L'AFRIQUE SOUS LES SÉVÈRES ; PRO- GRÈS DE LA CIVILISATION; ÉD1T DE
caracalla. — Cependant, à mesure que la civilisation romaine se répandait dans l'Afrique occidentale, cette contrée exerçait une influence de plus en plus grande sur les destinées générales de l'empire. Au commencement du troisième siècle de notre ère, l'homme qui gouvernait le monde romain était né en Afrique. C'était Septime Sévère.
Il est vrai qu'il était de Leptis, dans la province proconsulaire; mais il regardait l'Afrique tout entière comme sa patrie, et elle fut toujours pour ce prince un pays de prédilection. Ce n'était
{)lus Rome seulement qui agissait sur es provinces : celles-ci devaient dominer tour à tour dans la cité qui les avait conquises. La Gaule et l'Espagne avaient placé sur le trône impérial les premiers empereurs étrangers à l'Italie : l'Afrique et la Syrie donnèrent la dynastie des Sévères. Une foule d'Africains, venus à Rome sous ces princes, y brillèrent au premier rang,
MJMIDIE ET MAURITANIE.
à l'armée , au barreau, dans la littérature. La Numidie, la Mauritanie ellemême présentaient partout l'aspect d'une terre civilisée. Des routes nombreuses et sûres sillonnaient ces contrées en tous sens, en longeant les côtes, ou en pénétrant dans les villes importantes de l'intérieur. Bientôt l'édit de Caracalla éleva tous les habitants libres de l'empire au rang de citoyens (216), et il n'y eut plus entre les hommes d'autre distinction que celle de Romains etd'esclaves. Cette mesure n'avait nas seulement pour objet d'augmenter le nombre des contribuables , elle tendait encore à multiplier les ressources militaires de l'État et à faciliter sa défense, en donnant à tous le droit d'être enrôlés dans les légions. Du reste, on ne trouve aucune indication particulière sur la Numidie ou la Mauritanie à cette époque, excepté ces mots de Lampride dans la vie d'Alexandre Sévère : « Furius Celsus remporta des avantages dans la Mauritanie Tingitane (*). »
troubles en afbiqub a la mort d' Alexandre sévère ; les deux gordiens; ils sont vaincus pab capelien (237 et 238 de notre ère).
— Alexandre Sévère ayant été assassiné par le Goth Maximin, toutes les provinces virent avec effroi ce barbare maître de l'empire. L'Afrique donna l'exemple du soulèvement; le vieux Gordien, qui la gouvernait, fut proclamé à Tysdrus ; il prit son fils pour collègue, et le sénat les reconnut. Mais les deux Gordiens, proclamés en Afrique, y trouvèrent aussi la ruine de leurs espérances et leur fin. La Mauritanie avait pour gouverneur un certain Capelianus, ennemi personnel de Gordien , et dévoué à Maximin. A peine empereur, Gordien destitua Capelien, et lui donna un successeur.
Mais Capelien ayant réuni une armée composée de Maures d'élite et d'autres troupes rassemblées à la hâte, marcha sur Carthage , forçant les pays qu'il
(*) Àctae sunt res féliciter el in Mauritania Tingitana per Furium Celsum (c. lvui).
traversait à désavouer Gordien. Celui-ci opposa son fils à cette attaque imprévue. Mais Capelien avait la réputation d'un vieux soldat plein d'expérience et de bravoure ; son adversaire était plutôt connu par son luxe et ses débauches que par ses talents militaires. Dans la bataille qui se livra, le jeune Gordien fut vaincu et tué; son corps , enseveli sous un monceau de cadavres, ne fut retrouvé que plusieurs jours après. A cette triste nouvelle, le vieux Gordien , considérant l'infériorité de ses forces, les ressources de Capelien, l'instabilité de la foi africaine, résolut de se donner la mort.
Il se pendit. Le vainqueur usa cruellement de son triomphe; il dressa des échafauds, prononça des confiscations, et n'épargna aucun des ennemis de Maximin : même les villes et les temples furent livrés au pillage, et le butin abandonné aux soldats. Capelien changea l'administration municipale des villes , et se rendit cher aux troupes et à la populace. Cet ancien intendant de la Mauritanie aspirait à la pourpre impériale, et préparait les voies pour succéder à Maximin. On ne sait rien sur la fin de sa carrière (238).
gallien; incursions des francs en mauritanie ; tremblement de terre; l'usurpateur celsus (de 2G0 à 268 de notre ère). — Le règne de Gallien fut signalé par des calamités et des hontes de toute espèce. Pendant que l'anarchie intérieure semblait près de dissoudre l'empire , les barbares en ravageaient impunément les provinces.
Les Francs, après avoir franchi le Rhin, se répandirent dans la Gaule et dans l'Espagne. Lorsque le pays, épuisé après douze ans de ravages, ne leur offrit plus de butin , ils s'emparèrent de quelques vaisseaux dans les ports d'Espagne, et passèrent en Mauritanie.
« Quel dut être, dit Gibbon , à la vue de ces peuples féroces , l'étonnement d'une région si éloignée? Lorsqu'ils abordèrent sur la côte d'Afrique , où l'on ne connaissait ni leur nom , ni leurs mœurs , ni leurs traits , ils pa-
6° Livraison. (Numidie et Mauritanie.)
L'UNIVERS
rurent sans doute tomber tout à coup d'un nouveau monde (*). » Cette invasion passa sans laisser de traces; mais les Francs avaient indiqué la route que les Vandales devaient suivre deux siècles plus tard. Trébellius Pollion mentionne aussi à cette époque un terrible tremblement de terre qui bouleversa toute la Libye. La terre s'entr'ouvrit en plusieurs endroits, et la mer reflua sur les rivages et engloutit plusieurs villes. Toutefois, la Mauritanie et la Numidie furent à peine agitées par les désordres qui éclatèrent a cette époque où parurent les trente tyrans. Celsus , le seul usurpateur qui parut en Afrique , ne fut reconnu que par la Libye et la proconsulaire, et encore son règne ne dura que sept jours. Ainsi, l'Afrique occidentale resta fidèle à Gallien.
EXPLOITS DE PRORUS EN AFRIQUE î GUERRE DE MAXIMIEN CONTRE LES
quinquégentiens (297 de notre ère).
— Probus , avant d'être empereur , fit glorieusement la guerre en Afrique.
« Il combattit avec courage les Marmarides, dit Flavius Vopiscus, et les vainquit. Étant passé de la Libye à Cartnage, il y réprima les rébellions.
Il provoqua et tua en combat singulier un chef de tribus africaines , nommé Aradion ; et comme il avait reconnu en lui de la fermeté et de la bravoure, il fit élever en son honneur un grand sépulcre : ce monument a 200 pieds de largeur, et il subsiste encore. Il le fit élever par ses soldats , qu'il ne laissait jamais dans l'oisiveté (**). »
Sous Dioclétien, les Mauritanies et l'Afrique furent désolées par une guerre sérieuse qui nécessita la présence de Maximien. Cet événement n'est qu'indiqué dans Aurélius Victor, Eutrope et les panégyristes. Point d'explications ni de détails ; car, a cette époque de décadence littéraire , l'histoire dégénère tout à fait en chroni-
3ue. « Julianus et les Quinquégentiens, it Aurélius Victor , agitaient violem-
(*) Gibbon, Décad. de l'emp. romain, t. II, p. i33.
(•*) Flav. Vopisc. , Vie de Prob.f ch. ix.
ment l'Afrique.» Ces Quinquégentiéns, que plusieurs ont placés dans la Pentapole , étaient des tribus voisines de la Mauritanie (') romaine, des Matières indépendants. Ces peuples étaient presque toujours armés les uns contre les autres, comme le fait comprendre ClaudiusManïertinus, à travers l'emphase de son style de rhéteur. « Là oà se perd la lumière , dit-il , à l'endroit où le mont Calpé se tourne Vers le rivage de la Tingitane , et ouvre à l'Océan le sein de la Méditerranée , le»
nations s'acharnent Contre leur propre sàng. Privées du bonheur a'appartenir aux Romains, elles portent la peine de leur indomptable férocité.
La nation des Maures se déchire les entrailles avec fureur, etc..» Cependant cette invasion des Maures indépendants darts la province romaine semble prouver qu'ils avaient fait trêve à leurs hostilités, pour piller ensemble les terres de l'empire. Maximiert dompta les Quinquégentiens. « Tu as vaincu , dit Mamertinus dans le panégyrique qu'il adresse à ce prince, tu as soumis, tu as déporté les sauvages tribus des Maures , malgré les montagnes inaccessibles et les remparts naturels qui les protégeaient. » Quant a Julianus, il fut réduit à se donner Ja mort.
Ce fut après avoir terminé cette guerre que Max i mien opéra quelques changements dans l'administration de la Numidie et de la Mauritanie. Là Numidie devint province consulaire.
La Mauritanie Sitifensis fut détachée de la Césarienne, et la Tingitane fut réunie à l'Espagne, et en forma la septième province.
USURPATION Df ALEXANDRE; MAXEN- CE LE RENVERSE ; IL OPPRIME l'A- FRIQUÊ ; GOUVERNEMENT DE CONS- TANTIN. — Dioclétien avait rétabli la grandeur et la tranquillité de l'empire. La tétrarchie, en divisant le pouvoir, rendait la défense des frontières plus facile ; mais quand Dioclétien se fut retiré à Salone, les Augustes et les Cé-
(*) Voyez la note de M. Marcus, p. 717 de la traduction de Mannert.
NUMIDIE ET MAURITANIE
sars qu'il laissait après lui devinrent tous rivaux. A la faveur de leurs dissensions , un usurpateur s'éleva en Afrique. C'était un Pannonien appelé Alexandre, de la plus basse origine, qui se maintint pendant trois ans dans la contrée ( 308-311 ). Maxence, inquiété par Constantin , fut contraint de le laisser jouir quelque temps de son usurpation. Mais, avant de lutter contre le fils de Constance Chlore , il renversa ce faible et méprisable adversaire. Il envoya Volusianus, préfet du prétoire , avec quelques cohortes , et il suffit d'un combat pour dépouiller Alexandre. Maxence désola Carthage et toutes les plus belles parties de l'Afrique par ses cruelles vengeances , et s'y rendit aussi odieux qu'en Italie. « Il paraît certain que la Numidie avait aussi accepté la domination d'Alexandre , et même que ce timide usurpateur, après avoir perdu Cartilage presque sans combat , s'était, comme Adherbal , réfugié sous l'abri de la position forte de Cirta. Telle est, du moins , l'induction très - probable
Su'on peut tirer de la phrase d'Auréus Victor , qui nous dit , avec sa concision ordinaire, que Constantin, vainqueur de Maxence , fit relever, embellir la ville de Cirta, qui avait beaucoup souffert dans le siège d'Alexandre , et qu'il lui donna le nom de Constantin (*). »
La chute de Maxence excita dans toutes les provinces qu'il avait opprimées la joie la plus vive. Constantin fut salué comme un libérateur. Par une contradiction singulière, le premier empereur chrétien toléra et encouragea en Afrique le culte idolâtrique de sa personne ; il fit ériger un temple et institua un collège de prêtres en l'honneur de la famille flavienne, dont il se disait descendu. Une inscription prouve que ce culte existait encore au temps de Constance. Telle était la force des habitudes et des préjuges du paganisme; l'Afrique se prêtait volontiers à cette adoration de la créature humai ne, car la foi chrétienne n'y avait pas encore entiè-
(*) Recherches sur l'Afrique sept. , p. a6.
rement modifié l'état des esprits ; d'ailleurs Constantin la combla de bienfaits, et, depuis trois siècles, la reconnaissance envers les empereurs se manifestait par leur apothéose. En 322, Constantin rendit un édit destiné à soulager l'Afrique de la profonde misère où la tyrannie de Maxence l'avait plongée. Il dit dans ce décret qu'il a appris que des parents, pressés par le dénûment, vendaient leurs enfants, qu'ils ne pouvaient plus nourrir; il indique les secours à donner à ces malheureux, et la source où il faut les puiser; il accorda aussi une diminution d'impôts, et affranchit les provinces agricoles d'Afrique des tributs de blé et d'huile qu'elles avaient d'abord offerts volontairement à Septime Sévère , et qui s'étaient changes depuis en contributions régulières et forcées.