‹ Afrique esquisse générale de l'Afrique et Afrique ancienneChapitre 136 sur 246 · AGE · texte numérisé non relu

AGE

La crainte de tomber entre les mains des Romains qui, d'après leurs lois, auraient puni sa désertion des plus cruels supplices, le porta à tout entreprendre pour rompre l'accommodement. L'autre était un Africain nommé Mathos, homme de condition libre , et qui avait aussi servi dans l'armée, mais qui , ayant été l'un des principaux instigateurs de la révolte , s'attendait à servir d'exemple , et à payer de sa tête le crime qu'il avait conseillé. Cette communauté de craintes unit d'un lien étroit ces deux hommes pervers. Mathos , de concert avec Spendius , se présente aux Africains. 11 leur persuade que sitôt que les troupes étrangères auront reçu leur solde et se seront retirées chacune dans leur pays, restés seuls et sans défense, ils deviendront les victimes de la colère des Carthaginois, qui se vengeront sur eux de la révolte commune. A ces mots les esprits s'échauffent et s'irritent; et comme Giscon n'acquittait que l'arriéré de la solde , et remettait à une autre époque le payement du prix des chevaux et du blé, ils saisissent avidement ce léger prétexte , s'attroupent en tumulte , et s'élancent vers la place où se tenait l'assemblée.

Là, lorsque Spendius et Mathos se répandaient en invectives contre Giscon et les Carthaginois, ils accueillaient leurs discours avec une bienveillance attentive. Mais si quelque autre se présentait à la tribune pour leur donner des conseils , ils ne prenaient pas seulement le temps de s'instruire s'il était contraire ou favorable à leurs chefs, et l'accablaient d'une grêle de pierres avant même qu'il eut pu se faire entendre. Plusieurs particuliers et un grand nombre d'officiers périrent dans ce tumultueux conciliabule où le mot frappe! quoique différent dans chaque langue , était le seul qui fût compris par toutes ces nations diverses , parce qu'il était sans cesse accompagné de l'action qui en expliquait le sens. Mais c'est surtout lorsque échauffés par l'ivresse , ils se réunissaient après le re-

I)as , que la fureur des factieux était e plus redoutable. A peine le mot fatal

L'UNIVERS

était-il prononcé, l'imprudent qui avait osé se présenter, frappé de mille coups à la fois , succombait sans avoir pu ni échapper, ni se défendre. Ces violences avant écarté tous les concurrents , Mathos et Spendius furent choisis pour commander l'armée.

Violation du droit des gens envers glscon et ses compa- GNONS; SIÈGE D'UtIQUE ET D'HlP- PONK; 239 ANS AVANT L'ÈRE VUL- GAIRE. — Au milieu de ce tumulte affreux , Giscon restait inaccessihle à la crainte. Décidé à se sacrifier aux intérêts de sa patrie , et prévoyant même que si la rage de ces forcenés se déchaînait contre Carthaçe, l'existence même de la république était menacée, il accomplissait sa mission avec une constance inébranlable. S'exposant à tous les périls . tantôt il s'adressait aux chefs , tantôt il rassemblait tour à tour les soldats de chaque nation, et s'efforçait de calmer leurs ressentiments.

Mais les Africains , qui n'avaient pas encore reçu l'arriére de leur solde, vinrent en demander le payement.

Comme ils l'exigeaient avec hauteur et avec insolence, Giscon, dans un mouvement de colère, leur répondit qu'ils n'avaient qu'à s'adresser a Matnos, leur général. Cette réponse les transporta d'une telle fureur, qu'ils se jetèrent à l'instant sur l'argent préparé pour le payement de leur solde, et qu'ils arrachèrent de leur tente Giscon et las Carthaginois qui l'avaient accommé. Mathos et Spendius , persuadés un attentat public au droit des gens it un moyen sûr d'allumer la guerre, irritaient encore l'exaspération de cette multitude turbulente. Ils livrent au pillage l'argent et les bagages des Carthaginois, chargent de fers Giscon et ses compagnons, et les jettent dans un cachot, après les avoir abreuvés d'outrages et d'ignominies. Tels furent les causes et les commencements de la guerre contre les mercenaires, qu'on a appelée aussi guerre d Afrique.

Mathos , après cet attentat , envoya des députés à toutes les villes d'Afrique pour les exhorter à recouvrer leur liberté, à entrer dans son alliance, et

à lui envoyer des secours. A son instigation presque tous les peuples africains se révoltèrent contre la domination des Carthaginois , et lui fournirent des vivres et des renforts. Alors , ayant partagé leurs troupes en deux corps, Mathos et Spendius allèrent mettre le siège devant L tique et Uippone,qui avaient refusé de prendre part à leur rébellion.

Position critique des Carthaginois. — Jamais Carthage ne s'était vue dans un si grand danger. Jusqu'alors les revenus des propriétés particulières avaieut fourni à l'existence des familles; les tributs que payait l'Afrique avaient alimenté le trésor public, et les troupes étrangères avaient toujours composé l'élite de ses armées.

Toutes ces ressources non-seulement lui manquaient à la fois , mais se tournaient contre elle et s'unissaient pour l'accabler. La consternation et le désespoir s'augmentaient encore par l'imprévu d'un tel événement. Lorsque, épuisés par les longs efforts que leur avait causés la guerre de Sicile, ils avaient enfin obtenu la paix , ils s'étaient flattés de pouvoir respirer un moment, et d'employer à rétablir leurs affaires les années de calme et de tranquillité dont ils se croyaient assurés ; et voilà qu'il surgissait tout à coup une nouvelle guerre plus terrible et plus dangereuse encore que la première. Auparavant ils n'avaient à combattre qu'une nation étrangère; il ne s'agissait que de la possession de la Sicile : maintenant c'était une guerre civile où leur patrimoine , leur salut , l'existence même de Carthage étaient en péril. Ils se trouvaient sans armes, sans troupes ni de terre, ni de mer, sans approvisionnements pour soutenir un siège, sans argent dans le trésor public , et, ce qui mettait le comble à leurs malheurs , sans aucune espérance de secours étrangers de la part de leurs amis ou de leurs alliés.

Du reste, ils ne pouvaient attribuer ces malheurs qu'à leur conduite passée.

Ils avaient traité avec une extrême dureté les peuples africains pendant le cours de la guerre précédente. Prétex-

CARTHAGE

tant les dépenses qu'elle occasionnait , ils avaient exigé des propriétaires ruraux la moitié de leurs revenus, et des habitants des villes le double de l'impôt qu'ils supportaient auparavant, sans accorder aucune grâce ni aucune remise aux plus pauvres et aux plus misérables. Entre les gouverneurs des

firovinces , ce n'étaient point ceux qui es administraient avec douceur et avec humanité auxquels ils prodiguaient leur estime, mais ceux qui faisaient entrer de plus grosses sommes dans le trésor public, et auprès desquels les contribuables trouvaient le moins d'accès et d'indulgence. Hannon était du nombre de ces derniers. Des peuples ainsi maltraités n'avaient pas besoin d'instigations pour les pousser à la révolte ; c'était assez qu'on annonçât un soulèvement pour qu'ils fussent prêts à s'y joindre. Les femmes mêmes qui avaient eu souvent la douleur de voir traîner en prison par les collecteurs des impôts leurs maris et leurs pères, montrèrent pour leurs vengeurs un dévouement unanime. Elles se dépouillèrent avec empressement de leurs bijoux et de leurs parures, et en consacrèrent le produit aux frais de la guerre; de sorte que Mathos et Spendius, après avoir payé aux soldats ce qu'ils leur avaient promis pour les engager à la révolte , se trouvèrent encore en état de fournir abondamment à toutes les dépenses de l'armée.

Hannon, nommé général des Carthaginois , éprouve , par sa faute, un échec considéraele a Utique. — Cependant les Carthaginois , au milieu de la détresse qui les accablait, trouvèrent encore des ressources dans leur énergie. Ils nomment pour général Hannon , le même qui , quelques années auparavant , avait soumis Hécatompyle. Ils font venir de tous côtés des soldats mercenaires; ils enrôlent dans l'infanterie et dans la cavalerie; ils exercent aux manœuvres tous les citoyens en âge de porter les armes ; enfin ils équipent , sans perdre de temps , tout ce qui leur restait de vaisseaux. De leur côté, Mathos et Spendius, dont l'armée , grossie cha-

que jour par de nouveaux renforts, s'élevait déjà à soixante-dix mille hommes, pressaient, sans être inquiétés par l'ennemi, le siège d'Utique et d'Hippone. En même temps ils fortifiaient avec le plus grand soin leur camp retranché près de Tunis , et coupaient ainsi aux Carthaginois toute communication avec le continent de l'Afrique. En effet , Cartilage est située sur une péninsule, bordée d'un côté par la mer, de l'autre par le lac de Tunis. L'isthme qui la joint à l'Afrique est large d'environ vingt-cinq stades.

Utique et Tunis sont bâties l'une à l'ouest, l'autre à l'est de Carthage, et toutes deux à une petite distance de cette ville. De ces deux points les mercenaires harcelaient sans cesse les Carthaginois. Le jour , la nuit , à chaque instant , ils poussaient leurs excursions jusqu'au pied des murailles, et répandaient le trouble et la consternation parmi les habitants.

Hannon était habile et actif dans l'organisation et dans l'administration (Tune armée; mais, en présence de l'ennemi , c'était un homme tout différent. Alors il ne montrait ni sagacité pour faire naître les occasions , ni énergie pour en profiter, ni vigilance pour se garantir des surprises. Ce géuéral s'était avancé au secours d'Utique. Il remporta d'abord un avantage qui aurait pu devenir décisif, mais dont il profita si mal , qu'il aurait pu causer la perte de ceux mêmes qu'il était venu secourir. Il avait amené plus de cent éléphants, et, s'étant abondamment pourvu de catapultes, de batistes , et de toutes sortes de traits qu'il trouva dans Utique, il plaça son camp en avant de la ville , et entreprit d'attaquer les retranchements des ennemis. Les éléphants , poussés avec impétuosité , renversent tous les obstacles. Les mercenaires, ne pouvant soutenir leur choc , prennent la fuite -et abandonnent leurs retranchements. Un grand nombre périt victime de la fureur de ces animaux redoutables. Ceux qui parvinrent à s'échapper se retirèrent sur une colline escarpée et couve l- te d'arbres, qui leur parut une posi-

tion avantageuse et facile à défendre.

Hannon , accoutumé à faire la guerre contre des Numides et des Africains ,

?[ui, au premier échec, prenaient la uite et se dispersaient à deux ou trois journées de distance, crut que la victoire était complète et qu'il n avait plus d'ennemis à combattre. Préoccupé de cette idée, il ne songea plus à veiller ni sur la discipline de son armée ni sur la défense de son camp. Il entra dans la ville et se livra en pleine sécurité au repos et aux plaisirs.

Les mercenaires qui s'étaient retirés sur la colline étaient ces mêmes vétérans auxquels , dans une longue confraternité d'armes, Amilcar avait transmis son audace. Pendant les campagnes de Sicile, ils s'étaient instruits par son exemple à soutenir avec fermeté toutes les vicissitudes de la guerre.

Plusieurs fois, dans le même jour, on les avait vus faire retraite devant l'ennemi, changer de front brusquement pour l'attaquer à leur tour, et ces périlleuses manœuvres leur étaient devenues familières. Alors, ayant appris que l'ivresse de la victoire avait introduit dans l'armée ennemie la négligence et l'indiscipline, que le général s'était retiré dans la ville, que les soldats s'écartaient sans précaution de leurs retranchements, ils se forment en ordre de bataille, viennent fondre sur le camp des Carthaginois, en tuent un grand nombre, et forcent les autres à fuir honteusement jusque sous les murs de la ville. Ils s'emparèrent de tous les bagages, de toutes les armes et de toutes les machines de siège qu'Hannon avait fait sortir d'Utique , et qui , par cette imprudence, tombèrent au pouvoir de ses ennemis. Ce ne fut pas la seule circonstance où ce général donna des preuves d'incapacité. Quelques jours plus tard , comme il était campé près de la ville de Gorza, en face des ennemis, l'occasion se présenta de les défaire deux fois en bataille rangée et deux fois par surprise, et cependant, quoiqu'il fût à portée d'observer les lautes de ses adversaires et d'en profiter, il laissa toujours échapper ces occasions décisives.

Amilcar Barca, nommé au commandement DE L'ARMÉE A LA PLACE d'Hannon , remporte sur les mercenaires UNE VICTOIRE SIGNALÉE, FAIT LEVER LE SIEGE D'UTIQUE ET s'empare DE PLUSIEURS VILLES,

238 avant l'ère vulgaire. — Les Carthaginois , ayant enfin reconnu l'incapacité d'Hannon, rendirent à Amilcar, surnommé Barca, le commandement de l'année. Ils le chargèrent de la conduite de la guerre; ils lui donnèrent soixante-dix éléphants, tous les soldats étrangers qu'ils avaient pu rassembler, tous les transfuges et les troupes d'infanterie et de cavalerie qu'ils avaient levées dans la ville. Cette petite armée s'élev ait à peine à dix mille hommes. Dès sa première action il se montra digne de son ancienne renommée, et remplit les espérances que sa nomination avait fait naître parmi ses concitoyens. A peine sorti de Carthage, il tombe à I'improviste sur ses ennemis, et les frappe d'une si grande terreur que, perdant toute confiance, ils abandonnent le siège d'Utique. L'importance de cet événement exige quelques détails.

Le col étroit de l'isthme qui joint Carthage à l'Afrique est entouré de collines escarpées et d'un accès difficile, sur lesquelles l'art a pratiqué des chemins qui ouvrent des communications avec le continent. Mathos avait fortifié avec soin tous les passages de ces collines susceptibles de défense.

Indépendamment de ces fortifications naturelles, le Baccaraf), fleuve profond , qu'il est presque impossible de traverser à gue dans cette partie de son cours , fermait à ceux qui venaient de Carthage le débouché dans Tintérieur du pays. Ce fleuve n'avait qu'un seul pont dont les mercenaires avaient fortifié les abords, et au-dessus duquel ils avaient même construit une ville, de sorte que non-seulement une armée, mais même un homme seul ne pouvait sortir de l'isthme sans être aperçu des ennemis.

Amilcar, toujours attentif à saisir (•) Ou Bagrada.

les occasions que lui présentaient le temps et la nature des lieux , et voyant l'impossibilité de débusquer l'ennemi par la force, imagina cet expédient pour ouvrir un passage à son armée.

Il avait observé que lorsque le vent soufflait d'un certain point pendant quelques jours, le lit du fleuve était obstrué par le sable et qu'il s'y formaitune espèce de banc qui permettait de le traverser à gué près de son embouchure. Il tint son armée prête à se mettre en marche , et sans s'ouvrir de son dessein à personne, il attendit patiemment la circonstance favorable.

Les vents soufflent; le gué se forme; il part la nuit avec toutes ses troupes, et se trouve au point du jour de l'autre côté du fleuve, sans avoir été aperçu de l'ennemi. La réussite de cette audacieuse entreprise frappa d'étonnément et les mercenaires et les Carthaginois eux-mêmes qui la croyaient impossible. Amilcar poursuit sa route à travers une plaine découverte, et se dirige vers te pont qui était occupé par uu détachement de l'armée de Spendius.

Celui-ci , instruit de l'approche d'Ami lcar, fait sortir dix mille hommes de la ville bâtie au-dessus du pont, et s'avance en rase campagne à la rencontre du général carthaginois. En même temps ceux qui assiégeaient Utique, au nombre de plus de quinze mille, se hâtent d'arriver au secours de leurs camarades. Ces deux corps d'armée réunis s'exhortent, s'encouragent à saisir l'occasion favorable et tondent sur les Carthaginois.

Jusque-là Amilcar avait conservé son orclre de marche, les éléphants à la téte; derrière eux la cavalerie et les armés à la légère; l'infanterie, pesamment armée, formait l'arrière-garde.

Surpris par la brusque attaque des mercenaires, il change en un moment toute la disposition de son armée. Par un mouvement de conversion rapide, il porte à la fois sa cavalerie sur les derrières, et ramène son infanterie sur le front de bataille pour l'opposer à l'ennemi. Les Africains, attribuant à la crainte la marche rétrograde de la ca-

ïAGE. 71

valerie, rompent leurs rangs et la poursuivent avec impétuosité. Mais lorsque les cavaliers, faisant tout à coup volte-face, se déployèrent sur les deux ailes de l'infanterie qui s'avançait en ordre de bataille, la terreur se répandit parmi les Africains. L'ardeur inconsidérée de la poursuite avait jeté le désordre dans leurs rangs; aussi n'opposèrent-ils presque aucune résistance; du premier choc ils furent mis en fuite, culbutés les uns sur les autres , foulés aux pieds des chevaux et des éléphants, qui les pressaient sans leur donner le temps de se rallier. Six mille hommes , tant Africains que mercenaires, restèrent sur le champ de bataille. On lit deux mille prisonniers; le reste se sauva, les uns dans la ville bâtie au-dessus du pont, les autres dans le camp d'Utique. Amilcar, profitant de sa victoire ; poursuit les fuyards sans relâche , et s' impare de la ville qui défendait le pont du Baccara et que les mercenaires avaient abandonnée pour se retirer à Tunis. Ensuite, s'avançant dans 1 pays, il se rendit maître de plusieurs villes, dont les unes se rendirent à composition et les autres furent prises de vive force. Par ces heureux succès il releva le courage et la confiance des Carthaginois, qui naguère désespéraient entièrement du salut de leur patrie.

Amilcar est resserré par les

Page 1