SÉDITION DANS L' ARMÉE D'AGA
trocle; défection d'une partie de ses troupes. — Les Carthaginois étaient consternés. Agathocle, que la victoire avait couronne dans toutes ses entreprises depuis son débarquement, voyant qu'en Sicile et en Afrique l'en-
L'UNIVERS
nemi ne pouvait plus résister à ses armes , se croyait au bout de ses travaux et se livrait aux plus ambitieuses espérances, lorsque, du sein de sa propre armée, s'éleva subitement une tempête qui menaça d'engloutir à la fois sa vie et sa fortune. Lyciscus, l'un de ses plus braves lieutenants, au milieu d'un repas où il était échauffé par le vin, avait lancé des traits mordants contre Agathocle et contre son fils Archagate. Dans son ivresse, il s'était même emporté jusqu'à reprocher à ce dernier une liaison incestueuse avec sa belle-mère. Archagate, bouillant de colère, saisit un javelot, et frappe Lyciscus d'un coup mortel. La mort de cet officier fut le signal d'une révolte générale. Chefs et soldats se rassemblent en tumulte autour de la tente du prince; tous demandent à grands cris qu'on livre le meurtrier a leur vengeance. Si Agathocle persiste à vouloir le sauver, il tombera lui-même sous leurs coups. En même temps, ils exigent insolemment le payement de leur solde arriérée; ils nomment des généraux pour les commander, s'emparent de Tunis , et placent des gardes sur tous les points des remparts de cette ville. A la nouvelle de cette révolte , les Carthaginois conçoivent l'espérance d'attirer les séditieux dans leur parti. Ils font proposer aux soldats une pave plus forte , et aux officiers de magnifiques présents. Plusieurs de ces derniers se laissent corrompre, et s'engagent à passer avec leurs troupes dans le camp africain.
Dans cette extrémité Agathocle, redoutant la mort ignominieuse qu'il aurait à subir s'il était livré à l'ennemi, trouve dans l'énergie de son désespoir le moyen de ramener ses soldats. Il quitte la pourpre , se couvre d'humbles vêtements et s'avance au milieu d'eux. Ce changement inattendu les frappe; tous ibnt silence, Agathocle prend alors la parole. Après leur avoir rappelé tous les succès qu'il doit à leur courage, il leur déclare u'il est prêt à mourir si sa mort peut tre utile à ses compagnons d'armes ; que jamais la crainte ou le désir de
prolonger sa vie ne l'ont fait souserire a une action indigne de sa gloire, et pour leur en donner la preuve, il tire son épée et menace de s'en frapper à leurs yeux. On court vers lui ; on s'empresse d'arrêter son bras. Toutes les voix proclament son innocence et Tin* vitent à reprendre les insignes de la royauté. Il cède à leurs instances réitérées; il leur exprime sa reconnais* sance en versant des larmes de joie et de tendresse ; tous les cœurs sont émus, et les applaudissements unanimes de l'assemblée célèbrent le rétablissement complet du pouvoir de leur général et de leur roi.
Nouvelles défaites des Cabthaginois par agathocle l supplice des transfuges ; 308 avant l'ère chrétienne. — Cependant Agathocle, qui ne négligeait aucun moyen d'affaiblir la puissance de Carthage, envoya des députés à Ophellas, roi de la Cyrénaïque , pour l'attirer dans son alliance. Ce prince, qui avait été l'un des lieutenants d'Alexandre (♦) , et avait épousé une descendante du fameux Miltiade , nourrissait l'espoir ambitieux de soumettre l'Afrique a sa domination.
Agathocle lui fait représenter que Carthage est le seul obstacle à l'agrandissement de leur puissance , que le motif de son invasion en Afrique a été, non l'ambition de conquérir, mais la nécessité de se défendre, et qu'après la destruction de l'ennemi commun, il lui abandonnerait l'Afrique , et se contenterait de régner sur la Sicile entière. Ophellas se laisse séduire par ces offres brillantes, et vient joindre Agathocle avec une armée composée ' de dix mille hoplites grecs, et a'un pareil nombre de troupes irrégulières. Agathocle l'accueille d'abord avec la plus grande bienveillance, le comble de caresses, lui prodigue des flatteries, l'invite souvent à sa table, et lui fait même adopter un de ses fils. Mais ce prince n'avait jamais reculé devant un crime
(*) Ophellas nvait d'abord conquis et gouverné la Cyrénaïque au nom de Plolémée- Lagus , et avait fini par se rendre indépendant.
CARTHAGE
utile à ses intérêts et à sa puissance. Par une perfidie sans exemple , il débauche une partie des troupes d'Ophellas, le fait périr au milieu de son camp, et s'attache son armée tout entière" par des présents et de magnifiques promesses.
Conjuration de Bomilcar; supplice DE CE GÉNÉRAL; 307 AVANT
l'ère chrétienne. — Jamais, depuis le commencement de la guerre, Carthage ne s'était trouvée dans un si
f rand péril. Aux ennemis étrangers ont les forces venaient d'être doublées par la réunion de l'année d'Ophellas , se joignait un ennemi domestique, non moins dangereux et non moins redoutable. Bomilcar, qui depuis longtemps aspirait à la tyrannie, jugea le moment favorable "pour exécuter son projet. Il éloigna de Carthage sous différents prétextes la plus grande partie de la noblesse qui aurait été un obstacle à ses desseins. Bientôt, ayant fait des levées dans le faubourg nommé la Nouvelle ville, qui est un peu en dehors de ['ancienne Carthage, il licencia tous ceux qu'il croyait attachés au gouvernement. Il rassembla quatre mille mercenaires et cinq cents de ses concitoyens, compltces de ses projets, «t se lit déférer par eux le pouvoir despotique. Il divise sa troupe en cinq corps et entre dans la ville, massacrant tous ceux qu'il rencontre dans les rues. Une terreur incroyable se répand dans Carthage. Tous fuient, persuadés que la ville a été livrée à l'ennemi, qu'Agathocle a pénétré dans son enceinte. Mais sitôt que la vérité est connue, les jeunes citoyens courent aux armes, forment leurs rangs et marchent contre le tyran. Cekii-ci, après avoir tué tous ceux qu'il rencontre sur sa route, pénètre dans je forum. Alors les Carthaginois, ayant occupé les maisons très -hautes qui bordent cette place publique, font pleuvoir une grêle de traits sur les conjurés qui, dans cette position, se trouvaient à découvert de tous les côtés.
Ceux-ci , trop maltraités , serrent leurs rangs, et, à travers les rues étroites, se frayent un passage jusqu'à la Nou-
velle ville, malgré les pierres et les traits qu'on lance sur eux de tontes les maisons situées sur leur route ; enfin ils occupent sur une éminence une position avantageuse (*); mais tous les citoyens, ayant pris les armes , viennent camper devant les révoltés.
L'affaire se* termina par une amnistie générale que la foi punique rompit envers le seul Bomilcar. On le fit périr dans les plus cruelles tortures. Justin ajoute que Bomilcar fut mis en croix au milieu du forum , afin que le même lieu où on lui avait conféré les honneurs suprêmes devînt le théâtre de son supplice et de son ignominie.
Diodore observe . eomme une singularité remarquable , que les Carthaginois ignorèrent entièrement les projets d'Agathocle contre Ophellas, et qu'à son tour Agathocle n'eut aucune connaissance de la conjuration de Bomilcar. S'il en eût été autrement, ou bien les Carthaginois se seraient ligués avec Ophellas pour chasser Agathocle .
de l'Afrique , ou bien ce général aurait
Srofité de la guerre civile allumée ans les murs de Carthage , pour s'emparer de cette ville.
Prise d'Utiqub et d'Hippozaritus; Agathocle passe en Sicile; 307 avant l'ère vulgaire. — Cependant Agathocle porte ses armes dans les provinces situées à l'occident de Carthage. Il s'empare , après une vive résistance, dUtique et d'Hippozaritus , qui avaient essayé de se soustraire à sa domination. Dans le but de prévenir désormais de pareilles tentatives , il inflige à ces deux cités un châtiment exemplaire : if en abandonne le piHage à ses soldats , et fait passer au fil de l'épée la plus grande partie de leurs habitants.
Après cette sanglante exécution , il soumit à son pouvoir la plus grande partie des villes maritimes et les peuples de l'intérieur, exceptéles Numides, dont les
(*) Cette position est probablement le Djehel-kltasvi près du cap Qamart. Voyex la Topographie de Carthage, par M. Dureau de la Malle, p. 73 et planche II.
L'UNIVERS
uns entrèrent dans son alliance, les autres restèrent neutres en attendant l'issue de la guerre. C'est alors que, se voyant supérieur aux Carthaginois, tant par ses propres forces , que par l'étendue de ses alliances et que, jugeant sa domination solidement établie en Afrique, il se résolut à passer en Sicile, où le mauvais état des affaires semblait exiger sa présence. Il n'emmena que deux mille soldats , et laissa le commandement du reste de l'armée à son iils Archagate.
État des affaires en Afrique sous le commandement d'abchagate , 306 ayant l'ère chbetiennb.
— La fortune sembla d'abord favoriser les armes du nouveau général. Il fit, par ses lieutenants, quelques expéditions heureuses dans la partie méridionale de l'Afrique, et subjugua même, dit Diodore , quelques tribus de peuples nègres.
u Cependant le sénat de Carthage, se relevant de l'abattement où l'avaient jeté les succès d'Agathocle, résolut de tenter un dernier effort, et mit sur pied trois corps d'armée, composés chacun de dix mille hommes , qui, sous le commandement d'Adlierbal , d'Hannon et d'Imilcon , devaient agir, l'un sur les côtes de la mer , l'autre dans les provinces de l'intérieur , le troisième sur les frontières méridionales.
Ils espéraient, par ce plan de campagne, contraindre l'ennemi à diviser ses forces, délivrer la ville du blocus qui gênait l'importation des vivres, et enûn, raffermir la fidélité chancelante de leurs alliés, qui, voyant de nouveau les armées puniques en campagne , pourraient compter sur un secours efficace.
Ce plan , bien conçu , obtint le résultat qu'on en avait espéré. Plusieurs des alliés de Carthage, que la crainte seule avait forcés de se réunir aux Grecs , s'en détachèrent et renouèrent avec la république leurs anciennes liaisons d'amitié. D'un autre côté , Archagate, voyant les troupes carthaginoises répandues dans toute l'Afrique, partagea lui-même son armée en trois corps. Eschrion, à la tête d'une de ces divisions , était chargé de défendre les
provinces de l'intérieur. Hannon , qui lui était opposé , lui dressa une embuscade, ou le général syracusain périt avec quatre mille fantassins , et deux cents cavaliers.
Imilcon, chargé des opérations de la guerre sur les frontières méridionales, s'était emparé d'une place forte sur la route que devait tenir Eumachus. Celui-ci ayant présenté la bataille, le rusé Carthaginois laissa dans la ville une partie de son armée avec l'ordre de fondre sur l'ennemi au moment où il feindrait lui-même de prendre la fuite. Au même instant, il sort de la ville avec la moitié de ses troupes, s'avance sous les retranchements de l'ennemi, engage le combat, et s'enfuit aussitôt comme frappé d'une terreur soudaine. Les soldats d'Eumachus, croyant la victoire décidée, rompent leurs rangs et s'abandonnent en désordre à la poursuite des fuyards. Tout à coup, la portion de l'aimée carthaginoise qui était restée dans la ville, tombe sur eux, rangée en bon ordre et poussant de grands cris : les Grecs , surpris par cette attaque imprévue, s'arrêtent, frappés de terreur, et s'enfuient presque sans résistance.
Mais l'ennemi leur avait coupé la retraite du côté de leur camp ; Euraachus fut contraint de se réfugier avec ses soldats sur une éminence voisine, position assez forte, mais entièrement dépourvue d'eau : les Carthaginois les y poursuivent, entourent la colline d'un retranchement, et l'armée grecque périt tout entière, soit par la soif, soit par le fer de l'ennemi. De huit mille huit cents hommes dont elle était composée, il ne se sauva, dit Diodore, que trente fantassins et quarante cavaliers.
Archagate, consterné par ces revers inattendus, se retire à Tunis, réunit autour de lui tout ce qui lui restait de troupes, et envoya en Sicile porter à son père la nouvelle de ces désastres, et le supplier de venir aussitôt à son secours. Déjà il était abandonné de
Sresque tous ses alliés; il était bloqué ans Tunis par les trois généraux carthaginois, et, la mer étant au pouvoir de l'ennemi , son armée abattue et dé-
CARÏHAGE
couragée était en proie à toutes les horreurs de la disette.
Agathocle bepasse en Afrique pour secourir son fils archagathe. — Agathocle, après avoir obtenu d'abord quelques succès en Sicile, avait vu la plus grande partie de nie se soustraire à sa domination. Néanmoins les nouvelles qu'il reçut d'Afrique lui parurent si désastreuses , qu'il résolut de s'embarquer sur-le-champ pour aller au secours de son armée. Il trompe, par un nouveau stratagème, la vigilance des Carthaginois qui bloguaient le port de Syracuse, en sort avec dix-sept galères, met en fuite la flotte supérieure en nombre qui le poursuivait , et débarque en Afrique. Là, retrouvant ses soldats épuisés par la disette et abattus par le désespoir, il relève leur courage par ses exhortations, leur démontre qu'une victoire décisive peut seule les sauver, et les mène contre l'ennemi. Il lui restait encore en infanterie six mille hommes de troupes grecques, un pareil nombre de mercenaires étrusques, celtes et samnites, et dix mille Africains, sur la fidélité desquels il ne pouvait pas entièrement compter. Il avait encore quinze cents hommes de cavalerie grecque, et six mille chars de guerre montés par des Africains. Les généraux carthaginois, quoiqu'ils eussent l'avantage du nombre et de la position , ne voulaient pas s'exposer aux hasards d'une bataille contre un ennemi au désespoir ; persuadés qu'en traînant la pierre en longueur, et en continuant a lui couper les vivres, ils le forceraient à se rendre. Agathocle, ne pouvant attirer l'ennemi dans la plaine, prend le parti d'attaquer les hauteurs sur lesquelles étaient retranchés les Carthaginois. La détresse où il se trouvait justifiait à ses yeux la témérité de l'entreprise. L'armée punique sort de son camp rangée en bataille ; Agathocle, malgré tous les désavantages de sa position, résiste longtemps aux efforts des Carthaginois. Enfin, les mercenaires et les Africains avant été enfoncés , il est contraint de se retirer dans son camp. Les Cartha-
Sinois, dans la poursuite, eurent soin 'épargner les Africains auxiliaires qu'ils espéraient engager à la défection ; ils s'acharnèrent a massacrer les Siciliens et les mercenaires, dont trois mille environ restèrent sur la place.
Incendie du camp des Carthaginois; TERREUR PANIQUE DANS LES deux armées. — Pendant la nuit qui suivit la bataille, un événement inattendu porta la terreur et le désordre dans les deux armées. Tandis que les Carthaginois, en réjouissance de leur victoire, immolaient aux dieux l'élite de leurs prisonniers, le feu de l'autel embrasa la tente du sacrifice. Favorisé par un vent impétueux, l'incendie consuma en un instant le camp tout entier, qui n'était qu'un assemblage de cabanes grossièrement formées de paille et de roseaux. Les rapides progrès du feu rendent tout secours inutile. Les uns, surpris par les flammes dans les rues étroites du camp où ils s'étaient entassés, y trouvent le même supplice que leur impiété barbare vient d'infliger à leurs prisonniers ; les autres, qui, en tumulte et en désordre, s'étaient jetés hors des retranchements , y trouvent une nouvelle cause de trouble et d'épouvante. Cinq mille Africains de l'armée d'Agathocle désertaient en ce moment ses drapeaux, et se rendaient au camp des Carthaginois. Ceux-ci, les avant aperçus de loin, supposent que 1 armée des Grecs vient tout entière les attaquer. Une terreur incroyable se répand dans l'armée; tous prennent la fuite : les uns, aveuglés par la crainte, se jettent dans des précipices ; les autres , dans l'obscurité de la nuit, croyant combattre l'ennemi, tournent leurs armes contre leurs camarades , et s'égorgent entre eux. Cinq mille hommes périrent dans ce tumulte; le reste s'enfuit précipitamment vers Carthage, dont les habitants, trompés par cette fuite désordonnée, crurent que leur armée avait été complètement défaite.
Cependant, les déserteurs africains, à l'aspect de l'incendie du camp des Carthaginois et du désordre qu'y avait jeté leur approche, n'avaient ose pour-
L'UNIVERS
suivre leur marche, et étaient retournés sur leurs pas. A leur retour, la même terreur panique qui venait d'être si fatale aux troupes carthaginoises , se répandit tout à coup dans le camp d'Agathocle. Les Grecs s'imacinèrent aussi que l'armée ennemie tout entière venait les attaquer; le tumulte et l'épouvante causés par cette erreur produisirent sur eux les mêmes effets, et coûtèrent la vie à quatre mille hommes.
Agathocle abandonne son armée ET REPASSE EN SlCILE ; FIN DE LA GUERRE; 306 AVANT L'ÈRE
vulgaire. — Après ce nouveau désastre, Agathocle, se vovant abandonné par tous ses alliés, et trop faible désormais pour lutter avec les Carthaginois, résolut d'abandonner l'Afrique. Il manquait de vaisseaux pour transporter ses troupes; d'ailleurs, la mer était au pouvoir des ennemis. Ces deux motifs le décidèrent à s'embar quer seul sur un vaisseau léger, laissant ses deux fils et son armée exposés à toutes les chances de la guerre. A la nouvelle de son départ, les soldats épouvantés, et se croyant déjà dans les mains d'un ennemi implacable, s'écriaient que, pour la seconde fois, leur roi les abandonnait au milieu des ennemis; que celui qui leur devait jusqu'à la sépulture renonçait même à défendre leur vie. Ils veulent poursuivre leur roi, mais, arrêtés par les Numides de l'armée carthaginoise, ils sont forcés de rentrer dans leur camp.
Alors, dans leur désespoir, ils égorgent les fils d'Agathocle, et traitent avec les Carthaginois. Les conditions de cet accommodement furent que les Grecs, moyennant trois cents talents (*), livreraient aux Carthaginois toutes les villes dont ils étaient en possession; que ceux qui voudraient servir dans les armées puniques y recevraient la paye ordinaire des troupes , et que les* autres seraient transportés à Sulonte, en Sicile, où on leur donnerait les moyens de s'établir. Les commandants de quelques places, dans
( ) *»65o,ooo fi an ci.
l'espoir d'être secourus par Agathocle , ne voulurent point souscrire à cette capitulation. Les Carthaginois mirent le siège devant ces villes, et, après s'en être emparés , ils mirent en croix les chefs, réduisirent en esclavage les soldats , et forcèrent à faire refleurir la culture dans leurs campagnes , ces mêmes mains qui y avaient porté le ravage et la désolation.
Telle fut la fin de cette guerre mémorable, qui avait duré quatre années et qui avait ébranlé dans ses fondements la puissance de Carthage.
L'année suivante, un traité conclu entre Agathocle et les Carthaginois rétablit les possessions des deux partis en Sicile dans le même état où elles étaient avant la guerre. La république consentit à payer pour ce traité au prince syracusain trois cents talents et deux cent mille médimnes de bfé.
Mort d'Agathocle ; Kouveilb
EXPÉDITION DES CARTHAGINOIS BBf
Sicile , de 305 a 278 avant l'èré vulgaire. — Les vingt-cinq années qui suivirent le dernier traité avec Agathocle furent probablement pour Carthage nne période de calme et de bonheur. Le silence de l'histoire est presque une preuve de la tranquillité uniforme dont jouit alors cette république. Les époques stériles pour les historiens sont généralement heureuses pour les peuples.
Agathocle était mort en 289 avant J. G. , après un règne de vingt-huit ans, dans la soixante-douzième, et suivant quelques historiens, dans la quatre-vingt-quinzième année de son âge. La démocratie s'était rétablie dans Syracuse; les dissensions intestines qtii , pendant neuf ans entiers , déchirèrent cette malheureuse ville , réveillèrent chez les Carthaginois l'espoir de s'en emparer. Ils vinrent l'assiéger par terre et par mer, avec cent vaisseaux de guerre et cinquante mille hommes de tronpes de débarquement.
Troisième traité des Romains et des Carthaginois; guerre en
SlClCE CONTRE PYRRHUS ; 278 AVANT
l'ère vulgaire. — Deux ans auparavant, les Carthaginois et les Ro-
CARTÛAGE.
SI
mains , alarmés de l'ambition de Pyrrhus, roi d'Épire, qui menaçait à la fois la Sicile et l'Italie, avaient renouvelé leurs anciens traités, en y ajoutant la clause d'une alliance offensive et défensive contre ce prince. Leur prévoyance n'avait pas été vaine : Pyrrhus tourna ses armes contre l'Italie , et y remporta plusieurs victoires. Les Carthaginois , en conséquence du dernier traitée se crurent obligés de secourir les Romains, et leur envoyèrent une flotte de cent vingt vaisseaux, commandés par Magon. Le sénat romain témoigna sa reconnaissance de l'empressement de ses alliés, mais n'accepta pas leurs secours.
Magon, quelques jours après, alla trouver Pyrrhus, sous prétexte de ménager un accommodement entre ce prince et les Romains , mais, en effet, pour le sonder, et pour pressentir ses desseins au sujet de la Sicile, qui, depuis longtemps , l'appelait à son secours.
fcn effet, les Syracusains, vivement pressés par les Carthaginois, avaient envoyé députés sur députés à Pyrrhus, pour le supplier de venir les délivrer. Ce prince, ayant épousé Lanassa, fille d'Agathocie, regardait en quelque sorte la Sicile comme un héritage qui lui était dévolu. Il partit donc deTarente, passa le détroit, et aborda en Sicile.
Les peuplades grecques de cette île le reçurent avec une joie extraordinaire, et lui offrirent à l'envi leurs villes, leurs troupes, leur argent et leurs vaisseaux. Pyrrhus avait amené avec lui trente mille fantassins , deux mille cinq cents cavaliers, et deux cents vaisseaux de guerre. Ses conquêtes furent d'abord si rapides, qu'il ne resta dans toute la Sicile aux Carthaginois que la seule ville de Lilybée, dont il ^apprêtait à faire le siège. Alors les Carthaginois entrèrent en négociation avec lui : ils consentaient même à acheter la paix au prix d'une flotte et d'une somme d'argent considérable qu'ils livreraient entre ses mains. Pyrrhus exigeait ou'ils abandonnassent la Sicile tout entière. Cette condition sembla trop dure aux Carthaginois, et la né-
gociation fut rompue. Dès lors Pyrrhus résolut d'employer tous tes moyens pour s'emparer de Lilybée; mais les Carthaginois, étant maîtres de la mer, avaient fait entrer des vivres et une nombreuse garnison dans cette ville, qui, située sur un promontoire escarpé, de toute part environnée pai* les eaux, ne se joignait à la terre ferme que par un isthme fort étroit. Ils avaient en outre fortifié avec le plus grand soin cette partie, qui était la seule accessible. Pyrrhus employa van nement toutes les machines , tous les procédés usités pour l'attaque des places. Après deux mois de tentatives inutiles , il fut obligé de lever le siège.
Ce premier revers fut pour Pyrrhus le présage de revers plus funestes. Il avait besoin de rameurs et de soldats pour l'exécution de ses projets ambitieux : la dureté avec laquelle il en exigea des villes de Sicile excita contre lui un mécontentement universel.
Les Carthaginois, prompts à saisir une occasion si favorable de recouvrer leurs anciennes possessions, envoyèrent en Sicile une nouvelle armée, qui se grossit de jour en jour par le concours des mécontents. Alors Pyrrhus, sous prétexte de défendre les villes contre les troupes puniques, y mit des garnisons qui lui étaient dévouées , et fit périr, comme coupables de trahison, les citoyens les plus distingués, dans l'espoir qu'il lui serait plus aisé de contenir la multitude privée de la protection de ses chefs. Ces actes de cruauté décidèrent sa ruine. Dès lors, il se vit abandonné par le petit nombre de villes qui jusque - là lui étaient restées fidèles ; la Sicile repassa sous la domination de ses anciens maîtres, et il perdit cette belle et riche contrée avec autant de rapidité qu'il l'avait conquise. Plutarque rapporte que lorsqu'il se fut embarqué pour retourner à Tarente, il s'écria, les yeux tournés vers les côtes de Sicile : « O le beau « champ de bataille que nous laissons « aux Carthaginois ei aux Romains ! »
Cette prédiction fut pleinement justifiée par les guerres acharnées que se firent ces deux peuples, et par les
L'UNIVERS
sanglantes défaites qu'ils essuyèrent tour .à tour.
HlÉRON , ÉLEVÉ A LA BOYAUTÉ A
Syracuse, continue la guerre contre les Carthaginois , 275 a 268 avant l'ère vulgaire. — Après le départ de Pyrrhus, la magistrature suprême de Syracuse fut remise aux mains d'Hiéron. Gagnées par l'attrait de ses vertus, toutes les villes lui décernèrent d'un commun accord le commandement des troupes contre les Carthaginois. Fils d'Hiéroclès, homme d'une naissance distinguée, qui descendait de Gélon, ancien tyran de la Sicile, son origine maternelle était obscure et honteuse. Il devait le jour à une esclave, et son père le-flt exposer comme l'opprobre de sa maison.
Bientôt, sur la foi de brillants présages, qui annonçaient la grandeur future de cet enfant, Hiéroclès le prit avec lui et s'appliqua à le rendre digne des destins qui l'attendaient. A peine sorti de l'adolescence, il se distingua dans plusieurs actions, et reçut de Pyrrhus plusieurs récompenses* militaires. Doué d'une rare beauté, d'une force plus qu'ordinaire, plein de grâce dans ses paroles, de justice dans sa conduite, de modération dans le pouvoir, il se vit déférer d'un consentement unanime le nom et l'autorité de roi. Il fut chargé de la guerre contre les Carthaginois, et remporta sur eux de grands avantages. Mais bientôt des intérêts communs unirent les Carthaginois et les Syracusains contre un nouvel ennemi, qui menaçait la Sicile, et qui leur donnait aux uns et aux autres de vives et justes alarmes. Il était aisé de prévoir que les Romains, qui avaient conquis toute l'Italie jusqu'au détroit de Sicile, ne s'arrêteraient pas devant cette faible barrière , et qu ils porteraient bientôt leurs armes victorieuses dans cette lie riche et féconde, qui leur semblait en quelque sorte une annexe de l'Italie. Il ne leur manquait pour s'en emparer, qu'un prétexte ou une occasion tavorable : elle se présenta bientôt, et fut cause de la première guerre punique.