qu’après avoir tué Soliman. Il réussit d’abord à s’emparer de Fez ; mais , bientôt battu par son oncle , il fut obligé de se réfugier à Tétouan. Soliman, qui disposait encore dune armée de seize mille hommes , l’assiégea dans cette ville ; il parvint à le faire prisonnier , et se contenta de le reléguer au Taûlelt , résidence habituelle des chérifs. Cet acte de clémence ne désarma pas complètement les mécontents (1).

L’insurrection dont nous venons d’indiquer les principales phases coïncide avec l'apparition de la peste , en mai 1818, qui décima la population de l’empire. Ce fléau avait été apporté à Tanger par la frégate anglaise le Tage;t lie venait d’Alexandrie, et avait à son bord un grand nombre de pèlerins de retour de la Mecque , au nombre desquels se

encore, qu'on u'imputera point -à fautes les actions de trois sortes de personnes, savoir : de l'insensé, jusqu’à ce qu'il ait recouvré son bon sens ; du petit enfant, et de l'homme qui dort. Or, l'homme qui t’a offense est iosensé, et n’a pas son jugement; cependant nous avons ordonné qu’il te fût rendu justice de son outrage. Si pourtant tu lui pardonnes, tu feras l'oeuvre d’un homme magnanime, et tu en seras récompensé par le Très- Miséricordieux. Mais si tu veux absolument qu'il te soit fait justice dans ce monde, cela dépendra de toi, attendu que dans mon empire personne ne doit craiudre ni iujustice ni voie de fait avec l’aide de Dieu. »

(t) Voyez sur cette révolution le Specchio di Marocco , par M. Graberg de Hemso, p. Z'j5 ; la Relation du naufrage de la Sophie, par M. Charles' Cocbelet, tome II, p. ai6; Relations de la France avec le Maroc , par M. T'boutassy, p. \ to.

trouvaient deux fils de l’empereur. Le 2 juin suivant, un autre navire anglais, venant aussi d’Alexandrie avec quatre cents pèlerins, se présenta également dans la baie de Tanger. Les consuls réunis sollicitèrent en vain l’établissement d’une quarantaine : les musulmans, tous fatalistes, regardent les précautions des chrétiens comme de misérables enfantillages. La peste se propagea rapidement. Dans l’espace de quelques mois , sur une population de dix à onze mille habitants , la ville de Tanger seule perdit deux mille deux cent trente-quatre individus. La famine se joignit à la peste et à la guerre civile; la désolation fut portée à son comble. Les Européens qui n’avaient pu s’éloigner se tinrent renfermés chez eux pendant plus d’uue année entière.

Au milieu des discordes civiles qui menaçaient de se prolonger, Mouley-Soliman mourut le 28 novembre 1822, après un règne de trente ans. Par un testament solennel, il avait désigné comme son successeur Mouley-v/M-er- Rhamcm, fils de Mouley-Hisehem.

Mouley-Soliman était doué de toutes les qualités de l’intelligence et du cœur qui avaient distingué Sidi-Mahomet.

Grâce à sa politique habile et conciliante , il avait conservé la paix extérieure au milieu des circonstances les plus difficiles. On ne peut douter de sa fermeté, quand on songe comment il résista à Napoléon, qui essaya de le faire sortir de la stricte neutralité dont il s’était fait une loi à l’égard des princes chrétiens. Mouley-Soliman était un des meilleurs souverains de la dynastie des chérifs. Sa figure portait l’empreinte de la bonté , et sa conduite avait été toujours rigoureusement conforme aux lois de l’islamisme. L’éclat du trône n’ôta rien à son humilité religieuse. Sa sobriétéétait extrême, et sa table ne se distinguait point de celle de ses sujets. La dépense de sa cour n’était considérable qu’à cause du grand nombre de ses femmes et de ses enfants. Comme aux termes de la loi il était juge suprême, il répudiait souvent ses femmes légitimes pour en prendre de nouvelles, ayant soin d’assigner aux premières une pension pour leur subsistance. Souvent des peres, taptôt par fanatisme, tautôt par intérêt,

EMPIRE DE MAROC

lui présentaient leurs filles, qui entraient alors au harem sous le nom de servantes , en attendant leur élévation au rang desultanesou leur répudiation. Aux yeux des musulmans , c’était là une conduite irréprochable. Leur vénération pour l'empereur n’en était donc nullement ébranlée : elle était la conséquence de leur respect absolu pour le vicaire de Dieu , ayant le droit de disposer tout à la fois de l’âme et du corps de ses sujets.

On s’exposerait à d’étranges méprises si l'on voulait apprécier les mœurs d'un prince musulman au point de vue de notreci vilisation. Ici, bien des actes qui chez nous sont regardés comme des atrocités passent pour une preuve de fermeté et (rattachement à la religion du pro-

Îihète. A ce propos , nous rapporterons e trait suivant : En 1820 , un juif de Maroc, pris de vin, entra dans une mosquée ; pour échapper à la mort , il se fit sur-le-champ musulman. Le lendemain, revenu de son ivresse , il court chez le gouverneur et témoigne le désir de renoncer à la religion qu’il regrette d’avoir embrassée. Le gouverneur écrit aussitôt à l’empereur, et lui demande ses ordres. « Qu’à l'arrivée du courrier, répondit Soliman, la tête du juif tombe et me soit envoyée. » Une demi-heure après l’arrivée de ce message , la tête du juif était coupée , salée , mise dans un sac de cuir et envoyée à l’empereur (1). Il faut dire à l’honneur de Mouley-Solirnan que , contrairement à l’usage de la plupart des princes de sa dynastie, il ne s’était jamais fait l’exécuteur des hautesœuvres , bien que ses sujets musulmans eussent préféré mourir de sa main , à laquelle ils attachent tous une vertu sanctifiante et réparatrice pour l’autre vie.

Mouley-Soliman avait régné , au préjudice de son frère aîné Hischem, réputé incapable de gouverner, mais en réservant la souveraineté à la descendance mâle de ce dernier. C’est en conséquence de cette stipulation , et par la volonté même de son prédécesseur, que l’empereur actuel, Abd-er-Jihaman (2), occupe, depuis 1822, le trône de Maroc.

(i) Voyez ThomaJsy , p. 4?4.

(a) Abd-er-Rhammi signifie, en arabe, esclave du miséricordieux.

Avant son avènement Abd-er-Rhamaa remplissait à Magador les fonctions dégouverneur; il était ainsi tout à la fois intendant des finances , percepteur des impôts , payeur provincial et directeur des douanes. De là sans doute les habitudes fiscales que ce souverain a montrées dans toutes ses transactions.

En 1823 et 1824 , le nouvel empereur châtia par la force des armes les berbères , qui lui avaient refusé une soumission complète , et qui gardent encore le souvenir hostile de ce châtiment. Les Oudavas, janissaires du Maroc, le servirent a’abord avec fidélité et dévouement ; mais pendant les années 1830 et 1831 ils se révoltèrent, etl’empereur fut obligé de les assiéger dans le nouveau Fez. Ce siège dura six mois ; les Oudayas se rendirent enfin , faute de vivres. Mouley- Abd-er-Rbaman leur fit grâce de la vie ; et au lieu de les exterminer, comme Mahmoud avait fait des janissaires , il se contenta de les licencier et de les disperser dans les différentes parties de son empire. >V4

En 1834 ou 1835 , un marabout de Fez, connu pour sa sainteté, Sidi-Mohammed-Ebn-Taïeb , réussit à soulever la population , en proclamant que l'empereur était atteint d’aliénation mentale et incapable de gouverner. Abd-er-Rhaman marcha aussitôt contre le théâtre de l'insurrection ; il assiégea Fez , et la réduisit bientôt à capituler. Sidi-Mohammed-Ebn-Taïed fut livré et condamné à être promené garrotté par toute la ville , et à être ensuite déposé dans le Tafilelt , espèce de Botany-Bay politique du Maroc. Les chefs de l’insurrection, au nombre de vingt-six , furent condamnés à être bâtis vivant dans un mur. Cent cinquante autres rebelles furent emprisonnés dans la petite ile de Mogador, où ils ne tardèrent pas à périr.

La conquête de F Algérie modifia profondément les relations politiques et commerciales du Maroc avec la France.

Dans les premiers moments , la cour marocaine vit peut-être avec une joie secrète l’humiliation de sa rivale, la cour de Constantinople; mais elle changea bientôt de conduite lorsque cette conquête , loin d’être éphémère , se consolida et s’étendit de jour en jour. Les frontières orientales de l’empire fixèrent

iQogle

L’UNIVERS

toute l’attention d’Abd-er-Rhaman. Dès I83t l’empereur chercha à s’emparer de Tlemcen ; et c’est dans la crainte que toute la province ne tombât entre les mains de ce voisin puissant, que le général Clausel fit occuper la ville d’Oran le 4 janvier 1882. En même temps, le colonel d’état-major Auvray fut envoyé vers l’empereur pour le sommer de respecter le territoire algérien , comme étant une dépendance de la France. Le colonel Auvray ne dépassa pas Tanger, où il fut retenu par le gouverneur de la province; cependant la cour de Maroc promit d’évacuer la province d'Oran, et de ne plusse mêler des affaires de l’Algérie. Mais cet engagement ne fut pas respecté.

Lorsqu’il s’agit, bientôt après , d’imposer des heys aux provinces de Constantine et d'Oran , les principaux chefs de cette dernière envoyèrent une députation à Mouley Abd-er-Rhaman pour l’inviter à venir prendre possession de la province menacée. Au nombre des personnages chargés de cette mission figuraient les chefs des Douairs et des Zmélas , et 5 leur tête Mustapha-ben-lsmael et Él-Mezari , devenus ensuite deux de nos plus fidèles serviteurs ; ils furent accompagnés par les chefs de Tlemcen, parmi lesquels se distinguait au premier rang Ben-Nouna , institué plus tard par l’empereur kaïd de Tlemcen.

Mouley-Abd-er-Rhaman accepta avec empressement la proposition qui lui était faite , et se hâta d’envahir le territoire algérien avec une année de douze mille hommes , commandés par Mouley-Aii, son neveu , et un autre chef, appelé llen- Ainri.Le premier vint occuper Tlemcen et ses environs; le second s avança jusqu’à Miliana , d’où il fut repoussé’ par le bey Hadj-el-Sghir, et alla s’installer à Médéah.

Le successeur du maréchal Clausel , M. le duc deRovi^o, écrivit au consul général de France a Tanger, pour l’engager à faire à ce sujet des remontrances a l’empereur de Maroc ; mais cette négociation secondaire vint bientôt se fondre avec celle que dirigea M. Charles deMornay, envoyé extraordinaire de la France.

Quelque temps après , M. de Mornav informa le duc de Rovigo , par une de-

pêche datée de Méquinea le 4 avril 1832, que le gouvernement marocain renonçait d’une manière positive à ses prétentions sur la ville de Tlemcen et sur its districts environnants , dépendants de l’ancienne régence d’Alger. En conséquence, Abd-er-Rhaman s’engageait à ne plus entrer dans les démêlés que ces contrées pourraient avoir à débattre avec la France. Enfin la conduite du bey Amri était reconnue blâmable et contraire aux traités , et il était rappelé avec les chefs marocains placés sous ses ordres.

Forcé ainsi de renoncer à agir directement sur la régence d’Alger., l’empereur de Maroc voulut du moins exercer une influence occulte sur les affaires de la province d’Oran, qu’il espérait réunir tôt ou tard à son empire. A cet effet, il se mit aussitôt en relations intimes avec le jeune Abd-el-Kader, qui commençait déjà à briller d’un certain éclat, et qui, à raison de son âge, lui parut devoir se soumettre à sou ascendant avec plus de docilité que les autres chefs. Abd-el-Kader, en nomme habile, accepta le patronage qui lui était offert , se réservant de l’employer à son propre agrandissement.

Nous n’avons point ici à retracer l’historique des luttes mémorables d’ Abdel-Kader contre les Français , luttes qui rappellent en partie celles de Jugurtba contre les Romains ( yoir I’Algeeie , partie historique).

L’empereur Abd-er-Rhaman s’était jusqu’alors abstenu d’intervenir directement, lorsque le 30 mai 1844 le camp français de Lalla-Maghnia fut attaqué a i’improviste par plusieurs milliers de cavaliers marocains. Voici la cause de cette brusque attaque : un personnage aliié à la famille impériale, Sidi-el-Mamoun-ben-Chérif, arriva dans la matinée à Oudjda ( Ouchda ) avec un contingent de cinq cents Berbères, envoyés de Fez par le fils de Mouley-Abd-er- Rhaman. Sidi-el-Mamoun , emporté par un fanatisme aveugle et stimulé par les partisans d’Abd-el-Kader , déclara qu’il voulait au moins voir de près le camp des infidèles; en conséquence, il se mit en marche, malgré les observations du gouverneur d’Oudjda, El-Djcnaoui, qui, tout en objectant les ordres de

EMPIRE DE MAROC

l’empereur, n’osait opposer un refus absolu à un prince de la famille impériale. L’indiscipline des Berbères, le fanatisme de la cavalerie nègre s’exaltèrent de plus en plus en présence des troupes françaises, et le combat s’engagea.

A la nouvelle de cet événement, le gouverneur général, M. le maréchal Bugeaud , se rendit en toute bâte sur les lieux , et jugea lui-méme la situation comme très-grave: il ordonna la concentration des troupes vers Tlemcen.

Le 16 juin, M. le prince de Joinville appareilla de Toulon avec une petite escadre pour se rendre en croisière sur les côtes du Maroc.

Cependant les agressions hostiles des Marocains continuèrent sur la frontière occidentale de l'Algérie. Le combat du 30 mai fut suivi, le 13 juin, d'un second engagement qui est venn brusquement rompre une conférence pacifique entre le général Bedeau et le lieutenant de l’empereur El-Djenaoui (1). Cette nouvelle insulte exigeait de promptes représailles. Le 19 un corps français, sous les ordres de M. le maréchal Bugeaud , entra, sans coup férir, dans la petite ville d'Oudjda , protégée par une forteresse (kasbah ). Après une occupation de vingtquatre heures, il revint au camp de Lalla-Maghnia, emmenant environ deux cents familles originaires de Tlemcen , et empressées de retourner dans leurs foyers , d’où Abd el-Kader les avait arrachées violemment.

Cependant, ces représailles ne mirent pas un terme aux provocations des Marocains. Le 3 juillet ils attaquèrent de

(i) Dans la conférence avec KIDjeuaoui , le général Bedeau avait demandé, au nom de la France, qu’Alid-el-Kader fût chassé du territoire morocaiii ou forcé d'y vivre en simple particulier, et de se retirer dans l'intérieur du Maroc; enfin, que les forces régulières de l’empereur sur la frontière fussent employées à y rétablir la tranquillité et à eu éloigner Abd-el-K.adcr. A ces demandes, Djeuaoui répondit par la prétention de limiter la frontière algérienne à la rive droite de la Tafna. Cette prétention , qui n’avait jamais été précédemment élevée , était métne contraire k l’état des choses sous la domination turque; car la Maluuiah avait toujours été la limite entre le Maroc et l’Algérie.

nouveau une des colonnes françaises sur la Uaute-Malouiah ; et Abd-el-Kader fut lui-même présent au combat. Ces provocations réitérées devaient, avec raison, être prises pour une véritable déclaration de guerre.

M. le maréchal Bugeaud adressa, le lâjuillrt , au ministre de la guerre un long rapport , daté du camp de l’Oued- Bou-Eurda, au sud de Lalla-Maglmia , sur la frontière du Maroc. Ce rapport se termina par ces paroles : « Le bruit de l’arrivée de l’armée du fils aîné de l’empereur avec une force considérable s'accrédite de plus en plus. Les uns disent que c'est pour faire la paix , d’autres que c’est pour pousser la guerre avec plus de vigueur. Quoi qu’il en soit , la prudence exige que je me mette en mesure de faire face aux forces qui peuvent se présenter. En conséquence j’appelle à moi M. le général de Lamoricière. »

Par une dépêche télégraphique datée du lendemain, 16 juillet, du bivouac de Zidi-Zaër, M. le maréchal annonça que, provoqué par une. nouvelle attaque des Marocains , il les avait culbutés et poursuivis jusqu’à trois journées d’Oudjda.

Sur les informations de M. le maréchal Bugeaud , annonçant la continuation des hostilités sur la frontière marocaine , M. le prince de Joinville quitta , sur le Pluton, les eaux de Cadix, pour se rendre à Tanger. Là il fit immédiatement appeler leconsul général de France, M. de Nion, et lui donna ordre de faire prévenir nos nationaux qu’il était prêt a les recevoir à son bord. Cet ordre fut sur-le-champ exécuté. Le consulgénéral, sa famille et une vingtaine de Français s’embarquèrent, non sans quelques difficultés, et furent conduits à Cadix.

Trente-trois autres Français, y compris le chancelier du consulat, ue purent s’embarquer qu’au bout de quelques jours. Eu même temps, le bateau à vapeur le féloce fut envoyé le long de la côte occidentale du Maroc jusqu’à Mogador pour mettre en sûreté les autres agents consulaires et nationaux établis n El-Araich , Rabat, Dar-el-Beidah, Mazaghan , Sali et Tétouan.

La déclaration tout à la fois évasive et insultante faiteau nomd’Abd-er-Rhauian , par l’intermédiaire de son miuis-

L’UNIVERS

tre, Sidi-Mohamed-ben-Dris , hâta le moment d'un conflit sérieux. Dans cette déclaration, datée du 11 juillet et parvenue le 22 seulement à Tanger , l’empereur reconnaissait lesagressionscommises sur le territoire algérien et promettait la punition des kaïds qui s'en étaient rendus coupables; mais, par compensation, il demandait le rappel du maréchal Bugeaud, à raison de l’occupation d’Oudjda ; et il ne s’expliquait en aucune façon au sujet d’Abd-el-Kader (1).

Les négociations, qui avaient duré près de deux mois, n’amenèrent aucun autre résultat. Pendant que Mouley- A bd-er-Rhaman protestait de son désir de vivre en bonne harmonie avec la France, et qu’il faisait écrire par le kaïd d’El- Araich, qu’il était disposé à accorder toute satisfaction à la France, ses généraux attaquaient de nouveau nos troupes , et l’on acquérait la certitude que les chefs les plus acharnés contre les F rançais étaient portés en triomphe, tandis que l’influence d’Abd-el-Kader grandissait de jour en jour dans la province de Fez. L'émir continuaitàexploiter l’impuissance de l’empereur contre ses su-

t'ets et les dispositions hostiles- des Berlères contre leur maître. Après s’étre imposé à Mouley-Abd-er-Rhaman comme

(;) La preuve des hésitations de l'empereur semble résulter des deux faits suivants : Le 8 juillet, un de ses ministres, Sid-el-Bias, récemment rentré en faveur, après une disgrâce pendant laquelle il avait été promené dans les rues de Maroc , monté sur un âne , la tête tournée vers la queue de l'auimal (ce qui est pour un musulman le comble de la dégradation civique), se plaignait, dans une lettre officielle , adressée au consul général de France à Tanger, M. de Nion, de ce que les généraux français avaient franchi la frontière, approuvant 1a conduite des chefs marocains, et demandant que les généraux français fussent blâmés. Mais le lendemain , 9 juillet, une seconde lettre, signée par un autre ministre, disait au consul que l'empereur, ayant appris, au contraire, que ses généraux avaient attaqué le camp français, s'était arraché la barbe en jurant qu’il les punirait sévèrement. Le ministre implorait humblement l'intercession du consul pour que les bonnes relations avec la France ne fussent pas rompues. La reprise des hostilités montra quel cas il fallait faire de ces déclarations.

son califat , et lui avoir arraché en quelque sorte le gouvernement absolu ae la province du Rif, il s’était fait envoyer par Sidi-Mohamed , fils de l’empereur, un approvisionnement considérable de fusils anglais, avec des instructions pour le tir du canon , imprimées en an-

lais et en arabe. II tenait des assetn-

lées publiques, auxquelles assistaient de hauts personnages de l’empire. Les discours prononcés dans ces réunions étaient de la dernière violence ; c’étaient des prédications fanatiques qui avaient pour effet d’exalter les passions et de pousser les musulmans à la guerre sainte contre la France.

M. de Nion adressa, le 23 juillet, à l’empereur de Maroc, une nouvelle lettre, demandant une réponse précise et définitive , et donnant huit jours de délai avant l’ouverture de la guerre. Cet ultimatum n’amena aucun résultat.

Le 6 août l'escadre française , sous les ordres de M. le prince de Joinville, commença ses opérations contre le Maroc par le bombardement de Tanger.

Embossée sous les murs de la ville, elle ouvrit le feu vers huit heures du matin. En une heure de temps , les batteries de la place furent démantelées. Le feu toutefois ne cessa entièrement qu’à onze heures; il continua, pendant tout cet intervalle, avec un ordre et une justesse de tir auxquels doit être en grande partie attribuée la rapidité du succès obtenu.

Tous les bâtiments de l’escadre y prirent une part glorieuse (1). Malgré les

(1) La flotte française se composait des bâtiments suivants : vaisseaux : le Suffren , 90 canons, portant le pavillon amiral, le Jcmmapei, 100; le Triton, 80. — Frégates : la Belle- Poule, 60 canons. — Frégates à vapeur : le Labrador, l'Asmodée, VOrcnoaue . — Corvettes à vapeur : le Platon , le Gassendi , U Vcloce , le Cuvier. — Bâtiments â vapeur de moindre force : le Phare, le Castor, le Cocyte , b Etna, te Tartare, l' Euphrate, le Chimère , le Rubis, le Far, le Grégeois, le Météore. — Briclts de guerre : T Argus, le Cassard, le Pandour. — Gabarres : F Aube, la Provençale , la Perdrix.

La flotte anglaise dans les eaux du Maroc se composait de quatre vaisseaux de ligne, de plusieurs frégates à vapeur et quelques bâtiments à voile, sous le commandement

EMPIRE DE MAROC. 881

difficultés delà plage, tous vinrent prendre leur poste d'embossage. Le vaisseau amiral, le Suffren, monté par M. le

f (rince de Joinville, porta son mouilage par six brasses et demie , fond de roche , au poste le plus rapproché des batteries ennemies. La résistance avait été plus vigoureuse qu’on n’aurait pu le croire. Quatre-vingts pièces avaient répondu au feu de la flotte.

La division espagnole, un vaisseau et une frégate anglaise, des bâtiments de guerre sardes, suédois et américains, assistaient à cette brillante journée (1).

du vice-amiral Owen : le Caledonia, iao canons ; r Albion , 90 ; le Formidable , 84 ; le Warspite , 5o; lEagle, 34 i le Saoul, 18; le Vesuvius, le Sydenham et plusieurs autres sloops à vapeur.

(1) M. le prince de Joinville ne s’était déterminé à attaquer les fortifications de Tanger qu’après avoir reçu, le 4 août, la réponse que le ltaïd d’El-Araicb, Sida-Bou-Selam- Ken -Ali , faisait an nom de l'empereur i l’ultimatum de la France. Cet ultimatum avait été porté à El-Araich et remis au paclia le a5 juillet, à quatre heures du-soir, par M. Warnier, membre de la commission scientifique de l’Algérie. Le délai de accordé pour recevoir la réponse di Abd-er-Rhamau expirait le a août, ce jour la réponse attendue ne fût point arrivée , M. le prince de Joinville consentit à suspendre le commencement des hostilités jusqu'à ce que le consul anglais, M. Drummond Hay , envoyé officieusement sans doute par son gouvernement auprès de l’empereur pour terminer le différend à l’amiable, fût de retour de Maroc et que le résultat de sa démarche fût connu. Dans la nuit du a au 3 août , on fut informé que l’empereur avait donné pleins pouvoirs au pacha d'El-Araich pour traiter de la paix, et qu’il allait écrire luimême au prince de Joinville une lettre qui en assurerait le rétablissement. En même temps, M. le maréchal Bugeaud apprenait dans son camp de Koudiat-Abd-er-Rahman,qu’Abd-eI- Kader, par ordre de l’empereur, avait dû abandonner la frontière et se retirer près de Fex avec sa déira, et que l’exécution de cette mesure était confiée au fils aîné du sultan, qui s’avançait à la tète d’une nombreuse armée. Malgré ces avis et ces assurances pacifiques, la réponse du pacha d’El-Araich à Y ultimatum fut loin d’ètre satisfaisante. Elle ne disait rien touchant le renvoi des troupes marocaines réunies sur la frontière de l’Algérie, et dont le nombre allait, par l’arri-

huit jours j Mouley- Bien qu'à

La flotte continua sa marche victorieuse le long de la côte occidentale du Maroc; et le lt août elle vint s'embosser devant Mogador. Le 15 août, à trois heures après midi , le Suffren, le Jemmapes , le Triton commencèrent leur feu sur les batteries de la marine, qui , au bout d’une heure , furent délabrées et abandonnées par leurs canonniers. Im. Belle-Poule était mouillée dans la passe même du port, dont elle écrasait le feu, pendant que le Cassard , P Argus, et le l'otage donnaient dans le port et écrasaient trois batteries de nie (1). Les troupes et les matelots de débarquement, mis à terre, s’emparèrent de la plage, puis de la batterie du centre de l’île T où trois cent vingt hommes, Maures et Kabyles, bien embusqués derrière des murailles et des rochers, se défendaient avec le courage du désespoir. La plupart périrent; cent quarante d’entre eux , renfermés dans une mosquée, finirent par se rendre. La perte de la flotte dans cette journée ne s’éleva qu’à quatorze tués.

Le 16 au matin, au moment où le prince faisait enclouer et démanteler les batteries de 111e , l’ordre lui fut apporté

vée du prince Sidi-Mohamed , s'augmenter d'un corps de vingt à vingt-cinq mille hommes. Elle renouvelait la promesse d’une punition exemplaire des chefs marocains coupables d’agression sur notre territoire, mais en la subordonnant au rappel de M. le maréchal Bugeaud. ( Dans une lettre précédente , les ministres marocains avaient demandé que M. le maréchal Bugeaud fût blâmé, rappelé, destitué et même bétonné. ) Enfin, la partie de la réponse à Yultimatum relative à Abd-el- Kader était rédigée en termes vagues , obscurs , embarrassés et pleins de restrictions. Elle n’avait évidemment d'autre but que de gagner du temps, et fut, avec raison, jugée inacceptable.

(i) Il faut se rappeler que Mogador est situé à ceut vingt lieues environ de Tanger ; c’est le premier port commercial du Maroc. La ville était défendue par de nombreuses batteries, bien armées. L’ile qui forme le port et qni domine complètement la ville était également protégée par quatre batteries et une garnison composée des meilleures troupes de l’empereur. Des canonniers renégats , que l'on suppose Espagnols, armaient les batteries et les servaient avec une précision peu ordinaire chez les Maures.

L’UNIVERS

par le bateau à Tapeur le f'èloce d’occuper temporairement l’fle de Mogador, en attendant les réparations exigées de l’empereur. L’tle ainsi occupée, il ne restait plus qu’à détruire les batteries de la ville qui regardent la rade; le canon les avait déjà bien endommagées :

il fallait les mettre complètement hors de service. Sous les feux croisés de trois bateaux à vapeur et de deux bricks, le Cassard, le Plu ton, le Pandour, l' As modèe et le Rubis, cinq cents hommes furent jetés le même jour sur le débarcadère du port ; ils s’en emparèrent sans la moindre résistance. Cent vingt canons tombèrent au pouvoir des Français. La plupart étaient des pièces en bronze magnifiques .moitié espagnoles, moitiéanglaises ; l’une d’elles était un chef-d’œuvre de l’art : son affût , également en métal , représentait un lion en pleine course; les quatre pattes de l’animal formaient les quatre roues ; sa tête portait la pièce. Quelques canons seulement furent emportes ; on encloua les autres et on les jeta à la mer. Les magasins à poudre furent noyés , les barques emmenées ou défoncées, et les pavillons marocains emportés.

La mesure de l’occupation de Plie fut complétée par la déclaration du blocus du port de Mogador. Une garnison de cinq cents hommes fut installée dans l’ile. Pour en simplifier l’administration , on la traita comme un vaisseau au mouillage. On y laissa donc tout ce qui se trouve sur un vaisseau, tels qu’approvisionnements de bouche et de défense.

Parmi les cent quarante prisonniers faits à la prise de l’ile se trouvaient trente-cinq blessés. Le docteur Warnier fut chargé de les faire embarquer et de les ramener à terre.

Cet acte d'humanité ne resta pas stérile. Le vice-consul britannique à Mogador, M. Wilshire, avait à plusieurs reprises sollicité du gouverneur l’autorisation de se retirer lui et ses nationaux. Cette autorisation lui avait été toujours refusée, parce que les chefs de ces familles anglaises, y compris le viceconsul , devaient à l’empereur des sommes considérables. Les bâtiments britanniques le yesuviu* et le fP'arspite, arrivés le 13 août devant Mogador, n’a- Yaient pas davantage réussi à embarquer

leurs compatriotes. Mais ce que n’avaient pu obtenir les réclamations pressantes de l’Angleterre, les Français l’obtinrent par le noble exemple deleur générosité. En échange des trente-cinq prisonniers rendus à la liberté, le kaïd de Mogador fit rendre le consul anglais , sa femme et son secrétaire.

Pendant que ces événements avaient lieu sur la cote occidentale du Maroc , la frontière orientale de cet empire était le théâtre d’une guerre vivement engagée.

On se rappelle que Sidi-Hamida, nouveau kaïd des troupes marocaines a Oudjda, avait fait des ouvertures pacifiques à M. le maréchal Bugeaud. Selon ce kaïd , l’empereur désirait la paix avec le chef des chrétiens , et quand le fils aîné du sultan Sidi-Mohamed serait arrivé, « il n’y aurait que le bien. » Le maréchal s’était porté en vue du camp marocain , pour mieux reconnaître par lui-même les forces qui s’y trouvaient et pour hâter l’effet des négociations entamées. Ce mouvement semblait, au surplus, commandé tout à la fois par la conduite -de Sidi-Hamida et par celle d’Abd-el-Kader. Dans ses premières communications, en effet, le chef marocain avait promis d’obliger l’émir à se retirer dans l’intérieur de l’empire avec sa déira; mais, après une conférence avec Abd-el Kader, son langage avait complètement changé; ses assurances d’amitié ne s’exprimaient plus qu’en termes vagues, obscurs, figurés, à double sens, suivant l’usage si familier aux Arabes. En même temps, des groupes de cavaliers détachés par AUl-el- Kader, qui était campé lui-même près des Marocains, sur i’üued-lsli ( rivière d’isli ), parcouraient le pays entre Oudjda et le camp français de Lalla- Maghnia, avec ordre d’arrêter et de tuer comme traître tout porteur de dépêches d’un camp à l’autre.

Cependant, sur de nouvelles protestations de Sidi-Hamida, M. le maréchal Bu-

feaud consentit à rentrer dans son camp.

,’iulensité de la chaleur ( 45 à 48° ceotigr. ) exigeait d’ailleurs que les troupes prissent quelque repos. Depuis lors, les forces marocaines ne cessaient de s’accroître; leur rassemblement était unegraode levée de guerre sainte, officiellement précitée dans toutes les provinces. La

EMPIRE DE MAROC

reprise des hostilités était donc imminente. Dans cette prévision, le maréchal Iîugeaud fit sur-le-champ tous les préparatifs nécessaires pour soutenir la lutte avec avantage. La position de Lalla- Maghnia, convenablement retranchée, fut munie deconstructions provisoires, et devint une place de dépôt et d’approvisionnement de toutes les troupes françaises campées sur la frontière du Maroc. Un petit corps d’armée , sous les ordres du général Lamoricière, fut échelonné en avant de Lalla-Maghnia , sur l'Oued-Malouiah et l’Oued-lsii. D’une vigie à signaux , établie sur une butte élevée à l'ouest de Lalla-Maghnia, on observait l’armée marocaine, campée sur les collines de la rive droite de l’isli, à huit kilomètres environ en arrière d’Oudjda.

Les approvisionnements ne manquaient pas à l’armée française. Une petite plage de débarquement, Djama- Ghazouat ( mosquée des Rhazias ), a dix lieues du camp, facilitait les arrivages d’Oran par mer, et de cette plage ils étaient transportés au camp par les Kabyles du pays de Medroma. On avait déjà en magasin pour un mois de vivres, quand un convoi de deux cent soixante mille rations vint assurer la subsistance du corps d’armée pour vingt-cinq à trente jours au plus. Les Arabes soumis apportaient des fruits et des œufs; enfin rétablissement de fours et l’arrivée de bétail en quantité suffisante avaient permis de faire des distributions complètes.

L’état moral et sanitaire du camp français était ainsi très-satisfaisant, lorsque Te maréchal Rugeaud fut informé ar les Arabes soumis du Sahel de Iedroma et de la Haute-Tafna, que l’armee marocaine s’était considérablement accrue par les troupes nègres amenées par Feradj , vieillard confident de Mouley-Abd-er-Rahnman, etpar la jonction de Sidi-Mohamed, fils aîné de l’empereur. L’absence de toute communication avec Oudjda, les salves d’artillerie et de mousqueterie , tirées matin et soir au camp marocain , l’insolente demande faite par Sidi-Mohamed de l’évacuation de Lalla-Maghnia , comme condition de la paix , tout annonçait des projets hostiles. L’orgueil s’augmentant

avec le nombre, on parlait ouvertement dans le camp marocain , non plus seulement de faire évacuer le poste de Lalla- Maghnia, mais de prendre Tlemcen, Oran, Mascara, et même Alger. C’était une véritable guerre sainte pour rétablir les affaires de l'islamisme. On n’attendait pour prendre l’offensive que l’arrivée des contingents d’infanterie des Beni-Snassen et du Rif , qui devaient assaillir lesFrauçais par les montagnes au pied desquelles se trouve Lalla-Maghnia, pendant qu'une immense cavalerie les envelopperait du côté de la plaine.

Le 10 aodt,un millier de cavaliers vinrent reconnaître le camp français , pensant peut-être que les troupes françaises avaient quitté Lalla-Maghnia, parce que depuis quatre jours elles étaient allées chercher un abri contre les grandes chaleurs , dans un bois , au confluent de l’Oued-el-Atbas et d’Oued-er- Fout. En se retirant, ces cavaliers mirent le feu aux maisons entre Lalla- Maghnia et Oudjda. Dans l’attente d’une grande journée, le maréchal Bugeaud avait successivement appelé auprès de lui , outre la colonne aux ordres du général Lamoricière , une seconde , commandée par le colonel Eynard , son premier aide de camp , enfin une troisième colonne, conduite par le général Bedeau, qui le rallia le 12 avec trois bataillons et six escadrons.

Le 13, a trois heures d’après-midi, le maréchal Bugeaud se porta en avant, en simulant un grand fourrage et trompant l’ennemi sur son mouvement offensif. A la touillée de la nuit, les fourrageurs revinrent sur les colonnes, et cellesci campèrent dans l’ordre de marche , en silence et sans feu. A deux heures du matin, elles se remirent en mouvement, et passèrent une première fois l’isli , au point du jour, sans rencontrer l’ennemi. Arrivées le 14 , à huit heures du matin , sur les hauteurs de Djerf-el-Akhdar, elles aperçurent les camps marocains encore en place, s’étendant sur les collines de la rivedroite. Toute la cavalerie s’étaitavancée pour disputer le second passage de la rivière. Au milieu d’une grosse masse qui se trouvait sur la partie la plus élevée, on distinguait le groupe du fils de l’empereur, ses drapeaux et son parasol , signe du commandement.

384 LTTOTVERS.

Le combat allait s'engager. L’ordre paminondas, ainsi que l’indique le tracé dans lequel le maréchal Bugeaud avait ci-dessous : disposé les troupes rappelle le coin d’K-

Avant-garde.

Arrtere-gardc.

EMPIRE DE MAROC

La largeur totale de cet ordre de bataille était de 700 mètres. Grâce à la bravoure des soldats et à l’habileté straté-

Sdu chef, ud petit corps de 8,500 nés d’infanterie, de 1,400 chevaux réguliers, de 400 irréguliers et de 16 bouches à feu, parvint à mettre complètement en déroute une armée nombreuse, qui comptait dans ses rangs 25 ou 30,000 chevaux et 10,000 fantassins, appuyés par 11 bouches à feu.

Pour conserver à cette mémorable journée tout son caractère , nous laisserons parler ici M. Bugeaud lui-même :

* Nous descendîmes sur les gués ail simple pas accéléré et au son des instruments. De nombreux cavaliers défendaient le passage; ils furent repoussés par mes tirailleurs d’infanterie, avec quelques pertes des deux côtés , et j’atteignis bientôt le plateau immédiatement inférieur à la Butte la plus élevée où se trouvait le Dis de l’empereur. J’y dirigeai le feu de mes quatre pièces de campagne , et à l’instant le plus grand trouble s’y manifesta. Dans ce moment, des masses énormes de cavalerie sortirent des deux côtés de derrière les collines , et assaillirent à la fois mes deux flancs et ma queue. J’eus besoin de toute la solidité de mon infanterie; pas un homme ne se montra faible. Nos tirailleurs, qui n’étaient qu’à cinquante pas des carrés, attendirent de pied ferme ces multitudes, sans faire un pas en arrière : ils avaient ordre de se coucher par terre si la charge arrivait jusqu’à eux , afin de ne pas gêner le leu des carrés. Sur la ligne des angles des bataillons, l’artillerie vomissait la mitraille. Les masses ennemies furent arrêtées, et se mirent à tourbillonner.

J’accélérai leur retraite , et j'augmentai leur désordre en retournant sur elles mes quatre pièces de campagne qui marchaient en tête du système. Des que je vis que les efforts de l’ennemi sur mes flancs étaient brisés , je continuai ma marche en avant. La grande butte fut enlevée , et la conversion sur les camps s’opéra.

« La cavalerie de l’ennemi se trouvant divisée par ses propres mouvements et par ma marche, qut la coupait en deux, e crus le moment venu de faire sortir a mienne sur le point capital , qui, se-

lon moi , était le camp, que je supposais défendu par l’infanterie et l’artillerie. Je donnai l’ordre au colonel Tartas d’échelonner ses dix-neuf escadrons par la gauche , de manière a ce que son dernier échelon fût appuyé à la rive droite de l’Isli.

« Le colonel Yousouf commandait le premier échelon , qui se composait de six escadrons de spahis , soutenus de très-près en arrière par trois escadrons du 4e chasseurs. Ayant sabré bon nombre de cavaliers, le colonel Yousouf aborda cet immense camp, après avoir reçu plusieurs décharges de l’artillerie.’ Il le trouva rempli de cavaliers et de fantassins qui disputèrent le terrain pied à pied. La réserve des trois escadrons du 4* chasseurs arriva : une nouvelle impulsion fut donnée , l’artillerie fut prise et le camp fut enlevé. Il était couvert de cadavres d’hommes et de chevaux.

Toute l’artillerie, toutes les provisions de guerre et de bouche , les tentes du fils de l’empereur , les tentes de tous les chefs , les boutiques des nombreux marchands qui accompagnaient l’armée, tout, en un mot, resta en notre pouvoir. Mais ce bel épisode de la campagne nous avait coûté cher : quatre officiers de spahis ( MM. les lieutenants Damotte et Ditter et les sous-lieutenants Rozetti et Bou-chakor ), et une quinzaine de spahis et de chasseurs y avaient perdu la vie; plusieurs autres "étaient blessés.

« Pendant ce temps, le colonel Morris, qui commandait les 2e et 3e échelons , voyant une grosse masse de cavalerie qui se précipitait de nouveau sur mon aile droite , passa l’isli pour briser cette charge, en attaquant l’ennemi par son flanc droit. L’attaque contre notre infanterie échoua comme les autres; mais alors le colonel Morris eut à soutenir le combat le plus inégal. Ne pouvant se retirer sans s’exposer à une défaite, il résolut de combattre énergiquement, jusqu'à ce qu’il lui arrivât du secours. Cette lutte dura plus d’une demi-heure ; ses six escadrons furent successivement engagés et à plusieurs reprises. Nos chasseurs firent des prodiges de valeur; trois cents cavaliers, Berberes ou Abids- Bokhari , tombèrent sous leurs coups.

Enfin le général Bedeau , commandant l’aile droite , ayant vu l’immense dan-

25* Livraison. (Empibe ne Maboc.)

386 L’UNIVERS

ger que courait le 2' chasseurs , détacha le bataillon de zouaves, un bataillon du 15e léger et le 9e bataillon de chasseurs d’Orléans pour attaquer l’énnerni du côté des montagnes; ce mouvement détermina sa retraite. Le colonel Morris reprit alors l’offensive, et exécuta plusieurs charges heureuses dans la gorge par où il se retirait. Cet épisode est un des plus vigoureux de la journée : 550 chasseurs du 2* combattirent 6,000 cavaliers ennemis.

Chaque chasseur rapporta un trophée de cet engagement, eelui-ci un drapeau, celui-là un cheval ,‘ celui-là une armure , tel autre un harnachement.

« A midi je fis cesser la poursuite, et je ramenai toutes les troupes dans le camp du sultan. Le colonel Yousouf m’avait fait réserver la tente du fils de l’empereur; on y avait réuni lesdrapeaux pris sur l’ennemi, au nombre de 18, les 11 pièces d’artillerie , le parasol de commandement du fils de l’empereur et une foule d’autres trophées de la journée.

« Les Marocains ont laissé sur le champ de bataille au moins 800 morts, presque tous de cavalerie : l’infanterie , qui était peu nombreuse, nous échappa en très-grande partie à la faveur des ravins. Cette armée a perdu en outre tout son matériel; elle a dû avoir de 1,500 à 2,000 blessés.

« Notre perte a été de 4 officiers tués , 10 autres blessés ; de 23 sous-officiers ou soldats tués, et 86 blessés.

« La bataille d’isli est, dans l’opinion de toute l’armée, la consécration de notre conquête de l’Algérie : elle ne peut manquer aussi d’accélérer de beaucoup la conclusion de nos différends avec l’empire de Maroc.

« Je ne saurais trop louer la conduite de toutes les armes dans cette action , qui prouve une fois de plus la puissance de 1 organisation et de la tactique sur les masses qui n’ont que l’avantage du nombre. Sur toutes les faces de la grande losange formée de carrés par bataillon, l'infanterie a montré un sangfroid imperturbable; les bataillons des quatre angles ont été tour à tour assaillis par 3 ou 4,000 chevaux à la fois, et rien n’a été ébranlé un seul instant; l’artillerie sortait eu avant des carrés ,

J tour lancer la mitraille de plus près; a cavalerie, quand le moment a été venu, est sortie avec une impétuosité irrésistible , et a renversé tout ce qui se trouvait devant elle. »

Cette brillante victoire , qui a coûté si peu de sang à l’armée française, est une preuve de plus que la guerre n’est pas toujours un jeu du hasard, et qu’il îm-

Ïrorte d’y faire entrer en ligne de compte a bravoure du soldat, secondée par. la science stratégique du chef.

Les trophées conquis sur l’ennemi furent apportésà Pariset déposés à l’hôtel des Invalides , au milieu de tant d’autres trophées , dont la France peut s’enorgueillir (1).

(i) Les principaux trophées conquis à la bataille d’isli sont :1a tente do fils de l’empereur du Maroc , le parasol, signe du commandement , et un grand nombre de drapeaux. La tente impériale, en toile d’un blanc sale, avec ornements arabesque» de toile bleue appliqués de distance en distance sur les coutures extérieures , a la forme ronde d’un pavillon. Elle est doublée à l’intérieur en drap rouge. Au-dessus de la première tente , s’en élève une seconde, beaucoup plus grande et ainsi superposée pour garantir celle de dessous des rayons du soleil. Un espace libre, ménagé entre les deux, au moyen de

f hanches carrées placées l’une au-dessus de 'autre et peintes en bien, rouge et jaune, permet à l’air de circuler, et entretient la fraîcheur daus la tente inférieure. Les deux lentes sont surmontées d'une boule en cuivte doré assez grosse , qu’on apercevait de toutes les parties du camp. La poutre qui les supporte est peinte en bleu , et les arêtes en rouge. Elle peut se briser en deux parties , pour L commodité du transport. A l'entrée de la tente, et sur l’un des côtés, étaient pratiquées une demi-douzaine d'arceaux ou plutôt des niches dans lesquelles se tenaient assis où couchés les chaouchs , véritables gardes de la porte. A l’entour de la tente, et à distance de quelques mètres , était une esjpèce de mur, de deux mètres de hauteur, également eu toile blanche. Cette espèce de corridor empêchait que du dehors on vit ou entendit rien de ce qui se passait dans l’enceinte centrale. L’intérieur de la lente était garni de tapis à dessins, de gros coussins ronds en maroquin rouge et de coussins longs en drap de même couleur. En face du rideau formant porte , doublé également de drap rouge, était le lit du prince, protégé par un

EMPIRE DE MAROC

Mouley-Abd-er-Rhaman avait montré par de longues hésitations qu’il était

moustiquaire d'indienne à dessin* grossiers; il se composait de deux matelas, l 'un bieu, l’autre rouge. Rien n’avait été oublié dans ce palais d’étoffe : entre le mur et ia leule impériale se trouvaient deux petites tentes : l’une destinée à l’un des officiers du prince; l’autre, en étoffe jaune et verte, était uu de ces cabinets indispensables que les indigènes appellent chechmat ou kenif. Les cuisiues étaient à une vingtaine de pas de distance, et également enveloppées d'un mur de toile. La longueur du diamètre des deux tentes est de 14 mètres. Le diamètre de celle de l’intérieur n’est que de 7 mètres ; la hauteur jusqu'à la boule est d’environ 6 mètres 5o centimètres, et ceHe de la petite tente, de 5 mètres; car elle n’arrive pas jusqu’au faite de la grande. Les murs sont droits ; ils ont x mètre 5o centime très d’élévation, du sol à la naissance du dôme, qui est coupé au milieu par une banderole circulaire à petites franges. Cette tenture, de 33 centimètres de largeur, a la forme d’un baldaquin tombant perpendiculairement ; elle est rouge à l'intérieur, comme la tente, et verte eu dehors.

Le parasol (cl d'alala), qui était placé devant l’entrée de la tente impériale, ressemble aux grands parapluies de nos halles : il est rond et supporté par une forte hampe en bois de sapiu, de ia grosseur au moins de celle d’un drapeau, et de a mètres 38 centimètres de longueur. Il est très:vieux et en partie usé. Le dessu? est en soie ainaranthe, avec broderies en argent doré, entremêlées de grenat d’un rouge foncé. Ces broderies, admirables d’élégance, figurent des arabesques et des fleurs d’une légèreté de dessin remarquable. L’intérieur est doublé en soie verte , à fleurs brochées en or ; une crépine d’or, haute d'environ 34 centimètres et semée de douze torsades entre chaque rayon , en orne le tour, comme nos dais d’église. Les branches, au nombre de dix, sont en bois argenté : une clef en fer argenté destinée à être placée dans un œillet pour les arrêter, est suspendue à une grosse torsade en soie amaranthe et verte. Les rayons ont 4 mètres 3a centimètres de circonférence.. Le parasol est surmonté d'une boule d’argent doré , de 19 centimètres de hauteur, semblable à la pomme d’une canue de tambour-major, et dont le pied est aussi entouré d’une frange d’or. Il faut un homme vigoureux pour le porter à cheval; son poids esi de près de 7 kilogrammes.

Les drapeaux sont au nombre de dix-huit ;

personnellement peu disposé à la guerre ; mais qu’il avait été poussé à cette extrémité par ses principaux officiers, tous fanatisés par l’ascendant d’Abd-el-Kader (1). La défaite de son armée devait

ils sont de différentes grandeurs, rouges, bleus, bariolés ou à ramages. La pièce la plus importante est un petit guidon de 88 centimètres carrés, en cotonnade blanche d’un côté , en iudienne imprimée de l’autre. C’est le drapeau sacré ( sandjak djthadi ) ; il est orné d’un encadrement en ruban de laine rouge. Sur la surface blanche se trouvent tracés, également en laine rouge et en caractères d’un décimètre de haut , ces mots sacramentels : La Allah bllla- Allah , Moha med-raçouL Allah ; benial tl djehad in cha Allah ( Il n’y a de Dieu que Dieu ; Mohamed est son prophète : à la guerre sainte , si Dieu le veut).

(1) Abd-er-Rhaman a toujours été animé par des sentiments pacifiques; il n’a nullement les instincts guerriers. A en juger par l’apparence, c’est un homme d’environ soixante ans , assez corpulent , d’une taille de Cinq pieds neuf pouces; sa physionomie est .naturellement douce et agréable ; malheureusement une tache qu'il a sur l'œil gauche eu gâte l’expression, en faisant croire qu'il louche. Sa barbe est courte, grisonnante, et touffue. Il est le seul homme de son empire qui la laisse croître; car la crainte de voir -se’ renouveler des accidents semblables à ceux dont plusieurs sultans ont été victimes ne permet à aucun rasoir d’approcher de la gorge royale.

Voici comment le capitaine Beauelerk, compagnon de voyage du docteur Brown , nous racoutè l’emploi que le sultan fait de son temps.

« La journée de Mouley-Àbd-er-Rhaman est aiusi réglée : le matin il se lève avant le jour; et, après avoir dit scs prières, il se promène seul, à pied, dans ses jardins, donnant des ordres à ses ouvriers. A huit heures il monte à cheval , et il galope pendant deux ou trois heures , escorté de tous ses grauds kakis et capitaines. La maladie (les hérnorrhoïdes) pour laquelle il avait désiré consulter le docteur Brown était considérablement aggravée j>ar cet exercice quotidien ; mais son médecin lui conseilla vainement de prendre un peu de repos. « Me prescrire de « ne pas me promener tous les jours à che- « val avec mes kaïds, répliquait-il invaria- « blement , c’est m'ordonner d’abdiquer. Le « cheval est le trône des empereurs de Maroc. » Cet exercice terminé , il se relire dans les

L’UNIVERS

donc l’irriter vivement, non pas contre les Français, qui n’avaient pas été les agresseurs, mais contre Abd-el-Kader , qui avait été l'instigateur de ce conflit malencontreux.

Après la bataille d’isli , il y avait deux partis à prendre : ou de profiter de la victoire et; forçant immédiatement l’ernpereur à livrer Abd-el-Kader , ou de laisser ce soin aux événements, faciles à prévoir. On crut devoir adopter ce dernier parti.

Pour juger sainement de l’état des choses, il faut se mettre un moment à la place des hommes mêmes qui étaient en jeu : Abd-er-Rhaman et Aba-el-Kader devaient avoir au fond du cœur l’un pour l’autre des sentiments de haine, de crainte ou de défiance. Sans doute la religion impose à tous les musulmans de combattre pour la loi du prophète, qui veut l’extermination des chrétiens ; mais l’un et l’autre n'avaient pas du tout les mêmes intérêts à se constituer les champions de l’islamisme: Abd-er-Rhaman av ait un empire à conserver, tandis qu’ Abd-el-Kader en avait un à conquérir. Et supposons que l’empereur du Maroc se fût sincèrement joint a l’émir pour guerroyer contre les infidèles : qui des deux en aurait recueilli la gloire? En toute occasion , les troupes marocaines se seraient empressées d’accourir à la voix du chef dévot, si habile à combattre les chrétiens; les montagnards berbères, dont la fidélité envers l’empereur est loin d’être inébranlable , se seraient les premiers rangés sous l’étendard du nouveau chérif ; car Abd-el-Kader a aussi la prétention de descendre de la famille du prophète. Enfin, sur un signe de l’émir, l’ancienne dynastie des chérifs aurait disparu absolument de la même façon que toutes les autres dynasties du Maroc dont nous avons tracé l’histoire.

Il serait inutile d’entrer ici dans les

appartements de ses femmes , où il reste jusqu’à quatre heures du soir, goûtant les plaisirs Ju bain et toutes les autres jouissances physiques que peuvent lui procurer le» innombrables beautés de son harem. A quatre heures , il se rend à la mosquée pour y faire ses prières du soir; puis il imploie le reste de la soirée , soit à se promener à cheval , soit à régler quelques affaires d’État. »

détails des événements dont toute les feuilles publiques viennent de retentir. Abd-el-Kader, depuis qu’il avait été refoulé dans le Maroc avec les débris des tribus qui avaient suivi sa fortune, était placé dans l’alternative ou de détrôner Abd-er-Rhaman ou d’abdiquer toute action sur les affaires de l’Algérie. Il tenta, d’abord par les intrigues, puispar la force, une de ces révolutions si fréquentes dans les annales de l’islamisme. Il n’a point réussi. C’est le résultat que le massacre des Beni-Amer et des Beni- Hassen devait lui faire entrevoir. Dès lors , sans ressources et sans appui , au milieu de populations irritées par des exécutions sanglantes, en lutte avec le chef reconnu de sa religion, errant, comme un lièvre traqué par des chasseurs, dans les environs de la Malouia, réduit à l’impossibilité de nourrir et de defendre ses partisans, découragés ou séduits , ii dut d’abord songer à sauver sa tête.

Dans le mois de novembre 1847, étant campé à Zalin dans le Rif, l’émir envoya auprès de l’empereur son califat (lieutenant) Bou-Hamedi , pour lui faire des propositions d’accommodement. Inquiet de ne pas recevoir des nouvelles de Bou-Hamedi , et présumant qu’il allait être obligé d’en venir aux mains avec les Marocains , ii quitta la position de Zalin, et vint camper, en descendant la Malouia , par la rive gauche , dans un endroit appelé Enerma. Appuyée d’un côté à la rivière, de l’autre aux montagnes de Kebdana, dont les habitants voulaient rester neutres , sa déira se trouvait dans une position facileà défendre avec pende inonde.

Dans la journée du 9 décembre , deux cavaliers de l’empereur, accompagnés d’un serviteur de Bou-Hamedi , lui apportèrent une lettre de Mouley-Abd-er- Rhaman et une autre de sou califat.

L’empereur lui disait en substance qu’il ne pouvait écouter de lui aucune proposition tant qu’il resterait dans le pays qu’il occupait, que s’il voulait venir à Fez il serait traité aussi bien qu’il pourrait le désirer; que ses cavaliers et ses fantassins seraient admis dans les troupes marocaines; que la population de la déira recevrait des terres, etc.; que s’il refusait ces propositions le

chemin du désert était libre , et qu’il pouvait le prendre s’il n’acceptait aucun de ces deux partis.

Abd-el-Kader prit immédiatement sa résolution • il renvoya les cavaliers marocains sans réponse, et réunit toute la population de la déira ainsi que ses réguliers. Il leur expose quelle était sa situation , sans rien dissimuler; leur dit qu'il était résolu à tenter la fortune; u’il allait essayer 'de prendre un des Is de l'empereur, pour se faire rendre son califat; que s’il était vainqueur il continuerait sa marche vers l’ouest, où la déira aurait à le réjoindre; que s’il était vaincu la deira serait probablement pillée, mais qu’il serait toujours temps d’aller demander un asile aux Français.

Voici maintenant quel était son plan d’opération : il fit partir son infanterie dans la direction d'un camp marocain, qui était, suivant les uns, à Aïoun-Keart; suivant d’autres , à Aïn- Tigaout. Les camps marocains , d’après les mêmes renseignements, paraissaient s’être concentrés vers l’un ou l’autre de ces deux points , sans s’étre complètement réunis , pour n’en former qu’un seul. Abd-el-Kader rejoignit. son infanterie le 10 décembre, au soir; il avait avec lui mille à douze cents chevaux et de huit cents à mille hommes à pied; il avait laissé ses canons à la déira. Son intention était de surprendre les Marocains par une attaque de nuit. Pour la faciliter il inventa le. stratagème suivant : quatre chevaux , entièrement enduits de goudron, furent chargés d’herbes sèches, broyées avec les mains et réduites en étoupe. Ce chargement fut aussi enduit de goudron. Quatre fantassins , qui reçurent chacun cent douros à l’avance , conduisaient ces animaux : ils devaient, en arrivant près du camp marocain, mettre le feu aux matières inflammables dont ils étaient revêtus.

Grâce à ce stratagème, aussi hardi qu’ingénieux , l'émir surprit , dans la nuit du 11 au 12, les camps marocains. Cette attaque soudaine causa de grandes pertes au maghzen de l’empereur : Abdel-Kader avait affaire à un ennemi si nombreux, qu’il dut s’arrêter devant une masse compacte plutôt que devant une défense à peu près nulle. Il rallia donc sa

déira, et concentra tout son monde vers l’embouchure .de la Malouia , entre la rive gauche de cette rivière et la mer. Les camps marocains continuèrent de.

resserrer le cercle qui enveloppait l’ennemi. Acculé au bord de la rivière et dans l’impossibilité de résister à la supériorité du nombre , l’émir résolut de faire passer les bagages, les femmes et les enfants de ses compagnons d'armes dans la plaine de la Triffa.

Le commencement du passage de la rivière fut le signal du combat que les Kabyles marocains, excités par l'appàt du butin , engagèrent avec furie ; mais les fantassins et les cavaliers de l’émir soutinrent jusqu’au bout leur vieille réputation. Ils résistèrent tout le jour; pas un mulet, pas un bagage ne fut enlevé. Le soir, ils perdirent la moitié des leurs; le reste se dispersa , après que la déira tout entière eut gagné le territoire français.

Après avoir ainsi mis sa déira à l’abrr du pillage des Marocains, l'émir la quitta, et , suivi d’un petit nombre des siens, se retira chez une fraction des Beni-Snassen , qui était restée fidèle à sa cause. C’est par là qu’il espérait ' gagner le sud. Mais la vigilance du général Lamoricière prévint l’exécution de ce projet.

• J’avais été prévenu , dit ce général dans son rapport (1), que l’émir devait avoir gagné te pays des Beni-Snassen ; mais il s’agissait* d'en sortir. Or, la seule fraction la mieux disposée pour lui est précisément la plus rapprochée de notre territoire. Le col qui debouchedans la plaine par le pays de ces Beni-Snassen a son issue à une lieue et demie environ de la frontière. Je me décidai à garder ce passage; et ce qui me détermina, c’est que le frère du kaïd d'Ouchda nous avait écrit le soir même pour nous engager à surveiller cette direction , par laquelle l'émir devait sans doute passer. Mais il fallait prendre cette mesure sans donner l'éveil aux tribus qui sont campées sur la route.

« Dans ce but, deux détachements de vingt spahis choisis, revêtus de bournous blancs, commandés, le premier par le lieutenant Bou-Krauia, l’autre

(O Moniteur du a janvier i848.

L’UNIVERS

par le sous-lieutenant Bràhim, furent chargés de cette mission.

« Le premier se rendit au col même, et le deuxième avait une position intermédiaire entre le point et notre camp.

La cavalerie sella ses chevaux, et le reste de la colonne se tint aussi prêt à partir au premier ordre.

« Enfin, pour être préparé à tout événement, après avoir calculé la marche probable de l’émir , je fis prendre les armes à deux heures au matin pour porter ma colonne sur la frontière.

« J’avais à peine fait une lieue et demie, que des cavaliers renvoyés par le lieutenant Bou-Krauïa, me prévinrent qu’il était en présence d’Abd-cl-Kader, et qu’il était engagé. Le deuxième détachement s’était porté à son secours, et je fis de même aussi vite que possible avec toute la cavalerie. Il était environ trois heures du matin.

« Chemin faisant, je reçus les députés de la déira qui venaient se soumettre , et auxquels j’ai donné l’aman au grand trot, en les envoyant à mon camp pour y chercher des lettres.

«- Enfin, quelques instants après, je rencontrai le lieutenant Bou-Krauïa luimême, qui revenait avec deux hommes des plusêlévoués de l'émir, et qui étaient chargés de me dire qu’Abd-el-Kader , voyant qu’il ne pouvait déboucher dans la plaine et suivre son projet, demandait à se soumettre. Bou-Krauïa avait causé lui-même avec l’émir, qui lui avait remis une feuille de papier sur laquelle il avait apposé son cachet, et sur laquelle le vent, la pluie et la nuit l’avaient empêché de rien écrire. Il me demandait une lettre d’aman pour lui et ceux qui l’accompagnaient.

« Il m’était impossible d’écrire, par la même raison qui s’était opposée à ce que l’émir pût le faire, et, de plus, je n’avais point mon cachet. Les hommes voulaient absolument quelque chose qui prouvât qu’ils m’avaient parlé. Je leur remis mon sabre et le cachet du commandant Bazaine, en leur donnant verbalement la promesse d’aman la plus solennelle. Les deux envoyés de l’émir me demandèrent de les faire accompagner par Bou-Krauïa, que je fis partir avec quatre spahis.

« Tout cela se fit en marchant; car je

voulais néanmoins arriver avant le jour au point de notre frontière le plus rapproché du coi de Kerbous.

« Parvenu à ce point, vers cinq heures et demie, j’y restai jusqu'à onze heures et demie. Je ne recevais aucune réponse , mais j’étais bien convaincu que la présence de ma cavalerie avait fait renoncer l’émir à traverser la plaine. A ce moment , j’ai dû prendre des dispositions différentes. Nos coureurs avaient rencontré et m’avaient amené plusieurs cavaliers réguliers, qui erraient à l’aventure dans le pays, peut-être dans le dessein de rejoindre Abd-el-Kader. Je sus

fiar eux que la déira, qui m’avait envoyé ’aman , mais qui ne l’avait pas encore reçu , était fort inquiète chez les Msirdas, qui avaient commencé à la troubler par des brigandages pendant la nuit précédente et qui se disposaient à continuer.

« J’envoyai alors le colonel Montauban avec cinq cents chevaux bivouaquer près de la déira. Je fis partir le colonel Mac-Mahon pour aller camper sur les puits de Sidi-Bou-Djenan , avec les zouaves et un bataillon du neuvième de ligne; et, après être resté encore près de deux heures en observation j’ai regagné mon camp avec le reste de mes troupes.

« La venue de tous les hommes avec lesquels j’ai causé ce soir me montrait l’abandon dans lequel était l’émir , et m'indiquait encore l’embarras très-réel dans lequel l’avaient mis nos quelques coups de fusil de cette nuit. J étais sous cette impression lorsque me sont revenus Bou-Krauïa etlesdeux émissaires d'Ab-del-Kader. Il me rapportait mon sabre et le cachet du commandant Bazaine, et, en outre, une lettre de l’émir, qui est de l'écriture de Musta-

pha-ben-Thami Bou-Krauïa et ses

deux compagnons sont repartis ce soir ; les quatre spahis étaient restés avec l’émir, qui avait été bien aise de garder ce renfort pour la sûreté de sa famille chez les Beni-Snassen. J’ai donné a Bou- Krauïa quatre autres spahis choisis, et avec ces huit hommes il sera aussi fort que toute l’escorte de celui contre lequel l’empire de Maroc se ruait avanthier avec trente huit mille hommes. »

Tel est le récit détaillé du général çui a pris une part si active à la reddition

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d’Abd-el-Kader. Dans la journée du 23 décembre l’émir vint lui-méme se confier avec sa famille à la générosité de la France. En habile politique, il avait eu soin de stipuler pour condition de sa soumission d’être transporté a Alexandrie ou à Saint-Jean d’Acre.

Mais tout le monde comprend que cette soumission n’était pas tout à tait volontaire : il était bien difficile à l’exsultan des Arabes d’échapper au cordon de troupes françaises qui garnissait la frontière. De part et d’autre, il n’y avait donc point de condition a dicter ni à accepter. D’ailleurs, permettre à Abd-el- Kader de fixer son séjour à Saint-Jean d’Acre ou à Alexandrie, ee serait à coup sdr s’exposer à recommencer une guerre lougue et désastreuse.

A bd -el-Kader fut, aussi tôt après sa soumission , embarqué à bord de la frégate

à vapeur l'Asmodie; il arriva à-Toulon le 29 décembre , et fut provisoirement installé au Lazaret avec ses compagnons d’infortune , dont les principaux sont : Mustapha-ben-Thami , califat de Mascara, son beau-frère; Abd-el-Kader-bou- Klika, kaîd de Sandempt; Caddour-ben- A liai , neveu de Sidi-Embarak. Abd-el- Kader avec, sa suite, qui se compose d’environ cent personnes , tant hommes que femmes , fut , quelques jours apres , transporté au fort Lamalgue, à Toulon , où il se trouve encore actuellement.

Le sort du célèbre prisonnier ne tardera pas à être bientôt definitivement connu. La République, française, qui vient d'inaugurer une ere nouvelle, saura, nous n’en doutons pas, parfaitement concilier l’intérêt d’une colonie naissante avec le respect dil au courage malheureux.

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