MERCENAIRES DANS UNE POSITION
dangereuse; il en sort pas le SE- COURS d'un chef de Numides, qui
ABANDONNE LA CAUSE DES RÉVOLTÉS POUR SE JOINDRE AUX CARTHAGI- NOIS. — Cependant Mathos continuait toujours le siège d'Hippone. 11 donna à Spenttius et à Autarite, chef des Gaulois, le sage conseil d'observer de près l'ennemi, d'éviter les plaines où leurs éléphants et leur cavalerie donnaient aux Carthaginois l'avantage , de suivre le pied des montagnes, de régler leur marche sur celle d' Amilcar, et de ne l'attaquer que lorsqu'ils le verraient engagé clans quelque position difficile. En même temps il expédie des messages aux Numides et aux Africains pour les engager à envoyer des
L'UNIVERS
renforts, et à ne pas laisser échapper l'occasion de recouvrer leur indépendance. Spendius alors, ayant joint aux deux mille Gaulois d'Autarite six mille hommes choisis parmi les soldats de toute nation qui étaient campés à Tunis, se met à observer ln marche des Carthaginois et à suivre tous leurs mouvements en côtoyant toujours le pied des montagnes. Un jour qu'Amilcar était campe dans une plaine, environnée de tous côtés par des hauteurs escarpées. les renforts que Spendius attendait des Numides et des Africains lui arrivèrent à la fois par deux points différents. Amilcar, pressé en même temps par les Africains qui s'étaient retranchés en face de son camp, par les Numides qui avaient pris position sur les derrières , par Spendius qui menaçait les flancs de son armée, se trouvait enveloppé de toutes parts et n'entrevoyait que des périls et des difficultés insurmontables.
Une circonstance imprévue rétablit ses affaires. Les Numides avaient pour chef Naravase, un des citoyens les plus distingués de leur nation par sa naissance et par sa bravoure. Ce jeune guerrier, nourri dans des sentiments d'affection pour les Carthaginois , avec lesquels son père avait été uni d'une étroite alliance, était encore entraîné par un vif enthousiasme pour le caractère et les exploits d'Amilcar. Jugeant donc le moment favorable pour s'acquérir l'estime et l'amitié de ce grand homme, il prend une escorte de cent cavaliers et se dirige vers le camp des Carthaginois. Arrivé près des retranchements, il s'arrête avec une noble assurance, et fait signe avec la main qu'il demande à être introduit. Amilcar, surpris de cette démarche, lui envoie un cavalier. Naravase sollicite une entrevue avec le général. Celui-ci , se défiant de la foi des Numides , hésitait à l'accorder. Alors Naravase remet à un des hommes de sa suite son cheval et sa lance, et, plein d'une audacieuse confiance, il entre seul et sans armes au milieu des retranchements ennemis.
Les Carthaginois, frappés à la fois d'étonnement et d'admiration pour une
telle hardiesse, l'accueillent avec bienveillance et le conduisent à leur général. Naravase lui dit qu'il portait une affection sincère à tous les Carthaginois, mais qu'il désirait surtout être l'ami de Barca , qu'il n'était venu que dans le dessein de s'attacher à lui, et nue désormais il serait le compagnon fidèle de tous ses périls et de tous ses travaux. Amilcar, frappé de la noble confiance de ce jeune nomme et de la franchise ingénue avec laquelle il avait exprimé ses sentiments , non-seulement l'admit dans le conseil à la connaissance de tous ses projets , mais encore s'engagea par serment à lui donner sa (il le en mariage, pourvu qu'il restât fidèle à l'alliance des Carthaginois.
Après l'échange de ces promesses, Naravase conduisit au camp d'Amilcar deux mille Numides qu'il commandait.
Renforcé par la jonction de ses nouveaux alliés, Barca présente la bataille aux ennemis. Spendius se réunit aux Africains , descend dans la plaine avec toutes ses forces et en vient aux mains avec les Carthaginois. Le combat fut long et opiniâtre; mais la victoire demeura à Amilcar. Les éléphants se signalèrent dans cette journée, et la Brillante valeur de Naravase contribua puissamment au succès. Autarite et Spendius se sauvèrent par la fuite, laissant dix mille morts sur le champ de bataille et quatre mille prisonniers au pouvoir de l'ennemi. Après cette victoire, Amilcar admit dans ses rangs ceux des prisonniers qui voulurent s'enrôler au service de Carthage, et leur distribua les armes qu'il avait prises sur les ennemis. Quant à ceux qui refusèrent de prendre ce parti , il les rassembla tous dans un même lieu et leur dit qu'il leur pardonnait leur conduite passée; qu'il leur laissait l'entière liberté de se retirer chacun dans leur patrie, à condition qu'ils ne feraient plus la guerre contre Carthage; mais que ceux qu'on prendrait dans la suite les armes à la main devaient s'attendre aux plus cruels supplices.
Les Carthaginois perdent la Sabdaignb. — Vers le même temps
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les mercenaires qui étaient préposés à la garde de la Sardaigne , entraînés
Sar l'exemple de Mathos et de Spenius , se révoltèrent contre les Carthaginois. Us enfermèrent dans la citadelle Bostar leur commandant, et le firent périr avec tous les Carthaginois qui étaient avec lui. Hannon y fut envoyé avec de nouvelles troupes pour étouffer la sédition ; mais ses soldats ayant passé du côté des rebelles, ceuxci le prirent vivant, l'attachèrent à une croix, et massacrèrent tous les Carthaginois qui se trouvaient dans l'île, après leur avoir fait souffrir les plus cruels supplices. -Ensuite, ils attaquèrent toutes les places Tune après l'autre, et se rendirent en peu de temps maîtres de tout le pays. Mais bientôt la division s9 étant mise entre eux et les habitants de nie, les mercenaires en furent entièrement chassés et se réfugièrent en Italie. C'est ainsi que les Carthaginois perdirent la Sardaigne, tle d'une grande importance par son étendue, par sa fertilité et par le nombre de ses habitants.
Cruautés des mercenaires; supplice DE GiSCON ET DE SES COMPA- GNONS. — Cependant Mathos, Spendius et Autarite, craignant aue l'humanité d'Amilcar envers les prisonniers n'encourageât leurs soldats à la défection , résolurent de les rendre complices d'un nouvel attentat qui pût exaspérer la fureur des Carthaginois et rendre impossible toute réconciliation avec eux.
Pour effectuer ce projet, ils réunirent toute l'armée, et introduisirent dans l'assemblée un courrier chargé d'une lettre supposée de la part des révoltés de Sardaigne. Cette lettre portait qu'il fallait garder avec la plus grande vigilance Giscon et ceux de ses compagnons qui avaient été pris avec lui à Tunis; qu'il se tramait secrètement dans l'armée un complot pour les faire évader.
Spendius, profitant de l'impression produite par cette fausse nouvelle, engage d'abord ses soldats à ne pas se laisser séduire par la feinte douceur d'Amilcar. Il leur représente que ce n'est point par humanité que ce général a épargné la vie de ses prisonniers;
qu'en leur rendant la liberté il a eu seulement pour but d'attirer à lui par cet appât trompeur ceux qui avaient encore les armes à la main , et d'exercer sur eux tous une vengeance éclatante dès qu'il les aurait en son pouvoir. Il ajoute encore qu'ils devaient bien se garder de relâcher Giscon, s'ils ne voulaient devenir l'objet du mépris et de la risée des Carthaginois; que la ruine totale de leurs affaires suivrait infailliblement l'évasion de ce grand général, qui deviendrait sans aucun doute leur ennemi le plus redoutable et le plus acharné.
Spendius parlait encore lorsqu'un autre messager, nui se disait envoyé de l'armée de Tunis , apporta dans l'assemblée une lettre conçue dans les mêmes termes que la première. A la lecture de cette lettre, Autarite s'écria que leur cause était perdue s'ils se laissaient prendre aux pièges que leur tendaient leurs ennemis. « Jamais, ditil , je ne regarderai comme un companon fidèle celui qui aurait la faiblesse 'attendre son salut de leur humanité.
N'écoutez, ne croyez, ne suivez que ceux qui montrent pour les Carthaginois la haine la plus franche et la plus déclarée. Ceux qui professent d'autres sentiments , regardez-les comme des ennemis et des traîtres. Pour moi, mon avis est qu'il n'y a point de supplice assez cruel pour Giscon et pour ceux qui ont été pris avec lui; qu'il faut les mettre à mort sur-le-champ ; et que désormais on ne doit plus faire aucune grâce aux prisonniers qui tomberont dans nos mains. « Autarite avait une grande influence dans les assemblées , parce que, ayant appris par un long usage à parler la langue punique, la plupart de ces étrangers comprenaient ses discours. Sa harangue obtint les applaudissements et l'assentiment de la multitude.
Cependant plusieurs soldats de toutes les nations, mus par un sentiment de reconnaissance pour les bienfaits qu'ils avaient reçus de Giscon, demandèrent que, si sa mort était résolue, on lui épargnât du moins les tortures. Comme ils parlaient tous ensemble,
et chacun dans leur langue, on ne les entendit pas d'abord. Mais sitôt que Ton eut compris qu'ils demandaient un adoucissement de peine pour Giscon , et que quelqu'un des assistants eut prononcé le mot frappe! ces malheureux furent en un instant assommés à coups de pierres. Spendius alors fait conduire hors des retranchements Giscon et les autres prisonniers carthaginois , au nombre de sept cents Là, en face du camp, ces barbares leur coupent d'abord les mains en commençant par Giscon , cet homme que naguère ils proclamaient comme leur Bienfaiteur, et qu'ils avaient préféré à tous les Carthaginois pour être l'arbitre de leurs différends. A près les avoir ainsi mutilés, ils leur brisent les bras et les jambes et les jettent encore vivants dans une fosse.
A cette nouvelle, les Carthaginois, énétrés de douleur et voulant donner Giscon et à ses compagnons une honorable sépulture, envoyèrent des députés aux mercenaires pour redemander le corps de leurs malheureux concitoyens. Mais ces barbares , ajoutant l'impiété à leur crime , refusèrent de les rendre , et déclarèrent que si désormais on leur adressait encore des députés ou des hérauts, ils seraient traités comme Pavait été Giscon. Surle-champ il fut décrété , d'un consentement unanime , que tout Carthaginois qu'on prendrait dans la suite perdrait la vie dans les supplices ; que tout allié des Carthaginois leur serait renvoyé, les mains coupées; et cette loi fut toujours observée depuis dans toute sa rigueur.
Divisions dans l'armée carthaginoise ; PERTE D'UN CONVOI CONSI- DÉRABLE DE VIVRES ET de munitions; DÉFECTION D'UTIQUE ET D'HiPPONE.
— Amilcar , jugeant par la résolution désespérée des mercenaires combien la guerre serait difficile et opiniâtre, réunit à son armée les forces que commandait, sur un autre point, un général carthaginois appelé Hannon. Il pensait que toutes ces troupes, réunies en un seul corps , obtiendraient des succès plus prompts et plus décisifs.
L'unique moyen d'en finir était d'exterminer complètement ces barbares.
Aussi dès ce moment ne leur fit-il plus de quartier. Les prisonniers qui tombaient entre ses mains étaient ou livrés aux bétes , ou passés au fil de l'épée.
Déjà les Carthaginois concevaient sur leur position de meilleures espérances, lorsque plusieurs événements inattendus vinrent changer subitement la face des affaires. A peine les deux généraux furent-ils réunis que la division éclata parmi eux. Cette mésintelligence non-seulement leur fit perdre plusieurs occasions de battre l'ennemi, mais encore les exposa souvent à des surprises dont leurs adversaires auraient pu tirer un grand avantage.
Dans cette conjoncture, le sénat de Carthage décida qu'un seul générai serait chargé de la direction de la guerre , et que l'armée choisirait ellemême celui des deux qu'elle jugerait digne de la commander. Amilcar fut éhi d'une voix unanime.
En même temps, une nombreuse flotte , qui leur arrivait de la Byzacène, chargée de vivres et de munitions pour l'armée, périt tout entière submergée par une horrible tempête. C'était presque leur unique ressource depuis que la Sardaigne, dont ils tiraient de grands secours, s'était soustraite à leur domination.
Mais ce qui mit le comble à leur malheur, ce fut la défection d'Utique et d'Hippone. Ces deux villes, qui seules entre toutes celles de l'Afrique avaient résisté aux armes d'Agathocle et de Régulus, qui, dans la guerre présente, avaient repoussé avec une généreuse constance les attaques des mercenaires, qui, en un mot, avaient témoigné dans tous les temps un attachement inviolable à Carthage , tout à coup, sans le moindre prétexte, embrassèrent la cause de ses ennemis.
Et ce qui est presque inexplicable, c'est que, dès ce moment, elles se montrèrent aussi fidèles et aussi dévouées à leurs nouveaux alliés qu'animées d'une haine implacable contre leurs anciens amis. Les habitants de ces deux
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cités massacrèrent et précipitèrent du haut de leurs murailles environ cinq cents hommes que Carthage avait envoyés pour les défendre. Ils ouvrirent leurs portes aux Africains, et refusèrent même aux Carthaginois, malgré leurs instances, la faveur d'ensevelir les corps de leurs concitoyens.
Siège de Carthage pables mercenaires; les Carthaginois implorent LE SECOURS DE LEURS AL- LIÉS. — Ces circonstances favorables à leur cause accrurent tellement la confiance de Mathos et de Spendius , qu'ils osèrent mettre le siège devant Carthage elle-même. Amilcar alors prend avec lui Naravase et Annibal, qui avait été choisi pour remplacer Hannon. Il divise ses forces en plusieurs corps , ravage le pays , harcèle Mathos et Spendius par des escarmouches continuelles , et intercepte les vivres et les convois qu'on envoyait à leur armée. Dans cette occasion, comme dans beaucoup d'autres, le Numide Naravase lui rendit les plus utiles services.
Cependant les Carthaginois, bloqués de toutes parts , se trouvèrent contraints d'implorer le secours de leurs alliés. Hiéron , qui suivait d'un oeil attentif tous les événements de cette guerre , leur avait accordé jusqu'alorsavecbienveillancetoutcequiis avaient demandé. Dans cette occasion critique, il redoubla d'empressement et de zèle. Ce prince, dont la politique était à la fois habile et prudente, jugea bien qu'il était de son intérêt d'empêcher la ruine de Carthage. Il sentait que, pour conserver sa domination en Sicile, et maintenir son alliance avec les Romains, il lui importait que la balance fût égale entre les deux peuples rivaux , car, si l'équilibre était une fois rompu, il se trouverait à la merci du plus fort.
Les Romains eux-mêmes, fidèles observateurs du traité qu'ils avaient conclu avec les Carthaginois, les avaient aidés de tout leur pouvoir, quoique dans le commencement de la guerre une querelle passagère eût altère leurs relations d'amitié. Les Carthaginois
avaient arrêté et conduit dans leurs ports des vaisseaux marchands qui apportaient d'Italie des vivres aux rebelles d'Afrique. Ils avaient jeté en prison ceux qui les montaient , et leur uombre s'élevait déjà à cinq cents lorsque les Romains commencèrent à manifester leur mécontentement. Mais à la première réclamation , ceux-ci obtinrent la liberté de leurs concitoyens, et, pour ne pas se laisser vaincre en générosité, ils rendirent sur-le-champ a Carthage tout ce qui leur restait des prisonniers qu'ils avaient faits dans la guerre de Sicile. A partir de cette époque, ils s'empressèrent de prévenir toutes les demandes des Carthaginois. Us permirent aux vaisseaux d'Italie d'approvisionner Carthage de vivres et de munitions, et leur défendirent d'en fournir aux rebelles. Us résistèrent aux sollicitations des mercenaires de Sardaigne, qui les pressaient de s'emparer de cette île, et poussèrent même la religieuse observance des traités jusqu'à refuser de recevoir pour sujets les habitants d'tïtique, qui se soumettaient volontairement à leur domination. Carthage trouva ainsi, dans les secours fournis par ses alliés, des ressources pour soutenir le siège.
LES MERCENAIRES, CONTRAINTS DE LEVER LE SIEGE DE CARTHAGE , SE REMETTENT EN CAMPAGNE', 237 ANS
avant l'ère chrétienne. — Cependant Mathos et Spendius, tout en assiégeant Carthage, étaient eux-mêmes assiégés. Amilcar leur coupait les vivres, et les réduisit bientôt à une si extrême disette, qu'ils furent contraints de renoncer à leur entreprise.
Peu de temps après , les deux chefs des rebelles, ayant fprmé avec l'élite de leurs troupes une armée de cinquante mille hommes, au nombre desquels étaient l'Africain Zarzas et les auxiliaires qu'il commandait, reprirent leur ancienne tactique et se remirent en campagne, serrant de près Amilcar et observant tous ses mouvements. La crainte des éléphants et de la cavalerie de Naravase les empêchait de se hasarder dans les plaines et les forçait
L'UNIVERS
à se maintenir sur les montagnes et dans les défilés. Dans cette campagne, les mercenaires , quoiqu'ils ne tussent inférieurs aux Carthaginois ni pour l'activité ni pour le courage, éprouvèrent souvent des échecs par l'ignorance et l'incapacité de leurs chefs.
Amilcab extermine l'armée d'Autarite et de Spendius. — On voit par le détail des faits combien une tactique habile, fondée sur une profonde connaissance du grand art de la guerre, l'emporte sur la valeur indisciplinée et sur une aveugle routine.
En effet , lorsqu'ils s'écartaient- par petits détachements , Amilcar leur coupait la retraite, les enveloppait de toutes parts et les détruisait presque sans combat. Lorsqu'ils marchaient avec toutes leurs forces, Amilcar attirait les uns dans des embûches habilement préparées, tombait brusquement sur Tes autres, tantôt le jour, tantôt la nuit, paraissait toujours quand il était le moins attendu , et les tenait ainsi dans des transes continuelles. Enfin, il eut l'adresse de les engager dans une position entièrement désavantageuse à leurs troupes, et favorable de tous points aux Carthaginois. Il se saisit de tous les passages, de tous les défilés , enveloppa le camp des rebelles de fossés etde retranchements, et les resserra de si près, que, n'osant hasarder la chance d'un combat et ne pouvant échapper par la fuite, ils éprouvèrent en peu de jours toutes les horreurs de la disette. Bientôt, privés de toute espèce d'aliments, pour apaiser la faim qui les tourmentait, ils furent contraints de se dévorer entre eux. Juste punition, dit Polybe, de leur impiété et de leur barbarie.
Cependant ils ne faisaient aucune
{>roposition de paix. La conscience de eurs crimes passés , et la certitude des supplices qui les attendaient s'ils tombaient au pouvoir de l'ennemi , leur en ôtaient même la pensée. Pleins d'une aveugle confiance dans les promesses de leurs généraux , et bercés par l'espoir que l'armée de Tunis arriverait pour les délivrer , ils supportaient avec une incroyable constance
ces affreuses extrémités. Mats lorsqu'ils eurent mangé tous leurs prisonniers et même leurs esclaves, aucun secours ne venant de Tunis, l'année, exaspérée par ses souffrances, éclata en menaces contre ses chefs. Alors Autorité, Zarzas et Spendius résolurent de capituler avec Amilcar, et, ayant obtenu un sauf-conduit , se rendirent au camp des Carthaginois. Amilcar leur imposa ces conditions : Que dix d'entre tes rebelles , au choix des Carthaçiniois , seraient livrés à leur discrétion , et que les autres seraient renvoyés sans armes et sans aucun autre vêtement qu'une simple tunique.
Quand le traité fut signé, Amilcar déclara sur-le-champ auren vertu des conventions, il choisissait ceux qui étaient présents. C'est ainsi qu'Autarite, Spendius et les autres chefs les plus distingués, tombèrent entre les mains des Carthaginois.
Lorsqu'ils apprirent qu'on avait retenu leurs chefs, les révoltés, ignorant la capitulation qui avait été conclue et se croyant, trahis, coururent aux armes. Mais Amilcar fit avancer contre eux ses éléphants et son armée, les enveloppa de toutes paris , et les extermina tous sans accorder ni grâce ni pardon. Leur nombre dépassait quarante mille.
Siège de Tunis par Amilcab; supplice de Spendius; Annibal est subpris par Math os et attaché a une croix. — Après cette san-
f;lante exécution, Amilcar parcourut e pays, accompagné de Naravase et d'Annibal. Presque toutes les villes d'Afrique , découragées par ce dernier échec, lui ouvrirent volontairement leurs portes, et rentrèrent sous l'obéissance des Carthaginois. Sans perdre de temps , il marche contre Tunis, où commandait Mathos, et qui, depuis le commencement de la guerre, servait aux révoltés de refuge et de place d'armes. Il fait camper Annibal en avant de la ville, du côté qui regarde Carthage ; lui-même établit son camp sur le point opposé. Ensuite, ayant fait conduire près des murailles Spendius et les autres chefs des rebelles
CARTHAGE
qui avaient été pris avec lui, il les fit attacher à des croix, à la vue de toute la ville. Cependant Mathos s'aperçut qu'Annibal , par l'excès de confiance que donnent les succès, était devenu moins attentif, et se gardait avec négligence. Il fait une vigoureuse sortie, attaque les retranchements des ennemis , en tue un grand nombre, chasse les autres de leur camp , s'empare de tous les bagages et fait prisonnier Annibal lui-même. Aussitôt on conduit ce malheureux général au pied de la croix de Spendius. Là, les rebelles, après lui avoir fait souffrir les plus cruels tourments , détachent le cadavre de leur chef, clouent à sa place Annibal encore vivant, et immolent sur le corps de Spendius trente des plus illustres Carthaginois
La distance qui séparait les deux camps était si considérable que Barca n'apprit que fort tard la sortie de Mathos et le danger que courait Annibal. Même lorsqu'il en fut instruit, la difficulté des chemins l'empêcha de se porter au secours de son collègue.
Alors il leva le siège, et, côtoyant le Baccara , il alla camper sur le bord de la mer, à l'embouchure de ce fleuve. Cet échec inattendu répandit de nouveau l'alarme et la consternation dans Carthage. A peine commençait-elle à se relever de ses malheurs passés et à entrevoir un avenir plus heureux , qu'elle voyait s'évanouir encore toutes ses espérances , tant le cours de cette guerre offrit une alternative continuelle de succès et de revers, de confiance et de désespoir.
RÉCONCILIATION D'AMILCAB ET D'HaNNON ; ILS TERMINENT ENFIN LA GUBBBE PAR LA DEFAITE DE MATHOS ET LA SOUMISSION DES VILLES BB-
belles. — Cependant le sénat de Cartilage résolut de tenter un dernier effort pour empêcher la ruine de la république. Il rassemble tout ce qui restait de citoyens capables de porter les armes, et les renvoie à Amilcar sous les ordres d'Hannon, le même oui, quelque temps auparavant, avait été dépouillé du commandement. Il y joint une députation de trente séna-
teurs, et les charge expressément dV ployer tous les moyens possibles pour réconcilier les deux généraux. Ces députés leur représentent la situation déplorable de la république, les conjurent au nom des malheurs de la patrie d'oublier leurs querelles passées, et de sacrifier leurs ressentiments au bien de l'État. Amilcar et Hannon, ne pouvant résister à leurs longues et vives instances, abjurèrent avec une noble générosité leur haine réciproque, se réconcilièrent de bonne foi, et, dès ce moment, dirigèrent les opérations de la guerre avec un ensemble et un accord qui en assurèrent le succès. Ils engagèrent Mathos dans une multitude de petits combats , où il eut toujours le désavantage. Ce chef de rebelles , voyant que ce genre de guerre consumait inutilement ses forces, résolut d'en venir à une bataille générale que les Carthaginois, de leur côté, ne desiraient pas avec moins d'ardeur.
Les deux partis se préparèrent comme pour une action qui devait à jamais décider de leur sort. Ils réunirent tous leurs alliés, et rappelèrent à leur armée les soldats de toutes les garnisons. Enfin , lorsque tout fut
firét de part et d'autre, au jour et à 'heure convenus, les deux armées descendirent dans l'arène. La victoire se déclara en faveur des Carthaginois.
La plupart des Africains restèrent sur le champ de bataille, le reste se sauva dans une ville qui se rendit quelque temps après. Mathos tomba vivant au pouvoir des vainqueurs. Le résultat de cette victoire fut la soumission complète de toutes les villes de l'Afrique. Ilippone et Utique seules persistèrent dans leur rébellion. Les forfaits dont elles s'étaient souillées dans le commencement de leur révolte leur interdisaient tout espoir de miséricorde et de pardon. Mais Amilcar et Hannon mirent le siéee devant ces deux villes, et les forcèrent bientôt à subir les lois que Carthage voulut leur imposer.
Ainsi finit , après trois ans et quatre mois, la guerre des mercenaires qui
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avait jeté Carthage dans de si grands périls et dont chaque période avait été signalée par des actes d'impiété et de barbarie sans exemple. On punit, dans les villes d'Afrique, les principaux chefs de la révolte. L'armée victorieuse rentra en triomphe dans Carthage , traînant enchaînés Mathos et ses compagnons , auxquels on fit expier , par une mort cruelle et ignominieuse, une vie souillée par tant de crimes et de si noires perfidies.
Abandon de la Sabdaigne pab les cabthaginois; 237 ans avant J. C. — A peine les Carthaginois commençaient- ils à respirer, qu'ils furent menacés d'une nouvelle guerre.
Les mercenaires de Sardaigne , qui , comme nous l'avons dit, avaient d'abord fait d'inutiles instances auprès des Romains, pour les engager a passer dans cette île et à s'en rendre maîtres, les déterminèrent enfin à prendre ce parti. Les Carthaginois s'offensèrent de ce manque de foi, prétendant , non sans raison , que la domination de la Sardaigne leur appartenait à bien plus juste titre qu'aux Romains. Déjà ils équipaient une flotte pour passer dans cette île et punir les auteurs de la révolte. Les Romains saisissent cette occasion et décrètent sur-le-champ la guerre contre Carthage , sous le frivole prétexte que ses préparatifs sont dirigés contre eux et non contre les peuples de Sardaigne. Les Carthaginois, affaiblis par' la dernière guerre qui avait tant épuisé leurs ressources , et hors d'état, en ce moment , de résister à la puissance du peuple romain , cédèrent à la force des circonstances. Non-seulement ils abandonnèrent la Sardaigne , mais encore , pour prévenir une lutte inégale, ils consentirent à ajouter douze cents talents au tribut imposé par le dernier traité.
Expéditions des Carthaginois en Espagne. — Lorsque les Carthaginois eurent terminé la guerre d'Afrique et réglé leurs différends avec les Romains, ils envoyèrent en Espagne une armée sous le commandement d'Amilcar (237 ans avant J. C).
L'histoire ne nous a pas transmis la date précise de l'entrée des Carthaginois en Espagne. On sait seulement qu'ils y étaient venus au secours de Cadix . ville , ainsi que Cartilage , d'origine tyrienne , dont les rapides accroissements avaient excité la jalousie des peuples voisins. Cette première expédition eut un heureux résultat. Les Carthaginois délivrèrent Cadix de ses ennemis et s'emparèrent d'une partie de la province, sans que Ton connaisse exactement la limite où s'arrêtèrent leurs conquêtes. Pendant neuf ans qu'Amilcar commanda les armées en Espagne, il soumit à la domination carthaginoise un grand nombre de peuples , les uns subjugués par la force , les autres vaincus par la persuasion , et il trouva enfin sur le champ de bataille une mort honorable et digne de toute sa vie. Ce fut dans un combat sanglant et acharné contre un ennemi puissant et belliqueux, qu'entraîné par son audace au plus fort de la mêlée , il succomba glorieusement les armes à la main.
ASDBUBAL SUCCÈDE A AMlLCAl SON BEAU - PÈRE DANS LE COMMAN- DEMENT DES ABMÉES EN ESPAGNE i 227 AVANT L'ÈBE VULGAIBE. — Les
Carthaginois élurent à la place d'Amilcar, Asdrubal son gendre. Celuici, plus politique que guerrier, Rattachant les petits princes de la contrée par les liens d'une hospitalité généreuse, et par l'affection des chefs se conciliant celle des peuples , eut l'art d'accroître ainsi la puissance de Carthage , non moins que s'il edt employé la guerre et les armes. Les Romains redoutant son caractère insinuant , et cet art merveilleux qu'il mettait à gagner les peuples, pour les réunir sous sa domination, avaient régie avec lui , par un traité , que l'Ebre serait la limite des deux empires , « que Sagonte , qui se trouvait enclavée au milieu , conserverait son indépendance. Mais le plus éminent service gu'Asdrubal rendit à sa patrie, fut»
fondation de Carthagène. Cette ville, par l'avantage de sa situation, la commodité de ses ports, les richesses
CARTHAGE
de son commerce, la force de ses remparts, devint le plus solide appui de la domination carthaginoise en Espagne. Après avoir gouverné cette province pendant huit ans. Asdrubal fut assassiné en pleine paix et dans sa propre maison, par un esclave gaulois qui voulait venger la mort de son maître.
Annibal est envoyé en Espagne
M' Kl s LA. MORT D'ASDRUBAL; CA- RACTÈRE DE CE GÉNÉRAL , 220 ANS
avant J. C. — Trois ans avant sa mort, Asdrubal avait écrit à Carthage pour qu'on lui envoyât Annibal qui était alors dans sa Vingt- troisième année. Cette demande lut mise en délibération dans le sénat que divisaient alors deux factions contraires.
La faction lî a reine qui voulait qu' Annibal commençât à se montrer aux armées , afin de pouvoir succéder à la puissance de son père, appuyait avec chaleur la proposition d'Asdrubal. La faction contraire dont le chef était Hannon , préférant aux chances d'une guerre incertaine et dangereuse . une paix sûre qui conservât à la république toutes les conquêtes d'Espagne, sV larraait de ce nouvel accroissement de puissance dans la famille Barca, et redoutait le caractère belliqueux et entreprenant du jeune Annibal. Hannon rappela aux sénateurs la puissance excessive et la domination absolue d'Amilcar. Il leur représenta combien il était imprudent de faire du commandement de leurs armées le patrimoine d'une seule famille. Il ajouta qu'il serait plus utile pour l'État et pour Annibal lui-même que ce jeune nomme restât à Carthage afin d'y apprendre l'obéissance aux lois, l'o-
béissance aux magistrats, afin de s'accoutumer à courber la téte sous le joug de Pénalité. Ses remontrances furent vaines ; la faction Barcine l'emporta, et Annibal partit pour l'Espagne.
Dès qu'il parut à l'armée , il attira sur lui tous les regards. Les vieux soWats s'imaginaient revoir leur Amilcar, rendu a sa première jeunesse.
C'était le même feu dans les yeux , le même caractère de vigueur empreint sur toute sa figure : c'était tout son air et tous ses traits. Ils ne se lassaient point de le contempler. Mais bientôt, le souvenir du père fut le moindre des titres du fils a l'affection publique.
Jamais homme ne réunit au même degré deux qualités entièrement opposées , la subordination et le talent de commander; aussi n'eut-il pas été facile de décider qui le chérissait le plus ou du général ou de l'armée.
C'était l'officier qu'Asdrubal choisissait de préférence pour les expéditions qui demandaient de l'activité et de la vigueur. C'était le chef sous qui le soldat se sentait le plus de confiance et d'intrépidité. Autant il avait d'audace pour aller affronter le péril, autant il avait de sang-froid dans le péril même. .Nulle épreuve ne pouvait dompter ni les forces de son corps , ni la fermeté de son courage. Il supportait également le froid et la chaleur, la soif et la faim, les fatigues et l'insomnie. Il ne cherchait pas à se distinguer des autres par l'éclat de ses vêtements, mais par la bonté de ses chevaux , de ses armes : il était sans contredit le meilleur cavalier et le meilleur fantassin de toute l'armée.
CARTHAOE.