‹ Afrique esquisse générale de l'Afrique et Afrique ancienneChapitre 195 sur 246 · Deuxième partie, par M. Jean Yanoski · texte numérisé non relu

Deuxième partie, par M. Jean Yanoski

Histoire de la Numidie'et des Mauritanies, par M. L. Lacroix 1-96

L'Afrique chrétienne, par M. Jean Yanoski i-63

Histoire de la domination des Vandales en Afrique , par

M. Jean Yanoski 1-91

Histoire de l'Afrique sous la domination byzantine, et

Appbndice à cette histoire par le même 91-ioa

fin du volume.

L'UNIVERS

HISTOIRE ET DESCRIPTION

DE TOUS LES PEUPLES

DE LEURS RELIGIONS, MOEURS, INDUSTRIE, COUTUMES, etc.

L'AFRIQUE CHRÉTIENNE

Par M. JEAN YANOSKI,

ABRÉGÉ DE L'rNIVERSITtf , PROFESSEUR DHIST01RR AU COLLÈGE STANISLAS , etc.

AVANT- PROPOS; PREMIERS SUCCÈS DU CHRISTI ANISME EN AFRIQUE ; ÉTA- BLISSEMENT DES ÉVÈCHÉS ; PREMIERS conciles; AGRIPPINUS ET OPTAT, ÉVÈQUES DE CARTHAGE. — Eli nulle

contrée de l'ancien monde le christianisme n'a été plus florissant qu'en Afrique. Sur la vaste étendue de côtes que baigne la Méditerranée, depuis les limites les plus orientales de la régence de Tripoli jusqu'à Tanger, s'élevaient jadis dans les villes, à la place occupée aujourd'hui parles mosquées, et à même où l'on ne rencontre plus que e désert , d'innombrables églises. Sur cette terre où , pendant mille ans et plus, Mahomet a régné sans partage, on ne trouvait, du quatrième siècle au sixième , que des chrétiens.

L'islamisme, il est vrai, a changé l'aspect de l'Afrique. 11 a fait disparaître de la Tripolitaine, de la Byzacene , de la province carthaginoise, de la Numidie et des trois Mauritaniesjusqu'au dernier vestige de la civilisation romaine et du christianisme. Cependant il n'a pu effacer tous les souvenirs qui se rattachent à l'ancien état social et religieux de ces contrées. L'Église d'Afrique avait légué avant l'invasion arabe, à l'Asie et à rEurope, des documents sans nombre

afr. cnnÉT.

qui attestaient l'héroïsme de ses martyrs, la multitude de ses membres , la violence de ses schismes , et la science de ses docteurs.

C'est l'histoire de cette illustre Église que nous voulons raconter. Pour arrivera notre but il suffira donc de consulter tous les titres, anciens et vénérables, qu'elle nous a transmis; de mettre eu œuvre, en un mot, les matériaux qu'ellemême, au temps de sa puissance et de sa grandeur, avait pris soin de rassembler (1).

( I ) Nous avons donc beaucoup emprunté aux anciennes légendes, au» canons des conciles et aux livres des Pères. Toutefois, nous devons dire que souvent aussi nous avons eu recours aux ouvrages modernes et que nous y avons pris ( comme le témoignent nos citations ) des opinions , des vues et de savantes explications. Parmi ces ouvrages , il en est un dont nous parlerons ici en quelques mots.

L'Afrique chrétienne de Morcelli ( Stephnni Antomi Morcelli* e S. J., prœpositi ecclesitc clarensis, A frira Christiana, in très parles Iributa. Brixiœ, 1816 ; in-4» ) est un chef-d'o?u v re d'érudiUon. L'auteur dans ses trois volumes n'a omis aucun des faits qui se rapportent à l'histoire du chrisUanisme eu Afrique. M us d'un autre côté, il n'y a pas une idée générale dans cette prodigieuse compil.il ion. Morcelli semble se défier de sa raison. En général , il' s'absUent d'apprécier et de Juger les hommes et les événements. Il laisse a d'autres le soin de tirer la conclusion des faits qu'il a si soigneusement enregistrés. Si Morcelli a voulu prou-

A quelle époque et par quels missionnaires le christianisme fut-il introduit en Afrique? On l'ignore. Sans doute, dès la du du premier siècle,

auelques disciples des apôtres vinrent 'Asie ou d'Europe, sur des vaisseaux marchands, pour apporter l'Evangile dans les populeuses et riches cités du littoral africain. Carthage dut être le point de départ de la prédication. Il est vraisemblable que ce fut aussi dans la capitale de l'Afrique que fut élevé le premier siège épiscopal. La doctrine nouvelle se répandit avec rapidité dans l'intérieur des terres. Là , comme ailleurs, elle gagna , ainsi uue l'attestent d'anciens documents, les actes des martyrs par exemple , des hommes de toutes les classes, depuis les esclaves jusqu'à ceux qui occupaient le premier rang dans la société romaine.

Saint Cyprien nous apprend que dès la fin du second siècle il y avait dans la Proconsulaire et dans "la Numidie un grand nombre d'évéchés (1). Agrippinus, le premier évéque connu de Carthage , convoqua à cette épooue un concile où il fit statuer que les hérétiques qui voudraient rentrer dans le sein de l'église, seraient soumis à un second baptême. L'opinion qui fut émise dans ce concile, et qu'approuva plus tard saint Cyprien, a été condamnée par l'Église.

Optât, après la mort d'Agrippinus , occupa le siège épiscopal de Carthage.

PROPAGATION DES IDEES CHRÉ- TIEN NFS; LA PERSÉCUTION EN AFRI- QUE*, LES MARTYRS SCILL1TAINS. —

Les idées chrétiennes se répandirent avec rapidité dans toute l'Afrique. La doctrine nouvelle obtint dans cette province un tel succès que bientôt le gouvernement impérial en conçut de vives alarmes. Septime Sévère ordonna au proconsul Vigellius Saturnin de faire d'activés recherches et de punir par le dernier supplice ceux qui réfuter, non qu'il savait penser, mais seulement qu'il savait lire et compiler, il a complètement réussi. Il a montré dans son travail ( et c'est là sans doute la seule louange qu'il ait recherchée ) une patience admirable. Kn résumé, pour les dates et Inexactitude des faits, Morcelli est un guide très-sur que nous n'avons Jamais abandonné.

fit Cy priant epist. 71 ad Quint. — Y. aussi Morcelii ( Africa chrisliana yf 1. 1 , p. 3o.

L'UNIVERS

seraient de jurer par le génie des empereurs et de sacrifier aux dieux.

Bientôt douze chrétiens de la ville de Scilla (1) furent saisis et amenés à Carthage, devant le tribunal Lroconsulaire. Saturnin leur promit le pardon des empereurs s'ils voulaient renoncer aux croyances qu'ils avaient embrassées. Mais tous d'une voix unanime s'écrièrent : Nous sommes chrétiens et nous voulons rester chrétiens. Spérat était le plus ardent des accusés; u stimulait le courage des autres par sa fermeté et la véhémence de ses réponses. Enfin le proconsul cessa de promettre et menaça. Les chrétiens restèrent inébranlabfes. Alors Saturnin prononça contre Spérat , Narzal , Cittin , Veturius , Félix , Acyllin , Letantius, et cinq femmes, Januâria, Generosa, Vestina, Donata et Secunda, une sentence de condamnation. Ces premiers martyrs de l'Église d'Afrique se rendirent au lieu du supplice sans proférer une plainte et sans rien perdre de leur résolution. Ils eurent la tête tranchée. Cette sanglante exécution, loin de ralentir le zèle des chrétiens, ne lit aue l'enflammer.

Le nom des douze victimes était répété, dans leurs réunions secrètes, avec vénération ; plusieurs, parmi les païens, se laissèrent gagner aux doctrines qui inspiraient tant de dévouement et d'héroïsme, et ceux-là mêmes qui ne renoncèrent point aux croyances et à la pratique de l'ancienne religion ne purent s'empêcher d'admirer les martyrs' si fameux dans l'Église sous le nom de martyrs se illi tains.

ENTHOUSIASME DES CHBÉTIEN8, L'APOLOGÉTIQUE DE TEBTtlLLlEN. —

La mort de Spérat etde ses compagnons et toutes les rigueurs de la persécution n'a vaient donc pointabattu leschrétiens. Loin de là , elles avaient excité parmi

ie et d'ar-

eux un redoublement d'f deur qui allait jusqu'à l'entl « Tel fut le progrès de cet enthousiasme que là , comme ailleurs , la cruauté des gouverneurs romains fut vaincue par la foule des victimes. Toute la province d'Afrique se remplit d'églises , d'évéchés. Le nombre, la richesse des chrétiens s'accroissaient dans les épo-

(0 Cette ville était lair».

AFRIQUE CHRÉTIENNE

que* de tolérance. Le zèle et la foi s'exaltaient dans les jours de persécution, et cette alternative favorisait ainsi doublement l'essor du culte nouveau (1). ■»

La persécution suivit son cours.

Tous les chrétiens qui furent amenés devant les magistrats imitèrent l'exemple des Scillilains , leurs illustres devanciers; ils répondaient avec fermeté à leurs juges, demeuraient inébranlables dans leur conviction et marchaient au supplice tranquilles et résignés. Cependant, à la vue du sang versé, il y eut des voix qui s'élevèrent pour demander compte aux bourreaux de leurs inutiles fureurs. « Que ferezvous, disait un chrétien d'Afrique, de ces milliers d'hommes , de femmes de tout âge , de tout rang, qui présentent leurs bras à vos chaînes ? de combien de feux, de combien de glaives n'aurez-vous pas besoin? Décimerezvous Carthage? » Le plus éloquent interprète de l'Église persécutée fut alors un homme originaire de Carthage, Tertullien, qui, après une vie agitée, avait adopté les croyances du christianisme et était entré , suivant d'anciens témoignages, dans les ordres sacrés. Il écrivit, pour la défense de ses frères, un livre célèbre, VApotogétique. Dans les pages véhémentes de ce plaidoyer il n'implore point humblement pour les chrétiens la pitié des bourreaux. « La vraie doctrine, dit-il, ne demande point de grâce, parce qu'elle n'est point étonnée de son sort. Elle sait qu'elle est nouvelle et étrangère en ce monde et que parmi des étrangers on trouve aisément des ennemis.

Son origine, sa demeure, son espérance, sa puissance, sa gloire, tout est dans le ciel. Pour le présent elle ne veut qu'une chose, c'est qu'on ne la condamne pas avant de ta connaître. Les lois humaines seront-elles affaiblies si vous Técoutez? » 11 y a au contraire, dans les paroles de Tertullien, cette audace et nous dirions presque cet orgueil que ressentent les partisans d'une doctrine qui fait chaque jour de nouveaux progrès et qui prévoient, pour

(l)M. Villemain; de Cchquence chrétienne dans le quatrième siècle ; voy. Les Nouveaux Mélanges y p. 4M.

leurs idées , un prochain triomphe. VApologétique disculpe, il est vrai, les chrétiens; elle montre la fausseté des accusations portées contre eux ; elle réduit à néant les calomnies que les partisans habiles du polythéisme répandaient à dessein parmi le peuple; mais le but de l'auteur est moins de prouver l'innocence des chrétiens que d instruire ceux auxquels il s'adresse; en un mot, I1 Apologétique est moins une justification qu'une prédication. C'est aussi, contre l'ancienne religion, une violente satire. En expliquant le christianisme Tertullien l'oppose nécessairement au polythéisme, qu'il attaque avec une logi-

Îjue pressante et en s'aidant plus d'une ois dans ia discussion de mordantes et a mères railleries. Ça et là on rencontre , dans son œuvre , à côté de l'exagération et de l'emphase africaines, des traits d'une haute éloquence. A ceux qui s'étonnaient des réclamations des chrétiens et qui disaient : De quoi vous plaignez-vous, puisque vous voulez souffrir? il répond : « Nous aimons les souffrances comme on aime la guerre; on ne s'y engage pas volontiers à cause des alarmes et des périls; mais on y combat de toutes ses forces et on se réjouit de la victoire. Notre combat consiste à être traînés devant les tribunaux pour y défendre la vérité aux dépens de notre vie. Vous avez beau nous montrer, comme chose infamante, les pieux auxquels vous nous attachez , le sarment sur lequel vous nous brûlez Ce sont là nos robes de fêtes, nos chars de triomphe, les éclatants témoignages de notre victoire. Nous sommes , dites-vous , des furieux et des fous à cause de ce mépris de la mort qui a pourtant rendu à jamais illustres Scévola, Régulus, Kinpédocle, Anaxarque et tant d'autres; eh quoi ! faut-il donc souffrir toutes sortes de maux pour la patrie, pour l'empire, pour l'amitié, et rien pour Dieu? » Ailleurs on trouve le passage tant de fois cité: « Puisque, comme nous l'avons dit, il nous est ordonné d'aimer nos ennemis, qui pourrions-nous haïr? De même, s'il nous est défendu de nous venger de ceux qui nous offensent pour ne pas leur ressembler, qui pourrions-nous oifenser?

Vous-mêmes, je vous en fais juges, combien de fois vous êtes- vous déchaînés contre les chrétiens, autant pour satisfaire à vos préventions que pour obéir à vos lois! Combien de fois, sans même attendre vos ordres , la populace, de son seul mouvement, ne nous a-t-elle pas poursuivis , les pierres ou les torches à la main! Dans les fureurs des bacchanales, on n'épargne pas même les chrétiens morts , déugurés , demiconsumés; on les arrache, pour disperser leurs restes, de l'asile de la mort, du repos des sépulcres Cependant nous a-t-on jamais vus chercher à nous venger , nous que Ton pousse avec tant d'acharnement, nous que Ton n'épargne pas même dans la mort? Pourtant, il nous suffirait d'une seule nuit et de quelques torches, s'il nous était permis de repousser le mal par le mal, pour tirer des maux dont on nous accable , une terrible vengeance.

Mais loin de nous l'idée qu'on puisse venger une société divine par le feu humain , 'ou que cette société puisse s'affliger des épreuves qui la font connaître ! Que si , au lieu d'agir sourdement , nous en venions à des représailles ouvertes, manquerions-nous de forces et de troupes? Les Maures, les Marcomans, les Parthes même, quelque nation que ce soit renfermée dans ses frontières, est-elle plus nombreuse que nous , c'est-à-dire qu'une nation qui n'a d'autres limites que l'univers ? Nous ne sommes que d'hier, et nous remplissons tout ce qui est à vous, vos villes, vos places fortifiées, vos colonies, vos bourgades, vos assemblées, vos camps, vos tribus, vos décuries , le palais , le sénat , le forum ; nous ne vous laissons que vos temples! » Ce livre, si plein de raison, de chaleur et d'éloquence, dut avoir un immense retentissement. 11 gagna , on peut le croire, bien des âmes à la nouvelle religion et, d'autre part, il , raffermit ceux que la persécution avait ébranlés. Plus d'un chrétien, sans doute, en lisant l'œuvre de Tertullien, dut répéter, dans un élan d'irrésistible enthousiasme, quelques-uns des mots qui terminent Y Apologétique : « Courage, magistrats! puisque le peuple vous trouve meilleurs quand vous lui

immolez des chrétiens, condamneznous, tourmentez-nous , déchirez-nous écrasez-nous! Notre sang est une semense féconde. Nous multiplions quand vous nous moissonnez. ■

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