DERNIERE CAMPAGNE DE MÉTEL
LUS contre jugurtha. (108 avant notre ère). — « Les mouvements des troupes numides , dit M. Marcus (*), vont bientôt se ressentir de la perplexité d'esprit où se trouve leur chef. Métellus en profite pour fondre sur elles à r improviste, et les met en déroute. Sa victoire lui vaut la conquête de Or ta (Constantine) , qui le reçoit dans ses murs , pendant que son adversaire va gagner la forteresse de ThcUa (**) par des voies détournées , en traversant des lieux déserts , avec les transfuges et une partie de sa cavalerie. Thala était une ville grande et opulente ; Jugurtha y faisait élever ses enfants d'une manière digne de leur rang , et il y avait mis beaucoup d'or en réserve. La place avait deux fontaines devant ses portes; mais il fallait franchir un espace de cinquante milles romains (16 lieues deux tiers) pour trouver de nouveau de l'eau dans la direction de la route que l'armée romaine avait à suivre pour marcher contre Thala. Cependant Métellus ne recule point devant cette difficulté; on charge des bétes de somme des vivres nécessaires pour faire subsister l'armée expéditionnaire pendant dix jours, ainsi que d'outrés de cuir et de vases de bois qu'on remplit d'eau puisée dans la rivière qui se trouvait à cinquante milles de distance de ladite place (***). Une pluie abondante qui tombe du ciel , la veille de l'arrivée
O Voy. l'Appendice à Mannert déjà cité,
(**) Il ne faut pas confondre, comme l'ont fait quelque* savant», Thala, avec Thelepte. Ce sont deux villes différentes. La ville de Thala, dont parie Salluste, était située non loin de l'endroit où le Bousellam et le Oued- Zianin se réunissent pour former
(*M) Cette rivière est le Oued-elDzahab, qui se jette dans la rivière de Constantine (ancienne Cirta), aux environs de l'ancienne Tucca Finis.
des troupes romaines sous les murs du fort, leur fait bien augurer de leur entreprise. Effectivement, Thala se rend au bout d'un siège de quarante jours ; mais Jugurtha s'était enfui nuitamment du fort à l'approche de l'ennemi.
Il s'en alla, suivi de peu de gens, dans le pays des Gétules, peuple farouche et barbare qui ne connaissait point le nom romain. Il les assemble , les accoutume peu à peu à garder les rangs, à suivre les enseignes, à exécuter les ordres du commandant, en un mot à s'acquitter de toutes les fonctions de la guerre. En même temps il amène Bocchus, son beau -père, qui régnait dans la Mauritanie Tinqitane, a lui prêter main forte contre les Romains.
Les deux rois marchent sur Cirta, où Métellus avait déposé le butin fait à Thala et le gros bagage de ses troupes. Le générai romain fait dresser un camp bien retranché dans le voisinage de Cirta, pour y attendre le choc de l'ennemi; mais celui-ci n'ose point l'y attaquer. Sur ces entrefaites , Métellus apprend que le peuple avait annulé le choix que le sénat avait fait de lui pour la direction de la guerre contre Jugurtha pour l'année à venir , et
au'il l'avait conféré à Marius , revêtu e la dignité consulaire pour cet espace de temps. Cette nouvelle le fortifie dans la résolution de ne pas sortir de son camp; toutefois, les jours qu'il y passa ne furent point perdus : il les employa à détacher Bocchus de l'alliance avec Jugurtha , et il eut la satisfaction de voir qu'il n'entreprit rien contre les Romains tant qu'il resta ei* Afrique. »
DEPABT DE MÉTELLUS*, RETOUR DE M Ali H S EN AFRIQUE; SES PRE- MIERS SUCCÈS ; PRISE DE CAPSA
( 107 avant notre ère). — Marius avait enfin obtenu de Métellus , après de vives instances, de retourner en Italie. Arrivé à Rome, il s'était ligué avec les tribuns, et s'était montré l'un des ennemis les plus acharnés des patriciens. Ses violents discours plus que ses glorieux services lui avaient concilié l'affection du peuple. Aussi , quand le temps des comices arriva ,
L'UISIVERS.
Marius, au grand regret des sénateurs et des nobles, fut élevé au consulat.
Il se fit donner alors le commandement de l'armée d'Afrique. 11 disposa tout pour réussir; il leva des soldats dans les classes qui lui étaient dévouées et auxquelles il devait son élévation , se pourvut abondamment de vivres, d'argent et d'armes, et s'embarqua enfin pour l'Afrique. Il aborda* en peu de jours à Utique. Le commandement de l'armée lui fut remis par le lieutenant Publius Rutilius; car Métellus, évitant la présence de Marius , s'était bâté de retourner à Rome.
Arrivé à ses quartiers , le nouveau consul y maintint la discipline sévère qu'avait établie son habile prédécesseur ; puis il mit son armée en mouvement. Il l'habitua aux marches , aux fatigues, et, par des combats partiels, il entretint son ardeur. Il battit plus d'une fois les tribus qui prêtaient aide et appui à Jugurtha , et obtint sur le roi lui-même un avantage considérable aux portes de Cirta. Mais ce que Marius recherchait avant tout, c'était une de ces actions d'éclat qui, comme la prise de Thala, pouvait illustrer d'un coup toute une campagne. Il voulut donc, comme Métellus, s'em-
{>arer d'une place considérable , et enever ainsi à son ennemi une de ses principales ressources. Il jeta les yeux sur Capsa (*). Cette ville était située au milieu d'un désert inculte, et entièrement privé d'eau. Marius fit ses préparatifs avec prudence; et quand il eut pourvu pour plusieurs jours aux besoins de son armée, il se mit en marche. Il surprit Capsa un matin, et s'y jeta avec ses troupes. Il brûla la ville, massacra ou vendit les habitants ; il se montra si cruel, que sa conduite parut odieuse à ceux-là même qui , comme Salluste, essayèrent de le justifier. « Cette rigueur , contraire aux lois de la guerre , dit l'historien , ne vint ni de l'avarice , ni de la cruauté du consul ; mais la place était pour
(*) Capsa (Ga/sa) était la ville principale de la partie orientale de la Gétulic Numide.
Jugurtha d'un grand avantage, et pour nous d'un difficile accès ; d'ailleurs, on avait affaire à une nation inconstante, perfide , qui jusque-là n'avait été retenue ni par les bienfaits , ni par la crainte. » La prise de Capsa donna à Marius, dans l'armée et à Rome, beaucoup de crédit et de considération.
MARIUS S'EMPARE DE LA. FORTE- RESSE OU ÉTAIENT DÉPOSÉS LES TRÉSORS DE JUGURTHA; ARRIVÉE DE SYLLA EN AFRIQUE. — Le SUCCès
rendit le consul de plus en plus audacieux. Non loin du Mulucna (*) , qui séparait la Numidie de la Mauritanie , où régnait Bocchus, s'élevait, au milieu cPune plaine', un rocher d'une étendue considérable et d'une immense hauteur. Au sommet de ce rocher était une forteresse, où l'on ne pouvait arriver que par des sentiers étroits, et bordés de toutes parts de précipices ( **). C'était dans cette forteresse que Jugurtha avait déposé ses trésors.
Marius voulut s'en emparer , et, sans se rendre compte des difficultés de l'entreprise , il vint établir son camp au pied du rocher. Il eût échoué peutêtre, sans l'audace d'un soldat ligurien. Celui-ci découvrit sur le flanc de la montagne, à distance du camp romain, un sentier qui n'était pas gardé par l'ennemi ; il fit part au consul de sa découverte. Marius envoya des troupes légères vers le point qui lui était désigné, et, pour cacher son dessein , il se porta d'un autre côté, et feignit de vouloir emporter la place. Tandis qu'il occupe les soldats de Jugurtha, le Ligurien et ses compagnons gravissent le rocher, et pénètrent dans l'intérieur de la forteresse en escaladant la partie des murs qui n'était point gardée.
Ce fut ainsi que Marius se rendit maître des trésors de Jugurtha. Sur ces entrefaites, Sylla, qui avait été nommé questeur de l'armée d'Afrique, arriva au camp avec un puissant renfort de cavalerie.
(*) La Molonya.
(**) L'emplacement de cette forteresse correspond, suivant M. Marcns, à celui du château fortifié appelé par les Arabes Ka~ laat-el-Oucd, ou le château de la rivière.
MIMIDIE ET MAURITANIE.
BOCCHUS SE JOINT A JUGUBTHA *, M A. RI US BEMPOBTE DEUX VICTOIRES SUB LES BOIS ALLIÉS ; IL PREND SES
quartiers d'hiver. — Après tant d'heureux succès, Marius voulut donner du repos à ses troupes, et il se mit en marche vers la côte pour prendre ses quartiers d'hiver. Jugurtha, malgré ses pertes, n'était point abattu. Il avait entraîné dans son alliance Bocchus , roi de la Mauritanie. Les deux rois avaient sous leurs ordres une cavalerie considérable ; avec laquelle ils surveillaient la retraite de l'armée romaine. Un soir , ils se jetèrent à l'improviste sur Marius, non en corps ni en ordre de bataille, mais en foule et par pelotons formés au hasard. Cette attaque inattendue jeta d'abord le désordre parmi les Romains. Ils se défendirent avec peine jusqu'au moment où Marius , après avoir rallié ses soldats , occupa deux éminences. Les Numides n'osèrent point le forcer dans cette position; ils se contentèrent d'environner les collines. Pendant la nuit, au moment où ils se livraient au repos , le consul les surprit à son tour, leur fît éprouver de grandes pertes, et continua sa marche. Pendant quatre jours l'ennemi ne reparut pas ; mais aux environs de Cirta, les cavaliers de Jugurtha et de Bocchus attaquèrent les Romains par quatre côtés.
Cette nouvelle apparition des Numides était aussi imprévue que la première; aussi elle jeta d'abord le désordre dans l'armée consulaire. Cependant , grâce à l'activité et au courage de Marius et de Sylla son questeur , l'ennemi est forcé de prendre la fuite. Les Romains entrèrent enfin à Cirta.
IRRÉSOLUTION DE BOCCHUS ; IL TRAITE AVEC LES BOMAINS ; IL TRA- HIT ET LIVBB JUGUBTHA (106 avant
notre ère). — Découragé par sa dernière défaite, Bocchus songea à traiter avec les Romains. Quand le consul connut ses dispositions, il lui envoya Sylla et Aulus Manlius, son lieutenant, qui lui avait déjà rendu de grands services pendant la guerre. Ces deux officiers eurent une entrevue avec le roi de Mauritanie, qui demanda l'alliance
de Rome, et promit d'abandonner Jugurtha. Mais, après le départ de Sylla et de Manlius, il changea brusquement de résolution. Ce ne fut qu'au moment où le consul prépara une nouvelle expédition , qu'd parut se décider franchement à faire la paix. Il envoya des ambassadeurs au camp de Marius , puis à Rome. Là, on répondit en ces termes à ses propositions : « Le sénat et le peuple romain ne perdent jamais le souvenir des bons et des mauvais offices qu'on leur rend. Néanmoins, puisque Bocchus se repentde sa faute, ils la lui pardonnent : pour ce qui est de leur alliance et de leur amitié, on les lui accordera lorsqu'il les aura méritées. » Bocchus ne pouvait se méprendre sur le sens de ces dernières paroles , et dès lors il chercha , non sans hésiter souvent encore , à remplir les intentions du sénat. Voici les curieux détails que Salluste nous a transmis sur l'odieuse trahison oui mit fin d'un coup à la guerre d'Afrique :
« Bocchus écrivit à Marius de lui envoyer Sylla, afin de remettre à son arbitrage la décision de leurs intérêts communs. Le consul l'y envoya avec une escorte de cavalerie, d'infanterie, et de frondeurs des Iles Baléares ; il y avait en outre des archers et une cohorte pélignoise , tous armés légèrement, afin d'aller plus vite, mais aussi en sûreté avec cette armure qu'avec toute autre contre les faibles traits des ennemis. Cependant , le cinquième jour de la marche, Volux, fils de Bocchus, parut tout à coup dans la plaine avec un corps de cavalerie qui n'était que de mille hommes , mais qui, marchant écartés et sans ordre , firent craindre à Sylla et aux autres que le nombre n'en fût plus grand, et que ce ne fût un corps d'ennemis. Chacun se prépare done au combat , essaye ses armes et ses traits, et se tient sur ses gardes : on a quelque crainte; mais la confiance l'emporte, comme il est naturel à des vainqueurs qui rencontrent des gens qu'ils ont vaincus plusieurs fois. Cependant, les cavaliers envoyés à la découverte rapportèrent , comme