‹ Afrique esquisse générale de l'Afrique et Afrique ancienneChapitre 172 sur 246 · L'UNI · texte numérisé non relu

L'UNI

il était vrai , qu'il n'y avait rien à craindre.

« Volux i en arrivant , s'adresse au questeur, et lui dit que son père l'envoie pour recevoir les Romains £t pour les escorter. Ils marchent ensemble ce jour-là et le suivant sans aucune alarme ; mais le soir, après que le camp est posé, le prince maure accourt précipitamment vers Sylla, d'un air inquiet et effrayé; il lui dit qu'il vient d'apprendre par ses espions que Jugurtha n'est pas loin, et il le presse vivement de se dérober secrètement avec lui pendant la nuit. Sylla lui répond avec fierté qu'il ne craint point un Numide battu tant de fois ; qu il est assez rassuré par la confiance qu'il a dans la valeur de ses troupes ; mais que quand sa perte serait infaillible, il resterait, plutôt que de trahir ceux qui ont été confiés à sa garde. Le prince, là-dessus, lui conseillant de décamper, du moins pendant la nuit, il approuve cet avis , et sur-le-champ il ordonne aux soldats de prendre de la nourriture, d'allumer beaucoup de feux dans le camp , et d'en sortir en silence à la première veille. Après cette marche nocturne, qui avait fatigué tout le monde, Sylla, au lever du soleil , traçait un camp , lorsque des cavaliers maures viennent annoncer que Jugurtha est campé en avant, à quelque deux milles de distance. Cette nouvelle jette l'épouvante parmi nos gens ; ils se croient trahis, et engagés par Volux dans une embuscade ; quelques-uns même sont d'avis qu'il faut s'en Venger sur sa personne, et ne pas laisser impuni un crime si atroce.

« Mais Sylla, quoiqu'il ait les mêmes pensées, s oppose à cette violence ; il exhorte les siens à avoir bon courage ; il leur représente qu'il est souvent arrivé à une poignée de braves de l'emporter sur le grand nombre; que, moins ils se ménageront dans l'action,

Elus ils seront en sûreté; qu'il est onteux, quand on a les armes en main, de ne compter que sur la fuite.

Ensuite, ayant pris les dieux à témoin de la perfidie de Bocchus , il ordonne à Volux de sortir du camp.

« Celui-ci le prie avec larmes de se désabuser; il l'assure qu'il n'y a de sa part aucune connivence, et que c'est simplement un effet de l'adresse de Jugurtha, qui a eu connaissance de sa marche par le moyen des espions; qu'au reste, ce prince ayant peu de monde, et n'ayant d'espérance et de ressource que dans la protection de Bocchus, if est probable qu'il n'osera rien entreprendre ouvertement sous les yeux du fils de son protecteur ; que le parti donc qui lui paraît le meilleur est de traverser son camp en plein jour ; et que pour lui, soit qu'on veuille envoyer les Maures en avant ou les laisser au lieu même où l'on est, il ira seul avec Sylla. Cet expédient, vu la conjoncture, est approuvé ; on part aussitôt , et l'on passe sans accident, parce que Jugurtha, surpris d'un abord si imprévu, ne sait à quoi se déterminer. Peu de jours après, on arrive au rendez-vous.

« Il y avait auprès de Bocchus un Numide, nommé Aspar, faisant sa cour assidûment et avec succès; Jugurtha ayant su que Sylla avait été mandé , l'avait envoyé d'avance à titre d'agent, et pour pénétrer adroitement les desseins de Bocchus. Il y avait encore Dabar, fils de Massugrada, de la maison de Massinissa ; mille excellentes qualités lui avaient gagné les bonnes grâces et la faveur du roi maure. Bocchus ayant déjà éprouvé, en plusieurs occasions , qu'il était affectionné aux Romains, se hâta de le députer vers Sylla , pour lui dire de sa part qu'il est prêt à se soumettre ; qu'il ait à choisir lui-même le jour, le lieu et le moment de la conférence; qu'aucun engagement n'a prévenu leur délibération commune ; que l'envoyé de Jugurtha ne doit faire aucun ombrage ; qu'on ne l'a appelé que pour traiter plus librement, parce que Von ne pouvait autrement se dérober aux artifices de ce prince. Pour moi, ajoute Salluste, j'ai des preuves que Bocchus, par une insigne mauvaise foi plutôt que dans aucune des vues qu'il pré*»

textait, amusait tout à la fois les Romains et le roi numide par des espé-

NUM1DIE £r

rances de paix; gu'îî avait souvent balancé s'i I livrerait Jugurtba aux Romains, ou Sylla à ce prince; et que son penchant le décidait contre nous, mais que la crainte le détermina eo notre faveur.

« Sylla répondit qu'il dirait peu de chose en présence d'Aspar; qu'il s'expliquerait sur le reste sans témoin, ou du moins devant peu de personnes : il régla en même temps ce qui lui serait répondu. Quand ils furent assemblés comme ils en étaient convenus, Sylla dit qu'il était venu de la part du consul pour savoir si Bocchus entendait prendre le parti de la guerre ou celui de la paix. Le roi , conformément aux instructions qu'il avait reçues, lui dit de revenir dans dix jours ; qu'il n'était pas encore décidé, mais qu'il lui donnerait ce jour-là une réponse précise. Là-dessus, chacun se retira dans son camp. Mais quand la nuit fut bien avancée, Bocchus fit ve* nir Sylla secrètement; ils ne prirent tous deux que des interprètes sûrs ; mais ils y ajoutèrent Dabar, homme de probité, qui, en qualité de tiers, leur prêta le serment qu'ils jugèrent a propos d'exiger ;' et aussitôt le roi parla le premier en ces termes :

« Je n'ai jamais pensé qu'étant le « plus grand roi de cette contrée , et «maître d'un des plus puissants États «que je connaisse, je puisse avoir des « obligations à un simple particulier ; «et véritablement, Sylla, avant que je «vous connusse, plusieurs ont im- «ploré mon secours avec succès; j'ai «même prévenu les prières de quel- «ques autres, et jamais je n'ai eu be- «soin de personne. Cette diminution « de puissance, si affligeante pour d'au- « très, est pour moi un sujet de joie. « J'ai à me féliciter d'avoir besoin de « votre amitié, qui est pour mon cœur « le plus précieux des biens. Vous pou- « vez là-dessus memettre à l'épreuve :

« armes , soldats , argent , enfin tout « ce que vous jugerez à propos , pre- « nez-le , disposez-en à votre gré ; et «tant que vous vivrez, ne me regardez «jamais comme quitte envers vous :

« ma reconnaissance sera toujours en-

« tière. Quant à mes dispositions à l'é« «gard de votre république, apprenez- « les en deux mots. Je n'ai jamais fait « ni voulu faire la guerre au peuple « romain ; mes frontières ont été atta- « quées, j'ai pris les armes pour les «défendre : j'y renonce, puisque vous « le voulez. Faites , à votre gré , la « guerre à Jugurtha ; le fleuve Mulu- « cha , qui bornait mes Etats et ceux «de Micipsa, est une barrière que je « ne passerai point, et je ne la laisserai «point passer à Jugurtha; si vous « exigez quelque autre chose qui soit « digne de vous et de moi , je ne vous « la refuserai point. »

«Sur ce qui lui était personnel, Sylla répondit en peu de mots et avec modestie; sur ce qui concernait la paix et les intérêts communs, il s'étendit davantage. Il finit par faire entendre au roi que le sénat et le peuple romain, ayant eu la supériorité des armes, ne regarderaient point ses pro- ' messes comme une faveur, et qu'il faudrait y ajouter quelque action qui pût leur plaire; qu'il avait pour cela une belle occasion , puisqu'il pouvait disposer de Jugurtha ; que s'il le livrait aux Romains, ils lui en auraient la plus grande obligation; que leur amitié, leur alliance, et la partie de la Numidie qu'il réclamait, en seraient aisément le prix.

« Le roi fit d'abord beaucoup de résistance : il observa qu'il tenait à ce prince par le sang, par une alliance, par un traité; qu'il avait d'ailleurs à craindre que ce manque de fidélité ne révoltât ses sujets, à qui Jugurtha était cher et les Romains odieux. A la fin , fatigué des instances réitérées de Sylla, il promit de faire ce qu'on lui demandait. Puis, après avoir pris leurs mesures, ils se séparèrent.

« Dès le lendemain, Bocchus manda Aspar, envoyé de Jugurtha; il lui dit

3ue, par l'entremise de Dabar, il sait, e Sylla même , qu'il y a des moyens de terminer la guerre ; qu'il s'informe donc à ce sujet des intentionsdu roi son maître. Celui-ci , bien joyeux, se rend au camp de Jugurtha. Pourvu d'amples instructions, il revient en dili-

L'UNIVERS

gence à celui de Boccbus, après un voyage de huit jours ; il lui déclare que Jugurtha est disposé à tout ce qu'on voudra; mais qu'il se fie peu à Marius ; que Ton a déjà traité plusieurs fois de la paix avec les gênéraux romains sans aucun effet ; qu'au reste Bocchus, pour la sûreté des deux rois et pour hâter la paix, devrait, sous prétexte d'en conférer, ménager un congrès général , où il lui livrerait Sylla; que quand il aurait entre les mains un homme de cette importance, ie sénat et le peuple romain ne manueraient pas d'ordonner la conclusion u traité, et qu'on ne laisserait pas au pouvoir des ennemis un homme du premier rang, qui serait prisonnier non par une lâcheté, mais par son zèle pour la république.

• a Le roi maure, après de longues réflexions, promît enfin de le faire.

S'engageait-il avec Jugurtha par feinte ou avec vérité? Je l'ignore. Toutefois, après qu'on eut réglé le temps et le lieu du congrès pour traiter de la paix, Bocchus faisait venir tantôt Sylla , tantôt l'agent de Jugurtha ; il les recevait avec honnêteté, et leur faisait à tous deux les mêmes nromesses :

tous deux, également satisfaits, étaient pleins de confiance. Mais on dit que, la nuit qui précéda le jour marque pour la conférence, le roi maure, après avoir mandé ses confidents, prit tout à coup un autre parti, et les congédia; et que, livré à une foule de réflexions, et changeant plusieurs fois d'air, de couleur, de maintien, comme de pensées, son extérieur, malgré son silence, lit assez connaître l'état intérieur de son âme. A la fin pourtant, il fit venir Sylla, et concerta avec lui les mesures pour surprendre le roi numide. Lorsqu'au jour marqué l'on annonça que Jugurtha approchait, Bocchus, suivi d'un petit nombre des siens, s'avança avec notre questeur, comme par civilité, jusque sur une éminence a portée de la vue de ceux qui étaient en embuscade. Le prince numide, avec la plupart de ses amis, s'y rend aussi sans armes, comme on en était convenu ; aussitôt on donne le signal , et

ceux qui sont apostés l'enveloppent de toutes parts. On fait main basse sur ceux qui l'accompagnent ; pour lui, on le livre pieds et poings liés à Sylla, qui le mène à Marius. »

FIN DE LA GUERRE (106); TRIOM- PHE DE MAB1US ; MORT DE JUGUR- THA (104). — Quand on sut à Rome

Sue Jugurtha était tombé au pouvoir e Marius , la joie fut extrême. Jusqu'alors les courages avaient été abattus par les désastres répétés qu'avaient éprouvés en Gaule les armes romaines. Les flots de barbares qui inondaient cette belle contrée se rapprochaient de plus en plus de l'Italie.

La prise de Jugurtha soulagea pour un instant, de leurs inquiétudes et de leurs craintes, le peuple et le sénat. Marius

Îiarut grand à tous les yeux; et, comme e dit Salluste, on le regarda dès ce moment comme l'espérance et l'appui de la république. On le fit consul pour la seconde fois, et on lui décerna, d'une voix unanime, le commandement des troupes qui devaient combattre en Gaule. Mais avant de partir pour une guerre nouvelle, il triompha, au milieu des acclamations générales, pour les victoires qu'il avait remportées en Afrique. Quant à Jugurtha, il suivit enchaîné le char du vainqueur. On dit que, pendant le triomphe, l'excès du malheur et de la honte lui enleva la raison. Jeté dans un cachot, il fut livré aux outrages des geôliers, qui lui arrachèrent ses riches vêtements, et lui déchirèrent les oreilles pour avoir ses anneaux d'or. Ce fut en pénétrant dans l'humide prison qu'il se prit à rire, et s'écria : « Par Hercule! les étuves des Romains sont bien froides !» On le laissa sans nourriture, et, avant de mourir, il fut en proie, pendant six jours entiers , aux affreux tourments de la faim (10-1).

Page 1